Gustave/22

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C. O. Beauchemin et Fils (p. 272-289).

CHAPITRE XXII

Gustave fait sortir une femme de la maison de son père. Discussion.


Quelques jours après, nos trois amis se rendent au lac Salé pour faire une promenade en chaloupe ; ils montent dans un petit chaland, seule embarcation qu’ils trouvent, et se dirigent vers une île située à une distance de deux ou trois milles.

Ils peuvent à peine manier leurs environs tant l’eau est épaisse, encore moins faire avancer ce bateau à fond plat.

— Je suis fatigué de travailler aussi fort, dit Gustave ; cette eau est tellement imprégnée de sel, que nos avirons en sont déjà tout couverts.

— Nous ferions mieux de retourner, dit George ; le vent est trop fort, et il vaut mieux ne pas s’aventurer plus loin.

— Vous craignez de prendre un bain de sel, dit Gustave en souriant ; pourtant il ne vous brûlera pas, celui-là.

— Qu’importe, je ne voudrais pas tourner en statue de sel.

— Ne regarde pas en arrière de toi, dit Arthur, il n’y aura pas de danger.

— Ce lac Salé, long de soixante-dix milles et large de trente, est une des curiosités les plus remarquables de cette contrée ; son eau est tellement imprégnée de sel, que pas un poisson ou autre être vivant quelconque ne s’y trouve ; ses grèves sont couvertes d’une épaisseur de quatre à cinq pieds de ce sel, que la chaleur du soleil a cristallisé. Comment se fait-il que l’eau de ce lac, situé à quatre cent cinquante pieds au-dessus de la mer, et dont les tributaires sont tous d’eau douce, soit aussi salée ? C’est ce que les savants n’ont jamais pu bien expliquer, et plusieurs le comparent à la mer Morte de la Palestine.

Nos trois amis, revenus à la grève, reprennent la direction de la ville. Comme ils y entraient, Gustave aperçut son père qui se dirigeait vers le temple, accompagné d’une femme.

II croit la reconnaître et pousse un soupir.

— Où va donc votre père avec cette femme ? demande George.

— Je ne sais réellement, répond Gustave, il va peut-être faire sa passée au temple aujourd’hui ; et, tout en parlant, Gustave essuyait une larme.

— Que veut dire « passée au temple » ? demande Arthur.

—Les mormons l’appellent confirmation, je crois ; papa me disait hier qu’il devait passer par toutes les phases de la création, afin d’être né de nouveau pour devenir réellement un des saints du dernier jour. Je recevrai ensuite, ajouta-t-il, la confirmation, l’huile sainte et les habits que je devrai porter sur mon corps toute ma vie.

— J’aimerais à savoir comment on s’y prend pour sanctifier et renouveler le monde dans ce temple, dit George.

— Tu n’as qu’à te mettre mormon, répond Arthur ; ensuite ils feront un saint de toi en te faisant tourner autour de ce bâtiment rond…

— Et où le tout se fait rondement, je suppose, ajoute George.

Ils arrivent à la maison, et Gustave entre dans sa chambre, où il s’enferme pour donner libre cours à ses pensées.

Il se jette sur une chaise et se met à pleurer ; la vue de son père se dirigeant vers le temple avec une femme l’avait effrayé.

Cette pensée lui déchire le cœur, et, pour ajouter a sa douleur, il voit sa mère et sa sœur qui lui apparaissent tristes et abattues ; il lui semble que l’une lui dit : « Mon fils, ramène mon époux », et que l’autre ajoute : « Cher frère, ramène notre père. »

De nouvelles larmes inondent sa figure, et une sueur froide couvre tout son corps.

— Mon Dieu, dit-il, éloignez donc de moi ces pensées amères. — Mais une autre pensée plus cruelle encore vient assiéger son esprit déjà trop surchargé. Il lui semble voir son père faisant sa passée au temple avec cette femme qui l’attire par ses sourires et les mille attentions qu’elle lui prodigue. Cette vue le fait frémir. « Malheureuse ! » dit-il. Son cœur bat avec force et les larmes l’étouffent.

N’en pouvant plus, il se jette à genoux et, levant ses bras vers le ciel, il y fait monter une prière fervente.

Après avoir épanché son cœur vers Dieu, il se lève et sort de la maison pour respirer plus à l’aise.

