Guide du bon sens/Les hommes, le sport et la politique

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Les Éditions des Portiques (pp. 36-53).

III

LES HOMMES, LE SPORT ET LA POLITIQUE


Ce n’est pas seulement, avec les femmes que les hommes ont l’occasion de prouver leur bon sens et de l’éprouver.

Si tant de femmes mettent à l’épreuve le bon sens, de se retrouver entre hommes, rien l’égard des femmes, perdent tout bon sens, ce qui prouve, du moins, qu’ils en avaient à perdre, suffit-il aux hommes, pour retrouver leur bon sens des hommes, si tant d’hommes, à qu’entre hommes ?

Ces réunions où les femmes ne sont pas admises, le bon sens y rayonne-t-il seul, et constamment, d’une lumière éblouissante ?

À la vérité, on ne voit pas les hommes se réunir entre eux, à l’écart des femmes, pour la plus grande, gloire et le triomphe du bon sens.

Le principe de telles réunions, c’est le plus couramment de jouer, aux cartes, ou de déguster quelque fin repas : l’attention que nécessite une dégustation réfléchie, ou une combinaison de cartes difficile et hasardeuse, voilà pourquoi ils souhaitent tant de n’être pas dérangés et à quoi, estiment-ils, risquerait de nuire et d’apporter un trouble quelque présence féminine.

L’attention, la réflexion, la méditation même, ne sont pas nécessairement les voies du bon sens : qui empêchera que l’attention ne soit sollicitée et retenue par des objets indignes ou absurdes, que l’on ne réfléchisse dans le vide, que l’on ne médite la sottise, la vésanie ou le néant ?

Notre esprit est toujours comme à la merci d’un téléphoniste farceur, — de préférence, il est vrai, une demoiselle du téléphone, — qui lui branche la communication avec n’importe qui, n’importe quoi, se plaisant aux pires confusions, aux imbroglios les plus fâcheux, les plus déraisonnables.

Il faudrait obtenir que ce fût le seul bon sens, le bon sens lui-même en personne, qui, assistant notre esprit, lui donnât toutes ses communications, fût le maître exclusif de leur direction, et de leurs corespondances, demeurât en permanence au standard ; mais comment l’obtenir et de qui l’obtenir ?

Il ne dépend pas de nous d’avoir du bon sens, mais de le conserver et d’en user à propos. Et c’est ici que nous constaterons la valeur sociale du bon sens, son aspect objectif, expliqueraient les philosophes, c’est-à-dire que l’usage du bon sens s’exerce en public et que ce n’est pas nous mais les autres qui, en dernier ressort, ont à connaître de notre bon sens, qui l’apprécient et qui le jugent.

Qui saura si un homme dans une île déserte a du bon sens, puisqu’il n’y aura personne pour en bénéficier s’il en a, ou, s’il n’en a pas, pour en souffrir ?

Et comme j’ai dit que tout homme, à l’origine, et loin des conjonctures contraires, emporte avec soi sa cargaison de bon sens, tu peux préjuger que, dans son île déserte, cet homme n’aura que des pensées raisonnables, n’aura ni l’occasion, ni l’envie, de se montrer insensé ; ce qui est insensé, sans doute, ce qui est déraisonnable, c’est de s’en aller comme lui dans une île déserte…

La valeur sociale du bon sens, la nature t’en apporte mille témoignages : c’est, entre mille autres, le cas, présenté par le fabuliste, du gland et de la citrouille.

Oui, le bon sens, en tant qu’il est le gardien de l’équilibre, de la mesure, des justes proportions, le bon sens voudrait que, du gland et de la citrouille, ce fût le plus gros fruit et le plus lourd qui fût suspendu à l’arbre le plus robuste, le bon sens voudrait voir, aux branches du chêne, la citrouille, dont c’est la place normale, plutôt que le gland.

Pourquoi cependant la nature, qui sait mieux que personne ce qui est normal, qui le sait par définition, assigne-t-elle, en définitive, au gland la place normale de la citrouille ?

C’est en prévision de l’homme qui n’est pas, mais peut être éventuellement partie au débat, de l’homme qui, à première vue, n’a rien à démêler du gland, de la citrouille et du chêne, mais qui le jour où il viendrait s’allonger sous le chêne, moins dangereusement qu’une citrouille courrait le risque de recevoir un gland sur le nez…

On fait volontiers honneur à « M. Tout-le-Monde » d’avoir plus d’esprit que M. de Voltaire ; on se trompe, c’est plus de bon sens qu’il faudrait dire : l’esprit est individuel, tandis que, ce qui appartient à la communauté, c’est le bon sens.

