Guy Mannering/50

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Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 6p. 366-376).


CHAPITRE L.

LA RECONNAISSANCE.


Ceci confirme tout ce qu’a dit la Bohémienne : Tu n’es pas orphelin, tu n’es pas sans ami : je suis ton père, voici ta mère, voici ton oncle, voici ton cousin, et tous ceux qui sont tes proches parents.
Le Critique.


Mannering replaçait sa montre, lorsqu’il entendit un bruit sourd dans l’éloignement. « C’est une voiture, à coup sûr, dit-il. Non, c’est le frémissement du vent à travers les branches d’arbres dépouillées de leurs feuilles. Venez à la fenêtre, monsieur Pleydell. »

L’avocat, son large foulard à la main, soutenait avec Julia une conversation intéressante ; il se rendit à l’invitation du colonel, mais après avoir préalablement roulé son mouchoir autour de son cou, par forme de précaution contre la fraîcheur de l’air. Le bruit des roues se fit entendre distinctement, et M. Pleydell, comme s’il eût réservé toute sa curiosité pour ce moment, courut au vestibule. Le colonel sonna Barnes, et, ne pouvant savoir encore quelles personnes lui arrivaient, il lui ordonna de les faire entrer dans un appartement voisin. Mais la voiture s’arrêta à la porte avant que Barnes eût pu descendre pour exécuter les ordres de son maître, et au même moment on entendit M. Pleydell s’écrier : « Voilà notre ami du Liddesdale avec un jeune gaillard du même calibre. » À ces mots Dinmont s’arrêta, et reconnut M. Pleydell avec autant d’étonnement que de plaisir. « Oh ! dit-il, si c’est Votre Honneur, nous sommes aussi bien que possible. »

Mais, pendant que le fermier s’arrêtait pour faire son salut, Bertram, ébloui par la clarté soudaine des lumières, tout étourdi de la singularité de sa situation, entra sans savoir ce qu’il faisait, dans le salon dont la porte était ouverte, et se rencontra face à face avec le colonel qui s’avançait vers lui. L’appartement était trop bien éclairé pour que Mannering ne reconnût pas sur-le-champ Bertram ; et celui-ci demeura confondu à l’aspect de personnes devant lesquelles il s’attendait si peu à paraître, autant pour le moins qu’elles le furent elles-mêmes de son arrivée inattendue. Il faut se rappeler que chacune de ces personnes avait des raisons particulières pour regarder avec effroi ce qui devait lui sembler une apparition de l’autre monde. Mannering voyait devant lui l’homme qu’il croyait avoir tué dans les Indes ; Julia retrouvait son amant, mais dans la plus bizarre et la plus périlleuse situation ; Lucy reconnaissait celui qui avait blessé le jeune Hazlewood. Bertram, qui attribuait l’étonnement, les regards fixes et immobiles du colonel au mécontentement que lui causait son indiscrétion, se hâta de s’excuser en disant que son arrivée chez le colonel était tout-à-fait involontaire, puisqu’il y avait été amené sans savoir où on le conduisait.

« Monsieur Brown, si je ne me trompe ? dit Mannering. — Oui, monsieur, » répliqua le jeune homme d’un ton modeste, mais ferme, « celui que vous avez connu aux Indes, et qui ose espérer que ce qui s’est passé entre vous et lui dans ce pays ne vous empêchera pas de le faire reconnaître dans celui-ci pour ce qu’il est, pour un officier et un homme d’honneur. — Monsieur Brown, rarement… jamais… je n’ai été aussi surpris. Certainement, monsieur, malgré ce qui s’est passé entre nous, vous avez droit de compter sur un témoignage favorable de ma part. »

