Guerre et Paix (trad. Bienstock)/X/18

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 337-345).


XVIII

Quand Pierre rentra chez lui on lui remit deux affiches de Rostoptchine, apposées ce jour-là.

Dans la première, il était dit que le bruit d’après lequel le comte Rostoptchine aurait défendu de quitter Moscou était faux, qu’au contraire le comte Rostoptchine serait très heureux que les dames et les femmes de marchands quittassent la ville.

« Moins de peur, moins de potins, » était-il dit encore ; « mais je réponds sur ma vie que le brigand ne viendra pas à Moscou ! » Ces paroles, pour la première fois, montraient clairement à Pierre, que les Français viendraient à Moscou. La deuxième affiche indiquait que notre quartier général était à Viazma, que le comte Vittenstein avait vaincu les Français, mais que, comme plusieurs habitants désiraient s’armer ils trouveraient à l’arsenal, préparés pour eux, des sabres, des pistolets, des fusils qu’ils pourraient recevoir à bon marché. Le ton des affiches n’était plus aussi plaisant que dans les anciennes conversations de Tchiguirine. Devant ces affiches, Pierre devint pensif. Ces nuages orageux qu’il appelait de toutes les forces de son âme et qui, en même temps, malgré lui, l’emplissaient d’horreur, étaient évidemment proches.

— « Entrer au service militaire et partir à l’armée, ou attendre ? »

Il se posait cette question pour la centième fois. Il prit le jeu de cartes qui était sur sa table et se mit à faire une patience.

— « Si cette patience réussit, se dit-il en battant le jeu et en levant les yeux, si elle réussit, alors cela signifie… Qu’est-ce que cela signifie ? »

Il n’avait pas le temps de conclure que se faisait entendre la voix de l’aînée des princesses qui demandait si l’on pouvait entrer.

— … Alors, cela signifie que je dois partir à l’armée, acheva Pierre. Entrez, entrez, ajouta-t-il, en s’adressant à la princesse.

(Seule la princesse aînée, à la longue taille et au visage pétrifié, continuait à vivre dans la maison de Pierre, les deux autres étaient mariées.)

— Excusez-moi, cousin, d’être venue vous déranger, dit-elle d’un ton de reproche, avec émotion. Il faut enfin prendre une résolution. Qu’y aura-t-il ? Tous sont partis de Moscou et le peuple se révolte. Pourquoi restons-nous ?

— Au contraire, tout a l’air de bien marcher, ma cousine, dit Pierre de ce ton de plaisanterie qu’il prenait toujours avec la princesse, pour cacher la confusion que lui causait son rôle de bienfaiteur envers elle.

— Oui, c’est bien… C’est un joli bien-être ! Aujourd’hui Varvara Ivanovna m’a raconté comment nos troupes se distinguent. En effet, il n’y a pas de quoi être fier. Et le peuple se révolte tout à fait, cesse d’obéir ; jusqu’à ma servante qui se montre grossière avec moi. De ce pas, bientôt on commencera à nous battre, et le pire, c’est que d’un jour à l’autre les Français seront ici. Qu’attendez-vous donc ? Je vous demande une seule chose, mon cousin, donnez l’ordre de me conduire à Pétersbourg. Telle que je suis, je ne pourrais vivre sous la domination de Bonaparte.

— Mais calmez-vous, ma cousine. Où prenez-vous vos renseignements ? Au contraire…

— Je ne me soumettrai pas à votre Napoléon. Les autres font comme ils veulent… Si vous ne voulez pas…

— Mais je le ferai, je donnerai des ordres à l’instant.

La princesse semblait visiblement dépitée de ne savoir qui gronder. Elle s’assit sur une chaise tout en marmonnant quelque chose.

— Mais on ne vous a pas bien renseignée, dit Pierre. Dans la ville tout est calme et il n’y a aucun danger. Voilà, je viens de lire… Pierre montra les affiches à la princesse.

