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Guide du bon sens/Le bon sens et l’égalité

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Les Éditions des Portiques (p. 123-136).

VI

LE BON SENS ET L’ÉGALITÉ


J’ai vu passer l’autre soir une retraite aux flambeaux ; il semble bien que, pour l’assistant, le plaisir d’entendre une fanfare allègre s’y double des circonstances de la nuit, sinon quel besoin y aurait-il d’attendre que l’obscurité oblige les musiciens à un éclairage de fortune ?

Le cortège se trouve ainsi composé de porteurs d’instruments de musique et de porteurs de lampions et de torches, avec cette aggravation pour les premiers qu’il leur faut souffler dans les instruments, alors que les seconds se bornent à une besogne purement matérielle : porter n’est pas souffler.

Et cependant, malgré leur tâche inégale, il n’est pas douteux que la présence des seconds ne soit aussi indispensable que celle des premiers pour constituer une retraite aux flambeaux ; si les uns sont là pour jouer la retraite, il est également nécessaire que d’autres portent, au même instant, ces lampions et ces torches, que l’on appelle précisément les flambeaux : pas de retraite aux flambeaux sans flambeaux.

Et il n’y a pas lieu de se demander à qui incombe le rôle décisif, puisque l’on ne peut concevoir ici la présence des uns sans celle des autres, et que seuls, par exemple, les musiciens ne pourraient ni voir ni être vus, de même que leurs compagnons réclament le concours des musiciens pour que, du plus loin qu’ils viennent, et avant même que l’on ait commencé de les voir, on les entende.

L’humanité, pareille au cortège de la retraite aux flambeaux, sera toujours composée de musiciens, d’une part, et, d’autre part, de porteurs de torches : comment veux-tu, après cela, qu’il y ait égalité entre les hommes ?

La notion d’égalité n’a jamais résisté à l’expérience ; elle ne saurait soutenir une minute de réflexion.

Lorsqu’elle nous propose le total d’une addition, la nature n’est tout de même pas à ce point indigente qu’elle ne soit arrivée à ce total qu’en additionnant les mêmes chiffres aux mêmes chiffres continuellement répétés.

L’égalité est si peu dans la nature que, s’il arrivait qu’elle s’y rencontrât, la nature s’empresserait, comme si elle y voulait mettre une coquetterie véritable, à la détruire par quelque trait. Ignorez-vous qu’elle se révèle de cette façon la plus précieuse collaboratrice de nos policiers, avec qui elle se plaît à établir, variées à l’infini, les fiches anthropométriques, preuves évidentes, à l’infini renouvelées, de son invention jamais à court.

Mais ne dira-t-on pas que nous confondons ici égalité et ressemblance ou similitude ? Qui varie, ce sont les éléments dont est constitué le total de l’addition ; mais vous savez bien que l’on peut obtenir des totaux égaux en additionnant des chiffres différents : il n’y a pas similitude dans les détails de l’opération, mais cela empêchera-t-il qu’il y ait égalité dans les résultats ?

À supposer que l’égalité existe, ceci n’est pas moins certain qu’elle ne se présente guère que sous l’aspect le plus transitoire.

Le symbole que l’on aime à lui donner, c’est une balance ; et l’on dit : — tenir la balance égale entre tel et tel, les deux plateaux de la balance égaux.

Qu’il suffit de peu de chose, cependant, pour détruire ou pour créer cette illusion d’égalité entre les deux plateaux de la balance ! Un coup de pouce, une chiquenaude : il aura suffi que celui qui pèse manque de scrupule, et celui pour qui l’on pèse, d’attention…

L’égalité existe, ou du moins voici une tarte dont il a été coupé fort exactement deux parties égales que tu as remises, pour leur goûter, à tes deux enfants.

Reviens cinq minutes plus tard : dans l’assiette de chaque enfant, chaque morceau de tarte sera-t-il demeuré égal, suivant que chaque enfant mange plus ou moins vite, plus ou moins gourmand, plus ou moins friand de cette tarte ?…

La nature peut créer l’égalité, comme une mère de famille donner à ses enfants d’égales parts de tarte ; comme les enfants pour la tarte, les hommes se chargent de transformer rapidement l’égalité en inégalité, et c’est pourquoi l’on voit que la nature n’y insiste guère, qui n’aime pas à s’efforcer en vain, ni à rien créer d’inutile.

C’est pourquoi l’on voit aussi le bon sens, toujours d’accord avec la nature, se désintéresser avec elle du principe d’égalité, et plus encore, nous mettre en garde contre qui prétend détenir ce principe et nous en doter comme d’un principe naturel.