Dans ce moment critique entrèrent l’avocat et Dinmont. Le premier, à son grand étonnement, aperçut le colonel qui se remettait avec peine de sa surprise, Lucy Bertram prête à s’évanouir de terreur, miss Mannering dans les angoisses de la crainte et de l’incertitude, qu’elle s’efforçait en vain de réprimer ou de cacher. « Que signifie tout cela ? dit-il ; ce jeune homme a-t-il apporté ici la tête de la Gorgone ? Que je le regarde un peu. Par le ciel ! murmura-t-il en lui-même, c’est la vivante image du vieux Ellangowan ! Oui, la même noblesse dans la tournure, la même régularité dans les traits, mais plus de vivacité dans la physionomie. La sorcière a tenu parole. » Alors s’approchant de Lucy : « Ma chère miss Bertram, lui dit-il, regardez ce jeune homme ; n’avez-vous jamais vu personne qui lui ressemblât ? »

Lucy avait à peine osé jeter un regard sur cet objet d’effroi ; il ne lui en avait pas fallu davantage pour reconnaître, à sa grande taille et à sa tournure, l’assassin prétendu du jeune Hazlewood, opinion qui prévint dans son esprit les idées plus favorables qu’elle aurait pu concevoir en le regardant avec plus d’attention. « Ne me parlez point de cet homme, dit-elle en détournant les yeux ; faites-le sortir, au nom du ciel, où il va nous assassiner tous. — Assassiner ! où est le poker[1] ? s’écria l’avocat un peu alarmé. Mais vous vous trompez ! nous sommes trois hommes, sans compter les domestiques, et voilà l’honnête fermier du Liddesdale qui en vaut à lui seul une douzaine. Nous avons le major vis[2] de notre côté. Quoi qu’il en soit, approchez ici, mon ami Dandie… Devis… comment vous appelez-vous ? tenez-vous entre ce jeune homme et nous, pour rassurer ces demoiselles. — Seigneur, M. Pleydell, dit le fermier étonné, c’est le capitaine Brown ; ne connaissez-vous pas le capitaine Brown ? — Ah ! s’il est de vos amis, nous n’avons rien à craindre, répondit Pleydell ; mais tenez-vous près de lui. »

Tout cela se passa avec une telle rapidité que Dominie n’était pas encore sorti d’une distraction où il était plongé ; mais, fermant le livre qu’il lisait attentivement dans un coin, et s’avançant pour jeter un coup d’œil sur les nouveaux venus, il s’écria tout-à-coup en regardant Bertram : « Si le tombeau peut laisser échapper sa proie, voilà mon cher et honoré maître ! — Vous dites vrai, après tout ; par le ciel ! j’étais sûr que je ne me trompais pas, dit le jurisconsulte ; c’est le portrait vivant de son père… Allons, colonel, à quoi pensez-vous de ne pas faire un meilleur accueil à votre hôte ?… — Je pense… je crois… je suis sûr que vous avez raison, monsieur Dominie ; jamais je ne vis de si frappante ressemblance ! Mais, patience… Sampson, ne dites pas un mot… Asseyez-vous, jeune homme. — Pardon, monsieur. Si je suis, à ce que je crois, dans la maison du colonel Mannering, je voudrais savoir avant tout si ma présence involontaire lui déplaît, ou s’il la voit avec plaisir. »

Mannering fit un effort sur, lui-même. « Avec plaisir, très certainement, surtout si vous pouvez m’indiquer les moyens de vous obliger. Je crois avoir quelques torts à réparer envers vous ; je l’ai souvent pensé. Votre apparition si inattendue et si soudaine, en me rappelant de pénibles souvenirs, m’a seule empêché de vous dire, comme je le fais maintenant, que, quel que soit le motif qui me procure l’honneur de votre visite, elle m’est fort agréable. »

Berlram répondit par un salut, froid mais civil, à la politesse grave du colonel.

« Julia, ma chère, vous ferez bien de vous retirer. M. Brown, vous excuserez ma fille ; je vois que de tristes souvenirs se représentent à son esprit. »

Miss Mannering, conformément à cette invitation, se leva et se retira ; mais, en passant devant Bertram, elle laissa échapper les mots : « Encore une folie ! » mais prononcés de manière à n’être entendus que de lui. Miss Bertram suivit son amie, mais sans se hasarder à lever une seconde fois les yeux sur l’objet de sa terreur. Il y avait là, à ce qu’elle croyait, quelque méprise, et elle ne voulait pas augmenter la confusion en dénonçant l’étranger comme un assassin. Elle voyait qu’il était connu du colonel, traité par lui comme un homme bien né ; donc il n’était pas la personne qu’elle supposait, ou Hazlewood avait raison de penser que sa blessure n’était que le résultat d’un accident.

