Guerre et Paix (trad. Bienstock)/V/16

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 8p. 455-463).


XVI

Au mois d’avril, les troupes s’animèrent à la nouvelle de l’arrivée de l’empereur à l’armée. Rostov n’avait pu assister à la revue faite par l’Empereur à Bartenstein ; le régiment de Pavlograd bivouaquait aux avant-postes, loin, en avant de Bartenstein. Denissov et Rostov habitaient une hutte couverte de branchages et de mousses, que leur avaient faite les soldats.

Cette hutte était construite de la façon suivante, usitée alors : On avait creusé un fossé d’environ un mètre de large, un mètre et demi de profondeur et deux mètres et demi de longueur ; à une extrémité, des marches formaient le perron. Le fossé lui-même était la chambre, et, chez les privilégiés comme le commandant d’escadron, à l’extrémité opposée aux marches, des planches, appuyées sur des piquets, formaient une table. De chaque côté dans la longueur du fossé, la terre était creusée à une archine, c’était deux lits et les divans. Le toit était fait de telle façon qu’on pouvait au milieu se tenir debout, et sur le lit on pouvait même s’asseoir si l’on se tenait près de la table. Chez Denissov, qui vivait luxueusement parce que ses soldats l’aimaient, il y avait encore une planche fixée au toit, et sur cette planche se trouvait une vitre cassée recollée. Quand il faisait très froid, vers les marches (Denissov appelait cette partie de la hutte l’antichambre), on apportait, sur une plaque de tôle recourbée, des charbons du bûcher des soldats, et il faisait alors si chaud que les officiers, toujours très nombreux chez Denissov et Rostov, restaient en chemise.

Au mois d’avril, Rostov était de service. À huit heures du matin, en entrant à la maison après une nuit sans sommeil, il ordonna d’apporter des charbons, changea son linge mouillé par la pluie, pria Dieu, but du thé, se chauffa, mit ses affaires en ordre dans son coin et sur la table, et, le visage brûlant, seulement en chemise, s’allongea sur le dos, les mains sous sa tête. Il pensait avec plaisir qu’il recevrait un de ces jours une promotion pour la dernière inspection, et il attendait Denissov qui était sorti. Rostov voulait causer avec lui. Derrière la hutte s’entendirent les cris violents de Denissov qui, évidemment, s’emportait. Rostov s’approcha de la fenêtre pour voir à qui il causait, et il aperçut le maréchal des logis Toptcheenko.

— Je t’ai o’donné de ne pas leu’ pe’mett’e de manger cette ’acine de Macha ! — criait Denissov. J’ai vu moi-même Laza’tchoux qui en ’appo’tait des champs.

— J’ai ordonné, Votre Haute Noblesse ; ils n’obéissent pas, — répondit le maréchal des logis.

Rostov se recoucha, pensant avec plaisir : « Bon ! qu’ils triment, moi j’ai fait mon travail et je me couche. C’est admirable ! »

À travers le mur il entendit qu’outre le maréchal des logis, Lavrouchka, le valet rusé de Denissov parlait aussi. Lavrouchka parlait de chariots quelconques, de biscuits, de bœufs, qu’il avait vus en allant aux approvisionnements.

Derrière la hutte il entendit de nouveau le cri plus lointain de Denissov et le commandement : « En selle ! Deuxième peloton ! ». — « Où vont-ils aller ? » pensa Rostov.

Cinq minutes après Denissov entra dans sa hutte, monta avec ses pieds sales sur le lit, fuma sa pipe avec colère, mit tout en désordre, prit la nogaïka et le sabre, et se prépara à sortir de la hutte. À la question de Rostov qui lui demanda où il allait, il répondit irrité et vaguement, qu’il avait une affaire.

— Que Dieu me juge et le grand empereur ! fit Denissov en sortant.