Les hommes naissent inégaux physiquement et moralement ; qu’on les rende après cela socialement égaux ne saurait leur assurer l’égalité physique et morale.

Une déclaration des droits de l’homme et du citoyen peut déclarer tout ce qu’elle voudra sur les droits de l’homme borgne ou du citoyen bossu : ce n’est pas cela qui rendra son œil au premier, ou, quant au second, qui lui enlèvera sa bosse.

Le citoyen bossu et le citoyen qui n’est pas bossu, même avec des droits égaux, aborderont toujours la vie dans des conditions inégales, inégalité qui, d’ailleurs, n’est pas nécessairement et d’avance défavorable au bossu, dont on est arrivé à considérer la bosse comme un porte-bonheur.

Toute espèce d’anomalie, de monstruosité, tout ce qui se présente avec un caractère d’exception, — et c’est bien le cas de la bosse d’être, Dieu merci ! assez exceptionnel, — il semble que l’on veuille s’en consoler ainsi en les plaçant, par compensation, sous le signe de la chance, comme on pourra le constater encore avec le trèfle à quatre feuilles, qui, avec sa quatrième feuille, doit apparaître parmi les trèfles aussi fâcheusement et extraordinairement pourvu que, parmi les hommes, le bossu, ou parmi les veaux et les moutons, le veau à deux têtes et le mouton à cinq pattes.

Il est peu probable qu’il lui suffise jamais d’avoir trouvé un trèfle à quatre feuilles pour que le bossu se redresse, ni qu’avec l’autorisation de celui-ci, ou par surprise, le borgne, ayant touché sa bosse, recouvre instantanément l’usage de ses deux yeux. Mais le fait même que nous croyons à la possibilité d’un supplément de chance, par le recours au porte-bonheur, prouve bien que nous ne voulons pas nous contenter de notre part de bonheur, quelle qu’elle soit, et que, par conséquent, ni nous ne croyons à une répartition égale du bonheur, ni, si cette répartition était égale, nous ne nous en contenterions.

Il nous faut toujours plus que notre part, et ceci constitue le principe même, non plus de l’égalité, mais de l’émulation.

Si tu étais persuadé que l’égalité a été établie une fois pour toutes sur la terre, tu serais donc persuadé du même coup de l’inutilité, quoi que tu fasses, de tout effort vers une part plus grande, de l’assurance aussi que, quoi que tu fasses ou ne fasses pas, cette part, jamais non plus, ne serait amoindrie ni réduite.

Les compositions, examens, concours, que l’on impose aux enfants, sont autant de défis à l’égalité. En sorte que si les enfants étaient logiques, et ils le sont terriblement, ils exigeraient que les places leur fussent assignées, non d’après l’ordre de mérite, — le mérite étant une aristocratie contraire au principe d’égalité, — non pas même d’après l’ordre alphabétique, car pourquoi l’Y et le Z sont-ils nommés après le B et après l’A : toutes les lettres sont égales devant l’alphabet ; les enfants exigeraient que l’on supprimât toute apparence de préséance, et ces bancs qui, dans la classe, les uns derrière les autres, comportent un premier et un dernier ; plus de premier, plus de dernier, égalité totale, complète : les enfants exigeraient qu’on les plaçât en rond…

J’ajoute que dans un pays qui inscrit l’égalité au fronton de ses monuments publics, on devrait attendre les mêmes exigences, non des seuls écoliers, mais de tous les citoyens.

Comment un gouvernement peut-il être assez imprudent pour proclamer devant tous et promettre à tous l’égalité ?

Imprudence ou impudence, et les deux sans doute, comme nous l’avons déjà vu précédemment, lorsqu’il s’agissait de la liberté : gouverner au nom de l’égalité n’est pas moins dérisoire que de gouverner au nom de la liberté ; c’est, dans les deux cas, aller à l’encontre du sens des mots, ou supposer que les gens ne voient ni ne cherchent jamais rien au delà des mots.

Et celui ou ceux qui, confortablement installés, à l’abri, dans de bons fauteuils, déclarent à la foule qu’ils voient, autour de l’enceinte réservée où ils se carrent, piétiner dans la boue et sous la pluie : « Nous sommes tous égaux ! » — les mêmes, d’ailleurs, qui à ce même instant s’écrieront : « N’entrez pas, et vive la Liberté ! », — croyez-vous que nous hésiterions à les traiter de farceurs si nous étions raisonnables ? Si nous avions pour deux sous de bon sens, croyez-vous surtout que nous les croirions ?

