Guerre et Paix (trad. Bienstock)/V/07

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 384-387).


VII

Quand Boris et Anna Pavlovna rejoignirent le cercle commun, c’était Hippolyte qui tenait la conversation.

S’avançant sur le bord de sa chaise, il prononça : Le roi de Prusse, et aussitôt se mit à rire. Tous se retournèrent vers lui : Le roi de Prusse ? répéta Hippolyte ; et, de nouveau, calme et sérieux, il se renfonça sur son siège.

Anna Pavlovna attendit un peu, mais comme Hippolyte semblait décidément ne plus vouloir parler, elle se mit à raconter comment ce damné Bonaparte avait enlevé à Potsdam l’épée de Frédéric le Grand.

C’est l’épée de Frédéric le Grand que je… commença-t-elle ; mais Hippolyte l’interrompit :

Le roi de Prusse… et de nouveau, dès qu’on se tourna vers lui, il s’excusa et se tut.

Anna Pavlovna fronça les sourcils. Mortemart, l’ami d’Hippolyte, s’adressa à lui résolument.

Voyons, à qui en avez-vous avec votre roi de Prusse ?

Hippolyte rit comme s’il avait honte de son rire.

Non, ce n’est rien, je voulais dire seulement… (il avait l’intention de répéter la plaisanterie entendue à Vienne et que, pendant toute cette soirée, il voulait placer). — Je voulais dire seulement que nous avons tort de faire la guerre pour le roi de Prusse.

Boris, en attendant comment cette plaisanterie serait acceptée, sourit prudemment, si bien que ce sourire pouvait se prendre pour une moquerie ou une approbation de cette plaisanterie. Tous se mirent à rire.

Il est très mauvais, votre jeu de mots, très spirituel, mais injuste. Nous ne faisons pas la guerre pour le roi de Prusse, mais pour les bons principes. Ah ! le méchant, ce prince Hippolyte ! dit Anna Pavlovna en le menaçant de son petit doigt.

De toute la soirée, la conversation ne tarissait pas, et roulait principalement sur les nouvelles politiques. À la fin de la soirée, elle s’anima particulièrement quand on se mit à parler des récompenses données par l’empereur.

— N. N. a reçu l’année dernière la tabatière à portrait, pourquoi donc S. S. ne pourrait-il recevoir la même récompense ? — dit l’homme à l’esprit profond.

Je vous demande pardon ; une tabatière avec le portrait de l’empereur est une récompense, mais point une distinction, un cadeau plutôt, opina le diplomate.

Il y eut plutôt des antécédents, je vous citerai Schwarzenberg.

C’est impossible, objecta un autre.

— Parions ! Le grand cordon, c’est différent

Quand tous se levèrent pour partir, Hélène, qui avait peu causé de toute cette soirée, s’adressa de nouveau à Boris, lui réitérant la demande et l’ordre tendre, important, d’être chez elle mardi.

— Il me le faut absolument, dit-elle avec un sourire en regardant Anna Pavlovna ; et Anna Pavlovna, avec ce sourire triste qui accompagnait ses paroles quand elle parlait de sa haute protectrice, appuya le désir d’Hélène. Il semblait qu’à cette soirée, à propos des quelques mots dits par Boris sur l’armée de Prusse, Hélène avait découvert soudain la nécessité de le voir ; elle semblait lui promettre de lui expliquer cette nécessité, quand il viendrait, mardi.

Le mardi soir, en arrivant dans le magnifique salon d’Hélène, Boris ne reçut pas l’explication claire de la nécessité de sa visite.

Il y avait d’autres visites ; la comtesse causa très peu avec lui, et seulement quand, prenant congé d’elle, il lui baisa la main, avec une absence étrange, tout à fait inattendue, de son sourire, elle lui chuchota : — Venez demain dîner… le soir. Il faut que vous veniez… Venez.

Durant son séjour à Pétersbourg, Boris devenait l’intime de la maison de la comtesse Bezoukhov.