Guide du bon sens/Qu’est-ce que le bon sens ?

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Les Éditions des Portiques (pp. 8-19).

I

QU’EST-CE QUE LE BON SENS ?


Le bon sens n’a pas une bonne réputation : mettez tous les orgueilleux et les sots contre lui, cela fait déjà beaucoup de monde.

Je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’un Guide du Bon Sens débutât par un calembour, et il est exact que le « bon sens » peut s’entendre aussi de la direction, comme on dit « sens interdit » ou « sens unique ».

Cependant les calembours ne sont pas des règles de vie, pas plus d’ailleurs que l’on ne doit compter se diriger dans la vie uniquement avec du bon sens : le bon sens remplit l’office de frein et non de moteur. Il n’est pas là pour nous faire accomplir de grandes choses, mais pour nous empêcher de faire des bêtises. Or on constatera qu’une bêtise que l’on a évitée, cela vaut souvent mieux que n’importe quel exploit hardiment réalisé, et qu’il arrive aussi bien qu’elle tienne lieu de cet exploit même.

Sous prétexte que « qui ne risque rien n’a rien », on dénonce le rôle stérile du bon sens, que l’on représente comme l’ennemi du risque : c’est comme si l’on prétendait que l’ennemi du danseur de corde, c’est son balancier.

S’il faut un balancier à l’acrobate, il n’est entreprise si audacieuse qui ne soit à base de bon sens, qui ne repose sur une observation de bon sens, et, pour s’élancer vers le ciel, il faut avoir touché la terre.

D’aucuns voient et mettent le ciel tout entier dans les bulles de savon ; elles sont toute la fantaisie, toute la poésie, mais elles sont d’abord du savon, et sans ce savon, pas de bulles : et comme à l’origine des bulles de savon, il y a le savon, — corps gras, manufacturé, et aux destinations les moins poétiques, — à l’origine de toute fantaisie, de toute poésie, il y a le bon sens, si terre à terre, peu léger et grossier qu’il vous apparaisse…

Le bon sens est inné, c’est-à-dire que, dans toute personne saine, il est comme un sixième sens qui s’ajoute aux cinq autres : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat, le toucher, — et le bon sens. Nombre de fautes contre le bon sens, en peinture, par exemple, en musique, ne se ramènent-elles pas justement à de véritables dépravations de l’ouïe, ou de la vue ? Et bon sens et bon goût ne s’associent-ils pas pour protester contre certaines chimies culinaires que l’on se flatte de nous imposer comme le fin du fin ?

Le bon sens, ce sont les cinq sous du Juif-Errant : on n’en a pas plus ou moins à sa disposition, plus ou moins à dépenser suivant les circonstances ; c’est affaire à l’intelligence de se montrer plus ou moins fine, alerte, avertie, et qui est toujours susceptible d’augmenter à mesure ; pas de nuances, pas de différences de qualité, pas de progression ou d’accroissement du bon sens, et parler d’un « gros » bon sens est une expression vide de sens, ou un pléonasme : le bon sens est le bon sens, qui est ce qu’il est, et jamais plus ou moins gros.

Tout le monde a du bon sens, toute personne normale et bien constituée, et le manque de bon sens ne serait pas une infériorité intellectuelle, mais une sorte d’infirmité physique ; il n’y a donc pas plus à se vanter d’avoir du bon sens, que d’avoir bon pied, bon œil ou bon estomac.

Cependant il n’est pas défendu de s’en réjouir et, en tout cas, si tu digères mal, si tu deviens myope ou presbyte, ou qu’un accès de goutte t’interdise de courir ou même de marcher, tu ne songeras pas à accueillir cet état fâcheux et nouveau avec cette sorte de coquetterie que l’on voit certains mettre à la perte momentanée mais volontaire de tout leur bon sens.

Car c’est un fait que l’on voit des gens qui, ayant du bon sens comme tout le monde, affectent de ne s’en point servir pour ne pas ressembler à tout le monde, parce que ressembler à tout le monde, penser, sentir, comme tout le monde, est, dirait-on, ce qu’ils craignent le plus au monde.

Le bon sens, c’est l’instinct des hommes ; or, avez-vous jamais vu des animaux renoncer par système à obéir à leur instinct ? Les bêtes ne sont pas si bêtes.

Il est vrai que les hannetons et les chauves-souris, par exemple, ont une façon de voler qui nous semble déraisonnable ; mais elle ne le semble ainsi qu’à nous autres dont ce n’est pas la fonction de voler.

Et si nous reprochons à cette poule de couver des œufs de cane, il est vrai que couver des œufs de cane, quand on est une poule, est un acte peu sensé, et qui, même, devrait apparaître en contradiction avec son instinct de poule ; mais cette poule ne sait pas qu’elle couve des œufs de cane, et surtout elle ne le fait pas exprès.

