Gustave/25

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CHAPITRE XXV

Arrivée de Gustave à Saint-Louis. Entrevue avec M. Lewis. Départ pour Montréal.


Le lendemain, Gustave, monté sur un beau cheval, quittait le fort Laramée en compagnie de cinquante cavaliers bien équipés. Son père, qui se repentait déjà d’avoir donné son consentement, l’avait embrassé à plusieurs reprises et lui avait fait renouveler sa promesse.

— Comptez sur moi, lui avait dit Gustave, priez Dieu qu’il ne m’arrive aucun malheur, et que je trouve ma mère et ma sœur jouissant d’une bonne santé. Au revoir, cher père, ne nous oubliez pas.

Chaque journée le rapprochait de Saint-Louis de plus de soixante milles ; mais Gustave trouvait encore le temps trop long au gré de ses désirs.

Dans sa joie, il ne cessait d’égayer ses compagnons par les bons mots et les reparties qu’il savait toujours trouver à propos, se faisant ainsi autant d’amis que de compagnons de voyage.

Huit jours après le départ, il entrait dans le fort Leavenworth.

Il se rend aussitôt au bureau du commandant, qui le reçoit avec bonté.

— Ai-je l’honneur de m’adresser au commandant de ce fort ? demande-t-il en le saluant.

— Oui, jeune homme, répond le commandant ; que puis-je faire pour vous ?

— Voici des documents, monsieur, répond Gustave, qui m’ont été confiés par le colonel du fort Laramée pour vous les remettre directement. Veuillez en prendre connaissance, et dans une heure, je reviendrai en chercher le reçu.

— Très bien, dit le commandant en souriant ; vous paraissez connaître les affaires ; revenez dans une heure et tout sera prêt.

Gustave salue et se retire.

Puis, sortant du fort, il dirige ses pas vers la principale rue du village qui l’avoisine.

Cette rue conduisait à la rivière Missouri.

Je vais descendre cette rue, se dit-il ; qui sait, il y a peut être un bateau en partance en ce moment.

Cette pensée lui fait hâter le pas. En arrivant au quai, il aperçoit un vapeur en frais d’accoster.

— Quelle heureuse coïncidence, se dit-il joyeusement, c’est le vapeur « Lucy, » sur lequel nous sommes montés de Saint-Louis à Saint-Joseph ; je vais aller à bord.

Il était à peine sur le pont, que le capitaine le reconnaît et vient lui serrer la main.

— Allez-vous à Saint-Louis ? lui demande le capitaine.

— C’est mon plus grand désir, et j’aurais aimé à faire le voyage avec vous ; mais j’ai encore des affaires à régler ici. Quand partez-vous ?

— Pas avant deux heures, et si vous pouvez régler vos affaires durant ce temps, je serai bien aise de vous avoir pour remplacer le commis qui est malade. Je suis surchargé de travail ; si vous acceptez, je vous paierai un bon salaire.

— J’en suis très heureux, monsieur ; je vais tout de suite terminer mes affaires ; dans une heure je serai de retour.

Il retourne rapidement au fort et arrive tout essoufflé au bureau du commandant.

— Vous venez chercher votre reçu, je suppose, lui dit ce dernier en souriant. Tenez, le voici, ainsi que la somme de cent dollars que le colonel me charge de vous remettre comme honoraires. Avec ce montant vous pourrez passer gaiement votre séjour à Saint-Louis. Le colonel me dit aussi que vous devez retourner au fort Laramée à la fin de septembre. Soyez ici pour le 25, date du départ de la prochaine caravane pour ce fort. Puis, lui présentant plusieurs billets de banque, il ajoute : Voici vos cent piastres ; comptez-les.

— Merci, monsieur, dit Gustave, je ne puis accepter cet argent ; je ne suis pas en âge, et il appartient à mon père. Soyez assez bon de le lui faire parvenir.

— Mais comment allez-vous faire pour vous rendre à Saint-Louis ?

— Mon voyage est déjà assuré ; le capitaine du « Lucy » m’a demandé pour remplacer le commis qui est malade, et, tout en me rendant à Saint-Louis, je vais gagner de l’argent.

— Vous êtes un brave jeune homme, et vous faites bien de respecter ainsi votre père. Tirant alors de sa poche un billet de dix piastres, il ajoute : Prenez ce petit montant, il pourrait vous être utile.

