HDCER/Tome 10 sans lien

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HISTOIRE
DE LA DÉCADENCE ET DE LA CHUTE
DE L’EMPIRE ROMAIN,
TRADUITE DE L’ANGLAIS
D’ÉDOUARD GIBBON.
NOUVELLE ÉDITION, entièrement revue et corrigée, précédée d’une Notice sur la vie et le caractère de GIBBON, et accompagnée de notes critiques et historiques, relatives, pour la plupart, à l’histoire de la propagation du christianisme ;
PAR M. F. GUIZOT.

TOME DIXIÈME.

À PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, No 6.

1819.

CHAPITRE L.


Description de l’Arabie et de ses habitans. Naissance, caractère et doctrine de Mahomet. Il prêche à la Mecque. Il s’enfuit à Médine. Il propage sa religion par le glaive. Soumission volontaire ou forcée des Arabes. Sa mort et ses successeurs. Prétentions et succès d’Ali et de ses descendans.



APRÈS avoir suivi pendant plus de six siècles les souverains chancelans de Constantinople et de la Germanie, je vais, remontant à l’époque du règne d’Héraclius, me transporter sur la frontière orientale de la monarchie grecque. Tandis que l’état s’épuisait par la guerre de Perse, et que l’Église était déchirée par la secte de Nestorius et celle des monophysites, Mahomet, le glaive d’une main et l’Al-coran de l’autre, élevait son trône sur les ruines du christianisme et sur celles de Rome. Le génie du prophète arabe, les mœurs de son peuple et l’esprit de sa religion, sont au nombre des causes qui ont influé sur la décadence et la chute de l’Empire d’Orient, et la révolution qu’il a produite, qu’on peut compter au nombre des plus mémorables parmi celles qui ont imprimé aux diverses nations du globe un caractère nouveau et permanent, nous offrira un spectacle digne d’attirer nos regards[1].

Description de l’Arabie.

La péninsule d’Arabie présente[2], entre la Perse, la Syrie, l’Égypte et l’Éthiopie, une espèce de vaste triangle à faces irrégulières. De la pointe septentrionale de Belès[3], sur l’Euphrate, elle forme une ligne de quinze cents milles, terminée par le détroit de Babelmandel et le pays de l’encens. La ligne du milieu, allant de l’orient à l’occident, de Bassora à Suez, et du golfe de Perse à la mer Rouge, peut offrir environ la moitié de cette longueur[4] ; les côtés du triangle s’élargissent insensiblement, et sa base, qui est au midi, présente à l’océan indien une côte d’environ mille milles. La surface entière de la péninsule est quatre fois plus considérable que celle de l’Allemagne ou de la France ; mais la portion la plus étendue de ce terrain a été justement flétrie par les épithètes de Pétrée et de Sablonneuse. [ Sol et climat. ]La nature a du moins orné les déserts de la Tartarie de grands arbres, d’herbages abondans ; et le voyageur solitaire y trouve, dans l’aspect de la vie végétale, une espèce de consolation et de société ; mais les affreux déserts de l’Arabie n’offrent qu’une immense plaine de sable, coupée seulement par des montagnes sèches, anguleuses, et la surface du désert, dépouillée d’ombrage ou de couvert, n’offre qu’un terrain brûlé par les rayons directs de l’ardent soleil du tropique. Les vents, au lieu de rafraîchir l’atmosphère, ne répandent qu’une vapeur nuisible et même mortelle, surtout lorsqu’ils viennent du sud-ouest ; les éminences de sable qu’ils forment et qu’ils dispersent tour à tour, peuvent se comparer aux vagues de l’océan : on a vu des caravanes et des armées entières englouties par le tourbillon. On y désire, on s’y dispute l’eau, partout ailleurs si commune, et on y éprouve une telle disette de bois qu’il faut un peu d’art pour conserver et propager le feu. L’Arabie n’a point de ces rivières navigables qui fertilisent le sol et portent ses productions dans les contrées voisines. La terre altérée absorde les torrens qui tombent des collines : le tamarin, l’acacia, le petit nombre de plantes robustes qui établissent leurs racines dans les crevasses des rochers, n’ont d’autre nourriture que la rosée de la nuit : lorsqu’il pleut, on s’efforce d’arrêter quelques gouttes d’eau dans des citernes ou des acquéducs ; les puits et les sources sont les trésors secrets de ces déserts, et après plusieurs marches étouffantes, le pèlerin de la Mecque[5] ne rencontre, pour se rafraîchir, que des eaux rebutantes par le goût qu’elles ont contracté sur un lit de soufre ou de sel. Tel est l’aspect général du climat de l’Arabie, et cette stérilité universelle y donne un prix infini à quelques apparences locales de végétation ; un bois ombrageux, le moindre pâturage, un courant d’eau douce, attirent une colonie d’Arabes qui s’établissent sur le terrain fortuné capable de leur procurer de la nourriture et de l’ombre pour eux-mêmes et pour leurs troupeaux, et qui les encourage à cultiver le palmier et la vigne. Les terres hautes qui bordent l’océan de l’Inde se distinguent par le bois et l’eau qu’on y trouve en plus grande abondance ; l’air y est plus tempéré, les fruits y sont plus savoureux, les animaux et les hommes y sont en plus grand nombre ; la fertilité du sol y encourage et y récompense les travaux du cultivateur ; et l’encens[6], le café propres à ces régions y ont de tout temps attiré les marchands de tous les pays du monde. Si on compare cette région privilégiée au reste de la péninsule, elle mérite la dénomination d’Arabie Heureuse, et le contraste des pays d’alentour l’a embellie, aux yeux de l’imagination, de tous les charmes de la fiction à laquelle l’éloignement a donné le crédit de la vérité ; on a supposé que la nature avait réservé à ce paradis terrestre ses faveurs les plus distinguées et ses ouvrages les plus curieux ; que les naturels y jouissaient de deux choses incompatibles, du luxe et de l’innocence ; que le sol était rempli d’or[7] et de pierres précieuses, et que la terre et la mer exhalaient des vapeurs aromatiques. [ Des trois Arabies, ou de l’Arabie Déserte, de l’Arabie Pétrée et de l’Arabie Heureuse. ]Les Arabes ne connaissent point cette division de l’Arabie Déserte, de l’Arabie Petrée et l’Arabie Heureuse, si familière aux Grecs et aux Latins ; il est assez singulier qu’un canton qui n’a changé ni de langage ni d’habitans conserve à peine quelques vestiges de son ancienne géographie. Les districts maritimes de Bahrein et d’Oman sont en face de la Perse. Le royaume d’Yémen fait connaître les limites ou du moins la situation de l’Arabie Heureuse : le nom de Neged s’étend sur l’intérieur des terres, et la naissance de Mahomet a illustré la province de Hejaz, située sur la côte de la mer Rouge[8].

Mœurs des Bédouins ou Arabes pasteurs.

La mesure des moyens de subsistance est celle de la population, et la vaste péninsule de l’Arabie a peut-être moins d’habitans qu’une province fertile et industrieuse. Les Ichthyophages[9] ou peuples vivant de poisson, erraient autrefois sur les côtes du golfe Persique, de l’Océan et même de la mer Rouge, pour y chercher leur précaire nourriture. Dans ce misérable état, qui mérite peu le nom de société, la brute qu’on appelle homme, sans arts et sans lois, presque dépourvue d’idées et de langage, se trouvait peu au-dessus du reste des animaux. Les générations et les siècles s’écoulaient dans un silencieux oubli, et les besoins, les intérêts qui bornaient l’existence du sauvage à l’étroite bordure de la côte de la mer, l’empêchaient de songer à multiplier son espèce ; mais l’époque où le grand corps des Arabes est sorti de cette déplorable misère est déjà bien ancienne, et le désert ne pouvant nourrir une peuplade de chasseurs, ils passèrent subitement à la position plus tranquille et plus heureuse de la vie pastorale. Toutes les tribus errantes des Arabes ont les mêmes habitudes : on retrouve dans le tableau des Bédouins actuels, les traits de leurs aïeux[10], qui, au temps de Moïse ou de Mahomet, habitaient sous des tentes de la même forme, et conduisaient leurs chevaux, leurs chameaux et leurs moutons aux mêmes sources et aux mêmes pâturages. Notre empire sur ces animaux utiles diminue notre travail en augmentant notre richesse, et le pasteur arabe est devenu le maître absolu d’un ami fidèle et d’un esclave laborieux[11]. [ Le cheval. ]Les naturalistes croient que le cheval est originaire de l’Arabie, le climat le plus favorable non pas à la taille, mais à l’ardeur et à la vitesse de ce généreux quadrupède. Le mérite des chevaux barbes, espagnols et anglais, leur vient d’un mélange de sang arabe[12]. Les Bédouins conservent avec des soins superstitieux le souvenir de l’histoire et des succès de la race la plus pure. Les mâles se vendent fort cher, mais les femelles s’aliènent rarement, et la naissance d’un noble poulain est un sujet de joie et de félicitation parmi les tribus. Ces chevaux sont élevés dans des tentes au milieu des enfans des Arabes, et dans une tendre familiarité qui nourrit en eux des habitudes de douceur et d’attachement. Ils n’ont que deux allures, le pas et le galop : leurs sensations ne sont point émoussées par les continuelles atteintes du fouet ou de l’éperon ; on réserve leur force pour les momens de la fuite ou de la poursuite ; mais dès qu’ils sentent la main ou l’étrier, ils s’élancent avec la légèreté du vent ; et si dans sa course rapide leur ami se trouve renversé, à l’instant même ils s’arrêtent jusqu’à ce que le cavalier se soit remis en selle. [ Le chameau. ]Dans les sables de l’Afrique et de l’Arabie le chameau est un présent du ciel et un animal sacré. Ce fort et patient animal, destiné à porter des fardeaux, peut marcher plusieurs jours sans manger et sans boire ; son corps, empreint des marques de la servitude, renferme une sorte de poche, un cinquième estomac, réservoir d’eau douce : les grands chameaux peuvent porter un poids de dix quintaux ; et le dromadaire, d’une structure plus légère et plus active, devance le plus agile coursier. Durant sa vie et après sa mort, presque toutes les parties du chameau sont utiles à l’homme : sa femelle donne une quantité considérable d’un lait nourrissant ; lorsqu’il est en bas âge, sa chair a le goût du veau[13] ; on tire de son urine un sel précieux ; ses excrémens tiennent lieu de matières combustibles, et ses longs poils, qui tombent et se renouvellent tous les ans, grossièrement travaillés, servent à l’habillement, à l’ameublement et aux tentes des Bédouins. Durant la saison pluvieuse, il se nourrit de l’herbe rare et insuffisante du désert ; pendant les chaleurs de l’été et la disette de l’hiver, les tribus vont camper sur la côte de la mer ; sur les collines de l’Yémen ou aux environs de l’Euphrate, et souvent elles se sont portées, non sans péril, jusqu’aux rives du Nil et aux villages de la Syrie et de la Palestine. La vie d’un Arabe errant est une vie de danger et de misère, et quoiqu’il se procure quelquefois, par des vols ou des échanges, les fruits de l’industrie, le luxe d’un simple particulier en Europe lui fournit des jouissances beaucoup plus solides et plus agréables que celles où peut atteindre le plus fier émir, fort d’une armée de dix mille chevaux.

Villes de l’Arabie.

Cependant on remarque une différence essentielle entre les hordes de la Scythie et les tribus arabes ; plusieurs de ces dernières ont été rassemblées dans des bourgades et adonnées au commerce et à l’agriculture. Elles employaient une partie de leur temps et de leur industrie aux soins de leur bétail ; soit durant la guerre, soit durant la paix, elles se mêlaient avec leurs frères du désert ; ces utiles rapports procurèrent aux Bédouins quelques moyens de subvenir à leurs besoins, et leur donnèrent quelque idée d’arts et de sciences. Les plus anciennes et les plus peuplées des quarante-deux villes d’Arabie[14] qu’indique Abulféda, étaient situées dans l’Arabie Heureuse ; les tours de Saana[15] et le réservoir merveilleux de Mérab étaient l’ouvrage des rois des Homérites[16] ; mais cette splendeur profane était éclipsée par la gloire prophétique de MÉDINE[17] et celle de la MECQUE[18], situées près de la mer Rouge, à la distance de deux cent cinquante milles l’une de l’autre ; [ La Mecque. ]la dernière de ces saintes villes était connue des Grecs sous le nom de Macoraba ; et la terminaison du mot désigne sa grandeur, qui cependant, à l’époque la plus florissante, n’a jamais surpassé l’étendue et la population de Marseille. Il faut qu’un motif caché, tenant peut-être à quelque superstition, ait déterminé ses fondateurs à choisir une position si défavorable. Ils élevèrent leurs habitations de vase ou de pierre, sur une plaine d’environ deux milles de longueur et d’un mille de large, au pied de trois montagnes stériles. Le sol y est de roche ; l’eau, même celle du saint puits de Zemzem, y est amère ou saumâtre ; les pâturages sont éloignés de la ville, et les raisins qu’on y mange viennent des jardins de Tayef qui se trouve a plus de soixante-six milles. Les Koreishites qui régnaient à la Mecque, se distinguaient entre les diverses tribus arabes par leur réputation et leur valeur ; mais en même temps que la mauvaise qualité de leur terrain se refusait aux travaux de l’agriculture, ils étaient placés d’une manière avantageuse pour faire le commerce. [ Son commerce. ]Ils entretenaient par le port de Gedda, éloigné seulement de quarante milles, une correspondance aisée avec l’Abyssinie, et ce royaume chrétien fut le premier asile des disciples de Mahomet. Les trésors de l’Afrique étaient portés à travers la péninsule à Gerrha ou Katif, ville de la province de Bahrein, bâtie par les exilés de la Chaldée qui, dit-on, employèrent pour matériaux un rocher de sel[19]. On les conduisait ensuite, avec les perles du golfe Persique, sur des radeaux, jusqu’à l’embouchure de l’Euphrate. La Mecque se trouve presque à une égale distance, c’est-à-dire à trente journées de marche de l’Yémen qui est à sa droite, et de la Syrie qui est à sa gauche. Ces caravanes se reposaient l’hiver dans l’Yémen, et l’été dans la Syrie ; et leur arrivée dispensait les vaisseaux de l’Inde de l’ennuyeuse et pénible navigation de la mer Rouge. Les chameaux des Koreishites revenaient des marchés de Saana et de Mérab, et des havres d’Oman et d’Aden, chargés d’aromates précieux. Les foires de Bostra et de Damas fournissaient à la Mecque du blé et des ouvrages de leur industrie : ces échanges lucratifs répandaient l’abondance et la richesse dans les rues de cette ville ; et les plus nobles de ses enfans réunissaient l’amour des armes et la profession du commerce[20].

Indépendance nationale des Arabes.

Les étrangers et les naturels du pays ont fait de l’indépendance perpétuelle des Arabes le sujet de leurs éloges, et d’artificieux controversistes ont trouvé dans cet état singulier, mais naturel, une prophétie et un miracle en faveur de la postérité d’Ismaël[21]. Des faits, qu’on ne peut ni dissimuler ni éluder, rendent cette manière de raisonner aussi indiscrète que superflue : le royaume d’Yémen a été subjugué tour à tour par les Abyssins, par les Persans, par les sultans d’Égypte[22] et par les Turcs[23] ; les saintes villes de la Mecque et de Médine ont plié à diverses reprises sous le joug d’un tyran tartare ; et la province romaine d’Arabie[24] comprenait en particulier le désert où Ismaël et ses enfans doivent avoir établi leurs tentes à la face de leurs frères. Au reste, cet asservissement ne fut que passager ou local ; le corps de la nation a échappé à l’empire des plus puissantes monarchies. Sésostris ni Cyrus, Pompée ni Trajan, ne purent achever la conquête de l’Arabie ; et si le souverain actuel des Turcs[25] y exerce une apparence de juridiction, son orgueil est réduit à solliciter l’amitié d’un peuple qu’il est dangereux de provoquer et qu’on attaque vainement. La liberté des Arabes tient évidemment à leur caractère et à la nature de leur pays. Plusieurs générations avant Mahomet [26], les contrées d’alentour avaient cruellement senti leur intrépide valeur dans la guerre offensive et défensive. Dans les habitudes et la discipline de la vie pastorale, les hommes se forment peu à peu aux vertus patientes et actives d’un soldat. Le soin des moutons et des chameaux est abandonné aux femmes de la tribu ; mais la belliqueuse jeunesse, toujours à cheval, armée et réunie sous le drapeau de l’émir, s’exerce à lancer des traits, à manier la javeline et le cimeterre. Le souvenir de leur longue indépendance est le gage le plus certain de sa durée ; chaque génération nouvelle se sent animée du désir de se montrer digne de ses ancêtres et de conserver l’héritage de valeur qui lui a été transmis. L’approche d’un ennemi commun suspend leurs querelles domestiques, et dans leurs dernières hostilités contre les Turcs, quatre-vingt mille confédérés attaquèrent et pillèrent la caravane de la Mecque. Ils marchent au combat animés par l’espérance de la victoire et conduisent derrière eux de quoi assurer leur retraite. Leurs chevaux ou leurs chameaux, qui en huit ou dix jours peuvent faire une marche de quatre ou cinq cents milles, disparaissent promptement aux yeux du vainqueur ; les eaux cachées du désert échappent à toutes ses recherches, et ses troupes victorieuses se consument de soif, de faim et de fatigue à la poursuite d’un ennemi invisible qui, méprisant ses efforts, repose en sûreté au sein de sa brûlante solitude. Les armes et les déserts des Bédouins ne garantissent pas seulement leur liberté, ils servent de barrière à l’Arabie Heureuse, dont les habitans, éloignés du théâtre de la guerre, sont énervés par l’abondance du sol et du climat. La fatigue et les maladies détruisirent les légions d’Auguste[27] ; et ce n’est jamais que par mer qu’on a pu réussir à subjuguer l’Yémen. Lorsque Mahomet arbora son étendard sacré[28], ce royaume était une province de l’empire de Perse ; mais sept princes des Homérites régnaient encore dans les montagnes, et le lieutenant de Chosroès se laissa persuader d’oublier sa patrie et son maître malheureux. Les historiens du siècle de Justinien nous font connaître la situation des Arabes indépendans, prenant parti, chacun selon leur intérêt ou leur affection, dans la longue querelle de l’Orient : on permit à la tribu de Gassan de camper sur le territoire de la Syrie, et aux princes de Hira de former une ville environ quarante milles au sud des ruines de Babylone. Ils étaient prompts et vigoureux dans l’action ; mais leur amitié était vénale, leur foi légère et leur inimitié capricieuse : il était plus facile d’exciter ces Barbares errans que de les désarmer ; et dans la familiarité qu’entraîne la guerre, ils apprenaient à connaître et à mépriser l’éclatante faiblesse de Rome et de la Perse. Les Grecs et les Latins confondaient les tribus arabes répandues de la Mecque à l’Euphrate[29], sous le nom général de Sarrasins[30], que tout chrétien a été instruit dès l’enfance à ne prononcer qu’avec horreur et avec effroi.

Leur liberté et et leur caractère domestique.

