Guerre et Paix (trad. Bienstock)/V/03

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 352-364).


III

Arrivé à Pétesbourg, Pierre ne fit savoir son retour à personne. Il ne se montrait nulle part et employait toutes ses journées à la lecture de Thomas A. Kempis, livre qui était tombé entre ses mains, il ne savait comment. En lisant ce livre Pierre éprouvait toujours la même chose : il éprouvait le plaisir, qu’il n’avait pas encore goûté, de croire en la possibilité d’atteindre à la perfection, de croire en la possibilité de cet amour fraternel et actif parmi les hommes, que lui avait révélé Ossip Alexiévitch. Une semaine après son arrivée, le jeune comte polonais Villarsky, que Pierre connaissait de vue pour l’avoir rencontré dans le monde à Pétersbourg, entra un soir dans sa chambre avec cet air officiel, solennel, semblable à celui qu’avaient les témoins de Dolokhov en venant le trouver, et, après avoir refermé la porte derrière soi et s’être convaincu qu’il n’y avait personne, sauf Pierre, il s’adressa à lui.

— Je suis venu vous trouver avec une commission et une proposition, comte… dit-il sans s’asseoir. Une personne très haut placée de notre fraternité a demandé que vous fussiez reçu dans notre ordre avant le terme et m’a proposé de me porter garant de vous. Je considère comme un devoir sacré l’accomplissement de la volonté de cette personne. Désirez-vous entrer sous ma garantie dans la fraternité des libres-maçons ?

Le ton froid et sévère de cet homme, que Pierre voyait presque toujours au bal, souriant, aimable, dans le monde des femmes brillantes, frappa Pierre.

— Oui, je le désire, dit Pierre.

Villarsky inclina la tête.

— Encore une question, comte, et à laquelle je vous demande de me répondre avec une entière franchise, non comme un futur maçon, mais comme un galant homme : avez-vous abdiqué vos convictions anciennes, croyez-vous en Dieu ?

Pierre devint pensif.

— Oui… oui, je crois en Dieu, dit-il.

— En ce cas…, commença Villarsky.

Pierre l’interrompit :

— Oui, je crois en Dieu, répéta-t-il.

— En ce cas, nous pouvons partir, ma voiture est à votre disposition, dit Villarsky.

Pendant toute la route, Villarsky se tut. Aux questions de Pierre sur ce qu’il lui fallait faire et que répondre, Villarsky dit seulement que des frères plus autorisés que lui l’éprouveraient, et qu’il n’aurait qu’à dire la vérité.

Ayant franchi la porte cochère de la grande maison où siégeait la loge, après avoir gravi un escalier sombre, ils entrèrent dans une petite antichambre, non éclairée, où, sans être aidés par des domestiques, ils ôtèrent leurs pelisses. De là, ils pénétrèrent dans une autre chambre. Un homme, en costume étrange, se montra près de la porte. Villarsky alla à sa rencontre, lui parla tout bas, en français, et s’approcha d’une petite armoire où Pierre remarqua des costumes qu’il n’avait jamais vus. Villarsky prit dans l’armoire un mouchoir, en banda les yeux de Pierre, et en le nouant derrière la tête, engagea maladroitement dans le nœud une mèche de cheveux. Ensuite il attira Pierre vers lui, l’embrassa et, le prenant par la main, l’emmena quelque part. Pierre avait mal à cause des cheveux pris dans le nœud, et en faisant des grimaces, il souriait d’une honte suscitée par quelque chose. Son énorme personne, avec les bras ballants, la physionomie grimaçante et souriante, à pas hésitants, s’avançait timidement près de Villarsky.

Après avoir fait dix pas, Villarsky s’arrêta.

— Quoi qu’il vous arrive, dit-il, si vous êtes fermement décidé à entrer dans notre corporation, vous devez tout supporter avec courage.

Pierre répondit d’un signe de tête affirmatif.

— Quand vous entendrez frapper à la porte, enlevez votre bandeau, ajouta Villarsky ; je vous souhaite bon courage et succès. Et serrant la main de Pierre, Villarsky sortit.

