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Gustave III et la Cour de France/06

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Gustave III et la Cour de France
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 59 (p. 346-385).
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GUSTAVE III
ET
LA COUR DE FRANCE

VI.
MARIE-ANTOINETTE ET LES SUEDOIS A VERSAILLES. — SECOND VOYAGE DU ROI DE SUEDE A PARIS.

Gustave III n’avait réussi ni à retenir auprès de lui la jeune noblesse de son royaume ni à rompre le charme qui l’attirait encore lui-même vers la cour de France [1]. Ceux d’entre les jeunes nobles suédois qui ambitionnait sa faveur en cherchant fortune croyaient avec raison que le plus sûr moyen pour arriver à lui plaire était d’avoir passé quelques années à Paris et à Versailles. Précisément un attrait nouveau les y appelait : c’était le gracieux et profitable accueil que leur faisait la jeune reine de France, l’aimable Marie-Antoinette.

La présence d’un grand nombre de brillans étrangers, admis sous le règne de Louis XVI dans l’intimité de la cour, grâce à des présentations que l’étiquette rendait peut-être plus faciles que pour nos Français eux-mêmes, a été un des griefs que la médisance a le plus malignement exploités contre la reine. Alors qu’on la voyait courir au Bois avec le prince de Ligne et le comte d’Esterhazy danser une écossaise avec le jeune lord Strathavon, ou converser au bal de l’Opéra avec Stedingk et Fersen, avec Dillon, avec le prince George de Darmstadt ou le duc de Dorset, la jalousie s’emparait de ces noms et les livrait aux soupçons calomnieux. La moindre accusation était d’être restée Autrichienne. Les conseils de sa mère, auxquels elle accordait beaucoup de respectueuse déférence, ne contribuaient pas à la préserver de ce danger. Il suffit d’avoir parcouru la précieuse correspondance publiée il y a quelques mois à Vienne par M. d’Arneth pour se rappeler ces paroles de Marie-Thérèse à sa fille, si souvent répétées : « Faites accueil aux Allemands, — restez bonne Allemande, — ne vous laissez pas aller à la légèreté française. — Voyez plus souvent Mercy ; ne craignez pas les qu’en dira-t-on. » Le retour incessant de tels avis prouve que Marie-Antoinette ne les écoutait pas toujours, et il est juste de lui en savoir gré ; mais il est peu vraisemblable qu’elle ait prodigué volontiers dans ses lettres, comme il semblerait d’après certaines correspondances qui lui sont attribuées, ces expressions contraires : « Je suis toute Française, — Française avant d’être Allemande, — Française jusqu’aux ongles. » Parée des naïfs attraits d’une sincère nature germanique, Marie-Antoinette ne semble pas avoir échangé ces dons, qui lui suffisaient pour plaire, contre les charmes différens de notre caractère national ; l’union constante des deux cours de France et d’Autriche lui a paru la condition de leur salut, et elle n’a jamais fait difficulté d’admettre un grand nombre d’étrangers dans l’intimité de Versailles. Lui prêter un sentiment libéral, ardent, exclusif, de nationalité française, serait une de ces fausses vues qu’ont autorisées de récentes publications, suscitées par la généreuse réaction de notre temps en faveur de sa mémoire.

Ceci m’amène, que je le veuille ou non, à dire quelle distinction doit être faite entre divers recueils de lettres de Marie-Antoinette. Deux éditeurs zélés, M. le comte d’Hunolstein et M. Feuillet de Conches, ont récemment fait paraître chez nous, d’après des papiers en leur possession, une suite de lettres attribuées à la reine, mais non sans éveiller de sérieux doutes d’authenticité. Appelé à me servir de ces documens, j’ai eu le devoir de les examiner à mon tour. Or le volume de M. d’Arneth, composé de pièces tirées de la bibliothèque privée de l’empereur d’Autriche, rendait ici l’œuvre de la critique prompte et facile, grâce à un caractère d’incontestable autorité reconnu de tous [2], et la comparaison lumineuse dont il a donné les élémens montre avec la clarté de l’évidence que les lettres de Marie-Antoinette à sa mère et à ses sœurs contenues dans les deux recueils français (excepté celle du 14 juin, 1777, donnée par M. d’Arneth et par M. Feuillet de Conches) ne peuvent être employées comme documens historiques. Voici, dans le résumé le plus concis, les principales preuves.

Nulle correspondance ne présente une plus parfaite identité de manière et de ton littéraire ou moral que celle du recueil allemand. On en peut dire autant des lettres de Marie-Antoinette à sa mère et à ses sœurs que donnent les deux publications françaises. C’est une seule et même main qui a écrit la série de Vienne ; c’est à une seule et même plume, ou du moins à un seul et même système qu’on doit la double série publiée à Paris. Cependant pour quiconque fera l’une des deux lectures en regard ou à peu de distance de l’autre, il ressortira qu’il n’y a entre les deux ensembles nul rapport réel et constant, nulle parité de ton littéraire ou moral, nul point de repère commun, nulle concordance, bien que toutes ces lettres, celles de Vienne et celles de Paris, attribuées à la même personne, soient datées des mêmes années. — Les lettres publiées à Paris ne nous apprennent aucun fait nouveau : vous reconnaissez les anecdotes dont se composent les mémoires de Soulavie et de Mme Campan. Si cependant vous lisez le volume publié à Vienne, vous êtes transporté tout à coup au milieu d’un monde de faits que vous ignoriez naguère. — Quant à la forme, les lettres publiées à Paris offrent volontiers des anecdotes ou des récits. En général, chacune traite d’un sujet particulier : il y en a une sur la vie à Compiègne, une sur le mariage du comte de Provence, une sur une prise de voile à Saint-Cyr, une sur Mme Elisabeth. Les récits amènent des portraits avec des plaisanteries, du bel esprit et des mots heureux. Voici la comtesse d’Artois, « toute petite de taille, avenante de figure et fraîche comme une rose, avec un nez qui n’en finit pas. » Le comte d’Artois, « toujours monté en gaîté et qui a un mot sur tout, est léger comme un page et s’inquiète peu de la grammaire ni de quoi que ce soit. » Monsieur est « un homme qui se livre peu et se tient dans sa cravate ;… il glisse sur ses pointes. » Dans la publication de M. d’Arneth au contraire, Marie-Antoinette procède toujours par courts paragraphes répondant à chacun des articles, touchés par sa mère : point de développemens en général, point de récits, très peu d’anecdotes, surtout point de portraits ni de badinage ; c’est qu’apparemment Marie-Thérèse ne demande cas à sa fille de jolis billets, tournés à la française : ce sont ici lettres intimes, traitant d’affaires ou d’intérêts de famille. Les lettres publiées à Paris nous offrent une Marie-Antoinette très désireuse de paraître infiniment spirituelle, et qui sollicite, pour le succès de ces petites pièces écrites avec art, une place dans notre littérature épistolaire. Cela n’est pourtant pas d’accord avec ces lignes de Marie-Thérèse : « Vous perdrez tous vos soins si vous prenez la plume ; ni le caractère ni la diction ne préviendront pour vous. » Cela n’est pas d’accord non plus avec l’impression générale qu’on reçoit des lettres publiées à Vienne, Ici vous ne trouverez rien, à vrai dire, de ce qu’on appelle le charme littéraire, mais vous ferez en revanche de précieuses découvertes morales.

En face de la vie réelle, la vraie Marie-Antoinette a l’expression forte et grave. Elle sent vivement et elle écrit de même, soit qu’elle rende sa profonde et inébranlable affection envers sa mère où ses propres sentimens maternels, soit que sa généreuse fierté répugne à faire un pas vers Mme Du Barry, et que, contrariée sur ce point par l’impératrice, elle aille jusqu’à la colère méprisante à l’égard de « la sotte et impertinente créature, » soit qu’une haine instinctive l’anime, bien avant l’affaire du collier, contre le cardinal de Rohan, soit enfin qu’elle saisisse et montre ce qu’elle aperçoit de redoutable dans les dispositions ou la conduite de ceux qui l’environnent. Une surprenante clairvoyance lui tient lieu alors des dramatiques pressentimens qu’ailleurs on lui prête. Non, ce n’est pas la même plume qui, peu de temps après les trop spirituels portraits de Monsieur, du comte d’Artois et des belles-sœurs, a écrit ces lignes sanglantes (page 149 de la correspondance de Vienne) sur « la marche souterraine et quelquefois très basse du comte de Provence, » puis ce cruel aveu : « Je suis convaincue que, si j’avais à choisir un mari entre les trois frères, je préférerais encore celui que le ciel m’a donné. » Voilà de durs mots assénés, qui révèlent un vif instinct de dignité soutenu par une franche nature. La personne qui se déclare ainsi, jusqu’à reconnaître et avouer ses tristes blessures, a pris la vie au sérieux, quelles que soient certaines apparences, et ne cherche à tromper ni soi-même ni les autres en s’abaissant aux faux-semblans ou au bel esprit. Ici respire la vérité morale ; ici nous avons, pour objet de nos sympathiques hommages et déjà de notre pitié, un vrai cœur, une vraie chair, un vrai sang.

Telle est la femme ; voici la reine. À la date du 11 mai 1774, au lendemain de la mort de Louis XV, le recuel de M. d’Hunolstein a une lettre où Marie-Antoinette écrirait à sa mère : « Nous avions beau nous attendre à l’événement, devenu inévitable ; le premier moment a été atterrant, et nous n’avions pas plus l’un que l’autre de parole. Quelque chose me serrait à la gorge comme un étau.„ J’ai des momens de frisson ; j’ai comme peur, et le roi me disait tout à l’heure qu’il était comme un homme tombé d’un clocher. » En d’autres endroits du même recueil, Marie-Antoinette a des paroles de regret pour le silence et pour la retraite ; elle déplore « la destinée cruelle des filles du trône ; » elle a « des instans de noir qu’elle a peine à secouer ; » elle voudrait « se laisser aller et s’écouter vivre. » De telles mièvreries ont-elles été le langage de la fille de Marie-Thérèse ? Ouvrez le volume de M. d’Arneth : voici comment, dans la lettre bien authentique du 14 mai, la nouvelle reine de France parle à sa mère : « Quoique Dieu m’a fait naître dans le rang que j’occupe aujourd’hui, je ne puis m’empêcher d’admirer l’arrangement de la Providence, qui m’a choisie, moi la dernière de vos enfans, pour le plus beau royaume de l’Europe. Je sens plus que jamais ce que je dois à la tendresse de mon auguste mère, qui s’est donné tant de soin et de travail pour me procurer un bel établissement. Je n’ai jamais tant désiré de pouvoir me mettre à ses pieds, l’embrasser, lui montrer mon âme tout entière, et lui faire voir comme elle est pénétrée de respect, de tendresse et de reconnaissance. » La main vraiment royale qui a écrit ces fières lignes est-elle la même qui a tracé les précédentes ? Toute la question est là.

À côté des discordances littéraires et morales, veut-on des contradictions de faits ? Ce nouveau genre de preuves abonde. — Alors que, dans le recueil de M. d’Arneth, on a vu Marie-Antoinette et Marie-Thérèse s’occuper pendant quinze mois continûment, et avec une incroyable ardeur, de l’attitude que la dauphine doit tenir envers Mme Du Barry, chose très grave au double point de vue des intérêts autrichiens et du crédit de la jeune archiduchesse à la cour, vingt-deux jours après des paroles amères sur ce sujet, il faut accepter une lettre des deux recueils français qui fait dire à Marie-Antoinette : « Reste Mme Du Barry, dont je ne vous ai jamais parlé [3]… » — Le recueil de M. d’Hunolstein nous présente pour le mois de mai 1774, au premier moment de royauté, une série de lettres fort émouvantes qui ont été, alors qu’on n’avait pas le recueil de M. d’Arneth, savourées dans nos salons. Voici pourtant que, dans la correspondance authentique, Marie-Thérèse se plaint, le 30 mai, d’avoir été sans lettres depuis le malheureux jour du 10 ; elle est restée, faute de nouvelles, « en des inquiétudes insoutenables. » — Dans une de ces lettres suspectes, Marie-Antoinette aurait écrit le 11 mai : « Je presse beaucoup trop le roi de se faire inoculer avec ses frères, » et voici que, dans le recueil publié à Vienne, Marie-Thérèse écrit le 1er juin : « Dieu en soit loué, que vous n’ayez rien contribué à la décision » (sur cette inoculation du roi) ! — Des dix-huit lettres de Marie-Antoinette à Marie-Thérèse que contient la volume de M. d’Hunolstein, et dont six figurent dans le premier volume de M. Feuillet de Conches, quatorze se terminent par cette formule ou ses variantes : « Je vous baise les mains, » qui se retrouve au bas de certaines lettres aux sœurs, communes aussi aux deux recueils. Vous ne la rencontrerez cependant pas une seule fois (je dis pas une) dans tout le volume de M. d’Arneth, dont les cent soixante-trois lettres se terminent toujours, sauf quelques cas où il n’y a point du tout de formule, par ce mot ou ses variantes : « je vous embrasse. » — De tels détails, qu’on pourrait multiplier, ne sont pas insignifians quand, ils se présentent avec une constance remarquable. Nos éditeurs français, en dépit de leur expérience et de leur mérite, ont pu être trompés avant la publication de M. d’Arneth ; ils ne le seraient plus aujourd’hui. C’est pour nous un nouvel avertissement qu’en des suets d’histoire presque contemporaine, comme celui qui nous occupe, les documens originaux n’étant pas encore tous réunis, il faut de préférence recourir aux collections de papiers d’état ou de familles dont les acquisitions s’expliquent par l’histoire même, seul moyen de se préserver des pièces altérées ou apocryphes [4]. telle est aussi la règle que, nous commuerons d’observer ici.


I.