Les hommes soumis à une tyrannie intérieure se réjouissent en vain de leur indépendance naturelle ; mais l’Arabe est personnellement libre, et il jouit, à quelques égards, des avantages de la société sans renoncer aux droits de la nature. Dans chaque tribu, la reconnaissance, la superstition ou la fortune, ont élevé une famille particulière au-dessus des autres. Les dignités de scheik et d’émir se transmettent d’une manière invariable dans cette race choisie ; mais l’ordre de succession est précaire et peu déterminé, et c’est le personnage le plus digne ou le plus âgé de cette noble famille, que l’on élève à la fonction simple, mais importante, de terminer les disputes par ses conseils, et de guider la valeur de la nation par son exemple. On a même permis à une femme habile et courageuse de commander aux compatriotes de Zénobie[31]. La réunion momentanée de plusieurs tribus produit une armée : lorsque cette réunion est plus durable, elles forment une nation ; et le chef suprême, l’émir des émirs, qui arbore sa bannière à leur tête, peut être regardé par les étrangers comme une espèce de roi. Si les princes arabes abusent de leur pouvoir, la désertion de leurs sujets, accoutumés à une juridiction douce et paternelle, les en punit bientôt. Leur courage n’est assujetti à aucune entrave ; leurs pas sont libres ; le désert s’ouvre devant eux ; les tribus et les familles ne tiennent les unes aux autres que par un contrat mutuel et volontaire. La peuplade de l’Yémen, plus douce, a souffert la pompe et la majesté d’un monarque ; mais si, comme on l’a dit ce roi ne pouvait sortir de son palais sans mettre sa vie en danger[32], la force active de son gouvernement devait être entre les mains des nobles et des magistrats. Les villes de la Mecque et de Médine présentent, au sein de l’Asie, la forme ou plutôt l’existence réelle d’une république. Le grand-père de Mahomet et ses ancêtres en ligne directe paraissent, dans les opérations au dehors et dans l’administration intérieure, comme princes de leur pays ; toutefois leur empire, ainsi que celui de Périclès à Athènes et des Médicis à Florence, était fondé sur l’opinion qu’on avait de leur sagesse et de leur intégrité : leur influence se divisa avec leur patrimoine, et le sceptre passa des oncles du prophète à la branche cadette de la tribu des Koreishites. Ils assemblaient le peuple dans les grandes occasions ; et puisqu’on ne peut mener le genre humain que par la force ou la persuasion, l’usage et la célébrité de l’art oratoire chez les Arabes, est la preuve la plus claire de leur liberté publique[33]. Mais le simple édifice de leur liberté était bien différent de la structure délicate et artificielle des républiques grecques et romaines, où chaque citoyen avait une part indivise des droits civils et politiques de la communauté. Dans un état de société beaucoup moins compliqué, la nation arabe jouit de la liberté, parce que chacun de ses enfans dédaigne de se soumettre lâchement à la volonté d’un maître. Le cœur de l’Arabe est armé des austères vertus du courage, de la patience et de la sobriété : l’amour de l’indépendance lui fait contracter l’habitude d’un grand empire sur lui-même, et la crainte du déshonneur éloigne de lui la crainte pusillanime de la fatigue, du danger et de la mort. Son maintien annonce la gravité de son esprit ; il parle avec lenteur, son discours a du poids et de la concision ; il rit peu et n’a d’autre geste que celui de caresser sa barbe, respectable symbole de la virilité ; rempli du sentiment de son importance, il aborde ses égaux sans légèreté et ses supérieurs sans embarras[34]. La liberté des Sarrasins survécut à la conquête de leur pays : les premiers califes souffrirent la franchise hardie et familière de leurs sujets ; ils montaient en chaire pour persuader et édifier la congrégation, et ce ne fut qu’après qu’on eut transféré le siége de l’empire sur les bords du Tigre, que les Abbassides adoptèrent l’orgueilleux et pompeux cérémonial de la cour de Perse et de celle de Byzance.

Guerres civiles et vengeances particulières.

Dans l’étude des nations et des hommes, il faut chercher les causes qui tendent à les rapprocher ou les désunir, qui rétrécissent ou étendent, qui adoucissent ou aigrissent le caractère social. Les Arabes, séparés du reste des hommes, se sont habitués à confondre les idées d’étrangers et d’ennemis, et la pauvreté de leur soi a introduit parmi eux une maxime de jurisprudence qu’ils ont toujours adoptée et toujours pratiquée. Ils prétendent que dans le partage de la terre, les autres branches de la grande famille ont obtenu les climats riches et heureux, et que la postérité d’Ismaël, proscrite et bannie, a le droit de reprendre, par l’artifice et la violence, la portion d’héritage dont on l’a privée injustement. Selon la remarque de Pline, les tribus d’arabes sont également adonnées au vol et au commerce ; elles rançonnent ou pillent les caravanes qui traversent le désert ; et dès le temps de Job et de Sésostris[35], leurs voisins ont été les victimes de leur rapacité. Si un Bédouin aperçoit de loin un voyageur solitaire, il court sur lui avec fureur, en lui criant à haute voix : « Déshabille-toi, ta tante (ma femme) n’a point de vêtement. » Si la soumission est prompte, on a droit à sa clémence ; mais la moindre résistance irrite sa colère, et le sang de sa victime doit être versé en expiation du sang qu’elle aura osé répandre pour sa défense. Celui qui détrousse les passans seul, ou avec un petit nombre d’associés, est traité de voleur ; mais les exploits d’une bande nombreuse prennent le caractère d’une guerre légitime et honorable. Les dispositions violentes d’un peuple ainsi armé contre le genre humain, s’étaient accrues par l’habitude du brigandage, des meurtres et des vengeances autorisés dans ses mœurs domestiques. Dans la constitution actuelle de l’Europe, le droit de faire la paix et la guerre est l’apanage d’un petit nombre de princes, et le nombre de ceux qui réellement exercent ce droit est encore plus petit ; mais chaque Arabe pouvait impunément, et avec gloire, diriger contre son compatriote la pointe de sa javeline. Une vague ressemblance d’idiomes et de mœurs était le seul lien qui constituât ces tribus en corps de nation ; et, dans chaque communauté, la juridiction du magistrat était impuissante et muette ; la tradition conserve le souvenir de dix-sept cents batailles[36], données à ces époques d’ignorance qui précédèrent Mahomet : l’animosité des factions civiles rendait les hostilités plus vives, et le récit, en prose ou en vers, d’une vieille querelle, suffisait pour rallumer les mêmes passions chez les descendans des peuplades ennemies. Dans la vie privée, chaque homme, ou du moins chaque famille, était le juge et le vengeur de sa propre cause. Cette susceptibilité de l’honneur, qui calcule l’outrage plutôt que le tort, empoisonne de son mortel venin toutes les querelles des Arabes ; l’honneur de leurs femmes et celui de leurs barbes se blessent aisément ; une action indécente, une parole de mépris, ne peut être expiée que par le sang du coupable ; et telle est la patience de leur haine, qu’ils attendent des mois et des années entières l’occasion de se venger. Les Barbares de tous les siècles ont admis une amende ou une compensation pour le meurtre ; mais en Arabie, les parens du mort sont les maîtres d’accepter la satisfaction, ou d’exercer de leurs mains le droit de représailles. Leur haine raffinée refuse même la tête de l’assassin ; elle substitue un innocent au coupable, et rejette la peine sur l’individu le meilleur et le plus considérable de la race dont ils ont à se plaindre. S’il périt par leurs mains, ils se trouvent exposés à leur tour au danger des représailles ; l’intérêt et le principal de cette dette sanguinaire s’accumulent ; les membres des deux familles passent leurs jours à dresser des embûches et à les craindre ; et ce n’est quelquefois qu’au bout d’un demi-siècle, que peut être finalement soldé ce compte de vengeance[37]. Cet esprit sanguinaire, qui ne connaît ni la pitié ni le pardon, a été modifié cependant par les maximes de l’honneur, qui exige, dans toutes les rencontres privées, une sorte d’égalité d’âge et de force, de nombre et d’armes. [ Trève annuelle. ]Avant Mahomet, les Arabes célébraient une fête annuelle de deux et peut-être de quatre mois, durant laquelle, oubliant leurs hostilités étrangères et domestiques, ils laissaient religieusement reposer leurs glaives ; et cette trêve partielle est ce qui donne le mieux l’idée de leurs habitudes d’anarchie et d’hostilités[38].

Leurs qualités et leurs vertus sociales.

Mais cet esprit de rapine et de vengeance était adouci par le commerce et le goût de la littérature. Les peuples les plus civilisés de l’ancien monde environnent la solitaire péninsule où se trouve l’Arabie ; le marchand est l’ami de toutes les nations ; et les caravanes annuelles apportaient dans les villes, et même dans les camps du désert, les premiers rayons de la lumière et les premiers germes de la politesse. Quelle que soit la généalogie des Arabes, leur langue est dérivée de la même source que l’hébreu, le syriaque et le chaldéen : les différences de dialecte, qu’on remarque entre les diverses tribus, sont une preuve de leur indépendance[39] ; et toutes préfèrent, après le leur, l’idiome pur et clair de la Mecque. Dans l’Arabie, ainsi que dans la Grèce, le langage a fait des progrès plus rapides que les mœurs : il y avait quatre-vingts mots pour désigner le miel, deux cents pour désigner le serpent, cinq cents pour un lion, et mille pour une épée, dans un temps où cette riche nomenclature ne se conservait encore que dans la mémoire d’un peuple sans lettres. Les inscriptions des monumens des Homérites présentent des caractères mystérieux et hors d’usage ; mais les lettres cufiques, qui forment la base de l’alphabet actuel, furent inventées sur les bords de l’Euphrate, et bientôt après introduites à la Mecque par un étranger qui s’établit dans cette ville après la naissance de Mahomet. L’éloquence naturelle des Arabes était étrangère aux règles de la grammaire, de la poésie et de la rhétorique ; mais ils avaient une grande sagacité, une imagination riche, un trait énergique et sentencieux[40] ; leurs morceaux travaillés, prononcés avec beaucoup de force, produisaient beaucoup d’effet sur leur auditoire. [ Leur amour pour la poésie. ]Le génie et le mérite d’un poète naissant étaient célébrés par sa tribu et par les tribus alliées. On préparait un festin solennel ; un chœur de femmes frappant sur des tymbales, et dans toute la parure du jour de leurs noces, chantaient devant leurs fils et leurs époux le bonheur de leur tribu : on se félicitait de ce qu’un nouveau champion s’apprêtait à soutenir leurs droits, de ce qu’un nouveau héros allait immortaliser leur nom. Les tribus les plus éloignées et les plus ennemies se rendaient à une foire annuelle, qui a été abolie par le fanatisme des premiers musulmans ; cette assemblée de la nation doit avoir puissamment contribué à civiliser et à rapprocher ces Barbares. On employait trente jours à échanger du blé et du vin, et à réciter des morceaux d’éloquence et de poésie. La généreuse émulation des poètes se disputait le prix : l’ouvrage qui remportait la couronne était déposé dans les archives des princes et des émirs : on a traduit en anglais les sept poëmes originaux, gravés en lettres d’or et suspendus au temple de la Mecque[41]. Les poètes arabes étaient les historiens et les moralistes de leur siècle ; et s’ils partageaient les préjugés de leurs compatriotes, ils animaient du moins et couronnaient leur vertu. Ils se plaisaient à chanter l’union de la générosité et de la valeur, et dans leurs sarcasmes contre une tribu méprisable, leur reproche le plus amer était que les hommes ne savaient pas donner, et que les femmes ne savaient pas refuser[42]. [ Exemples de générosité. ]On trouve dans les camps des Arabes cette hospitalité que pratiquait Abraham et que chantait Homère. Les féroces Bédouins, la terreur du désert, reçoivent, sans examen et sans hésitation, l’étranger qui ose se confier à leur honneur et mettre le pied dans leurs tentes. On le traite avec amitié, avec égards. Il partage la richesse ou la pauvreté de son hôte, et lorsqu’il s’est reposé, on le remet sur son chemin, avec des actions de grâces, des bénédictions, et peut-être des présens. Les Arabes montrent une cordialité encore plus généreuse à ceux de leurs frères et de leurs amis qui se trouvent dans le besoin ; les traits héroïques qui, parmi eux, ont mérité les éloges de toutes les tribus, sont de ceux sans doute qui sortaient, même à leurs yeux, des bornes étroites de la prudence et de l’usage commun. On disputait pour savoir lequel des citoyens de la Mecque surpassait les autres en générosité : on s’adressa, pour les éprouver, à trois d’entre eux, parmi lesquels se balançaient les suffrages. Abdallah, fils d’Abbas, parlait pour un voyage éloigné ; il avait déjà le pied dans l’étrier, lorsqu’un pèlerin se présentant à lui, lui adressa ces paroles ; « Fils de l’oncle de l’apôtre de Dieu, je suis un voyageur, et je me trouve dans le besoin. » Abdalla descendit au même instant, offrit au suppliant son chameau, avec son riche équipage et une bourse de quatre mille pièces d’or ; il n’excepta que son épée, soit parce qu’elle était d’une bonne trempe, ou parce qu’il l’avait reçue d’un parent qu’il honorait. Le serviteur de Kais dit au second suppliant : « Mon maître dort, mais recevez cette bourse de sept mille pièces d’or, c’est tout ce que nous avons au logis : voilà, de plus, un ordre avec lequel on vous donnera un chameau et un esclave. » Le maître, à son réveil, loua son fidèle intendant, et l’affranchit, avec une douce réprimande sur ce qu’en respectant son sommeil, il avait mis des bornes à ses largesses. L’aveugle Arabah était le dernier des trois héros : au moment où l’on s’adressa à lui, il marchait appuyé sur les épaules de deux de ses esclaves ; « Hélas ! s’écria-t-il, mes coffres sont vides ; mais vous pouvez vendre ces deux esclaves ; et quand vous les refuseriez, je ne les reprendrais pas. » À ces mots, il repoussa loin de lui les deux esclaves, et, avec son bâton, il chercha en tâtonnant le bord de la muraille. Hatem nous offre un modèle parfait des vertus arabes[43] ; il était brave et libéral, poète éloquent et voleur habile ; il faisait rôtir quarante chameaux pour ses festins hospitaliers ; et dès qu’un ennemi l’abordait en suppliant, il rendait les captifs et le butin. L’indépendance de ses compatriotes dédaignait les lois de la justice ; ils s’abandonnaient orgueilleusement à la libre impulsion de la pitié et de la bienveillance.

Leur ancienne idolâtrie.

Les Arabes[44], ainsi que les Indiens, adoraient le soleil, la lune, les étoiles, sorte de superstition tout-a-fait naturelle, et qui a été celle des premiers peuples. Ces astres éclatans semblent déployer au ciel l’image visible de la Divinité ; leur nombre et leur distance donnent au philosophe et même au vulgaire l’idée d’un espace sans bornes ; un caractère d’éternité est empreint sur ces globes qui ne paraissent susceptibles ni de corruption ni de dépérissement ; la régularité de leur marche semble annoncer un principe de raison ou d’instinct ; et leur influence réelle ou imaginaire entretient l’homme dans cette vaine idée que la terre et ses habitans sont l’objet de leurs soins particuliers. Babylone avait cultivé l’astronomie comme science ; mais les Arabes n’avaient d’autre école et d’autre observatoire qu’un ciel clair et une plaine unie. Dans leurs marches nocturnes, ils prenaient les étoiles pour guides ; les Bédouins, excités par la curiosité et la dévotion, avaient appris leurs noms, leurs positions respectives et le lieu du ciel où elles se montraient chaque jour ; l’expérience leur avait montré à diviser en vingt-huit parties le zodiaque de la lune et à bénir les constellations qui amenaient des pluies bienfaisantes au désert altéré. L’empire de ces corps radieux ne pouvait s’étendre au-delà de la sphère visible ; et les Arabes admettaient sans doute quelques puissances spirituelles, nécessaires pour présider à la transmigration des âmes et à la résurrection des corps : on laissait mourir un chameau sur la tombe d’un Arabe, afin qu’il pût servir son maître dans l’autre vie ; et puisqu’ils invoquaient les âmes après la mort, ils leur supposaient du sentiment et du pouvoir. Je ne connais point et suis peu curieux de connaître l’aveugle mythologie de ces Barbares, les divinités locales qu’ils plaçaient dans les étoiles, dans l’air ou sur la terre, les sexes et les titres de ces dieux, leurs attributs ou leur hiérarchie. Chaque tribu, chaque famille, chaque guerrier indépendant, créait et changeait à son gré les rites et l’objet de son culte ; mais dans tous les siècles la nation a adopté, à quelques égards, la religion ainsi que l’idiome de la Mecque. [ La Caaba, ou le temple de la Mecque. ]L’antiquité de la CAABA remonte au-delà de l’ère chrétienne. L’historien grec Diodore[45] remarque dans sa description de la côte de la mer Rouge, qu’entre le pays des Thamudites et celui des Sabéens on trouvait un temple fameux, dont tous les Arabes révéraient la sainteté : ce voile de lin ou de soie, que l’empereur des Turcs y envoie toutes les années, fut offert pour la première fois par un pieux roi des Homérites, qui régnait sept siècles avant Mahomet[46]. Le culte des premiers sauvages put se contenter d’une tente ou d’une caverne, mais on éleva ensuite un édifice de pierre et d’argile, et les rois de l’Orient, malgré le progrès des arts et malgré leur puissance, ne se sont pas écartés de la simplicité du premier modèle[47]. La Caaba forme un parallélogramme qu’enferme un vaste portique ; on y trouve une chapelle carrée, longue de vingt-quatre coudées, large de vingt-trois, et élevée de vingt-sept : elle reçoit le jour par une porte et une fenêtre ; son double toit est soutenu par trois colonnes de bois ; l’eau de pluie tombe par une gouttière qui est aujourd’hui d’or, et un dôme défend le puits de Zemzem contre les souillures accidentelles. La tribu des Koreishites a obtenu, par l’artifice ou par la force, la garde de la Caaba ; le grand-père de Mahomet exerça les fonctions sacerdotales qui étaient depuis quatre générations dans sa famille : cette famille était celle des Hashémites, la plus respectable et la plus sacrée du pays[48]. L’enceinte de la Mecque jouissait des prérogatives du sanctuaire, et le dernier mois de chaque année, la ville et le temple étaient remplis d’une longue suite de pèlerins qui venaient apporter à la maison de Dieu leurs vœux et leurs offrandes. Ces cérémonies, qu’observe aujourd’hui le fidèle musulman, furent inventées et pratiquées par la superstition des idolâtres. Arrivés à une distance respectueuse, ils se dépouillaient de leurs vêtemens ; ils faisaient sept fois à pas précipités le tour de la Caaba, et sept fois ils baisaient la pierre noire ; ils visitaient et adoraient sept fois les montagnes voisines, ils jetaient, à sept reprises, des pierres dans la vallée de Mina ; et les cérémonies du pèlerinage se terminaient, ainsi qu’à présent, par un sacrifice de brebis et de chameaux, dont on enterrait la laine et les ongles dans le terrain sacré. Les diverses tribus trouvaient ou introduisaient dans la Caaba les objets de leur culte particulier. Ce temple était orné ou déshonoré par trois cent soixante idoles représentant des hommes, des aigles, des lions et des gazelles ; celle qu’on remarquait le plus était la statue d’Hebal, d’agate rouge, qui ternit en sa main sept flèches sans têtes ou plumes, instrumens et symboles d’une profane divination ; mais cette statue était un monument de l’art des Syriens. La dévotion des temps plus grossiers s’était contentée d’une colonne ou d’une tablette, et les rochers du désert furent taillés en forme de dieux ou d’autels, à l’imitation de la pierre noire de la Mecque[49], fortement soupçonnée d’avoir été originairement l’objet d’un culte idolâtre. [ Sacrifices et cérémonies religieuses. ]Du Japon au Pérou on a adopté l’usage des sacrifices, et pour exprimer sa reconnaissance ou sa crainte, le dévot a détruit ou consumé en l’honneur des dieux les dons du ciel les plus chers et les plus précieux. La vie d’un homme[50] a paru l’offrande la plus précieuse à faire pour écarter une calamité publique, et le sang humain a souillé les autels de la Phénicie et de l’Égypte, de Rome et de Carthage : cette cruelle coutume s’est long-temps maintenue parmi les Arabes : dans le troisième siècle, la tribu des dumatiens sacrifiait tous les ans un jeune garçon[51], et un roi captif fut religieusement égorgé par le prince des Sarrasins, qui servait sous les drapeaux de l’empereur Justinien son allié[52]. Un père traînant son fils au pied des autels, présente le plus sublime et le plus pénible effort du fanatisme. L’exemple des saints et des héros a sanctifié l’acte ou l’intention de ce dévouement. Le père de Mahomet lui-même fut ainsi dévoué à la mort par un vœu téméraire, et on eut beaucoup de peine à faire accepter cent chameaux pour sa rançon. Dans ces temps d’ignorance, les Arabes, comme les Juifs et les Égyptiens, s’abstenaient de la viande de porc[53] ; ils faisaient circoncire[54] leurs enfans à l’âge de puberté, et ces coutumes, qui n’ont été ni improuvées ni ordonnées par le Koran, se sont transmises en silence à leur postérité et à leurs prosélytes. On a conjecturé, avec beaucoup d’esprit, que l’adroit législateur s’était conformé aux opiniâtres préventions de ses compatriotes : il est plus simple de croire qu’il avait suivi les habitudes et les opinions de sa jeunesse, sans prévoir qu’un usage analogue au climat de la Mecque deviendrait inutile ou incommode sur les rives du Danube ou du Volga.

Introduction des sabéens.

