Guerre et Paix (trad. Bienstock)/V/06

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 376-383).


VI

L’affaire de Pierre et de Dolokhov fut étouffée, et malgré la sévérité que montrait alors l’empereur pour les duels, ni les deux adversaires, ni leurs témoins ne furent inquiétés. Mais l’histoire du duel, confirmée par la rupture de Pierre avec sa femme, se répandit dans la société. Pierre, qu’on regardait avec une indulgence protectrice quand il n’était que fils naturel, Pierre qu’on caressait et choyait quand il était le plus beau parti de l’empire russe, avait beaucoup baissé dans l’opinion de la société, quand, après son mariage, les jeunes filles et les mères n’avaient plus à compter sur lui, d’autant plus qu’il dédaignait la bienveillance de l’opinion publique. Maintenant on le faisait seul coupable de ce qui s’était passé, on le traitait de jaloux, d’insensé, sujet à des accès de rage comme son père, et quand Hélène, après le départ de Pierre, retourna à Pétersbourg, elle fut reçue par toutes ses connaissances, non seulement avec sympathie, mais avec des marques de respect qui se rapportait à son malheur. Quand la conversation tournait sur son mari, Hélène prenait un air digne, qu’elle avait adopté sans en comprendre le sens, mais par ce tact particulier à elle. Cette expression voulait dire qu’elle était résignée à supporter son malheureux sort sans se plaindre, que son mari était la croix envoyée par Dieu.

Le prince Vassili exprimait son opinion plus franchement. Il haussait les épaules quand on commençait à parler de Pierre et, en montrant son front, il disait :

Un cerveau fêlé. Je le disais toujours.

— Je l’avais dit, — disait Anna Pavlovna parlant de Pierre. — J’ai toujours dit, et avant tous (elle insistait sur la priorité), que c’est un jeune homme fou, gâté par les idées dépravées du siècle ; je le disais alors que tous étaient enthousiastes de lui, quand il venait d’arriver de l’étranger et qu’un soir, chez moi, vous vous souvenez, il faisait son Marat. Comment tout cela s’est-il terminé ? À cette époque je ne désirais point ce mariage et j’ai prédit tout ce qui est arrivé.

Comme autrefois, Anna Pavlovna donnait chez elle des soirées comme elle seule avait le don de les organiser, et où, selon son expression, se réunissait la crème de la véritable bonne société, la fine fleur de l’essence intellectuelle de la société de Pétersbourg.

Outre ce choix raffiné des invités, les soirées d’Anna Pavlovna se distinguaient encore par ce fait qu’à chacune d’elles, Anna Pavlovna présentait à la société un nouveau personnage intéressant, et que nulle part autant qu’à ses soirées, ne se montrait si exactement le thermomètre politique qui indiquait l’impression de la société pétersbourgeoise légitimiste de la cour.

À la fin de 1806, alors qu’on connaissait déjà tous les tristes détails de l’écrasement, par Napoléon, de l’armée prussienne sous Iéna et Auerstaedt et de la capitulation de la plupart des forteresses prussiennes, alors que nos armées étaient déjà entrées en Prusse et que commençait notre seconde guerre avec Napoléon, Anna Pavlovna conviait chez elle, à une soirée, la crème de la véritable bonne société, composée de la charmante et malheureuse Hélène, de Mortemart, du charmant prince Hippolyte, qui venait d’arriver de Vienne, de deux diplomates, de la tante, d’un jeune homme qui jouissait dans le salon de la simple épithète : un homme de beaucoup de mérite, d’une demoiselle d’honneur, récemment élue à cette dignité, et sa mère, et encore de quelques personnes moins remarquables.

La personne de qui Anna Pavlovna régalait ses hôtes était Boris Droubetzkoï, qui venait d’arriver de l’armée de Prusse comme courrier et qui était aide de camp d’un personnage très important.

Ce soir-là, le thermomètre politique désignait à la société les indications suivantes : Les empereurs européens et les capitaines auront beau s’incliner devant Bonaparte pour faire à moi et en général à nous des désagréments et des ennuis, notre opinion sur Bonaparte ne peut pas changer. Nous ne cesserons pas d’exprimer notre franche opinion, et nous pouvons dire seulement au roi de Prusse et aux autres : tant pis pour vous. Tu l’as voulu, Georges Dandin, — voilà tout ce que nous pouvons dire.

C’est ce qu’indiquait le thermomètre politique à la soirée d’Anna Pavlovna.

Quand Boris, qui devait être servi aux hôtes, entra au salon, presque toute la société était déjà réunie et le sujet de la conversation, guidée par Anna Pavlovna, était nos relations diplomatiques avec l’Autriche, et l’espoir de notre alliance avec elle.

Boris, en l’élégant uniforme d’aide de camp, plus viril, frais, rouge, entra avec aisance au salon. Suivant l’usage, il fut amené près de la tante pour la saluer, puis fut joint au cercle général. Anna Pavlovna lui donna à baiser sa main sèche, lui présenta quelques personnes qu’il ne connaissait pas et qualifiait chacun en chuchotant :

Le prince Hippolyte Kouraguine, charmant jeune homme. M. Kroug, chargé d’affaires, de Copenhague, un esprit profond ; et tout simplement, de celui qui portait ce nom, M. Shittoff, un homme de beaucoup de mérite.