Resté seul, Pierre continuait de sourire de la même façon. Deux fois il leva les épaules, approcha la main du mouchoir, comme s’il voulait l’enlever ; mais il la rabaissait. Les cinq minutes pendant lesquelles il avait les yeux bandés lui semblaient une heure. Ses bras s’alourdissaient ; ses jambes tremblaient, il se sentait fatigué. Il éprouvait les sensations les plus complexes et les plus diverses. Il avait peur de ce qui allait lui arriver et encore plus de montrer sa peur. Il était curieux de savoir ce qui allait advenir, ce qu’on allait lui révéler. Mais il était encore plus joyeux d’être parvenu à ce moment où enfin il entrerait dans la voie de la rénovation, de la vie active, vertueuse, à laquelle il rêvait depuis sa rencontre avec Ossip Alexiévitch. Des coups vigoureux retentirent à la porte. Pierre ôta le bandeau et regarda autour de lui. La chambre était toute noire, seulement dans un endroit une veilleuse brillait dans quelque chose de blanc. Pierre s’approcha et vit que la veilleuse était posée sur une table noire où se trouvait un livre ouvert.

Ce livre était les évangiles. Ce quelque chose de blanc où brûlait la veilleuse, c’était un crâne humain avec les trous et les dents. Après avoir lu les premières paroles de l’évangile : Au commencement était le Verbe et le Verbe était Dieu… Pierre fit le tour de la table et aperçut une grande boîte remplie et ouverte. C’était un cercueil plein d’ossements. Il n’était nullement étonné de ce qu’il voyait. Espérant entrer dans une vie nouvelle toute différente de l’ancienne, il s’attendait à voir des choses encore plus extraordinaires que celles-ci. Le crâne, le cercueil, l’évangile, il lui semblait avoir attendu tout cela et attendre encore davantage. En s’efforçant d’exciter en soi l’attendrissement, il regardait tout autour de lui : « Dieu, la mort, l’amour, la fraternité des hommes, » se disait-il, concentrant en des paroles la représentation vague mais joyeuse de quelque chose.

La porte s’ouvrit ; quelqu’un entra.

À la lumière faible, — Pierre s’y était habitué, — il vit entrer un homme de taille moyenne. Cet homme, en pénétrant de la lumière à l’obscurité, s’arrêta ; ensuite, à pas hésitants, il s’approcha de la table et y appuya ses mains petites, couvertes de gants de peau. Il portait un tablier de cuir blanc qui couvrait sa poitrine et une partie de ses jambes. Autour du cou il avait une sorte de collier derrière lequel sortait une collerette haute, blanche, qui entourait son visage allongé, éclairé du bas…

— Pourquoi êtes-vous venu ici ? demanda l’homme qui entrait, à Pierre, en se tournant dans la direction d’où venait le bruit fait par celui-ci. Pourquoi, vous qui ne croyez pas en la vérité de la lumière et qui ne voyez pas la lumière, pourquoi venez-vous ici ? Que voulez-vous de nous ? La sagesse, la vertu, la lumière ?

Dès que la porte s’était ouverte et que cet homme était entré, Pierre avait éprouvé un sentiment de crainte et de vénération, semblable à celui qu’il éprouvait, étant enfant, à la communion. Il se sentait en tête à tête avec un homme tout à fait étranger par les conditions de la vie et proche par la fraternité des hommes.

Pierre, avec un battement de cœur qui lui arrêtait la respiration, s’approcha du rhéteur. (En langage de franc-maçonnerie, on appelle ainsi le frère qui prépare celui qui cherche à entrer dans la fraternité.)

Une fois près du rhéteur, Pierre reconnut en lui une de ses connaissances, Smolianinov, et il était gêné de trouver en cet homme une de ses connaissances. Le nouvel arrivé ne devait être pour lui que le frère et le précepteur vertueux. Pierre, pendant un moment, ne pouvait prononcer une parole, si bien que le rhéteur dut répéter sa question.

— Oui, je… je… veux la rénovation, — prononça Pierre avec effort.

— Bien, dit Smolianinov qui continua aussitôt avec calme et vite :

— Avez-vous une idée des moyens par lesquels notre ordre vous aidera à atteindre ce but ?

— Je… j’espère… le guide… l’aide… dans la rénovation… prononça Pierre avec un tremblement dans la voix et un effort dans la parole qui provenaient de l’émotion et du manque d’habitude de s’exprimer en russe sur un sujet abstrait.

