Guerre et Paix (trad. Bienstock)/IV/12

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 303-308).


XII

Le bal de Ioguel était le plus gai de Moscou. C’étaient les mères qui disaient cela en regardant leurs adolescentes qui faisaient les pas qu’elles venaient d’apprendre. Les adolescents et adolescentes, qui dansaient jusqu’à ne pouvoir plus se tenir, disaient aussi la même chose, ainsi que les jeunes filles et les jeunes gens qui venaient à ce bal avec une pensée de condescendance et qui s’y divertissaient grandement. Cette même année, à ce bal, il s’était fait deux mariages : les deux jolies princesses Gortschakov avaient trouvé des fiancés et s’étaient mariées. Ce fait augmentait encore la réputation de ce bal. Il avait ceci de particulier : il n’y avait ni maître ni maîtresse de la maison ; il n’y avait seulement que le bon Ioguel qui volait comme un duvet, qui saluait selon toutes les règles de l’art et qui recevait des cachets pour les leçons de tous ses hôtes. Une autre condition particulière, c’est qu’à ce bal ne venaient que ceux qui voulaient danser et avoir du plaisir, ce que veulent les fillettes de treize à quatorze ans qui mettent pour la première fois une robe longue. Toutes, à très rare exception, étaient ou semblaient jolies. Elles souriaient avec enthousiasme et leurs yeux brillaient.

Parfois, même les meilleures élèves dansaient le pas de chale, et parmi celles-ci était Natacha qui se distinguait par sa grâce. Mais à ce dernier bal, on ne dansait que des écossaises, des anglaises et la mazurka que la mode venait d’adopter.

Ioguel avait pris une salle dans la maison de Bezoukhov, et au dire de tous, le bal était très réussi. Il y avait beaucoup de jolies jeunes filles et les demoiselles Rostov étaient parmi les mieux. Ce soir-là, Sonia, fière de la demande de Dolokhov, fière de son refus et de l’explication avec Nicolas, tourbillonnait encore à la maison, ne laissant pas la bonne peigner ses tresses, et maintenant elle resplendissait d’une joie fière.

Natacha, non moins fière, car pour la première fois elle était en robe longue, à un vrai bal, était encore plus heureuse. Toutes deux étaient en robes de mousseline blanche garnies de rubans roses.

Natacha devint amoureuse dès en entrant au bal. Elle n’était amoureuse de personne en particulier, mais elle était amoureuse de tous. Elle s’éprenait spontanément de celui qu’elle regardait.

— Ah ! c’est bon ! disait-elle à chaque instant en accourant vers Sonia.

Nicolas et Denissov marchaient dans la salle en regardant les danseurs d’un air tendre et protecteur.

— Comme elle est cha’mante. Ce se’a une beauté ? — dit Denissov.

— Qui ?

— La comtesse Natacha. Et comme elle danse. Quel cha’me, dit-il de nouveau après un silence.

— Mais de qui parles-tu ?

— De ta sœu’ ! — cria Denissov, mécontent.

Rostov sourit.

Mon cher comte, vous êtes un de mes meilleurs écoliers, il faut que vous dansiez, — dit le petit Ioguel en s’approchant de Nicolas. — Voyez combien de jolies demoiselles.

Il s’adressa à Denissov, aussi son ancien élève, avec la même demande :

Non mon ché’ je fe’ai tapisse’ie, — dit Denissov. — Ne vous ’appelez-vous pas combien j’ai mal p’ofité de vos leçons ?

— Oh ! non, — le rassura hâtivement Ioguel. — Vous n’étiez pas très attentif, mais vous aviez des capacités. Oui, vous aviez des capacités.

