Gustave/24

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CHAPITRE XXIV

départ du lac salé. arrêt au fort laramée. maladie de gustave.


Le gouverneur, accompagné d’une forte garde, venait de faire son entrée dans la ville, et avait pris possession de son bureau. Son premier soin fut de remettre en liberté tous les prisonniers faits par les mormons, lors de leurs excursions de l’automne précédent.

Une fois libres, ces prisonniers, parmi lesquels il y avait des Canadiens, se dispersèrent dans la ville pour acheter des provisions. Grande fut leur joie lorsqu’ils rencontrèrent M. Dumont et Gustave ; ils leur adressaient mille questions sur le Canada, le clocher du village, le père, la mère, le frère, la sœur.

— Oui, disaient-ils, nous allons retourner dans notre beau pays : là, nous les reverrons tous.

Deux jours après, le gouverneur lança une proclamation, avertissant ceux qui voulaient quitter le territoire de venir inscrire leurs noms à son bureau, leur donnant l’assurance de la protection du gouvernement pendant leur voyage de retour.

M. Dumont et son fils furent des premiers à s’y rendre ; les prisonniers en firent autant ainsi qu’un grand nombre de mécontents, et bientôt toute la vallée à l’est de la ville se couvrait de wagons, de tentes, de chevaux et de bœufs, et au delà d’un millier de personnes s’organisaient et se formaient en caravanes pour le long voyage.

Les prisonniers, ayant reçu des chevaux et des provisions du gouverneur, décidèrent de partir immédiatement et choisirent M. Dumont pour leur capitaine.

Gustave était au comble de la joie.

— Bientôt, se disait-il, je vais revoir ma mère, ma sœur, et mes bons vieux parents de Montréal. Quel bonheur pour moi ! Merci, mon Dieu, de cette faveur.

Mais s’il était heureux, il n’en était pas ainsi de George et Arthur, qui auraient voulu suivre leur ami dans sa nouvelle pérégrination.

— Cher ami, dit George avec émotion, vous allez donc nous quitter ; une grande distance va bientôt nous séparer. Et, qui sait ? nous ne nous reverrons peut-être jamais.

— Ne parlez pas ainsi, dit Gustave ; votre père ne me paraît pas décidé à rester ici, et nous pourrons nous revoir. Que je serais heureux si vous veniez avec nous !

— Mais, où nous retrouverons-nous ? Où serez-vous ? Notre père n’attend qu’une occasion favorable pour vendre sa propriété, et alors nous quitterons cette ville pour suivre le même chemin.

— Oui, ajoute Arthur, nous la quitterons au plus vite cette sainte ville. La seule chose que nous craignons, c’est de ne pouvoir vous retrouver, vous que nous aimons comme un frère.

— Je le sais, chers amis, dit Gustave ému, et la pensée de me séparer de vous me cause beaucoup de peine. Promettez-moi de m’écrire, je vous tiendrai au courant de tout, et vous pourrez me revoir à Saint-Louis ou à Montréal ; je serai dans l’une ou l’autre de ces villes.

M. Dumont avait donné le signal du départ, et notre caravane, composée de trois cents hommes à cheval, s’était mise en route.

Elle était déjà à perte de vue, et Gustave serrait encore la main de ses amis.

— Adieu donc, cher ami, dirent George et Arthur avec émotion.

— Non, pas adieu, mais au revoir, dit Gustave en leur faisant un signe de la main ; et il piqua son cheval pour rejoindre la caravane.

Tristes et pensifs, George et Arthur reprirent le chemin de la ville, bien décidés à faire tout en leur pouvoir pour suivre bientôt le même chemin.

Gustave rejoint la caravane au pied de la première montagne. En arrivant au sommet, une pensée le saisit et, tirant son pistolet, il en décharge tous les coups. L’écho de ces coups répétés attire l’attention de son père, qui lui demande en souriant :

— Pourquoi as-tu tiré ainsi ?

