Guerre et Paix (trad. Bienstock)/V/15

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 447-454).


XV

Quand Rostov rentra de congé, il sentit, pour la première fois, combien étaient forts en lui ses liens avec Denissov et tout le régiment.

En s’approchant du régiment, il éprouvait le même sentiment qu’en s’approchant de sa maison de la rue Povarskaia. Quand il aperçut le premier hussard de son régiment en uniforme déboutonné, quand il reconnut le roux Dementiev et aperçut le piquet de chevaux bais, quand Lavrouchka cria joyeusement à son maître : « Le Comte est arrivé ! » et que Denissov, ébouriffé, qui dormait sur son lit, accourut de la cabane, l’enlaça, et que les officiers se réunirent autour de lui, Rostov éprouva le sentiment qu’il avait éprouvé quand la mère, le père et les sœurs l’embrassaient, et des larmes de joie dans la gorge l’empêchaient de parler. Le régiment était aussi une maison, et une maison agréable et chère comme celle des parents.

Après s’être présenté au chef du régiment, avoir reçu son ancien escadron, être allé au service et au fourrage, être entré dans les petits intérêts du régiment, quand il se sentit privé de liberté et fondu dans un cadre étroit, immuable, Rostov éprouva ce même calme qu’il sentait sous le toit paternel, ce même réconfort et cette même conscience d’être ici à sa place comme à la maison familiale.

Il n’y avait pas tout ce désordre du monde libre, où il ne se trouvait pas déplacé et se trompait dans son choix. Il n’y avait pas Sonia avec qui il fallait ou non s’expliquer… Il n’était pas possible d’aller là-bas ou non ; il n’y avait pas ces vingt-quatre heures par jour qu’on pouvait employer de façons diverses ; il n’y avait pas cette foule d’hommes parmi lesquels tous étaient également indifférents ; il n’y avait pas ces relations d’argent, imprécises, avec son père ; il n’y avait pas le souvenir de la terrible perte avec Dolokhov ! Ici, au régiment, tout était simple et clair. Tout le monde était partagé en deux sections inégales : l’une, notre régiment de Pavlograd ; l’autre, tout le reste. Et personne n’avait rien à voir avec ce reste. Dans le régiment tout était connu. Qui est le lieutenant, qui le capitaine, qui est bon, qui est mauvais, et, en particulier, qui est un bon camarade, qui en est un mauvais. Le vivandier fait crédit ; on reçoit tous les quatre mois la solde ; il n’y a rien à inventer ou à choisir, il n’y a qu’à s’abstenir de ce qui est jugé mauvais dans le régiment de Pavlograd ; est-on envoyé, il faut faire tout ce qui est nettement et clairement ordonné, et tout va bien.

Quand Rostov se retrouva dans ces conditions définies de la vie du régiment, il éprouva une satisfaction et un plaisir semblables à ceux qu’éprouve un homme fatigué qui prend du repos. La vie du régiment était d’autant plus agréable à Rostov qu’après sa perte avec Dolokhov (acte que malgré toutes les consolations de ses parents, il ne pouvait se pardonner) il se décidait à servir, non comme auparavant, mais, pour effacer cette faute, à servir bien et à être bon et admiré de ses camarades et de ses chefs, c’est-à-dire être un brave homme, ce qui était si difficile dans le monde et si facile au régiment.

Rostov, depuis sa perte au jeu, avait décidé qu’en cinq ans il rembourserait sa dette aux parents. On lui envoyait dix mille roubles par an, il décidait de n’en dépenser que deux mille et de laisser le reste à ses parents pour payer sa dette.




Notre armée, après plusieurs retraites, attaques et batailles près de Poulstoük, Pressisch-Eylau, se concentrait près de Bartenstein. On attendait l’arrivée de l’Empereur à l’armée et le commencement d’une nouvelle campagne.

Le régiment de Pavlograd, qui se trouvait dans cette partie de l’armée qui avait fait la campagne de 1805, ayant complété ses cadres en Russie était en retard pour les premiers engagements de la campagne. Il n’avait été ni sous Pultousk, ni sous Pressisch-Eylau, et durant la seconde moitié de la campagne, rejoignant l’armée active, il était réuni au détachement de Platov.

Ce détachement agissait indépendamment de l’armée. Plusieurs fois le régiment de Pavlograd s’était trouvé en escarmouche avec l’ennemi, avait fait des prisonniers et une fois même s’était emparé des équipages du maréchal Oudinot. Au mois d’avril, le régiment de Pavlograd passait plusieurs semaines, sans se mouvoir, dans un village allemand déserté et complètement dévalisé.

C’était le dégel ; il y avait de la boue, il faisait froid, la glace des rivières était brisée, les routes devenaient impraticables.

Depuis quelques jours, bêtes et gens étaient sans vivres. Comme l’approvisionnement était devenu impossible, les hommes se dispersaient dans les villages vides, abandonnés, pour chercher des pommes de terre, et même en trouvaient peu.