Sans bon sens, pas de société bien ordonnée, alors que tel individu, éminent par l’esprit, vivra en marge de la société et ne lui procurera aucun avantage substantiel.

L’un n’exclut pas l’autre, mais la société a moins besoin d’hommes d’esprit que d’hommes de bon sens.

Les manifestations du bon sens sont toujours, par quelque côté, des manifestations sociales, et, quand le bon sens agit ou conseille, dans ses conseils comme dans ses actes, la société, c’est-à-dire ce fameux M. Tout-le-Monde, précisément, est rarement oubliée.

N’est-ce pas le bon sens qui nous conseille d’ouvrir ou de fermer la porte, qui va répétant qu’ « il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée » ?

Au bénéfice de qui, à l’intention de qui ?

S’il s’agissait de l’individu qui est dans la chambre, on spécifierait la crainte des courants d’air pour fermer la porte, ou, pour la maintenir ouverte, une température exceptionnellement clémente et la brise exquise dont il serait désolant de ne point profiter.

Mais non : il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, et c’est le bon sens même, ou pour te préserver des visiteurs si tu es un homme de solitude, ou pour que tous les passants soient sollicités d’entrer dans ta chambre comme dans un moulin, si tu aimes et recherches la société ;

Et c’est encore le bon sens qui te dit qu’il n’y a pas lieu d’enfoncer les portes ouvertes…

Mais, si la porte est fermée, hermétiquement fermée, le bon sens te conseillerait peut-être de réfléchir à ce que tu pourras trouver derrière cette porte, avant de t’efforcer à l’ouvrir, coûte que coûte ?

Il te conseille en tout cas de vérifier, sans impatience le fonctionnement de la serrure, et de ne point imiter les tentatives désespérées de ce personnage de roman, qui toute une nuit, les veines gonflées, les muscles tendus, furieux et congestionné, cogne dans le battant, secoue le chambranle, bref s’évertue à ouvrir en dehors une porte qui ne demandait qu’à céder à la première, à la plus douce pression, mais en dedans

Il faut qu’une porte soit ouverte ou fermée, il faut aussi qu’une porte s’ouvre en dedans, ou en dehors ; et si tu épuises tes forces à l’ouvrir en dehors, sans vérifier, au préalable, si ce n’est pas tout simplement en dedans qu’elle s’ouvre, là aussi tu manqueras de bon sens.

Mais il y a la beauté de l’effort, objectera-t-on, même si cet effort est inutile ; on n’enfonce pas les portes ouvertes, soit ! Mais une porte hermétiquement fermée, ou qui paraissait telle, et que tu jettes bas d’un coup d’épaule, cela vous a tout de même une autre allure que si tu dois te contenter de l’ouvrir, ou en dehors, ou en dedans.

Le bon sens répond qu’il n’est pas partisan des démonstrations inutiles : « A quoi cela sert-il ? » répète-t-il le plus volontiers ; et on la lui reproche assez, sa manie bassement utilitaire, et pratique, on la lui reproche un peu trop, et injustement !

Que certains exploits soient, en apparence, inutiles, mais seulement en apparence, car ils portent en eux une utilité exemplaire, le bon sens ne serait pas le bon sens s’il ne reconnaissait pas la valeur de l’exemple.

Encore faut-il que cet exemple serve à quelque chose et n’obéisse pas ici au seul aiguillon du stupide orgueil, ennemi-né du bon sens.

Je ne pense pas que ce que l’on appelle un « tour de force » soit un exemple à recommander ni à suivre, et quand on me demande d’applaudir le malheureux qui croit accomplir quelque chose d’extraordinaire parce qu’il se tient en équilibre sur le sommet de la carlingue d’un avion en plein vol, j’accorde, si cela peut lui faire plaisir, que ce qu’il accomplit là est sans doute extraordinaire, mais n’est pas raisonnable.

Et que de complications dans ces tours, que de mal tous ces gens se donnent pour se tenir aussi loin que possible des limites de la raison, depuis le cycliste qui démonte ses roues, démonte sa selle, et chevauche son guidon après avoir pris soin, bien entendu, de le retourner devant derrière, jusqu’à ce gymnaste qui se balance en tenant à pleine mâchoire la ceinture de son partenaire qu’il balance avec lui, ou à l’équilibriste qui place les uns sur les autres les objets les plus hétéroclites, et lui par-dessus !

A la vue de ces appareils prodigieux au nickel étincelant, que combinent certains acrobates pour présenter dans les cirques un numéro sensationnel, notre curiosité pourra être piquée au vif ; mais vous ne supposez pas que notre bon sens y trouvera son compte.

