Guerre et Paix (trad. Bienstock)/VII/01

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 171-178).


SEPTIÈME PARTIE


I


La Bible nous apprend que l’absence du travail, l’oisiveté, était la condition de béatitude du premier homme avant sa chute. L’amour de l’oisiveté reste le même en l’homme déchu, mais la malédiction pèse toujours sur l’homme, non en ce que nous devons gagner notre pain à la sueur de notre front, mais en ce que, par nos qualités morales, nous ne pouvons, étant oisifs, être heureux. Une voix mystérieuse dit que nous devons être coupables puisque nous sommes oisifs. Si l’homme pouvait trouver un état où, étant oisif, il se sentirait utile en faisant son devoir, il retrouverait une partie de sa béatitude première.

Une classe entière, la classe militaire, jouit de cet état d’oisiveté obligatoire et irréprochable, et c’est précisément en cette oisiveté obligatoire et irréprochable que réside l’attrait principal du service militaire.

Nicolas Rostov éprouvait complètement cette béatitude depuis 1807, en continuant de servir dans le régiment de Pavlograd où il commandait déjà l’ancien escadron de Denissov.

Rostov était devenu un garçon aux manières rudes, bon, que les connaissances de Moscou trouvaient un peu mauvais genre, mais qui était aimé et respecté par ses camarades, ses subalternes et ses chefs, et qui était content de sa vie.

Ces derniers temps, en 1809, dans les lettres de la maison, il trouvait plus fréquemment les plaintes de sa mère ; elle disait que leurs affaires allaient de plus en plus mal et qu’il devrait venir à la maison consoler et réjouir ses vieux parents.

En lisant ces lettres, Nicolas éprouvait la peur qu’on ne voulût le faire sortir de ce milieu, où, débarrassé de tous les soucis de la vie, il se trouvait si tranquille et si heureux. Il sentait que tôt ou tard il lui faudrait rentrer dans l’engrenage de la vie : du dérangement et de l’arrangement des affaires, des comptes avec les gérants, des discussions, des intrigues, des relations, de la société, de l’amour de Sonia et de sa promesse.

Tout cela était horriblement difficile et embrouillé et, aux lettres de sa mère, il répondait par des lettres froides, classiques, qui commençaient par : Ma chère Maman, et se terminaient par : Votre obéissant fils, en se taisant sur son intention de revenir à la maison. En 1810, il reçut une lettre de ses parents qui lui annonçaient que Natacha était fiancée à Bolkonskï et que le mariage n’aurait lieu que dans un an, parce que le vieux prince n’y consentait pas. Cette lettre attrista et offensa Nicolas. Premièrement, il regrettait le départ de Natacha, qu’il aimait plus que le reste de la famille ; deuxièmement, en sa qualité de hussard, il regrettait de n’avoir pas été là-bas pour montrer à ce Bolkonskï que ce n’était pas du tout un si grand honneur de lui être apparenté et que, s’il aimait Natacha, il pouvait se passer de la permission de son fou de père. Un moment, il hésita à demander congé pour voir Natacha fiancée, mais les manœuvres approchaient, puis il pensait à Sonia, à l’embarras des affaires, et il ajourna de nouveau son départ. Mais, au printemps de cette année, il reçut une lettre que sa mère lui écrivit en secret du comte, et cette lettre le décida à partir. Elle écrivait que s’il ne venait pas, s’il ne s’occupait pas de leurs affaires, les domaines seraient vendus publiquement et qu’ils seraient tous réduits à la mendicité, que le comte était si faible, qu’il s’était tant reposé sur Mitenka, qu’il était si bon et si trompé par tous, que tout allait de mal en pis. « Au nom de Dieu, je te supplie de venir immédiatement si tu ne veux pas nous rendre tous malheureux, » écrivait la comtesse.

Cette lettre impressionna Nicolas. Il avait ce bon sens de la médiocrité, qui lui indiquait ce qu’il devait faire.

Maintenant, il fallait partir, sinon en donnant sa démission, au moins en prenant un congé. Pourquoi fallait-il partir, il ne le savait pas, mais après avoir bien dormi, après le dîner, il ordonna de seller son gris Mars, un trotteur très fougueux qui n’était pas sorti depuis longtemps, et, arrivant à son logis sur le trotteur écumant, il déclara à Lavrouchka (le valet de Denissov était resté chez Rostov) et aux camarades qui étaient venus le voir, qu’il prenait un congé et partait à la maison. Bien que ce lui fût difficile et étrange de penser qu’il allait partir et ne saurait pas de l’état-major (ce qui l’intéressait particulièrement) s’il serait promu capitaine, s’il recevrait la décoration d’Anne pour les dernières manœuvres, si étrange que ce fût pour lui de penser qu’il allait partir sans avoir vendu, au comte polonais Goloukovsky, les trois chevaux qu’il lui marchandait et qu’il pensait vendre deux mille roubles, si incompréhensible que lui parût son absence au bal que les hussards devaient donner à madame Pchasdetzka pour rivaliser avec les uhlans qui en donnaient un à madame Borjozovska, il savait qu’il devait quitter ce milieu bon, et aller quelque part, là-bas, où tout était bêtise et, ennuis. Une semaine après il recevait son congé. Les hussards, non seulement ses camarades du régiment mais de la brigade, offrirent à Rostov un dîner qui coûtait quinze roubles par tête, avec deux orchestres et deux chœurs. Rostov dansa le trepak avec le major Bassov ; les officiers, ivres, balancèrent, enlacèrent et laissèrent retomber Rostov ; les soldats du 3e escadron le balancèrent encore une fois et crièrent hourrah ! Enfin, on mit Rostov en traîneau et on l’accompagna jusqu’au premier relais.