— Quelle idée avez-vous de la franc-maçonnerie ?

— Je pense que la franc-maçonnerie c’est la fraternité et l’égalité des hommes, dans un but vertueux, dit Pierre, et à mesure qu’il parlait, il avait honte du contraste de ses paroles avec la solennité du moment. — Je pense…

— Bon ! fit hâtivement le rhéteur qui paraissait satisfait de cette réponse. Avez-vous cherché dans la religion des moyens d’atteindre votre but ?

— Non. Je la croyais fausse et ne la suivais pas, prononça Pierre si bas que le rhéteur n’entendit pas et lui demanda ce qu’il disait.

— J’étais athée, répondit Pierre.

— Vous cherchez la vérité pour la suivre dans la vie, c’est-à-dire que vous cherchez la sagesse et la vertu, n’est-ce pas ? — dit le rhéteur après un moment de silence.

— Oui, oui, — confirma Pierre.

Le rhéteur toussota, croisa sur sa poitrine ses mains gantées et se mit à parler :

— Maintenant je dois vous dévoiler le but principal de notre ordre, et si ce but concorde avec le vôtre, alors vous entrerez utilement dans notre fraternité. Le but essentiel, qui est en même temps la base de notre ordre et qu’aucune force humaine ne peut renverser, c’est la conservation et la transmission à la postérité d’un certain mystère important… qui nous vient des temps les plus reculés et même des premiers hommes ; de ce mystère dépend le sort du genre humain. Mais il est de telle sorte que personne ne peut le connaître et en profiter s’il n’y est préparé par une longue et persévérante purification de soi-même. C’est pourquoi peu d’hommes peuvent espérer le trouver vite. Pour cette raison nous avons un deuxième but qui consiste à préparer nos adeptes à la possibilité de corriger leur cœur, de purifier et éclairer leur raison par les moyens que nous a révélés la tradition des hommes qui ont travaillé à la recherche de ce mystère, et par suite les faire aptes à le recevoir.

En purifiant et corrigeant nos adeptes, nous tâchons, c’est troisièmement, de corriger tout le genre humain en lui donnant, par nos adeptes, l’exemple de la piété et de la vertu, et nous tâchons ainsi de lutter de toutes nos forces contre le mal qui règne dans le monde. Réfléchissez à cela et je reviendrai vers vous.

Il sortit de la chambre.

— « Lutter contre le mal qui domine dans le monde… » répéta Pierre, et toute son activité future se présentait dans cette sphère. Il se représentait ces hommes, semblables à ce qu’il était lui-même deux semaines avant, et mentalement, il leur adressait un discours. Il se représentait des hommes vicieux et malheureux qu’il aidait par la parole et les actes, des victimes qu’il sauvait de leurs oppresseurs. Des trois buts mentionnés par le rhéteur, le dernier — l’amélioration du genre humain — plaisait particulièrement à Pierre.

Ce certain mystère important, bien qu’il piquât sa curiosité, ne lui semblait pas essentiel, et le deuxième but, la purification et l’amélioration de soi-même l’occupait très peu, car en ce moment, il se sentait, avec plaisir, entièrement corrigé de ses vices anciens et prêt seulement au bien.

Une demi-heure après le rhéteur revenait pour remettre au récipiendaire ses sept vertus, correspondant aux sept degrés du temple de Salomon que chaque maçon devait élever en soi. Ces vertus étaient : 1o la modestie, la conservation du secret de l’ordre ; 2o l’obéissance aux supérieurs de l’ordre ; 3o les bonnes mœurs ; 4o l’amour de l’humanité ; 5o le courage ; 6o la générosité ; 7o l’amour de la mort.

— Tâchez, dit le rhéteur, par des réflexions fréquentes sur la mort, d’arriver à ce qu’elle ne vous semble plus l’ennemie terrible mais une amie qui délivre de cette vie de misère l’âme qui a souffert dans ses efforts vertueux et l’introduit dans un lieu de récompenses et de repos.