M. Dumont arrive au même instant. Gustave voit qu’il est pâle et agité.

Il s’empresse d’aller au-devant de lui, et lui demande :

— Qu’avez-vous donc, père, êtes-vous malade ?

— Non, mon fils, j’éprouve au contraire une grande joie ; mais laisse-moi seul ; demain, je te ferai connaître mes projets.

En entendant parler de projets, Gustave pâlit et s’éloigna rapidement, sans trop savoir où il allait. Mais à peine a-t-il fait quelques pas, qu’il voit cette femme se diriger vers la maison de son père.

Son premier mouvement est un mouvement de colère, et il avance vers elle pour lui dire de retourner sur ses pas ; une autre pensée l’arrête.

— Il ne faut rien brusquer, se dit-il ; avant d’agir, voyons ce qu’elle veut.

Il la voit entrer dans la maison. « Attendons quelques minutes, se dit-il, laissons-la entamer la conversation, puis nous verrons ». Quelques minutes plus tard il entre sans s’annoncer, ce qui était contraire à ses habitudes, et il entend son père dire à cette femme :

— Je voudrais bien répondre à votre désir, madame ; retardons notre mariage de quelques jours, j’ai mon fils qui…

— Pourquoi retarder ? demande cette femme en l’interrompant.

Mais elle ne peut continuer, Gustave s’écrie d’une voix forte :

— Sortez d’ici, malheureuse ; Satan vous a-t-il envoyée ici pour entraîner mon père dans un abîme ? Combien d’hommes avez-vous ainsi arrachés à leurs épouses légitimes ? Mon père n’est pas le premier que vous avez attiré par votre beauté. Hors d’ici, sinon… et il s’élance sur elle.

— Arrête, arrête, lui crie son père pâle et défait.

— Ah ! cher père, dit Gustave en se tournant de son côté, où en êtes-vous rendu avec votre interprétation de l’Évangile ? Comment avez-vous pu y trouver que vous pouviez abandonner votre épouse légitime et vos enfants pour vous jeter dans les bras d’une autre femme ? J’ai entendu parler de celle-ci avant aujourd’hui, et les autorités de votre église n’ont point voulu l’admettre comme membre de leur secte. Ne voyez-vous pas la faute grave que vous voulez commettre et le piège qu’elle vous tend ? Ah ! je vous en prie, un peu de respect pour vous-même et votre famille.

Cette femme, effrayée, restait comme clouée sur sa chaise. M. Dumont, la vue basse, n’osait répondre à son fils, qui tenait les yeux fixés sur lui.

Voyant que son père garde le silence, Gustave reprend d’une voix pleine de douceur :

— Répondez-moi donc, cher père ; dites-moi, je vous en prie, que vous ne voulez pas nous abandonner ; dites-moi que la figure si douce et si aimable de ma mère, votre épouse, est encore devant vos yeux, et que ma sœur, votre fille, cet ange de beauté et de douceur, vous est encore chère ; et moi, ne suis-je pas venu ici, ne vous ai-je pas suivi parce que je vous aimais ? Ah ! dites-le, je vous prie ; j’attends votre réponse ; ma mère et ma sœur pleurent votre absence et soupirent après l’heureux moment de votre retour.

— Assez… assez, cher enfant, dit M. Dumont en embrassant son fils ; non, je ne vous abandonnerai pas ; non, jamais, que Dieu m’en garde.

Et il entre précipitamment dans la chambre de Gustave et en ferme la porte.

— Merci, mon Dieu, dit ce dernier ; puis, se tournant du côté de la femme qui n’avait pas encore bougé, il ajoute avec force :

— N’avez-vous entendu ? Allez-vous-en, vous dis-je, et faites en sorte que mon père ne vous voie plus.

Mais elle ne bougeait pas.

— Allez-vous sortir ? reprend Gustave en avançant vers elle ; voulez-vous que j’use de violence ?

Craignant que Gustave ne mette sa menace à exécution, elle se lève en lançant un regard de haine sur lui, et se dirige vers la porte, en disant avec colère :

— Tu te souviendras de moi, jeune homme ; je vais en avertir le prophète, qui saura bien te punir.

— Le prophète se respecte trop pour se mêler de toi, dit Gustave avec moquerie ; quant à toi, fais ce que tu voudras, je ne te crains pas. Dieu saura me protéger et te confondre ; et il ferme la porte en lui donnant à peine le temps de sortir.