On a déjà vu dans les premières parties de ce travail quelle bonne mine faisaient à la cour de France, pendant les règnes de Louis XIV et de Louis XV, les ambassadeurs suédois. On peut les revoir encore aujourd’hui à Versailles, dans les grands et beaux portraits du temps, où ils sont peints en buste ; par Largillière et d’autres, en riche costume de cour. Ils avaient des mots heureux, comme ce Sparre à qui Louis XV disait, dans un grand dîner, en 1716 : « Monsieur de Sparre, vous n’êtes pas de la même religion que moi ; j’en suis fâché,, j’irai un jour au ciel et je ne vous y trouverai pas. — Pardonnez-moi, sire, répondit l’ambassadeur, le roi mon maître m’a ordonné de vous suivre partout. » M. de Tessin, son gendre, ambassadeur, de Suède en France, lui aussi, n’était pas moins spirituel, lorsque, rapportant cette réponse dans ses mémoires, en 1757, il ajoutait : « Un mot comme celui-là ne tombe pas à terre dans un pays tel que Versailles ; aussi est-il encore de nos jours en l’air. » — Ces Suédois étaient parmi nous tour à tour diplomates et capitaines. Leur nation avait combattu avec la nôtre pendant la guerre de trente ans, et maintes fois sous Louis XIV ; la guerre de sept ans, puis, sous Louis XVI, la guerre d’Amérique, mêlèrent encore leurs volontaires à nos soldats. Un des régimens dits étrangers qui s’ajoutaient aux cadres de l’armée française, longtemps commandé par un colonel et des officiers de cette nation, avait pris le nom de régiment Royal Suédois : on voit dès lors figurer dans ses rangs presque tous les grands noms de la noblesse du Nord. — Diplomates, officiers, hommes de cour, ces jeunes Suédois, parés de la beauté franche et ouverte de leur race, très braves à la guerre, très épris de la France, intelligens, sincères, spirituels, brillèrent dans le Versailles rajeuni du règne nouveau, justifiant chacun à son tour ce que naguère Saint-Simon avait si bien dit d’un de leurs prédécesseurs à la cour de France : « Toujours le cœur français, des plus galans et des mieux faits qu’on pût voir, avec l’air le plus doux et le plus militaire. »

Trois noms surtout, parmi ceux des Suédois accueillis à Versailles pendant la première partie du règne de Louis XVI, sont mêlés presque également à l’histoire de Gustave III et à l’histoire de la France.

Le comte de Stedingk, trop peu connu aujourd’hui en France, a montré, dans les rangs de nos armées, dans les salons de Versailles, puis en Suède même contre les ennemis de son pays, un noble caractère. Né dans la Poméranie suédoise en 1746, la même année que Gustave III, et petit-fils par sa mère du célèbre feld-maréchal prussien comte de Schwerin, tué devant Prague, Curt de Stedingk est mort seulement en 1837, plus que nonagénaire. le service lui offrant en Suède peu de ressources pour l’avancement, il obtint un grade en France, dans le Royal-Suédois, en 1766. De sous-lieutenant devenu en quatre ans capitaine, il se trouvait en garnison à Strasbourg quand Gustave III fit sa révolution du 19 août 1772 ; c’était chose si bien prévue en Europe que le baron de Trenck, dans son Journal de Trêves, en publia la nouvelle dès les premiers ; jours du mois d’août. Aussi l’adresse de félicitation partie de Strasbourg avec les signatures de Stedingk et de ses camarades parvint-elle à Stockholm, par un singulier à-propos, quelques minutes seulement après le fait accomplie Stedingk avait connu Louis XV, et il se plaisait à rappeler l’étonnement que lui avait causé le scandale d’une grande revue, près de Versailles, dans laquelle le vieux roi à cheval fit défiler les troupes devant la calèche dorée de Mme Du Barry mais c’est, auprès de Louis XVI et de Marie-Antoinette qu’il trouva surtout un excellent accueil. Nommé lieutenants colonel au service de France en 1776 et à peu près en même temps colonel de cavalerie en Finlande, il fut introduit à la cour de France grâce aux recommandations personnelles de Gustave III, et il sut s’y faire promptement une place à part dans le groupe fort en vue qu’y formaient ses compatriotes. « Tous nos Suédois, écrit le comte de Greutz le 7 mars 1779, réussissent, ici au-delà de toute expression. On les trouve instruits, aimables et de la meilleure compagnie : on m’a demandé récemment si le roi choisissait ceux à qui il permettait de venir en France… ; M. de Stedingk l’emporte sur tous les autres, Mmes de La Marck, de Boufflers, de Lauzun, de Luynes, de Fitz-James, de Brancas et de Luxembourg, ne peuvent plus se passer de lui… »

Stedingk voulut mériter davantage encore cette faveur en prenant part à la guerre d’Amérique de concert avec la noblesse française, avec le duc de Lauzun, les marquis de Coigny, de Talleyrand-Périgord, de Vaudreuil, de La Fayette, les comtes de Noailles, de Ségur, de Vauban, Du Houx de Vioménil, etc. Commandant une brigade d’infanterie, il partit en 1779 sur la flotte du comte d’Estaing et se distingua plusieurs fois à la tête de nos troupes. La flotte avait fait voile d’abord vers Rhode-Island et forcé les Anglais à lever le blocus de New-York ; mais le comte d’Estaing changea ensuite de plan et se porta sur l’île de Grenade, où il débarqua trente mille hommes. Le comte d’Estaing, d’une grande valeur personnelle, voulait conduire lui-même l’assaut de la forteresse. Il forma son corps en trois colonnes, celle de droite commandée par le comte de Noailles, celle de gauche par ce malheureux Dillon, dont la belle tête devait tomber quelques années plus tard sur l’échafaud, — il avait dès lors un pressentiment de cette mort prochaine, et s’en ouvrit plusieurs fois à son ami Stedingk ; celui-ci commandait la colonne du centre, et il a vivement raconté dans sa correspondance toute cette victorieuse campagne contre les Anglais, à laquelle il prit une part fort brillante. Lorsqu’ensuite le comte d’Estaing résolut la funeste expédition de Savannah, en Géorgie, ce fut contre l’avis de Stedingk, qui y fut blessé. Cela ne l’empêcha pas de veiller à la retraite. « Les cris des mourans me perçaient le cœur, écrivait-il à Gustave III le 18 janvier 1780 ; je désirais la mort et je l’aurais trouvée peut-être, s’il n’avait fallu songer à sauver quatre cents hommes arrêtés dans leur retraite par un pont rompu. » La cour et le public lui firent un véritable triomphe au retour. Sa blessure, qui le força quelque temps de se servir de béquilles, le rendit populaire, et l’on donna sur un théâtre de Paris une pièce où on le représentait montant à l’assaut. Louis XVI lui conféra l’ordre, du Mérite, ; institué sous le règne de Louis XV pour les officiers étrangers que leur religion empêchait d’être chevaliers de Saint-Louis ; il lui donna en outre une pension à vie de 6,000 francs [5]. Gustave III, de son côté, adressa une lettre de félicitations à Stedingk pour la prise de la Grenade, et lui envoya sa croix de l’Épée. Il écrivit de plus à Marie-Antoinette, probablement d’Aix-la-Chapelle ou de Spa, pour lui faine donner un régiment-propriétaire, et la reine fit au roi de Suède la réponse suivante en date du 3 novembre 1780 :


« Monsieur mon frère et cousin, les Suédois qui sont venus ici ont justifié par leur conduite et leurs qualités personnelles le bon accueil que je leur ai fait, et j’ai eu grand plaisir à leur témoigner mes sentimens pour leur souverain. Quant à M. de Stedingk, il est impossible, quand on le connaît, de ne pas s’y intéresser ; votre majesté doit bien compter que sa recommandation lui assure tous les avantages qui dépendront de moi. Le retour de Mme de Boufflers m’a fait d’autant plus de plaisir qu’il me donne l’occasion de parler de votre majesté et du sincère attachement avec lequel je suis, monsieur mon frère et cousin, votre bonne sœur et cousine,

« MARIE-ANTOINETTE [6]. »


En attendant, Stedingk était fêté à Versailles ; la reine le voulut avoir à ses petits soupers. Les étrangers n’y étaient pas admis d’ordinaire, mais elle déclara que les services éclatans du jeune officier suédois l’avaient naturalisé. Louis XVI, un jour de grande réception, s’approcha de lui et dit à très haute voix : « Il fait bien chaud aujourd’hui, monsieur de Stedingk, mais pas autant qu’à la Grenade ! » Comblé de ces faveurs, Stedingk n’était pas ingrat ; il écrivait à Gustave III des descriptions de la cour vives et charmées ; on jugera, par une de ces lettres, de son ardeur loyale et de la verve d’esprit avec laquelle il savait manier notre langue. Voici comment il racontait au roi de Suède la naissance du premier dauphin, celui qui mourut en 1789. On sait que Marie-Antoinette, après avoir attendu six années sans motif d’espérance, avait mis au monde une fille en 1778. Il s’agissait de savoir si, par les secondes couches de la reine, au mois d’octobre 1781, la succession serait assurée. On verra la part que Stedingk prenait à cette commune émotion, son cri de joie quand on sut qu’on avait un dauphin, et son mauvais compliment, tout involontaire, à Madame, comtesse de Provence, que cette naissance éloignait du trône.


« La reine est accouchée d’un dauphin aujourd’hui (22 octobre) à une heure vingt-cinq minutes après midi… On avertit Mme la duchesse de Polignaç à onze heures et demie. Le roi était au moment de partir pour la chasse avec Monsieur et M. le comte d’Artois. Les carrosses étaient déjà montés, et plusieurs personnes parties. Le roi passa chez la reine ; il la trouva souffrante, quoiqu’elle n’en voulut pas convenir. Sa majesté contre-manda aussitôt la chasse. Les carrosses s’en allèrent. Ce fut le signal pour tout le monde de courir chez la reine, — les dames, la plupart dans le plus grand négligé, les hommes comme on était. Le roi cependant s’était habillé. Les portes des antichambres furent fermées, contre l’usage, pour ne pas embarrasser le service, ce qui a produit un bien infini. J’allai chez la duchesse de Polignac, elle était chez la reine ; mais j’y trouvai Mme la duchesse de Guiche, Mme de Polastron, Mme la comtesse de Grammont la jeune, Mme de Deux-Ponts et M. de Châlons. — Après un cruel quart d’heure, une femme de la reine tout échevelée, tout hors d’elle, entre et nous crie : « Un dauphin ! mais défense d’en parler encore. » Notre joie était trop grande pour être contenue. Nous nous précipitons hors de l’appartement, qui donne dans la salle des gardes de la reine. La première personne que j’y rencontre est Madame, qui courait chez la reine au grand galop. Je lui crie : « Un dauphin, madame ! quel bonheur ! » Ce n’était que l’effet du hasard et de mon excessive joie ; mais cela parut plaisant, et on le raconte de tant de manières que je crains bien que cela ne servira pas à me faire aimer par Madame…

« L’antichambre de la reine était charmante à voir. La joie était au comble, toutes les têtes en étaient tournées. On voyait rire, pleurer alternativement des gens qui ne se connaissaient presque pas. Hommes et femmes sautaient au cou les uns des autres, et les gens les moins attachés à la reine étaient entraînés par la joie générale ; mais ce fut bien autre chose quand, une demi-heure après la naissance, les deux battans de la chambre de la reine s’ouvrirent, et qu’on annonça M. le dauphin. Mme de Guéménée, toute rayonnante de joie, le tint dans ses bras, et traversa dans son fauteuil les appartemens pour le porter chez elle. Ce furent des acclamations et des battemens de mains qui pénétrèrent dans la chambre de la reine et certainement jusque dans son cœur. C’était à qui toucherait l’enfant, la chaise même. On l’adorait, on la suivait en foule. Arrivé dans son appartement, un archevêque voulut qu’on le décorât d’abord du cordon bleu, mais le roi dit qu’il fallait qu’il fût chrétien premièrement. Le baptême s’est fait à trois heures après midi…

« On n’avait pas osé dire d’abord à la reine que c’était un dauphin, pour ne pas lui causer une émotion trop vive. Tout ce qui l’entourait se composait si bien que la reine, ne voyant autour d’elle que de la contrainte, crut que c’était une fille. Elle dit : « Vous voyez comme je suis raisonnable, je ne vous demande rien. » Le roi, voyant ses inquiétudes, crût qu’il était temps de l’en tirer. Il lui dit, les larmes aux yeux : « M. le dauphin demande d’entrer. » On lui apporta l’enfant, et ceux-qui ont été témoins de cette scène disent qu’ils n’ont jamais rien vu de plus touchant. Elle dit à Mme de Guéménée, qui prit l’enfant : « Prenez-le, il est à l’état ; mais aussi je reprends ma fille. » Il est temps que je finisse ce bulletin ; je demande très humblement pardon à votre majesté du désordre qui y règne. On me dit que le courrier part, et je n’ai pas le temps de le mettre au net. »


Ce récit, vivement conté, est plus intéressant et plus complet que celui de Mme Campan. Voilà comment ces étrangers maniaient notre langue, voilà ce qu’étaient ces Suédois à la cour de Versailles. Par eux, Gustave III était présent à cette cour ; il était très sincère quand il répondait, le 10 décembre, à la précédente lettre de Stedingk : « Les détails que vous m’envoyez sur l’accouchement de la reine de France m’ont fait un plaisir infini. Personne ne pouvait s’y intéresser plus que moi, et je vous assure qu’on a eu autant de joie à Drottningholm de la naissance du dauphin qu’on en a pu avoir à Versailles. Vous m’avez transporté un instant dans ce dernier château… Je n’ai pu m’empêcher de rire de la manière galante avec laquelle vous avez annoncé à Madame que son mari avait perdu l’espérance d’être roi de France. Il est si naturel d’être attaché à la reine, et elle vous a si particulièrement comblé de bontés, que vous ne pouviez moins vivement partager un événement si heureux pour elle sans manquer à la reconnaissance que vous lui devez, et comme Suédois, et comme particulièrement honoré de sa bienveillance. »

Il ne tint pas à Marie-Antoinette que Stedingk ne se fixât pour le reste de sa vie parmi nous : elle voulait lui faire épouser Mlle Necker, elle lui destina ensuite une riche héritière de Bourgogne ; mais Stedingk était jaloux de sa liberté, et quand Gustave III, commençant la guerre de Finlande, rappela ses meilleurs officiers en 1787 ; il n’hésita pas à quitter la France. La reine lui dit en le recevant pour la dernière fois : « Rappelez-vous, monsieur de Stedingk, qu’il ne peut rien vous arriver, » l’invitant par là sans doute à recourir, en ças de malheur, au roi et à la reine de France, qui ne l’abandonneraient pas. Elle était loin de prévoir que, trois ans plus tard, c’était elle-même et Louis XVI qui allaient tomber dans l’excès de l’infortune, et qu’elle était destinée à voir précisément quelques-uns de ces Suédois loyaux et dévoués s’efforcer d’accourir à son secours.

