Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IV/09

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 286-290).


IX

La petite princesse, en bonnet blanc, était couchée sur des oreillers (les douleurs venaient de cesser). Ses cheveux noirs sortaient par boucles autour de ses joues fiévreuses, en sueur. Sa charmante petite bouche rouge, à la lèvre ombrée d’un duvet noir, était ouverte ; elle souriait joyeusement. Le prince André entra dans la chambre et s’arrêta devant elle au pied du divan où elle était couchée.

Ses yeux brillants qui regardaient avec crainte et émotion, comme ceux d’un enfant, s’arrêtèrent sur lui sans changer d’expression : « Je vous aime tous et n’ai fait de mal à personne, pourquoi est-ce que je souffre ? Aidez-moi, » semblait dire son expression. Elle voyait son mari mais ne comprenait pas la signification de sa présence, maintenant, devant elle.

Le prince André fit le tour du divan et la baisa au front.

— Ma petite âme, dit-il (mot qu’il ne lui disait jamais), Dieu sera miséricordieux.

Elle le regardait d’un air interrogateur, enfantin, avec reproche.

« J’attendais de toi l’aide, et rien, rien, toi aussi ! » disaient ses yeux. Elle ne s’étonnait pas de son retour. Elle ne comprenait pas ce qui était arrivé. Ce retour n’avait aucun rapport avec ses souffrances et leur soulagement.

Les douleurs reprirent de nouveau. Marie Bogdanovna conseilla au prince André de sortir de la chambre.

L’accoucheur entra. Le prince André sortit et rencontrant la princesse Marie, de nouveau il s’approcha d’elle. Ils commencèrent à parler tout bas ; mais à chaque instant la conversation s’arrêtait. Ils attendaient et écoutaient.

Allez, mon ami, dit la princesse Marie.

Le prince André retourna vers sa femme, et, en attendant, s’assit dans la chambre voisine. Une femme quelconque sortit de la chambre, le visage effrayé, et devint confuse en apercevant le prince André. Il cacha son visage dans ses mains et resta ainsi quelques minutes. Des gémissements plaintifs d’une douleur animale, s’entendaient à travers la porte. Le prince André se leva, s’approcha de la porte et voulut l’ouvrir. Quelqu’un la retenait.

— On ne peut pas, on ne peut pas, prononça une voix effrayée.

Il se mit à marcher dans la chambre. Les cris cessèrent. Quelques secondes s’écoulèrent. Tout à coup un cri terrible — pas le sien, elle ne pouvait crier ainsi ! — éclata dans la chambre voisine. Le prince accourut à la porte. On n’entendait plus que les vagissements d’un enfant.

« Pourquoi a-t-on apporté l’enfant ? pensa au premier moment le prince André. L’enfant ? Lequel ? Pourquoi est-il là-bas ? Est-ce un nouveau-né ? »

Et tout à coup, il comprit toute la signification joyeuse de ce cri. Les larmes l’étouffaient. Il s’accouda sur le bord de la fenêtre et se mit à pleurer comme un enfant. La porte s’ouvrit. Le docteur, les manches de chemise relevées, sans veston, pâle, la mâchoire tremblante, sortit de la chambre en chancelant. Le prince André s’adressa à lui. Le docteur le regarda tristement et, sans prononcer un mot, passa devant lui.

Une femme sortit. En apercevant le prince André, elle resta perplexe sur le seuil. Il entra dans la chambre de sa femme. Elle était morte, allongée comme il l’avait vue cinq minutes avant. Et la même expression, malgré ses yeux fixes et la pâleur des joues, restait sur ce visage charmant, enfantin, avec la petite lèvre ombrée d’un duvet noir.

« Je vous aime tous et n’ai fait de mal à personne ; et que m’a-t-on fait ? » semblait dire son visage charmant, triste et sans vie.

Dans un coin de la chambre quelque chose de petit, de rouge, que tenaient les mains blanches et tremblantes de Marie Bogdanovna, respirait et poussait des cris aigus.




Deux heures plus tard, le prince André entrait à pas lents dans le cabinet de son père. Le vieux savait déjà tout. Il était debout près de la porte, et dès qu’elle s’ouvrit, en silence, de ses mains dures comme des tenailles, il enlaça le cou de son fils et sanglota comme un enfant.




Trois jours après, on chantait les hymnes funèbres sur la petite princesse. Et le prince André, monté sur les marches du catafalque, lui disait adieu. Dans le cercueil, le visage, malgré ses yeux clos, disait encore : « Ah ! que m’avez-vous fait ! »

Et le prince André sentait qu’en son âme quelque chose se brisait, qu’il était coupable d’un malheur irréparable et inoubliable. Il ne pouvait pleurer. Le vieux monta aussi et baisa une des petites mains cireuses, placées haut et immobiles l’une au-dessus de l’autre. À lui aussi le visage disait : « Ah ! pourquoi m’avoir fait cela ! » En apercevant ce visage, le vieux se détourna courroucé.



Cinq jours après, le jeune prince Nicolas Andréiévitch fut baptisé. La nourrice retenait le lange avec son menton pendant qu’avec une plume le prêtre oignait les petites paumes rouges, ridées, et la plante des pieds.

Le parrain, le grand-père, ayant peur de laisser tomber le bébé, le portait en tremblant autour de la piscine et le remit à la marraine, la princesse Marie. Le prince André, tremblant de la peur qu’on ne noyât l’enfant, était assis dans l’autre chambre en attendant la fin de la cérémonie. Lorsque la vieille bonne lui apporta l’enfant il le regarda joyeusement, et il hocha approbativement la tête quand elle lui raconta que le morceau de cire jeté dans la piscine, — morceau sur lequel on avait placé quelques cheveux coupés sur la tête du nouveau-né, — avait surnagé.