Le symbole de l’égalité, une balance avons-nous dit ? Une balance, non, une balançoire. Et sur la balançoire, en effet, nous voici tantôt en haut, tantôt en bas, mais pour revenir toujours, en définitive, à notre point de départ, c’est-à-dire en bas : égalité par le bas, nivellement — mais il y a tout de même quelqu’un qui poussera la balançoire…

Aussi bien, quand on parle de tout niveler, de tout égaliser, c’est donc qu’à l’origine tout n’était pas égal, tout n’était pas au même niveau ; qui donc, et au nom de quel principe, décide de l’étiage, qui donc a qualité, ou se donne qualité, pour tout stabiliser, et à quel taux ?

On accuse le bon sens d’être l’ennemi de la surprise et de l’aventure : lorsqu’il dénonce la duperie de l’égalité quand même et malgré tout, de l’égalité outrancière et arbitraire, n’est-ce pas lui au contraire qui tâche à vous préserver d’abord de la monotonie et de l’ennui ?

Que l’ennui soit né un jour de l’uniformité, sans doute, n’avait-il pas attendu ce jour-là pour naître, et ce ne sont pas les motifs ni les occasions qui nous ont jamais manqué de nous ennuyer.

Mais qu’il y ait d’autres raisons à l’ennui, cela n’empêche pas que l’uniformité n’en soit une, et peut-être la plus évidente.

Celui-là n’était-il pas un sage qui, dès avant 1914, envisageant l’éventualité d’une guerre, annonçait que l’ennui serait alors l’adversaire le plus redoutable et le plus farouche contre lequel auraient à se défendre les combattants ; il avait prévu la guerre de stabilisation, la guerre des tranchées ; et il n’est pas douteux que, de 1914 à 1918, dans les tranchées, on a beaucoup souffert, certes, — et comment !… — mais on s’est aussi beaucoup ennuyé.

La persistance des beaux jours, un soleil qui ne cesse pas d’être radieux, ne finissent-ils pas par nous faire souhaiter un orage ? À plus forte raison, quand des jours de pluie succèdent sans arrêt à des jours de pluie, n’as-tu pas envie de rester au lit, le visage tourné contre le mur, en attendant des jours meilleurs, c’est-à-dire un changement de temps !…

Tout et n’importe quoi, pourvu que ça change ! C’est pour rompre la monotonie de son bonheur, bien plutôt que pour conjurer un malheur imminent, que Polycrate jette son anneau à la mer.

J’ai connu un homme, dans une calme et d’ailleurs ravissante petite sous-préfecture, qui s’y ennuyait tellement qu’il en était arrivé, chaque soir, lorsqu’il se couchait, après avoir assisté à la fermeture de l’unique café, et traîné dans les rues désertes, il en était arrivé à souhaiter éperdument que, pendant la nuit, une maison, la sienne ou n’importe laquelle, vînt à prendre feu, pour le divertissement de cet incendie, qui, du moins, le réveillerait ; il n’alla jamais cependant jusqu’à mettre le feu lui-même : cet homme n’était pas Néron, c’était le sous-préfet….

Ne t’es-tu pas élevé bien des fois contre la monotonie de certains menus, monotones jusqu’à l’écœurement ; c’était le principe des repas à prix fixe : à prix égal, quantité et qualité égales ; mais non, justement ! Et n’eût-on pas, pour un peu, demandé que l’on vous supprimât un plat, pour ce que cette suppression aurait, du moins, été une surprise…

Certaines surprises, elles-mêmes, finissent par n’être plus des surprises, telles ces pochettes-surprises vers lesquelles nous avons cessé de tendre des mains frémissantes, trop assurés désormais, en défaisant la pochette, de trouver toujours ou à peu près la même surprise dedans : des surprises fabriquées en série, n’est-ce pas la fin de la surprise, et comment la surprise résisterait-elle à la standardisation ?

Or, à la base de la standardisation, ce qu’il y a précisément, c’est l’égalité : égalité de moyens et d’efforts, pour atteindre à des résultats égaux.

Eh bien ! et le rayonnement de l’intelligence, et les nuances de la sensibilité ?

L’égalité supprime les nuances et ne comporte pas de rayonnement.

L’égalité ne tire pas de feux d’artifice : est-on jamais sûr qu’à dose de poudre égale, deux fusées iront toutes les deux également haut ?

Qui opérera le nivellement des fusées ?

Et pour ce qui est du bouquet, il est manifestement contraire à l’égalité qu’une pièce se distingue ainsi entre toutes les autres, qui dure et brille plus longtemps que toutes les autres et fasse à elle seule du bruit, de la lumière et des étincelles, comme cent autres.