Tout avait été mangé, tous les habitants s’étaient enfuis. Ceux qui restaient étaient pires que des mendiants, et chez eux il n’y avait rien à prendre, et même les soldats peu enclins à la pitié, au lieu de leur prendre quelque chose leur donnaient ce qu’ils avaient.

Le régiment de Pavlograd n’avait perdu dans les engagements que deux blessés, mais par la faim et la maladie il avait perdu presque la moitié des hommes. Dans les hôpitaux, la mortalité était si grande que les soldats, malades de fièvre et de l’inflammation due à la mauvaise nourriture, préféraient servir, bien qu’ils eussent beaucoup de peine à se traîner dans les rangs, que d’aller à l’hôpital. Au commencement du printemps, les soldats découvrirent une plante qui sortait de terre et ressemblait à l’asperge, et, on ne sait pourquoi ils l’appelèrent « la racine douce de Macha ». Ils se répandaient dans les champs et les prairies pour chercher cette racine douce (elle était très amère) ; ils l’arrachaient avec leurs sabres et la mangeaient malgré la défense de manger cette plante nuisible.

Au printemps, une nouvelle maladie sévit parmi les soldats : l’enflure des bras, des jambes et du visage, que les médecins attribuèrent à cette racine.

Cependant, malgré la défense, les soldats de Pavlograd, de l’escadron de Denissov, mangeaient cette racine, car depuis deux semaines on rationait les derniers biscuits, une demi-livre par homme, et les pommes de terre envoyées dans le dernier convoi, étaient gelées et germées. Depuis deux semaines les chevaux ne se nourrissaient que des toits de paille des maisons et étaient effroyablement maigres et couverts de petites touffes de poils d’hiver.

Malgré cette misère, soldats et officiers vivaient comme toujours ; maintenant, avec leurs visages pâles, bouffis, leurs uniformes déchirés, les hussards s’arrangeaient, s’astiquaient, nettoyaient les chevaux, les effets, traînaient de la paille pour la nourriture des chevaux et allaient manger à la gamelle d’où ils revenaient affamés en plaisantant sur leur mauvaise chère et leur faim. Maintenant, comme toujours, pendant le temps libre du service, les soldats allumaient des bûchers, se chauffaient nus près du feu, fumaient, cuisaient les pommes de terre gelées et pourries et racontaient ou écoutaient les récits des campagnes de Potemkine et de Souvorov, ou des récits merveilleux sur Aliocha le malin, ou Mikolka, l’ouvrier du Pope.

Les officiers aussi, comme à l’ordinaire, vivaient par deux ou trois dans des maisons sans toiture, à demi détruites. Les supérieurs se souciaient de l’acquisition de paille et de pommes de terre, en général des moyens de nourrir les hommes ; les inférieurs, comme toujours, tantôt jouaient aux cartes (s’il n’y avait pas d’approvisionnement, il y avait beaucoup d’argent), ou à des jeux innocents ; au criquet et aux quilles. On causait peu de la marche générale des affaires, soit parce qu’on ne savait rien de positif, soit parce qu’on sentait vaguement que la tournure générale de la guerre était mauvaise.

Rostov habitait comme autrefois avec Denissov, et leur amitié, depuis le congé, était devenue encore plus étroite.

Denissov ne parlait jamais des familiers de Rostov, mais à l’affection tendre que le commandant témoignait à son officier, Rostov sentait que l’amour malheureux du vieil hussard pour Natacha n’était pas étranger à cette recrudescence d’amitié.

De toute évidence Denissov s’efforcait d’exposer Rostov le plus rarement possible au danger, il le gardait, et après chaque affaire, il le rencontrait avec une joie particulière en le voyant sain et sauf. Pendant une de ces expéditions, Rostov trouva, dans un village délaissé et pillé, où il était allé chercher des vivres, la famille d’un vieillard polonais et sa fille avec un nourrisson. Ils étaient déguenillés, affamés et n’avaient pas le moyen de partir. Rostov les emmena dans son village, les logea chez lui et les garda quelques semaines, pendant que le vieillard se rétablissait. Un camarade de Rostov, en causant des femmes, se mit à se moquer de lui en disant qu’il était le plus malin de tous et que ce ne serait pas un péché de faire faire aux camarades la connaissance de la jolie Polonaise qu’il avait sauvée. Rostov s’offensa de cette plaisanterie, et en s’enflammant, dit à l’officier des choses si désagréables que Denissov eut beaucoup de peine à éviter un duel. Quand l’ officier se retira, Denissov, qui ne savait lui-même quelles étaient les relations de Rostov avec la Polonaise, se mit à lui reprocher son emportement. Rostov répondit :

— Que veux-tu… elle est pour moi comme une sœur… Et je ne puis te dire combien j’étais offensé… parce que… parce que…

Denissov le tapa sur l’épaule et se mit à marcher à grands pas dans la chambre sans regarder Rostov, ce qu’il faisait dans les moments d’émotion.

— Ah ! quelle diable de race les Rostov, — prononça-t-il ; et Rostov remarqua des larmes dans les yeux de Denissov.