— Pardon, monsieur, dit Gustave en rougissant ; je ne puis accepter.

— Voulez-vous me faire de la peine en refusant ? dit le commandant avec bonté ; ce n’est pas une charité que je vous offre, mais un petit cadeau ; allez-vous me refuser ce plaisir ?

— Alors ce serait de la mauvaise grâce que de ne pas accepter.

— Bon voyage, jeune homme, dit le commandant en lui serrant la main, et que Dieu vous bénisse.

— Merci, monsieur, dit Gustave avec émotion.

Il sort et, le cœur joyeux, se rend au vapeur qui partit une demi-heure plus tard.

Le trajet du fort Leavenworth à Saint-Louis se fait très rapidement, et notre héros, tout en accomplissant les commissions qui lui avaient été confiées, se disait sans cesse : Oui, dans quelques heures, je vais revoir ma mère et ma sœur. Quelle surprise pour elles !

Enfin le vapeur s’engage dans le Mississippi. Une demi-heure plus tard, il aperçoit la ville tant désirée.

Lorsque Gustave eut terminé son travail, le capitaine lui donna douze piastres en lui disant de venir le trouver s’il avait besoin de quelque chose. Gustave le remercie et se dirige vers la demeure de M. Lewis.

Il n’avait fait que quelques pas lorsqu’une pensée subite l’attriste.

— Ah ! se dit-il, dans ma joie, je n’ai pas eu l’idée que maman et ma sœur sont dans l’État du Vermont où demeure mon grand-père maternel. Qui sait ? Elles y sont depuis longtemps peut-être, puisque ma mère devait s’y rendre avec Alice… Je peux toujours aller voir mon bienfaiteur.

Une autre pensée vient ajouter à son trouble et il s’arrête.

— J’ai presque honte de me présenter devant cet homme si généreux, ce monsieur qui m’a témoigné tant d’intérêt, qui a été si bon pour moi. Que va-t-il dire de mon père et de sa conduite déloyale ? et que pourrai-je répondre ? Mieux vaudrait ne pas le voir… Mais… enfin je n’ai pas à rougir de mes démarches… ma mère doit lui avoir tout expliqué. Oui, je vais me rendre à son bureau ; il ne peut, après tout, penser mal de moi, et si ma mère et ma sœur ne sont pas en cette ville, il ne me refusera pas les renseignements nécessaires pour les trouver.

Il se dirige vers le bureau de M. Lewis qui, en l’apercevant, s’empresse de venir au-devant de lui et de lui serrer la main :

— Je suis heureux de vous voir, mon cher Gustave, lui dit-il. Comment est votre père ? Je suppose qu’il est avec vous ?

— Non, monsieur, dit Gustave en rougissant, je l’ai laissé au… Mais il se tait tout à coup en se rappelant la promesse faite à son père.

— Vous l’avez laissé où, dites-vous ?

— Ne me le demandez pas, je vous prie ; je lui ai promis de ne pas le laisser savoir.

— Pourquoi donc ? Pour quelle raison veut-il cacher sa résidence… ?

— Je ne puis le dire, dit Gustave en hésitant.

— Je comprends, et je respecte votre décision à remplir votre promesse, mon cher Gustave, dit M. Lewis avec bonté. Je regrette cependant cette détermination de votre père, qui doit vous causer beaucoup de peine, et il vaudrait mieux ne pas le faire connaître pour le moment à votre bonne mère et à votre sœur.

— Sont-elles en cette ville, monsieur ?

— Sans doute. Votre mère demeure avec nous, et Alice est avec ma fille au couvent.

— Et comment sont-elles ? Comment est madame Lewis, et votre charmante fille, mademoiselle Clara ? Pardonnez-moi, monsieur, si je ne vous l’ai pas demandé plus vite… J’oubliais…

— Ne parlez pas de votre oubli ; vous n’avez pas manqué ; c’est moi qui, en vous posant ces questions au sujet de votre père, ne vous ai pas donné le temps de penser à elles. Madame Lewis jouit d’une assez bonne santé, ainsi que votre mère ; cependant le chagrin de cette séparation se lit sur sa figure pâle et amaigrie depuis votre départ. Votre sœur Alice pleure souvent lorsque, durant ses heures de congé, elle vient nous voir. Ce qui les ranime quelque peu, c’est la pensée de vous voir revenir avec votre père. Elles me disaient, hier encore, qu’elles espéraient vous voir tous les deux au commencement de septembre.