Un dimanche soir, M. Williams et plusieurs autres mormons étaient venus passer la soirée avec M. Dumont.

La conversation roula pendant quelque temps sur la politique, et finalement sur la religion. Comme il arrive toujours en pareil cas, surtout avec les protestants, chacun voulait faire prévaloir son opinion ; le catholique seul s’en tient aux doctrines de son Église.

On discutait sur le bonheur du juste après la mort.

— Oui, dit M. Dumont, Dieu a promis un bonheur parfait aux saints du dernier jour ; ainsi le père de famille jouira du bonheur céleste avec toute sa famille.

— C’est ce qu’il y a de beau dans le « Mormonisme, » dit M. Williams, le père de famille est certain que ses femmes et ses enfants le suivront en paradis.

— À condition qu’il y soit admis lui-même, n’est-ce pas ? dit George, occupé à prendre une partie d’échecs avec Gustave.

— Et pour celui dont la femme et les enfants ne sont pas mormons, dit Arthur, qu’arrivera-t-il ?

— Notre sainte religion nous donne un moyen d’y remédier, dit M. Dumont : c’est le baptême pour les morts. Ainsi un père de famille peut se faire baptiser pour son épouse ou aucun de ses enfants qui seraient morts avant d’avoir été reçus membres de notre église ; et ce baptême est aussi efficace que si ce sacrement avait été administré à la personne même.

— Mais si le père meurt le premier ? demande un de ceux qui écoutaient.

— Dans ce cas, tout autre pourrait communiquer cette faveur. Non seulement le père de famille, mais un époux pour son épouse, et ce vice versa, un frère pour un frère ou une sœur, un ami pour un ami ; il n’y a pas de distinction ou de parenté.

— Nous pouvons donc nous faire baptiser pour nos parents décédés ou autres pour lesquels nous le désirons ? demande un autre.

— Certainement, et c’est ce que je me propose de faire à l’égard de mon père et de ma mère, aussitôt que je saurai qu’ils sont morts, et ainsi je pourrai les sauver.

— Très commode cela, dit un monsieur qui venait d’entrer ; j’espère que vous en ferez autant pour moi.

— Ah ! c’est vous, M. Pepin, dit M. Dumont ; je suis content de vous voir.

— Et moi aussi, dit M. Pepin ; j’espère que vous jouissez tous d’une bonne santé, ajoute-t-il en saluant la compagnie.

Ce monsieur, âgé d’une trentaine d’années, résidait aux États-Unis depuis sa sortie du colège de Montréal, où il avait presque terminé ses études. Ses parents l’en avaient retiré pour émigrer dans la grande république, où ils espéraient faire fortune. Ils moururent avant d’avoir réussi. Laissé à lui-même, M. Pepin se mit à voyager, plutôt pour s’instruire et voir du pays, que par amour du lucre ; et, malgré les aventures périlleuses dont il avait été témoin et les dangers qu’il avait courus, il devait partir sous peu pour la Californie, où il voulait passer quelque temps avant de retourner au Canada.

— Je ne suis pas venu ici pour interrompre votre discussion, dit-il : veuillez continuer.

— Nous étions à discuter sur le baptême pour les morts, dit M. Williams ; chacun émettait son opinion ; à vous d’en faire autant si vous le désirez.

— Où avez-vous trouvé cette doctrine ? dit Gustave ; ce n’est pas dans l’Évangile, assurément.

— Et vous dites que le père de famille qui va en paradis, emmène avec lui toute sa famille, ajoute George. Qui a enseigné cela ?

— Saint Paul d’abord, puis saint Jean dans son Apocalypse, répond M. Dumont ; ces deux Apôtres nous disent clairement que les saints jouissent d’un bonheur parfait.

— Et comment voulez-vous qu’ils puissent jouir d’un bonheur parfait s’ils n’ont pas avec eux leurs familles qu’ils ont aimées sur la terre ? dit M. Williams.

— D’ailleurs, dit un autre, Dieu n’a-t il pas dit : Je bénirai les familles de ceux qui me craignent et m’obéissent, jusqu’à la quatrième génération.

— Belle interprétation que celle-là, dit M. Pepin, et avec de tels arguments, il est très diflicile de discuter ; cependant veuillez me permettre deux observations qui vous feront voir la fausseté de votre interprétation et l’absurdité des opinions que vous venez d’avancer.