Le reste de la compagnie, après le départ des deux amies, formait un groupe digne du pinceau d’un peintre habile. Chacun était trop occupé de ses propres sentiments pour faire attention à ceux des autres. Bertram se trouvait inopinément dans la maison d’un homme qu’il était de longue date disposé à considérer comme son ennemi personnel, et à respecter pourtant comme le père de Julia ; Mannering était partagé entre le vif sentiment de la politesse et des égards dus à un étranger, la joie de se trouver innocent d’un homicide commis dans une querelle particulière, et l’aversion et les préjugés qui se ranimaient dans son esprit orgueilleux à la vue de l’homme qui les lui avait inspirés. Sampson, pouvant à peine se soutenir, se tenait appuyé sur le dos d’une chaise, les yeux fixés sur Bertram avec une expression singulière d’anxiété couvulsive qui bouleversait toute sa physionomie. Dinmont, enveloppé dans sa grande redingote, ressemblait à un ours dressé sur ses pattes de derrière, et promenait de l’un à l’autre de grands yeux où se peignait l’étonnement.

L’avocat seul était dans son élément : de sang-froid, vif, plein d’activité, il voyait déjà en perspective un brillant succès dans un procès étrange, romanesque, mystérieux. Un jeune monarque, rempli d’espérance, à la tête d’une vaillante armée, n’éprouva jamais plus de contentement intérieur, au début de sa première campagne. Il s’agitait avec beaucoup d’énergie, et il prit sur lui le soin de toute l’explication.

« Allons, allons, messieurs, asseyez-vous. Cette affaire est de ma compétence. Permettez-moi de m’en mêler seul. Asseyez-vous, mon cher colonel, et laissez-moi faire. Asseyez-vous, M. Brown, aut quocumque alio nomine vocaris[3]. Dominie, en place. Prenez une chaise, brave Dinmont. — Je ne sais pas, monsieur Pleydell, » répondit Dinmont en regardant alternativement sa grosse redingote et le riche ameublement du salon, « si je ne serais pas plus à ma place quelque autre part, jusqu’à ce que vous me rappeliez… Je ne suis pas très bien équipé… »

Le colonel qui, en ce moment, reconnut Dinmont, alla à lui, et l’assura affectueusement qu’il était le bien-venu ; lui disant « qu’aux yeux de quiconque l’avait vu à Édimbourg, sa grosse redingote et ses bottes ferrées honoreraient le palais d’un roi. — Ah ! colonel, nous ne sommes qu’un simple paysan, mais nous apprendrons avec plaisir tout ce qui pourra arriver d’heureux au capitaine ; et nous sommes sûr que son affaire ira bien, si M. Pleydell s’en charge. — Vous avez raison, Dandie… vous parlez comme un oracle des Higlands[4]… Mais maintenant du silence… Bien ; vous voilà tous assis… Buvez un verre de vin, afin de commencer méthodiquement. Maintenant, ajouta-t-il en se tournant vers Bertram, mon cher enfant, savez-vous qui vous êtes ? »

