Guy Mannering/35

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 247-254).


CHAPITRE XXXV.

LA VISITE.


Vous êtes de ces gens qui ne voudraient pas servir Dieu quand le diable le leur ordonnerait. Parce que nous sommes venus pour vous rendre service, vous nous prenez pour des vauriens.
Shakspeare. Othello.


De retour chez lui, Glossin, parmi différentes lettres et papiers arrivés pendant son absence, en trouva une de la plus grande importance : elle était de M. Protocole, procureur à Édimbourg. Il s’adressait à lui, comme à l’agent de feu M. Bertram d’Ellangowan, écuyer, et de ses représentants, pour lui annoncer la mort subite de mistress Margaret Bertram de Singleside, et le priait de communiquer cette nouvelle à ses clients, qui, s’ils le jugeaient à propos, pourraient se faire représenter dans les opérations relatives à la succession qui venait de s’ouvrir.

Glossin comprit que l’auteur de cette lettre ignorait la rupture qui avait eu lieu entre lui et son défunt patron. Il savait que Lucy Bertram avait quelques droits à cette succession ; mais il y avait cent à parier contre un que la vieille fille aurait, dans un caprice, révoqué les dispositions faites jadis en faveur de sa nièce. Après avoir fatigué son imagination fertile, pour découvrir si cet événement ne pouvait lui présenter quelque avantage particulier, il ne trouva aucun moyen de le faire tourner à son profit. Il s’arrêta donc à l’idée de s’en étayer pour reconquérir, ou plutôt pour se créer une réputation ; car déjà, dans plusieurs circonstances, il avait senti le besoin de la considération publique, et peut-être allait-elle lui être plus nécessaire que jamais. « Je dois, dit-il, m’établir sur un bon terrain, pour que, si la tentative de Dirk Hatteraick échoue, il y ait au moins quelques préventions en ma faveur. » Rendons d’ailleurs justice à Glossin : il voyait avec une secrète satisfaction ce dédommagement que, sans qu’il lui en coûtât rien, miss Bertram allait recevoir de tout le mal qu’il avait fait à sa famille. Il résolut donc de se rendre le lendemain matin de bonne heure à Woodbourne.

Cette démarche l’embarrassait, car il éprouvait pour paraître devant le colonel Mannering cette crainte que la duplicité et la bassesse ressentent en présence de la vertu. D’un autre côté, Glossin avait grande confiance en son propre savoir-faire[1]. Son esprit était naturellement souple et fin, et la connaissance des ruses de la chicane ne formait pas toute sa science. Il avait, à différentes époques, résidé pendant long-temps en Angleterre, et s’y était débarrassé de sa rusticité campagnarde et de la pédanterie d’un légiste ; il avait le talent de la persuasion, joint à une effronterie sans pareille qu’il déguisait sous des manières simples et naturelles. Se confiant donc en lui-même, il arriva à Woodbourne vers dix heures du matin, et demanda à parler à miss Bertram.

Il ne dit son nom que lorsqu’il fut arrivé à la porte de la salle à manger : là un domestique, sur sa demande, annonça que M. Glossin désirait avoir un entretien avec miss Bertram. Lucy, se rappelant la scène qui avait abrégé les jours de son père, devint aussi pâle que la mort, et perdit presque connaissance. Julia courut à son secours, et elles sortirent ensemble. Il ne resta dans l’appartement que le colonel, Charles Hazlewood, son bras en écharpe, et Dominie Sampson, dont la figure maigre et les yeux louches devinrent singulièrement effrayants quand il aperçut M. Glossin.

Quoique un peu déconcerté d’abord par l’effet que produisait son arrivée, l’honnête gentleman reprit bientôt un ton d’assurance, et, s’avançant vers le colonel, il dit qu’il espérait que sa présence n’avait pas dérangé ces dames ; celui-ci, d’un ton froid et sec, lui répondit qu’il ne savait pas ce qui lui procurait l’honneur de voir monsieur Glossin.

« Hem ! hem ! J’ai pris la liberté, colonel, de venir voir miss Bertram, pour lui parler d’affaires. — Si vous pouvez faire cette communication à M. Mac-Morgan, son homme de confiance, je crois que miss Bertram le trouvera plus agréable. — Je vous demande pardon, répliqua Glossin ; vous êtes un homme instruit, et vous n’ignorez pas qu’il y a des circonstances où il est plus prudent de ne pas employer d’intermédiaire. — Alors, si monsieur Glossin veut prendre la peine d’exposer dans une lettre l’objet de sa visite, je puis lui promettre que miss Bertram la lira avec toute l’attention nécessaire. — Certainement ! mais il y a des cas où une conférence de vive voix… Hem ! je m’aperçois… je sais que le colonel Mannering est sous l’influence de préjugés qui peuvent lui faire considérer ma démarche comme déplacée ; mais je m’en rapporte à son équité naturelle : doit-il refuser de m’entendre, avant même de connaître le motif qui m’amène ici et sans savoir de quelle importance mes communications peuvent être pour la jeune dame qu’il honore de sa protection ? — Assurément, monsieur, telle n’est point mon intention : je vais consulter miss Bertram, et j’informerai monsieur Glossin de sa réponse, s’il veut bien prendre la peine de l’attendre un moment. » Et il sortit.