Rostov entendit, de la hutte, le piétinement de plusieurs chevaux dans la boue. Rostov ne se souciait pas de savoir où était parti Denissov. Quand il eut chaud, il s’endormit dans son coin et ne sortit de la hutte qu’au soir. Denissov n’était pas encore de retour. La soirée était belle. Près de la hutte voisine, des officiers et un junker jouaient aux quilles avec des piquets enfoncés dans la terre humide et boueuse. Rostov se joignit à eux. Au milieu du jeu, les officiers aperçurent des chariots qui s’avancaient vers eux. Une quinzaine de hussards, sur des chevaux maigres, les suivaient. Les chariots, conduits par des hussards, s’approchaient du piquet, et une foule de hussards les entouraient.

— Eh bien, voilà, Denissov était toujours attristé, et l’approvisionnement arrive ! — dit Rostov.

— C’est vrai, dirent les officiers. Les soldats seront contents.

Denissov suivait à peu de distance, avec deux officiers d’infanterie à qui il causait. Rostov alla à sa rencontre.

— Je vous préviens, capitaine, — fit un officier de petite taille, maigre, visiblement fâché.

— Je vous ai déjà dit que je ne ’end’ai ’ien, répliqua Denissov.

— Vous en répondrez, capitaine ! C’est du pillage, d’accaparer les convois pour les siens ! Les nôtres n’ont pas mangé depuis deux jours.

— Et les miens n’ont pas mangé depuis deux semaines, répondit Denissov.

— C’est du brigandage, monsieur, vous en répondrez, répéta l’officier d’infanterie en élevant la voix.

— Mais qu’est-ce que vous me voulez, hein ? — cria Denissov s’échauffant tout à coup. — C’est moi qui ’épond’ai et non pas vous, et ne bou’donnez pas ici pendant que vous êtes sain et sauf. Ma’che ! cria-t-il aux officiers.

— Bon ! Faire du brigandage, alors je vous montrerai… — cria sans avoir peur, le petit officier qui ne s’éloignait pas.

— Au diable ! Ma’che, et plus vite que ça, pendant que tu es sauf.

Et Denissov tourna son cheval vers l’officier.

— Bon ! bon ! prononça l’officier d’un ton menaçant ; et, tournant son cheval, il s’éloigna au trot en sautant sur sa selle.

— Un chien su’ une palissade ! un chien vivant su’ une palissade ! — cria Denissov derrière lui.

C’était la pire moquerie d’un cavalier à l’adresse d’un fantassin à cheval. Et, en éclatant de rire, Denissov s’approcha de Rostov.

— J’ai a’aché à l’infante’ie, j’ai a’aché le convoi par la fo’ce ! — dit-il. — Quoi ! les hommes ne peuvent pas c’ever de faim ?

Les chariots qui s’approchaient des hussards étaient destinés aux régiments d’infanterie, mais, ayant appris par Lavrouchka que ce convoi n’était pas escorté, Denissov avec les hussards, s’en était emparé de force. Les biscuits furent distribués à discrétion aux soldats, on en donna même aux autres escadrons.

Le lendemain, le commandant du régiment fit appeler Denissov et lui dit, en cachant ses yeux derrière ses doigts écartés : « Je regarde cette affaire comme ça. Je ne sais rien et n’entamerai pas d’histoire, mais je vous conseille d’aller à l’état-major, et là-bas, à la direction de l’approvisionnement, d’arranger cette affaire et, si possible, de signer que vous avez reçu tant et tant d’approvisionnements, autrement ce serait inscrit au compte du régiment d’infanterie : et une affaire pourrait commencer et finir mal. »

Denissov partit tout droit de chez le commandant du régiment à l’état-major, avec le désir sincère de suivre ce conseil. Le soir, il revint dans la hutte en un tel état que Rostov n’avait jamais vu son ami ainsi. Denissov ne pouvait parler ; il étouffait. Quand Rostov lui demanda ce qu’il avait, il proféra seulement, dune voix rauque et faible, des invectives et des menaces incompréhensibles…

Effrayé de l’état de Denissov, Rostov lui proposa de se déshabiller, de boire de l’eau, et d’envoyer chercher le médecin.

— Me juger ! pour b’igandage ! Oh ! donne enco’e de l’eau ! Qu’on me juge, mais je ’osse’ai la canaille et je le di’ai à l’empe’eur. Donne de la glace ! — ajouta-t-il.