Encore ceux-là, c’est leur métier, ils font cela pour gagner leur vie, et si le bon sens n’a jamais proféré cette absurdité monstrueuse qu’il n’y a pas de sot métier, il est bien forcé de reconnaître qu’un métier, si sot soit-il, on est bien forcé de l’exercer pour gagner sa vie, quand on n’en a pas d’autre.

Mais il y a les amateurs, — de quoi se mêlent-ils, et qu’est-ce qui les prend ? — il y a l’alpiniste qui, sans guide, s’élance à l’escalade d’un pic inaccessible, roide dans une crevasse et ne retrouve plus le chemin du retour, se perd dans les neiges et meurt de froid ; il y a le nageur intrépide qui, sourd aux appels du maître baigneur, dépasse les limites du bain surveillé, gagne la pleine mer et est emporté par une lame de fond.

Le bon sens ne vous interdit ni la nage ni l’alpinisme ; il ne vous interdit aucun sport et bien au contraire le bon sens est trop l’ami de l’hygiène pour ne pas tomber d’accord que la jeunesse d’autrefois, si peu sportive, était élevée en dépit du bon sens.

— Faites du sport, recommande le bon sens, mais dans les mêmes conditions et sous les mêmes réserves que le bon sens apporte à toutes ses recommandations :

— Faites du sport, mais en proportion de vos forces ; faites du sport, mais modérément.

Et voilà qui suffit à nous indiquer tout de suite qu’il y a ici une notion à laquelle le bon sens restera obstinément rebelle, qui demeurera pour lui le type même de ce que l’on ne peut raisonnablement proposer, raisonnablement accepter, supporter : c’est la notion du record ; battre un record, ce sont les gens qui prétendent battre des records qui sont à battre !

L’idée et la passion du record sont d’abord liées aux notions de distance et d’altitude, c’est-à-dire que, dans les limites du Paradis Terrestre, le premier homme, apparemment, ne songeait guère à battre des records de marche. Ce ne peut être qu’à partir du moment où il a été chassé du Paradis qu’il s’est peu à peu préoccupé, lui, puis ses descendants, d’aller toujours plus loin et toujours plus vite.

Il est remarquable, en effet, que la préoccupation qui, chez les hommes, semble dominer toutes les autres, c’est celle de la vitesse obtenue soit par leurs propres moyens, soit par des instruments, et des appareils de locomotion, au perfectionnement desquels ils appliquent le meilleur de leur ingéniosité et de leurs facultés inventives. Les hommes tâchent d’améliorer, de renforcer leurs muscles pour courir plus vite ; et la plupart des machines qu’ils inventent, c’est dans le but d’atteindre le plus rapidement possible à la distance la plus éloignée.

Le bon sens assiste avec impatience à ces expériences et à ces tentatives saugrenues ; si loin, si vite que nous nous serons avancés, — et puis après ? Nous serons bien avancés !

Nous avons exploré, d’un rythme sans cesse accru, les régions de la terre les plus reculées ; nous avons réussi à nous élever dans les airs, et à nous enfoncer dans les eaux ; à travers les flammes mêmes, nous sommes capables de nous élancer et de progresser.

Eh bien ! désormais qu’allons-nous faire ? Va-t-il falloir créer un cinquième élément pour qu’il nous soit un prétexte à des records nouveaux ?

Notez que l’aboutissement de tous ces records, ce n’est même pas une curiosité satisfaite, une difficulté vaincue : c’est un chiffre. Toute la volonté persévérante des hommes, et ce qu’ils poursuivent sous le nom de progrès, est moins qualitatif, que quantitatif, ou, pour parler plus simplement, se ramène à un énoncé d’arithmétique.

L’arithmétique, au total, domine les hommes ; ils espèrent, ils s’efforcent, ils travaillent, ils triomphent pour l’arithmétique. De quoi s’agit-il ? Vers quoi sont tendus tous ces esprits frémissants et exaspérés ?

Il s’agit d’arriver une minute, une seconde, un quart de seconde plus tôt ; de s’élever seulement de cinquante mètres, de dix mètres, d’un mètre, plus haut : et le bon sens consisterait à ce que cette importance décisive fût accordée à un mètre ou à une seconde, comme si le bonheur des hommes en devait dépendre, et l’avenir de l’humanité ?

Le bon sens est le premier à reconnaître que deux et deux font quatre, et que quatre est supérieur à deux ; mais où a-t-on pris qu’il y avait à se targuer d’une supériorité de cet ordre et de cette nature ?