— Que vont-elles dire ou penser de me voir sans mon père ? dit Gustave avec angoisse.

— La première question qu’elles vont vous poser en vous voyant, sera de savoir où est votre père. Qu’allez-vous répondre ?

— Que je ne puis le dire..

— Alors il vaut mieux que vous n’alliez pas les voir pour le moment. Croyez-moi, cette détermination de votre père de ne pas leur laisser savoir où il est, leur causerait une peine trop cruelle. Mieux vaut pour elles que vous retourniez tout de suite auprès de votre père pour le prier de revenir sur cette décision qui ne peut être de longue durée. Je suis certain même qu’il pleure votre absence, qu’il a grande hâte de vous revoir. Ainsi, il ne sera pas difficile pour vous de le ramener à votre mère et à votre sœur.

— Je vais suivre votre avis, monsieur, dit Gustave d’une voix tremblante ; mais vous ne savez quelle peine cruelle j’éprouve de laisser cette ville sans voir ma mère et ma sœur.

— Je comprends votre peine, brave jeune homme, dit M. Lewis avec émotion ; mais il faut être fort, et votre joie de les revoir n’en sera que plus grande lorsque vous aurez votre père avec vous.

— En effet, monsieur, j’ai promis à ma mère de lui ramener mon père, et elle en se douterait qu’il ne veut plus revenir, si je ne puis lui dire où il est. Je vais retourner au fort Leavenworth et de là je prendrai la première caravane en route pour… Et pour la deuxième fois, il fut sur le point de laisser échapper son secret.

— Ce sera beaucoup mieux, dit M. Lewis. En partant dès aujourd’eui, nous aurons tous plus tôt le plaisir de vous voir au milieu de nous ; et vous aurez rempli votre promesse. Mais, venez avec moi à l’hôtel ; après le dîner, j’irai vous conduire à bord.

Quelques minutes plus tard, Gustave, assis a côté de M. Lewis, auprès d’une table couverte des mets les plus succulents, répondait aux mille questions que lui adressait son bienfaiteur.

On se levait de table, lorsque le premier commis de M. Lewis vint le chercher pour une affaire très importante.

— Je suis forcé de vous quitter à l’instant, dit M. Lewis en s’adressant à Gustave ; j’aurais aimé vous voir bien installé à bord du vapeur, mais je vais vous donner de l’argent pour le voyage, et il tira son porte-monnaie.

— Excusez-moi, monsieur, dit Gustave, les paupières humides ; j’ai l’argent qu’il me faut pour faire mon voyage.

— En êtes-vous bien certain ?

— Oui, monsieur.

— Alors je vous souhaite un bon voyage et surtout un prompt retour avec votre père. Lorsque vous serez arrivé, comptez sur moi : je n’ai pas oublié ma promesse à votre égard.

— Et moi votre bonté, noble bienfaiteur. Je…

— Assez, mon cher Gustave, dit M. Lewis, en lui serrant les deux mains, et il ajoute avec émotion : Au revoir, à bientôt.

— Comptez sur moi ; ne dites pas à ma mère et à…

— Ne craignez rien ; elles sauront tout lorsque vous serez de retour.

Puis, M. Lewis serra de nouveau la main de notre héros, et ils se séparèrent.

Gustave prend aussitôt la direction de la levée. Chemin faisant, il passe près du bureau de poste. Il y entre et demande s’il y a des lettres à son adresse.

Le commis lui en remet une qu’il s’empresse d’ouvrir.

— Une lettre de Montréal, dit-il joyeusement, et datée de la semaine dernière. Mais à peine a-t-il lu quelques lignes qu’une pâleur mortelle lui couvre la figure.

— Ma bonne grand’mère très malade, dit-il, et elle craint de mourir avant de me voir ; elle me supplie de ne pas oublier ma promesse ; et, en effet, n’ai-je pas promis d’aller voir mes bons vieux parents le 6 août prochain, c’est-à-dire dans quinze jours ? Que faire ?… Ne dois-je pas plutôt me rendre au fort Leavenworth pour aller joindre mon père ?

Une pensée subite le fait pâlir de nouveau.

— Et si ma bonne grand’mère mourait. Mon Dieu ! mon Dieu ! que faire ?

