Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IV/10

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 291-297).


X

La participation de Rostov au duel de Dolokhov avec Bezoukhov fut étouffée par les soins du vieux comte, et Rostov, au lieu d’être dégradé comme il s’y attendait, était nommé aide de camp près du général-gouverneur de Moscou. Pour cette raison, il ne put aller à la campagne avec sa famille et passa tout l’été à Moscou, dans sa nouvelle fonction.

Dolokhov se rétablit, et Rostov resserra ses liens d’amitié avec lui surtout pendant sa convalescence. Dolokhov malade était soigné chez sa mère qui l’aimait passionnément. La vieille Marie Ivanovna, qui s’attachait à Rostov à cause de son amitié pour son Fédia, lui causait souvent de son fils.

— Oui, comte, il a trop de noblesse et de pureté d’âme pour notre monde aujourd’hui si dépravé, — disait-elle. — Personne n’aime la vertu, elle gêne tout le monde. Et bien ! Dites, comte, est-ce juste, honnête de la part de Bezoukhov ? Mon Fédia, par sa noble nature, l’aimait, et même maintenant il ne dit jamais de mal de lui. À Pétersbourg, la plaisanterie qu’ils ont faite avec le policier, ils l’ont faite ensemble, n’est-ce pas ? Eh bien, Bezoukhov n’en a pas souffert, Fédia a tout supporté. Et qu’a-t-il supporté ! C’est vrai qu’on lui a rendu son grade mais comment pouvait-on ne pas le lui rendre ! Je pense qu’il n’y avait pas là-bas beaucoup de fils de la patrie aussi courageux. Et à présent, ce duel ! Est-ce que ces hommes ont le moindre sentiment d’honneur ? Le provoquer, le sachant fils unique, et tirer comme ça tout droit ! Heureusement que le bon Dieu nous a épargnés ! Et pourquoi ? Qui à notre époque n’a pas d’intrigues ? Et puis, qu’y faire s’il est si jaloux ! Je comprends qu’il pouvait prêter au soupçon… mais ça durait depuis déjà une année… et quoi… il a provoqué Fédia en supposant qu’il ne se battrait pas parce qu’il est son débiteur. Quelle bassesse ! Quelle lâcheté ! Je sais que vous avez compris Fédia, cher comte, c’est pourquoi je vous aime de toute mon âme. Il y en a peu qui le comprennent. C’est une âme si haute, une âme céleste !

Souvent, Dolokhov lui-même, pendant sa convalescence, disait à Rostov des choses que celui-ci n’eût jamais attendues de lui.

— On me tient pour un méchant homme, je le sais, disait-il ; soit, je ne veux connaître personne, sauf ceux que j’aime, et ceux-là, je les aime tant que pour eux je donnerais ma vie ; tant qu’aux autres, je les écraserais tous s’ils se rencontraient sur ma route. J’ai une mère adorée, inappréciable, deux ou trois amis, toi du nombre, et quant aux autres, qu’ils soient utiles ou nuisibles, je m’en moque. Et presque tous sont nuisibles, surtout les femmes. Oui, mon ami, j’ai rencontré des hommes aimants, nobles, élevés, mais des femmes, sauf des créatures à vendre — comtesse ou cuisinière, c’est la même chose — je n’en ai rencontré aucune. Je n’ai pas encore rencontré cette pureté céleste, ce dévouement que je cherche en la femme. Si je trouvais une pareille femme, je donnerais ma vie pour elle. Et les autres… — il fit un geste de mépris. Crois-moi, si je tiens encore à la vie, c’est que j’espère rencontrer cette créature divine qui me purifiera, me régénérera, me relèvera. Mais tu ne comprendras pas cela…

— Non, je comprends très bien, — répondit Rostov qui se trouvait sous l’influence de son nouvel ami.


À l’automne la famille Rostov revint à Moscou. Denissov y retourna au commencement de l’hiver et s’arrêta chez eux.

Ces premiers mois de l’hiver de 1806 que Rostov passa à Moscou furent des plus heureux et des plus gais pour lui et toute sa famille.