Boris, durant son service, grâce aux soins d’Anna Mikhaïlovna, à ses goûts personnels et aux qualités de son caractère dissimulé, avait réussi à obtenir une situation avantageuse dans le service. Il était aide de camp d’un personnage très considérable, il avait une mission importante en Prusse et venait d’arriver de là comme courrier. Il se pliait tout à fait à cette subordination non écrite qui lui plaisait tant à Olmütz, et d’après laquelle le sous-lieutenant pouvait être, de beaucoup supérieur au général, et selon laquelle, pour réussir au service, n’étaient nécessaires ni les efforts, ni le travail, ni le courage, ni la persévérance, mais seulement l’art de savoir se conduire avec ceux qui distribuent les récompenses pour le service, et souvent il s’étonnait lui-même de ses succès rapides et de l’incapacité des autres à comprendre cela. Grâce à cette découverte, toute sa vie, toutes ses relations avec les anciennes connaissances, tous ses plans d’avenir étaient complètement changés. Il n’était pas riche, mais il employait son argent jusqu’au dernier sou pour être habillé mieux que les autres. Il préférait se priver de beaucoup de plaisirs que d’aller en mauvais équipage ou passer en uniforme défraîchi dans les rues de Pétersbourg. Il ne recherchait que la connaissance des personnes supérieures à lui et pouvant ainsi lui être utiles. Il aimait Pétersbourg et méprisait Moscou. Le souvenir de la maison des Rostov et de l’amour enfantin de Natacha lui était désagréable, et, depuis son départ de l’armée, pas une seule fois il n’était allé chez les Rostov.

Dans le salon d’Anna Pavlovna où être admis était regardé comme un grand avancement dans le service, il comprit aussitôt son rôle et laissa Anna Pavlovna profiter de l’intérêt qu’elle trouvait en lui. Il observait attentivement chaque personne en appréciant les avantages et la possibilité de se rapprocher de chacune d’elles. Il s’assit à la place qu’on lui désigna, près de la belle Hélène, et se mit à écouter la conversation commune.

Vienne trouve les bases du traité proposé tellement hors d’atteinte, qu’on ne saurait y parvenir, même par une continuité de succès les plus brillants, et elle met en doute les moyens qui pourraient nous les procurer. C’est la phrase authentique du cabinet de Vienne, disait le Danois chargé d’affaires.

C’est le doute qui est flatteur, opina avec un fin sourire l’homme à l’esprit profond.

Il faut distinguer entre le cabinet de Vienne et l’empereur d’Autriche. L’empereur d’Autriche n’a jamais pu penser à une chose pareille, ce n’est que le cabinet qui le dit, — prononça Mortemart.

Eh ! mon cher vicomte, intervint Anna Pavlovna, l’Urope (on ne sait pourquoi elle prononçait I’Urope, comme une finesse particulière de la langue française qu’elle seule pouvait se permettre en causant avec un Français), — l’Urope ne sera jamais notre alliée sincère.

Après, Anna Pavlovna, afin d’introduire Boris dans la conversation, l’amena sur le courage et la fermeté du roi de Prusse.

Boris, en attendant son tour, écoutait attentivement celui qui causait. Mais en même temps, il réussissait à jeter parfois un regard à sa voisine, la belle Hélène qui, avec un sourire, avait plusieurs fois rencontré des yeux le regard du jeune et joli aide de camp.

Tout naturellement, puisqu’on causait de la situation de la Prusse, Anna Pavlovna demanda à Boris de raconter son voyage à Glogau et la situation où se trouvait l’armée de Prusse. Boris sans se hâter, en un français correct, raconta beaucoup de détails intéressants sur les troupes, sur la cour, en évitant soigneusement, au cours de son récit, d’exprimer une opinion personnelle sur les faits qu’il racontait. Pendant un moment, Boris, concentra l’intérêt général, et Anna Pavlovna vit que son régal était accepté avec plaisir par tous les hôtes. Hélène montra la plus vive attention au récit de Boris, Elle l’interrompit plusieurs fois à certains détails de son voyage et semblait très intéressée par la situation de l’armée de Prusse. Aussitôt qu’il eut terminé, elle s’adressa à lui avec son sourire habituel.

Il faut absolument que vous veniez me voir. Elle prononça ces mots d’un tel ton qu’on eût dit que pour des considérations qu’il ne pouvait connaître c’était tout à fait nécessaire.

Mardi, entre les huit et neuf heures. Vous me ferez grand plaisir.

Boris promit d’obéir à son désir et il voulait se mettre à causer avec elle quand Anna Pavlovna l’appela, sous prétexte que sa tante désirait lui parler.

— Vous connaissez bien son mari ! dit Anna Pavlovna en fermant les yeux, et d’un geste désolé, montrant Hélène. — C’est une femme si malheureuse et si charmante ! Ne parlez pas de lui devant elle. Je vous en prie, n’en parlez pas. Ce lui est trop pénible.