« Vous dites d’abord que le bonheur du juste ne sera parfait qu’en autant qu’il aura sa famille avec lui. Ne savez-vous donc pas que le juste, rendu parfait et en possession du bonheur céleste, jouira de Dieu lui-même, c’est-à-dire de sa beauté, de sa bonté comme de sa justice ; il est vrai que ce juste pourra intercéder en faveur d’un parent, d’un ami ou autres, tant que ceux-ci vivront ; mais dès que Dieu aura prononcé le jugement qui décidera de leur récompense ou de leur châtiment, ce juste, se complaisant dans la justice de Dieu, louera et bénira cette justice qui aura justifié ou condamné ceux pour qui il avait intercédé, et il se joindra aux autres saints pour chanter « Hosanna » au Dieu tout-puissant et infiniment juste qui punit les méchants et récompense les bons.

« Venons-en à votre seconde observation. Vous dites que les femmes et les enfants suivront le père de famille, parce que Dieu à dit : ‹ Je bénirai ceux qui m’aiment dans leurs générations ›. Belle théorie, j’en conviens ; cependant êtes-vous logique ? Non. Êtes-vous en accord avec la raison ? Non. Mettez-vous votre théorie en pratique ? Non encore. Et voici ma preuve. Dieu a certainement promis de bénir les générations de ceux qui l’aiment et lui obéissent, et il se plaît à leur donner un surcroît de grâces, et à leur accorder ce qu’elles lui demandent. Mais, comprenez-le bien, gare à ces générations si elles n’en profitent pas, si elles abusent des grâces dont elles sont favorisées, et si elles cessent de l’aimer et de lui obéir ; elles n’en seront que plus coupables et mériteront un châtiment plus sévère. Voilà pour votre théorie, qui est contraire à ce que la saine raison nous révèle.

« J’ai dit de plus que vous ne mettiez pas votre théorie en pratique ; en effet, ne faites-vous pas le plus possible, l’impossible même, pour attirer les femmes et les enfants dans votre secte ? Laissez-les donc, ceux-là, leur place est assurée d’après votre théorie ; attaquez-vous donc seulement aux pères de famille, faites-les tous embrasser le mormonisme et il n’y aura plus de damnés.

— Et à quoi sert de vous fatiguer pour me faire embrasser le mormonisme, dit Gustave en s’adressant à M. Dumont : que je sois anglican ou mahométan, il faudra bien, bon gré mal gré, que je vous suive en paradis.

— Et le baptême pour les morts, dit George, en voilà une curieuse doctrine.

— Une doctrine que nous mettons en pratique, dit M. Dumont ; il ne se passe pas une seule journée sans que l’on administre ce sacrement pour des parents ou des amis défunts.

— Et vous dites que ce baptême est efficace pour les défunts ? dit M. Pepin.

— Oui, certainement ; ce sacrement est très efficace, beaucoup plus que les prières que vous, catholiques, adressez au ciel pour les morts. — Être baptisé et prier pour les morts est différent ; nous avons vu les apôtres prier pour les défunts, mais non être baptisés pour eux ; un sacrement ne s’administre qu’à la personne même, et ne peut avoir d’efficacité autrement.

— Et pourquoi l’un des dignitaires de votre église ne se fait-il pas baptiser pour Adam tout de suite ? dit George en souriant ; vous savez que notre premier père n’était pas mormon. Si ce baptême a l’efficacité que vous prétendez, d’après votre théorie, Adam serait sauvé, et avec lui tous ses enfants, puisque ces derniers doivent le suivre en paradis.

— Quelle belle action ce dignitaire ferait, ajoute Arthur ; il remplirait le ciel et viderait l’enfer du coup.

— Voyons, dit M. Pepin, réfléchissez un peu, et vous ne tarderez pas à vous apercevoir de l’absurdité de ces doctrines contraires à l’Évangile et à l’enseignement de notre divin Sauveur, mort sur la croix pour nous racheter.

— Ces choses ne se voient point dans l’Église catholique, dit Gustave.

— Laisse-moi donc avec ton Église catholique, dit M. Dumont, irrité de ne pouvoir réfuter les arguments de M. Pepin ; cette Église est la Babylone de l’Apocalypse, et est remplie d’erreurs.

