Guerre et Paix (trad. Bienstock)/X/34

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 10p. 457-465).


XXXIV

Les généraux de Napoléon : Davoust, Ney, Murat, se trouvaient à proximité du feu et parfois y entraient en y introduisant les masses énormes de troupes disciplinées. Mais, contrairement à ce qui s’était fait dans toutes les batailles précédentes, au lieu de la nouvelle attendue de la fuite de l’ennemi, les masses ordonnées de troupes retournaient de là en foule dérangée, effrayée. On les réorganisait à nouveau mais elles devenaient de moins en moins nombreuses.

Vers midi, Murat envoya son aide de camp à Napoléon, pour demander du renfort.

Napoléon était assis au pied du mamelon, il buvait du punch quand l’aide de camp de Murat vint à lui en lui certifiant que les Russes seraient écrasés si Sa Majesté donnait encore une division.

— Du renfort ! dit Napoléon, avec un étonnement sévère comme s’il ne comprenait pas ces mots, en regardant l’aide de camp, joli garçon qui portait de longs cheveux bouclés, comme Murat. « Du renfort, pensa-t-il. Quel renfort demandent-ils quand ils ont entre les mains la moitié de l’armée dirigée sur l’aile non fortifiée des Russes ! »

Dites au roi de Naples qu’il n’est pas midi et que je ne vois pas encore clair sur mon échiquier. Allez… prononça sévèrement Napoléon.

Le bel aide de camp aux longs cheveux, sans ôter la main de la visière, tout essoufflé, galopait là où l’on tuait des hommes.

Napoléon se leva, fit appeler Caulaincourt et Berthier et se mit à leur parler de choses n’ayant aucun rapport avec la bataille.

Au milieu de la conversation qui commençait à intéresser Napoléon, les yeux de Berthier se portèrent sur un général et sa suite, qui, en sueur, galopait à cheval vers le mamelon. C’était Béliart. Il descendit de cheval, à pas rapides s’approcha de l’empereur et, hardiment, à haute voix, se mit à prouver la nécessité des renforts. Il jurait sur l’honneur que les Russes seraient écrasés si l’empereur donnait encore une division.

Napoléon secoua les épaules et sans rien répondre continua de marcher. Béliart, à voix haute, animée se mit à parler aux généraux de la suite qui l’entouraient.

— Vous êtes bien emporté, Béliart, dit Napoléon en se rapprochant du général. Il est facile de se tromper dans la chaleur de la bataille. Allez regarder et revenez me trouver.

Béliart venait à peine de partir que, de l’autre côté accourait du champ de bataille un nouvel envoyé.

Eh bien ! Qu’est-ce qu’il y a ?… dit Napoléon du ton d’un homme agacé par des déceptions répétées.

Sire, le Prince… commença l’aide de camp.

Demande du renfort ? prononça Napoléon avec un geste de colère.

L’aide de camp inclina affirmativement la tête et se mit à faire le rapport. Mais l’empereur se détourna de lui, fit deux pas, s’arrêta, se retourna et appela Berthier.

— Il faut donner des réserves, dit-il, en écartant les bras. Qui faut-il envoyer ? Qu’en pensez-vous ? demanda-t-il à Berthier, à cet oison que j’ai fait aigle comme il l’appelait dans la suite.

— Sire, il faut envoyer la division de Clapeyrade, dit Berthier qui connaissait par cœur tous les divers régiments et bataillons.

Napoléon acquiesça d’un signe de tête.

L’aide de camp courut à la division de Clapeyrade. Quelques minutes après, la jeune garde qui se trouvait derrière le mamelon se mettait en mouvement. Napoléon regardait en silence dans cette direction.

— Non, dit-il tout à coup à Berthier, je ne puis pas envoyer Clapeyrade : envoyez la division de Friant.

Bien qu’il n’y eût aucune raison d’envoyer Friant au lieu de Clapeyrade et qu’arrêter maintenant Clapeyrade et envoyer Friant ne fît qu’occasionner une perte de temps, l’ordre était fidèlement rempli. Napoléon ne voyait pas qu’il jouait envers ses troupes le rôle du médecin qui, avec ses ordonnances, n’est que nuisible, rôle qu’il comprenait et blâmait si bien.

La division de Friant disparut elle aussi dans la fumée du champ de bataille. De divers côtés accouraient au galop des aides de camp et tous, comme s’ils s’étaient concertés, disaient la même chose : tous demandaient du renfort. Tous disaient que les Russes restaient sur place et faisaient un feu d’enfer sous lequel l’armée française s’anéantissait.

Napoléon, pensif, était assis sur un pliant. M. de Beausset, qui aimait voyager et qui avait faim depuis le matin, s’approcha de l’empereur, et respectueusement, osa proposer à Sa Majesté de déjeuner.

— J’espère que je puis déjà féliciter Votre Majesté pour la victoire, dit-il.

Napoléon, silencieux, hocha négativement la tête. M. de Beausset, supposant que cette négation se rapportait à la victoire et non au déjeuner, se permit de remarquer, d’un ton frivole et respectueux, qu’il n’y avait pas au monde de cause qui pût empêcher de déjeuner quand on le pouvait faire.

Allez, vous… dit tout à coup sombrement Napoléon, et il se détourna.

Un sourire béat de regret sincère et enthousiaste éclaira le visage de Beausset, et d’un pas solennel il s’éloigna vers d’autres généraux.

Napoléon éprouvait un sentiment pénible semblable à celui du joueur heureux qui jette follement son argent et gagne toujours et qui, tout à coup, précisément quand il a calculé tous les hasards du jeu, sent que plus son coup sera réfléchi, plus sûrement il perdra.