L’Arabie était libre ; la conquête et la tyrannie ayant bouleversé les royaumes d’alentour, les sectes persécutées se réfugièrent sur cette terre fortunée, où elles pouvaient professer librement leur opinion, et régler leur conduite sur leur croyance. Les religions des sabéens, des mages, des juifs et des chrétiens, se trouvaient répandues depuis le golfe Persique jusqu’à la mer Rouge. À une époque très-reculée de l’antiquité, la science des Chaldéens[55] et les armes des Assyriens avaient propagé le sabéisme en Asie : c’était sur des observations de deux mille ans que les prêtres et les astronomes de Babylone[56] avaient fondé l’idée qu’ils se formèrent des éternelles lois de la nature et de la Providence. Ils adoraient les sept dieux ou anges qui dirigeaient le cours des sept planètes et répandaient sur la terre leur irrésistible influence. Des images et des talismans représentaient les attributs des sept planètes, les douze signes du zodiaque et les vingt-quatre constellations de l’hémisphère septentrional et de l’hémisphère austral. Les sept jours de la semaine étaient dédies à leurs divinités respectives ; les sabéens faisaient la prière trois fois par jour, et le temple de la Lune, situé à Haran, était le terme de leur pèlerinage[57] ; mais la flexibilité de leur foi les disposait à donner et à recevoir sans cesse des opinions nouvelles. Leurs idées sur la création du monde, sur le déluge et les patriarches, avaient un rapport singulier avec celles des Juifs leurs captifs ; ils en appelaient aux livres secrets d’Adam, de Seth et d’Enoch ; et une légère teinture de l’Évangile a fait de ce reste de polythéistes les chrétiens de saint Jean qu’on trouve dans le territoire de Bassora[58]. [ Les mages. ]Les autels de Babylone furent renversés par les mages ; mais le glaive d’Alexandre vengea les injures des sabéens ; la Perse gémit plus de cinq siècles sous un joug étranger ; quelques-uns des disciples de Zoroastre échappèrent à la contagion de l’idolâtrie, et respirèrent avec leurs antagonistes l’air libre du désert[59]. [ Les Juifs. ]Les Juifs étaient établis en Arabie sept siècles avant la mort de Mahomet, et les guerres de Titus et d’Adrien en chassèrent un plus grand nombre de la terre sainte. Ces industrieux exilés aspirèrent à la liberté et au pouvoir ; ils formèrent des synagogues dans les villes et des châteaux dans le désert, et les gentils qu’ils convertirent à la religion de Moïse furent confondus avec les enfans d’Israël, auxquels ils ressemblaient par le signe extérieur de la circoncision. [ Les chrétiens. ]Les missionnaires chrétiens furent encore plus actifs et plus heureux : les catholiques soutinrent leurs prétentions à l’empire universel ; les sectes opprimées par eux se retirèrent successivement au-delà des limites de l’Empire romain : les marcionites et les manichéens répandirent leurs opinions fantastiques et leurs évangiles apocryphes ; les évêques jacobites et nestoriens[60] firent adopter aux Églises de l’Yémen et aux princes de Hira et de Gassan des maximes plus orthodoxes. Les tribus avaient la liberté du choix, chaque Arabe était le maître de se composer une religion, et il joignait quelquefois à la superstition grossière établie dans sa maison la théologie sublime des saints et des philosophes. Ils devaient à l’accord général des peuples éclairés le dogme fondamental de l’existence d’un Dieu suprême qui est au-dessus de toutes les puissances de la terre et du ciel, mais qui s’est souvent révélé aux hommes par le ministère de ses anges et de ses prophètes, et dont la faveur ou la justice a interrompu par des miracles le cours ordinaire de la nature. Les plus raisonnables d’entre les Arabes reconnaissaient son pouvoir, quoiqu’ils négligeassent de l’adorer[61]. L’habitude plutôt que la conviction les tenait attachés aux restes de l’idolâtrie. Les juifs et les chrétiens étaient le peuple du saint livre ; la Bible se trouvait déjà traduite en arabe[62], et ces implacables ennemis recevaient avec une foi égale l’ancien Testament. Les Arabes aimaient à découvrir dans l’histoire des patriarches hébreux des traces de leur origine. Ils célébraient la naissance d’Ismaël et les promesses qui lui avaient été faites ; ils révéraient la foi et les vertus d’Abraham ; ils faisaient remonter sa généalogie et la leur jusqu’à la création du premier homme, et adoptèrent avec la même crédulité les prodiges du texte sacré et les songes et les traditions des rabbins juifs.

Naissance et éducation de Mahomet. A. D. 569-609.

L’origine basse et vulgaire qu’on a donnée à Mahomet est une calomnie maladroite des chrétiens[63], qui relèvent ainsi le mérite de leur adversaire, au lieu de l’abaisser. Sa descendance d’Ismaël était un privilége ou une fable commune à toute la nation[64] ; mais si les premiers chaînons de sa généalogie étaient obscurs ou douteux, il prouvait plusieurs générations d’une noblesse très-pure ; il sortait de la tribu de Koreish et de la famille des Hashémites, les plus illustres d’entre les Arabes, princes de la Mecque, et gardiens héréditaires de la Caaba. Abdol-Motalleb, son grand-père, était fils de Hashem, citoyen riche et généreux, qui, dans un temps de famine, avait nourri ses concitoyens des produits de son commerce. La Mecque, substantée par la libéralité du père, fut sauvée par le courage du fils. Le royaume d’Yémen obéissait aux princes chrétiens de l’Abyssinie ; une insulte que reçut Abrahah, leur vassal, le détermina à venger l’honneur de la croix ; une troupe d’éléphans et une armée d’Africains investirent la sainte cité. On proposa un arrangement ; dès la première conférence, le grand-père de Mahomet demanda la restitution de ses troupeaux, « Et pourquoi, lui dit Abrahah, n’implorez-vous pas plutôt ma clémence en faveur de votre temple que j’ai menacé ? » « C’est, répondit l’intrépide chef, que les troupeaux sont à moi, et que la Caaba appartient aux dieux, qui sauront la défendre contre l’injure et le sacrilége. » [ Délivrance de la Mecque. ]Le défaut de vivres ou la valeur des Koreishites forcèrent les Abyssins à une honteuse retraite. On a embelli le récit de leur déroute de l’apparition miraculeuse d’une troupe d’oiseaux qui firent pleuvoir une grêle de pierres sur la tête des infidèles ; et le souvenir de cette délivrance a long-temps été célébré sous le nom de l’ère de l’éléphant[65]. La gloire d’Abdol-Motalleb fut embellie par la félicité domestique ; il vécut jusqu’à cent dix ans, et il donna le jour à six filles et treize fils. Abdallah, celui qu’il aimait le plus, était le jeune homme de l’Arabie le plus beau et le plus modeste : on dit que la première nuit de son mariage avec la belle Amina, de la noble famille de Zahrites, deux cents jeunes filles moururent de jalousie et de désespoir. Mahomet, ou pour être plus exact, Mohammed, le seul fils d’Addallah et d’Amina, naquit à la Mecque quatre ans après la mort de Justinien, et deux mois après la défaite des Abyssins[66], dont la victoire aurait introduit dans la Caaba la religion des chrétiens. Il était encore enfant lorsqu’il perdit son père, sa mère et son aïeul. Ses oncles avaient du crédit, ils étaient en grand nombre ; et dans le partage de la succession, il n’eut pour son lot que cinq chameaux et une esclave éthiopienne. Abu-Taleb, le plus respectable de ses oncles, le guida au dedans et au dehors, durant la paix et durant la guerre[67]. À l’âge de vingt-cinq ans, Mahomet entra au service de Cadijah, riche et noble veuve de la Mecque, qui, pour le récompenser de sa fidélité, lui donna bientôt sa main et sa fortune. Le contrat de mariage énonce, selon la simplicité de ces temps, l’amour réciproque de Mahomet et de Cadijah, et le représente comme l’homme le plus accompli de la tribu de Koreish. L’époux assigna à sa femme un douaire de douze onces d’or et de vingt chameaux, qui furent fournis par son oncle[68]. Cette alliance replaça le fils d’Abdallah au rang de ses ancêtres, et la judicieuse matrone se contenta de ses vertus domestiques, jusqu’à ce que, parvenu a l’âge de quarante ans[69], il prit le titre de prophète et prêcha la religion du Koran.

Qualités du prophète.

Selon la tradition de ses compatriotes, Mahomet[70] se distinguait par sa beauté, avantage extérieur qui n’est guère méprisé que de ceux auxquels il a été refusé. Avant de parler, soit en public, soit en particulier, il disposait en sa faveur. On applaudissait à son maintien qui annonçait l’autorité, à son air majestueux, à son œil perçant, à son agréable sourire, à sa longue barbe, à sa physionomie qui exprimait tous les sentimens de l’âme, et à ses gestes qui donnaient de la force à toutes ses paroles. Dans la familiarité de sa vie privée, il ne s’écartait jamais de la politesse grave et cérémonieuse de son pays ; ses attentions respectueuses pour les riches et les hommes puissans, s’ennoblissaient par sa condescendance et son affabilité envers les citoyens les plus pauvres de la Mecque. La franchise de ses manières cachait l’artifice de ses vues, et son urbanité prenait l’apparence de l’affection pour celui auquel il s’adressait, ou celle d’une bienveillance générale. Sa mémoire était vaste et sûre, son esprit facile et fait pour la société, son imagination sublime et son jugement net, rapide et décisif. Il avait le courage de pensées comme celui d’action ; et, bien qu’il soit vraisemblable que ses desseins s’agrandirent par degrés avec ses succès, la première idée qu’il conçut sur sa mission prophétique porte l’empreinte d’un génie supérieur. Élevé au sein de la plus noble famille du pays, il y avait pris l’usage du dialecte le plus pur des Arabes ; il savait contenir la facilité et l’abondance de ses discours, et leur donner du prix par un silence gardé à propos. Avec tous ces dons de l’éloquence, Mahomet n’était qu’un Barbare ignorant : on ne lui avait appris dans sa jeunesse ni à lire ni à écrire[71] ; l’ignorance générale mettait la sienne à l’abri de la honte et du reproche ; mais des bornes étroites emprisonnaient son esprit, et il se trouvait privé de ces fidèles miroirs qui réfléchissent pour nous les pensées des sages et des héros. Le livre de la nature et de l’homme était, à la vérité, ouvert devant ses yeux ; cependant c’est à l’imagination des auteurs de la vie de Mahomet qu’il faut attribuer les observations politiques et philosophiques qu’ils lui prêtent dans ses voyages[72]. On l’y voit comparer les nations et les religions de la terre, découvrir la faiblesse de la monarchie de Perse et de celle de Rome, observer avec indignation et avec pitié l’abâtardissement de son siècle, et former le projet d’unir sous un même roi et sous un même Dieu l’invincible valeur et les anciennes vertus des Arabes. Des recherches plus exactes nous apprennent que Mahomet n’avait point vu les cours, les armées et les temples de l’Orient, que ses voyages se bornèrent à ce qu’il traversa de la Syrie en se rendant deux fois aux foires de Bostra et de Damas ; qu’il n’avait que treize ans lorsqu’il accompagna la caravane de son oncle, et qu’il fut obligé de retourner chez Cadijah dès qu’il eut disposé des marchandises qu’elle lui avait confiées. Dans ses courses précipitées et superficielles, l’œil du génie put l’éclairer sur des objets invisibles à ses grossiers compagnons ; son esprit fécond put recevoir les germes de quelques connaissances ; mais son ignorance de l’idiome syriaque dut réprimer beaucoup sa curiosité, et je ne remarque pas dans la vie et les écrits de Mahomet que ses vues se soient jamais étendues au-delà des bornes de l’Arabie. La dévotion et le commerce amenaient toutes les années à la Mecque des pèlerins de chaque canton de cette partie solitaire du globe. Les libres communications établies parmi cette multitude d’individus, pouvaient fournir à un simple citoyen les moyens d’étudier dans sa propre langue l’état politique et le caractère des diverses tribus, la théorie et la pratique des Juifs et des chrétiens. Les Arabes pouvaient avoir eu l’occasion d’exercer l’hospitalité envers quelques étrangers utiles, conduits chez eux par le goût ou la nécessité ; et les ennemis de Mahomet ont nommé un Juif, un Persan et un moine syrien, qu’ils accusent d’avoir travaillé en secret à la composition du Koran[73]. La conversation enrichit l’entendement, mais la solitude est récole du génie, et l’uniformité d’un ouvrage annonce la main d’un seul artiste. Dès sa première jeunesse, Mahomet s’était livré à la contemplation religieuse : chaque année, il s’éloignait du monde et des bras de Cadijah durant le mois de Ramadan ; il se retirait au fond de la caverne de Héra, située a trois milles de la Mecque[74] ; il y consultait l’esprit de fraude ou celui de fanatisme, dont le séjour n’est pas dans les cieux, mais dans l’esprit du prophète. Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est l’apôtre de Dieu ; telle est la foi que, sous le nom d’Islam, il prêcha à sar famille et sa nation, et qui contient ainsi une vérité éternelle et une fable évidente.

Un seul Dieu.

Les apologistes de la religion juive peuvent s’enorgueillir de ce qu’à l’époque où les fables du polythéisme trompaient les nations savantes de l’antiquité, leurs simples ancêtres conservaient dans la Palestine la connaissance et le culte du vrai Dieu. Il n’est pas aisé de concilier les attributs moraux de Jehovah avec la règle des vertus humaines ; ses qualités métaphysiques sont énoncées d’une manière très-obscure ; mais chaque page du Pentateuque et des prophètes atteste son pouvoir ; l’unité de son nom est gravée sur la première table de la loi, et aucune image visible de l’invisible essence ne souilla jamais son sanctuaire. Après la destruction du temple de Jérusalem, la dévotion spirituelle de la synagogue épura, fixa et éclaira la foi des Hébreux proscrits ; et l’autorité de Mahomet ne suffit pas pour justifier le reproche qu’il a toujours fait aux Juifs de la Mecque ou de Médine d’adorer Ezra en qualité de fils de Dieu[75]. Mais les enfans d’Israël ne formaient plus un peuple, et toutes les religions du monde avaient le tort très-réel, aux yeux de ce prophète, de donner des fils, des filles ou des collègues au Dieu suprême. Dans la grossière idolâtrie des Arabes, cette pluralité se montre sans voile et sans subterfuge ; les sabéens n’échappaient que bien imparfaitement à ce reproche par la prééminence que, dans leur hiérarchie céleste, ils donnaient à la première planète ou intelligence ; et dans le système des mages, la lutte des deux principes trahit l’imperfection du vainqueur. Les chrétiens du septième siècle paraissaient être insensiblement retombés dans l’idolâtrie ; ils adressaient leurs vœux en public et en secret aux reliques et aux images qui déshonoraient les temples de l’Orient ; une foule de martyrs, de saints et d’anges, objets de la vénération populaire, obscurcissaient le trône du Tout-Puissant ; et les collyridiens, hérétiques qui florissaient dans le sol fertile de l’Arabie, accordaient à la vierge Marie le nom et les honneurs d’une déesse[76]. Les mystères de la Trinité et de l’Incarnation semblent contredire le principe de l’unité divine. L’idée qu’ils présentent naturellement est celle de trois divinités égales et de la transformation de l’homme Jésus en la substance du fils de Dieu[77]. L’explication des orthodoxes ne satisfait qu’un croyant ; une curiosité et un zèle immodérés avaient déchiré le voile du sanctuaire, et chacune des sectes de l’Orient s’empressait d’avouer que toutes les autres méritaient le reproche d’idolâtrie et de polythéisme. Le symbole de Mahomet n’offre sur cette matière ni soupçon ni équivoque. Le prophète de la Mecque rejeta le culte des idoles et des hommes, des étoiles et des planètes, sur ce principe raisonnable que tout ce qui se lève doit se coucher, que tout ce qui reçoit le jour doit mourir, et que tout ce qui est corruptible doit se gâter et se dissoudre[78]. Son enthousiasme, dirigé par la raison, adorait dans le Créateur de l’univers un Être éternel et infini qui n’a point de forme et qui n’occupe point d’espace ; qui n’a rien engendré et auquel rien ne ressemble ; qui assiste à nos pensées les plus secrètes, qui existe par la nécessité de sa nature, et qui tire de lui-même toutes ses perfections morales et intellectuelles. Les disciples du prophète adhèrent avec constance à ces grandes vérités[79], et les interprètes du Koran les expliquent avec toute la précision des métaphysiciens. Un philosophe théiste pourrait signer le symbole populaire des musulmans[80], symbole trop sublime peut-être pour les facultés actuelles des hommes ; et en effet, comment leur imagination ou même leur intelligence pourraient-elles saisir une substance inconnue, lorsqu’on en sépare toutes les idées du temps et de l’espace, du mouvement et de la matière, de la sensation et de la réflexion ? La voix de Mahomet confirma ce premier principe de l’unité de Dieu enseignée par la raison et la révélation ; ses prosélytes, depuis les frontières de l’Inde jusqu’à celles de Maroc, sont distinguées par le nom d’unitaires, et l’interdiction des images a prévenu le danger de l’idolâtrie. Les mahométans ont rigoureusement adopté la doctrine des décrets éternels et de la prédestination absolue, et se fatiguent inutilement à accorder la prescience de Dieu avec la liberté de l’homme et son mérite ou son démérite, ainsi qu’à expliquer l’existence du mal dans un monde gouverné par une puissance et une bonté infinies.

Mahomet, apôtre de Dieu, et le dernier des prophètes.

Le dieu de la nature a mis dans tous ses ouvrages la preuve de son existence et a gravé sa loi dans le cœur de l’homme : les prophètes de chaque siècle ont eu pour objet véritable ou prétendu de rendre aux hommes la connaissance de l’Être suprême, et de rétablir la pratique de la morale. Mahomet accordait à ses prédécesseurs le crédit qu’il réclamait pour lui-même, et il trouvait une suite d’hommes inspirés depuis la chute de notre premier père jusqu’à la promulgation du Koran[81]. Durant cette époque, disait-il, cent vingt-quatre mille élus, distingués par des faveurs et des vertus, ont reçu quelques rayons de la lumière prophétique ; trois cent treize apôtres ont été chargés spécialement de tirer leurs compatriotes de l’idolâtrie et du vice ; l’Esprit-Saint a dicté cent quatre volumes ; et six législateurs d’un éclat transcendant ont annoncé au monde six révélations successives, où l’on variait les cérémonies d’une immuable religion. Adam, Noé, Abraham, Moïse, Jésus-Christ et Mahomet sont ces six législateurs élevés par gradation, de manière que chacun d’eux est supérieur à ceux qui le précèdent. Il mettait au nombre des infidèles quiconque haïssait ou rejetait l’un d’entre eux. Les écrits des patriarches n’existaient que dans les copies apocryphes des Grecs et des Syriens[82] ; la conduite d’Adam ne lui avait pas donné de droit à la reconnaissance et au respect de ses enfans ; une classe inférieure des prosélytes de la synagogue observait les [ Moïse. ] sept préceptes de Noé[83], et les sabéens révéraient obscurément la mémoire d’Abraham dans la Chaldée, où ce patriarche avait reçu le jour. Mahomet ajoutait que des myriades de prophètes inspirés par Dieu, Moïse et Jésus-Christ seuls vivaient et régnaient encore, et que tout ce qui restait des écrits inspirés se trouvait dans les livres de l’ancien et du nouveau Testament. Le Koran[84] a consacré et embelli l’histoire miraculeuse de Moïse, et les Juifs peuvent se venger de leur captivité par le plaisir de voir leurs dogmes adoptés par les nations dont ils tournent en ridicule les symboles de foi plus récens. Le prophète des musulmans montre beaucoup de respect pour l’auteur du christianisme[85]. [ Jésus. ]« Jésus-Christ, fils de Marie, dit-il, est vraiment l’apôtre de Dieu, il est sa parole envoyée dans le sein de Marie, il est un esprit qui procède de lui ; il mérite des honneurs en ce monde et dans l’autre ; c’est un de ceux qui approchent le plus de la face de Dieu[86]. » Il accumule sur sa tête les merveilles des Évangiles véritables et des Évangiles apocryphes[87], et l’Église latine n’a pas dédaigné d’emprunter du Koran l’immaculée conception de la Vierge mère[88]. Il observe toutefois que Jésus n’était qu’un mortel, et qu’au jour du jugement il portera témoignage contre les Juifs qui ne veulent point le reconnaître pour un prophète, et les chrétiens qui l’adorent comme le fils de Dieu. La méchanceté de ses ennemis souilla sa réputation et conspira contre ses jours ; mais il n’y eut de criminelle que leur intention : un fantôme ou un coupable lui fut substitué sur la croix, et le saint sans tache monta au septième ciel[89]. L’Évangile fut, durant six siècles, le chemin de la vérité et du salut ; mais les chrétiens oublièrent peu à peu les lois et l’exemple de leur fondateur, et Mahomet apprit des gnostiques à accuser l’Église ainsi que la Synagogue d’avoir corrompu le texte sacré[90]. Moïse et Jésus-Christ se réjouirent dans l’assurance de la venue d’un prophète plus illustre qu’eux. La promesse du Paraclet ou de l’Esprit saint fait par l’Évangile, s’est trouvée accomplie dans le nom et la personne de Mahomet[91], le plus grand et le dernier des apôtres de Dieu.