— Et le chef, dont le nom est le Pape, ajoute M. Williams, n’est autre que la bête de l’Apocalypse ; il n’y a que lui qui se place sur le trône de Dieu, et se fusse rendre un culte divin.

— Oui, les ignorants catholiques, répond M. Dumont, chaque fois que ce pape est assis sur son trône, ils viennent lui baiser les pieds en se prosternant devant lui. Et, comme la bête de l’Apocalypse, il leur dit : « Qui pourra me combattre ? C’est à moi que vous devez obéir, c’est moi qui possède toute autorité. »

— Vous voyez notre Église d’un bon œil, dit M. Pepin ; mais il ne faut pas vous en vouloir pour cela, vous ne la connaissez pas.

— Je la connais bien, moi, dit M. Dumont.

— Avez-vous été catholique, pour la connaître ?

— Oui, répond M. Dumont, et trop longtemps, à ma honte.

— Dites donc plutôt qu’à votre honte vous l’avez quittée. Mais veuillez me dire ce que signifie le mot Babylone.

— Ce mot veut dire confusion ; il vient du mot Babel…

— Alors, comment pouvez-vous appeler l’Église catholique Babylone ?

— À cause du grand nombre et de la confusion de ses doctrines.

— Si elles étaient aussi absurdes que celles que vous défendiez tout à l’heure, je vous donnerais gain de cause ; mais des preuves, s’il vous plaît.

— Les preuves sont très faciles à donner ; d’abord vous croyez que Jésus-Christ est le seul médiateur entre Dieu et les hommes, et cependant vous invoquez la Vierge Marie et des milliers de saints, sans savoir même s’ils le sont. Première confusion. Ensuite, vous croyez que ce même Jésus-Christ a satisfait sur la croix pour nos péchés, et vous le sacrifiez tous les jours dans votre messe. Seconde confusion. Puis vous…

— N’allez pas si vite, dit M. Pepin en l’interrompant ; laissez-moi répondre à ces deux objections avant d’aller plus loin.

Et il s’engagea une discussion à laquelle prirent part M. Dumont, Williams et deux ou trois autres d’un côté, M. Pepin et Gustave de l’autre, et qui se termina par une défaite complète des premiers.

Nous ne la répétons pas ici, vu que ces deux points ont déjà été discutés dans ce livre.

— Donc point de confusion dans ces deux doctrines, dit M. Pepin, et il en est ainsi de toutes les autres.

— Oui, dit Gustave, l’Église catholique est partout la même. Un corps parfaitement organisé ; une tête et un gouvernement parfaitement constitué auquel tous obéissent ; partout les mêmes cérémonies, partout les mêmes doctrines, partout les mêmes prières et les mêmes chants. Voilà ce qu’est notre Église, et vous appelez cela de la confusion !

— Rien de plus clair, de mieux ordonné, reprend M. Pepin ; unité dans la foi, unité dans la doctrine, unité en tout. À présent, voulez-vous savoir où est cette grande Babylone, cette grande confusion ? je vais vous le dire : elles existent et on les trouve dans le protestantisme.

— Non, non, dirent plusieurs, vous ne prouverez jamais cela.

— Ma preuve ne sera pas aussi difficile à faire que la vôtre. Je dis qu’il y a confusion dans le protestantisme, et elle y est tellement grande que Dieu seul peut la découvrir dans son entier.

— Je suppose que vous voulez parler des sectes nombreuses qui forment le protestantisme, dit M. Dumont ; les petits différends qui existent entre elles ne sont pas assez grands pour appeler cela de la confusion.

— De petits différends, dites-vous ? Vous n’êtes pas sérieux. Et moi, je vous dirai que le protestantisme n’a pas même de doctrine arrêtée, pas de croyance déterminée, comme l’a dit si bien un illustre évêque. Il proteste, voilà tout. En effet, qu’est-ce qu’une secte protestante ? Chacun de ses membres ne peut-il pas, en vertu du libre examen, se regarder comme absolument indépendant, et briser l’unité factice du groupe auquel il est censé appartenir ? Voilà pourquoi nous voyons autant de religions que de sectes, autant de sectes que de têtes, autant de caprices et de croyances que d’interprètes. N’en êtes-vous pas la preuve vous-mêmes ? Ne vous permettez-vous pas des discussions sur telle ou telle doctrine ? Êtes-vous toujours d’accord ? Non : j’ai vu moi-même de vos frères sortir de votre temple en jurant de n’y plus mettre les pieds.