— Vous vous souvenez, mon père, que l’automne dernier, le capitaine fit tirer toutes les carabines des gens de la caravane en signe de la joie qu’ils éprouvaient d’entrer dans la nouvelle Jérusalem. Eh bien ! moi, j’en fais autant en signe de la joie que j’éprouve d’en sortir.

— Une bonne idée, dit M. Dumont, et si nos munitions n’étaient pas aussi rares, nous ferions de même.

Notre caravane faisait de rapides progrès ; le soir elle campait à la rivière de l’Ours (Bear River).

— C’est ici, se dit Gustave, que, voulant sauver Arthur, j’ai failli périr moi-même.

Un nuage de tristesse passe sur sa figure ; il voudrait avoir ses deux amis avec lui. Il entendait son père raconter cet événement et, voulant fuir les regards, il entra dans sa tente. Le lendemain, en passant au ravin où il avait si bien donné la consigne, il entendait les éclats de rire de son père et de ceux qui l’écoutaient raconter comment son fils s’y était pris pour pénétrer dans le camp des mormons.

À Devil’s Gate, il voit son père montrer l’endroit où notre héros avait accroché le câble, et comment les sauvages avaient fait la pirouette.

Toujours humble, il aurait voulu être invisible, et ce fut avec joie qu’il apprit la décision de son père de suivre la route de la rive sud de la rivière Platte.

— Là, du moins, se dit-il, les souvenirs du dernier voyage s’effaceront, et tout sera nouveau pour moi.

Quoique notre caravane avançât rapidement, faisant en moyenne cinquante milles par jour, Gustave trouvait qu’elle n’allait pas assez vite. Dans l’élan de son ardeur, il comptait les jours, les heures et les minutes qui le séparaient encore de Saint-Louis.

— Dans trois semaines, se disait-il, je vais revoir ma mère et ma sœur. Oh ! quel bonheur ! et il ajoutait : Faites, mon Dieu, que ce voyage s’accomplisse sans accident pour aucun de nous.

Dix jours après le départ, ils entraient dans le fort Laramée, à mi-chemin entre la ville du Lac-Salé et Omaha.

Rien de fâcheux ne s’était passé durant le trajet ; d’ailleurs, les sauvages n’auraient pas osé attaquer une caravane de trois cents hommes à cheval et bien armés.

Un arrêt de deux jours dans ce fort fut jugé nécessaire pour renouveler les provisions et laisser reposer les chevaux.

M. Dumont, ayant été prié par le colonel, commandant de ce fort, de surveiller la construction de plusieurs casernes et entrepôts déjà commencés, moyennant un fort salaire, s’empressa d’accepter. Cette décision fut comme un coup de foudre pour Gustave.

Il va trouver son père, et lui dit, les larmes aux yeux :

— Continuons donc notre route, je vous en prie.

— Non, répond M. Dumont d’un ton impératif ; j’ai une bonne occasion de faire de l’argent ici pendant quelques mois, et je vais en profiter.

— Mais, cher père, maman et ma sœur nous…

— Ne me parle pas de ta mère, dit M. Dumont en l’interrompant ; je ne lui pardonnerai jamais de m’avoir laissé partir sans m’accompagner.

— Ah ! je vous en prie…

Mais M. Dumont s’éloigna rapidement pour ne pas l’entendre.

Cet arrêt fit une telle impression sur Gustave, qu’il tomba malade et dut garder le lit pendant plusieurs semaines.

M. Dumont, inquiet, ne le quittait pas, sauf lorsque ses hommes réclamaient ses ordres. Durant ces absences, notre jeune homme donnait libre cours à ses pensées et les larmes venaient alors inonder son oreiller.

— Dans trois mois, se répétait-il souvent, j’aurai vingt ans, et j’ai promis d’aller voir mes bons vieux parents à Montréal. Comment remplir ma promesse ? me voici cloué sur mon lit par la maladie ; Dieu seul sait quand je serai en état de me lever, et lorsque je serai mieux, mon père ne voudra peut-être pas partir d’ici.