En dépit de son inquiétude, Bertram ne put s’empêcher de sourire de ce singulier début ; il répondit : « En vérité, monsieur, je croyais le savoir, mais des événements récents me forcent d’en douter. — Dites-nous donc ce que vous pensiez être avant cette époque. — Je croyais être et me nommer Van Beest Brown, servant en qualité de cadet ou de volontaire sous le colonel Mannering, quand il commandait le… régiment ; et, à ce titre, je ne lui suis point inconnu. — En effet, dit le colonel, je puis attester l’identité de M. Brown, et ajouter ce que sa modestie lui fait passer sous silence, qu’il était regardé comme un jeune homme d’esprit et de mérite. — Tant mieux, mon cher monsieur, dit Pleydell ; mais ceci ne se rapporte qu’au caractère moral… Monsieur Brown veut-il nous dire où il est né ? — En Écosse, je crois, mais je ne sais dans quelle partie. — Où il a été élevé ? — En Hollande, bien certainement. — Ne vous rappelez-vous rien de votre enfance avant votre départ d’Écosse ? — Bien peu de chose ; cependant j’ai une forte idée, peut-être d’autant plus profondément gravée dans mon esprit que j’ai été plus malheureux dans la suite, une idée confuse que je fus, durant mon enfance, entouré de soins et d’affection ; j’ai le souvenir distinct d’un homme, à la figure bienveillante, que j’avais coutume d’appeler papa, et d’une dame toujours souffrante, qui, sans doute, était ma mère : mais il y a beaucoup d’incertitude et de confusion dans ses souvenirs. Je me rappelle encore un grand homme maigre, d’un caractère très doux, habillé en noir, qui m’apprenait à lire et me menait promener ; et il me semble que la dernière fois… »

Ici Dominie ne put se contenir plus long-temps. Pendant que chaque nouvelle parole lui donnait la preuve que le fils de son bienfaiteur était là, devant lui, il était parvenu, avec les plus grands efforts, à réprimer son émotion ; mais quand Bertram, dans ses souvenirs d’enfance, vint à rappeler son précepteur et ses leçons, Sampson, emporté par la violence de ses sentiments, se leva soudain, et les mains jointes, les genoux tremblants, les yeux étincelants, il s’écria : « Henri Bertram !… regardez… n’était-ce pas moi ? — Oui, » répondit Bertram s’élançant de sa chaise comme si un trait de lumière eût traversé soudainement son esprit « Oui, c’était là mon nom ! et voilà bien la voix et la figure de mon ancien précepteur ! »

Dominie se jeta dans ses bras, le pressa mille et mille fois sur sa poitrine dans un transport de joie convulsive qui ébranlait tout son être ; il poussait des sanglots étouffés ; enfin, selon l’énergique langage de l’Écriture, il chercha inutilement sa voix et pleura avec abondance. Le colonel Mannering eut recours à son mouchoir ; Pleydell serra les lèvres et essuya les verres de ses lunettes, et l’honnête Dinmont s’écria : « Diable soit de cet homme ! il m’a fait faire ce que je n’avais point fait depuis que ma vieille mère est morte. »

« Allons, allons, dit l’avocat, silence à la cour : nous avons affaire à forte partie ; ne perdons point de temps et achevons l’instruction… Je crois que nous aurons quelque chose à faire avant le lever du soleil. — J’ordonnerai qu’on selle un cheval, si vous le voulez ? dit le colonel. — Non, non ; nous avons le temps… nous avons le temps… Mais en voilà assez, Dominie. Je vous ai accordé un espace de temps convenable pour donner cours à votre émotion. Il faut y mettre un terme, et me laisser poursuivre mon interrogatoire. »

Dominie était, de sa nature, porté à obéir à quiconque lui donnait un ordre ; il retomba sur sa chaise, plaça son mouchoir rayé devant sa figure, comme pour tenir lieu du voile du peintre grec[5] ; et tenant ses mains jointes, il parut, pendant quelque temps, occupé à rendre au ciel de silencieuses actions de grâces. Parfois il ouvrait les yeux, comme pour s’assurer que cette agréable apparition ne s’était pas évanouie, puis il se livrait de nouveau à sa dévotion intérieure. Mais bientôt l’intérêt que lui inspiraient les questions de l’avocat captivèrent son attention.

