Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IV/02

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 229-239).


II

À son retour de l’armée à Moscou, Nicolas Rostov fut reçu par ses familiers, comme le meilleur des fils, comme un héros, comme le chéri Nikolenka ; par ses parents, comme un jeune homme charmant, agréable et respectueux ; par ses connaissances, comme un joli lieutenant de hussards bon danseur, et l’un des plus beaux partis de Moscou.

Les Rostov connaissaient tout Moscou. Cette année, le vieux comte avait assez d’argent parce qu’il avait réengagé tous les domaines. C’est pourquoi Nikolenka devenu propriétaire d’un trotteur et portant les pantalons à la dernière mode, tels que personne n’en avait encore à Moscou, les chaussures les plus élégantes, les plus pointues, et des petits éperons d’argent, passait son temps très gaiement. Rostov éprouvait, en se retrouvant à la maison, le sentiment agréable de s’accoutumer, après un certain temps, aux anciennes conditions de la vie. Il lui semblait être devenu très martial et avoir grandi. Le désespoir à cause du mauvais examen de religion, l’emprunt chez le cocher Gavrilo, les baisers furtifs à Sonia, maintenant il se rappelait tout cela comme un enfantillage dont il était fort éloigné. Maintenant, il est lieutenant de hussards, avec un dolman galonné d’argent, avec la croix d’argent de Saint-Georges ; il entraîne son trotteur avec des amateurs âgés, très respectables et très connus. Il connaît au Boulevard, une dame chez qui il va le soir ; il dirige la mazurka au bal des Arkharov, cause de la guerre avec le feld-maréchal Kaminsky, fréquente le club anglais, tutoie un colonel d’une quarantaine d’années avec qui Denissov lui a fait faire connaissance.

À Moscou, sa passion pour l’empereur faiblit un peu, parce qu’il ne le voyait pas et n’avait pas l’occasion de le voir, mais il parlait souvent de l’empereur, de son amour pour lui, en laissant entendre qu’il ne racontait pas tout, qu’il y avait dans son affection pour l’empereur quelque chose que tous ne pouvaient comprendre. Et de tout son cœur il partageait le sentiment général d’adoration pour l’empereur Alexandre Pavlovitch que professait alors tout Moscou où on l’avait surnommé l’ange terrestre.

Pendant son court séjour à Moscou, jusqu’à son départ à l’armée, Rostov ne se rapprochait pas de Sonia, mais au contraire, s’en éloignait. Elle était très belle, charmante, et on voyait qu’elle l’aimait passionnément, mais il était à cette période de la jeunesse où il semble y avoir tant de choses qu’on n’a pas le temps de s’occuper de celle-ci et qu’on a peur de se lier ; la liberté lui paraissait nécessaire pour une foule d’autres choses. Quand il pensait à Sonia pendant ce séjour à Moscou, il se disait : « Eh ! il y en aura encore beaucoup d’autres pareilles ; il y en a quelque part là-bas, que je ne connais pas encore, j’aurai le temps quand je voudrai m’occuper d’amour, mais maintenant je n’ai pas le temps. » En outre, la société des fillettes lui paraissait humiliante pour sa dignité d’homme. Il allait au bal et dans la société des femmes, en feignant de le faire contre sa volonté. Les courses, le club anglais, la noce avec Denissov, les visites là-bas, c’était une autre affaire, c’était convenable pour un brave hussard.

Au commencement de mars, le vieux comte Ilia Andréiévitch Rostov s’occupait de l’organisation d’un banquet au club anglais pour la réception du prince Bagration.

Le comte marchait dans le salon, en robe de chambre, en donnant des ordres au gérant du club et au célèbre Théoctiste, chef cuisinier du club anglais, sur les asperges, les concombres frais, les fraises, le veau, les poissons, pour le dîner du prince Bagration. Depuis la fondation du club, le comte en était membre et directeur. Le club lui avait confié l’organisation du banquet de Bagration, car nul autre que lui ne pouvait organiser un si grand banquet, et surtout peu de personnes savaient et voulaient y mettre de leur argent si c’était nécessaire. Le chef cuisinier et le gérant du club écoutaient avec un visage joyeux les ordres du comte, car ils savaient qu’avec personne mieux que lui ils ne pourraient tant gagner sur un dîner de plusieurs milliers de roubles.

— Alors, fais attention, n’oublie pas les champignons dans le potage tortue, tu sais ?

— Alors il faudra trois plats froids ? demanda le maître d’hôtel.

Le comte devint pensif.

— Moins que trois, c’est impossible… La mayonnaise… un, — fit-il en pliant un doigt.

— Et il faudra prendre les grands sterlets ? demanda le maître d’hôtel.