Une autre carrière s’ouvrait dès lors pour M. de Stedingk. Chargé de défendre contre les Russes les frontières de la Finlande, il s’éleva par son rare mérite, par une bravoure et une énergie singulières, jusqu’au grade de feld-maréchal. Toute la dernière partie de sa longue carrière fut d’un habile diplomate, nous le verrons, pendant, les premières années de la révolution française, remplir avec dextérité le difficile rôle d’ambassadeur de Suède auprès de Catherine II ; il signa en 1809, avec des larmes de dépit, la paix, de Fredrikshamn, qui donnait la Finlande à la Russie, revint en France en 1814 comme ambassadeur auprès de Louis XVIII, et fut un des cosignataires de la paix de Paris. M. de Maistre, qui l’avait beaucoup connu à Saint-Pétersbourg, rend de lui plusieurs fois dans ses écrits un bon et noble témoignage, et les poètes modernes de la Suède, depuis Tegner, n’ont pas négligé de rendre hommage à sa mémoire. Il serait juste que cette mémoire ne fût pas délaissée entièrement parmi nous, car M. de Stedingk, après avoir servi bravement la France, l’a toujours aimée. On peut suivre dans sa correspondance combien le cher souvenir de Paris et de Versailles lui est présent au plus fort de ses guerres en Finlande. « Sire, écrit-il à Gustave III de l’extrême frontière russe, le Savolax (province de Finlande) est une triste demeure pour un homme qui a joui longtemps de la vie de Paris… Le ciel me fait la grâce de ne pas songer à la France ; c’est la plus forte, preuve que je puisse donner de mon attachement pour votre majesté. » Le 5 août 1788, il s’enquiert avec inquiétude d’une lettre, — que nous ne connaissons pas, — par lui adressée à Marie-Antoinette, et, quand il reçoit par Gustave les premières nouvelles de la révolution, quand il apprend qu’il va être rayé, comme absent, du tableau des officiers français, il en est profondément affligé. « Au moment de perdre mon existence en France, écrit-il, mon cœur gémit ; j’étais fier du titre de Français que j’avais acquis en l’unissant à celui de Suédois : faut-il donc que ce ne soit plus une même chose ! J’aime encore assez cette belle France pour aller me noyer avec elle, si mon devoir et mon attachement pour votre majesté ne me retenaient aux lieux où je suis. » Ne fut-il pas vraiment un des nôtres, par le cœur et par l’esprit, ce brave général comte de Stedingk, qui écrivait si bien notre langue et qui battait gaîment les Russes ?

Stedingk avait pour ami intime à Paris et à Versailles son compatriote, le célèbre et malheureux comte Axel Fersen, celui qu’on appelait le beau Fersen, comme on disait le beau Dillon. Il était, lui aussi, de noble naissance, non point sans doute qu’on doive ajouter foi aux inventeurs de généalogies qui le font descendre des Mac-Pherson d’Ecosse, comme ils donnent pour premier aïeul à une autre famille suédoise, celle des Fleming, le consul romain Titus Quinctius Flamininus. L’illustration était ici toute moderne, mais éclatante : le père d’Axel était ce fameux comte Frédéric-Axel Fersen, chef éloquent de l’ancien parti français ou des chapeaux en Suède, et constant inspirateur, sous Gustave III lui-même, d’une opposition libérale. La fortune, l’intelligence, les talens, l’élégance extérieure et la beauté même paraissaient héréditaires dans les diverses branches de cette famille. La sœur d’Axel, Sophie Fersen, inspira au plus jeune frère de Gustave III, le duc Frédéric, une passion ardente et sincère ; ce prince la demanda en mariage, et ne se consola pas de son refus. Axel avait pour tante la belle Charlotte-Frédérica Sparre, comtesse de Fersen, qui avait été admirée à Paris, où on l’appelait « la charmante rose » au temps de l’ambassade du comte de Tessin, et pour qui Fontenelle, à quatre-vingt-dix ans, avait écrit de jolis vers. Il avait enfin pour cousines Ulrica et Augusta Fersen, celle-ci mère des deux frères Löwenhielm, dont l’aîné, Gustave, ministre de Suède en France de 1818 à 1856, a laissé dans notre société parisienne un souvenir si respecté. — Après avoir étudié à Strasbourg et à l’académie de Turin, fort célèbre alors, Fersen entra dans le régiment de Royal-Bavière et vint à la cour de France, où il fut présenté, comme Stedingk, sous les auspices de Gustave III. De retour en Suède après ce premier voyage de France et d’Angleterre, on le voit briller, auprès du roi son maître, dans les nombreuses fêtes de Gripsholm et d’Ulricsdal, et son nom paraît aux premiers rangs dans les programmes qui nous restent de ces élégantes journées. Représente-t-on à la cour de Suède le 24 février 1776 la foire de Saint-Germain, — le voici qui, déguisé en jockey anglais, fait exécuter cent tours à un cheval savant. Deux mois après, il paraît avec sa sœur dans la Rosière de Salency, où tous deux font partie du ballet des « pâtres et pastourelles, » pendant que leur père, le sénateur, figure comme « un voisin du lieu, » et que leur oncle Charles, grand-veneur, représente « le bailli. » Il se retrouve encore, au mois d’août suivant, dans un splendide tournoi qui dure trois journées. — C’était ainsi, nous le disions, qu’on plaisait à Gustave III, et que tant de jeunes seigneurs suédois commençaient gaîment auprès de lui des carrières, destinées pour plusieurs d’entre, eux, à devenir sanglantes.

Axel Fersen, déjà signalé par l’éclatant renom de sa famille, s’était, partout fait accueillir par ses propres qualités. Dès son premier voyage en France, à la date du 29 mai 1774, Creutz, l’ambassadeur de Suède à Paris, lui rend ce premier témoignage :


« Le jeune comte de Fersen vient de partir pour Londres. De tous les Suédois qui ont été ici de mon temps, c’est celui qui a été le plus accueilli dans le grand monde. Il a été extrêmement bien traité de la famille royale. Il n’est pas possible d’avoir une conduite plus sage, et plus décence que celle qu’il a tenue. Avec la plus belle figure et de l’esprit, il ne pouvait manquer de réussir dans la société : aussi l’a-t-il fait complètement. Votre majesté en sera sûrement contente ; mais ce qui rendra surtout M. de Fersen digne de ses bontés, c’est qu’il pense avec une noblesse et une élévation singulières. »


Cet éloge que Fersen méritait déjà à vingt ans à peine (il était né le 4 septembre 1755), nous l’allons voir s’en montrer plus que jamais digne dans une circonstance délicate de sa vie. De retour en France sa faveur à la cour devint extrême et ne tarda pas à être fort remarquée. C’était en 1779, et l’on sait que les soupçons malveillans contre Marie-Antoinette n’attendirent pas la fatale affaire du collier pour l’atteindre comme souveraine et comme femme. Fersen était accueilli dans les cercles intimes de la reine ; le même accueil fait à Stedingk passa pour n’être qu’une feinte qui devait dissimuler la présence, particulièrement désirée, de son ami ; on accusa les petites fêtes données pour la reine par Mmes de Lamballe et de Polignac dans leurs appartemens, et où Fersen était admis ; on parla de rencontre, et d’entretiens prolongés pendant les bals de l’Opéra, de regards échangés à défaut d’entretiens pendant les soirées intimes de Trianon ; on avait vu la reine, assurait-on, chantant au piano les couplets passionnés de l’opéra de Didon

Ah ! que je fus bien inspirée
Quand je vous reçus dans ma cour !


chercher des yeux Fersen et mal dissimuler son trouble. Il n’en avait pas fallu davantage pour faire ajouter publiquement le nom du jeune comte à ceux dont la calomnie croyait dès lors pouvoir s’armer contre Marie-Antoinette. ― Voici quelles furent, dans la situation difficile qui lui était faite, l’attitude et la résolution du jeune officier suédois ; nous en pouvons le récit dans une dépêche secrète adressée à Gustave III par le comte de Creutz :

« 10 avril 1779. Je dois confier à votre majesté que le jeune comte de Fersen a été si bien vu de la reine que cela a donné des ombrages à plusieurs personnes. J’avoue que je ne puis pas m’empêcher de croire qu’elle avait du penchant pour lui : j’en ai vu des indices trop sûrs pour en douter. Le jeune comte de Fersen a eu dans cette occasion une conduite admirable par sa modestie et par sa réserve, et surtout par le parti qu’il a pris d’aller en Amérique. En s’éloignant, il écartait tous les dangers ; mais il fallait évidemment une fermeté au-dessus de son âge pour surmonter cette séduction. La reine ne pouvait pas le quitter des yeux les derniers jours ; en le regardant, ils étaient remplis de larmes. Je supplie votre majesté d’en garder le secret pour elle et pour le sénateur Fersen. ― Lorsqu’on sut le départ du comte, tous les favoris en furent enchantés. La duchesse de Fitz-James lui dit : « Quoi ! monsieur, vous abandonnez ainsi votre conquête ? ― Si j’en avais fait une, je ne l’abandonnerais pas, répondit-il ; je pars libre, et malheureusement sans laisser de regrets. » Votre majesté avouera que cette réponse était d’une sagesse et d’une prudence au-dessus de son âge. »


Ceux de nos contemporains qui ont connu M. de Fersen rapportent en effet qu’il était d’une discrétion rare ; ils disent qu’on pouvait bien le faire répondre à une question, à deux peut-être, mais non pas à une troisième, car il entrait aussitôt en défiance de lui-même, sinon des autres, Le duc de Lévis, dans ses Souvenirs, le représente d’une taille haute, d’une figure régulière sans être expressive, d’une conversation peu aminée, de plus de jugement que d’esprit, circonspect avec les nommes, réservé avec les femmes, sérieux sans être triste. « Sa figure et son air convenaient fort bien, ajoute-t-il, à un héros de roman, mais non pas d’un roman français, dont il n’avait ni l’assurance ni l’entrain. »

Son départ, dans les circonstances que nous venons de dire, fit taire les bruits injurieux. Il fallait bien qu’ils n’eussent pas une grande consistance, puisque les dépêches de cette époque en général, et particulièrement celles de Creutz, si vivement intéressé, n’offrent à ce sujet aucune autre médisance. Nous y trouvons au contraire de nouveaux témoignages d’une estime non équivoque prodigués vers le même temps à Fersen. Diverses personnes, voulant le recommander, n’hésitent pas à rappeler auprès de M. de Vergennes et de tous ceux que l’honneur de la reine, et le respect de la cour doivent toucher de quel crédit ce jeune homme a été honoré par Marie-Antoinette et Louis XVI. Le père de Fersen et le comte de Creutz s’adressent à notre ministre des affaires étrangères, Gustave III à Louis XVI, pour obtenir en sa faveur les récompenses de sa bonne conduite en Amérique, où il vient de faire, d’abord comme aide de camp de Rochambeau, la campagne de 1780, puis celles de 1781, 1782 et 1783. Ils n’eussent certainement pas invoqué, comme ils le font dans chaque lettre, la bienveillance témoignée quelques années plus tôt par la reine, si le scandale eût été attaché invinciblement à ce souvenir. Gustave III avait adressé à Louis XVI, dans les premiers jours de septembre 1783, le billet suivant :

« Monsieur mon frère et cousin, le comte de Fersen ayant servi dans les armées de votre majesté en Amérique avec une approbation générale, et s’étant rendu par là digne de votre bienveillance, je ne crois pas commettre une indiscrétion en vous demandant un régiment-propriétaire, pour lui. Sa naissance, sa fortune, la place qu’il occupe auprès de ma personne, la sagesse de sa conduite, les talens et l’exemple de son père, qui a joui auparavant de la même faveur en France, tout m’autorise à croire que ses services ne pourront qu’être agréables à votre majesté, et, comme il restera également attaché au mien et qu’il se partagera entre les devoirs qu’exige son service en France et en Suède, je vois avec plaisir que la confiance que j’accorde au comte de Fersen et la grande existence dont il jouit dans sa patrie étendront encore davantage les rapports qui existent entre les deux nations et prouveront le désir constant que j’ai de cultiver de plus en plus l’amitié qui m’unit à vous, et qui me devient tous les jours plus chère. C’est avec ces sentimens et ceux de la plus haute considération et de la plus parfaite estime que je suis, monsieur mon frère et cousin, de votre majesté le bon frère, cousin, ami et allié.

« Gustave. »

Très probablement le roi de Suède en avait pareillement écrit, comme pour Stedingk, à Marie-Antoinette, car on voit la reine elle-même envoyer à Gustave III cette réponse dès le 19 septembre :

« Monsieur mon frère et cousin, je profite du départ du comte de Fersen pour vous renouveler les sentimens qui m’attachent à votre majesté ; la recommandation qu’elle a faite au roi a été accueillie comme elle devait l’être, venant de vous, et en faveur d’un aussi bon sujet. Son père n’est pas oublié ici ; les services qu’il a rendus et sa bonne réputation ont été renouvelés par le fils, qui s’est fort distingué dans la guerre d’Amérique, et qui, par son caractère et ses bonnes qualités, a mérité l’estime et l’affection de tous ceux qui ont eu occasion de le connaître. J’espère qu’il ne tardera pas à être pourvu d’un régiment. Je n’oublierai rien pour seconder les vues de votre majesté, et vous donner en cette occasion comme en toute autre les preuves du sincère attachement avec lequel je suis, monsieur mon frère et cousin, votre bonne sœur et cousine.

« Marie-Antoinette. »

Ainsi la reine elle-même, loin d’observer sur le compte du jeune officier suédois une réserve qu’on pourrait tenir pour suspecte, ne faisait aucune difficulté de lui accorder publiquement les éloges qu’il méritait, et d’en écrire au roi de Suède. Plus tard cependant, la calomnie se réveilla ; mais on sait que l’assertion des prétendus Mémoires de lord Holland à l’occasion de la nuit du 5 au 6 octobre 1789 a été réfutée dans la Correspondance entre Mirabeau et le comte de La Marck, et par le témoignage de Mme Campan elle-même, qu’on avait faussement invoquée Nous verrons, il est vrai, le comte de Fersen se dévouer dès les premiers périls de la révolution, puis chercher avec ardeur, pendant la captivité du roi et de la reine, les moyens de les sauver. Ce dévouement nous paraîtra chevaleresque et sincère ; nous pourrons bien y distinguer la trace de premières et jeunes émotions préparant, pour le temps du malheur, un sentiment de pitié active ; mais nous ne trouverons nulle part, ni dans plusieurs sources encore inédites, ni dans les documens imprimés, la preuve que ce sentiment ait cessé jamais d’être respectueux.