Le médecin du régiment déclara qu’une saignée était nécessaire. Une assiettée de sang noir sortit du bras velu de Denissov, et seulement alors il fut en état de raconter ce qui lui était arrivé :

— J’a’ive. « Eh bien ! où est le chef ? » On me l’indique… « Ne voulez-vous pas attend’e ? » — « J’ai mon se’vice, je viens de t’ente ve’stes ; je n’ai pas le temps, annonce. » Bon. Le chef de ces voleu’s pa’aît. Il a pensé aussi m’app’end’e : — « C’est un b’igandage ! » — « Le b’igand, dis-je, n’est pas celui qui p’end des p’ovisions pou’ donner à ses soldats, mais celui qui p’end pou’ mett’e dans sa poche !» — « Alo’s vous ne voulez pas vous tai’e ? » Bon. « Signez chez le commissionnai’e et votre affai’e suiv’a la voie hié’a’chique. » — « Je vais chez le commissionnai’e. J’a’ive devant la table… Qui est là ?… Mais, pense un peu ! Qui nous affame ! » cria Denissov en frappant si fort sur la table de son bras malade, qu’il faillit la renverser, et que le verre qui était là tomba. « Télianine ! ! » — « Comment, c’est toi qui nous fais jeûner ! Une, deux, pan sur la gueule ! Ça a bien po’té… Ah ! Et je l’ai fait ’ouler. Je peux di’e que je m’en suis payé ! cria Denissov en montrant ses dents blanches, menaçantes derrière ses moustaches noires. — Je l’au’ais tué si on ne me l’avait pas a’aché. »

— Mais pourquoi cries-tu ? Calme-toi, — fit Rostov. — Tiens, le sang coule de nouveau. Attends, il faut te panser.

On banda Denissov et on le fit se coucher.

Le lendemain il s’éveilla gai et calme. Mais à midi, l’aide de camp du régiment entra dans la hutte, avec un visage sérieux et triste, exprimant le regret, il tendit un pli officiel au major Denissov, de la part du commandant du régiment. On lui posait des questions sur l’affaire de la veille.

L’aide de camp raconta que cette histoire pouvait prendre une très mauvaise tournure, qu’une commission d’enquête était nommée et qu’avec la sévérité actuelle pour le maraudage et l’indiscipline des troupes, dans le meilleur cas, l’affaire finirait par la dégradation.

Cette affaire, de la part des officiers offensés, se présentait sous l’aspect suivant : Après s’être emparé du convoi, le major Denissov s’était présenté ivre chez le chef de la manutention, et, sans aucune provocation de sa part, l’avait traité de voleur et menacé de ses coups ; puis il s’était précipité dans la chancellerie, avait battu deux fonctionnaires et cassé le bras à l’un d’eux.

Denissov répondit en riant aux nouvelles questions de Rostov qu’il croyait en effet qu’un tiers se trouvait là, mais que tout cela n’était que blague et sottise, qu’il n’avait peur d’aucun Conseil de guerre et que si des lâches osaient le toucher, il répondrait si bien qu’ils s’en souviendraient.

Denissov parlait de cette affaire d’un ton négligent, mais Rostov le connaissait trop bien pour ne pas s’apercevoir qu’au fond de son âme (et en le cachant des autres), il avait peur du Conseil de guerre et s’inquiétait de cette histoire qui pouvait avoir des suites fâcheuses.

Chaque jour arrivaient des papiers d’interrogatoire pour le Conseil de guerre et le 1er  mai, Denissov reçut l’ordre de remettre à un officier supérieur le commandement de l’escadron et de se présenter à l’état-major de la division pour s’expliquer au sujet des faits dont il s’était rendu coupable dans la commission d’approvisionnements.

La veille, Platov faisait une reconnaissance de l’ennemi avec deux régiments de Cosaques et deux escadrons de hussards. Denissov comme toujours parut devant la ligne et montra un grand courage. Une des balles lancées par les tirailleurs français lui toucha la cuisse. En toute autre occasion, Denissov n’eût peut-être pas quitté le régiment pour une blessure si légère, mais cette fois il en profita pour ne pas se présenter à l’état-major de la division et partit à l’hôpital.