Guerre et Paix (trad. Bienstock)/X/19

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 346-356).


XIX

Le 24, la bataille avait lieu à la redoute de Schévardine ; le 25, aucun coup n’était échangé ; le 26, la bataille de Borodino était livrée.

Pourquoi et comment était donnée et acceptée la bataille près de Schévardine et de Borodino ? Pourquoi était livrée la bataille de Borodino ? Elle n’avait de sens ni pour les Français ni pour les Russes. Le résultat immédiat était et devait être : pour les Russes, ce fait que nous nous rapprochions des portes de Moscou (ce que nous craignions le plus au monde), et, pour les Français, la perte de toute leur armée de plus en plus certaine et imminente (ce qu’ils craignaient eux aussi plus que tout au monde).

Ce résultat était évident même alors, et, cependant, Napoléon proposa cette bataille et Koutouzov l’accepta.

Si les capitaines se guidaient par des causes raisonnables, alors il semblerait que Napoléon dût voir clairement qu’en s’avançant à deux mille verstes et en acceptant la bataille avec le risque probable de perdre un quart de son armée, il allait à sa perte sûre, et, de même, il devait être clair pour Koutouzov qu’en acceptant la bataille et risquant aussi de perdre un quart de son armée, il perdait assurément Moscou. Pour Koutouzov, c’était mathématiquement clair, aussi clair que ceci : ayant une pièce de moins au jeu de dames, si je continue à échanger, je perdrai : c’est pourquoi je ne dois pas échanger.

Quand mon adversaire a seize pièces et moi quatorze, alors je ne suis plus faible que lui que d’un huitième, mais quand nous aurons échangé treize autres pièces, alors il sera trois fois plus fort que moi.

Jusqu’à la bataille de Borodino, nos forces étaient aux forces françaises comme cinq à six ; après la bataille comme un à deux, c’est-à-dire, avant la bataille cent mille contre cent vingt mille, après la bataille cinquante contre cent. Et cependant, Koutouzov, intelligent et expérimenté, avait accepté la bataille, et Napoléon, capitaine génial, comme on disait, avait donné la bataille en perdant un quart de son armée et avait allongé encore davantage sa ligne. Si l’on dit qu’en occupant Moscou il pensait, comme par l’occupation de Vienne, terminer la campagne, on y peut faire beaucoup d’objections.

Les historiens de Napoléon eux-mêmes racontent qu’aussitôt après Smolensk il voulait s’arrêter : il comprenait le danger de sa position en ligne et savait que l’occupation de Moscou ne mettrait pas fin à la campagne, parce que, depuis Smolensk, il voyait en quel état on lui laissait les villes russes et qu’il ne recevait aucune réponse à ses déclarations sur le désir d’entamer les pourparlers.

En donnant et acceptant la bataille de Borodino, Koutouzov et Napoléon ont agi malgré leur volonté et sans raison, et les historiens, après coup, ont apporté des preuves compliquées de la prévoyance et du génie des capitaines qui, parmi les facteurs involontaires des événements européens, étaient les plus serviles et les moins conscients.

Les anciens nous ont laissé des modèles de poèmes héroïques dans lesquels les héros font tout l’intérêt de l’histoire, et nous ne pouvons pas nous faire à ce que, en notre temps, l’histoire racontée de cette sorte n’ait pas de sens.

À l’autre question : Comment étaient données la bataille de Borodino et celle de Schévardine qui la précéda ? il existe aussi une explication définie, que tout le monde connaît, et qui est tout à fait mensongère. Tous les historiens décrivent la bataille de la façon suivante :

L’armée russe, dans sa retraite après Smolensk, cherchait la position la plus avantageuse pour la bataille générale, et elle la trouva près de Borodino.

Les Russes fortifièrent cette position, en avant, à gauche de la route (de Moscou à Smolensk) jusqu’à angle droit de Borodino à Outitza, à cet endroit où se livra la bataille.

Devant cette position, l’avant-poste était placé pour l’observation au mamelon de Schévardine ; le 24, Napoléon attaqua l’avant-poste et le prit ; le 26, il attaqua toute l’armée russe rangée dans le champ de Borodino.

Voilà ce qu’écrivent les historiens et tout cela est tout à fait inexact, ce dont peut facilement se convaincre quiconque veut pénétrer le sens de l’affaire.

Les Russes ne cherchaient pas la meilleure position, au contraire, dans la retraite ils négligèrent plusieurs positions meilleures que celle-ci ; ils ne s’arrêtèrent à aucune d’elles, parce que Koutouzov ne voulait pas accepter une position qu’il n’avait pas choisie et parce que la bataille générale ne se présentait pas encore, comme inévitable, avec une force suffisante, parce que Miloradovitch n’était pas encore là avec les milices et encore pour beaucoup d’autres causes qui sont incalculables. Le fait est que certaines positions laissées en deçà étaient plus fortes que celle de Borodino (où fut livrée la bataille) qui, non seulement n’était pas forte, mais n’était pas plus une position que n’importe quel point de l’empire russe qu’on marquerait au hasard, sur la carte, avec une épingle.

