Guerre et Paix (trad. Bienstock)/VII/02

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 9p. 179-182).


II

Lors de son arrivée, Nicolas était sérieux et même triste. L’obligation de se mêler de cette ennuyeuse affaire de l’exploitation, pour laquelle sa mère l’avait mandé, le contrariait. Pour se débarrasser au plus vite de ce fardeau, le troisième jour après son retour, mécontent, sans répondre à la question : où vas-tu ? les sourcils froncés, il se dirigea vers le pavillon de Mitenka et lui demanda les comptes de tout. Quels étaient ces comptes de tout, Nicolas le savait encore moins que Mitenka qui tremblait de peur et était très étonné. La conversation et les comptes de Mitenka ne durèrent pas longtemps.

Le starosta et l’élu de la commune qui attendaient dans le vestibule du pavillon, entendirent avec plaisir et aussi avec peur, d’abord la voix du jeune comte, qui s’élevait et grandissait de plus en plus, puis les mots injurieux qui tombaient l’un après l’autre.

— Brigand… créature ingrate… te mettrai en morceaux, le chien… ce ne sera pas comme avec mon père. Tu as volé… etc.

Ensuite, ces gens, avec non moins de plaisir et de peur, virent comment le jeune comte, tout rouge, les yeux pleins de sang, tirait Mitenka par le collet et, avec une grande adresse, entre chaque parole, lui donnait des coups de pied dans le derrière en criant : « Va-t’en ! Qu’on ne t’entende pas ici ! Vaurien ! »

Mitenka roula les six marches et s’enfuit dans le massif. (Ce massif était le lieu de salut des criminels à Otradnoié. Mitenka lui-même s’y cachait, quand il revenait ivre de la ville, et beaucoup d’habitants d’Otradnoié, qui se cachaient de Mitenka, connaissaient la force salutaire de ce refuge.)

La femme et les brus de Mitenka, avec des visages effrayés, se montrèrent dans le vestibule, de la porte de la chambre où bouillait le samovar brillant et où l’on apercevait le haut lit de l’intendant sous la couverture faite de petits morceaux.

Le jeune comte, essoufflé, sans faire attention, à pas résolus, passa devant elles et entra dans la maison.

La comtesse, ayant aussitôt appris par les femmes de chambre ce qui se passait dans le pavillon, se tranquillisa d’un côté, en songeant que maintenant leur fortune allait se rétablir, de l’autre, elle s’inquiétait de l’effet produit sur son fils. Plusieurs fois, sur la pointe des pieds, elle s’approcha de sa porte, pendant qu’il fumait une pipe après l’autre.

Le lendemain, le vieux comte appela son fils et lui dit avec un sourire timide :

— Sais-tu, mon ami, que tu t’es emporté en vain ? Mitenka m’a tout raconté.

— « Je savais bien qu’ici, dans ce monde d’imbéciles, je ne comprendrais rien, » pensait Nicolas.

— Tu t’es fâché parce qu’il n’a pas inscrit ces sept cents roubles. Ils sont inscrits en report à l’autre page, tu ne l’as pas regardée.

— Papa, c’est un filou et un voleur ; ça, je le sais. Ce que j’ai fait est fait, mais si vous le voulez, je ne dirai plus rien.

— Non, mon ami. (Le comte était gêné. Il sentait qu’il avait mal géré les biens de sa femme et qu’il était coupable envers ses enfants, mais il ne savait comment y remédier.) Non, je te prie de t’occuper des affaires. Je suis vieux, moi…

— Non, papa, pardonnez-moi, si je vous ai contrarié, je sais moins que vous.

— « Que le diable les emporte, ces paysans, cet argent, ces reports ! pensa-t-il. Doubler le sixième pli, je le comprenais encore autrefois, mais le report sur les pages, je n’y comprends rien du tout. » Et depuis il ne se mêla pas de leurs affaires. Une fois seulement, la comtesse appela son fils et lui demanda ce qu’elle devait faire d’un billet à ordre de deux mille roubles souscrit par Anna Mikhaïlovna.

— Voilà ce que je pense, répondit Nicolas ; vous dites que ça dépend de moi ; je n’aime ni Anna Mikhaïlovna, ni Boris, mais c’étaient nos amis et ils sont pauvres. Alors voici : il déchira le billet à ordre, et cet acte fit verser à la vieille comtesse des larmes de joie.

Après cela, le jeune Rostov ne se mêla plus d’aucune affaire ; il s’adonnait avec passion à quelque chose de nouveau pour lui, à la chasse qui, chez le vieux comte, était tenue sur un grand pied.