— Mais que faire, prends, s’ils ne veulent pas céder à moins. Ah ! mon cher, j’allais oublier… Il faut encore une entrée. Ah ! diable, diable ! — Il se prit la tête. — Oui, mais qui apportera les plantes ? Mitenka ! eh, Mitenka ! Pars au galop à notre villa, près de Moscou, s’adressa-t-il au gérant qui accourait à son appel. Pars au galop à la villa, et ordonne au jardinier Maxime d’employer la corvée et de m’envoyer ici, immédiatement, toute l’orangerie ; qu’il enveloppe dans du feutre, que deux cents plantes soient ici pour vendredi.

Après avoir donné encore divers ordres, il voulut partir se reposer chez la comtesse, mais il se rappela encore quelque chose de nécessaire, fit appeler le chef cuisinier et le maître d’hôtel et, de nouveau, se mit à donner des ordres.

On entendit derrière la porte l’allure légère d’un homme, un cliquetis d’éperons, et le jeune comte, joli, frais, avec une petite moustache naissante parut. Il était visible qu’il se reposait et se jetait dans la vie oisive de Moscou.

— Ah mon cher, la tête m’en tourne ! dit le vieux en souriant, et honteux devant son fils. — Si tu m’aidais au moins ! Il faut encore des chanteurs, des musiciens. Nous en avons chez nous, mais il faudrait peut-être appeler des tziganes ? vous les militaires, vous aimez cela.

— Vraiment, père, je pense que Bagration, quand il se préparait à la bataille de Schœngraben, était moins affairé que vous aujourd’hui, dit le jeune homme en souriant.

Le vieux comte feignait d’être froissé.

— Oui, raconte ; essaie toi-même !

Et il s’adressa au cuisinier qui, avec un visage intelligent et respectueux, observait et regardait tendrement le père et le fils.

— Voilà la jeunesse d’aujourd’hui, Théoctiste elle se moque des vieux ! — dit le comte.

— Eh quoi, Votre Excellence, il ne leur faut que bien manger, et quant aux apprêts et au service ils ne s’en occupent pas.

— Oui, c’est ça, c’est ça ! s’écria le comte ; et en saisissant gaiement les mains de son fils il dit :

— Alors voilà pour être tombé chez moi : prends tout de suite le traîneau à deux chevaux, va chez Bezoukhov et dis-lui que le comte Ilia Andréiévitch a envoyé demander chez lui des fraises et des ananas frais, il n’y en a nulle part ailleurs. S’il n’est pas là alors dis-le aux princesses. De là va à Razgoulaï, — le cocher Ipatka sait où — là-bas tu trouveras le tzigane Iluchka, celui qui dansait en casaquin blanc chez le comte Orlov, tu te rappelles ; amène-le ici, chez moi.

— L’amener ici avec les bohémiennes ? demanda en riant Nicolas.

— Bien, bien !

À ce moment Anna Mikhaïlovna entrait dans la chambre d’un pas imperceptible, avec l’air soucieux et en même temps chrétien et résigné qui ne la quittait jamais.

Anna Mikhaïlovna voyait chaque jour le comte en robe de chambre, et, malgré cela, chaque fois il se sentait confus et s’excusait de son costume.

— Ce n’est rien, cher comte, — dit-elle en fermant modestement les yeux. — C’est moi qui irai chez Bezoukhov. Pierre est arrivé et maintenant nous aurons toutes ses serres. En outre j’ai besoin de le voir. Il m’a envoyé une lettre de la part de Boris. Grâce à Dieu, Boris est maintenant attaché à l’état-major.

Le comte, heureux qu’Anna Mikhaïlovna prît part à ses préparatifs, donna l’ordre d’atteler pour elle la petite voiture.

— Dites à Bezoukhov qu’il vienne. Je l’inscrirai. Viendra-t-il avec sa femme ?

Anna Mikhaïlovna leva les yeux et une douleur profonde s’exprima sur son visage.

— Ah ! mon ami, il est très malheureux ! dit-elle. Si ce qu’on dit est vrai, c’est horrible ! Et penser que nous nous étions tant réjouis de son bonheur ! Et une âme si supérieure, si céleste, ce jeune Bezoukhov ! Oui, je le plains de toute mon âme et dans la mesure de mes moyens, je tâcherai de le consoler.

— Mais qu’y a-t-il donc ? demandèrent le vieux et le jeune Rostov.

Anna Mikhaïlovna soupira profondément.

— Dolokhov… le fils de Maria Ivanovna l’a, dit-on, tout à fait compromise, prononça-t-elle d’une voix mystérieuse. Elle l’a protégé, l’a invité dans sa maison de Pétersbourg et voilà… Elle est arrivée ici et ce polisson lui a fait la cour, — dit Anna Mikhaïlovna désirant exprimer sa compassion pour Pierre ; mais par des intonations involontaires et un demi-sourire, elle compatissait surtout à ce polisson de Dolokhov, comme elle l’appelait. — On dit que Pierre est abattu par ce malheur.