Glossin était resté debout au milieu de l’appartement : le colonel n’avait pas fait le moindre geste pour l’inviter à s’asseoir, et lui-même, à la vérité, s’était tenu debout pendant leur court entretien. Quand il fut sorti, Glossin prit une chaise et s’assit d’un air qui tenait le milieu entre l’embarras et l’effronterie. Ses deux compagnons gardaient le silence ; blessé de cette affectation de mépris, il voulut les forcer à le rompre.

« Une belle journée, monsieur Sampson… »

La réponse inarticulée de Dominie pouvait passer pour une affirmation ou pour un murmure d’indignation.

« Vous ne venez jamais voir vos anciennes connaissances à Ellangowan ? vous y trouveriez encore beaucoup des vieux tenanciers. Je porte trop de respect aux anciens propriétaires, pour chasser les vieux fermiers, même sous prétexte d’augmenter mou revenu. D’ailleurs ce ne sont pas là mes manières d’agir. Je n’aime pas… Je crois, monsieur Sampson, que l’Écriture condamne ceux qui oppriment le pauvre et reculent les limites de leurs champs… — Et qui dévorent la substance de l’orphelin, continua Sampson. Anathème, anathème sur eux ! » En parlant ainsi, il se leva, mit sous son bras l’in-folio qu’il lisait, fit volte-face, et quitta la salle en marchant comme un grenadier.

M. Glossin, sans se déconcerter, ou du moins voulant ne pas le paraître, se tourna vers le jeune Hazlewood qui semblait occupé de la lecture d’un journal : « Y a-t-il des nouvelles, monsieur ? » Hazlewood leva les yeux, le regarda, lui passa le journal comme on le passe à un étranger dans un café, se leva, et fit un mouvement pour sortir. « Pardon, monsieur Hazlewood ! mais je ne puis m’empêcher de vous témoigner ma joie de vous voir si bien remis après un si infernal accident. » La réponse à ceci fut une inclination de tête aussi courte et aussi brève que possible : cependant elle suffit pour encourager l’ancien greffier. « Je vous assure, monsieur Hazlewood, que personne n’a pris plus d’intérêt que moi à cet événement, et par amour pour le pays, et à cause de ma vénération particulière pour votre famille, qui occupe un rang si éminent. M. Featherhead devient vieux ; le bruit s’étant répandu qu’il va cesser de siéger au parlement, vous feriez bien de prendre vos mesures d’avance. Je vous parle en ami, monsieur Hazlewood, en homme qui connaît cette affaire ; et si mes services vous étaient agréables… — Pardon, monsieur ! mais je n’ai aucun projet pour lequel votre assistance puisse m’être nécessaire. — Très bien ! Peut-hêtre avez-vous raison ; rien ne presse, et j’aime à voir cette réserve dans un jeune homme. Mais je vous parlais de votre blessure : je crois avoir découvert votre assassin. Oui, je le tiendrai bientôt ; et si je ne le fais pas punir comme il le mérite… — Pardon, monsieur, encore une fois ! mais votre zèle va plus loin que je ne souhaiterais. J’ai mille raisons de croire que ma blessure a été le résultat d’un accident : certainement elle n’était pas préméditée. Croyez que je partagerais votre indignation contre l’homme coupable d’ingratitude et de trahison préméditée, si vous me présentiez un tel monstre. »

Encore une rebuffade ! pensa Glossin : il faut le prendre d’un autre côté. « Très bien, monsieur, on ne saurait penser plus noblement. Je n’aurais pas plus de pitié pour un ingrat que pour un coq de bruyère ; et, à propos de cela (Glossin avait appris de son ancien patron l’art des brusques transitions), je vous ai vu souvent le fusil sur l’épaule, et j’espère que vous serez sous peu capable de tenir la campagne. J’ai remarqué que vous ne dépassez jamais les limites de votre domaine ; j’espère, mon cher monsieur, que vous ne vous ferez pas faute de poursuivre votre gibier sur les terres d’Ellangowan. Je crois que les coqs de bruyère y sont en plus grand nombre, quoiqu’il y en ait beaucoup aussi sur les vôtres. »

Glossin n’obtint encore qu’une salutation froide et réservée ; il essayait de renouer la conversation, lorsque l’arrivée de Mannering le tira d’embarras.

