Guerre et Paix (trad. Bienstock)/X/33

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 451-456).


XXXIII

L’action principale de la bataille de Borodino se passait à la distance de mille sagènes entre Borodino et les flèches de Bagration. (En dehors de cet espace, au milieu de la journée, les Russes faisaient, d’un côté, une démonstration avec la cavalerie d’Ouvarov, d’un autre côté, sur l’autre bord de l’Outitza un choc avait lieu entre Poniatowskv et Toutchkov. Mais c’étaient deux actions à part et faibles en comparaison de ce qui se passait au milieu du champ de bataille.)

Entre Borodino et les flèches, sur l’espace découvert, des deux côtés, l’action principale de la bataille se passait de la façon la plus simple, sans aucune ruse.

La bataille commença par la canonnade réciproque de quelques centaines de canons.

Ensuite, quand la fumée couvrit tout le champ à droite (du côté des Français), les deux divisions de Desaix et de Compaing s’avancèrent sur les flèches, et à gauche, les régiments du vice-roi sur Borodino.

Les flèches se trouvaient à une verste de la redoute de Schévardine — où se tenait Napoléon — et à plus de deux verstes, à vol d’oiseau, de Borodino, c’est pourquoi Napoléon ne pouvait voir ce qui se passait là-bas, d’autant plus que la fumée, se confondant avec le brouillard, cachait tout le pays. Les soldats de la division de Desaix, dirigés sur les flèches, ne pouvaient être vus qu’avant d’être descendus sous les ravins qui les séparaient des flèches. Aussitôt qu’ils furent sous les ravins, la fumée des coups de canon et des fusils dirigés sur les flèches devint si épaisse qu’elle couvrit toute la pente de l’autre côté des ravins. À travers la fumée, on apercevait quelque chose de noir, probablement des hommes et parfois l’éclat des baïonnettes, mais avançaient-ils ou restaient-ils sur place, étaient-ce des Français ou des Russes, de la redoute de Schévardine on ne pouvait pas le savoir.

Le soleil s’élevait clair et jetait ses rayons obliques sur le visage de Napoléon qui, en s’abritant de la main, regardait les flèches. La fumée les couvrait et tantôt c’était elle qui semblait avancer, tantôt les troupes. Parfois, à travers les coups, on entendait les cris des hommes, mais on ne pouvait savoir ce qu’ils faisaient.

Napoléon, debout sur le mamelon, regardait dans la longue vue, et dans le petit objectif, il voyait la fumée et les hommes, parfois les siens, parfois des Russes, mais où se trouvaient ceux qu’il voyait, il ne le savait pas quand il regardait ensuite à l’œil nu.

Il descendit du mamelon et se mit à marcher de long en large. De temps en temps il s’arrêtait, tendait l’oreille dans la direction des coups et regardait fixement le champ de bataille.

Non seulement de l’endroit où il se tenait, non seulement du mamelon où se trouvaient maintenant quelques-uns de ses généraux, mais des flèches mêmes où étaient ensemble ou séparément tantôt les Russes, tantôt les Français, des soldats morts, blessés, vivants, effrayés, ou fous de peur, on ne pouvait comprendre ce qui s’y passait. Pendant quelques heures, à cet endroit, parmi les détonations ininterrompues des fusils et des canons, paraissaient tantôt des Russes seuls, tantôt des Français, tantôt des fantassins, tantôt des artilleurs, qui tombaient, étaient tués, se heurtaient, ne sachant ce qu’ils faisaient, criant et courant en bas.