En même temps que Fersen et Stedingk, un autre Suédois, d’un nom qui allait devenir célèbre, hantait la cour de France avec la ferme résolution d’y faire une brillante fortune : c’était M. de Staël-Holstein. Une première inspiration l’avait conduit à s’engager, lui aussi, dans la guerre d’Amérique : il voulait alors se distinguer et acquérir de la gloire ; mais ayant réfléchi, il avait reconnu que c’était là, pour aller à son véritable but, un chemin détourné, long et périlleux, que le plus sûr et le plus court était de ne pas partir, de demeurer à Paris ou à Versailles, c’est-à-dire sous les yeux du roi son maître ou du moins là où était son cœur, de l’y servir suivant ses goûts, et de s’élever en s’attachant à ce service ; Nous ne réélirons pas en détail, l’ayant jadis racontée ici même [7], la curieuse histoire de son rapide avancement : sa nomination, de par un traité formel accepté de Gustave III, comme ambassadeur de Suède en France à perpétuité, et son mariage avec Mme Necker, condition formelle du traité. Peu de diplomates ont jamais conduit une affaire intéressant les cabinets et les peuples avec autant de constance d’habileté et de bonheur que M. de Staël en eût à diriger la négociation où il avait engagé toutes ses espérances de fortune. Il lui fallut cinq ou six ans, il est vrai, depuis le mois de juin 1779, où nous trouvons dans ses propres lettres à Gustave III, conservées à Upsal, la première trace de son dessein, jusqu’au 14 janvier 1786, jour de la bénédiction nuptiale ; mais on doit se rappeler qu’il était parti de loin, puisque, au moment même où il commençait de prétendre au plus opulent mariage, Creutz écrivait de lui : « Le pauvre Staël est dans une situation qui fait pitié ; il n’a pas un sou vaillant ! » Insensiblement et avec une adresse merveilleuse il sut engager tout le monde dans cette seule affaire de la riche alliance qu’il convoitait. Les grandes dames de la cour de France, auprès desquelles il avait commencé de gagner du crédit en faisant les commissions galantes de Gustave III, furent auprès des deux cours ses premières protectrices, et Mme de Boufflers, entre toutes, se donna mille peines, avec des façons de duègne vers la fin, pour le faire réussir ; le comte de Creutz, ambassadeur de Suède à Paris, après s’être maintes fois apitoyé sur le sort du baron quand il le voyait s’endetter à plaisir en vue du succès, finit par s’employer pour le faire nommer secrétaire et par le désirer même comme son successeur à Paris. Gustave trouva son avantage à introduire auprès de la cour de Versailles un ambassadeur à qui une si riche alliance donnerait du crédit, et auprès de la société parisienne une ambassadrice déjà renommée pour son esprit ; les correspondances diplomatiques expriment d’ailleurs cette pensée qu’il entrait dans les vues du roi de Suède d’attirer un jour dans son royaume la fortune ainsi conquise. M. et Mme Necker se tinrent satisfaits d’obtenir pour leur fille un titre de noblesse et des entrées à la cour. Pour ce qui est de la fiancée, qui devait être Mme de Staël, personne ne s’en occupe, à vrai dire, dans toute la correspondance relative à cette négociation, excepté l’excellente Mme de Boufflers, quand elle écrit naïvement à Gustave III que, si cette jeune femme avait eu l’esprit un peu moins gâté, elle aurait essayé de la former par ses leçons aux belles manières.

La fille de M. Necker, qui avait déjà révélé sa nature enthousiaste et sa vive intelligence, et qui avait vingt ans, a-t-elle seulement voulu, en acceptant ce mariage, complaire à son père bien-aimé, comme elle s’était sérieusement offerte naguère à épouser le gros Gibbon, pour que M. Necker eût toujours auprès de lui ce causeur agréable ? ou bien a-t-elle été séduite, elle aussi, par le seul désir de paraître à la cour et de se faire un grand nom ? Il y a là un problème littéraire et moral, dont la solution ne s’offre pas d’elle-même. La réponse est à chercher sans doute dans le célèbre chapitre du livre De l’Allemagne où se trouvent des plaintes éloquentes sur cette légèreté de mœurs de la fin du XVIIIe siècle qui avait dénaturé le vrai sens du mariage, ou peut-être aussi dans la curieuse page où Corinne parle des divers prétendans qui s’offrirent à elle. L’un d’eux, ce seigneur allemand qui occupait un rang élevé, lui inspira d’abord de l’estime, et puis elle s’aperçut avec le temps qu’il avait peu de ressources dans l’esprit. Quel mari pouvait répondre à l’idéal qu’une Corinne avait rêvé ?

Nous ne savons pas qui inventa le premier cette combinaison ingénieuse qui destinait Mlle Necker à devenir le gage d’un accord nouveau, entre la France et la Suède par son mariage avec n’importe quel diplomate suédois représentant à Paris le roi Gustave. M. de Staël ne fut pas tout d’abord le candidat élu, mais c’était toujours d’un Suédois qu’il s’agissait avec l’ambassade en perspective. Il fut plusieurs fois question de Stedingk et de Fersen ; le baron de Staël eut sur ses concurrens l’avantage d’un esprit résolu et actif : il alla trouver ses deux compatriotes et obtint de leur désintéressement l’abandon de toutes prétentions rivales. Bien que la reine eût d’elle-même favorisé successivement l’un et l’autre en vue de ce double succès, il sut obtenir que de Versailles on ne parlât finalement que pour lui. Dès 1781 (24 mars), nous voyons la reine écrire à Gustave III :


« M. le baron de Staël, dont je vous ai déjà parlé, est toujours fort aimé et considéré dans ce pays-ci, et je ne doute pas qu’on n’eût grand plaisir de le voir un jour fixé ici plus particulièrement au service de votre majesté. »


Deux ans après, le 11 mai 1783, la reine écrit encore au roi de Suède :


« Monsieur mon frère et cousin, M. le comte de Creutz, en quittant la France, emporte les regrets de toutes les personnes qui ont eu l’occasion de le connaître. Je profite de son départ pour témoigner à votre majesté ma reconnaissance à l’égard qu’elle a eu à ma recommandation, en faveur de M. de Staël. J’espère que sa conduite justifiera ce choix à la satisfaction des deux cours. Votre majesté ne doit pas ignorer que, dans la guerre qui est heureusement terminée, les officiers suédois se sont particulièrement, distingués. J’ai applaudi de tout mon cœur à l’éloge public que le roi a fait de leur conduite, et j’ai saisi cette occasion de manifester le sincère attachement avec lequel je suis, monsieur mon frère et cousin, votre bonne sœur et cousine.

« MARIE-ANTOINETTE. »


Dès l’époque de cette lettre, c’est-à-dire trois ans avant la conclusion du mariage, l’active intervention du roi et de la reine de France auprès de Mlle Necker en faveur de M. de Staël n’était plus un secret pour personne. Du cabinet même de Versailles, on en donnait l’assurance. M. de Sainte-Croix mandait à son tour de Stockholm, le 9 avril : « Le roi de Suède m’a fait part de ses desseins sur M. de Staël. Il m’a dit qu’il condescendrait d’autant plus volontiers à ses vœux qu’il n’ignore pas l’intérêt que la reine daigne prendre à son établissement. » Il fallut cependant trois années encore pour que le nouvel ambassadeur de Suède, au comble de ses vœux, pût écrire à Gustave III ces paroles deux fois enthousiastes : « Je n’aime en ce moment que ma femme et mon roi, et le premier de ces sentimens ne nuit pas au second. » La spirituelle ambassadrice avait enfin le droit de paraître à la cour ; sa présentation en février 1786 fit grand bruit. Elle y parut gauche, ayant manqué une de ses révérences et porté la garniture de sa robe un peu détachée ; mais ses admirateurs, — elle en avait déjà beaucoup, — lui firent ce quatrain :

Le timide embarras qui naît de la pudeur,
Bien loin d’être un défaut, est une belle grâce.
La modeste vertu ne connaît pas l’audace ;
Ni le vice effronté l’innocente rougeur.


Elle prit du moins au sérieux son nouveau rôle en rédigeant pour le plaisir de Gustave III ces curieux bulletins de nouvelles que nous avons publiés ici pour la première fois et qui contiennent, vivement contée, la chronique amusante de la cour, du théâtre et de la ville.

Il semblait que M. de Staël eût recueilli à lui seul, tous les fruits de cette bonne renommée des Suédois à Versailles ; il pensait avoir édifié sa fortune à toujours, ayant fait de cette assurance la condition d’une sorte de traité consenti par deux souverains. Tout cela était bien combiné : il ne fallut rien moins que la révolution française, dans laquelle nous le verrons mal engagé, pour dissiper le petit édifice que son ambition avait construit. L’éclat de la gloire resta du moins, de par son mariage, attaché à son nom, que la France adopta.

Aux trois exemples de Stedingk, Fersen et Staël, nous aurions pu en ajouter beaucoup d’autres pour montrer combien, de leurs compatriotes venaient mériter un bon accueil parmi nous. Les seules archives de notre ministère de la guerre nous eussent offert une suite de noms suédois illustrés par une belle conduite sous nos drapeaux avant de l’être pareillement dans les guerres que soutint Gustave III. J’y trouve ceux de l’héroïque Döbeln, que le poète finlandais Runeberg a si dignement célébré, — du baron de Lieven, le même qui était venu, en 1772, annoncer à Louis XV le succès de la révolution du 19 août, et qui prit une part glorieuse à trois de nos grandes batailles navales, — de Wachtmeister, Sprengtporten et bien d’autres à qui un rôle était préparé, dans la suite du règne de Gustave III. — C’étaient là les vrais représentans, les vrais chargés de missions du roi de Suède auprès de la cour de France et de l’opinion. Fier de leurs succès, dont il voulait être solidaire, il se sentait impatient de venir réclamer lui-même une part de la récompense.


II

Dès le printemps de l’année 1780, notre ambassadeur à Stockholm écrit que Gustave III semble résolu à faire chaque été un voyage sur le continent : il se propose surtout, dit-il, d’achever enfin cette visite à Paris qu’il n’a pu qu’ébaucher naguère. La bienveillante faveur que Marie-Antoinette avait témoignée envers les Suédois à Versailles avait sans doute effacé de part et d’autre certaines impressions fâcheuses, et l’exacte correspondance de Stedingk, de Fersen et de Staël, s’ajoutant à celle des comtesses de La Marck et de Boufflers, ravivait incessamment les souvenirs et les regrets de Gustave. Les papiers d’Upsal nous offrent en outre, précisément vers cette époque, des lettres d’un baron de Taube qui paraissent avoir été de nature à séduire le roi de Suède. La verve spirituelle de ce nouveau correspondant n’excellait pas seulement à faire briller aux yeux de son maître les charmes toujours renouvelés de la société française ; esprit aventureux, comme Gustave lui-même, il l’appelait à Paris en lui proposant des plans politiques : c’était offrir de spécieux prétextes à une conscience peu timorée. Tout au moins fallait-il, suivant l’ingénieux baron, que le roi vînt rétablir la paix entre Mmes de Boufflers et de La Marck, devenues, à propos de sa majesté, rivales et jalouses. Taube, chargé particulièrement de surveiller leur utile amitié, avait usé tout son crédit et demandait du secours.


« Mme de La Marck, mandait-il le 20 janvier 1780, me dit hier qu’elle ne pouvait s’offenser qu’on lui préférât Mme de Boufflers, plus jeune et plus aimable ; je lui répondis qu’elle ne devait pas redouter d’être vieille, et qu’elle ne connaissait pas combien le roi aimait les vieilles femmes ; elle m’interrompit et me dit froidement : « Vous m’avez entièrement rassurée, monsieur. » Elle écrira sans doute à votre majesté que j’ai l’âme très sensible, mais que, quand je suis attendri, je ne sais plus absolument ce que je dis… Je la préfère d’ailleurs de beaucoup à Mme de Boufflers. Celle-ci veut savoir tout ce qui vous concerne et connaître les personnes qui vous entourent. À tout cela elle prend un vif intérêt ; mais cet intérêt me paraît beaucoup plus voisin de la curiosité que du sentiment Mme de La Marck au contraire ne veut rien savoir, que de vous seul, si vous êtes heureux, si votre santé est bonne, si vous la ménagez, si on vous aime. Je l’ai rassurée sur tout cela, et alors elle jouit, comme elle le répète, du bonheur de vous être attachée et de vous aimer. »


Quelques mois après, Taube écrit encore :


« Je ne fais que courir entre le Temple et les Tuileries (c’étaient les demeures des deux comtesses). Ces dames sont charmantes, mais elles me tourmentent impitoyablement pour savoir laquelle sera la plus aimer de vous, sire, et la plus distinguée. Comme elles ne se voient pas, je réponds à chacune : « Ce sera la plus aimable, et c’est donc vous sans doute, madame. » Je tâche de remplir ainsi mon rôle d’Osmin ; mais je prévois qu’il surviendra quelque Roxelane qui l’emportera sur ces deux sultanes respectables, et Osmin, qu’on caresse maintenant, sera furieusement détesté ! »


Parti de Stockholm le 15 juin 1780, Gustave III, après avoir passé quelques semaines du mois de juillet à Aix-la-Chapelle, pour y prendre les eaux se rendit à Spa, d’où il écrivit au comte de Creutz que son intention était de se rendre à Paris. Il avait projeté d’entraîner la France dans une guerre contre le Danemark et il avait fait la faute de laisser pénétrer ses intentions. Aussi le prudent ministre des affaires étrangères, M. de Vergennes, lui fit-il répondre que sa présence à Versailles serait également compromettante en ce moment pour lui et pour ses alliés. Gustave se vit donc obligé de renoncer ; pour cette fois encore au voyage depuis si longtemps projeté, et il dut s’en consoler en tenant sa cour à Spa, où ses meilleurs amis lui vinrent faire visite. Mme de La Marck et Mme de Boufflers avaient, bien entendu, pris les devans ; chacune avait loué à Spa un hôtel leplus près possible de celui qu’habitait Gustave.


