Guerre et Paix (trad. Bienstock)/XIII/06

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 390-395).


VI

Le lendemain soir, les troupes se préparèrent pour se concentrer au lieu choisi et, pendant la nuit, elles partirent. C’était une nuit d’automne, sans pluie, avec des nuages violet foncé ; la terre était humide mais sans boue et les troupes marchaient sans bruit ; on n’entendait que faiblement le cliquetis de l’artillerie. Il était défendu de causer à haute voix, de fumer, de battre le briquet ; on empêchait le plus possible les chevaux de s’ébrouer. Le mystère de l’entreprise augmentait son attrait.

Les soldats marchaient gaiement ; déjà quelques colonnes s’arrêtaient, mettaient les fusils en faisceaux et se couchaient sur la terre froide, supposant être arrivées où il fallait. Les autres (la majorité ) marchaient toute la nuit, et, naturellement, arrivaient où il ne fallait pas. Seul le comte Orlov Denissov, avec ses Cosaques (le détachement le moins important), arriva à sa place au temps voulu. Seul le détachement s’arrêta près de la lisière de la forêt, sur le chemin qui menait du village Stromilovo à Dmitrovskoïé. Avant l’aube, on éveilla le comte Orlov qui sommeillait. On lui amenait un transfuge du camp français. C’était un sous-officier polonais du corps de Poniatowsky. Ce sous-officier expliqua qu’il trahissait parce qu’il avait été offensé dans le service, qu’il devrait être officier depuis longtemps, vu qu’il était le plus consciencieux de tous : il trahissait pour se venger."

Il déclara que Murat passait la nuit à une verste d’eux et que si l’on voulait lui donner cent hommes il le prendrait vivant. Le comte Orlov Denissov consulta ses compagnons. La proposition était trop tentante pour y renoncer. Tous voulaient partir, tous conseillaient d’essayer. Après des discussions et des considérations, le général-major Grékov décida d’accompagner le sous-officier avec deux régiments de Cosaques.

— Eh bien ! prends garde ! dit le comte Orlov Denissov au sous-officier en le laissant partir. Si tu as menti, tu seras pendu comme un chien. Si tu as dit vrai, c’est cent louis.

Sans répondre à ces paroles, le sous-officier, l’air résolu, monta à cheval et suivit Grékov qui était déjà prêt. Ils disparurent dans la forêt. Le comte Orlov, tout grelottant à cause de la fraîcheur du matin, ému de la responsabilité qu’il prenait, après leur avoir fait un bout de conduite, sortit de la forêt et se mit à regarder le camp ennemi qu’on voyait maintenant à la lumière naissante du matin et des bûchers qui s’éteignaient.

À droite du comte Orlov Denissov, sur la pente découverte, devaient se montrer nos colonnes. Il dirigeait ses regards de ce côté, mais bien qu’on dût les apercevoir de loin, elles ne paraissaient pas. Dans le camp français, comme il semblait au comte Orlov et surtout d’après les dires de son aide de camp qui voyait de loin, on commençait à se remuer.

— Ah ! vraiment, c’est tard ! fit le comte Orlov en regardant le camp. Tout à coup, comme il arrive souvent quand nous ne voyons plus l’homme en qui nous avons confiance, il lui devint tout à fait clair et évident que ce sous-officier était un traître, qu’il avait menti et que toute l’attaque allait être compromise par l’absence de ces deux régiments qu’il allait emmener Dieu sait où, « Peut-on, d’une telle masse de troupes, arracher le commandant en chef ! »

— C’est sûr qu’il ment, ce coquin ! dit le comte.

— On peut retourner, dit quelqu’un de la suite qui, comme Orlov Denissov, se méfiait de l’entreprise dès qu’il regardait le camp.

— Vraiment ! qu’en pensez-vous ? Laisser faire ou non ?

— Ordonnez-vous de retourner ?

— Retourner ! Retourner ! dit tout à coup, d’un ton résolu, le comte Orlov en regardant sa montre. Après il sera trop tard, il fait déjà jour.