— Le comte écrit qu’il répond sur sa vie que l’ennemi n’entrera pas à Moscou.

— Ah ! c’est votre comte ! fit la princesse avec colère. C’est un hypocrite, un misérable qui a lui-même excité le peuple à l’émeute. Est-ce qu’il n’a pas écrit, dans ces sottes affiches, qu’il fallait prendre n’importe qui par le toupet et le mettre au violon ? La gloire et l’honneur seront à celui qui vaincra. Et voilà le résultat !… Varvara Ivanovna m’a raconté que le peuple a failli la tuer parce qu’elle avait parlé français

— Mais quoi… Vous prenez tout trop à cœur, dit Pierre ; et il se mit à faire la patience.

La patience réussit, mais Pierre cependant ne partit pas à l’armée, il resta à Moscou, vide, toujours dans le même trouble, dans la même indécision, dans la crainte et en même temps dans la joie, attendant quelque chose d’horrible.

Le lendemain soir, la princesse partit et chez Pierre arriva son gérant principal qui lui apprit qu’il ne pouvait avoir l’argent nécessaire pour l’équipement de son régiment, à moins de vendre un domaine. Le gérant démontrait à Pierre que toutes ces dépenses pour le régiment devaient le ruiner. Pierre, à ces paroles, dissimulait avec peine un sourire.

— Eh bien, vendez, dit-il, que faire ? je ne puis maintenant reculer.

Plus la situation des affaires et en particulier des siennes, était mauvaise, plus c’était agréable à Pierre et plus la catastrophe qu’il attendait lui semblait imminente.

Déjà presque toutes les connaissances de Pierre avaient quitté la ville. Julie était partie, la princesse Marie aussi. Parmi ses connaissances intimes il ne restait plus que les Rostov, mais Pierre n’allait pas chez eux.

Ce jour-là, Pierre, pour se distraire, alla au village Vorontzovo pour voir un grand ballon construit par Leppich pour la perte de l’ennemi et un ballon d’expérience qui devait être lancé le lendemain.

Ce ballon n’était pas encore prêt, mais Pierre apprit qu’il se construisait selon le désir de l’empereur. Le comte Rostopchine avait reçu d’Alexandre, à ce sujet, la lettre suivante :

« Aussitôt que Leppich sera prêt, composez-lui un équipage, pour sa nacelle, d’hommes sûrs et intelligents et dépêchez un courrier au général Koutouzov pour l’en prévenir. Je l’ai instruit de la chose.

» Recommandez, je vous prie, à Leppich d’être bien attentif sur l’endroit où il descendra la première fois, pour ne pas se tromper et ne pas tomber dans les mains de l’ennemi. Il est indispensable qu’il combine ses mouvements avec le général en chef. »

En revenant de Vorontzovo, pour rentrer chez lui, Pierre traversa la place Bolotnaïa et il aperçut une foule amassée près du lieu d’exécution. Il fit arrêter et descendit de voiture. On fustigeait un cuisinier français accusé d’espionnage. Le châtiment venait de finir et le bourreau détachait du banc un homme gros, à favoris roux, en chaussettes bleues et veston vert, qui gémissait plaintivement. Un autre criminel, maigre et pâle, se trouvait également là. Tous les deux, à en juger par leurs physionomies, étaient Français. Avec un air effrayé et maladif, semblable à celui qu’avait le Français maigre, Pierre se fit un chemin à travers la foule.

— Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi cela ? demanda-t-il.

Mais l’attention de la foule des fonctionnaires, des petits boutiquiers, des marchands, des paysans, des femmes en manteaux et en pelisses, était tellement concentrée sur ce qui se passait au lieu du supplice, que personne ne lui répondit. L’homme gros se leva, fronça les sourcils, haussa les épaules, et, avec le désir évident de paraître ferme, sans regarder autour de lui, il remit son veston.

Mais tout à coup ses lèvres tremblèrent et, en se reprochant sa faiblesse, il se mit à pleurer comme pleurent les hommes âgés, sanguins. La foule parlait haut, il semblait à Pierre que c’était pour étouffer le sentiment de la pitié.