« Maintenant, » dit M. Pleydell à Bertram après quelques questions minutieuses sur ses souvenirs d’enfance ; « maintenant, monsieur Bertram, car je pense à l’avenir devoir vous appeler de ce nom, voudriez-vous nous apprendre toutes les particularités que vous retrace votre mémoire, relativement à la manière dont vous avez quitté l’Écosse ? — Pour dire la vérité, monsieur, quoique les souvenirs de cette journée soient imprimés profondément dans ma mémoire, la terreur en a, jusqu’à un certain point, confondu et effacé les détails… Je me rappelle seulement que je me promenais, je ne sais où… dans un bois peut-être… — Oui, oui, dans le bois de Warroch, mon cher enfant ! s’écria Dominie. — Silence, monsieur Sampson ! dit l’avocat. — Oui, c’était dans un bois, » continua Bertram dont les idées obscures et presque effacées revivaient peu à peu dans sa mémoire ; « il y avait quelqu’un avec moi… ce digne et cher monsieur, je crois. — Oh ! oui, oui, Henri ; que le ciel te bénisse ; c’était moi-même. — Silence, Dominie ! s’écria M. Pleydell, n’interrompez pas ainsi… Vous disiez, monsieur Bertram ?… — Il me semble, comme à un homme qui change de rêve, que j’étais à cheval devant mon guide. — Non, non, s’écria Sampson, jamais je n’ai exposé mes jambes, ni les tiennes à plus forte raison, à un tel péril. — Sur ma parole, c’est intolérable. Dominie, si vous prononcez encore une parole sans ma permission, je lirai trois versets du livre de la magie noire, je ferai tourner ma canne trois fois autour de ma tête, et vous verrez l’ouvrage magique de cette nuit s’évanouir, et Henri Bertram redevenir Van Beest Brown. — Digne et estimable monsieur, répliqua Dominie, je vous demande humblement pardon. Ce n’était que verbum volans[6]. — Eh bien ! volens, nolens[7], retenez votre langue. — Gardez le silence, je vous en prie, monsieur Sampson, ajouta le colonel ; il importe beaucoup aux intérêts de l’ami que vous venez de retrouver que vous laissiez M. Pleydell continuer ses informations. — Je suis muet, dit Sampson confus. — Tout-à-coup, continua Bertram, deux ou trois hommes s’élancèrent sur nous, et nous renversèrent de cheval. Je me rappelle peu de chose après cela, si ce n’est que je tâchai de me sauver, pendant un combat acharné, et que je tombai dans les mains d’une vieille femme, très grande, qui sortait de dessous les buissons, et qui me protégea quelque temps… Tout le reste n’est que confusion et effroi… un souvenir affreux du bord de la mer, d’une caverne, de quelque breuvage enivrant qui me fit dormir plusieurs heures de suite. Ma mémoire ne me retrace plus rien de distinct jusqu’au moment où je me vois mousse, maltraité, mal nourri à bord d’un vaisseau marchand ; puis ensuite, écolier en Hollande, sous la protection d’un vieux négociant qui avait pris de l’amitié pour moi. — Et que vous dit de votre famille votre protecteur ? — Très peu de chose, et avec défense de lui en demander davantage. Il me donna à entendre que mon père prenait part à la contrebande qui se fait sur la côte orientale de l’Écosse, et qu’il avait été tué dans une escarmouche avec les officiers de la douane ; que ses correspondants hollandais avaient un vaisseau sur la côte ; qu’une partie de l’équipage s’était trouvée engagée dans ce combat, et qu’ils m’avaient ramené à bord avec eux, par compassion, me voyant privé d’appui par la mort de mon père. Quand je devins grand, beaucoup de choses, dans cette histoire, me parurent inconciliables avec mes souvenirs ; mais que pouvais-je faire ? je n’avais pas le moyen d’éclaircir mes doutes, ni un ami à qui je pusse les communiquer, afin qu’il m’aidât de ses conseils. Le reste de mon histoire est connu du colonel Mannering ; j’allai dans les Indes pour être commis dans une maison hollandaise : elle fit mal ses affaires ; j’embrassai la profession des armes, et je pense, jusqu’à présent, ne l’avoir pas déshonorée. — Vous êtes un bon et brave jeune homme, j’en réponds, dit Pleydell, et puisque vous avez été pendant si long-temps sans père, je voudrais, de tout mon cœur, pouvoir me donner ce titre. Mais cette affaire du jeune Hazlewood ?… — N’est qu’un fâcheux accident. Je voyageais en Écosse pour mon plaisir, et, après être resté une semaine chez mon ami Dinmont, avec lequel le hasard m’a fait faire connaissance… — Dites mon bonheur, reprit Dinmont. Deux brigands me brisaient le crâne, s’il n’eût été là… — Bref, je me rendais à Kippletringan, lorsque je fus dépouillé de mon bagage par des voleurs ; et je logeais en cette ville lorsque je rencontrai le jeune Hazlewood. Je m’approchais pour présenter mes respects à miss Mannering, que j’avais connue dans les Indes, et M. Hazlewood (mon équipage n’était pas des plus brillants) m’ordonna d’un ton impérieux de me retirer : de là naquit la querelle dans laquelle j’eus le malheur de lui causer involontairement une blessure… Maintenant, monsieur, que j’ai répondu à toutes vos questions… — Non, non, pas à toutes, » répondit Pleydell avec un clignement d’œil expressif ; « mais je remets la suite de l’interrogatoire à demain ; il est temps de clore la séance pour ce soir, ou plutôt pour ce matin. — Eh bien, monsieur, reprit le jeune homme, pour parler plus exactement, puisque j’ai répondu à toutes les questions que vous avez jugé convenable de m’adresser, serez-vous assez bon pour me dire qui vous êtes, vous qui prenez tant d’intérêt à mes affaires, et pour qui vous me prenez moi-même, puisque mon arrivée a occasionné tant de trouble ? — Moi, monsieur, je suis Paulus Pleydell, avocat du barreau écossais ; quant à vous, il n’est pas si aisé de dire précisément ce que vous êtes, pour le moment. Mais j’espère avant peu vous saluer du titre de Henri Bertram, esquire, représentant de l’une des plus anciennes familles d’Écosse, héritier par substitution du domaine d’Ellangowan… Oui, » ajouta-t-il, en fermant les yeux et en se parlant à lui-même, « il faudra sauter par dessus son père, et le faire déclarer héritier de son grand-père, l’auteur de la substitution… le seul homme raisonnable de la famille, dont j’aie entendu parler.

