Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IV/13

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 309-314).


XIII

Les deux jours suivants, Rostov ne vit pas Dolokhov chez les siens et ne le trouva pas à la maison. Le troisième jour il reçut de lui le billet suivant :

« Comme je n’ai pas l’intention de revenir chez vous pour les causes que tu sais, et que je repars à l’armée, viens ce soir à l’hôtel d’Angleterre, où je donne à mes amis un souper d’adieu. »

À dix heures du soir, en sortant du théâtre où il était allé avec les siens et avec Denissov, Rostov, au jour fixé, se rendit à l’hôtel d’Angleterre. On le conduisit immédiatement dans la meilleure salle de l’hôtel, occupée pour cette nuit par Dolokhov. Une vingtaine d’hommes se pressaient autour d’une table où, devant deux bougies, était assis Dolokhov. Sur la table il y avait de l’or, des billets de banque, et Dolokhov tenait la banque.

Depuis sa demande et le refus de Sonia, Nicolas ne l’avait pas vu et se sentait gêné en pensant à leur rencontre. Le regard clair et froid de Dolokhov joignit Rostov près de la porte. On eût dit qu’il l’attendait depuis longtemps.

— Il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, dit-il. Merci d’être venu. Voilà, je finis seulement cette banque, puis Iluchka viendra avec son chœur.

— Je suis allé chez toi, dit Rostov en rougissant. Dolokhov ne lui répondit pas.

— Tu peux choisir une carte, dit-il.

À ce moment, Rostov se rappela une conversation étrange qu’il avait eue avec Dolokhov : « Les sots seuls peuvent jouer au hasard, » avait dit alors Dolokhov.

— As-tu peur de jouer avec moi ? prononça Dolokhov, comme s’il devinait la pensée de Rostov ; et il sourit.

À travers ce sourire, Rostov apercevait en lui cette disposition d’esprit dans laquelle il se trouvait lors du dîner au club, et, en général, quand, ennuyé de la vie, Dolokhov sentait le besoin de la secouer par un acte étrange, le plus souvent cruel. Rostov se sentait mal à l’aise ; il cherchait, sans la trouver, la plaisanterie qui répondît aux paroles de Dolokhov. Mais avant qu’il y eût réussi, Dolokhov dévisageait Rostov ; lentement, en séparant les mots, il lui dit de façon que tous pussent l’entendre :

— Tu te rappelles, nous avons causé ensemble sur le jeu… Les sots seuls jouent au hasard. Il faut jouer sûr, et je veux essayer.

— « Essayer au hasard ou au certain ? » pensa Rostov.

— Et il vaut mieux que tu ne joues pas. La banque, messieurs ! ajouta-t-il en faisant claquer la taille ouverte.

Poussant l’argent en avant, Dolokhov se préparait à tenir la banque. Rostov s’assit près de lui. Tout d’abord il ne joua pas. Dolokhov le regardait.

— Pourquoi ne joues-tu pas ? dit Dolokhov.

Chose étrange, Nicolas sentait la nécessité de prendre une carte, la nécessité de mettre une somme insignifiante et de commencer le jeu.

— Je n’ai pas d’argent sur moi, dit Rostov.

— Je te ferai crédit.

Rostov mit cinq roubles sur une carte et perdit. Il mit de nouveau et perdit une seconde fois.

Dolokhov avait tué, c’est-à-dire gagné, dix cartes de suite à Rostov.

— Messieurs, dit-il, un moment après qu’il tenait la banque, je vous prie de mettre l’argent sur les cartes, autrement je pourrais me tromper dans les comptes.

Un des joueurs objecte qu’il croit qu’on peut se fier à lui.

— Se fier, on peut, mais j’ai peur de m’embrouiller. Je vous prie de mettre l’argent sur les cartes, repartit Dolokhov. Toi, ne te gêne pas ; avec toi nous réglerons nos comptes, dit-il, s’adressant à Rostov.

Le jeu continuait. Le valet versait sans cesse du champagne.

Toutes les cartes de Rostov étaient tuées ; huit cents roubles étaient déjà inscrits à son compte. Il voulait inscrire huit cents roubles sur une carte, mais pendant qu’on lui servait le champagne, il réfléchit et mit de nouveau l’enjeu ordinaire, vingt roubles.

— Laisse, tu te rattaperas plus vite, — dit Dolokhov sans regarder Rostov. — Je fais gagner les autres, et toi, tu perds. As-tu peur de moi ? répéta-t-il.

Rostov obéit ; il laissa les huit cents roubles inscrits et plaça le sept de cœur, dont un coin était déchiré, et qu’il avait ramassé à terre. Il s’en souvint bien, après. Il mit le sept de cœur, en y inscrivant avec un bout de craie : 800, en chiffres ronds, droits ; il but un verre de champagne déjà échauffé, sourit aux paroles de Dolokhov, et, avec un battement de cœur, en attendant le sept, se mit à observer les mains de Dolokhov qui tenait la taille. La perte ou le gain du sept de cœur était très important pour Rostov.

Le dimanche précédent, le comte Ilia Andréiévitch avait donné deux mille roubles à son fils, et lui qui n’aimait jamais parler des difficultés d’argent, lui avait dit que cette somme était la dernière jusqu’en mai et qu’ainsi il lui demande d’être, pour cette fois, plus économe. Nicolas avait répondu que cette somme était plus que suffisante, et qu’il donnait sa parole d’honneur de ne plus rien demander jusqu’au printemps.

De cette somme, il ne lui restait plus que douze cents roubles, si bien que non seulement la perte de ces douze cents roubles, mais la nécessité de trahir la parole donnée dépendait du sept de cœur.

Le cœur palpitant, il observait les mains de Dolokhov et pensait : « Eh bien, donne-moi cette carte plus vite, je prends mon chapeau, je pars à la maison, je souperai avec Denissov, Natacha et Sonia ; et il est sûr que jamais plus je ne toucherai une carte. » À ce moment, sa vie de famille, ses plaisanteries avec Pétia, les conversations avec Sonia, les duos avec Natacha, la partie de piquet avec son père et même le lit tranquille dans la maison de la rue Povarskaia se présentaient à lui avec autant de force, de clarté et de charme que si c’était un bonheur déjà passé, perdu et inapprécié. Il ne pouvait admettre qu’un hasard stupide, faisant tomber le sept à droite et non à gauche, pût le priver de tout ce bonheur nouvellement compris et le jeter dans l’abattement d’un malheur encore inéprouvé et sans fin. Cela ne pouvait être, mais cependant, tout oppressé, il suivait le mouvement des mains de Dolokhov. Ces mains, larges, rouges, avec des poils qu’on apercevait sous la manchette, posèrent la taille et prirent le verre et la pipe qu’on leur tendait.

— Alors, tu n’as pas peur de jouer avec moi, répéta Dolokhov ; et, comme s’il allait raconter une histoire plaisante, il posa les cartes, se rejeta dans sa chaise, et lentement, avec un sourire, se mit à parler.

— Oui, messieurs, on m’a dit qu’à Moscou le bruit court que je suis un grec, c’est pourquoi je vous conseille d’être prudents avec moi.

— Eh bien ! tiens donc la banque ! dit Rostov.

— Oh ! ces commérages de Moscou ! prononça Dolokhov avec un sourire ; et il prit les cartes.

— Ah ! faillit crier Rostov en portant les deux mains à ses cheveux. Le sept qu’il lui fallait était en dessus, la première de la taille. Il avait perdu plus qu’il ne pouvait payer.

— Cependant, ne t’enfonce pas, dit Dolokhov en regardant furtivement Rostov et continuant de tenir la banque.