— J’en conviens, dit M. Williams, mais cela ne prouve pas la grande différence qui, selon vous, existe entre les sectes protestantes.

— Je vais vous satisfaire ; j’aimerais cependant pouvoir vous nommer toutes les sectes qui composent la grande Église protestante ; mais je ne le puis, vu que la statistique d’aujourd’hui ne serait pas bonne demain. J’en nommerai cependant quelques-unes, et vous serez forcés de convenir qu’il existe une grande différence entre elles. D’abord, l’Unitairien nie la divinité de Jésus, toutes les autres sectes voient un Dieu en lui. Petite différence, n’est-ce pas ? L’Universaliste affirme que la foi suffit pour être sauvé ; à côté de lui vient le Presbytérien avec la prédestination ; encore une petite différence. Le Méthodiste rejette presque tout article de foi, pendant que l’Épiscopalien en admet trente-cinq : ici encore une petite différence qui se trouve dans le chiffre seulement. Les Baptistes rigoureux n’admettent aucune autre secte à leur communion, se croyant seuls dignes de participer à la table sainte, pendant que les Baptistes libres les admettent toutes : les Puritains, les Quakers, les Trembleurs, les Congrégationalistes, les Anabaptistes, les Chrétiens Bibliques, les Frères de l’Unité, les Calvinistes, les Swedenborgiens, les Luthériens ; mais je m’arrête, je pourrais en énumérer d’ici à demain. Toutes ces sectes diffèrent dans leurs croyances : les unes rejettent le baptême des enfants, d’autres le croient indispensable ; les unes admettent l’efficacité de quelques sacrements, d’autres les rejettent en se moquant de ceux qui les reçoivent. En un mot, elles diffèrent sur les points les plus essentiels, et ne s’accordent que sur une seule chose, et sur quoi, me demanderez-vous : sur leur haine et leur antipathie pour le catholicisme.

— Il y a une secte que vous avez oubliée, dit Gustave ; elle mérite pourtant considération, je veux parler des saints du dernier jour.

— Je vous en demande bien pardon, dit M. Pepin ; j’aurais dû la nommer la première, quoique la dernière apparue. Vous appartenez à cette secte, messieurs : ne trouvez-vous pas une grande différence entre vos doctrines et celles des autres sectes protestantes ? Ces sectes lisent la Bible comme vous, y puisent leur moyen de salut, unique moyen, déclarent-ils, et pourtant, dites-le-moi, croient-ils en la pluralité des femmes comme vous ? Non ; et allez-vous me dire qu’il n’y a pas une différence, et une grande celle-là, entre avoir plusieurs femmes et n’en avoir qu’une à la fois ?

Personne ne répond.

— Répondez donc, reprend M. Pepin. Même silence.

— Si vous ne voulez pas répondre à ma dernière question, vous allez me dire au moins où se trouve la confusion. J’affirme qu’elle existe dans le protestantisme, que là est cette Babylone de l’Apocalypse et non dans l’Église catholique, dont la doctrine, la croyance et les cérémonies sont partout les mêmes.

— Vous vous trompez, monsieur, dit M. Dumont ; saint Jean dit clairement dans son Apocalypse que le chef de cette Babylone s’assoira sur le trône de Dieu et se proclamera comme tel. Nous ne voyons rien de tel dans le protestantisme, il n’y a que le chef de l’Église romaine, c’est-à-dire le Pape, qui agit ainsi.

— C’est bien clair, dit M. Williams, cette Babylone est l’Église romaine.

— Quand avez-vous vu le Pape monter sur le trône de Dieu et se proclamer comme tel ? demande Gustave.

— Plusieurs fois dans l’année, répond M. Dumont ; à la fête de saint Pierre, par exemple, tous les catholiques s’agenouillent devant lui et lui baisent les pieds.

— Monte-t-il sur le trône de Dieu pour cela ? dit M. Pepin.

— Non, pas directement, il est vrai ; cependant le trône qu’il occupe est placé au niveau de l’autel, à la même hauteur que le tabernacle.

— Et je suppose qu’une fois sur ce trône élevé, le Pape se fait passer pour un Dieu. C’est ce que vous prétendez, n’est-ce pas ?