Le Koran.

Le rapport des pensées et du langage est nécessaire à la communication des idées ; le discours d’un philosophe ne ferait aucun effet sur l’oreille d’un paysan ; mais quelle imperceptible différence que celle qui se trouve entre leur intelligence comparée et celle qu’offre le contact d’une intelligence finie avec une intelligence infinie, la parole de Dieu exprimée par les paroles ou les écrits d’un mortel ! L’inspiration des prophètes hébreux, des apôtres et des évangélistes de Jésus-Christ, peut n’être pas incompatible avec l’exercice de leur raison et de leur mémoire, et le style et la composition des livres de l’ancien et du nouveau Testament marquent bien la diversité de leur génie. Mahomet se contenta du rôle plus modeste, mais plus sublime, de simple éditeur : selon lui et ses disciples, la substance du Koran[92] est incréée et éternelle ; elle existe dans l’essence de la divinité, et elle a été inscrite avec une plume de lumière sur la table de ses éternels décrets ; l’ange Gabriel qui, dans la religion judaïque, avait été chargé des missions les plus importantes, lui apporta, dans un volume orné de soie et de pierreries, une copie en papier de cet ouvrage immortel ; et ce fidèle messager lui en révéla successivement les chapitres et les versets. Au lieu de déployer tout à la fois le modèle parfait et immuable de la volonté de Dieu, Mahomet en publia, selon qu’il lui plaisait, les divers fragmens. Chacune des révélations est accommodée aux divers besoins de ses passions ou de sa politique ; et afin d’échapper au reproche de contradiction, il établit pour maxime que chacun des textes se trouvait abrogé ou modifié par quelque passage subséquent. Les disciples de Mahomet écrivirent avec soin sur des feuilles de palmier, ou des omoplates de mouton, les paroles de Dieu et celles de l’apôtre, et ces diverses pages furent jetées sans ordre et sans liaison dans un coffre dont le prophète confia la garde à une de ses femmes. Deux ans après sa mort, Abubeker, son ami et son successeur, mit en ordre et publia le volume sacré ; l’ouvrage fut revu par le calife Othman dans la trentième année de l’hégyre ; et les diverses éditions du Koran partagent toutes le miraculeux privilége d’offrir un texte uniforme et incorruptible. Soit fanatisme, soit vanité, le prophète tire du mérite de son livre la preuve de la vérité de sa mission : il défie hardiment les hommes et les anges d’imiter la beauté d’une de ses pages, et il ose assurer que Dieu seul a pu dicter cet écrit[93]. Cet argument fait beaucoup d’impression sur un dévot arabe dont l’esprit est monté à la crédulité et à l’enthousiasme, dont l’oreille est séduite par le charme des sons, et que son ignorance rend incapable de comparer entre elles les diverses productions de l’esprit humain[94]. L’harmonie et la richesse du style de l’original ne pourront passer à travers les traductions jusqu’à l’oreille de l’infidèle européen. Il ne parcourra qu’avec impatience cette interminable et incohérente rapsodie de fables, de préceptes et de déclamations, qui inspire rarement un sentiment ou une idée, qui se traîne quelquefois dans la poussière, et d’autres fois se perd dans les nues. Les attributs de Dieu exaltent l’imagination du missionnaire arabe ; mais ses accens les plus élevés sont bien au-dessous de la simplicité sublime du livre de Job, écrit dans le même pays et dans la même langue, à une époque très-ancienne[95]. Si la composition du Koran surpasse les facultés de l’homme, à quelle intelligence supérieure faut-il attribuer l’Iliade d’Homère et les Philippiques de Démosthènes ? Dans toutes les religions, la vie du fondateur supplée au silence de ses révélations écrites : les paroles de Mahomet furent regardées comme autant de leçons de vérité, et ses actions comme des exemples de vertu : ses femmes et ses compagnons gardèrent le souvenir de tout ce qu’il avait dit et fait dans le cours de sa vie, soit publique, soit privée. Deux siècles après, le Sonna ou la loi orale fut fixée et consacrée par le travail de Al-Bochari, qui sépara cent mille deux cent soixante-quinze traditions véritables d’une masse de trois mille plus incertaines ou moins authentiques. Chaque jour ce pieux auteur allait prier dans le temple de la Mecque. Il y faisait ses ablutions avec les eaux du Zemzem ; il déposa successivement ses pages sur la chaire et le tombeau de l’apôtre, et les quatre sectes orthodoxes des Sonnites ont approuvé l’ouvrage[96].

Miracles.

Des prodiges éclatans avaient confirmé la mission de Moïse et de Jésus, et les habitans de la Mecque et de Médine pressèrent plusieurs fois Mahomet de donner la même preuve de la sienne, de faire descendre du ciel l’ange et le volume qu’il disait avoir reçu ; de créer un jardin au milieu du désert, ou de consumer par un incendie la cité incrédule. Toutes les fois qu’il se trouva ainsi pressé par les koreishites, il s’échappa en vantant d’une manière obscure le don de visions et de prophétie ; il en appelle aux preuves morales de sa doctrine, et se met à l’abri derrière la Providence, laquelle refuse ces signes et ces merveilles qui diminuent le mérite de la foi et aggravent le crime de l’infidélité ; mais le ton modeste ou irrité de ses réponses montre sa faiblesse et son embarras, et ces passages fâcheux ne laissent aucun doute sur l’intégrité du Koran[97]. Ses sectaires parlent de ses miracles avec plus d’assurance que lui, et la confiance de leur crédulité augmente à mesure qu’ils s’éloignent de l’époque et du lieu de ses exploits spirituels. Ils croient ou ils assurent que les arbres allèrent à sa rencontre ; qu’il fut salué par les pierres ; que l’eau jaillissait de ses doigts ; qu’il nourrissait miraculeusement les affamés, guérissait les malades et ressuscitait les morts ; qu’une solive poussa des gémissemens devant lui ; qu’un chameau lui adressa des plaintes ; qu’une épaule de mouton l’informa qu’elle était empoisonnée, et que la nature vivante et la nature morte se trouvaient également soumises à l’apôtre de Dieu[98]. On a décrit sérieusement son rêve d’un voyage qu’il fit pendant la nuit, comme un fait réel et matériel. Un animal mystérieux, le borak, le porta du temple de la Mecque à celui de Jérusalem ; il parcourut successivement les sept cieux avec l’ange Gabriel qui l’accompagnait ; dans les demeures respectives des patriarches, des prophètes et des anges, il reçut et leur rendit leurs salutations. Il eut seul la permission de s’avancer au-delà du septième ciel ; il passa le voile de l’unité ; il se trouva à deux portées de trait du trône de Dieu, et, touché à l’épaule par la main du Très-Haut, il éprouva un froid qui le pénétra jusqu’au cœur. Après cette conversation familière et intéressante, il redescendit à Jérusalem, il remonta le borak, il revint à la Mecque, et n’employa que la dixième partie d’une nuit à faire un voyage de plusieurs milliers d’années[99]. Selon une autre légende, il confondit au milieu d’une assemblée de la nation les koreishites qui lui adressaient un défi malicieux. Ses irrésistibles paroles coupèrent en deux l’orbe de la lune ; la planète obéissante s’éloigna de sa route, elle fit les sept révolutions autour de la Caaba ; et après avoir salué Mahomet en langue arabe, elle resserra tout à coup ses dimensions, entra par le col de sa chemise et sortit par sa manche[100]. Ces contes merveilleux amusent le vulgaire ; mais les plus graves d’entre les docteurs musulmans imitent la modestie de leur maître, et laissent une sorte de liberté de croyance ou d’interprétation[101]. Ils pourraient répondre que pour prêcher la religion il n’était pas nécessaire de violer l’harmonie de la nature ; qu’une croyance sans mystères n’a pas besoin de miracles, et que l’épée de Mahomet n’était pas moins puissante que la verge de Moïse.

Préceptes de Mahomet, prières, jeûnes et aumônes.

Le polythéisme est accablé et tourmenté de la multitude des superstitions qu’admet sa croyance ; mille cérémonies venues d’Égypte se trouvaient entremêlées dans la substance de la loi mosaïque, et l’esprit de l’Évangile s’était évaporé dans la vaine pompe du culte. Le préjugé, la politique ou le patriotisme déterminèrent le prophète de la Mecque à consacrer les cérémonies des Arabes, et l’usage de visiter la sainte pierre de la Caaba ; mais ses préceptes inspirent une piété plus sainte et plus raisonnable ; la prière, le jeûne et l’aumône, voilà les devoirs religieux du musulman : on lui fait espérer que dans sa route vers Dieu, la prière le portera à la moitié du chemin, que le jeûne le conduira à la porte du palais du Très-Haut, et que les aumônes l’y feront entrer[102]. 1o. Selon la tradition du voyage nocturne, l’apôtre, dans sa conférence avec Dieu, eut ordre d’imposer à ses disciples l’obligation de faire cinquante prières par jour. Moïse lui ayant conseillé de demander qu’on adoucît cet insupportable fardeau, le nombre fut peu à peu réduit à cinq, sans que les affaires, les plaisirs, les temps ou les lieux pussent en dispenser. C’est à la pointe du jour, à midi, l’après-dîner, le soir, et à la première veille de la nuit, que les fidèles doivent renouveler les marques de leur dévotion ; et quoique la ferveur religieuse ait bien diminué, la parfaite humilité et l’attention des Turcs et des Persans durant leurs prières, édifient encore nos voyageurs. La propreté est une introduction à la prière : dès les époques les plus reculées, les Arabes étaient dans l’usage de se laver souvent les mains, le visage et le corps ; le Koran ordonne ces ablutions d’une manière expresse, et lorsqu’on manque d’eau, il permet de se servir de sable. La coutume et les décisions des docteurs déterminent les paroles et les attitudes, si on doit se tenir assis, debout, ou la face prosternée contre terre ; mais la prière se compose de courtes et ferventes éjaculations, la piété n’est point fatiguée par une ennuyeuse liturgie, et chaque musulman est revêtu, en ce qui a rapport à lui, du caractère sacerdotal. Parmi les théistes, qui rejettent les images, on a cru devoir arrêter les écarts de l’imagination, en dirigeant l’œil et la pensée vers un kebla ou un point visible de l’horizon. Le prophète fut d’abord tenté, pour se rendre agréable aux Juifs, de choisir Jérusalem ; mais bientôt il revint à un penchant plus naturel, et cinq fois le jour les yeux des musulmans établis à Astracan, à Fez et à Delhi, se tournent avec dévotion vers le saint temple de la Mecque. Cependant tous les lieux sont également propres au service de Dieu ; les Mahométans font indifféremment leurs prières dans leur maison ou dans la rue. Pour les distinguer des juifs et des chrétiens, leur législateur a consacré au culte public le vendredi de chaque semaine : le peuple se rassemble dans la mosquée, et l’iman, pour l’ordinaire un respectable vieillard, monte en chaire ; il fait la prière, et ensuite un sermon ; mais la religion musulmane n’a ni prêtres ni sacrifice ; et l’esprit indépendant du fanatisme regarde avec mépris les ministres et les esclaves de la superstition. 2o. Les mortifications volontaires[103] des ascétiques, tourment et gloire de leur vie, étaient odieuses à un prophète qui blâme ses disciples d’avoir fait le vœu de s’abstenir de viandes, de femmes et de sommeil, et qui avait fermement déclaré qu’il ne souffrirait point de moines dans sa religion[104]. Cependant il institua un jeûne de trente jours par année ; il recommanda soigneusement de l’observer, comme une chose qui purifie l’âme et assujettit le corps, comme un salutaire exercice d’obéissance à la volonté de Dieu et de son apôtre. Pendant le mois du ramadan, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, le musulman s’abstient de boire et de manger ; il se prive des femmes, des bains et des parfums, se refuse toute nourriture capable de soutenir ses forces, et tous les plaisirs qui peuvent satisfaire ses sens. Suivant les révolutions de l’année lunaire, le ramadan tombe tour à tour au milieu des froids de l’hiver et des chaleurs de l’été, et pour accorder à sa soif une goutte d’eau, il faut attendre péniblement la fin d’une journée brûlante. Mahomet est le seul qui ait fait une loi positive et générale[105] de l’interdiction du vin, particulière dans les autres religions à quelques ordres de prêtres ou d’ermites ; et à sa voix une portion considérable du globe a abjuré l’usage de cette liqueur salutaire quoique dangereuse. Sans doute le libertin ne se soumet pas à ces fâcheuses privations, l’hypocrite les élude ; mais on ne peut accuser le législateur qui a fait ces règlemens de séduire ses prosélytes par l’appât des plaisirs sensuels. 3o. La charité des musulmans descend jusqu’aux animaux ; et quant à celle qui regarde les malheureux et les indigens, elle est recommandée plusieurs fois par le Koran, non pas seulement comme une œuvre méritoire, mais comme un devoir rigoureux et indispensable. Mahomet est peut-être le seul législateur qui ait fixé la mesure précise de l’aumône : elle semble varier avec le degré ou la nature de la propriété, c’est-à-dire selon que les biens sont en argent, en grains ou en bétail, en fruits ou en marchandises ; mais pour accomplir la loi, le musulman doit donner le dixième de ses revenus ; et s’il s’est rendu coupable de fraudes, ou d’extorsions, il doit, comme par une sorte de restitution, au lieu du dixième, donner le cinquième[106]. La bienveillance doit nécessairement conduire à la justice, puisqu’il nous est défendu de faire tort à ceux qu’il nous est ordonné d’assister. Un prophète peut révéler les secrets du ciel et ceux de l’avenir ; mais dans ses maximes morales, il ne peut que nous répéter les leçons que nous avons reçues de notre propre cœur.

Résurrection.

Des récompenses et des punitions appuient les deux dogmes, et les quatre devoirs pratiques de l’islamisme ; les regards du musulman sont pieusement fixés sur le jugement dernier ; et bien que le prophète n’ait pas osé déterminer l’époque de cette imposante catastrophe, il indique obscurément les signes qui au ciel et sur la terre précéderont la dissolution universelle où tous les êtres animés perdront la vie, et où l’ordre de la création rentrera dans son premier chaos. Au son de la trompette on verra de nouveaux mondes s’élancer du néant ; les anges, les génies et les hommes s’élèveront hors des tombeaux, et les âmes humaines se trouveront réunies à leurs corps. Les Égyptiens semblent avoir adopté les premiers la doctrine de la résurrection[107] ; ils embaumèrent leurs momies ; ils élevèrent leurs pyramides, afin de conserver l’ancienne demeure de l’âme durant une période de trois mille ans, tentative partielle et inutile : c’est avec des vues plus philosophiques que Mahomet compte sur la toute-puissance du Créateur, dont la seule parole peut ranimer l’argile privée de vie, et rassembler d’innombrables atomes qui ne conservent plus leur forme ou leur substance[108]. Il n’est pas aisé de dire ce que devient l’âme pendant cet intervalle, et ceux qui sont le plus convaincus de sa spiritualité sont bien embarrassés lorsqu’il s’agit d’expliquer comment elle peut penser ou agir sans l’intervention des organes de nos sens.

L’enfer et le paradis.

Le jugement dernier suivra la réunion du corps et de l’âme ; et Mahomet, dans le tableau qu’il en a fait d’après les mages, s’est trop assujetti aux formes et même aux opérations lentes et successives d’un tribunal humain. Ses intolérans adversaires l’accusent d’avoir étendu jusqu’à eux-mêmes l’espoir du salut, d’avoir soutenu l’hérésie la plus criminelle, en disant que tout homme qui croit en Dieu et fait de bonnes œuvres, peut compter sur une sentence favorable au dernier jour. Une indifférence si raisonnable était peu dans le caractère d’un fanatique, et il n’y a pas lieu de penser qu’un envoyé du ciel ait ainsi diminué le prix et la nécessité de ses propres révélations. Selon le Koran[109], la foi en Dieu est inséparable de la foi en Mahomet ; les bonnes œuvres sont celles qu’il a ordonnées, et ces deux conditions emportent la nécessité de l’islamisme, auquel toutes les nations et toutes les sectes sont également invitées. Pour excuser leur aveuglement spirituel, elles allégueront en vain leur ignorance, ou feront valoir leurs vertus, elles seront punies par des tourmens éternels et les larmes que versa Mahomet sur la tombe de sa mère, pour laquelle il lui était défendu de prier, offrent un contraste frappant de fanatisme et d’humanité[110]. L’arrêt est commun à tous les infidèles ; le degré d’évidence qu’ils auront rejeté, et la gravité des erreurs qu’ils auront adoptées, détermineront le degré de leur crime et celui de leur châtiment. Les demeures éternelles des chrétiens, des juifs, des sabéens, des mages et des idolâtres, se trouvent dans l’abîme les unes au-dessous des autres, et le dernier enfer est destiné aux mécréans hypocrites qui ont pris le masque de la religion. Lorsque la plus grande partie des hommes auront été réprouvés à cause de leurs opinions, les vrais croyans seront seuls jugés d’après leurs œuvres. Une balance réelle ou allégorique pèsera avec soin le bien et le mal contenus dans la vie de chaque musulman, et il y aura alors une singulière compensation pour la satisfaction des injures : une partie des bonnes actions de l’offenseur sera imputée au bénéfice de l’offensé en raison équivalente du tort qui lui aura été fait, et si l’offenseur se trouve dénué de cette espèce de propriété morale, une partie proportionnelle des démérites de l’offensé viendra accroître la masse de ses péchés. L’arrêt sera prononcé selon que le poids des délits ou celui des vertus l’emportera dans la balance, et alors tous sans distinction traverseront le pont aigu et dangereux placé sur l’abîme ; mais les bons, marchant sur les traces de Mahomet, feront leur entrée glorieuse dans le paradis, tandis que les coupables seront précipités dans le premier et le moins affreux des sept enfers. Le temps de l’expiation variera de neuf siècles à sept mille ans ; mais le prophète a eu le bon esprit de promettre que tous ses disciples (quels que fussent leurs péchés) seraient sauvés par leur foi et son intercession de la damnation éternelle. Il ne faut pas s’étonner que c’est par la crainte que la superstition agit le plus puissamment sur l’esprit de l’homme, puisque l’imagination peint avec plus d’énergie la misère que le bonheur de la vie future. Sans autre moyen que le feu et l’obscurité, on nous compose l’image d’une souffrance que l’idée de l’éternité peut aggraver à l’infini ; mais cette même idée d’éternité produit un effet contraire lorsqu’il s’agit de la durée du plaisir ; et nos jouissances ne viennent trop souvent que de la cessation de la douleur, ou de la comparaison de notre état avec une situation plus malheureuse. Il est assez naturel qu’un prophète arabe décrive avec ravissement les bocages, les fontaines et les rivières du paradis : mais au lieu de donner aux bienheureux le noble goût de l’harmonie, de la science, de l’amitié et du commerce de l’esprit, il place puérilement leur bonheur dans l’éclat des perles et des diamans, des robes de soie, des palais de marbre, de la vaisselle d’or, des vins exquis, des friandises recherchées, d’une suite nombreuse, et de tout cet appareil de luxe et de sensualité qui devient insipide à son possesseur, même dans le court espace assigné à notre vie mortelle. Le dernier des croyans aura pour son usage soixante-douze houris ou filles aux yeux noirs, douées d’une beauté éclatante, de toute la fraîcheur de la jeunesse, d’une pureté virginale et d’une sensibilité exquise ; l’instant du plaisir se prolongera durant des milliers d’années, et des facultés centuplées rendront les bienheureux dignes de leur félicité. Quelle que soit à cet égard l’opinion vulgaire, il est certain qu’il ouvre aux deux sexes les portes du ciel ; mais il n’a pas voulu s’expliquer sur les hommes qu’y trouveraient les femmes, dans la crainte d’alarmer la jalousie de leurs premiers maris, ou de troubler leur bonheur en leur faisant imaginer que leur mariage serait peut-être éternel. Ce tableau d’un paradis sensuel a excité l’indignation et peut-être l’envie des moines ; l’impure religion de Mahomet est l’objet de leurs déclamations, et la pudeur de quelques apologistes du Koran est réduite à la misérable ressource des figures et des allégories ; mais les docteurs les les plus habiles et les plus conséquens, adoptent sans rougir l’interprétation littérale du Koran : la résurrection du corps serait en effet inutile, si on ne lui rendait pas l’exercice de ses facultés les plus précieuses, et la réunion des plaisirs des sens et des plaisirs intellectuels est nécessaire pour achever le bonheur de l’homme, composé de deux substances. Au reste, les joies du paradis de Mahomet ne se borneront pas aux plaisirs du luxe et à la satisfaction des appétits sensuels ; le prophète déclare d’une manière expresse que les saints et les martyrs admis à la béatitude de la vision divine, oublieront et dédaigneront toutes les espèces d’un degré inférieur.[111]

Mahomet prêche à la Mecque. A. D. 609.