« Le roi de Suède est toujours à Spa avec la société française ; , écrit le ministre de Danemark à, Paris le 7 août 1780. Il y a beaucoup de rivalité entre Mme de Boufflers et Mme de La Marck, parce qu’il montre beaucoup d’assiduité pour celle-ci, sans cependant négliger l’autre, qui dit qu’elle n’est pas venue pour voir sa majesté le roi de Suède, mais son ami particulier. ― il aime à redire l’histoire de la dernière révolution ; on la lui fait répéter souvent, et il la conte, dit-on, fort bien, avec des circonstances jusqu’ici inconnues du public qui lui donnent plus d’intérêt. Il montre un désir extrême d’aller à Paris, sans pouvoir toutefois le satisfaire. À Aix-la-Chapelle, il a été obligé de quitter l’incognito pour voir certaine relique qu’on ne découvre que tout les sept ans, et que Mme de La Marck, qui est fort dévote, désirait vivement de voir. Le chapitre exigea que ce prince prit pour cette occasion le caractère de roi. En même temps on lui a offert quelques, reliques qu’il vient d’envoyer à la maréchale de Noailles, belle-sœur de la comtesse de La Marck. Il soupe tous les jours chez cette comtesse, où toutes les dames de la société s’assemblent. Il aime fort le jeu et y est très heureux, mais très noblement. »


Cette société française et étrangère accourue vers Gustave III comptait de grands personnages : le duc de Chartres, sous le nom de comte de Joinville, le margrave de Bayreuth, les comtes d’Avaux et de Castellane, le comte et la comtesse d’Usson, la duchesse d’Ahrenberg, la princesse Orlof, les marquises de Brunoy et de Coigny ; et la princesse de Croy. Celle-ci paraît avoir été, ou peu s’en faut, la Roxelane que Taube avait prédite : Gustave lui fit tout particulièrement accueil, et ne retourna pas dans ses états sans lui avoir été rendre sa visite au château qu’elle habitait près de Bruxelles.

De retour en Suède, Gustave s’y trouva plus que jamais à l’étroit. Les difficultés qu’il commençait à rencontrer dans son gouvernement excitaient son impatience. En même temps, comme l’ambition de compter et d’être en vue aux yeux de l’Europe le possédait, il se persuadait que le moyen de vaincre ses adversaires intérieurs était de leur opposer l’ascendant d’un grand renom conquis au dehors : faux calcul qui doublait pour lui, en les dispersant, les efforts nécessaires, et qui eût demandé un esprit de suite fort au-dessus de ce que le caractère de Gustave III pouvait donner. Impatient des soins obscurs du gouvernement intérieur, il quitta de nouveau son royaume, pour toute une longue année, dans la nuit du 27 au 28 septembre 1783. Il comptait aller prendre les eaux de Pise pour guérir les suites d’une chute de cheval, visiter l’Italie, comme il convenait à un protecteur des arts, et revoir enfin la France, où il espérait que les circonstances politiques lui permettraient cette fois d’entrer. Sa suite était nombreuse : le baron Charles de Sparre, membre du cabinet suédois, et le secrétaire Franc devaient l’aider dans l’expédition des affaires ; les barons d’Armfelt et de Taube lui serviraient de chambellans ou de pages, bien qu’il dût observer l’incognito sous le nom, de comte de Haga ; enfin le célèbre artiste Sergel, membre de notre académie de sculpture et d’architecture, et les barons d’Adlerbeth et d’Essen, tous deux écrivains distingués, l’assisteraient de leurs lumières spéciales et de leurs conseils dans les visites des musées ou en vue des achats qu’il méditait. Gustave emmenait donc avec lui certains hommes dont les talens déjà connus lui devaient faire honneur, mais aussi quelques jeunes gens légers d’esprit et de mœurs, dont l’influence sur son caractère était déjà redoutée. Voici quel fut, si nous en croyons les correspondances allemandes, le début du voyage. Gustave, depuis longtemps déjà, avait promis à la petite cour de Schwerin sa royale visite. À peine la duchesse de Mecklenbourg apprend-elle son arrivée à Travemünde, qu’elle fait préparer, ignorant par où il lui plaira de passer, deux fêtes en son honneur, l’une dans sa capitale, l’autre dans un château de plaisance nommé Ludwigslust ; mais Gustave III, qui dédaigne fort ces petites cours germaniques, trouve plaisant d’envoyer à Schwerin deux Français faisant partie de sa suite : le page Peyron [8] et un valet de chambre, ancien acteur, nommé Desvouges, qui se donneront pour le comte de Haga et pour son principal ministre. Les deux aventuriers soutinrent leur rôle jusqu’au bout : tous les hommages destinés à leur maître, ils les acceptèrent hardiment ; ils dansèrent avec toutes les dames de la cour mecklenbourgeoise qui leur furent présentées ; même l’effronté Peyron trouva l’une d’elles à son gré et daigna lui demander son portrait. Pendant ce, temps-là, Gustave, qu’on croyait à Schwerin, se promenait fort inconnu dans les jardins illuminés, de Ludwigslust, et l’erreur dura assez longtemps pour qu’il pût jouir de cette mystification [9].

Après avoir visité Brunswick, Nuremberg, Augsbourg, Munich et Insprück, Gustave III entra en Italie vers la fin du mois d’octobre 1783. Le baron d’Adlerbeth, le même qui a laissé des mémoires très curieux sur tout son temps, a rédigé une suite de lettres intéressantes, conservées aujourd’hui manuscrites dans la bibliothèque particulière du roi Charles XV, avec lesquelles il serait aisé de reconstruire non-seulement le voyage du roi de Suède, mais tout le tableau moral de l’Italie à la fin du XVIIIe siècle. Un journal écrit par le baron d’Essen, et qui mériterait d’être publié en entier, y ajoute une curieuse chronique des arts. — Les plaisirs commencèrent dès Vérone, où des combats d’animaux furent offerts dans l’amphithéâtre antique ; mais Gustave se hâta d’arriver aux bains de San-Giuliano, tout voisins de Pise, et c’est dans cette ville qu’il fit la connaissance du grand-duc de Toscane. Léopold, frère de Marie-Antoinette et de Joseph II, auquel il succéda comme empereur en 1790. était depuis près de vingt ans, dans ses états de Toscane, un des souverains les plus éclairés du siècle. Il avait aboli l’inquisition, introduit de sages réformes ecclésiastiques, adouci les lois, encouragé l’industrie, le commerce et l’agriculture. Son sens pratique et ses vues libérales, après avoir fait leur œuvre en Italie, devaient plus tard aussi mener à bonne fin en Autriche les réformes que le zèle inconsidéré de son frère y avait multipliées et compromises. Cela n’empêche pas Adlerbeth d’ajouter à l’éloge mérité qu’il fait de ce prince une observation digne de remarque. « Il est seulement dommage, écrit-il avec simplicité, que le grand-duc soit Autrichien ; les Florentins n’ont pas oublié leurs Médicis, et dans aucun cas la différence de nationalité n’est plus sensible ni plus funeste que lorsqu’elle s’élève entre le souverain et ses sujets. » En revanche, Adlerbeth trace un tableau attachant de l’aimable vie florentine. De Brosses l’avait décrite quarante-cinq ans auparavant : visitait la Toscane au moment même où la maison de Lorraine-Autriche venait de succéder aux Médicis, il remarquait déjà que, pour un pays habitué à ses souverains nationaux, rien n’était si dur, que de devenir province étrangère. Il avait trouvé d’ailleurs dans la riche Florence de 1738 un goût effréné du luxe et du plaisir qui, depuis, à en croire les relations d’Adlerbeth, s’était calmé : là comme en France et comme dans presque toute l’Europe il semblait que le siècle se corrigeât.


« Beaucoup de riche et illustre noblesse habite Florence, dit le narrateur suédois ; mais la cour donne l’exemple de la modération dans le luxe et les fêtes. Quelques maisons étrangères compensent cette retenue : le ministre d’Angleterre, sir Horace Mann, donne des soupers de quatre-vingts personnes, avec un luxe délicat et recherché. Il y a invité M. le comte de Haga et quelques-uns de nous. Un autre Anglais fort riche, lord Cowper, qui a été élevé au rang de prince d’empire et qui s’est fixé à Florence, rivalise avec lui. Il y a aussi deux Français de distinction dont les maisons sont brillantes et hospitalières : c’est le chevalier Des Tours, marié à une grande dame anglaise, et le comte d’Hautefort, qui, revenu de ses grands voyages en Orient, a choisi cette ville comme lieu de résidence temporaire et y a donné quelques conversations. On appelle de ce nom en Italie ce qu’en Suède nous appelons des assemblées. Une nombreuse société priée se réunit le soir, de sept à dix heures, pour jouer aux cartes et converser ; on distribue des glaces, des limonades, des oranges, des raisins ou d’autres bons fruits de ce pays. Beaucoup de chambres très éclairées, un nombreux et empressé domestique, des coureurs qui, avec des flambeaux de cire blanche, éclairent les hôtes à la montée et à la descente des escaliers, telles sont les manières de faire bonne figure. Je n’ai pas remarqué qu’il y eût de luxe particulier dans les vêtemens, si ce n’est que les fleurs de fabrication française sont fort recherchées pour la coiffure des femmes ; il en est de même pour les dentelles, les bijoux et les parures, qui viennent de Paris. — Les dames mariées de Florence sont entourées de cavaliers servans, usage qui semble être un reste de l’ancienne chevalerie. Le cavalier prend les ordres de la dame à sa toilette ; il lui donne la main et l’accompagne tout le jour, aux promenades, au spectacle, aux conversations. Cette sorte de liaison dépasse quelquefois, et quelquefois non, les limites du respect. Il arrive qu’un homme soit le cavalier servant d’une dame dont le mari est celui de sa femme. On change de cavaliers servans… »


Telle était cette société italienne du XVIIIe siècle où Gustave III retrouvait, avec quelques traits du génie national qui persistaient heureusement, l’uniformité de l’imitation, française. Il ne perdait cependant pas de vue le profit qu’il devait retirer de son voyage. Ses lettres écrites des bords de l’Arno le montrent visitant sans cesse la galerie du grand-duc, avec l’évidente ambition de mériter un jour, lui aussi, le renom de protecteur des beaux-arts ; mais d’autres desseins l’occupaient encore. Il allait rencontrer à Florence deux personnages importans dont il croyait utile de se rapprocher : c’étaient l’empereur et le fameux comte d’Albany. Sans espérer du premier le profit d’une alliance, il était bien aise qu’on le vît avec lui, qu’on publiât dans les gazettes leurs entrevues, comme on avait publié, quelque temps auparavant, sa propre entrevue avec Catherine II. De ces rumeurs, semées dans le montrer diplomatique à l’opinion qu’il pourrait être, en de subites et graves circonstances, l’allié de l’empire comme celui de la Russie, Gustave III, estimait qu’il n’y avait pas loin. Ajoutez le désir de montrer ses talens et ses grâces personnelles, le désir qui ne le quittait jamais et qui ne se séparait pas de quelque pensée de rivalité vaine. ― Joseph II voyageait lui aussi, incognito, sous le nom de comte de Falkenstein. Accompagné de son frère le grand-duc de Toscane, il fit la première visite au comte de Haga. C’était entre neuf et dix heures du matin ; Gustave III, encore au lit, n’eut que le temps, de passer une robe de chambre, mais ne négligea cependant pas de mettre son grand cordon de l’Étoile polaire par-dessus, et reçut de la sorte ses hauts visiteurs étonnés. En ville, Gustave III affecta de se joindre à Joseph II, de se montrer en même temps aux cérémonies religieuses, aux théâtres, aux galeries, aux réunions. Après chaque entrevue qu’il obtenait, il se hâtait d’écrire à Stockholm pour qu’on insérât dans la gazette officielle une nouvelle si importante. « Pour ceux qui connaissent le fond des choses, ajoutait-il un jour, cela n’a pas de conséquence ; aux yeux de notre public, il en est autrement. » La rencontre des deux souverains ne contribua cependant point à les rapprocher ; loin de là, Gustave et Joseph ressentirent l’un pour l’autre une visible antipathie. Gustave se moquait de la dévotion extérieure de Joseph, qui, parfaitement sceptique, assurait-il, courait les églises pour obtenir des indulgences, et l’empereur, de retour à Vienne, fit représenter un opéra où l’on voyait un héros ridicule paraître en robe de chambre avec le grand cordon suédois. « Le roi de Suède, écrivait-il dédaigneusement à sa sœur Marie-Christine, est une espèce qui ne m’est point homogène ; faux, petit, misérable, un petit maître à la glace, Il passera par la France, et, si vous le voyez, je vous le recommande d’avance [10]. »

Les malheurs du comte d’Albany semblaient offrir à Gustave III une occasion plus propice de se mêler à la politique de plusieurs grandes cours européennes. On sait toutes les aventures du malheureux prétendant. Lui-même les racontant sans cesse et continuant à implorer de tous côtés des secours, empêchait qu’on ne les oubliât [11], non pas qu’il eût entièrement conservé tous ses rêves ambitieux : s’il se refusait à aliéner le gros rubis de la couronne d’Ecosse en disant qu’il devait en faire la restitution quand il recouvrerait le trône, il déclarait aussi que dorénavant, pour le décider à tenter de nouveau la fortune, il lui faudrait une invitation solennelle de l’Angleterre, pareille à celle qu’elle avait adressée jadis au roi Guillaume. Se croyant d’ailleurs toujours obligé au train d’une maison presque royale, et privé cependant, — par suite de ses démêlés avec son frère, le cardinal d’York, et la comtesse d’Albany, sa femme, — d’une partie des subsides qui lui avaient été alloues, il invoquait de tout venant une intervention auprès de la cour de France et du saint-siège, et excitait, à vrai dire, la pitié par le contraste de sa misère avec le souvenir de son origine. « Le comte d’Albany, écrit Adlerbeth, s’est efforcé d’attirer l’attention du comte de Haga. Ce personnage vit à Florence avec un éclat qui dépasse ses ressources. Il a donné de grands dîners auxquels il nous a conviés. Agé de soixante-trois ans, il est décrépit, courbé, ne marche qu’à peine, et conserve si peu de mémoire qu’en un quart d’heure il répète toutes les mêmes choses. Sur ses tristes vêtemens de chaque jour, il ne manque pas de porter le ruban bleu, et, quand il est en cérémonie, le manteau de la Jarretière avec le ruban au genou, la façade de son hôtel porte l’écusson d’Angleterre surmonté d’une couronne royale. Il parle avec feu des épisodes de sa jeunesse, avec fermeté de ses malheurs, avec ressentiment de la conduite de la France… » Gustave écrivit en sa faveur à Louis XVI, que Charles-Edouard avait déjà fait solliciter par le chevalier Des Tours, et à Charles III d’Espagne ; bientôt, se trouvant à Rome, il intervint directement aussi auprès du cardinal d’York et du pape. Ses efforts ne furent pas inutiles, car il obtint qu’un divorce régulier séparât enfin le prétendant et la comtesse d’Albany, et qu’un accommodement pécuniaire vînt augmenter les ressources du malheureux prince. Il y avait ici d’ailleurs, indépendamment du renom qu’une négociation de ce genre pouvait lui conquérir, un avantage particulier que briguait le roi de Suède : en échange de ses bons offices, il obtint du prétendant, grand-maître de la franc-maçonnerie, d’être par lui reconnu comme son coadjuteur et son successeur éventuel ; nous verrons plus tard de quelle manière Gustave comptait mettre à profit un semblable héritage. Quant à l’amie d’Alfieri, elle quitta Rome pour venir se fixer en France. Tout le monde sait la place qui lui fut réservée dans la société parisienne ; elle y rencontra Mme de Boufflers et Mme de Staël, et entretint, elle aussi, avec Gustave III une correspondance dont M. de Reumont a donné de curieux fragmens.