Une autre fois, il se disait :

— Je veux cependant tenir ma promesse, si Dieu me conserve la vie. Je n’ai pas vu ma mère et ma sœur depuis un an. Comment sont-elles en ce moment ? Qu’il est donc triste de vivre ainsi éloignés les uns des autres ! Comme tout serait facile à arranger si mon père le voulait ; nous irions tous deux à Saint-Louis d’abord voir maman et ma sœur, puis tous ensemble nous irions à Montréal. Quelle joie pour ces bons vieillards ! Quel bonheur pour ma mère et ma sœur ! Quelle grande faveur pour moi ! Mais, non, je n’ose y penser, Dieu me rendrait trop heureux.

Ces pensées, trop fortes pour son état, l’affaiblirent à un tel point, qu’une fièvre violente s’empara de lui et il fut comme frappé de délire.

M. Dumont, effrayé, court chez le médecin du régiment, et revient en toute hâte avec lui.

Ils entrent et entendent Gustave dire d’une voix faible :

— Ah ! mon Dieu, permettez donc que mon père, si bon d’ailleurs, revienne à vous et à la sainte Église qu’il a abandonnée. Veuillez qu’il retourne à son épouse, ma mère, laissée sans appui. Hâtez, je vous prie, le jour de notre réunion.

Et il se tut, comme épuisé ; un silence profond suivit cette prière. M. Dumont pleurait ; le médecin même était ému.

— Que pensez-vous de la maladie ? demande M. Dumont avec anxiété.

— Votre fils est bien faible ; j’espère cependant pouvoir le sauver. Voici des remèdes que vous lui donnerez d’heure en heure, sans y manquer.

— Oui, monsieur ; faites tout ce que vous pourrez pour le rétablir.

Le médecin revint le lendemain.

— Comment le trouvez-vous ce matin ? se hâte de demander M. Dumont.

— Il me paraît un peu mieux, cependant je crains une rechute. Ne le quittez pas un seul instant, car s’il se réveillait sans vous voir, il pourrait arriver un malheur.

— Ne craignez rien sous ce rapport, dit M. Dumont, pâle comme la mort. Cet enfant est pour moi ce qu’il y a de plus cher au monde ; et je ne puis penser qu’il peut m’être enlevé.

— Évitez de le contrarier ou de lui faire de la peine, dit le médecin en regardant fixement M. Dumont ; avec du soin, j’espère qu’il sera rétabli dans quelques jours.

M. Dumont avait compris le regard du médecin, et il baissa la vue.

La fièvre ne quitta pas Gustave pendant plusieurs jours. Son père se tenait constamment à côté de son lit, sans prendre de repos ni jour ni nuit.

Cette maladie de son fils faisait une vive impression sur lui et, malgré les assurances du médecin, il craignait de perdre cet enfant qu’il aimait plus que lui-même ; il tremblait à la pensée qu’il pourrait lui être enlevé.

— Oui, se disait-il, si Dieu le ramène à la santé, je ferai tout ce que je pourrai pour lui faire plaisir.

Un matin, Gustave, ayant dormi profondément toute la nuit précédente, se réveille beaucoup mieux.

Sa première pensée est pour son père ; il se tourne de son côté, et voit qu’il est pâle, que ses yeux trahissent la fatigue et les pleurs.

— Comme vous êtes pâle ! lui dit-il, et je vois vos yeux remplis de larmes.

— Non, cher enfant, dit M. Dumont ; mais comment es-tu ce matin ?

— Beaucoup mieux, cher père ; je suis encore faible, il est vrai ; mais j’espère qu’un bon déjeuner va ranimer mes forces.

— Dieu soit loué ! s’écrie M. Dumont tout joyeux en embrassant son fils ; que je suis heureux de te voir ainsi !

Deux jours plus tard, Gustave suivait son père à ses chantiers. Ce dernier ne savait que faire pour l’égayer et le distraire.

