Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IV/03

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 240-248).


III

Le 3 mars, toutes les salles du club anglais étaient pleines du bruit des conversations et, comme des abeilles au printemps, les membres et les invités du club, en uniformes, en habits, quelques-uns même poudrés et en caftan, allaient et venaient, s’asseyaient, se levaient, s’abordaient, se séparaient.

Les laquais, poudrés, en livrée, bas de soie et culottes, se tenaient près de chaque porte, et là, tâchaient de suivre chaque mouvement des invités et des membres du club pour proposer leurs services. La plupart des assistants étaient des hommes vieux, respectables, aux visages larges, assurés, avec de gros doigts, les mouvements et les voix fermes. Les membres du club et les invités de cette catégorie étaient assis à leur place marquée et formaient leur groupe habituel. La minorité des assistants comprenait des hôtes de hasard, principalement des jeunes gens, parmi lesquels Denissov, Rostov et Dolokhov, de nouveau promu officier du régiment Séménovsky. Sur les visages des jeunes gens, surtout des militaires, se voyait seulement une expression de respect dédaigneux envers les vieillards, qui semblait dire à la vieille génération : « Oui, nous voulons bien vous respecter et vous estimer, mais n’oubliez pas cependant que l’avenir c’est nous. »

Nesvitzkï se trouvait là en qualité d’ancien membre du club. Pierre, qui sur l’ordre de sa femme laissait pousser ses cheveux, ne portait plus de lunettes et s’habillait à la mode, marchait dans les salons l’air honteux et triste. Comme partout, il était entouré d’une foule de gens qui s’inclinaient devant sa fortune, et lui, se tenait envers eux avec le mépris distrait et l’habitude de dominer.

Par l’âge, il devait être avec les jeunes, mais par la fortune et la position, il était membre du cercle des anciens, des vieux hôtes honorables. C’est pour cette raison qu’il passait d’un groupe à l’autre. Quelques vieillards des plus importants formaient le centre des groupes desquels s’approchaient respectueusement même des inconnus afin d’écouter les hommes connus. Les plus grands groupes avaient pour centre le comte Rostopchine, Valouiev et Narischkine. Rostopchine racontait que les Russes avaient été piétinés par les Autrichiens qui s’enfuyaient et qu’ils avaient dû, à l’aide des baïonnettes, se frayer un chemin parmi les fuyards.

Valouiev racontait confidentiellement qu’Ouvarov était envoyé de Pétersbourg pour connaître l’opinion des Moscovites sur les Autrichiens.

Dans un autre cercle Narischkine racontait la séance du Conseil supérieur de guerre autrichien où Souvorov avait crié comme un coq en réponse à la bêtise des généraux Autrichiens. Chinchine, qui se trouvait là, dit, voulant plaisanter, qu’évidemment Koutouzov n’avait pu même apprendre de Souvorov l’art facile de chanter comme un coq. Les vieux regardèrent sévèrement le plaisant, lui laissant ainsi à entendre qu’aujourd’hui il était inconvenant de mentionner Koutouzov.

Le comte Ilia Andréiévitch Rostov, l’air soucieux, en bottes souples, marchait hâtivement de la salle à manger au salon en saluant vite et uniformément toutes les personnes importantes ou non qu’il connaissait toutes, et de temps en temps il cherchait des yeux son élégant et brave fils. Il arrêtait sur lui son regard et lui faisait signe des yeux. Le jeune Rostov était debout près de la fenêtre avec Dolokhov ; il avait fait récemment sa connaissance et y tenait beaucoup. Le vieux comte s’approcha d’eux et serra la main de Dolokhov.

— Je t’en prie viens chez nous. Maintenant, tu connais mon fils. Là-bas, vous avez ensemble fait des prodiges… — Ah ! Vassili Ignatitch !… bonjour, mon cher, — fit-il à un vieillard qui passait à ce moment. Mais il n’achevait pas son salut que tous se remuaient et que le valet, accourant avec un visage effrayé, annonçait : « Il est arrivé ! »

Les sonnettes retentirent. Le comité du club se précipita en avant, les invités dispersés en divers endroits, comme du blé secoué sur une pelle, se réunirent en tas et s’arrêtèrent dans le grand salon, près de la porte de la salle.