Tout le monde s’était levé pour aller se livrer au sommeil ; Mannering, se tournant vers Bertram que les paroles de M. Pleydell avaient rendu immobile d’étonnement, lui dit : « Je vous félicite de l’heureuse perspective que la fortune vous présente. J’ai été l’ami de votre père ; je suis arrivé aussi inopinément dans la maison d’Ellangowan, le soir même de votre naissance, que vous aujourd’hui dans la mienne. J’ignorais tout-à-fait qui vous étiez quand… Mais que toute mésintelligence cesse entre nous. Croyez-moi, votre apparition ici, sous le nom de Brown, en me donnant la preuve que vous avez survécu à notre malheureux duel, m’a délivré d’un sentiment bien pénible ; et le droit que vous avez de prendre le nom d’un ancien ami me rend votre présence ici, monsieur Bertram, doublement agréable. — Et mon père ? et ma mère ? — Ils ne sont plus… et le domaine de votre famille a été vendu ; mais j’espère que vous le recouvrerez. Je me trouverai heureux de vous aider de tous mes moyens pour faire reconnaître vos droits, si vous me permettez d’y contribuer en quelque chose. — Non, non, dit l’avocat, cela me regarde ; c’est mon affaire, et j’en veux tirer de l’argent. — Assurément, reprit Dinmont, ce n’est pas aux gens de mon espèce à parler devant des gentilshommes, mais s’il faut de l’argent pour faire marcher le procès du capitaine, car on dit que sans argent les procès ne marchent que sur une roue… — Excepté le samedi soir, dit M. Pleydell. — Oui ; mais quand Votre Honneur refuse les honoraires, il refuse aussi de plaider la cause ; aussi je n’irai jamais vous consulter le samedi soir. Mais, comme je disais, dans le spleuctran[8] il y a de l’argent à la disposition du capitaine, car Ailie et moi nous sommes convenus de cela. — Non, non, Dandie… c’est inutile, tout-à-fait inutile… garde ton argent pour augmenter ta ferme. — Augmenter ma ferme ! Votre Honneur connaît bien des choses, mais il ne connaît pas la ferme de Charlies-Hope. Rien n’y manque ; et le troupeau, en peaux et en laine, nous rapporte plus de six cents livres par an. — Ne pouvez-vous en prendre une seconde ? — Mais je ne vois pas trop comment. Le duc n’en a pas de vacante, et il ne peut penser à mettre à la porte les anciens tenanciers ; je ne voudrais pas, d’ailleurs, faire ma fortune par le whistling[9]… faire monter la rente de mes voisins. — Quoi ! pas même celle de ton voisin Dawston… de Davilstone ? Comment appelles-tu cet endroit-là ? — Qui ? Jack de Dawston ? non pas vraiment. C’est un entêté et un querelleur, toujours en dispute pour les limites ; nous avons eu plus d’une fois maille à partir ensemble ; mais, le diable m’enlève ! je ne voudrais pas faire tort à Jack de Dawston ! — Tu es un honnête garçon, dit le jurisconsulte, va te coucher ; tu dormiras plus profondément que bien des gens qui portent le jour un habit brodé, et qui la nuit mettent sur leur tête un bonnet galonné. Colonel, vous voilà bien affairé avec votre enfant trouvé ! Que Barnes vienne me réveiller à sept heures du matin, car mon domestique est un dormeur ; et j’ose dire que mon clerc Driver a eu le sort du duc de Clarence : il est noyé maintenant dans un tonneau de votre ale… Mistress Allan m’a promis de le bien traiter, et elle aura bientôt deviné ce qu’il attendait d’une telle promesse. Bonne nuit, colonel… bonne nuit, Dominie Sampson… bonne nuit, honnête Dinmont… bonne nuit enfin, à vous, nouveau représentant des Bertram, des Mac-Dingawaie, des Knarth, des Arthur, des Godefroi, des Denis, des Roland, héritier (ce qui n’est pas le moins précieux de ces titres) du domaine et de la baronnie d’Ellangowan, en vertu de la substitution faite par Louis Bertram, esquire, votre grand-père. »