— Les hommages qu’il se fait rendre ne sont dus qu’à Dieu, dit M. Williams.

— C’est cela, ajoute M. Dumont ; on ne doit pas s’agenouiller devant un homme pour lui baiser les pieds ; c’est un acte d’adoration.

— Vous condamnerez alors notre divin Sauveur qui a lavé et baisé les pieds de ses apôtres pendant qu’il était à genoux devant eux, dit Gustave.

— Et les Anglais adorent-ils la reine lorsqu’ils s’agenouillent devant elle pour lui présenter leurs hommages ? ajoute M. Pepin.

— Les Anglais sont pourtant des protestants, dit Gustave en souriant.

— Et le fait de s’asseoir sur un trône pour recevoir les hommages de ses sujets, reprend M. Pepin, rend cette reine coupable d’un grand crime, puisque, d’après vos dires, cet acte seul suffit pour s’arroger le titre de Dieu.

— Non… vous ne comprenez pas, dit M. Dumont avec embarras ; je… je veux… C’est par orgueil que le Pape agit ainsi, et les catholiques sont coupables en s’agenouillant devant lui pour lui rendre ce culte de vénération, je dirai presque d’adoration…

— Je nie ce fait, dit M. Pepin ; si le catholique s’agenouille devant le Pape et lui baise les pieds quelquefois, c’est pour lui rendre les honneurs et le respect dus au vicaire de Jésus-Christ, au successeur de saint Pierre, et non à l’homme, comme vous le prétendez, encore moins pour l’adorer. De plus, si le Pape reçoit ces honneurs, c’est qu’il est obligé de se conformer à la discipline et aux cérémonies prescrites par l’Église dont il est le chef, tout comme la reine d’Angleterre lorsqu’elle agit officiellement.

— Et j’ajouterai, dit Gustave, que le Pape est presque toujours le plus humble des sujets de l’Église. Il aime à s’appeler le « serviteur des serviteurs de Dieu ; » ce n’est pas s’arroger le titre de Dieu que d’agir ainsi. Allez dans la chambre de Pie IX, vous n’y trouverez pas le moindre tapis sur le parquet, à peine y verrez-vous un lit ou une chaise commode ; le plus pauvre l’approche aussi bien que le riche. Il se fait un devoir de remplir les mêmes obligations que tout autre catholique, il se confesse à un prêtre comme nous, se lève de grand matin tous les jours pour dire la sainte Messe, et là, au pied des autels il se reconnaît comme le plus grand des pécheurs, il implore la miséricorde de Dieu ainsi que le pardon de ses péchés. Or, dites-moi, est-ce ainsi qu’un homme agit lorsqu’il veut se faire passer pour un Dieu ou pour son égal ?

— Ce que ce jeune homme vient de dire est toute vérité, dit M. Pepin, et si vous êtes logiques, vous ne pouvez qu’admettre que le Pape ne s’arroge pas de titre aussi glorieux. Mais voulez-vous savoir qui s’assied sur le trône de Dieu, en disant : Qui est semblable à moi ?. Qui pourra me combattre ? Je vais vous le dire : cet homme, c’est le protestant.

Vous allez trop loin, dirent plusieurs d’un ton indigné.

— Un homme qui va trop loin, ne peut prouver ce qu’il dit, répond M. Pepin.

— C’est ce que ces messieurs ont fait, dit Gustave, car ils n’ont pu prouver leurs avancés.

— Ne soyez pas si sévère, jeune homme, dit M. Williams ; nous avons émis notre opinion, voilà tout, J’ai dit que vous alliez trop loin, parce que le protestant, loin de se faire passer pour un Dieu ou de s’asseoir sur son trône, prend toute sa doctrine dans la Bible, laissée par ce Dieu pour l’instruire et le guider, et il base sa foi sur les enseignements qu’il y trouve.

— Dites donc qu’il base sa foi, non sur les enseignements renfermés dans la Bible, mais sur l’interprétation qu’il en donne, c’est-à-dire sur sa propre volonté, à laquelle il obéit en tout, dit M. Pepin.

— C’est trop fort, dit M. Williams.

— Vous ne prouverez jamais cela, dirent plusieurs.