« Je crains de vous avoir retenu trop long-temps, monsieur, dit-il à Glossin ; je désirais que miss Bertram consentît à vous recevoir, parce que, dans mon opinion, sa répugnance doit céder à la nécessité de s’instruire des choses dont vous avez à l’informer dans ses intérêts ; mais des circonstances récentes et qu’il n’est pas facile d’oublier, lui rendraient tellement pénible une entrevue avec monsieur Glossin, que j’ai cru devoir ne pas insister davantage. Je recevrai pour elle vos ordres, vos propositions, toutes les communications enfin que vous pouvez avoir à lui faire. — Je suis désolé, monsieur, tout-à-fait désolé, colonel, que miss Bertram puisse supposer… que des préventions… qu’elle ait l’idée, enfin, qu’aucune chose de ma part… — Lorsqu’il n’y a pas d’accusation, monsieur, la défense est au moins inutile. Vous est-il permis de me communiquer, en ma qualité de tuteur provisoire de miss Bertram, l’affaire que vous croyez de nature à l’intéresser ? — Bien certainement, colonel Mannering ; elle ne pouvait choisir un ami plus respectable, personne avec qui il me soit plus agréable de conférer. — Ayez donc la bonté de m’expliquer ce dont il s’agit, monsieur, s’il vous plaît. — Cela n’est pas si court que vous semblez l’imaginer, monsieur ; mais M. Hazlewood n’a pas besoin de sortir ; je veux tant de bien à miss Bertram, que je souhaiterais que l’univers entier entendît ce que j’ai à dire. — Mon ami M. Charles Hazlewood est sans doute peu curieux d’entendre ce qui ne le concerne point. Maintenant que nous sommes seuls, je me permets de vous prier d’être précis et clair dans vos communications. Je ne suis qu’un soldat, monsieur ; partant, peu habitué aux lenteurs de la procédure. » Et prenant une chaise, il attendit la réponse de Glossin.

« Ayez la bonté de lire cette lettre : c’est le moyen le plus court de vous mettre au courant de cette affaire. »

Après l’avoir lue, et inscrit sur son agenda l’adresse de M. Protocole, Mannering remit la lettre à Glossin en lui disant : « Ceci, monsieur, ne semble pas demander beaucoup d’explications. Je verrai ce qu’il conviendra de faire dans l’intérêt de miss Bertram.

— Mais, monsieur, mais, colonel, il y a encore un point que personne excepté moi ne peut expliquer. Cette dame, cette mistress Margaret Bertram, a légué tous ses biens, par testament, à miss Lucy Bertram, lorsqu’elle demeurait avec mon vieil ami, M. Bertram, à Ellangowan. Je puis l’affirmer, car Dominie (c’était le nom que mon défunt ami donnait toujours au respectable M. Sampson) a servi avec moi de témoin pour cet acte ; et à cette époque elle avait capacité de faire cette disposition, étant dès lors investie du domaine de Singleside, quoique sa sœur aînée eût la jouissance de l’usufruit sa vie durant. C’était un arrangement bizarre du vieux Singleside, qui par là excitait ses deux filles, comme deux chattes, l’une contre l’autre. Ah ! ah ! ah ! — Fort bien, monsieur ! reprit Mannering avec le plus imperturbable sang-froid : mais allons au fait. Vous dites que cette dame avait le droit de disposer de sa fortune en faveur de miss Bertram, et qu’elle l’a fait ? — Sans doute, colonel, répliqua Glossin ; je crois entendre passablement les affaires ; je m’en suis occupé pendant bien des années, et quoique j’y aie renoncé pour jouir de ma petite fortune, je n’ai pas fait divorce avec une science que je préfère à châteaux et à terres, avec la jurisprudence enfin, qui, comme l’a dit un poète,


Est le meilleur moyen pour regagner les terres
Que perdent à l’envi de fous célibataires.


Non, non. je puis encore faire claquer mon fouet ; et ma faible expérience est toujours au service de mes amis. »

En parlant de son savoir-faire avec une telle complaisance, Glossin visait à produire une impression favorable sur l’esprit de Mannering, qui l’eût infailliblement jeté par la fenêtre, ou au moins mis à la porte, s’il n’eût été retenu par la crainte de nuire aux intérêts de miss Bertram. Il fit donc un grand effort sur lui-même en écoutant avec patience, sinon avec bienveillance, l’éloge que Glossin faisait de ses talents. Lorsqu’il eut terminé, il lui demanda s’il savait où était le testament.