Du champ de bataille, les aides de camp de Napoléon et les ordonnances de ses maréchaux accouraient sans cesse vers lui avec des rapports sur la marche générale de l’affaire. Mais tous ces rapports étaient faux, parce que dans la chaleur de la bataille il est impossible de dire ce qui se passe à un moment donné et parce que plusieurs aides de camp n’arrivaient pas jusqu’au cœur de la bataille et transmettaient seulement ce qu’ils avaient entendu dire, et encore parce que, pendant que l’aide de camp parcourait les deux ou trois verstes qui le séparaient de Napoléon, les circonstances changeaient et la nouvelle qu’il portait était déjà erronée. Ainsi, de la part du vice-roi un aide de camp apporta la nouvelle que Borodino était occupé et que le pont de la Kolotcha était aux Français.

L’aide de camp demanda à Napoléon s’il ordonnait aux troupes de passer. Napoléon ordonna de se disposer de l’autre côté et d’attendre. Or, non seulement pendant que Napoléon donnait cet ordre mais au moment même où l’aide de camp quittait Borodino, le pont était déjà repris et brûlé par les Russes, fait auquel assistait Pierre au commencement de la bataille.

En revenant des flèches, l’aide de camp, le visage effrayé et pâle, rapporta à Napoléon que l’attaque était repoussée, Compaing blessé et Davoust tué, tandis que les flèches étaient occupées par une autre partie des troupes, au moment même où l’on avait dit à l’aide de camp que les Français étaient repoussés, et que Davoust n’était que légèrement contusionné.

En se fixant sur de pareils rapports, nécessairement faux, Napoléon donnait des ordres qui étaient déjà remplis ou qui ne pouvaient l’être et ne l’étaient pas.

Les maréchaux et les généraux qui se trouvaient plus près du champ de bataille, mais qui, comme Napoléon, ne participaient pas au combat même et n’entraient que de temps en temps sous le feu des balles, prenaient leurs dispositions et donnaient des ordres, où et de quel endroit tirer, où devaient aller la cavalerie et l’infanterie, sans rien demander à Napoléon.

Mais leurs ordres, comme ceux de Napoléon, étaient exécutés en de minimes proportions : la plupart étaient tout à fait contraires à ce qui était fait.

Les soldats à qui l’on ordonnait d’aller en avant, tombant sous la mitraille, couraient en arrière. Ceux à qui on ordonnait de rester en place, tout à coup, voyaient surgir devant eux les Russes et parfois se jetaient en avant, et la cavalerie courait sans en avoir reçu l’ordre et poursuivait les Russes. Ainsi, deux régiments de cavalerie franchirent les ravins de Séménovskoié puis commencèrent à gravir la colline, et se retournant, au galop, revinrent en arrière.

Les soldats d’infanterie agissaient de même, parce qu’ils couraient où on ne le leur avait point ordonné. Tous les ordres pour mouvoir les canons, pour déplacer les troupes d’infanterie, pour tirer, pour envoyer contre les fantassins russes une charge de cavalerie, tous ces ordres étaient donnés par les chefs qui se trouvaient le plus près des rangs, sans même demander l’avis de Ney, de Davoust, de Murat, de Napoléon. Ils ne craignaient pas les punitions pour un ordre inexécuté, pour la désobéissance, parce que, dans la bataille, il s’agit de la chose la plus précieuse pour un homme : de sa vie, et que parfois il semble que le salut est dans la fuite en arrière, parfois en avant et que ces gens agissaient suivant l’impression du moment dans la chaleur même de la bataille. En réalité, tout ce mouvement de va-et-vient ne facilite pas, ne change pas la situation des troupes. Toutes leurs attaques, leurs élans, causaient peu de dommages et c’étaient les boulets et les balles qui volaient partout sur cet espace où se remuaient ces gens qui causaient le dommage, la mort, les blessures. Dès que ces gens sortaient de l’espace où volaient les boulets et les balles, aussitôt les chefs qui se trouvaient derrière les obligeaient à reformer leurs rangs, les soumettaient à la discipline et, sous son influence, les replaçaient de nouveau dans le cercle de feu où (sous l’emprise de la peur de la mort), de nouveau, ils échappaient à la discipline et s’agitaient suivant l’instinct fortuit de la foule.