Bagration parut dans la porte d’entrée.

Il n’avait ni chapeau, ni épée, l’ayant laissée chez le portier, selon l’usage du club. Il n’était pas en bonnet fourré, le fouet de Cosaque en bandoulière, comme Rostov l’avait vu la nuit d’avant la bataille d’Austerlitz ; il était en uniforme neuf avec des décorations russes et étrangères, la croix de Saint-Georges au côté gauche. Évidemment, avant le dîner il s’était fait couper la barbe et les cheveux, ce qui changeait désavantageusement sa physionomie. Son visage avait une expression naïve, une expression de fête, d’un effet un peu comique, vu ses traits fermes et mâles. Bekleschov et Fedor Petrovitch Ouvarov qui l’accompagnaient, s’arrêtèrent sur le seuil, afin que lui, l’hôte principal, passât devant eux. Bagration, confus, ne voulait pas profiter de leur courtoisie. Un arrêt se fit dans la porte ; enfin Bagration passa le premier. Il marchait sur le parquet de la salle de réception avec timidité et gaucherie, embarrassé de ses mains. Il lui était plus habituel et plus facile de marcher sous les balles, dans un champ labouré, comme devant le régiment de Koursk à Schœngraben. Les membres du comité du club le rencontrèrent près de la première porte. On lui exprima en quelques mots la joie de voir un hôte si cher, et, sans attendre la réponse, comme l’accaparant, ils l’entourèrent et le conduisirent au salon. À la porte du salon il était impossible de passer à cause des membres du club et des invités qui se bousculaient et, à travers les épaules les uns des autres, tâchaient de voir Bagration, comme s’il eût été une bête rare. Le comte Ilia Andréiévitch, le plus énergique de tous, en riant et disant : « Laisse, mon cher, laisse passer », poussa la foule, conduisit l’hôte au salon et le fit asseoir sur le divan du milieu. Les gros bonnets, les membres les plus honorables du club entouraient les nouveaux venus.

Le comte Ilia Andréiévitch se frayant de nouveau un chemin à travers la foule sortit du salon, et, une minute après, il parut avec un autre organisateur portant un grand plateau d’argent qu’il présenta à Bagration. Sur ce plateau se trouvaient des vers composés en l’honneur du héros. En voyant le plateau Bagration regarda effrayé et parut chercher de l’aide. Mais tous les yeux l’engageaient à s’y soumettre. Se sentant en leur pouvoir, Bagration, résolument, prit des deux mains le plateau, et, mécontent, d’un air de reproche, regarda le comte qui l’avait apporté. Quelqu’un de serviable prit le plateau des mains de Bagration (autrement il avait l’air de vouloir le tenir jusqu’au soir et d’aller ainsi à table) et attira son attention sur les vers.

« Eh bien, je lirai, » parut dire Bagration ; et fixant ses yeux fatigués sur le papier il se mit à lire d’un air concentré et sérieux. L’auteur des vers les prit et lut : Le prince Bagration inclina la tête et écouta :

« Sois donc la gloire du siècle d’Alexandre,
» Garde notre Titus sur le trône,
» Sois à la fois le chef redoutable, l’homme bon,
» Le rempart de la patrie et le César du champ de bataille.
» Oui, l’heureux Napoléon
» Quand il saura par expérience ce qu’est Bagration,
» N’osera plus inquiéter les Achilles russes… »

Il n’avait pas encore achevé sa lecture que le maître d’hôtel annonça d’une voix retentissante :

« Le dîner est servi ! » Les portes s’ouvrirent. Dans la salle à manger l’orchestre fit entendre les sons de cette polonaise : « Qu’éclate le tonnerre de la victoire ; que les Russes courageux se réjouissent ! »

Le comte Ilia Andréiévitch, en jetant un regard méchant sur l’auteur qui continuait à lire les vers, s’avança vers Bagration. Tous se levèrent : on sentait que le dîner était plus important que les vers.