Aussitôt il entend comme une voix qui lui dit : « Va à Montréal, c’est là que tu dois aller : tes vieux parents t’attendent. »

Gustave, troublé, reprend sa marche vers la rivière, sans trop savoir ce qu’il allait faire. Ne sachant que décider, il a recours à la prière et demande à Dieu de l’éclairer.

Et cette même voix lui répond :

« Tu dois aller voir tes parents à Montréal. »

Qu’est-ce que cela veut dire ? pense-t-il, cependant… Ah ! j’oubliais : le commandant du fort Leavenworth m’a dit que la première caravane pour le fort Laramée ne partait que le 25 septembre, que vais-je faire d’ici à cette date ?… Encore deux mois à attendre… deux mois que je pensais passer auprès de ma mère et de ma sœur, et me voilà seul… seul dans cette ville. Je pourrais bien retourner auprès de M. Lewis… mais non… Mon Dieu, mon Dieu, que faire ?

Et toujours cette même voix lui dit :

« Va à Montréal voir tes vieux parents. »

Absorbé par ces pensées pénibles, il s’était arrêté en face d’un vapeur en train départir pour Cincinnati.

Instinctivement il monte à bord.

À peine a-t-il mis le pied dans l’escalier conduisant à la cabine des passagers, qu’une pensée le saisit et le fait reculer.

— Que vais-je faire ? se dit-il, je n’y pense pas. Je n’ai pas l’argent nécessaire pour le voyage jusqu’à Montréal, et une fois rendu à Cincinnati il ne me restera pas un sou. Non, je vais suivre ma première résolution, je vais retourner au vapeur « Lucy » pour me Tendre au fort Leavenworth, et puis, là… s’il me faut attendre… eh bien ! à la grâce de Dieu.

Il s’apprête à débarquer, mais aussitôt cette voix mystérieuse l’arrête :

« C’est sur ce vapeur que tu dois rester. Ta grand’mère t’attend. »

Il hésite… les câbles se détachent, le vapeur tourne sur lui-même ; alors il se rend au bureau et demande le coût du passage.

— Douze piastres, répond le commis.

Il tire cette somme, et la donne ; mais le commis lui demande s’il ne pouvait lui aider à faire l’entrée de la quantité et la qualité des marchandises à bord.

— Avec grand plaisir, répond Gustave ; veuillez me montrer tout de suite ce que j’ai à faire.

— Attendez après le souper, dit le commis en souriant ; reprenez votre argent, et venez avec moi, je vais vous donner une cabine pour y déposer vos effets.

Il entre dans sa cabine et se jette à genoux.

— Oui, mon Dieu, dit-il dans sa prière, vous voulez que j’aille voir mes vieux parents, ces bons vieillards qui m’ont élevé en m’apprenant à vous aimer et à vous servir. Veuillez me protéger pendant ce voyage.

L’homme ne sait jamais ce qui l’attend le lendemain, se disait-il un peu plus tard. Ce matin, j’entrais dans cette ville, le cœur léger et joyeux, pensant bien embrasser ma mère et ma sœur, et voilà que je vais m’en éloigner plus que j’en étais au fort Laramée.

L’homme propose, la fortune semble lui sourire, ses rêves d’ambition sont sur le point de se réaliser ; ses affaires prospèrent, mais voilà des événements imprévus qui déconcertent ses projets, ou les revers viennent tout briser.

Rendu à Cincinnati, le commis lui remet la somme de huit dollars. Après l’avoir remercié, Gustave débarque et se rend à la gare.

Un train devait partir sous peu pour Cleveland, ville située sur les bords du lac Érié. Il achète son billet et bientôt la locomotive fuit à travers l’État de l’Ohio et le dépose à Cleveland le lendemain matin de très bonne heure.

Il débarque et, après avoir demandé la direction des quais, il s’y dirige.

Tout en marchant, il compte l’argent qui lui reste.

— J’ai encore vingt dollars, se dit-il, je crois en avoir assez pour me rendre à Montréal ; cependant j’ai encore près de neuf cents milles à faire.

Le son d’une cloche se fait entendre. Ah ! ajoute-t-il, cette cloche doit appeler les fidèles à la messe, je vais m’y rendre. Il hâte le pas et arrive à une charmante petite église et entre au moment où le prêtre commençait la messe.

Il s’agenouille et prie avec ferveur.

Mais laissons-le dans sa prière et revenons à M. Dumont, que nous avons quitté au fort Laramée.