Jusqu’à la moitié du chemin, de Krementchoug jusqu’à Kiev, comme il arrive toujours, toutes les pensées de Rostov étaient encore dans l’escadron, mais la moitié du chemin parcourue, il commença déjà à oublier la troïka de ses chevaux rouans, son maréchal des logis Dojovéïka et, il se demandait avec inquiétude ce qu’il allait trouver à Otradnoié. Plus il approchait, plus et plus fortement (comme si le sentiment moral était soumis à la loi de la vitesse de la chute des corps) il pensait à la maison. Au dernier relais, avant Otradnoié, il donna au postillon trois roubles de pourboire, et comme un gamin, gravit essoufflé le perron de la maison.

Après les expansions du retour, après une impression étrange de mécontentement chez Rostov, qui ne trouva pas ce à quoi il s’attendait : — « Toujours les mêmes, pensait-il, pourquoi me suis-je tant hâté ! » — Nicolas commença à s’habituer à son ancien monde. Son père et sa mère étaient les mêmes, seulement ils avaient vieilli un peu. En eux, il y avait de nouveau une certaine inquiétude et parfois le désaccord, inconnu autrefois, et qui provenait, Nicolas l’apprit bientôt, du mauvais état des affaires. Sonia avait déjà dix-neuf ans passés. Elle avait cessé d’embellir, elle ne promettait rien de plus, mais c’était suffisant. Elle respirait toute le bonheur et l’amour depuis que Nicolas était arrivé, et l’amour constant, inébranlable de cette jeune fille, agissait joyeusement sur lui. Pétia et Natacha surprirent le plus Nicolas.

Pétia était déjà un grand garçon de treize ans, joli, intelligent et endiablé, dont la voix commençait à muer. Natacha étonna pendant longtemps Nicolas, et il riait en la regardant.

— Pas du tout la même ! disait-il.

— Quoi, enlaidie ?

— Au contraire… mais de l’importance. La princesse ! lui chuchotait-il.

— Oui, oui, disait joyeusement Natacha.

Elle lui raconta son roman avec le prince André, son arrivée à Otradnoié et lui montra sa dernière lettre.

— Quoi, es-tu content ? Moi, je suis maintenant si heureuse, si tranquille !

— Très heureux, répondit Nicolas. C’est un brave homme. Eh bien ! Toi, es-tu éprise ?

— Comment te dire ?… J’ai été amoureuse de Boris, du professeur, de Denissov, mais ce n’est pas du tout ça. Maintenant je me sens calme, tranquille. Je sais qu’il n’y a pas d’homme meilleur que lui, et maintenant je me sens tranquille et bien. Pas du tout comme autrefois.

Nicolas exprima à Natacha son mécontentement pour l’ajournement d’une année à son mariage, mais Natacha, en s’agaçant contre son frère, lui prouvait que ce ne pouvait être autrement, qu’il serait mal d’entrer dans la famille contre la volonté du père, qu’elle-même le désirait ainsi.

— Tu ne comprends pas du tout, pas du tout, — dit-elle.

Nicolas se tut et se rangea à son avis.

Il s’étonnait souvent en la regardant ; elle ne lui faisait pas l’effet d’une fiancée amoureuse, séparée de son fiancé. Elle était calme, gaie comme autrefois. Nicolas en était étonné et même envisageait avec méfiance les fiançailles de Bolkonskï. Il ne croyait pas que le sort de sa sœur fût déjà décidé, d’autant plus qu’il ne voyait pas le prince André avec elle.

Il lui semblait toujours que quelque chose n’allait pas dans ce futur mariage.

« Pourquoi l’ajournement ? Pourquoi pas de fiançailles ? » pensait-il. Une fois, en causant avec sa mère au sujet de sa sœur, à son étonnement et un peu à son plaisir, il trouva qu’au fond de son âme, la mère, parfois, envisageait ce mariage avec déplaisir.

— Voilà, il écrit, dit-elle en montrant à son fils la lettre du prince André, avec ce sentiment caché d’hostilité de la mère pour le futur bonheur conjugal de sa fille. Il écrit qu’il ne viendra pas avant décembre. Quelles affaires peuvent le retenir ? Probablement la maladie. Il a peu de santé. N’en parle pas à Natacha. Ne fais pas attention à sa gaîté, c’est son dernier temps de jeune fille qu’elle passe, mais moi je sais en quel état elle est chaque fois que nous recevons ses lettres. Et cependant, avec l’aide de Dieu, tout ira bien, concluait-elle, en ajoutant chaque fois : c’est un homme admirable !