Quatre est supérieur à deux, même à trois ; et sans doute est-il normal que, pour un point, Martin ait perdu son âne ; ce que le bon sens trouve inadmissible, c’est qu’on risque son âne sur une différence d’un point.

Or les hommes, sur un point, risquent bien d’autres choses, y compris la chose publique. Martin perd son âne pour un point, et Marianne sa tranquillité, sa prospérité, son hégémonie.

Le sort d’une nation, d’un gouvernement, qui se joue exactement de la même façon que l’âne de Martin, est-ce raisonnable ?

Il est difficile de tenir la loi du nombre pour une loi de bon sens, et pourtant il est constant que c’est le nombre qui fait la loi. Suffrage restreint ou suffrage universel, on commencera toujours par compter les suffrages, et la victoire d’un parti n’est que le total d’une addition.

Et sans doute conviendrait-il d’abord qu’il n’y eût pas de parti, ou qu’il n’y eût de parti dans la nation que comme le melon a des côtes, et qui toutes forment un seul, un même melon, également odorant, également succulent dans chacune d’elles, prises ensemble ou séparément.

Rien n’est plus contraire au bon sens que de poursuivre, en détail la ruine des uns par les autres, que de tout faire pour se nuire et s’exterminer les uns après les autres, quand on proclame, et de bonne foi, n’avoir en vue que le bien des uns et des autres.

Car on peut manquer de bon sens et ne pas manquer de bonne foi, et j’accorde que tous les partis sont sincères, au moins dans le principe, et tendent, par des chemins différents, mais avec les mêmes intentions excellentes, vers un même but, justement et pareillement souhaitable, qui, s’il ne procède pas d’un idéal identique, doit produire d’identiques effets pour la félicité de tous.

Alors, qu’avons-nous à nous diviser, et pis encore, à nous injurier ?

Car s’il y a un but commun, il y a surtout une politique commune à tous les partis, c’est la politique de l’injure. Avant même d’annoncer ce que l’on fera, on accuse les autres de ce qu’ils ont fait, de ce qu’ils n’ont pas fait, ou de ne rien faire.

Le parti adverse est un parti de concussionnaires, d’ennemis du peuple, traîtres à la patrie, vendus à l’ennemi, à quelque parti que tu appartiennes, en sorte que, de quelque côté que tu te tournes, on ne te montre et tu ne vois que des concussionnaires et des traîtres, des ennemis du peuple et des vendus.

Et c’est cela qui n’a pas de bon sens !…

Les paysans du Nivernais ont accoutumé de dire de leurs voisins du Berry que « quatre-vingt-dix-neuf moutons et un Berriat (ou Berrichon) font cent bêtes », locution que les Berrichons ou Berriats ne manquent pas de transformer à l’usage des Limousins, qui le redisent des Nivernais, et ainsi de province à province.

Mais on propose de modifier la sentence, qui les mettra tous d’accord, et d’affirmer que quatre-vingt-dix-neuf électeurs — et fussent-ils aussi bien ceux-là, du Nivernais ou du Berry, du Limousin ou de n’importe quelle province au choix, — quatre-vingt-dix-neuf électeurs et un insensé, cela fait cent insensés.

Un simple bulletin de vote enfermerait-il donc de telles propriétés nocives, que, sans même qu’il ait été nécessaire de le rouler et de l’avaler comme une pilule, rien qu’au toucher, rien qu’en le prenant et le pliant entre ses doigts, on devienne complètement fou, ou pour le moins atteint de quelque passagère, mais sûre et certaine vésanie ?

Ces isoloirs que l’on dispose dans les salles de vote à l’usage des électeurs, n’as-tu pas été frappé de la modification légère qu’il suffirait de leur faire subir pour les aménager en cabanons ?

Et si l’on profitait du passage de l’électeur pour lui passer, à lui, la camisole de force ?

Alors, vous estimez qu’il n’y a que les fous qui votent, soit qu’ils aient été fous avant, ce pour quoi ils ont été voter, soit que, sains d’esprit avant le scrutin, ils n’aient pu résister à la folie qui saisit aussitôt, après et pendant, tous les imprudents qui y participent ?

En résumé, si tu n’es pas fou, et si tu souhaites d’éviter de le devenir, fuis la politique comme la peste : ainsi te conseille le bon sens, et tu es perdu pour lui, et lui pour toi, si tu n’écoutes pas son conseil.