Les premières et les plus difficiles conquêtes de Mahomet à sa religion nouvelle[112], furent celles de sa femme, de son serviteur, de son pupille et de son ami[113] ; car il se présentait comme prophète à ceux qui pouvaient le moins douter qu’il ne fût soumis aux infirmités de la nature. Cependant Cadijah crut aux paroles de son mari, et jouit de sa gloire : Zeid, soumis et affectionné, se laissa séduire par l’espérance de la liberté ; l’illustre Ali, fils d’Abu-Taleb, embrassa les opinions de son cousin avec l’énergie d’un jeune héros ; et la fortune, la modération et la véracité d’Abubeker, affermirent la religion du prophète auquel il devait succéder. À sa persuasion, dix des plus respectables citoyens de la Mecque consentirent à se faire instruire en particulier de la doctrine de l’islamisme : cédant à la voix de la raison et de l’enthousiasme, ils devinrent l’écho du dogme fondamental, « II n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est l’apôtre de Dieu ; » et pour récompense de leur foi, ils obtinrent, même dès cette vie, des richesses et des honneurs, le commandement des armées et l’administration des royaumes. Trois années furent employées en silence à la conversion de quatorze prosélytes : ce furent là les premiers fruits de sa mission ; mais dès la quatrième année, il adopta le caractère d’un prophète ; et, voulant communiquer à sa famille la lumière des vérités divines, il fit préparer un festin composé, à ce qu’on dit, d’un agneau et d’un vase rempli de lait, et il invita quarante personnes de la race des Hashémites. « Mes amis et mes alliés, leur dit-il, je vous offre et je suis le seul qui puisse vous offrir les plus précieux de tous les dons, les trésors de ce monde et ceux de l’autre vie. Dieu m’a ordonné de vous appeler à son service. Quel est celui d’entre vous qui veut m’aider à porter mon fardeau ? quel est celui qui veut être mon compagnon et mon vizir[114] ? » On ne répondit rien ; l’étonnement, l’incertitude ou le mépris fermaient toutes les bouches, lorsque enfin Ali, jeune homme âgé seulement de quatorze ans, rempli d’ardeur et de courage, rompit le silence, et s’écria : « Prophète, je suis cet homme : si quelqu’un ose s’élever contre toi, je lui briserai les dents, je lui arracherai les yeux, je lui casserai les jambes, et je lui ouvrirai le ventre. Prophète, je serai ton vizir. » Mahomet reçut cette proposition avec transport, on exhorta ironiquement Abu-Taleb à respecter la dignité de son fils. Le père d’Ali ayant ensuite voulu d’un ton plus sérieux engager son neveu à abandonner un dessein impraticable, « Épargnez vos remontrances, répondit cet intrépide fanatique à son oncle et à son bienfaiteur : quand on placerait le soleil sur ma main droite et la lune sur ma main gauche, on ne me ferait pas changer de résolution. » Il persévéra dix années dans l’exercice de sa mission ; et cette religion, qui a subjugué l’Orient et l’Occident, ne s’établit que lentement et difficilement dans les murs de la Mecque. Cependant il avait la satisfaction de voir sa petite congrégation d’unitaires s’augmenter de jour en jour ; elle le révérait comme un prophète, et il lui communiquait à propos la nourriture spirituelle du Koran. On peut juger du nombre de ses prosélytes par le départ de quatre-vingt-trois hommes et de dix-huit femmes qui, dans la septième année de sa mission, se retirèrent en Éthiopie ; son parti fut assez promptement fortifié par la conversion de Hamza son oncle, et celle de l’inflexible et farouche Omar, qui déploya en faveur de l’islamisme le même zèle qu’il avait montré pour sa destruction. La charité de Mahomet ne se borna pas à la tribu de Koreish ou à l’enceinte de la Mecque : lors des grandes fêtes, ou les jours de pèlerinage, il allait à la Caaba ; il abordait les étrangers de toutes les tribus, et soit dans les entrevues particulières, soit dans ses discours publics, il prêchait la croyance et le culte d’un seul Dieu. Faible alors dans ses moyens et sage dans sa doctrine, il soutenait la liberté de conscience, et réprouvait l’usage de la violence en matière de religion[115] : mais il exhortait les Arabes au repentir, et les conjurait de se souvenir des anciens idolâtres de Ad et de Thamud, que la justice divine avait fait disparaître de dessus la surface de la terre[116].

La tribu de Koreish s’oppose à sa mission. A. D. 613-622.

La superstition et la jalousie affermissaient le peuple de la Mecque dans son incrédulité. Les anciens de la ville, les oncles du prophète, affectaient de mépriser l’audace d’un orphelin qui voulait jouer le rôle de réformateur de son pays. Les pieuses oraisons de Mahomet dans la Caaba, étaient repoussées par les cris d’Abu-Taleb : « Citoyens et pèlerins, s’écriait-il, n’écoutez pas le tentateur, ne prêtez point l’oreille à ces nouveautés impies ; soyez invariablement attachés au culte de Al Lata et de Al Uzzah. » Cependant ce vieux chef aimait toujours le fils d’Abdallah ; il défendait sa personne et sa réputation contre les attaques des Koreishites, dont la jalousie était dès longtemps excitée par la prééminence de la famille de Hashem. Ils couvraient leur haine du prétexte de la religion ; au temps de Job, le magistrat arabe punissait le crime d’impiété[117] ; et Mahomet était coupable du crime d’abandonner et de renier les dieux de sa nation ; mais la police de la Mecque était si défectueuse, que les chefs des Koreishites, au lieu d’accuser un criminel, furent réduits à employer la persuasion ou la violence. Ils s’adressèrent à diverses reprises à Abu-Taleb, avec le ton du reproche et de la menace. « Ton neveu, lui dirent-ils, insulte notre religion ; il accuse d’ignorance et de folie nos sages ancêtres ; fais-le taire promptement, de peur qu’il ne trouble et soulève la ville. S’il continue, nous mettrons l’épée à la main contre lui et ses adhérens, et tu répondras du sang de tes concitoyens. » Abu-Taleb vint a bout, par son crédit et par sa modération, d’échapper à la violence de cette faction religieuse. Les plus faibles ou les plus timides des disciples de Mahomet se retirèrent en Éthiopie, et le prophète chercha des asiles dans les divers endroits, soit de la ville, soit de la campagne, qui pouvaient lui offrir quelque sûreté. Comme sa famille continuait à le soutenir, le reste de la tribu de Koreish prit l’engagement de renoncera tout commerce avec les enfans de Hashem, de ne rien acheter d’eux, de ne leur rien vendre, de ne plus former de mariages avec eux, mais de les poursuivre sans pitié jusqu’à l’époque où ils livreraient Mahomet à la justice des dieux. Ce décret fut suspendu dans la Caaba et exposé aux yeux de toute la nation ; les émissaires des Koreishites persécutèrent les exilés musulmans jusqu’au centre de l’Afrique ; ils assiégèrent le prophète avec ses plus fidèles disciples ; ils les privèrent d’eau, et des représailles exercées de part et d’autre augmentèrent l’animosité mutuelle. Une trêve peu solide sembla rétablir la concorde ; mais la mort d’Abu-Taleb abandonna Mahomet au pouvoir de ses ennemis : dans le même moment, la mort de la fidèle et généreuse Cadijah lui enlevait toutes ses consolations domestiques. Abu-Sophian, chef de la branche d’Ommiyah, succéda à la dignité principale de la république de la Mecque. Adorateur zélé des idoles, ennemi mortel de la famille de Hashem, il convoqua une assemblée des Koreishites et de leurs alliés pour décider du sort de l’apôtre. Par l’emprisonnement, on pouvait déterminer son courage à des actes de désespoir, et l’exil d’un fanatique éloquent et chéri du peuple pouvait répandre le mal dans toutes les provinces de l’Arabie. Sa mort fut résolue ; mais on convint que pour diviser le crime et prévenir la vengeance des Hashémites, un membre de chacune des tribus lui plongerait son épée dans le sein. [ Il est chassé de la Mecque. A. D. 622. ]Un ange ou un espion l’instruisit de cet arrêt, et il ne vit d’autre ressource que la fuite[118]. Au milieu de la nuit, accompagne d’Abubeker son ami, il s’échappa en silence de sa maison ; les assassins l’attendaient à la porte, mais il furent trompés par la figure d’Ali, qui reposait sur le lit de l’apôtre, revêtu de sa robe verte. Les Koreishites respectèrent la piété du jeune héros ; mais quelques vers d’Ali qui subsistent encore, nous offrent une peinture intéressante de ses inquiétudes, de sa tendresse et de sa confiance religieuse. Mahomet et son camarade se tinrent cachés trois jours dans la caverne de Thor, située a une lieue de la Mecque : des que la nuit survenait, le fils et la fille d’Abubeker leur portaient des vivres et le détail de ce qui se passait dans la ville. Les Koreishites, qui examinaient avec soin tous les lieux des environs, arrivèrent à l’entrée de la caverne ; mais la Providence les trompa, dit-on, au moyen d’une toile d’araignée et d’un nid de pigeon placés de manière à leur persuader qu’il n’y était entré personne. « Nous ne sommes que deux, disait Abubeker en tremblant » : « Un troisième est avec nous, lui répondit le prophète, et c’est Dieu lui-même. » Dès que l’ardeur des poursuites se fut un peu ralentie, les deux fuyards sortirent du rocher et montèrent sur leurs chameaux : ils cheminaient vers Médine lorsqu’ils furent arrêtés par les émissaires des Koreishites ; à force de prières et de promesses, ils parvinrent à s’échapper de leurs mains. En ce moment de crise, la lance d’un Arabe aurait changé l’histoire du monde. Cette fuite de, Mahomet, où il passa de la Mecque à Médine, forme l’époque mémorable de l’hégyre[119], qui, après douze siècles, distingue encore les années lunaires des nations musulmanes[120].

Il est reçu à Médine en qualité de prince. A. D. 622.

La religion du Koran aurait péri dès son berceau, si Médine n’eut accueilli avec foi et respect les saints exilés de la Mecque. Médine ou la Cité, qu’on appelait Yatreb avant qu’elle fût consacrée comme le trône du prophète, était partagée entre deux tribus, les Charegites et les Awsites, dont les moindres incidens réveillaient sans cesse la haine héréditaire : deux colonies de Juifs qui vantaient leur origine sacerdotale, étaient ses humbles alliés ; sans convertir les Arabes, elles avaient introduit parmi eux ce goût de la science et des idées religieuses qui procura a Médine l’honneur d’être surnommée la ville du Livre. Les prédications de Mahomet ayant converti quelques-uns de ses plus nobles citoyens qui étaient venus en pèlerinage à la Caaba, de retour chez eux, ils répandirent la connaissance du vrai Dieu et de son prophète ; et la nouvelle alliance des Médinois avec l’apôtre fut ratifiée par leurs députés dans deux entrevues secrètes qui eurent lieu la nuit, sur une colline des faubourgs de la Mecque. Dans la première conférence, dix Charegites et deux Awsites s’unirent de religion et d’affection, et déclarèrent au nom de leurs femmes, de leurs enfans et de leurs frères absens, qu’ils professeraient à jamais les dogmes du Koran et qu’ils en observeraient les préceptes. La seconde produisit une association politique, qui fut le germe de l’empire des Sarrasins[121]. Soixante-treize hommes et deux femmes de Médine eurent une conférence solennelle avec Mahomet, ses alliés et ses disciples, et ils se prêtèrent mutuellement serment de fidélité. Les habitans de Médine promirent au nom de leur ville que si Mahomet était banni, ils le recevraient comme un allié, qu’ils lui obéiraient comme à leur chef, et qu’ils le défendraient jusqu’à la dernière extrémité avec autant de constance que leurs femmes et leurs enfans. « Mais si votre patrie vous rappelle, demandèrent-ils avec une inquiétude flatteuse pour lui, n’abandonnerez-vous pas vos nouveaux alliés ? — Tout est devenu commun entre nous, répondit Mahomet en souriant ; votre sang est mon sang ; votre ruine est ma ruine. L’honneur et l’intérêt nous attachent les uns aux autres. Je suis votre ami et l’ennemi de vos ennemis. — Mais si nous perdons la vie à votre service, quelle sera notre récompense ? ajoutèrent ensuite les députés de Médine. — Le PARADIS, répliqua Mahomet. — Étends la main, » s’écrièrent-ils. L’apôtre étendit sa main, et ils renouvelèrent leur serment de soumission et de fidélité. Le peuple ratifia ce traité et adopta unanimement l’islamisme. Les habitans de Médine se réjouirent de l’exil de Mahomet, mais ils tremblaient pour sa sûreté, et ils attendirent son arrivée avec impatience. Après une route périlleuse et rapide le long de la côte de la mer, il se reposa à Koba, située à deux milles de Médine, et il fit son entrée publique seize jours après son évasion de la Mecque. Cinq cents citoyens allèrent à sa rencontre ; et il entendit de toutes parts des acclamations de fidélité et de respect. Il montait un chameau femelle, un parasol ombrageait sa tête, et on portait devant lui un turban déroulé en guise d’étendard. Ses plus braves disciples qu’avait dispersés l’orage, se rassemblèrent autour de lui ; et ses musulmans, tous égaux en mérite, se distinguèrent par les noms de Mohageriens et d’Ansars les uns fugitifs de la Mecque et les autres auxiliaires de Médine. Pour détruire toute semence de jalousie, il imagina habilement de réunir les principaux d’entre eux deux à deux, en leur accordant les droits et leur imposant les obligations de frères. Après cette disposition, Ali se trouva seul, et le prophète déclara affectueusement qu’il voulait être le compagnon et le frère de ce noble jeune homme. Cet expédient eut un plein succès ; la sainte fraternité fut respectée dans la paix comme dans la guerre, et les deux partis ne cherchèrent à se distinguer que par une généreuse émulation de courage et de fidélité. Une fois seulement une querelle accidentelle troubla légèrement leur union ; un patriote de Médine accusa les étrangers d’insolence ; il laissa entrevoir qu’on pouvait les chasser, mais il ne fut entendu qu’avec horreur, et son fils offrit vivement de porter aux pieds de l’apôtre la tête de son père.

Sa dignité royale. A. D. 622-632.

Du moment où Mahomet fut établi à Médine, il exerça les fonctions de roi et celles de grand-pontife, et ce fut une impiété que de ne pas se soumettre aux décrets d’un juge inspiré par la sagesse divine. Il reçut en don ou il acheta une petite portion de terre appartenant à deux orphelins[122] ; il y bâtit une maison et une mosquée, plus respectables dans leur grossière simplicité que les palais et les temples des califes assyriens. Il fit graver sur son sceau d’or ou d’argent son titre d’apôtre ; lorsqu’il faisait la prière et lorsqu’il prêchait dans l’assemblée tenue toutes les semaines, il s’appuyait sur le tronc d’un palmier ; et ce ne fut que long-temps après qu’il se permit l’usage d’un fauteuil ou d’une chaire de bois grossièrement travaillée[123]. Il régnait depuis six ans, lorsque quinze cents musulmans réunis sous les armes renouvelèrent leur serment de fidélité : Mahomet leur promit de nouveau son assistance jusqu’à la mort du dernier d’entre eux ou la dissolution totale de la ligue. C’est dans le même camp que le député de la Mecque vit avec étonnement l’attention des fidèles aux paroles et aux regards du prophète, leur empressement à recueillir, soit ses crachats, soit la partie de ses cheveux qui tombait à terre, soit l’eau qui avait servi à ses ablutions, comme si tous ces objets avaient eu un degré de vertu prophétique. « J’ai vu, dit-il, le Chosroès de la Perse et le César de Rome ; mais je n’ai jamais vu un roi aussi respecté de ses sujets que Mahomet l’est de ses compagnons. » La dévote ferveur du fanatisme se manifeste en effet d’une manière plus énergique et plus vraie que la froide et cérémonieuse servilité des cours.

Il déclare la guerre aux infidèles.

Dans l’état de nature, chaque homme a le droit d’employer la force des armes à la défense de sa personne ou de ses propriétés, de repousser et même de prévenir la violence de ses ennemis, et de continuer ses hostilités jusqu’à ce qu’il ait obtenu une juste satisfaction ou qu’il soit arrivé au dernier point qu’autorisent les représailles. Dans la libre société des Arabes, les devoirs de sujet et de citoyen n’imposaient qu’un frein bien léger, et Mahomet, en exerçant une mission de charité et de paix, avait été dépouillé et banni par l’injustice de ses compatriotes. Le choix d’un peuple indépendant avait élevé le fugitif de la Mecque à la dignité d’un souverain, et il se trouvait revêtu avec justice de la prérogative de former des alliances et de faire la guerre offensive et défensive. La plénitude de la puissance divine suppléait à l’imperfection de ses droits et faisait la base de son pouvoir ; il prit dans ses nouvelles révélations un ton plus farouche et plus sanguinaire, qui prouve que son ancienne modération avait été la suite de sa faiblesse[124]. Il avait essayé les moyens de persuasion, l’époque de la patience était écoulée, et il déclara que Dieu lui ordonnait de propager sa religion par le glaive, de détruire les monumens de l’idolâtrie, et de poursuivre les nations incrédules sans avoir égard à la sainteté des jours ou à celle des mois. Il attribua à l’auteur du Pentateuque et de l’Évangile ces préceptes de sang que le Koran répète de page en page ; mais le caractère de douceur qu’offre le style de l’Évangile permet d’expliquer autrement le passage équivoque où il est dit que Jésus a apporté sur la terre non la paix, mais le glaive ; et on ne doit pas confondre ses vertus patientes et modestes avec le zèle intolérant des princes et des évêques qui ont déshonoré le nom de ses disciples. Pour justifier cette guerre de religion, Mahomet alléguait avec plus d’exactitude l’exemple de Moïse ou celui des juges et des rois d’Israël. Les lois militaires des Hébreux sont encore plus rigoureuses que celles du législateur arabe[125]. Le dieu des armées marchait en personne devant les Juifs ; si une ville leur résistait, ils passaient les mâles au fil de l’épée sans aucune distinction : les sept nations de Canaan furent exterminées, et ni le repentir ni la conversion ne pouvaient les soustraire à cet inévitable arrêt d’après lequel on ne devait épargner dans l’enceinte de leur domination aucune créature ayant vie. Mahomet laissa du moins à ses ennemis l’option de son amitié, de la soumission ou du combat. Du moment où ils professaient l’islamisme, il les admettait aux avantages temporels et spirituels de ses premiers disciples, et les faisait combattre sous les mêmes drapeaux pour la gloire de la religion qu’ils avaient embrassée. Sa clémence était d’ordinaire assujettie à son intérêt ; mais rarement il foulait aux pieds un ennemi terrassé, et il semble promettre qu’au moyen d’un tribut, il laissera aux moins coupables de ses sujets incrédules leur culte ou du moins leur imparfaite croyance. Dès le premier mois de son règne, il exécuta tout ce qu’il avait établi dans ses préceptes sur la guerre religieuse, et il arbora sa bannière blanche devant les portes de Médine : l’apôtre guerrier se trouva en personne à neuf batailles ou neuf siéges[126], et en dix années il termina par lui-même ou par ses lieutenans cinquante entreprises guerrières. Il continuait, en sa qualité d’Arabe, à exercer ses professions de marchand et de voleur, et ses petites excursions pour la défense ou l’attaque d’une caravane disposaient peu à peu ses troupes à la conquête de l’Arabie. Une loi divine avait réglé le partage du butin[127] ; il était fidèlement réuni en une seule masse ; le prophète réservait pour des œuvres pieuses et charitables un cinquième de l’or et de l’argent, des prisonniers et du bétail, des meubles et des immeubles ; il faisait du reste des lots égaux qu’il distribuait aux soldats, soit qu’ils eussent remporté la victoire ou gardé le camp ; les récompenses de ceux qui avaient perdu la vie passaient à leurs femmes et à leurs enfans ; pour encourager l’augmentation de la cavalerie, il accordait une part au cavalier et une autre au cheval. Les Arabes errans venaient de tous côtés se ranger sous le drapeau de la religion et du pillage : le prophète avait eu soin de sanctifier le commerce des soldats avec les femmes captives, soit en qualité d’épouses, soit en qualité de concubines ; il leur montrait, dans la jouissance de la fortune et de la beauté, un faible échantillon des joies du paradis destinées aux braves martyrs de la foi. « Le glaive, leur disait-il, est la clef du ciel et de l’enfer : une goutte de sang versée pour la cause de Dieu, une nuit passée sous les armes, seront plus comptées que deux mois de jeûnes ou de prières ; celui qui périra dans une bataille obtiendra le pardon de ses péchés ; au dernier jour, ses blessures seront éclatantes comme le vermillon, parfumées comme le musc ; des ailes d’anges et de chérubins remplaceront les membres qu’il aura perdus. » Il sut ainsi enflammer d’enthousiasme l’âme intrépide des Arabes. Le tableau d’un monde invisible se peignait fortement à leur imagination, et la mort qu’ils avaient toujours méprisée devint l’objet de leurs espérances et de leurs désirs. Le Koran enseigne, dans l’acception la plus absolue, les dogmes de la prédestination et de la fatalité qui éteindraient l’industrie et la vertu si l’homme réglait sa conduite sur ses opinions : cependant ces dogmes ont exalté dans tous les temps le courage des Sarrasins et des Turcs. Les premiers compagnons de Mahomet marchaient au combat avec une confiance intrépide ; il n’y a pas de danger où il n’y a pas de hasard ; s’ils étaient prédestinés à mourir dans leurs lits, ils devaient être en sûreté et invulnérables au milieu des traits des combattans[128].