Gustave lui en témoigna sa reconnaissance en reprenant sa gaieté habituelle et en cherchant tous les moyens pour aller au-devant de ses désirs.

Un jour, le colonel le fait venir et lui dit :

— J’ai entendu parler de vous, jeune homme, et je sais que vous avez un grand désir d’aller voir votre mère à Saint-Louis.

Gustave, surpris, n’ose lever la vue, et une vive rougeur lui couvre la figure.

— Je ne veux point vous faire de peine, reprend le colonel ; vous êtes un brave jeune homme ; j’ai connu votre histoire par les gens qui sont revenus avec vous de la ville du Lac-Salé.

— Nous n’en n’avons parlé à personne, dit Gustave en hésitant.

— Je le sais, mais vos conversations ont été entendues. Laissons cela pour le moment ; aimeriez-vous aller voir votre mère ?

— Ce serait mon plus grand bonheur.

— Alors, vous pouvez compter sur moi, l’occasion ne tardera pas à venir.

Deux heures plus tard, le colonel se rendit aux chantiers de M. Dumont et eut une longue conversation avec lui. Ce dernier consentit enfin à laisser partir Gustave.

— Bien, dit le colonel, j’ai des documents à faire parvenir au commandant du fort Leavenworth, et comme je ne pourrais laisser partir aucun de mes officiers, je vais confier cette mission à votre fils.

Le lendemain, il fait venir Gustave à son bureau et lui dit :

— Je vais vous confier une mission ; il s’agit de documents importants que je vais vous donner pour remettre au commandant du fort Leavenworth. Ce fort va vous rapprocher de Saint-Louis d’au delà de cinq cents milles, et, comme ce fort se trouve sur la rivière Missouri, vous pourrez, après avoir rempli votre mission et reçu votre honoraire, prendre passage à bord d’un vapeur pour vous rendre à cette ville. D’ici au fort Leavenworth, une compagnie de cavalerie va vous escorter. Acceptez-vous ?

— Je serais trop heureux d’accepter votre offre, monsieur, mais il faut que j’obtienne le consentement de mon père.

— Votre père a déjà donné son consentement ; il craint cependant qu’en vous laissant partir, vous ne reveniez pas.

— Quand voulez-vous que je parte ?

— Dès demain, mon ami ; mais voici votre père qui vient, il va vous parler lui-même. Monsieur, ajoute-t-il en s’adressant à M. Dumont, votre fils a accepté ma proposition et doit partir demain ; vous voudrez bien faire préparer son linge ; le reste me regarde.

— Et reviendras-tu ? dit M. Dumont en s’adressant à Gustave.

— Pensez-vous que je pourrais vous abandonner, mon père ? répond Gustave avec émotion. Mais vous voudrez bien, j’espère, me permettre d’aller à Saint-Louis pour voir maman et ma sœur.

— Je te le permettrai, mais à une condition.

— Quelle est votre condition ? demande Gustave en pâlissant.

— Que tu ne leur dises pas où je suis.

— Pourquoi donc, cher père ?

— Je… je… Mais quand seras-tu de retour ?

— Je reviendrai à la fin de septembre, répond Gustave, en essuyant une larme.

— Et tu me promets de ne pas faire savoir où je suis ?

— Je vous obéirai, mon père, coûte que coûte. Mais quelle peine vous allez causer à maman et à ma sœur ! Je vous en prie, revenez donc sur votre résolution ; donnez-leur donc un peu d’espoir.

— Encore une fois, ne… mais assez, et il ajoute en s’adressant au colonel d’une voix qu’il essayait de rendre ferme : Vous avez entendu la promesse que mon fils vient de faire ; je peux compter sur lui, il ne m’a jamais trompé.

— Ainsi, c’est conclu, dit le colonel.

— Oui, monsieur, répond M. Dumont en s’éloignant rapidement.

Gustave le vit essuyer une larme pendant qu’il s’éloignait ; cette vue le remplit des meilleures espérances. Oui, se dit-il, papa reviendra bientôt sur sa décision.