On jouait la mazurka qui commençait à être à la mode, Nicolas ne pouvait refuser à Ioguel et invita Sonia. Denissov s’assit près des vieilles dames, et, appuyé sur son sabre, battant du pied en mesure, il racontait gaiment quelque chose et faisait rire les vieilles dames tout en regardant danser la jeunesse. Ioguel, dans le premier couple, dansait avec Natacha, son orgueil, sa meilleure élève. Doucement, mollement, en battant de ses pieds en souliers découverts, Ioguel s’élança le premier à travers la salle avec Natacha intimidée, mais qui faisait très exactement le pas. Denissov ne la quittait pas des yeux et battait la mesure avec son sabre, d’un tel air qu’il semblait dire : « Si je ne danse pas c’est parce que je ne veux pas et non parce que je ne peux pas. » Au milieu de la figure il appelle Rostov qui passait devant lui.

— C’est pas du tout ça, dit-il. Est-ce la mazu’ka polonaise ? Et elle danse admi’ablement.

Sachant que Denissov, même en Pologne, avait la réputation d’un grand maître pour la mazurka polonaise, Nicolas courut vers Natacha.

— Va, choisis Denissov. Il dansera. C’est une merveille ! lui dit-il.

Quand vint de nouveau le tour de Natacha, elle se leva, et marchant rapidement, dans ses petits souliers à bouffettes, timide elle traversa la salle, allant du côté où était assis Denissov. Elle remarquait que tous la regardaient et l’attendaient. Nicolas vit que Denissov et Natacha discutaient en souriant, que Denissov refusait mais souriait joyeusement. Il accourut à eux.

— S’il vous plaît, Vassili Dmitritch. Allons, je vous en prie, disait Natacha.

— Mais non, laissez-moi, comtesse, — iui répondait Denissov.

— Allons, vraiment, Vassia, dit Nicolas.

— Je chanterai pour vous toute une soirée, — dit Natacha.

— Magicienne. Elle fe’a de moi tout ce qu’elle voud’a ! — dit Denissov ; et il déboucla son sabre.

Il sortit derrière les chaises, prit fortement les mains de sa cavalière, leva la tête, écarta la jambe en attendant la mesure. Quand Denissov était à cheval ou dansait la mazurka on ne remarquait pas sa petite taille ; il offrait cet aspect martial dont lui-même avait conscience. En attendant la mesure, il regarda sa cavalière de côté, l’air victorieux et plaisant. Tout à fait à l’improviste, il frappa un pied après l’autre et, comme une balle, bondit du parquet et vola le long du cercle en entraînant sa cavalière. Se faisant à peine entendre il parcourut d’une jambe la moitié de la salle et, semblant ne pas voir les chaises qui étaient devant lui, il s’élancait droit vers elles. Mais tout d’un coup, en claquant les éperons et écartant les jambes, il s’arrêtait sur les talons, y restait une seconde, frappait sur la même place avec un bruit d’éperons, et tournait rapidement, puis, rapprochant la jambe gauche de la droite, de nouveau il s’élancait dans le cercle. Natacha devinait ce qu’il avait l’intention de faire, et, ne sachant elle-même comment, elle le suivait en s’abandonnant. Tantôt il la tournait par la main droite, tantôt par la main gauche, tantôt tombait sur les genoux et la faisait tourner autour de lui, puis de nouveau bondissait, s’élancait en avant avec autant de rapidité que s’il avait eu l’intention de parcourir toutes les chambres sans respirer ; tantôt, il s’arrêtait soudain, et, de nouveau, faisait quelque chose d’imprévu. Quand, faisant tourner rapidement sa dame avant sa place, il fit sonner ses éperons, la salua, Natacha ne fit même pas la révérence. Étonnée elle fixait sur lui des yeux souriants comme si elle ne le reconnaissait pas.

— Qu’est-ce cela ? — prononça-t-elle.

Bien que Ioguel n’eût pas admis cette mazurka pour la vraie, tous étaient ravis de l’art de Denissov, et on le choisissait sans cesse ; les vieux, en souriant, commençaient à parler de la Pologne et du bon vieux temps. Denissov, rouge de la mazurka, en s’essuyant avec son mouchoir, s’assit près de Natacha et de tout le bal ne s’éloigna plus d’elle.