Qui va à l’encontre du bon sens le fait toujours exprès, ou par orgueil, ou par sottise : par sottise, il en a peur, par orgueil il en a honte. À l’origine du malheur des hommes, il y a, de toute évidence, une faute contre le bon sens : qu’est-ce autre chose, en effet, qu’un péché contre le bon sens, le péché originel ? Risquer le paradis, encourir la colère divine, tout ça pour une pomme, même si cette pomme était le fruit de la science : la science de quoi, je vous demande un peut !… N’était-ce pas déraisonnable ?

Et déjà apparaissait, dans le péché originel, le double aspect, — sottise, orgueil, — de toute faute contre le bon sens : c’est en flattant l’orgueil d’Ève, en faisant appel à cet orgueil, que le serpent l’a déterminée à désobéir, et à goûter d’une pomme dont elle ne savait même pas si elle en aimerait le goût.

Ainsi nous entraîne-t-on à la découverte de ces petits restaurants inconnus, dont on nous vante telle « spécialité » mystérieuse, simplement pour que nous puissions être les premiers à nous rengorger devant nos amis :

— Vous n’avez jamais mangé de cela ? Et si l’on insiste et vous demande :

— Mais quel goût cela a-t-il ? Est-ce vraiment bon ?

— C’est « curieux » !…

Voilà ce qu’a dû répondre Ève au serpent, quand il l’interrogeait, en clignant de l’œil, — ce serpent-là pouvait bien cligner de l’œil… — après qu’elle eut goûté au fruit défendu : — C’est « curieux » !…

Et c’est parce qu’il ne voulait pas demeurer en reste avec sa femme, parce que la sottise masculine ne peut résister à l’orgueil féminin, ni à l’entraînement de se mettre aussitôt à son unisson, c’est par sottise, comme Ève par orgueil, qu’Adam, après Ève, a mordu dans la pomme, dont, pas plus qu’elle et moins encore, il n’avait envie, ni besoin.

Ce que nous reprochons au bon sens, c’est son dogmatisme, c’est d’être celui qui affirme toujours : — C’est ceci ! ou : c’est cela ! — et d’être celui qui a toujours, qui veut toujours avoir raison.

Nous n’aimons pas, nous supportons avec humeur que l’on ait toujours raison :

— « Et si je veux être battue ! »…proteste la femme de Sganarelle ; — « Et si nous voulons nous tromper et être trompés !… »

Quand l’adage latin affirme que l’erreur est humaine, faut-il donc que nous l’interprétions, non comme un regret, mais tout à notre gloire, et qui considère cette erreur, non comme une infériorité, une malfaçon, mais bien au contraire comme un apanage, et parmi les plus précieux, de l’humanité ?

Nous reprochons au bon sens de négliger le hasard et de supprimer l’aventure, comme si l’aventure ne comportait que des périls et pas de charmes — et n’est-il pas de charmants périls ? — comme s’il n’y avait pas de hasards heureux ?

Si l’on écoutait la voix du bon sens, gagnerait-on jamais à la loterie ? Et pourquoi pas ? Ce que le bon sens te conseille, ce n’est pas de ne pas prendre de billet à la loterie, c’est d’imaginer que ton billet sera le gagnant et d’établir ton budget sur ce seul gain, d’en faire dépendre tes projets d’avenir.

Ce n’est pas le raisonnement de Perrette qui manque de bon sens, c’est sa danse avec un pot au lait sur la tête ; ou bien le bon sens lui eût conseillé de ne se livrer à une démonstration chorégraphique aussi hasardeuse qu’après quelques exercices préliminaires d’équilibre : le bon sens ne nie pas qu’il soit agréable et possible de danser avec un pot au lait sur la tête, mais nous prévient seulement que c’est plutôt l’affaire des équilibristes et n’est pas, en tout cas, à la portée de tout le monde…

Le bon sens n’est ni pessimiste, ni optimiste, mais il s’en tient au calcul des probabilités. Il ne croit pas qu’il suffise d’emporter son parapluie pour empêcher de pleuvoir, mais il ne nous engage pas systématiquement à ne jamais emporter de parapluie, si menaçants qu’apparaissent le baromètre et les nuages ; et le bon sens ne te garantit pas non plus qu’il pleuvra à toute force parce que tu es sorti avec ton parapluie sous le bras, ni surtout que t’étant chargé de ce fardeau incommode, et sans même avoir eu à t’en servir, tu ne l’oublieras pas dans un taxi.

Le bon sens ne te garantit rien ; il n’est qu’une précaution qui, comme toute précaution, peut parfaitement se révéler inutile.

Que la tortue ait accepté d’affronter le lièvre à la course, n’était-ce pas un défi au bon sens ? Toutes les personnes de bon sens n’eussent-elles pas parié pour le lièvre ? Mais ceci nous enseigne aussi que les personnes de bon sens ne parient jamais.

Et le bon sens nous enseigne encore à être modestes. C’est en quoi d’ailleurs on arrivera à le distinguer, et à distinguer les effets qui lui sont propres.