Sa guerre défensive contre les Koreishites de la Mecque.

La fuite de Mahomet aurait peut-être satisfait les Koreishites, s’ils n’eussent craint et ressenti la vengeance d’un ennemi placé de manière à intercepter leur commerce de la Syrie dans son passage, et son retour par le territoire de Médine. Abu-Sophian lui-même, escorté seulement de trente ou quarante guerriers, conduisait une caravane de mille chameaux ; sa marche fut si heureuse ou si habile, qu’il échappa à la vigilance du prophète ; mais il apprit que les saints voleurs étaient en embuscade et épiaient son retour. Il envoya un courrier à ses frères de la Mecque ; ceux-ci, animés par la crainte de perdre leurs marchandises et leurs munitions, volèrent promptement à son secours avec toutes les forces de la ville. La bande sacrée de l’apôtre était composée de trois cent treize musulmans, parmi lesquels on comptait soixante-dix-sept fugitifs, et le reste d’auxiliaires ; il n’avait que soixante-dix chameaux qu’ils montèrent chacun à leur tour (les chameaux d’Yatreb étaient formidables à la guerre) ; mais telle était la pauvreté de ses premiers disciples, qu’on n’en comptait que deux qui pussent paraître à cheval sur le champ de bataille[129]. Il se trouvait dans la célèbre et fertile vallée de Beder[130], à trois marches de Médine, lorsque ses vedettes l’informèrent que la caravane approchait d’un côté, et que les Koreishites, avec cent chevaux et huit cent cinquante fantassins, s’avançaient de l’autre. Après une courte délibération, il sacrifia les richesses à la gloire et à la vengeance ; il fit un léger retranchement afin de couvrir ses troupes et un ruisseau d’eau douce qui arrosait la vallée. [ Combat de Beder. A. D. 623. ]« Dieu, s’écria-t-il à mesure que les Koreishites descendaient les collines, Dieu ! si ces guerriers périssent, quels seront tes adorateurs sur la terre ? — Courage, mes enfans, serrez les rangs, lancez vos traits, et la victoire est à nous. » À ces mots il se plaça, ainsi qu’Abubeker, sur un trône ou sur une chaire[131], et invoqua avec ardeur le secours de Gabriel et de trois mille anges. Il avait l’œil fixé sur le champ de bataille ; ses soldats mollissaient, et allaient être accablés : en cet instant critique le prophète s’élança de son trône, il monta son cheval, et jeta une poignée de sable dans les airs. « Que leur face soit couverte de confusion ! » s’écria-t-il. Les deux armées, frappées de l’éclat de sa voix, crurent voir l’armée d’anges qu’il avait appelée à son secours[132] : les Koreishites tremblèrent et prirent la fuite : soixante-dix des plus braves furent tués, et soixante-dix captifs ornèrent le premier triomphe des fidèles. Les morts furent dépouillés et insultés ; deux des prisonniers jugés les plus coupables furent punis de mort, et les autres payèrent, pour leur rançon, quatre mille drachmes d’argent, qui dédommagèrent un peu de l’évasion de la caravane ; mais les chameaux d’Abu-Sophian cherchèrent en vain une nouvelle route au milieu du désert et le long de l’Euphrate ; la vigilance de Mahomet parvint encore à les surprendre, et la prise dut être bien considérable, si, comme on le dit, le cinquième de l’apôtre fut de vingt mille drachmes. Abu-Sophian, irrité de la perte publique et de la sienne propre, rassembla un corps de trois mille hommes, parmi lesquels on comptait sept cents hommes armés de cuirasses et deux cents cavaliers : trois mille chameaux le suivirent ; et Henda, son épouse, avec quinze matrones de la Mecque, battait sans cesse du tambourin, afin d’animer les troupes et de faire éclater la grandeur de Hobal, la divinité la plus populaire de la Caaba. [ D’Ohud. A. D. 623. ]Neuf cent cinquante croyans défendaient le drapeau de Mahomet ; la disproportion du nombre n’était pas plus grande qu’elle ne l’avait été à la journée de Beder, et telle était leur confiance, qu’elle l’emporta sur l’autorité divine et les raisons humaines que voulut employer Mahomet pour les dissuader du combat. La seconde bataille se donna sur le mont Ohud, à six milles au nord de Médine[133] : les Koreishites s’avancèrent sous la forme d’un croissant, et Caled, le plus terrible et le plus heureux des guerriers arabes, conduisait l’aile droite de la cavalerie. Mahomet plaça habilement ses soldats sur le penchant de la colline, et laissa sur ses derrières un détachement de cinquante archers. Leur charge fut si vigoureuse, qu’elle rompit le centre des idolâtres ; mais en les poursuivant ils perdirent l’avantage du terrain : les archers abandonnèrent leur poste ; les uns et les autres, séduits par l’appât du butin, désobéirent à leur général, et rompirent leurs rangs. L’intrépide Caled, faisant tourner sa cavalerie sur leurs flancs et sur leurs derrières, s’écria à haute voix que Mahomet venait d’être tué. Il avait en effet reçu un coup de javeline au visage, et une pierre lui avait cassé deux dents : cependant, au milieu du désordre et de l’épouvante, il reprochait aux infidèles le meurtre d’un prophète, et il bénissait la main amicale qui étanchait son sang et le conduisait en lieu de sûreté. Soixante-dix martyrs perdirent la vie pour les péchés du peuple ; ils tombèrent, dit l’apôtre, en priant, et chacun tenant embrassé le corps de son frère d’armes, mort avec lui[134] : les femmes de la Mecque mutilèrent inhumainement leurs cadavres, et l’épouse d’Abu-Sophian mangea un morceau des entrailles de Hamza, oncle de Mahomet. Les Koreishites purent jouir du triomphe de leur superstition et satisfaire leur fureur ; mais la petite armée de Mahomet se rallia bientôt sur le champ de bataille, et ils n’eurent ni assez de force ni assez de courage pour entreprendre le siége de Médine. [ Les nations, ou le fossé, A. D. 625. ]L’apôtre fut attaqué l’année suivante par dix mille ennemis, et cette troisième expédition prit son nom tantôt des nations qui marchaient sous le drapeau d’Abu-Sophian, tantôt du fossé qu’on creusa devant la ville et devant le camp où les musulmans étaient retranchés au nombre de trois mille. Mahomet évita prudemment une action générale ; Ali signala sa valeur dans un combat singulier : cette guerre se prolongea pendant vingt jours, après lesquels les confédérés se retirèrent. Un ouragan, accompagné de pluie et de grêle, renversa leurs tentes ; lin adversaire insidieux fomentait leur division, et les Koreishites, abandonnés de leurs alliés, n’espérèrent plus abattre le trône ou arrêter les conquêtes de l’homme invincible qu’ils avaient proscrit[135].

Mahomet subjugue les Juifs de l’Arabie. A. D. 623-627.

Le choix qu’avait voulu faire Mahomet de la ville de Jérusalem, pour le premier kebla de la prière, fait connaître l’inclination que lui avaient d’abord inspirée les Juifs ; et il eût été à désirer, pour leurs intérêts temporels, qu’ils eussent reconnu dans le prophète arabe l’espoir d’Israël et le Messie qui leur avait été promis. L’opiniâtreté des Juifs convertit son affection en une haine implacable ; il persécuta ce peuple infortuné jusqu’au dernier moment de sa vie, et en sa double qualité d’apôtre et de conquérant, cette persécution s’étendit en ce monde et dans l’autre[136]. Les Kainoka habitaient Médine sous la protection de la cité ; Mahomet saisit l’occasion d’un tumulte élevé par hasard pour leur déclarer qu’ils devaient embrasser sa religion ou le combattre. « Hélas ! répondirent les Juifs tremblans, nous ne savons point manier les armes ; mais nous persévérons dans la croyance et le culte de nos pères ; et pourquoi veux-tu nous réduire à la nécessité d’une juste défense ? » Cette lutte inégale se termina en quinze jours, et ce fut avec une extrême répugnance que le prophète se rendit aux instances de ses alliés, et qu’il fit aux captifs grâce de la vie ; mais il confisqua leurs richesses. Leurs armes devinrent plus redoutables entre les mains des musulmans qu’elles ne l’avaient été dans les leurs, et sept cents malheureux exilés furent forcés d’aller avec leurs femmes et leurs enfans implorer un asile sur les frontières de la Syrie. Les Nadhirites étaient plus coupables, car ils avaient essayé d’assassiner le prophète au milieu d’une conférence amicale. Mahomet assiégea leur château, situé à trois milles de Médine ; mais ils se défendirent avec tant de valeur qu’ils obtinrent une capitulation honorable ; la garnison sortit tambour battant, et elle eut tous les honneurs de la guerre. Les Juifs avaient excité la guerre des Koreishites, et ils y avaient pris part ; du moment où les nations s’éloignèrent du fossé, Mahomet, sans déposer son armure, se mit en route la même journée, afin d’extirper la race ennemie des enfans de Koraidha. Après une résistance de vingt-cinq jours, ils se rendirent à discrétion. Ils comptaient sur l’intervention de leurs alliés de Médine ; mais ils auraient dû savoir que le fanatisme étouffe l’humanité. Un vieillard vénérable, au jugement duquel ils se soumirent, prononça l’arrêt de leur mort. Sept cents Juifs enchaînés furent conduits sur la place du marché : on les fit descendre vivans dans la fosse préparée pour leur exécution et leur sépulture, et le prophète vit d’un œil tranquille le massacre de ses ennemis désarmés. Les musulmans héritèrent de leurs brebis et de leurs chameaux ; trois cents cuirasses, cinq cents piques et mille lances, formèrent la partie la plus utile de leur dépouille. Chaibar, ville ancienne et riche, située à six journées au nord-est de Médine, était le centre de la puissance des Juifs en Arabie ; son territoire, fertile au milieu du désert, était couvert de plantations et de bétail, et défendu par huit châteaux, parmi lesquels on en comptait d’imprenables ; Mahomet avait deux cents cavaliers et quatorze cents fantassins : dans une suite de huit siéges laborieux qu’il fallut faire d’une manière régulière, ces troupes se virent exposées aux dangers, à la fatigue et à la faim, et les chefs les plus audacieux désespéraient du succès. L’apôtre ranima leur fidélité et leur courage en leur citant les exploits d’Ali, qu’il surnomma le Lion de Dieu. Peut-être est-il possible de croire qu’en effet le redoutable cimeterre de celui-ci partagea en deux un guerrier juif d’une taille gigantesque ; mais il nous serait difficile de louer la sagesse des romanciers, qui nous le représentent arrachant de ses gonds la porte d’une forteresse, et couvrant son bras gauche de cet énorme bouclier[137]. Après la réduction des châteaux, la ville de Chaibar fut forcée de subir le joug. Le chef de la tribu fut mis à la torture en présence de Mahomet, qui voulait le forcer d’avouer en quel lieu il avait caché ses trésors ; l’industrie des pasteurs et des cultivateurs leur valut une indulgence précaire ; on leur permit d’améliorer leur patrimoine, mais sous le bon plaisir du vainqueur, et sous la condition de lui donner la moitié du produit. Sous le règne d’Omar, les Juifs de Chaibar furent transplantés en Syrie, et le calife déclara en cette occasion que son maître lui avait ordonné au lit de la mort de chasser de l’Arabie toute religion qui ne serait pas la véritable.[138]

Soumission de la Mecque. A. D. 629.

Les yeux de Mahomet se tournaient vers la Mecque cinq fois par jour[139], et les motifs les plus sacrés et les plus puissans excitaient en lui le désir de rentrer en conquérant dans la ville et dans le temple d’où on l’avait chassé ; soit qu’il veillât, ou durant son sommeil, la Caaba était toujours présente à son imagination : il interpréta un de ses songes comme une vision et une prophétie ; déploya la sainte bannière, et laissa échapper une imprudente promesse de succès. Sa marche de Médine à la Mecque n’annonçait qu’un pèlerinage religieux et paisible : soixante-dix chameaux ornés pour le sacrifice précédaient son avant-garde ; il respecta le territoire sacré, et les captifs renvoyés sans rançon purent proclamer sa piété et sa clémence ; mais dès qu’il fut dans la plaine, à une journée de la ville, il s’écria : « Ils se sont revêtus de peaux de tigres ; » il fut arrêté par la multitude et la valeur des Koreishites, et il avait à craindre que les Arabes du désert, retenus sous ses drapeaux par l’espoir du butin, n’abandonnassent et ne trahissent leur chef. L’intrépide fanatique se changea tout à coup en un politique froid et circonspect ; il écarta dans le traité qu’il fit avec les Koreishites la qualité d’apôtre de Dieu ; il signa avec eux et leurs alliés une trêve de dix ans ; il s’engagea à rendre les fugitifs de la Mecque qui embrasseraient sa religion, et obtint seulement pour condition l’humble privilége d’entrer à la Mecque l’année d’après, comme ami, et d’y rester trois jours pour achever les cérémonies du pèlerinage. La honte et la douleur couvrirent comme d’un nuage la retraite des musulmans, et ce mauvais succès put à leurs yeux accuser d’impuissance un prophète qui avait si souvent donné ses succès pour preuve de sa mission. L’année suivante, la foi et l’espérance des pèlerins se ranimèrent à la vue de la Mecque : leurs glaives étaient dans le fourreau ; ils firent sept fois le tour de la Caaba sur les traces de Mahomet : les Koreishites s’étaient retirés sur les collines ; et Mahomet, après les cérémonies accoutumées, sortit de la ville le quatrième jour. Sa dévotion édifia le peuple ; il étonna, il divisa ou il séduisit les chefs ; et Caled et Amrou, qui devaient dans la suite subjuguer la Syrie et l’Égypte, abandonnèrent au moment propice l’idolâtrie prête à perdre tout son crédit. Mahomet voyant son pouvoir augmenté par la soumission des tribus arabes, rassembla dix mille soldats pour la conquête de la Mecque ; et les idolâtres, qui étaient les plus faibles, furent aisément convaincus d’une infraction à la trêve. L’enthousiasme et la discipline hâtaient la marche de ses guerriers, et assuraient le secret de son entreprise. Enfin dix mille feux annoncèrent aux Koreishites épouvantés le dessein, l’approche et la force irrésistible de l’ennemi. Le fier Abu-Sophian vint offrir les clefs de la ville, admira cette multitude variée d’armes et de drapeaux qu’on fit passer devant lui ; il observa que le fils d’Abdallah avait acquis un grand royaume, et sous le cimeterre d’Omar il avoua que Mahomet était l’apôtre du vrai Dieu. Le sang des Romains avait souillé le retour de Marius et de Sylla ; le fanatisme de la religion excitait le prophète à la vengeance ; et ses disciples qu’animait le souvenir de leurs injures se seraient montrés ardens à exécuter ou même à devancer l’ordre d’un massacre. Au lieu de satisfaire son ressentiment et celui de ses troupes, Mahomet, proscrit et victorieux[140], pardonna à ses compatriotes, et réunit les factions de la Mecque. Ses soldats entrèrent dans cette ville en trois divisions ; vingt-huit citoyens périrent par l’épée de Caled, Mahomet proscrivit onze hommes et six femmes ; mais il blâma la cruauté de son lieutenant ; et sa clémence ou son mépris épargnèrent plusieurs de ceux qu’il avait désignés pour victimes. Les chefs des Koreishites tombèrent à ses pieds. Il leur dit : « que pouvez-vous attendre d’un homme que vous avez outragé ? — Nous comptons sur la générosité de notre concitoyen. — Et vous n’y compterez pas en vain : allez, votre vie est en sûreté, et vous êtes libres. » Le peuple de la Mecque mérita son pardon, en se déclarant pour l’islamisme ; et après un exil de sept ans, le missionnaire fugitif fut reconnu en qualité de prince et de prophète de son pays[141] ; mais les trois cent soixante idoles de la Caaba furent brisées avec ignominie, le temple de Dieu fut purifié et embelli : pour l’exemple des générations futures, l’apôtre se soumit de nouveau à tous les devoirs du pèlerin, et une loi expresse défendit à tout mécréant de mettre le pied sur le territoire de la sainte cité[142].

Conquête de l’Arabie. A. D. 629-632.