Les Russes, non seulement ne fortifièrent pas la position du champ de Borodino, à gauche, sous l’angle droit de la route (c’est-à-dire l’endroit où se passa la bataille), mais jamais, jusqu’au 25 août 1812, ils ne pensèrent que la bataille pourrait avoir lieu en cet endroit. La preuve, c’est : 1o que, le 25, à cet endroit, il n’y avait pas de fortifications : on les commença le 25, mais elles n’étaient pas terminées le 26 ; 2o la position de la redoute de Schévardine. La redoute de Schévardine, vu l’endroit où était acceptée la bataille, n’avait aucun sens. Pourquoi cette redoute était-elle plus fortifiée que tous les autres points ? Pourquoi la défendit-on le 24, jusqu’à une heure avancée de la nuit, en épuisant toutes les forces et perdant six mille hommes ? Pour observer l’ennemi, il suffisait d’un détachement de Cosaques ; 3o la preuve que la position où eut lieu la bataille n’était pas prévue et que la redoute de Schévardine n’était pas l’avant-poste, c’est que Barclay de Tolly et Bagration, jusqu’au 25, étaient convaincus que la redoute de Schévardine était le flanc gauche de la position et que Koutouzov lui-même, dans son rapport, écrit après la bataille, appelle la redoute de Schévardine le flanc gauche de la position. Ce n’est que beaucoup plus tard, quand on a écrit le rapport sur la bataille de Borodino, qu’a été inventée (probablement pour justifier les fautes du commandant en chef censément infaillible) cette affirmation inexacte et étrange que la redoute de Schévardine était l’avant-poste (tandis que ce n’était qu’un point fortifié du flanc gauche) et que la bataille de Borodino était soi-disant acceptée par nous dans la position fortifiée et choisie d’avance, tandis qu’elle se passait dans un endroit quelconque, à peine fortifié.

L’affaire s’est évidemment passée ainsi : on choisit un point sur la rivière Kolotcha qui coupe la grand’route, non à angle droit mais à angle aigu, de sorte que le flanc gauche était à Schévardine, le flanc droit près du village Novi, le centre à Borodino, au confluent de la Kolotcha et de la Vœna. Cette position, sur le cours de la Kolotcha, est celle d’une armée dont le but est d’arrêter l’ennemi qui s’avance sur Moscou par la route de Smolensk. C’est évident pour quiconque regarde le champ de bataille de Borodino en oubliant comment s’est passée la bataille.

Napoléon, en partant le 24 vers le village Valouiévo, n’aperçut pas (dit-on dans les histoires) la position des Russes de Outitza à Borodino (il ne pouvait voir cette position parce qu’elle n’existait pas). Il n’aperçut pas l’avant-poste de l’armée russe mais, en poursuivant une arrière-garde russe, à gauche de la position des Russes, il se heurta contre la position de Schévardine et, tout à fait à l’improviste pour les Russes, fit franchir à ses troupes la Kolotcha. Les Russes n’ayant pas le temps d’entrer dans la bataille générale reculèrent avec leur aile gauche de la position qu’ils avaient l’intention d’occuper et ils en prirent une qui n’était ni prévue ni fortifiée. En passant sur la rive gauche de la Kolotcha, à gauche de la route, Napoléon déplaça toute la bataille de droite à gauche (du côté des Russes) et la transporta entre Outitza, Séméonovskoié et Borodino dans ce champ qui n’avait rien de plus avantageux, comme position, que n’importe quel autre, et où se passa toute la bataille du 26).

Dans sa forme grossière le plan de cette bataille supposée et de celle qui eut lieu sera celui-ci :

Si, le soir du 24, Napoléon n’était pas parti à Kolotcha et n’avait pas ordonné d’attaquer la redoute le soir même, mais eut commencé l’attaque le lendemain matin, personne ne contredirait que la redoute de Schévardine était le flanc gauche de notre position et la bataille aurait eu lieu comme nous l’attendions. Dans ce cas, nous défendrions sans doute avec encore plus d’obstination la redoute de Schévardine, notre flanc gauche ; nous aurions attaqué Napoléon au centre ou à droite, et, le 24, la bataille générale aurait été livrée dans la position fortifiée et prévue. Mais comme l’attaque de notre flanc gauche eut lieu le soir, après la retraite

de notre arrière-garde, c’est-à-dire immédiatement

Plan de la bataille de BORODINO
Tolstoï - Œuvres complètes, vol10 (page 363 crop)

après la bataille de Gridniévo, et que les chefs

russes n’avaient pas voulu ou pu commencer la bataille décisive le soir du 24, alors l’action première et principale de la bataille de Borodino était perdue dès le 24 et entraînait forcément à la perte du combat livré le 26.

Après la prise de la redoute de Schévardine, le matin du 25, nous restions ouverts au flanc gauche et mis en demeure d’aligner notre aile gauche et de la fortifier à la hâte, n’importe comment.

Mais que le 26 les troupes russes ne soient protégées que par des fortifications insuffisantes, inachevées, c’est peu : l’incommodité de cette situation s’augmente encore par ce que les chefs russes, n’acceptant pas comme un fait définitivement accompli la perte de la position du flanc gauche et le déplacement de tout le champ de la bataille future, de droite à gauche, restent dans leur position éloignée du village Novoié jusqu’à Outitza et, grâce à cela, pendant le combat, ils doivent déplacer leurs troupes de droite à gauche. Ainsi, pendant toute la bataille, les Russes avancent contre toute l’armée française, alors qu’à notre aile gauche les forces sont dix fois plus faibles (l’action Poniatovsky, contre Outitza et Ouvarovo, au flanc droit des Français, était indépendante de la marche générale de la bataille). Ainsi la bataille de Borodino n’eut pas du tout lieu comme on l’a écrit en tâchant de cacher les fautes de nos chefs et en diminuant, par ce fait, la gloire de l’armée et du peuple russes. La bataille de Borodino n’a pas eu lieu dans une position choisie et fortifiée, avec des forces seulement un peu plus faibles du côté des Russes, mais la bataille de Borodino, grâce à la perte du combat de Schévardine, fut acceptée par les Russes dans un endroit ouvert, à peine fortifié, avec des forces deux fois plus faibles que celles des Français, c’est-à-dire en des conditions telles qu’il était impossible non seulement de se battre pendant dix heures et de livrer une bataille indécise, mais d’empêcher pendant trois heures la débâcle complète et la fuite de l’armée.