Nicolas attirait beaucoup de jeunes gens dans la maison de ses parents. Véra était une belle fille de vingt ans, Sonia une jolie belle de seize ans, dans tout l’éclat d’une fleur qui vient de s’épanouir. Natacha, mi femme, mi enfant, avec tantôt les drôleries d’une enfant, tantôt le charme de la jeune fille.

À cette époque, la maison des Rostov se saturait d’une atmosphère particulière d’amour, comme il arrive dans les maisons où il y a de très charmantes et de très jeunes filles.

Tout jeune homme qui venait à la maison des Rostov, en regardant ces visages jeunes, mobiles, souriant à quelque chose (probablement à leur propre bonheur), en voyant ce tohu-bohu animé, en écoutant ce babillage inconséquent mais tendre pour tous, prêt à tout, plein de foi pour la jeunesse, en écoutant ces sons mêlés, tantôt de chant, tantôt de musique, éprouvait la même attirance pour l’amour, la même attente de bonheur, que la jeunesse elle-même de la maison des Rostov.

Parmi les jeunes gens introduits par Rostov, l’un des premiers fut Dolokhov, qui plut à toute la famille, sauf à Natacha. À cause de Dolokhov, elle faillit se brouiller avec son frère. Elle disait que c’était un méchant homme et que dans son duel avec Bezoukhov celui-ci avait eu raison, que Dolokhov était coupable, qu’il était désagréable et prétentieux.

— Je n’ai rien à entendre, disait Natacha avec obstination, c’est un méchant ; il n’a pas de cœur. Voilà, j’aime ton Denissov ; c’est un noceur et tout, mais quand même je l’aime, et alors je comprends ; je ne sais comment te dire : chez Dolokhov tout est calculé et moi je n’aime pas cela, et Denissov…

— Et Denissov, c’est une autre affaire, repartit Nicolas en faisant entendre qu’en comparaison avec Dolokhov, Denissov n’était rien. Mais il faut comprendre l’âme de ce Dolokhov. Il faut le voir avec sa mère, c’est un tel cœur !

— Ça, je n’en sais rien ; mais avec lui je suis gênée. Et tu sais qu’il est amoureux de Sonia ?

— Quelle sottise…

— J’en suis sûre. Tu verras.

La prédiction de Natacha se réalisait.

Dolokhov, qui n’aimait pas la société des dames, commençait à venir souvent chez les Rostov et la question : pour qui vient-il ? était bientôt décidée (bien que personne n’en parlât). Il venait pour Sonia. Et Sonia, sans oser se l’avouer, le savait, et chaque fois qu’arrivait Dolokhov, elle devenait rouge comme de l’andrinople.

Dolokhov dînait souvent chez les Rostov, ne manquait jamais les spectacles où ils allaient et fréquentait les bals d’adolescentes chez Ioguel où étaient toujours les Rostov. Il montrait une attention parculière pour Sonia et la regardait avec de tels yeux que non seulement elle ne pouvait soutenir ce regard sans rougir, mais que même la vieille comtesse et Natacha rougissaient en s’en apercevant.

On voyait que cet homme fort, étrange, se trouvait sous l’influence invincible que produisait en lui cette jeune fille brune, gracieuse, qui en aimait un autre.

Rostov remarquait quelque chose de nouveau entre Dolokhov et Sonia, mais il ne se définissait pas ces nouvelles relations. Elles sont toutes amoureuses de quelqu’un, pensait-il de Sonia et de Natacha. Mais il n’était pas si libre qu’auparavant avec Sonia et Dolokhov, et il commença à rester plus rarement à la maison.

Depuis l’automne de 1806, tous, avec une ardeur encore plus grande que l’année précédente, parlaient d’une nouvelle guerre avec Napoléon. Non seulement on avait décidé l’enrôlement de dix régiments de recrues, mais encore on prenait neuf recrues sur mille paysans. Partout on maudissait Bonaparte, et à Moscou il n’était plus question que de la future guerre.

Pour la famille Rostov, tout l’intérêt de ces préparatifs de guerre se résumait en ceci : que Nicolas ne voulait à aucun prix rester à Moscou, et n’attendait que la fin du congé de Denissov pour repartir avec lui au régiment, après les fêtes. Son futur départ, non seulement ne l’empêchait pas de s’amuser, mais encore l’y encourageait. Il passait la plupart du temps en dehors de la maison, aux dîners, soirées, bals.