Le jugement n’est pas le bon sens ; la raison n’est pas le bon sens ; la conscience n’est pas le bon sens ; comprenez qu’ils arrivent aux mêmes conclusions, mais qu’ils procèdent différemment et ne parlent pas le même langage. Qui témoigne de son jugement, qui obéit à la raison, qui n’écoute que sa conscience, agit sous la dépendance d’éléments intellectuels et moraux, que le bon sens assurément ne rejette pas, mais dont il n’a cure.

On dit de la conscience qu’elle est irréprochable ou de la raison qu’elle nous éblouit ; on dit du jugement qu’il est sûr et droit : essayez d’ajouter au bon sens une de ces épithètes ? Et qui donc compterait sur lui pour nous éblouir ?

On étouffe la voix de la conscience ; mais pour ne pas entendre la voix du bon sens, on en sera réduit à se boucher les oreilles.

On peut assister au triomphe de la conscience, du jugement, de la raison ; le bon sens, lui, ne triomphe jamais, et c’est par confusion ou par impropriété de termes que l’on nous annonce parfois le triomphe du bon sens.

Le bon sens n’a pas plus à triompher que la santé, sauf chez le malade. C’est un état, ce n’est pas un résultat. On acquiert du jugement ; on développe, on enrichit sa raison, on exalte sa conscience : rien de pareil avec le bon sens.

Pas de doctrine du bon sens ; un « guide du bon sens » ne saurait être un « art du bon sens » — tout au plus un traité d’hygiène.

Deux maladies principalement attaquent le bon sens : le paradoxe et l’ironie. Le paradoxe se manifeste par accès, par quintes ; l’ironie est une infection généralisée ; elle se voit dans nos actes, dans nos paroles, comme le ver dans le fruit ; rien n’y résiste ; elle empoisonne tout, elle ronge tout.

Une arme, l’ironie ? Une arme avec laquelle on se suicide.

C’est l’ironie qui, péjorativement, traite de lieux communs et de truismes toutes les formules du bon sens. Devant toutes nos paroles, et devant tous nos actes, elle présente un miroir déformant.

J’étais encore un petit garçon quand, dans une fête de village, on m’emmena dans une baraque foraine qui renfermait toute une suite de tels miroirs, plus ou moins allongés, ou concaves, ou convexes : cela s’appelait « la Rigolade Universelle » ; et les gens qui pénétraient dans cette baraque semblaient bien, en effet, prendre pour leurs deux sous un plaisir énorme, et s’esclaffaient, et ne cessaient d’éclater en gros rires, devant leurs images et celles de leurs voisins, ainsi transformées, déformées, grossies ou rapetissées de façon grotesque : « Ah ! je ris de me voir si laid dans ce miroir ! … »

Dirai-je que, loin de participer à cette « rigolade universelle » — l’affreuse expression ! — plutôt que de rire, je me sentais près de sangloter ? Et surtout, j’avais très peur : ainsi l’ironie effraie les enfants, loin de les divertir ; au juste, ils ne la comprennent pas.

J’ai rêvé d’un ironiste qui, un beau jour, tout à coup, perdait son ironie. Comme ces gens qui cherchent leurs lunettes, oubliant qu’ils les ont sur le nez, notre ironiste ne se rendait plus compte de ces lunettes qu’il ne quittait plus, avec lesquelles il avait pris l’habitude détestable de regarder toutes choses et qui, pareilles aux miroirs de la « Rigolade Universelle » déformaient tout, rapetissaient ou grossissaient tout.

Ainsi imaginait-il de vivre au milieu de monstres ridicules et misérablement comiques.

Et je ne dis pas qu’au début il ne s’y était amusé, comme les amateurs de la baraque foraine ; il faut bien croire que les masques ont leur agrément puisque l’on en fait la grande attraction du Carnaval.

Mais vivre en un perpétuel carnaval, comme cela doit, à la longue, être fatigant ! Ou bien, on finit par ne plus songer que c’est Carnaval, par ne plus s’apercevoir que ce sont des masques qui s’agitent et qui vous cachent leur vraie figure…

Avec l’ironie qui s’en va, les visages reprennent leurs proportions exactes, et les mots leur simple signification véritable ; tout rentre dans l’ordre et retrouve son équilibre.

Recherche de l’équilibre, goût de l’expression simple et des justes proportions, voilà le bon sens.

Marcher sur les mains, la tête en bas et les pieds en l’air, c’est peut-être drôle, c’est assurément moins commun, mais c’est, à la lettre, manquer de bon sens.

Nous manquerons plutôt d’originalité et de drôlerie, bien résolus à marcher sur nos deux pieds, tout simplement, sans en chercher plus long et le plus fermement et le plus droit possible, conformément au bon sens qui, par définition, n’est pas de tout mettre sens dessus dessous, ni, pour commencer, les têtes à l’envers.