« Je sais… c’est-à-dire je pense… je crois pouvoir le retrouver… Il y a des dépositaires qui, en pareil cas, réclameraient des honoraires… — Vous n’avez qu’à parler, répliqua le colonel en tirant son portefeuille de sa poche. — Mais, mon cher monsieur, vous ne me laissez pas achever… Je disais que certaines personnes auraient pu faire une telle réclamation… pour le remboursement du coût de l’acte, les peines et soins dans l’affaire, etc., etc. Mais moi, je désire seulement prouver à miss Bertram et à ses amis que je me conduis honorablement avec elle. Voici ce testament : ç’eût été un bonheur pour moi de le déposer dans les mains de miss Bertram, et de lui adresser mes félicitations sur l’avenir plus heureux qu’il semble lui promettre. Mais puisqu’elle cède à ses préventions contre mol, il ne me reste qu’à lui offrir mes vœux par votre intermédiaire, colonel, et l’assurance que je suis tout prêt à confirmer cet acte par mon témoignage sitôt que j’en serai requis. J’ai l’honneur de vous souhaiter le bonjour, monsieur. »

Ce compliment d’adieu, prononcé avec le ton de la vertu injustement soupçonnée, ébranla l’opinion de Mannering. Il reconduisit Glossin jusqu’à la porte, et le salua avec plus de politesse (quoique toujours froid et réservé) qu’il ne lui en avait montré durant tout leur entretien. Glossin sortit, satisfait de l’impression qu’il avait fini par produire, mais toujours mortifié de l’accueil froid et dédaigneux qu’il avait reçu d’abord. « Le colonel Mannering aurait pu être plus poli, se dit-il intérieurement ; on ne trouve pas tous les jours des hommes qui apportent la nouvelle de 400 livres sterling de rente à une fille qui n’a pas un sou. Oui, Singleside, aujourd’hui, doit bien produire 400 livres par an, car les fermes de Reilageganbeg, de Gillifidget, de Loverless, de Licalone, de Spinter-Knowe, les rapportent. Beaucoup d’autres, à ma place, auraient cherché ici à faire leurs affaires, quoique, à vrai dire, je ne sache pas trop comment ils en seraient venus à bout. »

Glossin ne fut pas plus tôt hors de la cour de Woodbourne, que le colonel dépêcha un de ses domestiques à M. Mac-Morlan, qui ne se fit pas attendre ; il lui remit le testament, le priant d’examiner s’il pouvait être profitable à sa jeune amie. Mac-Morlan lut cet acte avec des jeux étincelants de joie, essuya ses lunettes à plusieurs reprises, et s’écria enfin : « Inattaquable… c’est juste comme un gant… Oh ! personne ne travaille mieux que Glossin, à moins qu’il n’ait quelque motif pour faire de mauvaise besogne. Mais (sa figure changeait de couleur) cette vieille diablesse, passez-moi l’expression, peut avoir fait un autre testament. — Eh bien, comment le saurons-nous ? — En envoyant un fondé de pouvoirs de miss Bertram à la levée des scellés. — Pouvez-vous être son mandataire ? — Je ne le puis ; il faut que j’assiste à un procès criminel devant la cour. — J’irai donc moi-même, reprit le colonel. Je me mettrai en route demain matin. Sampson m’accompagnera… il a signé le testament comme témoin. Mais j’aurai besoin d’un conseil. — L’ancien shérif de ce comté a la réputation d’un excellent praticien ; je vous donnerai une lettre de recommandation pour lui. — Ce qui me plaît en vous, monsieur Mac-Morlan, c’est que vous allez toujours droit au but. Faites votre lettre sur-le-champ… Parlerons-nous à Lucy de cette succession encore incertaine ? — Il le faut bien ; il est nécessaire que vous emportiez un pouvoir signé d’elle : je vais le rédiger tout de suite. Mais je connais sa prudence ; cet espoir ne sera à ses yeux que bien faible et bien incertain. »

Mac-Morlan ne s’était pas trompé : miss Bertram reçut cette nouvelle avec un calme qui prouva combien peu elle fondait d’espérance sur la fortune qu’un événement si inattendu semblait lui promettre. Pourtant, dans la soirée, elle demanda à M. Mac-Morlan, comme par hasard, quel pouvait être le revenu annuel du domaine d’Hazlewood. Voulait-elle s’assurer si l’héritière de 400 livres de rente serait un parti convenable pour le jeune laird ? Nous n’oserions répondre à cette question.


  1. Ce mot est en français dans le texte. a. m.