À Rome, Gustave III remplit un double personnage, en se donnant d’abord comme un des fondateurs de la liberté religieuse et ensuite comme un royal protecteur des arts. — Dès le lendemain de son arrivée, le 25 décembre 1783, jour de Noël, il se hâta d’aller trouver le comte de Falkenstein, qu’il retrouvait ici, et l’accompagnait à Saint-Pierre, où tous deux, empereur catholique et roi luthérien, entendirent la grand’messe, agenouillés côte à côte pendant tout le long office (pénible effort pour Gustave, qui n’y était pas exercé). À peine le pape était-il remonté dans ses appartemens que le comte de Haga, accompagné du seul comte de Fersen [12], s’y présentait pour lui faire visite. C’était la première fois que Rome et le saint-père recevaient un souverain protestant du Nord, et la démarche imprévue de Gustave produisit un grand effet ; il entendait qu’elle eût d’utiles conséquences au profit de la liberté de conscience et des cultes. Se posant sur un pied d’égalité comme chef d’une église indépendante en face du chef de l’église catholique, après avoir assisté à la communion du pape, il invitait le souverain pontife, sans plus de façons, à venir assister à la sienne. Pie VI, qui était un homme d’esprit, sut éluder poliment sans rompre ; Gustave réussit du moins à faire ouvrir tout auprès de Saint-Pierre une chapelle luthérienne, et le même jour furent publiquement célébrés la messe à Stockholm et à Rome l’office protestant. C’étaient de tels triomphes que Gustave recherchait pour se recommander envers le siècle.

Il voulait aussi, disions-nous, faire servir le voyage de Rome à sa renommée de protecteur des arts. Il y fut beaucoup aidé par François Piranesi, le fils du célèbre graveur. On sait que ces deux artistes avaient fondé une importante maison pour le commerce des estampes ; après avoir fait quelques acquisitions par leur intermédiaire, Gustave nomma François Piranesi son agent-général en Italie pour les beaux-arts et la littérature. Un échange très actif de dépêches d’un nouveau genre commença dès lors entre l’agent italien, et le comte de Fredenheim, ministre de la maison du roi de Suède ; chaque dépêche, ou peu s’en faut, contenait une lettre particulièrement destinée à Gustave III. Cette curieuse correspondance, rédigée en français, dont nous ayons publié pour la première fois une notable partie et dont le reste, entièrement inédit, est sous nos yeux, forme presque un cours abrégé d’archéologie et d’esthétique. L’auteur décrit un à un les principaux objets d’art, vases, statues, bas-relief, qui ornent les musées ou les villas de Rome. Il parle des récentes découvertes, des fouilles qui se succèdent en grand nombre, et il joint à ses messages des dessins, des fac-simile et des inscriptions. Après, que Gustave a personnellement visité Rome, il l’entretient des, galeries qu’il a le plus goûtées, et souvent, si les occasions paraissent propices, des morceaux qu’il lui conseilles d’acheter. Ces détails d’archéologie ou d’esthétique remplissent presque toutes les lettres adressées par Piranesi à Gustave III ; les dépêches à M. de Fredenheim contiennent de préférence les comptes-rendus des acquisitions faites ou préparées pour la couronne suédoise. Les principales furent certainement une remarquable série de muses antiques, obtenue par les soins du sculpteur suédois Sergel à Rome, et la belle statue d’Endymion, acquise du comte Centini par l’intermédiaire de Piranesi pour une somme de 4,000 écus le 23 avril 1785. Piranesi fit acheter, en outre, soit par le roi de Suède., soit par les principaux personnages de la cour une foule d’objets d’art qui ornent aujourd’hui le musée de Stockholm ou les riches galeries. Particulières de la Suède. Gustave III accepta la dédicace des grands ouvrages gravés que Piranesi préparait, et, si vous feuilletez son volume contenant « les statues les plus célèbres, » vous verrez cette cour suédoise y faire, dans les dédicaces, une assez bonne figure.

Outre Piranesi, Sergel, Adlerbeth et Essen, qui lui faisaient une brillante escorte, Gustave rencontra dans Rome, deux artistes, français : il commanda au peintre Gagnereau, une grande toile représentant la Rencontre du roi de Suède avec Pie VI dam les galerie du Vatican, et au peintre Desprez, associé de Piranesi, deux tableaux ; la Messe papale le jour de Noël et l’Illumination de la croix de Saint-Pierre. Desprez avait séduit Gustave par la vivacité de son pinceau ; le roi, qui n’oubliait pas son théâtre de Stockholm, l’attira en Suède. Doué d’imagination, épris de la nature du Nord, il contribua pour sa bonne part à l’éclat des fêtes suédoises. Il composa pour les opéras de Gluck, et pour les tragédies du nouveau théâtre d’imposans décors, dont la tradition se conserve aujourd’hui. Architecte, il dessina le joli pavillon de Haga, résidence d’été toute voisine de Stockholm, et donna le plan du château que le roi comptait édifier dans ce lieu de plaisance. Peintre de marine, il accompagna Gustave III pendant sa guerre de Finlande, dont il dut représenter les scènes principales dans une série de tableaux. Ces travaux lui valurent la faveur du roi, celle de l’opinion, et une situation élevée dont il put jouir pendant une résidence de vingt ans en Suède.

Les lettres de Piranesi témoignent que Gustave III avait songé à instituer dans Rome une académie pour les jeunes artistes suédois sur le plan de l’Académie de France. La Suède y avait déjà des pensionnaires, parmi lesquels nous trouvons un Français de naissance, Louis Masreliez, dont le père, avec tant d’autres de nos peintres et sculpteurs du XVIIIe siècle, avait été appelé à Stockholm au temps de Tessin pour décorer le château royal. Un continuel échange d’artistes avait été pendant toute la première moitié du siècle et continuait d’être un lien étroit entre les deux pays. Les ateliers de nos peintres en renom, Vanloo, Pierre Boucher ; Deshays, avaient compté beaucoup de Suédois parmi leurs élèves, et jusque sous Gustave III deux Suédois, Roslin et Vertmüller, étaient en grande réputation à Paris. Roslin fut sous Louis XV et Louis XVI le peintre de cour pour les portraits officiels ; pas un souverain étranger ne visita Paris qu’il ne fît son portrait. Quant à Vertmüller, Mme Campan déclare que son grand tableau représentant Marie-Antoinette en pied, dans le jardin du Petit-Trianon, avec ses deux enfans, la duchesse d’Angoulême et le premier dauphin, tableau exposé au salon de 1785 et conservé aujourd’hui à Gripsholm, offre le meilleur portrait qu’on ait de la reine. — Telles étaient ces relations établies par le goût des arts ; elles montrent une des voies les plus lumineuses et les plus sereines par où l’esprit français du XVIIIe siècle a su exercer son charme irrésistible.

Gustave III s’acquittait d’ailleurs en conscience de son métier de touriste : on le voyait parcourir toutes les galeries de Rome, grandes et petites, visiter la Propagande, où son éloge était imprimé en quarante-sept langues, monter dans la coupole de Saint-Pierre, jusque dans la boule qui supporte la croix, y écrire son nom sans scrupule, comme il l’avait inscrit dans le Campo-Santo de Pise, et fréquenter le soir les principaux cercles ; mais il revenait toujours de préférence au salon de notre ambassadeur. Le cardinal de Bernis étant chargé de gérer les affairés suédoises à Rome, Gustave était presque chez lui dans son hôtel : suivant ce qu’il écrivait au comté de Creutz, les spirituels entretiens qu’il rencontrait là lui étaient « comme une sorte de baume qui le guérissait des fatigues et de l’ennui des conversations romaines. » La politique se mêlait à ces entretiens, et ce fut seulement quand on eut, par l’entremise du cardinal, sondé le roi de Suède sur certaines questions du moment, qu’on lui adressa de Versailles une invitation expresse à venir visiter Paris et la cour, M. de Vergennes, notre ministre des affaires étrangères, écrit le 16 mai 1784 : « Le roi de Suède ayant trouvé dans le cardinal de Bernis un homme disposé à satisfaire sa curiosité sur tous les points comme à l’écouter avec intérêt, il s’est établi entre sa majesté suédoise et cette éminence une liaison très particulière qui n’a pas peu contribué à rendre le séjour de Rome agréable à Gustave III. Nous en avons tiré des lumières sur le caractère et la façon de penser de ce prince qui sont fort à son avantage : j’ai lieu de croire qu’il s’en apercevra par la manière dont il sera accueilli par le roi. » Gustave III allait donc enfin l’accomplir, ce voyage de Paris tant rêvé ! Ce voyage, à vrai dire, était pour les souverains du XVIIIe siècle comme un pèlerinage philosophique et moral intéressant leur bonne renommée. Comme jadis Solon et Pythagore, avant de réformer les lois d’Athènes et la Grande-Grèce, avaient visité les nations et les cours étrangères, comme Pierre le Grand naguère s’était ouvrier charpentier à Saardam, on pensait au XVIIIe siècle que les rois eux-mêmes devaient voyager pour s’instruire et pour rendre meilleure au retour la condition de leurs sujets. Erudimini, qui judicatis terram, « instruisez-vous, juges de la terre ; » cette parole du psalmiste servait alors d’épigraphe aux relations des voyages de princes. On la tempérait par une citation de Voltaire qu’on voit appliquée au même usage :

Ce sont les souverains
Qui font le caractère et les mœurs des humains.


Les rois en effet, pour condescendre à quelques adages philosophiques, n’en prétendaient pas moins conserver intacte, en pratique aussi bien qu’en théorie, leur puissance suprême, s’arrêtant pour toute concession à ce qu’on appelait l’absolutisme éclairé. Ils comptaient toutefois avec l’opinion quand ils venaient chez nous briguer ses faveurs ; les princes du Nord surtout, qui s’étaient mis à la tête d’un mouvement de réforme législatives, vinrent presque tous à Paris pendant le dernier tiers du siècle, et la France reçut de la sorte successivement les hommages du roi de Danemark Christian VII, du fils de Catherine II, plus tard Paul Ier, et par deux fois de Gustave III lui-même, puis des frères de Marie-Antoinette, — l’archiduc Maximilien, l’empereur Joseph II et le duc de Saxe-Teschen, époux de Marie-Christine, sœur de la reine. Quelque habitués qu’ils fussent à l’honneur de ces visites, les Parisiens n’en firent pas moins à Gustave III un accueil particulier. Il se présentait à eux, on le sait, avec une certaine auréole d’homme d’esprit et de roi philosophe, de protecteur des lettres et des arts. Ce qu’il avait accompli de réformes sociales avait eu du retentissement, et la traduction française du livre de Sheridan sur la révolution suédoise de 1772, publié en Angleterre quelques mois avant son arrivée en France, avait de nouveau présenté sous des couleurs favorables un acte politique pour lequel la philosophie de ce temps-la, offrait d’être indulgente à la condition de trouver son compte dans les conséquences sociales que les peuples en recueilleraient.

Le 7 juin 1784, Gustave III, revenant d’Italie sous le nom de comte de Haga, arrive à Paris avant midi, descend chez le baron De Staël, son ambassadeur, qui demeurait dans la rue du Bac, la rue du célèbre ruisseau, et se rend le soir même, sans être annoncé, à Versailles. Louis XVI était à Rambouillet : un courrier de M. de Vergennes l’avertit ; il laisse Monsieur souper avec les chasseurs, commande ses chevaux, aide lui-même à les atteler, et part. Arrivé à Versailles, point de clés, point de valets de chambre ; les premier venus habillent Louis XVI en toute hâte, et il paraît devant son hôte avec un soulier à talon rouge et un autre à talon noir. Une boucle d’or et une autre d’argent et ainsi du reste. — Le comte de Haga soupà ce soir-là avec le roi, la reine et une partie de la famille royale dans ce qu’on appelait le cabinet, c’est-à-dire les petits appartemens. On lui avait préparé un magnifique logement dans le château : il le refusa, et voulut, pour être plus libre, loger en ville chez Touchet, baigneur. Joseph II, sept ans auparavant, était de même descendu à l’hôtel de la rue de Tournon : c’était encore un trait du temps que cette revendication affectée, par les souverains eux-mêmes de leur liberté personnelle, avec un mépris apparent de l’étiquette. À Paris, Gustave déclara qu’il ne recevrait aucune visite ; mais il alla voir lui-même les personnes qui s’inscrivaient chez lui : on le vit accepter des invitations à souper, surtout chez les comtesses de Boufflers et de La Marck, chez la duchesse de La Vallière, chez les princesses de Lamballe et de Croy, à l’hôtel de Richelieu et à l’hôtel d’Aiguillon.