En parlant ainsi, le vieil avocat prit son flambeau et quitta le salon ; la compagnie se sépara après que Dominie eut plus d’une fois embrassé et serré dans ses bras le petit Henri, comme il continuait d’appeler un jeune officier de six pieds de haut[10].


  1. L’instrument dont on se sert pour remuer le charbon sur la grille. a. m.
  2. La force supérieure. a. m.
  3. Ou quel que soit votre nom. a. m.
  4. Il ne sera pas inutile de remarquer, pour les lecteurs du sud, que la contrée montagneuse vers la limite du sud-ouest de l’Écosse se nomme Higland (la première syllabe se prononce brièvement), et que cette contrée ne doit pas être confondue avec les districts beaucoup plus étendus et plus montagneux au nord, qui se nomment aussi Higland (avec la première syllabe longue).
  5. Ce peintre dans l’impossibilité de donner au visage d’Agamemnon l’expression qu’il devait avoir au moment où sa fille va être immolée, lui couvrit la tête d’un voile. a. m.
  6. Une parole en l’air. a. m.
  7. Bon gré, mal gré. a. m.
  8. Petit sac pour le tabac, dont on se sert quelquefois pour mettre de l’argent. a. m.
  9. Le whistling a lieu lorsque l’un des fermiers d’une grande propriété donne au propriétaire ou à ses agents des avis pour élever la rente des autres fermiers ses voisins. Cela est considéré, on devine aisément pourquoi, comme une action très blâmable. a. m.
  10. Le pied anglais ne vaut que onze pouces de France. a. m.