N’est-il pas enfin et surtout contraire à l’égalité que l’on jette ainsi de l’or, c’est-à-dire de l’argent, dans le ciel, qui est comme si on le jetait à l’eau, et que les uns tirent des feux d’artifice, quand les autres pour se chauffer n’ont pas de feu ?

La nature répand inégalement ses dons, et, comme elle, la société répartit inégalement ses richesses ; que l’on s’applique à réparer, au nom de la justice, ces inégalités, il faudrait d’abord que l’égalité fût justice, ce dont nous ne sommes pas si assurés, et contre quoi il y aurait beaucoup à dire, que nous avons déjà laissé entendre ; répétons-le : n’est-il pas juste que celui qui excelle, en quelque matière que ce soit, l’emporte, au moins en cette matière, sur celui qui n’y excelle pas ? Sinon, qu’est-ce donc que l’excellence ?

On n’établit pas l’égalité entre ces deux-là ; tout au plus pourra-t-on prétendre à la rétablir, et encore sera-t-on amené à la rétablir sans cesse et à y passer son temps, sans cesse à pied d’œuvre, comme on fait pour deux escrimeurs dont l’un progresse constamment tandis que l’autre ne cesse de rompre ; alors on les arrête, et on les ramène à leur position de départ ; mais il y a un moment où l’on ne peut plus, tout de même, ne pas tenir compte du terrain gagné ou perdu, car c’est cela qui serait injuste, cette égalité arbitrairement et de force maintenue entre eux, c’est elle qu’au nom de la même justice, il faudrait bien, à la fin, supprimer d’un coup, et constater qu’elle n’existe pas, qu’elle ne peut pas exister.

Que tu le veuilles ou non, et que tu interviennes ou non pour le maintien de l’égalité, ce maintien ne sera jamais qu’artificiel et momentané, comme le conteur arabe n’a pas manqué de le montrer dans un de ses contes.

Aux héros de ce conte, un prince, ou quelque génie sous l’apparence d’un prince, a remis à chacun un sac rempli de pièces d’or ; et chacun devra transporter son sac d’or au sommet d’une haute montagne.

Dans chaque sac, bien entendu, au bas de la montagne, le même nombre de pièces d’or était contenu.

Arrivés au sommet, on constatera que pas un sac ne contient encore un nombre de pièces égal.

L’un des porteurs, trop vieux, ou qui avait le souffle court, a dû se débarrasser, en montant, des trois quarts de sa charge, faute de quoi il n’aurait jamais pu achever son ascension ; un autre, au cœur sensible, ne résista pas à la compassion que lui inspiraient de pauvres gens rencontrés en chemin, à qui il fit l’aumône d’une pièce d’or ; qu’est-ce qu’une pièce d’or, quand on en a un lourd sac tout rempli ?

Et un autre, au cœur plus sensible encore, ne résista pas non plus à la séduction d’une promeneuse irrésistible, — la tentation est partout, même sur la montagne, — et si c’est une seule pièce d’or qu’il remit à celle-là pour des bonbons, un bijou, un bouquet, ce n’est pas beaucoup…

Bref, la moralité du conte arabe, c’est que chacun également pourvu au départ, remplit sa mission différemment, suivant son tempérament, ses dispositions et le hasard des rencontres, et différemment vide son sac. Ce conte existe-t-il vraiment, est-il vraiment un conte arabe ? Sa moralité, en tout cas, n’est pas spéciale à l’Arabie, mais les conteurs arabes ont tant d’imagination et de sagesse, que l’on peut toujours, sans invraisemblance, imaginer que leur sagesse avait imaginé aussi le conte que voilà.

Que ce conte existe ou non, l’égalité n’existe pas, voilà qui n’est pas un conte. Ou si elle existe, c’est sous l’aspect de ces pendants de cheminée, que l’on pouvait voir, en effet, dans les familles bourgeoises, aux alentours de 1848, date, il est vrai, d’une révolution et d’une république.

De ces flambeaux à pendeloques de cristal, et à motifs mythologiques de bronze doré, qui se firent pendant sur les cheminées républicaines, combien en demeure-t-il encore, cependant, qui n’aient pas été dépareillés par la maladresse d’un domestique, ou les nécessités des successions ?

Il a bien fallu en prendre son parti, comme de toutes choses ; et devant l’inégalité de toutes choses, n’a-t-on pas raison de dire qu’il faut se faire une raison ?

Tout ce que nous pouvons demander au bon sens sur ce chapitre, c’est de nous ménager une humeur égale. La seule égalité dont il réponde, c’est l’égalité de caractère ; la seule égalité dont, avec lui, nous soyons les maîtres, c’est l’égalité d’esprit.