— Eh bien, dites-lui quand même qu’il vienne au club. Ce sera toujours une distraction. Ce sera un banquet monstre !

Le lendemain, 3 mars, à deux heures de l’après-midi, deux cent cinquante membres du club anglais et cinquante invités attendaient pour dîner l’hôte d’honneur, le héros de la campagne autrichienne, le prince Bagration.

Au premier moment, après la nouvelle de la bataille d’Austerlitz, tout Moscou avait été étonné. À cette époque les Russes étaient si habitués aux victoires, qu’en apprenant la défaite, les uns, tout simplement, n’y croyaient pas, les autres cherchaient à expliquer cet événement étrange par des causes extraordinaires. Au club anglais, où se réunissait tout ce qui était illustre, on avait des renseignements sûrs et importants, et au mois de décembre, quand arriva la nouvelle, on ne prononça pas un mot sur la guerre et sur la dernière bataille, comme si tous s’étaient entendus pour n’en rien dire. Les personnages qui donnaient le ton aux conversations, par exemple le comte Rostopchine, le prince Iuri Vladimirovitch Dolgorouki, Valouiev, le comte Markov, le prince Viazemski, ne se montraient pas au club, mais se réunissaient dans leurs hôtels, dans leurs cercles intimes ; et les Moscovites qui parlaient d’après les autres (de ce nombre Ilia Andréiévitch Rostov) restèrent pour un court laps de temps, sans opinion arrêtée sur la guerre, et sans guides. Les Moscovites sentaient qu’il y avait quelque chose de fâcheux, qu’il était difficile de discuter des nouvelles mauvaises, et qu’il était préférable de se taire. Mais au bout de quelque temps, tels les jurés qui sortent de la chambre des délibérations, les personnes qui faisaient l’opinion au club parurent, et tous commencèrent à parler haut et clair. On trouvait des causes à cet événement incroyable, inouï, impossible : à la défaite des Russes. Tout est devenu clair, et dans tous les coins de Moscou, on répétait la même chose. Ces causes étaient : la trahison des Autrichiens, la manutention défectueuse de l’armée, la trahison du polonais Prjebichevsky et du Français Langeron, l’incapacité de Koutouzov et (on le disait en sourdine) la jeunesse et l’inexpérience de l’empereur qui se fiait à des gens mauvais et nuls. Mais les troupes, les troupes russes, disaient-ils tous, avaient été extraordinaires et avaient fait des prodiges de valeur. Les soldats, les officiers, les généraux, tous étaient des héros. Mais le héros d’entre les héros c’était le prince Bagration, qui se glorifiait de l’affaire de Schœngraben et de la retraite d’Austerlitz où lui seul avait maintenu ses colonnes en ordre et dans la journée avait repoussé un ennemi deux fois plus fort. Une autre raison qui faisait de Bagration le héros choisi à Moscou, c’est qu’il n’avait aucun lien dans cette ville, qu’il y était étranger. Dans sa personne on rendait hommage en dehors de toutes relations et intrigues, au soldat russe, au guerrier, dont le nom était encore lié à celui de Souvorov par les souvenirs de la campagne d’Italie. De plus, en lui rendant de tels honneurs, on montrait mieux le mécontentement et le blâme à l’égard de Koutouzov.

Si Bagration n’existait pas, il faudrait l’inventer, disait le plaisant Chinchine en parodiant le mot de Voltaire. Personne ne parlait de Koutouzov et quelques-uns l’injuriaient tout bas en le traitant de girouette de cour et de vieux satyre.

Tout Moscou répétait les paroles du prince Dolgoroukov : « Il n’y a que celui qui ne fait rien, qui ne se trompe pas, » qui se consolait de notre défaite au souvenir des victoires anciennes, et l’on répétait avec Rostopchine qu’il fallait exciter les soldats français aux batailles par les grandes phrases, qu’avec les Allemands il fallait raisonner et les convaincre qu’il est plus dangereux de fuir que de marcher en avant, mais qu’il n’y a qu’à retenir le soldat russe et lui demander d’aller plus doucement. De tous côtés s’entendaient de nouveaux récits d’exemples de courage donnés à la bataille d’Austerlitz par nos soldats et nos officiers ; l’un a sauvé le drapeau, l’autre a tué cinq Français, le troisième a chargé, à lui seul, cinq canons. Ceux qui connaissaient Berg racontaient que blessé à la main droite, il avait pris l’épée de la main gauche et s’était élancé en avant.

On ne disait rien de Bolkonskï et seulement ceux qui l’avaient connu de près regrettaient qu’il fût mort si tôt en laissant sa femme enceinte chez son original de père.