Nous n’ayons pas d’ailleurs à refaire, après le chevalier Du Coudray et plusieurs autres, la relation jour par jour du voyage de Gustave III. Quiconque a feuilleté les mémoires du temps, la Correspondance de Grimm et Diderot, les longues ephémérides de Bachaumont,, sait bien qu’il y avait pour toutes ces visites de princes à Paris pendant les dernières années du XVIIIe siècle un programme à peu près invariable dicté par la mode, et auquel d’eux-mêmes ils venaient s’offrir. En tête de ce programme était, bien entendu, le théâtre. À chacun des trois spectacles, comme on disait alors, c’est-à-dire à l’Opéra, au Théâtre-Français et à la Comédie-Italienne, le public influent et nombreux des gens de lettres se trouvait réuni : c’était donc là qu’il fallait se montrer et se faire applaudir. De vrais triomphes y attendaient le comte de Haga. Arrivait-il au second acte du Mariage de Figaro, à la seconde scène d’Adélaïde Du Guesclin, le parterre et les loges faisaient recommencer la pièce, et tout prétexte d’allusion flatteuse donnait lieu à de chaleureux applaudissemens. Gustave témoignait d’ailleurs de son goût irrésistible pour la scène française en allant presque chaque soir à deux ou trois représentations. Pour suffire à cette curiosité insatiable, en trois semaines l’Opéra monta pour lui, indépendamment du service de la cour, jusqu’à huit ou neuf grands ouvrages : Armide et les deux Iphigénies de Gluck, la Caravane de Guétry, Atis, Didon, le Seigneur bienfaisant… La Comédie-Française, cherchant ce qui pourrait surtout lui plaire, donna le Siège de Calais, le Roi Lear de Ducis, le Jaloux, le Séducteur, l’Impatient, les Rivaux amis, sans parler du Mariage de Figaro, qui précisément alors causait tant d’émotion, surtout parmi les prudes. Gustave y alla deux fois, et dit de cette pièce qu’elle était « encore plus insolente qu’indécente. » C’était la voir des mêmes yeux que Louis XVI, lorsqu’il déclarait qu’après avoir laissé jouer un tel ouvrage, il n’y aurait plus qu’à renverser la Bastille.

Après le théâtre le parlement, car les souverains philosophes-paraissaient volontiers devant cette magistrature française, à laquelle était revenue de fraîche date une réelle popularité, qui faisait entendre de fortes expressions sur les droits des peuples, mais qui n’en conservait pas moins la tradition des sentimens, des éloges, des admirations monarchiques. Gustave assista aux derniers débats d’un procès où le comte d’Artois était impliqué. M. Séguier, l’avocat-général, avant de clore les débats, parla de la sorte : « Nous sommes heureux d’avoir, en finissant, l’occasion d’exprimer notre profond respect pour un prince que la France revoit avec une joie sincère, pour un roi dont le peuple, courageux et libre, à conservé son antique honneur à travers toutes les vicissitudes. Après avoir connu les dangers de la liberté sans limites, ce peuple jouit maintenant, sous le successeur des deux Gustave et de Charles XII, d’un gouvernement sage et pacifique, également éloigné de l’anarchie et du despotisme, et fondé sur le principe le plus inébranlable, le bien public, etc. » M. Séguier continua longtemps encore sur ce ton sans risquer de déplaire au comte de Haga, qui s’empressa d’envoyer en Suède une copie de la harangue, avec ordre de l’imprimer au plus vite dans la gazette officielle de Stockholm.

L’Académie française n’était pas à négliger. Sans être précisément en veine de popularité, elle gardait une grande part du solide crédit qu’elle avait su conquérir pendant les premières années du protectorat de Louis XVI, alors qu’elle appelait Malesherbes dans ses rangs et que le grand nom de Voltaire la protégeait encore. La séance à laquelle assista le comte de Haga n’offrit d’édifiant que la multitude de louanges que la cour et Gustave lui-même y recueillirent. On recevait le marquis de Montesquiou, un des beaux esprits qui entouraient Monsieur. Le public ne lui connaissait pas beaucoup de titres, si ce n’est un petit livre sur l’histoire de sa famille qu’il distribuait à ses amis :

Montesquiou-Fezensac est de l’Académie :
Quel ouvrage a-t-il fait ? — Sa généalogie ; et le talent des bouts-rimés, par lequel il réjouissait fort son maître et le roi. Jaloux de plaire à tout le monde, il rétablit à son usage l’ancienne coutume des éloges adressés aux fondateurs et protecteurs de l’Académie, s’étendit sur les vertus de Louis XVI et de la reine, sur les mérites de Monsieur et sur les qualités héroïques du comte d’Artois. Pour le comte de Haga, sans lever absolument le voile qui l’enveloppait, il se jeta dans le panégyrique des monarques qui voyagent pour s’instruire et ne font de la sorte, assurait-il, qu’étendre et centupler leur juste renommée. On admira l’habileté du directeur, Suard, qui, en répondant au récipiendaire, sut refaire l’éloge de Gustave sans tomber dans les redites ; La Harpe, moins adroit, loua longuement ; en présence du roi de Suède, l’impératrice de Russie ; enfin le, duc de Nivernais lut quelques-unes de ses fables, auxquelles le succès ne faisait jamais défaut. Après la séance, Gustave s’entretint quelque temps avec les apadémiciens : il avait, en de telles occasions, des mots aimables, des reparties heureuses ; les relations de son voyage en sont remplies.

Les souverains philosophes s’intéressaient à toutes les nouveautés scientifiques, et Gustave particulièrement s’en montrait avide. C’était donc, comme parle Bachaumont, un cadeau à lui faire que de lui donner le spectacle d’un aérostat. L’invention en était toute récente, puisque la première expérience datait du mois de juin 1783. La montgolfière Marie-Antoinette, montée par Pilâtre de Rosier et Proust, ornée du chiffre des deux rois et d’un brassard blanc, emblème de la révolution de 1772, s’enleva en son honneur le 23 juin 1784 dans la cour des ministres, à Versailles. Les aéronautes descendirent à terre, trois quarts d’heure après, aux environs de Chantilly. On trouva qu’ils auraient dû mieux faire :

C’était en Suède et non ailleurs
Qu’il fallait, mes braves messieurs,
Aller à tire d’ailes
Et porter des nouvelles.
Déjà vous seriez de retour,
Et vous auriez fait votre cour
A ce roi dont la gloire
Ornera notre histoire.

Une bien autre nouveauté, le mesmérisme, était en 1784 dans tout son essor : Gustave ne manqua pas de s’approcher du fameux baquet. Des visites à la manufacture des Gobelins, à la Savonnerie et à Sèvres faisaient encore partie du programme que devaient remplir les princes étrangers. Il fallait enfin connaître les promenades et jardins de Paris ou des environs, et suivre la mode là où il lui plaisait d’entraîner les goûts de la foule parisienne. Gustave suffit à tout cela. Il partageait trop les goûts de son temps, il avait trop de sensibilité, comme on disait alors, pour ne pas faire le pèlerinage d’Ermenonville. C’était là que le monument funéraire de Jean-Jacques s’élevait, au milieu d’un parc dont la disposition réalisait fidèlement l’idéal de la nature, telle que Rousseau et ses disciples l’avaient rêvée. Ce vaste jardin anglais, ces belles pelouses, ces eaux vives, ces saules pleureurs abritant une tombe, ces rochers couverts d’inscriptions morales, ce temple de la philosophie, c’était le pur miroir du XVIIIe siècle qui se contemplait dans son œuvre. Depuis que Marie-Antoinette » dans l’été de 1780, avait visité Ermenonville, ce petit voyage était de mode, et Gustave ne laissa pas échapper l’occasion d’offrir à la philosophie un hommage sincère ; Trianon dut le séduire aussi dans la fête brillante que, pour lui, la reine y donna : s’y trouvant entouré de ces jeunes officiers suédois si bien reçus à la cour, Gustave put hésiter par momens à distinguer sa réelle patrie ; mais ce qui le ravissait sans mélange, c’était de se mêler à la vraie vie parisienne, d’aller le soir souper après le théâtre chez ses bonnes amies les grandes dames et d’errer le jour, comme le dernier des bourgeois, dans la ville. Bien que la capitale n’eût pas encore été embellie par ces grands travaux qui faisaient dire à Mercier dans son Tableau de Paris en 1788 : « Il ne nous reste plus qu’à démolir la Bastille ; cela viendra, » de notables changemens avaient commencé d’y répandre l’air et la lumière, et certains quartiers, créés nouvellement, semblaient donner rendez-vous à tous les plaisirs : c’était le temps où le Palais-Royal voyait commencer sa multiple renommée ; les boulevards, récemment ouverts et plantés d’arbres, avaient remplacé l’ancienne ceinture des fortifications et s’étaient promptement garnis d’habitations brillantes, de cafés et de théâtres. Nous qui avons vu les derniers restes de ces joies et de ces fêtes, nous pouvons imaginer ce que leur éclat pouvait être à une époque où le mélange des classes, l’excitation des esprits, la facilité des mœurs, la familiarité du langage, semblaient inviter au plaisir. Gustave subit l’enivrement de cette vie parisienne dont il était capable de goûter le charme, et lorsque, vers la fin de sa carrière, au milieu des inquiétudes d’une guerre en Finlande contre les Russes, il se vit trahi par les siens et entouré de complots, on l’entendit affirmer un jour qu’il était résolu d’abdiquer : après quoi, libre de tous soins, il achèterait, pour passer gaîment ses vieux jours, un hôtel à Paris, sur les boulevards [13] !

On doit rendre cette justice à Gustave III, qu’à travers les plaisirs du voyage il ne perdait pas de vue les calculs politiques. Il lui fallait à tout prix quelque heureuse négociation avec la France, de nouveaux secours d’argent si cela était possible, tout au moins quelques renouvellement d’alliance dont il pût se parer à son retour en Suède comme d’une victoire personnelle. Depuis le commencement de la guerre d’Amérique, il était en instance auprès du cabinet de Versailles pour obtenir la cession d’une de nos Antilles en échange d’un entrepôt français à Gothenbourg, et le jeune compte de Fersen, lorsqu’il était parti pour les États-Unis, avait reçu de lui à ce sujet une mission spéciale. L’affaire fut conclue pendant son séjour en France par la convention de Versailles, signée le 1er juillet 1784. Bien plus, d’inquiétantes nouvelles d’armemens en Danemark et en Russie ayant circulé vers ce même temps, il en profita pour demander que la cour de France promît une intervention armée en cas de guerre et ajoutât aux subsides annuels que recevait depuis longtemps la Suède un secours d’argent extraordinaire à la suite d’une conférence tenue en présence de Louis XVI, des comtes de Vergennes et de Breteuil, une note fut rédigée, pour être remise à l’ambassadeur de Suède, après avoir été lue à Gustave III lui-même. On y promettait, dans le cas où la Suède serait attaquée, de fournir un secours de douze mille hommes d’infanterie pourvus d’une artillerie convenable, ainsi qu’une escadre de douze vaisseaux de ligne et six frégates. Si la Grande-Bretagne, toujours ennemie de la France, empêchait l’expédition de ces secours, il serait payé comptant au roi de Suède une somme équivalente, suivant une évaluation convenue. Ce n’était pas le compte de Gustave, qui désirait un secours d’argent immédiat. Il insista donc en adressant directement à Louis XVI une longue lettre, restée inédite, dont nous donnons ici la partie principale. Datée seulement sur l’original, autographe de juillet 1784, elle doit être du 11 de ce mois :


« Monsieur mon frère et cousin, n’ayant pas pu hier trouver l’occasion d’entretenir votre majesté des affaires importantes que j’ai entamées avec elle, et le moment de mon départ approchant, elle ne trouvera pas mauvais que je me serve de cette voie pour lui en parler. J’ai cru m’apercevoir, en lisant l’écrit que M. de Vergennes a remis à mon ambassadeur, que je n’avais peut-être pas expliqué assez clairement les motifs qui m’avaient porté à faire à votre majesté les propositions que l’on a mises sous ses yeux. Je m’adresse donc directement à votre, majesté pour les lui détailler, porté par cette confiance que l’amitié personnelle qu’elle m’a témoignée m’inspire, autant que par celle que les plus anciens et les plus constans principes de nos monarchies m’autorisent d’avoir en elle. Deux amis doivent se parler avec franchise de leurs intérêts réciproques, et, lorsque deux rois comme nous se connaissent personnellement, il convient à notre dignité réciproque de traiter directement ensemble. C’est sur ces fondemens que je vais ouvrir mon cœur à votre majesté et y déposer mes sentimens, mes intérêts, sûr que je les confie à un ami et au plus honnête homme de son royaume. Votre mnajesté connaît sur quel fondement l’union de la Suède et de la France a été basée depuis plus de deux cents ans ; elle sait que l’intérêt réciproque de Gustave Ier (ennemi du beau-frère de Christiern II) et de François, Ier (qui trouva nécessaire devoir un allié dans le Nord) posa les premiers fondement de cette alliance que Gustave-Adolphe et Louis XIII cimentèrent encore par une suite de succès et de gloire qui firent monter les deux monarchies à un degré de puissance et de grandeur dans laquelle la France s’est maintenue, mais dont la Suède test tombée, par les fautes moins encore que par les malheurs de Charles XII et surtout par l’anarchie qui suivit sa mort. Cette anarchie, en mettant la Suède presque sous la tutelle de ses voisins, la rendit une alliée inutile et sauvent onéreuse. L’heureuse révolution qui, en étouffant l’anarchie, y a établi l’ordre, a rendu la Suède à ses anciens amis, et le temps qui a écoulé depuis l’a mise en état de pouvoir lui être utile. Élevé dès ma plus tendre enfance dans les principes constans de mes ancêtres d’amitié pour la France, et fortifié dans ces sentimens par ceux que le feu roi de France Louis XV me témoigna dans les momens les plus périlleux de ma vie, mon soin constant a été de lui témoigner, ainsi qu’à votre majesté, combien mon cœur en sentait de reconnaissance, et combien je mettais de prix à perpétuer l’union qui, depuis si longtemps, subsiste entre nos deux états. C’est dans ces sentimens que je suis arrivé ici. Votre connaissance, vos sentimens, la cordialité franche et noble que vous m’avez témoignée, tout servit à fortifier d’un sentiment d’amitié personnelle pour vous ceux que j’avais pour ainsi dire reçus dès mon berceau pour la France. C’est dans ces momens que les inquiétudes, la jactance de mes voisins, m’ont été rendues. J’ai cru que, pouvant vous offrir un allié qui, par l’ordre qu’il a mis dans ses affaires, par une flotte considérable, par la générosité et le courage connu de sa nation, et j’ose même ajouter par son personnel, pourrait vous être utile, j’ai cru, dis-je, qu’en vous présentant l’alliance de la Suède sous ce point de vue, et me trouvant, dans un moment où j’étais près de vous, convaincu des mauvaises intentions de mes voisins et de votre naturelle et implacable ennemie l’Angleterre, je ne devais pas balancer un moment à resserrer des nœuds que notre amitié me rendait doublement chers et que l’état actuel de l’Europe semblait me prescrire… J’ai cru qu’il était de la gloire de la France et de son intérêt d’avoir un allié dans le Nord qui pût contre-balancer le colosse énorme qui s’y augmente tous les jours, et qu’il nous était à tous les deux nécessaire de nous unir avant que le tourbillon des grands événemens qui se préparent eût tout emporté… C’est pourquoi je souhaite que nous contractions des engagemens réciproques qui, par leur nature même, fussent plus sacrés que ces unions ordinaires de deux souverains, et plus secrets, puisqu’ils seraient conclus entre nous-mêmes et par nous. J’ai une trop grande confiance en votre amitié pour croire que votre majesté voudra me laisser partir sans avoir établi sur des fondemens solides l’union qui a régné entre nos deux états. Il ne faut pas que la crainte d’exciter la jalousie de nos envieux nous retienne. C’est par une fermeté inébranlable qu’on en impose aux ambitieux ; ce n’est pas par des ménagemens et des égards qu’on les retient… »