L’aide de camp s’élança dans la forêt à la recherche de Grekov. Quand Grekov retourna, le comte Orlov Denissov, ému par l’échec de ses tentatives, par l’attente vaine des colonnes d’infanterie qui ne se montraient pas encore et par la proximité de l’ennemi (tous les soldats de son régiment éprouvaient la même chose), décida l’attaque. Tout en marmonnant il demanda un cheval. Chacun prit sa place, se signa et… Que Dieu nous garde ! De la forêt on entendit le cri : Hourra ! et les Cosaques armés de piques, une centaine après l’autre, comme les grains qui tombent du sac, s’élancèrent gaiement à travers la rivière, vers le camp.

Au cri désespéré, effrayé du Français qui le premier aperçut les Cosaques, tous ceux qui étaient dans le camp, non habillés, à demi endormis, abandonnèrent les canons, les fusils, les chevaux et s’enfuirent n’importe où.

Si les Cosaques avaient poursuivi les Français sans faire attention à ce qui était derrière et autour d’eux, ils eussent pris Murat et tout ce qui était là. Les chefs voulaient précisément cela, mais ils ne purent faire avancer les Cosaques dès qu’ils atteignirent le butin et les prisonniers. Personne n’écoutait plus les ordres. Ils firent quinze cents prisonniers, prirent trente-huit canons, des drapeaux, et, ce qui était le plus important pour les Cosaques, des chevaux, des selles, des couvertures et divers autres objets. Il fallait s’arrêter avec tout cela ; il fallait mettre à l’abri les prisonniers, les canons, partager le butin, crier et même se battre entre soi. Les Cosaques s’acquittaient de tout cela.

Les Français, n’étant plus poursuivis, commencèrent à se ressaisir. Ils se réunirent en détachement et se mirent à tirer. Orlov Denissov, attendant toujours les colonnes, n’avançait plus.

Cependant, selon la disposition : die erste Colonne marschirt, etc., un régiment d’infanterie, des colonnes en retard, que commandait Benigsen et que dirigeait Toll, partirent comme il fallait, et, naturellement, arrivèrent quelque part mais pas où c’était indiqué. Comme il arrive toujours, les soldats partis très gais commençaient à s’attrister. On entendait des conversations, on était mécontent de tout ce désordre. Les régiments retournèrent en quelque endroit ; les aides de camp et les généraux qui galopaient, criaient, se fâchaient, se querellaient, disaient qu’on n’allait pas où il fallait, qu’on était parti en retard, invectivaient quelqu’un, etc., et enfin, tous, avec un geste d’indifférence, avançaient à seule fin d’aller quelque part. « Ils arriveront bien quelque part ! » Et en effet, ils arrivèrent, mais pas à l’endroit indiqué, quelques-uns y vinrent, mais en retard, si bien qu’ils ne furent bons qu’à servir de cible. Toll, qui dans cette bataille jouait le rôle de Veyroter à la bataille d’Austerlitz, galopait d’un bout à l’autre et partout trouvait tout contraire aux prescriptions. Ainsi il rencontra le corps de Bogovoute dans la forêt, quand il faisait déjà grand jour et que, depuis longtemps, il aurait dû être avec Orlov Denissov. Ému et attristé de l’insuccès et supposant que la faute en était à quelqu’un, Toll s’approcha du commandant du corps et se mit à lui faire de sévères reproches, disant qu’un tel acte méritait la mort. Bogovoute, un vieux général martial, ordinairement calme, fatigué lui aussi de tous ces arrêts et des ordres contradictoires, à l’étonnement général, et tout à fait contre son caractère, devint furieux et répondit à Toll des choses désagréables.

— Je n’accepte de leçons de personne et avec mes soldats je saurai mourir aussi bien que les autres, dit-il ; et, avec une seule division, il partit en avant.

En sortant du camp sous les coups des Français, Bogovoute, ému et très courageux, ne comprenait pas s’il était utile ou non de prendre maintenant part à l’action avec une seule division : il allait tout droit et conduisait ses troupes sous les coups. Dans son état de colère, les boulets, les balles étaient précisément ce qu’il lui fallait.

Une des premières balles le tua, d’autres tuèrent plusieurs soldats, et, sans aucune utilité, sa division resta quelque temps sous le feu.