Guerre et Paix (trad. Bienstock)/XIII/05

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Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 11p. 387-389).


V

Koutouzov, fatigué, avait donné l’ordre de l’éveiller le lendemain de bonne heure. Il pria Dieu, s’habilla, et, avec la conscience désagréable d’avoir à diriger une bataille qu’il n’approuvait pas, il monta en voiture et partit à Letachkova, à cinq verstes de Taroutino, à l’endroit où devaient se réunir les colonnes qui avançaient. Koutouzov s’endormait et s’éveillait à chaque instant, écoutait s’il n’y avait pas de coups à droite, si l’affaire n’était pas encore entamée. Mais tout était encore absolument calme. L’aube d’un jour d’automne humide et gris commençait à poindre. En s’approchant de Taroutino, Koutouzov remarqua des cavaliers qui traversaient la route et menaient boire des chevaux. Koutouzov fixa ses regards, arrêta la voiture et demanda : « De quel régiment ? » Les cavaliers appartenaient à une colonne qui devait être déjà loin en avant. « C’est peut-être une erreur », pensa le vieux commandant en chef. Mais plus loin il aperçut un régiment d’infanterie : les fusils étaient en faisceaux, les soldats, en caleçon, coupaient du bois. On appela un officier. L’officier informa qu’aucun ordre d’avancer n’était donné.

— Comment, ils… commença Koutouzov ; mais aussitôt il se tut et donna l’ordre d’appeler l’officier supérieur.

En l’attendant il descendit de voiture et, la tête baissée, en respirant profondément, il marcha de long en large.

Quand l’officier d’état-major, le général Eichen, arriva, Koutouzov devint cramoisi, non parce que l’officier était coupable, mais parce que c’était quelqu’un à qui il pouvait exprimer sa colère. Il tremblait, suffoquait, se mettait dans cet état de fureur où, de colère, il roulait à terre. Le vieillard s’élança vers Eichen, la main menaçante, et l’accabla des plus grossières injures. Un autre officier, le capitaine Brozine, qui n’était en rien coupable et se trouvait sur la route, subit le même sort.

— D’où vient encore cette canaille ? Fusillez-le ! Les coquins ! criait-il d’une voix rauque en agitant les bras et tremblant.

Il éprouvait une souffrance physique. Lui, le commandant en chef, le sérénissime comme tous l’appelaient, lui qui avait un pouvoir que jamais personne n’avait eu en Russie, placé en une telle situation, on se moquait de lui devant toute l’armée !

« C’est en vain que j’ai prié pour cette journée, c’est en vain que je n’ai pas dormi de la nuit, que j’ai réfléchi sans cesse ! pensait-il. Quand j’étais tout petit officier, personne n’aurait osé se moquer de moi comme maintenant : »

Il éprouvait une souffrance physique, comme après une bastonnade, et ne pouvait s’empêcher de l’exprimer par des cris de colère et de douleur. Mais bientôt ses forces s’affaiblirent, il regarda autour de lui, et, sentant qu’il avait dit beaucoup de choses absurdes, il remonta en voiture puis, en silence, retourna sur ses pas.

La colère qu’il avait déversée ne revenait plus, et Koutouzov, en battant faiblement des paupières, écoutait la justification, la défense (Ermolov ne se présenta pas à lui avant le lendemain) et les insistances de Benigsen, de Konovitzen et de Toll pour que le mouvement manqué fût fait le lendemain. Et il dut y consentir.