De nouveau Bagration, devant tous les autres, se dirigeait vers la table. Il occupait la place d’honneur entre deux Alexandre : Beklechov et Narischkine, ce qui avait son importance vu le prénom de l’empereur. Trois cents convives prirent place à la table suivant leurs grades et leur importance. Le plus important était plus près de l’hôte d’honneur… c’était aussi naturel que l’eau qui coule plus profondément où le sol est le plus bas.

Avant le dîner, le comte Ilia Andréiévitch présenta son fils au prince. Bagration le reconnut, prononça quelques paroles embarrassées, comme toutes celles qu’il proféra ce jour-là. Le comte Ilia Andréiévitch, heureux et fier, regardait toute l’assistance pendant que Bagration causait à son fils.

Nicolas Rostov, Denissov et son nouvel ami Dolokhov étaient assis côte à côte, presqu’au milieu de la table. En face d’eux se trouvait Pierre, voisin du prince Nesvitzkï.

Le comte Ilia Andréiévitch était en face de Bagration avec les autres directeurs du club et soignait le prince en personnifiant toute l’hospitalité moscovite.

Ses efforts n’étaient pas perdus.

Les plats maigres et gras étaient exquis, et cependant il ne pouvait être sans inquiétude jusqu à la fin du dîner. Il clignait des yeux au maître d’ hôtel, à voix basse donnait des ordres aux valets, et, non sans une certaine émotion, il attendait chaque plat qu’il connaissait d’avance. Tout allait bien. Au deuxième plat, l’énorme sterlet, (en l’apercevant Ilia Andréiévitch rougit de joie et de confusion), les garçons commencèrent à faire sauter les bouchons et verser le champagne. Après le poisson, qui fit une forte impression, le comte Ilia Andréiévitch échangea des regards avec les autres directeurs. « Il y aura beaucoup de toasts, il serait temps de commencer », chuchota-t-il ; et la coupe à la main, il se leva. Tous se turent, attendant ce qu’il allait dire.

— « À la santé de l’empereur ! » — cria-t-il. Et ses bons yeux s’emplirent de larmes de joie et d’enthousiasme. À ce moment l’orchestre jouait : « Qu’éclate le tonnerre ». Tous se levèrent et crièrent : Hourra !

Bagration cria hourra de la même voix qu’au champ de Schœngraben. La voix enthousiaste du jeune Rostov était perçue à travers les trois cents voix. Il pleurait presque : « À la santé de l’empereur ! Hourra !» cria-t-il. D’un trait il vida sa coupe et la jeta à terre. Beaucoup suivirent son exemple.

Longtemps des cris se firent entendre. Quand les voix se turent, les valets ramassèrent les débris des verres, tous se rassirent et échangèrent des regards en souriant à leurs cris. Le comte Ilia Andréiévitch se leva de nouveau, jeta un regard sur les billets posés près de son assiette et porta un toast à la santé du héros de la dernière campagne, au prince Piotr Ivanovitch Bagration, et de nouveau, les yeux bleus du comte s’emplirent de larmes. Hourra ! crièrent de nouveau les voix des trois cents invités, et au lieu de musique on entendit le chœur qui chantait la cantate composée par Pavel Ivanovitch Koutouzov :


«  Pour les Russes, point d’obstacles ;
» Le courage est le gage de la victoire
» Nous avons des Bagrations,
» Tous les ennemis seront à nos pieds », etc.


Dès que les chanteurs eurent terminé, on prononça encore et encore des toasts, à mesure desquels le comte Ilia Andréiévitch était de plus en plus ému ; on cassait de plus en plus de verres, et l’on criait encore davantage. Les convives burent à la santé de Bekhlechov, de Narischkine, d’Ouvarov, de Dolgoroukov, d’Apraxine, de Valouiev, du comité du club, et de tous ses membres, à tous les invités et enfin, tout particulièrement, à la santé de l’organisateur du dîner, du comte Ilia Andréiévitch. À ce toast, le comte tira son mouchoir et y cachant son visage, il pleura tout à fait.