La conquête de la Mecque entraîna la foi et la soumission des tribus arabes[143], qui, suivant les vicissitudes de la fortune, avaient respecté ou dédaigné l’éloquence et les armes du prophète. L’indifférence pour les cérémonies et les opinions religieuses forme encore aujourd’hui le caractère des Bédouins, et il est vraisemblable qu’ils adoptèrent la doctrine du Koran, ainsi qu’ils la professent, c’est-à-dire sans y mettre beaucoup d’intérêt. Cependant quelques-uns d’entre eux, plus obstinés que les autres, demeurèrent fidèles à la religion et à la liberté de leurs ancêtres ; et la guerre de Honain a été surnommée avec raison, la guerre des idoles, car Mahomet avait fait vœu de les détruire, et les confédérés de Tayef avaient juré de les défendre[144]. Quatre mille idolâtres s’avancèrent à la hâte et en secret, afin d’attaquer le conquérant à l’improviste ; ils regardaient en pitié la stupide négligence des Koreishites ; mais ils comptaient sur les vœux et peut-être sur les secours d’un peuple qui venait si récemment de renoncer à ses dieux, et de se soumettre au joug de son ennemi. Le prophète déploya les bannières de Médine et de la Mecque ; une foule de Bédouins se rangea sous ses drapeaux ; et les musulmans se voyant au nombre de douze mille, se livrèrent à une imprudente et coupable présomption. Ils descendirent sans précaution dans la vallée de Honain ; les archers et les frondeurs des alliés s’étaient emparés des hauteurs : l’armée de Mahomet fut accablée ; elle perdit sa discipline, son courage s’affaiblit, et le danger qui la menaçait remplit de joie les Koreishites. Les ennemis environnaient le prophète monté sur sa mule blanche ; il voulut se précipiter contre leurs piques, afin d’obtenir du moins une mort glorieuse ; mais dix de ses fidèles compagnons lui firent un rempart de leurs armes et de leurs corps ; trois d’entre eux furent tués à ses pieds. « Ô mes frères ! s’écria-t-il à diverses reprises, avec douleur et avec indignation, je suis le fils d’Abdallah ; je suis l’apôtre de la vérité ! Ô hommes ! soyez constans dans la foi : ô Dieu, envoie-nous tes secours ! » Abbas son oncle, qui, semblable aux héros d’Homère, excellait par l’éclat et la force de sa voix, fit retentir la vallée du récit des dons et des promesses ; les musulmans fugitifs revinrent de tous côtés sous l’étendard sacré, et Mahomet vit avec satisfaction le feu du courage se ranimer dans tous les cœurs : sa conduite et son exemple décidèrent la journée en sa faveur, et il exhorta ses troupes victorieuses à venger sans pitié leur honte sur leurs ennemis. Du champ de bataille de Honain, il marcha sans délai vers Tayef, ville située à soixante milles au sud-est de la Mecque, et dont le fertile terrain produit les fruits de la Syrie au milieu du désert de l’Arabie. Une tribu amie, instruite, je ne sais comment, dans l’art des siéges, lui fournit des béliers et d’autres machines, et un corps de cinq cents ouvriers ; mais ce fut en vain qu’il offrit la liberté aux esclaves de Tayef, qu’il viola ses propres lois en arrachant les arbres fruitiers, que les mineurs ouvrirent les tranchées, et que ses troupes attaquèrent la brèche. Après vingt jours de siége il donna le signal de la retraite ; mais en s’éloignant de la place, il chanta dévotement son triomphe, et affecta de demander au ciel le repentir et la sûreté de cette cité incrédule. L’expédition fut d’ailleurs très-heureuse, car le prophète fit six mille captifs ; il prit vingt-quatre mille chameaux, quarante mille brebis, et quatre mille onces d’argent. Une tribu, qui avait combattu à Honain, racheta ses prisonniers par le sacrifice de ses idoles ; mais le prophète, pour dédommager ses soldats, leur abandonna son cinquième du butin, en ajoutant qu’il aurait voulu à cause d’eux posséder autant de têtes de bétail qu’il y avait d’arbres dans la province de Tehama. Au lieu de châtier la mauvaise volonté des Koreishites, il prit la résolution, comme il le disait lui-même, de leur couper la langue en s’assurant de leur affection par de grandes libéralités : Abu Sophian lui seul reçut trois cents chameaux et vingt onces d’argent, et la Mecque embrassa sincèrement l’utile religion du Koran. Les fugitifs et les auxiliaires se plaignirent ; ils dirent qu’après avoir porté le fardeau de la guerre, on les négligeait au moment du triomphe. « Hélas ! répliqua ce chef habile, souffrez que je sacrifie quelques biens périssables pour m’attacher ces gens qui étaient nos ennemis, pour affermir la foi de ces nouveaux prosélytes. Quant à vous, je vous confie ma vie et ma fortune ; vous êtes les compagnons de mon exil, de mon royaume, de mon paradis. » Il fut suivi par les députés de Tayef, qui craignaient un second siége : « Apôtre de Dieu, accordez-nous, lui dirent-ils, une trêve de trois ans, et souffrez notre ancien culte. Pas un mois, pas une heure. — Dispensez-nous du moins du devoir de la prière. — La religion est inutile sans la prière. » Ils se soumirent en silence ; on démolit leur temple, et on étendit cet arrêt de proscription sur toutes les idoles de l’Arabie. Un peuple fidèle salua ses lieutenans sur les côtes de la mer Rouge, de l’Océan et du golfe de Perse ; et les ambassadeurs qui vinrent s’agenouiller devant le trône de Médine, furent aussi nombreux, dit un proverbe arabe, que les dattes mûres qui tombent d’un palmier. La nation se soumit au dieu et au sceptre de Mahomet : on supprima l’ignominieuse dénomination de tribut ; les aumônes ou les dîmes volontaires ou forcées furent employées au service de la religion, et cent quatorze musulmans accompagnèrent le dernier pèlerinage de l’apôtre.[145]

Première guerre des mahométans contre l’Empire romain. A. D. 629-630.

Lorsque Héraclius revint triomphant de la guerre de Perse, il reçut à Emèse un des envoyés de Mahomet, qui invitait les princes et les nations de la terre à la profession de l’islamisme. Le fanatisme des Arabes a vu dans cet événement une preuve de la conversion secrète de cet empereur chrétien ; la vanité des Grecs a supposé de son côté que le prince de Médine était venu en personne visiter l’empereur, et qu’il avait accepté de la munificence impériale un riche domaine et un sûr asile dans la province de Syrie[146] ; mais l’amitié d’Héraclius et de Mahomet fut de courte durée : la nouvelle religion avait excité plutôt que diminué l’esprit de rapine des Sarrasins ; et le meurtre d’un envoyé fournit une occasion honnête d’envahir avec trois mille soldats le territoire de la Palestine, qui se prolonge à l’est du Jourdain. Zeid fut chargé de la sainte bannière ; et telle fut la discipline ou le fanatisme de la secte naissante, que les plus nobles chefs servirent volontiers sous l’esclave du prophète. Si Zeid venait à mourir, Jaafar et Abdallah devaient le remplacer successivement, et s’ils périssaient tous les trois, les troupes étaient autorisées à choisir leur général. Ces trois généraux furent tués en effet à la bataille de Muta[147], c’est-à-dire à la première action de guerre où les musulmans mesurèrent leur valeur contre un ennemi étranger. Zeid tomba comme un soldat au premier rang : la mort de Jaafar fut héroïque et mémorable ; ayant perdu la main droite, il saisit l’étendard de la gauche ; la gauche fut aussi coupée : alors il embrassa et retint la bannière avec ses deux poignets couverts de sang, jusqu’au moment où cinquante blessures honorables l’étendirent par terre, « Avancez, s’écria Abdallah qui alla le remplacer ; avancez avec confiance, la victoire ou le paradis est à nous. » La lance d’un Romain décida l’alternative ; mais Caled, le converti de la Mecque, s’empara du drapeau ; neuf glaives se brisèrent dans sa main, et sa valeur contint et repoussa les chrétiens supérieurs en nombre. On tint conseil dans le camp la nuit suivante, et il fut choisi pour général dans le combat qui eut lieu le lendemain ; son habileté assura aux Sarrasins la victoire ou du moins la retraite, et Caled a reçu de ses compatriotes et de ses ennemis le glorieux surnom de l’Épée de Dieu. Mahomet monta en chaire, et peignit avec un transport prophétique le bonheur des soldats qui avaient perdu la vie pour la cause de Dieu ; mais en particulier il laissa voir les sentimens de la nature ; on le surprit pleurant sur la fille de Zeid. « Qu’est-ce que je vois, lui dit un de ses disciples étonné ? Vous voyez, lui répondit l’apôtre, un ami qui pleure la mort de son plus fidèle ami. » Après la conquête de la Mecque, le souverain de l’Arabie voulut avoir l’air de prévenir les hostilités d’Héraclius, et il proclama solennellement la guerre contre les Romains, sans essayer de déguiser les fatigues et les dangers de cette entreprise[148]. Les musulmans étaient découragés ; ils observèrent qu’ils manquaient d’argent, de chevaux et de vivres ; ils objectèrent les travaux de la récolte et la chaleur de l’été. « L’enfer est beaucoup plus chaud, leur dit le prophète indigné. » Il ne daigna pas les contraindre au service, mais à son retour, il lança une excommunication de cinquante jours contre les plus coupables. Leur désertion servit à faire ressortir le mérite d’Abubeker, d’Othman et des fidèles serviteurs qui exposèrent leur vie et leur fortune. Dix mille cavaliers et vingt mille fantassins suivirent l’étendard de Mahomet. La marche fut en effet très-pénible ; aux tourmens de la soif et de la fatigue se joignit le souffle brûlant et pestilentiel des vents du désert : dix hommes montaient tour à tour le même chameau, et se trouvèrent réduits à l’humiliante nécessité de recourir, pour se désaltérer, à l’urine de cet utile quadrupède. À la moitié du chemin, c’est-à-dire à dix journées de Médine et de Damas, ils se reposèrent près du bocage et de la fontaine de Tabuc. Mahomet ne voulut pas aller plus avant ; il se déclara satisfait des intentions pacifiques de l’empereur d’Orient dont les préparatifs militaires l’avaient probablement effrayé ; mais l’intrépide Caled répandit la terreur de son nom aux environs des lieux qu’il parcourait ; et le prophète reçut la soumission des tribus et des villes, depuis l’Euphrate jusqu’à Ailah, ville située à la pointe de la mer Rouge. Mahomet accorda sans peine à ses sujets chrétiens la sûreté de leurs personnes, la liberté de leur commerce, la propriété de leurs biens, et la permission d’exercer leur culte[149]. La faiblesse des Arabes chrétiens les avait empêchés de s’opposer à son ambition ; les disciples de Jésus étaient chers à l’ennemi des Juifs ; et un conquérant avait intérêt de proposer une capitulation avantageuse à la religion la plus puissante de la terre.

Mort de Mahomet. A. D. 632. 7 juin.

Mahomet conserva jusqu’à l’âge de soixante-trois ans les forces nécessaires aux travaux temporels et spirituels de sa mission. Ses accès d’épilepsie, calomnie inventée par les Grecs, devraient exciter la pitié plutôt que l’aversion[150] : mais il crut avoir été empoisonné à Chaibar, par une femme juive[151]. Sa santé s’affaiblit de jour en jour pendant quatre ans ; ses infirmités s’accrurent, et il mourut enfin d’une fièvre de quatorze jours, qui le priva par intervalles de la raison. Lorsqu’il se vit à la fin de sa carrière, il édifia ses frères par son humilité. « S’il y a quelqu’un, leur dit-il du haut de la chaire, que j’aie frappé injustement, je me soumets au fouet des représailles. Si j’ai souillé la réputation d’un musulman, qu’il proclame mes fautes devant la congrégation. Si j’ai dépouillé un fidèle de ses biens, le peu que je possède acquittera le capital et l’intérêt de la dette. Oui, s’écria une voix sortant de la foule, j’ai droit de réclamer trois drachmes d’argent. » Mahomet trouva la plainte juste : il donna ce qu’on lui demandait, et remercia son créancier de l’avoir accusé dans ce monde plutôt qu’au dernier jour. Il vit avec une fermeté tranquille approcher son dernier moment ; il affranchit ses esclaves (dix-sept hommes, dit-on, et onze femmes) ; il régla très en détail l’ordre de ses funérailles, et modéra les lamentations de ses amis qu’il bénit avec des paroles de paix. Jusque trois jours avant sa mort, il fit en personne la prière publique ; le choix qu’il fit ensuite d’Abubeker pour le remplacer dans cette fonction, parut désigner cet ancien et fidèle ami pour son successeur dans les fonctions sacerdotales et royales ; mais il ne voulut pas s’exposer au danger des haines qu’aurait pu exciter une élection plus formelle. Dans un moment où ses facultés commençaient visiblement à baisser, il demanda une plume et de l’encre, afin d’écrire, ou plutôt afin de dicter un livre divin, disait-il, le résumé et le complément de toutes les révélations : il s’éleva dans sa chambre même une dispute pour savoir si on lui permettrait d’établir une autorité supérieure à celle du Koran : les choses allèrent si loin, que le prophète fut forcé de reprendre ses disciples de leur indécente véhémence. Si on peut ajouter quelque foi aux traditions de ses femmes et de ceux qui vécurent avec lui, il garda au sein de sa famille, et jusqu’au dernier moment de sa vie, toute la dignité d’un apôtre et toute la sécurité d’un enthousiaste ; il décrivit les visites de l’ange Gabriel qui était venu dire un dernier adieu à la terre, et il exprima sa vive confiance non-seulement dans la bonté, mais dans la faveur de l’Être suprême. Il avait annoncé un jour, dans un entretien familier, que, par une prérogative spéciale, l’ange de la mort ne viendrait s’emparer de son âme qu’après lui en avoir demandé respectueusement la permission. Cette permission accordée, l’agonie commença aussitôt, sa tête était posée sur le sein d’Ayesha, la plus chérie de ses femmes ; la douleur le fit évanouir ; mais ayant repris connaissance, il éleva vers le plancher un regard encore ferme, quoique sa voix fût déjà défaillante, et prononça ces paroles entrecoupées : « Ô Dieu !… pardonnez mes péchés… oui… je vais retrouver mes concitoyens qui sont au ciel. » Et il rendit ensuite paisiblement le dernier soupir sur un tapis étendu à terre. Ce triste événement arrêta l’expédition ordonnée pour la conquête de la Syrie : l’armée s’était arrêtée aux portes de Médine ; et les chefs étaient rassemblés autour de leur maître mourant. La ville et en particulier la maison du prophète n’offrirent plus que des cris de douleur, ou le silence du désespoir : le fanatisme seul essaya de donner de l’espoir et des consolations. « Notre témoin, notre intercesseur, notre médiateur auprès de Dieu ne peut être mort, s’écriait-on, Dieu en peut être attesté, il n’est pas mort ; comme Moïse et Jésus, plongé dans une sainte extase, il reviendra bientôt auprès de son peuple fidèle. » On ne voulut point admettre le témoignage des sens, et Omar, tirant son cimeterre, menaça d’abattre la tête des infidèles qui oseraient soutenir que le prophète n’était plus. Le crédit et la modération d’Abubeker apaisèrent le tumulte. « Est-ce donc Mahomet, dit-il à Omar et à la multitude, ou le Dieu de Mahomet que vous adorez ? Le Dieu de Mahomet vit à jamais, mais l’apôtre est mortel comme nous, et, selon sa prédiction, il a subi la destinée commune des mortels. » Ses plus proches parens l’inhumèrent pieusement de leurs mains à l’endroit même où il avait rendu le dernier soupir[152]. Sa mort et sa sépulture ont consacré Médine, et les innombrables pèlerins de la Mecque se détournent souvent pour honorer, par une dévotion[153] volontaire, le modeste tombeau du prophète[154].

Son caractère.

Le lecteur s’attend peut-être qu’à la fin de la vie de Mahomet, je vais examiner ses fautes et ses vertus, et décider si cet homme extraordinaire a mérité davantage le titre d’enthousiaste ou celui d’imposteur. Quand j’aurais vécu dans l’intimité du fils d’Abdallah, la tâche serait difficile et le succès incertain ; mais après douze siècles, les traits de ce prophète s’offrent confusément à moi à travers un religieux nuage d’encens ; et si je venais à bout de les saisir pour un moment, cette ressemblance incertaine ne conviendrait pas également au solitaire du mont Hera, au prédicateur de la Mecque et au vainqueur de l’Arabie. Cet homme destiné à devenir l’auteur d’une si grande révolution, était né, à ce qu’il paraît, avec un penchant à la piété et à la contemplation : du moment où son mariage l’eut mis au-dessus du besoin, il évita la route de l’ambition et de l’avarice ; il vécut dans l’innocence jusqu’à l’âge de quarante ans, et s’il fût mort à cette époque de sa vie, il n’aurait eu aucune célébrité. L’unité de Dieu est une idée très-conforme à la nature et à la raison, et une seule conversation avec des Juifs et des chrétiens put lui apprendre à mépriser et à détester l’idolâtrie de la Mecque. Il était du devoir et d’un homme et d’un citoyen de publier la doctrine du salut et d’arracher son pays au péché et à l’erreur. Il est aisé de concevoir qu’un esprit fortement occupé sans cesse d’un même objet, put convertir une obligation générale en une mission particulière, et regarder comme des inspirations du ciel les ardentes conceptions de son imagination ; que le travail de la pensée ait pu le conduire à une espèce de ravissement et de vision, et qu’ensuite il ait représenté ses sensations intérieures et son guide invisible sous la forme et les attributs d’un ange de Dieu[155]. Du fanatisme à l’imposture le pas est périlleux et glissant. Le Démon de Socrate[156] nous apprend assez jusqu’à quel point un sage peut se tromper lui-même, comment un homme vertueux peut tromper les autres, et de quelle manière la conscience peut s’endormir dans un état mixte entre l’illusion personnelle et la fraude volontaire. La charité peut nous porter à croire que Mahomet fut d’abord animé par les motifs les plus purs d’une bienveillance naturelle ; mais l’apôtre, qui n’est pas un dieu, est incapable de chérir les incrédules obstinés à rejeter ses prétentions, mépriser ses argumens et persécuter sa vie. Si Mahomet pardonna quelquefois à ses adversaires personnels, il croyait sans doute qu’il lui était permis de détester les ennemis de Dieu ; alors les passions inflexibles de l’orgueil et de la vengeance s’allumèrent dans son sein, et ainsi que le prophète de Ninive, il forma des vœux pour la destruction des rebelles qu’il avait condamnés. L’injustice de la Mecque et le choix de Médine transformèrent le simple citoyen en prince, et l’humble prédicateur en général d’armée. Mais son glaive était consacré par l’exemple des saints, et le même Dieu qui châtie un monde coupable, par la peste et les tremblemens de terre, pouvait employer la valeur de ses serviteurs à la conversion et au châtiment des hommes. Dans l’exercice du gouvernement politique, il fut contraint d’adoucir l’inflexible sévérité du fanatisme, de se prêter à quelques égards aux préjugés et aux passions de ses sectaires, et d’employer les vices mêmes du genre humain pour son salut. Le mensonge et la perfidie, la cruauté et l’injustice ont servi souvent à la propagation de la foi, et Mahomet ordonna ou approuva l’assassinat des Juifs et des idolâtres qui s’étaient échappés du champ de bataille. De pareils actes répétés durent corrompre peu à peu son caractère, et la pratique de quelques vertus personnelles et sociales, nécessaires pour maintenir la réputation du prophète dans sa secte et parmi ses amis, compensèrent faiblement la funeste influence de ces pernicieuses habitudes. L’ambition fut la passion dominante de ses dernières années, et un politique pourra soupçonner qu’après ses victoires l’imposteur souriait en secret du fanatisme de sa jeunesse et de la crédulité de ses prosélytes[157]. De son côté, un philosophe observera que ses succès et leur crédulité devaient fortifier en lui l’idée d’une mission divine, que ses intérêts et sa religion se trouvaient unis d’une manière inséparable, et qu’il pouvait se délivrer des reproches de sa conscience, en se persuadant que la Divinité le dispensait lui seul des lois positives et morales. Pour peu qu’on lui suppose quelques restes de droiture naturelle, ses crimes peuvent être regardés comme un témoignage de sa bonne foi. Les artifices du mensonge et de la supercherie peuvent paraître moins criminels lorsqu’on les fait servir au triomphe de la vérité, et il eût frémi d’employer de semblables moyens, s’il n’avait pas été convaincu de l’importance et de la justice des desseins auxquels il les faisait concourir. Au reste, on peut, même dans un conquérant et dans un prêtre, surprendre un mot ou une action d’une véritable humanité ; et ce décret qui, dans la vente des captifs, défendit de séparer jamais les mères des enfans, peut suspendre ou adoucir la censure de l’historien[158].

Vie privée de Mahomet.