Les troupes étaient les mêmes, les mêmes généraux, les mêmes préparatifs, les mêmes dispositions, la même proclamation courte et énergique, lui était le même et il le savait, il savait qu’il était même beaucoup plus expérimenté et plus habile qu’autrefois, l’ennemi était le même, le même qu’à Austerlitz et à Friedland, mais la main haut levée, comme par enchantement, retombait sans force.

Tous les anciens procédés qui étaient invariablement couronnés de succès : concentration des batteries sur un même point, attaque des réserves pour rompre la ligne, attaque de la cavalerie des hommes de fer, tous ces procédés étaient déjà employés et non seulement ce n’était pas la victoire, mais de tous côtés arrivaient les mêmes nouvelles : des généraux tués ou blessés, la nécessité des renforts, l’impossibilité de repousser les Russes, le désordre de la bataille. Autrefois, après deux ou trois ordres, deux ou trois phrases, les maréchaux et les aides de camp accouraient avec des félicitations, les visages joyeux, en déclarant comme trophées : des cadavres, des faisceaux de drapeaux et d’aigles ennemis, des canons, des fourgons, et Murat ne demandait que la permission de lancer la cavalerie pour prendre tous les fourgons. C’était ainsi à Lodi, à Marengo, à Arcole, à Iéna, à Austerlitz, à Wagram, etc., etc. Maintenant il se produisait dans son armée quelque chose d’étrange.

Malgré la nouvelle de la prise des flèches, Napoléon voyait que ce n’était pas du tout ce qui se passait aux batailles précédentes. Il voyait que tous ceux qui l’entouraient, des hommes expérimentés en l’art militaire, éprouvaient le même sentiment que lui.

Tous les visages étaient tristes, tous se regardaient mutuellement d’un air confus. Beausset seul pouvait ne pas comprendre l’importance de ce qui se passait ; mais Napoléon, après sa longue expérience de la guerre, savait bien ce que signifiait la bataille non gagnée, après huit heures d’efforts, par celui qui attaque. Il savait que c’était presque un combat perdu et qu’au point où se trouvait la bataille, le moindre hasard pouvait le perdre lui-même et ses troupes.

Quand il se rappelait toute cette étrange campagne de Russie, dans laquelle pas une bataille n’était gagnée, dans laquelle, pendant deux mois, il n’avait pris ni drapeaux, ni canons, ni corps d’armée, quand il regardait les visages tristes — en cachette — de son entourage et écoutait ces rapports : les Russes sont toujours debout, un sentiment terrible, semblable à celui qu’on éprouve en rêve, le saisissait. Il lui venait en tête tous les cas malheureux qui pouvaient le perdre. Les Russes pouvaient attaquer son aile gauche, déchirer son milieu, un obus égaré pouvait le tuer lui-même. Tout était possible. Dans les batailles précédentes, il n’avait réfléchi qu’aux chances de succès et maintenant, une quantité innombrable de hasards malheureux se présentaient à lui, et il les attendait tous. Oui, c’était comme dans un rêve, où l’homme voit un malfaiteur qui se jette sur lui, et, avec de terribles efforts, qui, il le sait, doivent l’anéantir, il s’élance et veut frapper le malfaiteur, mais sa main inerte et sans force tombe comme une guenille et l’horreur de la perte inévitable saisit l’homme sans défense.

La nouvelle que les Russes attaquaient le flanc gauche de l’armée française excita en Napoléon cette horreur. Il était assis au bas du mamelon, sur un pliant, la tête baissée, le coude sur les genoux. Berthier s’approcha de lui et lui proposa de faire un tour sur la ligne pour se rendre compte de la situation dans laquelle se trouvait la bataille.

— Quoi ? que dites-vous ? Oui, faites-moi amener un cheval, dit Napoléon.

Il monta à cheval et partit derrière Séméonovskoié. Dans la fumée de la poudre qui se dissipait lentement, sur tout l’espace où allait Napoléon, dans des mares de sang, gisaient des chevaux et des hommes, isolés et en tas. Napoléon et même ses généraux n’avaient jamais vu pareille horreur, pareille quantité de cadavres sur un aussi petit espace. Le grondement des canons qui ne cessait pendant dix heures consécutives et qui faisait mal aux oreilles donnait une importance particulière au spectacle (comme la musique dans les tableaux vivants). Napoléon, une fois monté sur la hauteur de Séméonovskoié, à travers la fumée, aperçut des rangs d’hommes en uniformes auxquels son œil n’était pas habitué.

C’étaient des Russes.

Les Russes, en rangs compacts, se trouvaient derrière Séméonovskoié et le mamelon, et tous leurs canons tonnaient sans cesse et couvraient de fumée toute la ligne. Ce n’était plus une bataille, c’était une tuerie continue qui ne pouvait mener à rien ni les Russes ni les Français.

Napoléon arrêta son cheval et tomba de nouveau dans cette passivité d’où l’avait tiré Berthier. Il ne pouvait arrêter l’œuvre qui s’accomplissait devant lui, autour de lui et qu’on regardait comme étant guidée et dirigée par lui. Et, à cause de son insuccès, cette œuvre, pour la première fois, lui parut inutile et terrible.

Un des généraux s’approcha de Napoléon et se permit de lui proposer d’engager dans l’action la vieille garde. Ney et Berthier qui étaient là se regardèrent et sourirent avec mépris à la proposition insensée de ce général.

Napoléon baissa la tête et se tut longtemps.

À huit cents lieues de France, je ne ferai pas démolir ma garde, dit-il enfin, et, faisant volte-face, il repartit à Schévardine.