Mais prends garde que ce que tu donnes ici pour le conseil du bon sens n’est en réalité que le conseil de Gribouille ; la crainte d’être gagné par la folie collective des faiseurs de politique te livre à des fous. Et je refuse de croire que le bon sens te pousse à cette désertion, qui est une lâcheté et qui est une sottise.

Si les hommes de bon sens se décidaient à faire de la politique, que feraient-ils ? On ne le sait guère, et il est bien vrai que peu de pays ont jamais eu l’occasion d’expérimenter ce que pourrait être la politique du bon sens. Tout au plus le bon sens dans la politique apparaît-il par lueurs, par bouffées, et s’il se manifeste, c’est moins par ce qu’il accomplit, que par ce qu’il empêche.

Il n’y a pas de système politique établi par le bon sens ; mais sans doute pourrait-on envisager un système politique dont le bon sens s’accommoderait, dont il ne semblerait pas systématiquement exclu.

Qu’on l’installe sur un trône, qu’on le nomme dictateur ou président d’une république, l’homme de bon sens est celui qui fera appel au bon sens du peuple, non à ses passions ; négligeant de flotter les passions populaires, ce sont les gens sensés qu’il voudra satisfaire, sur qui d’abord il faudra s’appuyer.

Reste à savoir si ceux-là seuls suffiront à le soutenir, si même ils y consentiront.

On a beau ne pas ignorer que la proportion du pain et du beurre ne permet pas de donner plus de beurre que de pain, on aime à entendre promettre cette surabondance du beurre à côté du pain ; il est même arrivé que cette promesse d’une plus grande quantité de beurre faisait oublier que le pain n’était pas en quantité suffisante, que, par instant, il manquait même complètement.

Un peuple vit avec des réalités, mais on le gouverne avec des promesses ; cela dure ce que cela dure, mais, quand cela ne peut plus durer, on en est quitte pour changer de gouvernement, qui consiste à changer la forme gouvernementale, tout en conservant les mêmes méthodes.

N’a-t-on pas observé le rôle prépondérant que jouait la lune dans les rêves des hommes ? Il ne s’agit pas de la décrocher avec les dents ; mais monter jusqu’à elle apparaît toujours le record suprême ; et la promesse suprême, c’est aussi la lune.

En sorte que le jour où la lune ne nous ménagera plus de contrées inconnues, où l’espoir de découvertes surprenantes ne nous y attirera plus, où, atteinte et explorée jusqu’en ses moindres recoins, on ira dans la lune et on s’y promènera comme à Bois-Colombes ou dans le bois de Meudon, est-ce à dire que les rêves des hommes seront désormais satisfaits, que les hommes limiteront et arrêteront là, une fois pour toutes, leur record de hauteur, de même que, tenant la lune et, par conséquent, n’ayant plus à attendre qu’on la leur promette, ils n’éprouveront plus le besoin de changer de gouvernement ?

Mais soyez assurés que la lune ne sera encore qu’une étape vers de nouveaux records et des promesses renouvelées.

Ce que l’on appelle le jeu des institutions ressemble assez au jeu des montagnes russes, où l’intérêt du jeu réside dans l’incertitude de s’y trouver emporté avec une rapidité vertigineuse, tantôt en haut, tantôt en bas. Et les révolutions et les hiérarchies, organisées par les différents régimes politiques, ne sont qu’un manège de montagnes russes.

Quand, en matière politique, administrative, gouvernementale, on parle de l’ordre établi, on doit l’entendre comme du parcours des montagnes russes qui, lui aussi, a été établi par un constructeur facétieux qui n’avait pas manqué, par avance, d’en prévoir tout l’imprévu.

Tu t’étonnes que le danseur prenne la place du calculateur ? Montagnes russes…

Et pourquoi te scandaliser ? Rien ne dit que telles ou telles contingences auxquelles, raisonnablement, on ne pouvait s’attendre, ne surviendront à cette place même assurant au danseur une réussite brillante que le calculateur était incapable d’obtenir.

Le bon sens, en pareille matière, n’est certes pas de mettre le danseur à la place du calculateur, mais de tâcher, à cette place, de tirer le meilleur parti du danseur si on l’y a mis et surtout de ne point poser en principe qu’il ne s’en tirera pas.

C’est de cette façon qu’en politique et pas seulement en politique, le dernier mot peut toujours rester au bon sens, comme, dans Candide, à l’optimisme ; le bon sens n’est pas optimiste mais opportuniste.

Un des premiers soins de nos révolutionnaires n’avait-il pas été de diviniser la Raison ?

Ce qui n’empêche que le bon sens ne fut jamais peut-être aussi peu respecté qu’au temps où la Raison était déesse.