« Oui, ce doit être ainsi, » pensa Pierre, lorsque, après ces paroles, le rhéteur s’éloigna de lui et le laissa seul à ses réflexions. « Ce doit être ainsi, mais je suis encore si faible que j’aime la vie, dont le sens ne fait que s’entr’ouvrir à moi. » Mais les cinq autres vertus, que se rappelait Pierre en les comptant sur ses doigts, il les sentait toutes en son âme : le courage, la générosité, les bonnes mœurs, l’amour de l’humanité, et surtout la soumission qui se présentait à lui non comme une vertu, mais comme le bonheur. (Il était si heureux, maintenant, de se débarrasser de sa volonté et de la soumettre à ceux qui connaissaient la vérité absolue.) Pierre avait oublié la septième vertu ; il ne pouvait se la rappeler.

Le rhéteur ne tarda pas à revenir pour la troisième fois. Il demanda à Pierre s’il était toujours ferme dans son intention et décidé à se soumettre à tout ce qu’on exigerait de lui.

— Je suis prêt à tout, dit Pierre.

— Je dois vous dire encore que notre ordre enseigne sa doctrine, non par les paroles mais par d’autres moyens qui, sur un vrai récipiendaire de la sagesse et de la vertu, agissent peut-être plus fort que les explications verbales. Ce temple, par sa décoration que vous voyez, doit, si votre cœur est sincère, en dire plus que les paroles. Vous verrez peut-être, dans votre admission future, ce moyen d’explication. Notre ordre imite les sociétés antiques qui exprimaient leurs doctrines par les hiéroglyphes. L’hiéroglyphe, c’est la figuration d’une chose abstraite qui contient en elle les propriétés de l’objet qu’elle symbolise.

Pierre savait très bien ce qu’est un hiéroglyphe mais n’osait parler.

En silence, il écoutait le rhéteur, et sentait, par tout, que les épreuves allaient commencer.

— Si vous êtes décidé, je dois procéder à votre initiation, dit le rhéteur en s’approchant de Pierre. En signe de générosité, je vous demande tous les objets précieux que vous avez.

— Mais je n’ai rien sur moi, fit Pierre supposant qu’on lui demandait de donner tout ce qu’il possédait.

— Ce que vous avez sur vous : la montre, l’argent, les bagues…

Pierre, à la hâte, tira sa bourse, sa montre ; il lui fallut un bon moment pour sortir l’anneau de son doigt gras.

Quand ce fut fait, le maçon dit :

— En signe d’obéissance, je vous demande de vous dévêtir.

Pierre ôta son habit, son gilet et, sur l’indication du rhéteur, sa bottine gauche. Le maçon ouvrit la chemise sur la poitrine, du côté gauche, puis, il se pencha et releva la jambe gauche du pantalon au-dessus du genou. Pierre voulait se presser d’ôter sa bottine de droite et de relever le pantalon afin de débarrasser de ce travail cette personne qu’il ne connaissait pas. Mais le maçon lui dit que ce n’était pas nécessaire et lui donna une pantoufle pour le pied gauche.

Un sourire enfantin de gêne, de doute, de moquerie de soi-même, parut, malgré Pierre, sur son visage. Bras ballants, jambes écartées, il se tenait devant le rhéteur en attendant de nouveaux ordres.

— Enfin, en signe de sincérité, je vous demande de me révéler votre principale faiblesse, dit-il.

— Ma faiblesse ? j’en avais tant, répondit Pierre.

— La faiblesse qui, plus que toute autre, vous faisait hésiter dans la voie de la vertu ? dit le maçon.

Pierre se tut et chercha.

« Le vin ? La gourmandise ? L’oisiveté ? La paresse ? L’emportement ? La colère ? Les femmes ? » Il réfléchissait mais ne savait que décider.

— Les femmes, fit-il enfin d’une voix à peine perceptible.

Le maçon restait immobile, et, après cette réponse, il fut longtemps sans parler. Enfin il s’approcha de Pierre, prit le mouchoir qui était sur la table, et, de nouveau, lui banda les yeux.

— Je vous dis pour la dernière fois : fixez toute votre attention sur vous-même, enchaînez vos sentiments et cherchez le bonheur non dans la passion, mais dans votre cœur. La source du bonheur n’est pas en dehors de nous, mais en nous…

Il y avait longtemps que Pierre n’avait senti en lui cette source vivifiante de béatitude qui, maintenant, emplissait son âme de joie et d’attendrissement.