— Certes oui, et ma preuve se trouve dans les milliers de sectes protestantes qui existent. Écoutez bien et vous verrez que j’ai raison. L’un dit : Il est vrai que la Bible prouve que Jésus-Christ a établi une Église, à laquelle il a donné un chef et des pasteurs pour la maintenir et la guider ; mais moi, je ne reconnais pas cette Église, ou ce chef ou ces pasteurs, et pourquoi ? parce que ma volonté me dit que cela n’est pas nécessaire. Un autre dit : Il est vrai que presque tous ceux qui lisent la Bible reconnaissent la divinité de Jésus-Christ ; mais ma raison refuse de reconnaître un Dieu dans le Messie, et c’est à ma raison que j’obéis. Un troisième dit : Il est vrai que Jésus-Christ et ses apôtres ont pratiqué et enseigné la nécessité des bonnes œuvres pour obtenir le salut, mais ma volonté se révolte à cette pensée, et c’est à ma volonté, qui me dit que le divin Sauveur a tout expié pour moi, que j’obéirai. Un autre dit : Il est vrai que Jésus-Christ a jeûné, pratiqué la mortification, que les apôtres l’ont imité ; mais ma volonté repousse de pareilles pénitences, et c’est à elle que j’obéis. En un mot, il ne reconnaît d’autre autorité que la sienne pour le diriger. Au lieu de soumettre ma volonté à celle de Dieu, qu’il m’impose comme une loi écrite dans la Bible, dit-il, je soumettrai la volonté de Dieu et la Bible qui la renferme à ma raison et à ma libre interprétation, c’est-à-dire à ma volonté. C’est donc le protestant, messieurs, qui place sa volonté sur le trône de Dieu, puisqu’il n’accepte qu’elle seule.

— S’il fallait croire ce que vous venez de dire, dit M. Dumont, le protestant ne ferait aucune bonne action, soit dans sa manière de vivre, soit dans son commerce, dans sa famille ou ailleurs. Pourtant sa conduite en général peut être comparée favorablement à celle du catholique.

— N’essayez pas de détourner le sens de mes paroles ; au contraire je reconnais dans le protestant de très grandes qualités sous tout rapport ; mais d’où viennent-elles ? où les a-t-il puisées ? Écoutez bien. Elles viennent des enseignements de l’Église catholique qui, la première, a enseigné à aimer Dieu et le prochain ; a enseigné à pratiquer la charité, a exigé la justice et l’honnêteté dans les transactions, la protection de la vie et de la propriété, la foi conjugale, etc. ; c’est la seule Église qui existait et enseignait ces choses au temps de Luther, le père de la réforme. Le protestant, en suivant ces règles, appartient à l’âme de cette Église, à laquelle il doit toutes les bonnes qualités qui le distinguent.

— Et qui a instruit les nations du temps des Pepin et des Charlemagne ? dit Gustave. N’est-ce pas l’Église catholique ? En effet, que serait-il arrivé lors des invasions de ces barbares conduits par Attila et autres, au cinquième siècle et plus tard, si les précieux documents de l’histoire, des sciences et de la religion n’eussent été conservés dans les monastères par les moines et les prêtres de cette même Église que vous détestez et rejetez ? C’est pourtant à elle que vous et moi devons tout, la foi, l’histoire, les sciences.

— Il ne faut pas s’étonner, dit M. Pepin ; ce sont des protestants qui ont crucifié et mis à mort Jésus-Christ, à qui ils devaient tout, même la vie.

— Ce ne sont pas des protestants qui ont mis Jésus-Christ sur la croix, dit M. Williams ; vous n’ignorez pas que ce sont les Juifs qui l’ont crucifié.

— Je le sais, mais ce sont des Juifs protestants ; ils protestaient contre sa divinité, contre sa doctrine, et c’est pour cela qu’ils l’ont crucifié et mis à mort. Vous ne nierez pas cela. Mais il se fait tard, et, tout en vous remerciant de votre hospitalité, vous voudrez bien me permettre de me retirer.

— Oui, allons nous reposer, dirent M. Williams et M. Dumont ; nous serons heureux de reprendre ces discussions avec vous, ajoutèrent-ils ; faites-nous le plaisir de revenir souvent.

— Ce sera un bonheur pour moi, dit M. Pepin ; merci et bonsoir.

— Que pensez-vous du catholique ? demande George à son père, comme ils entraient chez eux.

— Je ne le pensais pas aussi instruit sur la Bible et l’histoire, répond M. Williams.