Cette lettre est curieuse, non pas seulement comme document politique, mais parce qu’elle montre bien quelle attitude Gustave III prétendait garder envers le cabinet de Versailles et envers la personne même du roi de France : il s’offrait comme un indispensable ami et comme un habile homme d’état. C’est pourtant à cette lettre, selon toute apparence, que répondit la suivante, écrite de la main de Louis XVI et dont nous avons pu copier la minute autographe :


« 12 juillet 1784. — Monsieur mon frère, j’ai lu avec beaucoup d’attention la lettre que votre majesté m’a écrite hier. L’ancienneté des liens qui m’unissent avec la Suède me rend son alliance chère, et plus particulièrement depuis que j’ai eu le plaisir de renouveler personnellement la connaissance de votre majesté. J’espère qu’elle ne doute pas de tous mes sentimens pour elle, le papier que j’ai ordonné au comte de Vergennes de communiquer à son ambassadeur en est une nouvelle preuve ; mais votre majesté, qui fait un si glorieux usage de son pouvoir, sait que le premier devoir des rois est de soulager les peuples qui leur sont confiés, surtout au sortir d’une guerre dont les charges ont été fort pesantes, et que les circonstances alors ne permettent pas de faire tout ce que l’on voudrait pour ses alliés. Au reste, votre majesté doit être sûre de la volonté où je suis de l’assister efficacement dans les occasions où les mauvaises intentions de ses voisins feraient craindre qu’elles ne troublassent son repos. En tout temps, je la prie de ne pas douter de la vive et sincère amitié fondée sur l’estime personnelle avec laquelle je suis, monsieur mon frère… »


C’était un refus d’aller plus avant. Il paraît toutefois que, dans la journée même où cette lettre avait été écrite, le cabinet de Versailles se ravisa ; Gustave eut le soir une entrevue avec le ministre des finances, M. de Calonne, dans laquelle il dut beaucoup rabattre de la somme par lui demandée, et deux jours après, le 14, Louis XVI lui écrivit pour l’informer de l’acceptation d’un traité secret avec un secours d’argent immédiat. C’est encore une importante lettre inédite qui fait partie du même dossier.


« Versailles, 14 juillet 1784. — Monsieur mon frère, mon amitié, personnelle pour votre majesté et les liens qui unissent si anciennement nos couronnes me portant à contribuer en ce qui peut dépendre de moi à la tranquillité et sûreté de celle de Suède, j’accède avec plaisir au pacte secret que votre majesté m’a proposé. En conséquence, je lui donne ma parole que, dans le cas où elle viendrait à être attaquée, j’emploierai d’abord mes bons offices pour détourner, s’il est possible, l’agression et trois mois après je lui administrerai, soit en nature, soit par un équivalent en argent, les secours énoncée dans la note explicative que mon ministre des affaires étrangères a remise de mon ordre à son ambassadeur le 9 de ce mois, et, pour aider dès à présent votre majesté dans les réparations dont elle s’occupe pour donner plus de consistance aux forces de son état, je m’engage, indépendamment du subside annuel convenu entre nous, à lui donner un secours extraordinaire de 6 millions de livres, qui seront payées à raison de 100,000 francs par chaque mois jusqu’à extinction entière de la susdite somme.

« La position de votre majesté exigeant des ménagemens, elle est libre de stipuler elle-même les secours de réciprocité qu’elle estimera convenables : le mieux serait qu’elle promît de lui concerter avec moi sur le meilleur emploi à en faire dans le cas où je me trouverais engagé dans une guerre de mer. Je ne doute pas au reste, aussi longtemps que nos engagemens dureront, que votre majesté voudra bien s’engager à n’en contracter aucun qui pourrait contrarier ceux que nous formons, qu’elle n’entrera dans aucun traité défensif avec la Russie, quelque dénomination qu’on puisse lui donner, et plutôt qu’elle me communiquera confidemment toutes les ouvertures et prépositions qui pourraient lui être faites et intéresseraient notre alliance. Votre majesté peut être assurée que j’en userai de même, et que je lui ferai part de tout ce qui peut avoir rapport à sa sûreté

« Je compte sur le secret de votre majesté. Elle doit compter sur le mien, et les dispositions que je lui manifeste dans cette lettre lui garantissent la fidélité de mon intérêt et la sincérité de l’amitié avec laquelle je suis, monsieur mon frère, de votre majesté le bon frère, LOUIS. »


Dès le lendemain de la signature de ce traité secret, Gustave partait triomphant. De retour dans sa capitale le 2 août, il écrivit à Louis XVI un mois après :


« Drottningholm, 7 septembre (1784). — Monsieur mon frère et cousin, je profite du courrier qui porte la ratification de la convention de commerce pour m’entretenir librement avec votre majesté, et lui renouveler les assurances de ma tendre et inviolable amitié. Votre majesté sait déjà la promptitude avec laquelle je suis revenu chez moi, et que la distance entre Versailles et Stockholm n’est pas si grande qu’on la croit. Elle n’est qu’assez éloignée pour que l’amitié entre les deux états soit aussi éternelle que notre amitié personnelle sera constante. Cependant j’avoue que je ne puis dans ce moment penser qu’avec regret que je ne puis m’entretenir avec vous que par écrit, et qu’il n’y a qu’un mois que j’avais le plaisir de vous voir à tout moment et de pouvoir épancher mes inquiétudes et mes pensées dans votre sein ; j’ai de la peine à me voir privé de cette douce habitude et d’être obligé d’attendre des occasions, souvent bien rares ; je puis vous parler sans contrainte. J’ai exécuté en arrivant ce dont j’étais convenu avec votre majesté en annonçant au sénat en grand mystère la convention, explicatoire du traité de commerce de 1741et la cession de l’île Saint-Barthélemy faite par votre majesté en retour des avantages accordés au commerce français dans le port de Gothenbourg. J’ai ajouté que je pouvais avec bien de la satisfaction leur dire que j’avais trouvé dans les sentimens personnels de votre majesté pour moi et pour la Suède la même amitié et le même intérêt que Louis XV m’avait témoignés dans les dernières années de son règne. Cela a fait un effet très utile, et a absolument éloigné toutes les idées qu’on avait semées par des lettres particulières de Paris, d’autres engagemens contractés entre la Suède et la France. Je sais même que le ministre d’Angleterre et le chargé d’affaires de Russie ont mandé à leurs cours que le bruit d’une nouvelle alliance entre nous était faux, et n’avait d’autre fondement que les transactions relativement à un établissement de la Suède en Amérique, Ainsi j’espère avoir rempli les intentions de votre majesté, et que, le pacte que nous avons signé restera dans le secret le plus profond… Je puis assurer votre majesté qu’elle peut compter que la Suède ce printemps peut sortir avec une flotte de vingt-deux vaisseaux de ligne presque tout neuf et quinze frégates, et cela dans l’espace de six semaines. L’artillerie n’a pas été négligé, et votre majesté sait déjà, par l’inquiétude, que cela a donnée à mes voisins, qu’elle a été distribuée dans tous les endroits où elle doit être tant pour la défense que pour le prompt transport en cas de nécessité. Nous avons aussi une garniture toute nouvelle de fusils et d’armes pour l’infanterie et la cavalerie… »


La suite de cette lettre laissait paraître des velléités belliqueuses, que le cabinet de Versailles : n’était pas disposé le moins du monde à encourager. Aussi trouvons-nous encore une lettre de Louis XVI, en date du 26 septembre 1784,qui est évidemment une réponse au précédent message :


« J’ai lu avec intérêt le détail dans lequel votre majesté a bien voulu entrer touchant les progrès des réparations de toute espèce qu’elle avait ordonnées, et je la félicite de l’état solide et brillant où elle a déjà mis ses forces de terre et de mer ; il ne peut manquer de lui assurer la considération, de ses, voisins et la tranquillité de ses peuples. Connaissant la prudence et la sagesse de votre majesté, je suis bien assuré que, contente de pourvoir à la sûreté de ses états, elle évitera toute démonstration qui pourrait être un sujet ou même un prétexte d’inquiétude pour qui que ce soit »


Ces dernières lignes contenaient des avis dont Gustave III, nous le verrous bientôt, ne comprit pas toute la gravité. Elles voulaient dire que, pour chacune des deux cours les temps étaient venus d’une politique soucieuse de nouveaux problèmes. La France venait de prodiguer encore une fois au roi de Suède les preuves de son ancienne bienveillance ; mais elle lui donnait à entendre qu’elle devait songer, après le dernier succès de la paix glorieusement conclue avec l’Amérique, à d’autres soins que ceux des guerres étrangères, et elle lui conseillait à lui-même d’abandonner les vastes pensées pour conjurer les difficultés intérieures et menaçantes qui se montraient déjà dans les deux royaumes.


A. GEFFROY.

  1. Voyez, sur les premiers rapports de Gustave III avec la cour de France après la mort de Louis XV, la Revue du 15 août dernier. Voyez aussi, pour le commencement de cette série, la Revue du 15 février, 1er mars, 1er avril et 15 juillet 1864.
  2. Il semble, à vrai dire, que la publication de Vienne ait eu pour but de donner un terme de comparaison pouvant servir, — M. d’Arneth le dit expressément dans sa préface, — à contrôler l’authenticité de tant de lettres attribuées à la reine, et qui ont soulevé, ajoute-il, des doutes fondés : «…Ist dies so manchem der Königin zugeschriebenen Briefe gegenüber der Fall, über dessen Echtheit begründete Zweifel sich erheben. » On sait que M. de Sybel, de l’université de Bonn, a le premier fait la comparaison qu’indiquait M. d’Arnetb. M. Edmond Scherer a reproduit les argumens sur lesquels M. de Sybel appuyait ses doutes. J’ai dû reprendre l’examen à nouveau.
  3. Parlé, suivant la troisième édition de M. d’Hunolstein ; reparlé, suivant le second tirage de M. Feuillet de Conches ; mais que fait-on du mot jamais ?
  4. C’est ainsi : que. M. Feuillet de Conches, a dû les plus, précieuses séries de son recueil aux archives de Vienne et de Stockholm. Son troisième volume empreinte particulièrement aux archives de Suède une suite de pièces dont je sais tout le premier la valeur, les ayant depuis longtemps moi-même, avec beaucoup d’autres papiers inédits, dont les dernières parties de cette étude vont me permettre l’emploi. De ces documens- là personne ne contestera l’authenticité, ni, dès, qu’ils offriront, un ensemble complet, l’importance historique.
  5. La révolution priva naturellement M. de Stedingk de cette pension. En 1810, Napoléon lui fit offrir le remboursement, avec les intérêts, de la somme entière qu’on lui devait en France ; les circonstances politiques ne lui permirent pas d’accepter. Plus tard, une banqueroute survenue en Russie, ayant fait brèche à sa fortune, Stedingk adressa à Louis XVIII une réclamation à cet égard, qui ne fut pas écoutée. Il avait cependant à cette date rendu de nouveaux services aux Bourbons : il avait conduit la duchesse d’Angoulême pendant son exil, à bord de la frégate l’Eurydice, de Libau à Carlscrona ; c’est de là qu’elle s’était embarquée pour l’Angleterre pendant l’été de 1808. La duchesse avait même offert, à cette occasion, d’adopter la troisième fille de Stedingk quelle avait prise en affection, et de qui je tiens ces renseignemens.
  6. Mes sources les plus ordinaires, dans le cours de cette étude, sont les archives de notre ministère des affaires étrangères, celles de Suède et de Danemark, et la collection des papiers de Gustave III à Upsal. Les quatre lettres de Marie-Antoinette citées dans la première partie de cet article, ainsi qu’une lettre de Louis XVI du 26 septembre 1784, qui a sa place un peu plus loin, sont empruntées d’un ouvrage étranger. La discussion où j’ai du entrer tout à l’heure me rendant scrupuleux, je dois dire que l’auteur de ce volume, en publiant ces lettres inédites, n’a pas donné les garanties d’authenticité. Elles figurent ici jusqu’à plus ample informé, comme inconnues en France et vraisemblables. Quant aux autres lettrée de Louis XVI et à celles de Gustave III qui se présenteront dans la suite de notre récit, elles sont copiées sur les originaux autographes ou sur les minutes officielles des archives ; de Suède ou de France : rien de plus sûrement authentique.
  7. Revue du 1er novembre 1856.
  8. Le même qui devait être tué en duel par le comte de La Marck à Paris quelques mois après, pour n’avoir pas suivi les officiers suédois, ses compatriotes, à la guerre d’Amérique.
  9. Ces détails sont rapportés dans les dépêches du ministre de Saxe auprès du cabinet de Stockholm sous la date du 2 décembre 1783. Une lettre de Gustave III, écrite d’Ylsen en Lunébourg, 6 octobre, et adressée au comte de Creutz, ne dit rien d’une telle aventure, mais ne la contredit pas.
  10. Louis XVI, Marie-Antoinette, etc., par M. Feuillet de Couches, tome III, p. 81.
  11. Les lecteurs de la Revue ont encore présente au souvenir la série publiée par M. Saint-René Taillandier sur la comtesse d’Albany (15 janvier, 1er et 15 février 1861.
  12. Axel Fersen était venu de France joindre Gustave à Nuremberg et faisait le voyage d’Italie avec lui.
  13. Souvenirs de C.-W. Bergman ; t. II, p. 29. Je trouve dans la correspondance du M. de Staël, sous la date du 1er juillet 1788, que Gustave III veut alors acheter une maison à Paria. M. de Staël lui envoie des plans.