— C’est le cuisinier d’un prince quelconque…

— Quoi, monsieur, on voit que la sauce russe est aigre pour un Français… Tu sens l’aigre… dit un petit employé d’administration qui était près de Pierre quand le Français se mit à pleurer. L’employé regarda autour de lui attendant l’effet de sa plaisanterie. Quelques personnes se mirent à rire, d’autres continuaient à regarder avec effroi le bourreau qui déshabillait le second.

Pierre fronça les sourcils, renifla, et, se détournant brusquement, alla rejoindre sa voiture. Tout en s’y installant, il ne cessait de murmurer quelque chose. Pendant la route, il tressaillit plusieurs fois et prononça quelque chose si haut que le cocher lui demanda :

— Qu’ordonnez-vous ?

— Où vas-tu donc ? cria Pierre au cocher qui se dirigeait vers Loubianka.

— Vous m’avez ordonné d’aller chez le général gouverneur ? répondit le cocher.

— Imbécile ! animal ! cria Pierre, invectivant son cocher, ce qui lui arrivait rarement. Je t’ai dit à la maison ! Et va plus vite, brute ! Il faut partir dès aujourd’hui ! se dit-il à part soi.

En vue des Français fustigés et de la foule qui entourait le lieu du supplice, Pierre avait décidé si fermement qu’il ne pouvait pas rester davantage à Moscou et qu’il partirait à l’armée aujourd’hui même, qu’il lui semblait l’avoir dit au cocher ou que le cocher devait de lui-même le savoir.

Arrivé chez lui, Pierre prévint son cocher Eustachevitch, qui connaissait tout, savait tout, et que connaissait tout Moscou, qu’il partait dans la nuit à Mojaïsk, à l’armée, et d’envoyer là-bas ses chevaux de selle. Tout cela ne pouvait se faire le même jour ; de l’avis d’Eustachevitch, Pierre devait remettre son départ au lendemain, afin de lui laisser le temps de tout préparer.

Après une période de mauvais temps, le 24 il faisait beau, et, ce jour-là, après le dîner, Pierre quitta Moscou.

Dans la nuit, en changeant de chevaux, à Perkhouchkovo, Pierre apprit qu’une grande bataille avait eu lieu le soir. On racontait qu’à Perkhouchkovo la terre avait été ébranlée par les coups. Pierre demandait qui était vainqueur, mais personne ne pouvait lui répondre. C’était la bataille de Schévardine du 24.) Au point du jour, Pierre arrivait près de Mojaïsk.

Toutes les maisons de Mojaïsk étaient occupées par les troupes et dans l’auberge où Pierre trouva son écuyer et son cocher, il n’y avait point de place : tout était pris par les officiers.

À partir de Mojaïsk, partout on ne rencontrait que des troupes : des Cosaques, des fantassins, des cavaliers, des fourgons, des caissons, des canons. Pierre se hâtait d’avancer, et plus il s’éloignait de Moscou, plus il se plongeait dans cet océan de troupes, plus il était envahi par un trouble inquiet et par un sentiment joyeux, nouveau pour lui. C’était un sentiment semblable à celui qu’il avait éprouvé au palais de Slabotsh, à l’arrivée de l’empereur : le sentiment de la nécessité d’entreprendre quelque chose et de sacrifier quelque chose. Il lui était maintenant agréable de comprendre que tout ce qui fait le bonheur des hommes : les commodités de la vie, la richesse, la vie elle-même, que tout n’était rien en comparaison de ce qu’il entrevoyait, et qu’il était doux de s’en débarrasser. Pierre ne pouvait se rendre compte et il ne cherchait pas à s’expliquer pourquoi il trouvait un charme particulier à tout sacrifier. Ce n’était pas le désir du sacrifice qui l’occupait, mais le sacrifice lui-même lui causait un sentiment nouveau, joyeux.