Le bon sens de Mahomet méprisait la pompe de la royauté[159] : l’apôtre de Dieu se soumettait aux occupations les moins relevées de la vie domestique ; il allumait le feu, il balayait le plancher, il tirait le lait des brebis, il raccommodait lui-même ses souliers et ses vêtemens. S’il dédaignait les mortifications et les vertus d’un ermite, il observait sans effort ou sans vanité le régime frugal d’un Arabe et d’un soldat. Dans les grandes occasions, il recevait ses compagnons à sa table, servie alors avec une abondance rustique et hospitalière ; mais dans sa vie habituelle, plusieurs semaines s’écoulaient sans qu’on vît le moindre feu sur son âtre. Il confirmait par son exemple l’interdiction du vin ; il apaisait sa faim avec une modique portion de pain d’orge ; il aimait beaucoup le lait et le miel, mais il se nourrissait ordinairement de dattes et d’eau. Les parfums et les femmes étaient les deux sensualités qu’exigeait son tempérament : sa religion ne les défendait pas, et il assurait que ces innocens plaisirs augmentaient la ferveur de sa dévotion. La chaleur du climat enflamme le sang des Arabes, et les écrivains de l’antiquité ont remarqué leur penchant au libertinage[160]. Les lois civiles et religieuses du Koran réglèrent leur incontinence ; elles blâmèrent leurs alliances incestueuses ; et une polygamie sans bornes fut réduite à quatre femmes ou concubines ; elles fixèrent d’une manière équitable les droits de couche et de douaire des femmes ; elles découragèrent la liberté du divorce ; elles firent de l’adultère un crime capital, et elles punirent de cent coups de fouet la fornication de l’un ou de l’autre sexe[161]. Tels furent les préceptes que donna le législateur dans le calme de sa raison ; mais dans sa vie privée, Mahomet se livra sans contrainte aux penchans de l’homme, et il abusa des droits du prophète. Une révélation particulière le dispensa des lois qu’il avait imposées à son peuple ; toutes les femmes, sans réserve, furent abandonnées à ses désirs ; cette singulière prérogative excita l’envie plutôt que le scandale, et la vénération plutôt que l’envie des dévots musulmans. [ Ses femmes. ]En nous rappelant les sept cents femmes et les trois cents concubines du sage Salomon, nous louerons la modération du prophète arabe, qui n’épousa que quinze ou dix-sept femmes : ou en compte onze qui avaient chacune leur appartement séparé autour de la maison de l’apôtre, et qui obtenaient à leur tour la faveur de sa société conjugale. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’elles étaient toutes veuves, si l’on excepte Ayesha, fille d’Abubeker. Celle-ci était vierge, sans doute lorsqu’il l’épousa ; car telle est la propriété du climat pour avancer l’âge de puberté, qu’elle n’avait que neuf ans lorsqu’il consomma son mariage : la jeunesse, la beauté, le courage d’Ayesha lui assurèrent bientôt la supériorité sur ses compagnes : le prophète lui accorda son amour et sa confiance ; et après la mort de son mari, la fille d’Abubeker fut long-temps révérée comme la mère des fidèles. Sa conduite fut équivoque et imprudente ; dans une marche de nuit, elle fut par hasard laissée en arrière, et le matin elle rentra au camp accompagnée d’un homme. Mahomet était disposé à la jalousie ; mais une révélation l’assura de l’innocence de sa femme ; il châtia ses accusateurs, et publia cette loi si favorable à la paix des ménages, qu’aucune femme ne serait condamnée si quatre hommes ne l’avaient vue dans l’acte d’adultère[162]. Le prophète amoureux oublia les intérêts de sa réputation dans ses intrigues avec Zeineb, épouse de Zeid, et avec Marie, captive égyptienne. Se trouvant un jour chez Zeid, son affranchi et son fils adoptif, il aperçut la belle Zeineb à demi nue, et laissa échapper une exclamation de désir et de dévotion. Le servile ou reconnaissant affranchi comprit ce que voulait l’apôtre, et il se prêta sans hésiter à l’amour de son bienfaiteur ; mais les relations filiales qui se trouvaient entre eux ayant excité une espèce de scandale, l’ange Gabriel qui descendit du ciel ratifia ce qui s’était passé ; il annulla l’adoption et reprocha au prophète, avec douceur, de se défier de l’indulgence de Dieu. Hafna, fille d’Omar, l’une des femmes de Mahomet, le surprit sur son propre lit dans les bras de la captive égyptienne ; elle promit de lui pardonner et de garder le secret ; il jura de son côté qu’il renoncerait à Marie. Ils oublièrent tous les deux leurs engagemens, et l’ange Gabriel descendit encore une fois du ciel avec un chapitre du Koran qui absolvait Mahomet de son serment et l’exhortait à jouir en liberté de ses captives et de ses concubines, sans s’occuper des clameurs de ses femmes. Durant une retraite de trente jours qu’il fit avec Marie, il remplit de son mieux les ordres de l’envoyé de Dieu. Lorsqu’il eut rassasié son amour et sa vengeance, il manda ses onze femmes devant lui, leur reprocha leur désobéissance et leur indiscrétion, et les menaça du divorce dans ce monde et dans l’autre : menaces terribles, puisque celles qui avaient partagé le lit du prophète se trouvaient exclues pour jamais de l’espoir d’un second mariage. Ce qu’on a rapporté des avantages naturels ou surnaturels que Mahomet avait reçus en partage[163], pourrait servir peut-être d’excuse à son incontinence : il réunissait, dit-on, en lui la force de trente des enfans d’Adam, et aurait pu égaler le treizième des travaux[164] de l’Hercule des Grecs[165]. Sa fidélité pour Cadijah pourrait fournir un moyen de défense plus sérieux et plus décent ; durant les vingt-quatre années de leur mariage, il ne fit, malgré sa jeunesse, aucun usage de son droit de polygamie, et l’orgueil ou la tendresse de la respectable matrone n’eut jamais à souffrir l’association d’une rivale. Après sa mort, il la plaça au rang des quatre femmes parfaites, dont les trois autres étaient la sœur de Moïse, la mère de Jésus, et Fatime, la plus chérie de ses filles. « N’était-elle pas vieille ? lui dit un jour Ayesha, avec l’insolence d’une beauté brillante de jeunesse ? et Dieu ne l’a-t-il pas remplacée par une autre qui vaut mieux ? — Non de par Dieu, répondit Mahomet avec l’effusion d’une vertueuse reconnaissance, aucune femme ne peut être préférable à Cadijah ; elle a cru en moi lorsque les hommes me méprisaient ; elle a pourvu à mes besoins lorsque j’étais pauvre et persécuté par les hommes[166]. »

Et ses enfans.

En multipliant ainsi ses femmes, le fondateur d’une nouvelle religion et d’un nouvel empire avait peut-être pour objet de multiplier les chances d’une postérité nombreuse et d’une succession directe. Les espérances de Mahomet furent trompées. Ayesha, vierge lorsqu’il l’épousa, et ses dix autres femmes, toutes veuves, d’un âge mûr et d’une fécondité éprouvée, demeurèrent stériles entre ses bras puissans. Quatre fils de Cadijah étaient morts dans leur enfance. Marie, sa concubine égyptienne, lui devint plus chère par la naissance d’Ibrahim ; mais au bout de quinze mois, le prophète eut à pleurer la mort de cet enfant ; il soutint avec fermeté les railleries de ses ennemis, et il réprima l’adulation ou la crédulité des musulmans, en les assurant qu’une éclipse de soleil arrivée à cette époque n’avait point eu pour cause la mort d’Ibrahim. Il avait eu aussi de Cadijah quatre filles qui épousèrent les plus fidèles de ses disciples ; les trois premières moururent avant leur père : mais Fatime, qui possédait toute sa confiance et son affection, devint la femme d’Ali son cousin, et la tige d’une race illustre. Le mérite et les malheurs d’Ali et de ses descendans me déterminent à placer ici par anticipation la suite des califes sarrasins, titre qui désigne les commandeurs des croyans en qualité de vicaires et de successeurs de l’apôtre de Dieu[167].

Caractère d’Ali.

La naissance d’Ali, son mariage et sa réputation, en le plaçant au-dessus de tous ses compatriotes, pouvaient justifier ses prétentions au trône de l’Arabie. Le fils d’Abu-Taleb était, par ce titre seul, chef de la famille de Hashem, et prince héréditaire ou gardien de la ville et du temple de la Mecque. La lumière des prophètes avait disparu ; mais le mari de Fatime pouvait espérer l’héritage et la bénédiction du père de sa femme : on avait vu quelquefois les Arabes obéir à une femme, et le prophète prenant tendrement ses deux petits-fils dans son sein, du haut de sa chaire, les avait quelquefois montrés au peuple comme l’espoir de sa vieillesse et les chefs de la jeunesse du paradis. Le premier des vrais croyans pouvait espérer de marcher devant eux en ce monde et dans l’autre ; et si quelques-uns se montraient plus graves et plus sévères, du moins parmi les nouveaux convertis, aucun ne pouvait surpasser le zèle et la vertu d’Ali. Il réunissait les qualités d’un poète, d’un soldat et d’un saint ; sa sagesse respire encore dans un recueil de sentences morales et religieuses[168], et lorsqu’il s’agissait de disputer ou de combattre, son éloquence et sa valeur subjuguaient tous ses adversaires. Depuis le premier moment de sa mission jusqu’à la dernière cérémonie de ses funérailles, l’apôtre ne fut jamais abandonné par cet ami généreux, qu’il se plaisait à nommer son frère, son vice-gérent, et le fidèle Aaron d’un second Moïse. On reprocha par la suite au fils d’Abu-Taleb d’avoir négligé ses intérêts, en ne se faisant pas déclarer d’une manière solennelle successeur au trône, ce qui aurait écarté toute concurrence, et donné à ses droits la sanction d’un arrêt du ciel ; mais le héros, sans défiance, comptait sur lui-même : la jalousie du pouvoir et peut-être la crainte de quelque opposition purent suspendre les résolutions de Mahomet ; et lors de sa dernière maladie, son lit fut assiégé par l’artificieuse Ayesha, fille d’Abubeker et ennemi d’Ali.

Règne d’Abubaker. A. D. 623. 7 Juin.

La nation recouvra ses droits par la mort et le silence de Mahomet, et on convoqua une assemblée pour délibérer sur le choix de son successeur. Les titres de naissance et la fierté de courage d’Ali blessaient l’esprit aristocratique des anciens, qui voulaient avoir à disposer souvent du sceptre par des élections libres et fréquentes. Les koreishites ne pouvaient souffrir l’orgueilleuse prééminence de la ligne de Hashem ; l’ancienne discorde des tribus se ralluma ; les fugitifs de la Mecque et les auxiliaires de Médine firent valoir leurs droits respectifs, et on proposa imprudemment de choisir deux califes indépendans, ce qui aurait étouffé dès son berceau la religion et l’empire des Sarrasins. Le tumulte fut apaisé par la généreuse résolution d’Omar, qui, renonçant à ses prétentions, éleva tout à coup la main, et se déclara le premier sujet du doux et respectable Abubeker. La conjoncture qui était pressante, et l’assentiment du peuple, purent excuser cette mesure illégale et précipitée ; mais Omar lui-même annonça en chaire que, si désormais un musulman osait devancer le suffrage de ses frères, l’électeur et l’élu seraient dignes de mort[169]. Abubeker fut installé sans appareil ; Médine, la Mecque et les provinces d’Arabie lui obéirent. Les Hashemites seuls lui refusèrent le serment de fidélité, et leur chef obstiné se tint enfermé chez lui plus de six mois sans vouloir le reconnaître, et sans faire aucune attention aux menaces d’Omar, qui essaya de brûler la maison de la fille de l’apôtre. La mort de Fatime et l’affaiblissement du parti d’Ali triomphèrent de son indignation : il reconnut enfin le général des fidèles ; il approuva l’excuse de celui-ci, qui fit valoir la nécessité où il s’était trouvé de prévenir leurs ennemis communs, et il refusa sagement la proposition que lui faisait Abubeker, d’abdiquer le gouvernement des Arabes. Après un règne de deux ans, le vieux calife entendit la voix de l’ange de la mort. Dans son testament, et de l’aveu tacite de ses compagnons, il confia le sceptre à l’inébranlable et intrépide vertu d’Omar. « Je n’ai pas besoin de cette dignité », dit le modeste musulman. « Mais la dignité a besoin de vous, » lui répondit Abubeker, qui mourut en priant avec ferveur que le Dieu de Mahomet voulût bien ratifier son choix, et inspirer aux musulmans la concorde et la soumission. [ D’Omar. A. D. 634. Juillet 24. ]Sa prière fut exaucée, car Ali se consacra à la solitude et à la prière, et il fit profession de respecter le mérite et la dignité de son rival, qui le consola de la perte de l’empire par les marques les plus flatteuses de confiance et d’estime. Omar fut assassiné la douzième année de son règne. Craignant de charger sa conscience des péchés de son successeur, il ne voulut nommer au trône ni son fils ni Ali, et laissa à six de ses plus respectables compagnons le soin difficile de choisir un commandeur des croyans. Ali fut encore blâmé par ses amis[170] d’avoir permis que ses droits fussent soumis au jugement des hommes, et d’avoir reconnu leur juridiction en acceptant une place parmi les six électeurs. Il aurait pu obtenir leur suffrage s’il eût daigné promettre de se conformer d’une manière rigoureuse et servile, non-seulement au Koran et à la tradition, mais aux résolutions des deux anciens[171]. [ D’Othman. A. D. 644. Nov. 6. ]Othman, qui avait été secrétaire de Mahomet, accepta le gouvernement à ces conditions, et ce ne fut qu’après le troisième calife, c’est-à-dire vingt-quatre ans après la mort du prophète, qu’Ali fut revêtu, par le choix du peuple, de la qualité de roi et de grand pontife. Les mœurs des Arabes n’avaient rien perdu de leur simplicité primitive, et le fils d’Abu-Taleb méprisa la pompe et les vanités de ce monde. À l’heure de la prière il se rendit à la mosquée de Médine, vêtu d’une légère étoffe de coton, la tête couverte d’un turban grossier, portant ses pantoufles d’une main, et de l’autre s’appuyant sur son arc qui lui tenait lieu de bâton. Les compagnons du prophète et les chefs des tribus saluèrent leur nouveau souverain, et lui présentèrent la main droite en signe de fidélité.

Discorde des Turcs et des Persans.

Les maux qu’entraînent les disputes de l’ambition se bornent, pour l’ordinaire, aux temps et aux lieux où s’élevèrent ces disputes ; mais la discorde religieuse des amis et des ennemis d’Ali, renouvelée à tous les siècles de l’hégyre, alimente encore aujourd’hui la haine immortelle des Turcs et des Persans[172]. Les derniers, flétris du nom de shiites ou sectaires, ont ajouté au symbole musulman cet article de foi : que si Mahomet est l’apôtre de Dieu, son compagnon Ali en est le vicaire. Dans le commerce habituel de la vie et dans leur culte public, ils chargent d’imprécations les trois usurpateurs dont l’élévation successive l’a si long-temps, en dépit de ses droits, éloigné de la dignité d’iman et de calife ; et le nom d’Omar exprime dans leur langue le comble de la scélératesse et de l’impiété[173]. Les sonnites, dont la doctrine est avouée généralement et fondée sur la tradition orthodoxe des musulmans, suivent une opinion plus impartiale, ou du moins plus décente. Ils respectent la mémoire d’Abubeker, d’Omar, d’Othman et d’Ali, tous saints et légitimes successeurs du prophète ; mais persuadés que le degré de sainteté a déterminé l’ordre de la succession[174], ils donnent la dernière place à l’époux de Fatime. L’historien, qui d’une main inaccessible aux monumens de la superstition, pèsera le mérite des quatre califes, prononcera que leurs mœurs furent également pures et exemplaires ; que leur zèle fut ardent, et, selon toute apparence, sincère ; et qu’au milieu de leurs richesses et de leur puissance, ils consacrèrent leur vie à la pratique des devoirs de la morale et de la religion ; mais les vertus publiques d’Abubeker et d’Omar, la sagesse du premier et la sévérité du second maintinrent leur état en paix et en prospérité. Le caractère faible et la vieillesse d’Othman le rendirent incapable d’augmenter l’empire par des conquêtes ou de soutenir le fardeau du gouvernement. Il déléguait son autorité, et on le trompait ; il donnait sa confiance, et on le trahissait. Les plus sages d’entre les fidèles lui furent inutiles ou devinrent ses ennemis, et ses prodigues largesses ne firent que des ingrats et des mécontens. L’esprit de discorde se répandit dans les provinces ; leurs députés s’assemblèrent à Médine, et l’on confondit avec les Charegites, fanatiques désespérés, qui rejetaient le joug de la subordination et celui de la raison, les Arabes qui, nés libres, demandaient qu’on réformât les abus dont ils se plaignaient, et qu’on punît les oppresseurs. Cufa, Bassora, l’Égypte et les tribus du désert armèrent leurs guerriers ; ils vinrent camper à environ une lieue de Médine, et déclarèrent impérieusement à leur souverain qu’il devait leur faire justice ou descendre du trône. Son repentir commençait à désarmer et à disperser les insurgens ; mais l’artifice de ses ennemis ralluma leur fureur ; et un perfide secrétaire se laissa engager à un faux qui perdit Othman de réputation, et précipita sa chute. Le calife avait perdu l’estime et la confiance des musulmans, seule garde de ses prédécesseurs : un blocus de six semaines le réduisit à manquer d’eau et de vivres, et les faibles portes du palais ne se trouvèrent défendues que par les scrupules de quelques rebelles plus timorés que les autres. Abandonné de ceux qui avaient abusé de sa facilité, le vénérable calife, laissé sans défense, n’eut plus qu’à attendre la mort : le frère d’Ayesha se présenta à la tête des assassins ; ils trouvèrent Othman le Koran placé sur sa poitrine, et le percèrent de mille coups. [ Mort d’Othman. A. D. 655. Juin 18. ]Après cinq jours d’anarchie, l’inauguration d’Ali apaisa le tumulte ; le refus de la couronne aurait produit un massacre général. Dans cette position critique, il soutint la fierté qui convenait au chef des Hashémites, il déclara qu’il aurait mieux aimé servir que régner ; il s’éleva contre la présomption des soldats étrangers, et exigea le consentement, sinon volontaire, du moins formel des chefs de la nation. On ne l’a jamais accusé d’avoir eu part à l’assassinat d’Omar, quoique la Perse célèbre indiscrètement la fête du meurtrier de ce calife. Ali avait d’abord employé sa médiation à accommoder la querelle d’Othman et de ses sujets, et Hassan, l’aîné de ses fils, fut insulté et blessé en défendant le calife. Au reste, il est douteux qu’Ali ait été bien ferme et bien sincère dans son opposition aux rebelles, et il est sûr qu’il profita de leur crime. Un tel appât était capable d’ébranler et de corrompre la vertu la mieux affermie. Ce n’était pas seulement sur la stérile Arabie que s’étendait le sceptre des successeurs de Mahomet ; les Sarrasins avaient été vainqueurs en Orient et en Occident ; les riches contrées de la Perse, de la Syrie et de l’Égypte, étaient le patrimoine du commandeur des fidèles.

Règne d’Ali. A. D. 655-660.

Une vie passée dans la prière et la contemplation n’avait point refroidi la guerrière activité d’Ali : parvenu à un âge mûr, avec une longue expérience de la vie, il laissait voir dans sa conduite la témérité et l’imprudence de la jeunesse. Les premiers jours de son administration, il négligea de s’assurer, par des bienfaits ou par des fers, la fidélité douteuse de Telha et de Zobeir, deux des chefs arabes les plus puissans. Ils se réfugièrent à la Mecque et ensuite à Bassora ; ils arborèrent l’étendard de la révolte, et s’emparèrent de la province d’Irak et de l’Assyrie, qu’ils avaient demandées en vain pour récompense de leurs services : le masque du patriotisme sert à couvrir les inconséquences les plus sensibles ; et les ennemis d’Othman, peut-être ses assassins, demandèrent à cette époque qu’on vengeât sa mort. Ils furent accompagnés, dans leur fuite, d’Ayesha, veuve de Mahomet, qui garda jusqu’au dernier moment de sa vie une haine implacable pour le mari et la postérité de Fatime. Les plus raisonnables des musulmans furent scandalisés de voir la mère des fidèles exposer dans un camp sa personne et sa dignité ; mais la multitude superstitieuse crut que sa présence consacrait la justice et assurait le succès de la cause qu’elle avait embrassée. Le calife, à la tête de vingt mille de ses fidèles Arabes et de neuf mille vaillans auxiliaires de Gufa, livra bataille, sous les murs de Bassora, aux rebelles supérieurs en nombre, et remporta la victoire. Telha et Zobeir, chefs de l’armée ennemie, furent tués dans ce combat, qui est le premier où les armes des musulmans se soient teintes du sang de leurs concitoyens. Ayesha, après avoir parcouru les rangs pour exciter les troupes, s’était placée au milieu du danger. Soixante-dix hommes, qui tenaient la bride de son chameau, furent tués ou blessés, et la cage ou litière où elle était renfermée, se trouva à la fin de l’action hérissée de javelines et de dards. L’auguste captive soutint avec fermeté les reproches du vainqueur, qui, avec les égards et l’affection qu’il devait toujours à la veuve de l’apôtre, la renvoya promptement au seul lieu où elle pût se trouver convenablement placée, au tombeau de Mahomet. Après cette victoire, qu’on appela la journée du chameau, Ali se porta vers un adversaire plus redoutable, vers Moawiyah, fils d’Abu-Sophian, qui avait pris le titre de calife, et était soutenu par les forces de la Syrie et le crédit de la maison d’Ommiyah. Depuis le passage de Thapsacus, la plaine de Siffin[175] se prolonge sur la rive occidentale de l’Euphrate. Sur ce terrain vaste et uni, les deux compétiteurs se livrèrent pendant cent dix jours une guerre d’escarmouches. La perte d’Ali dans les quatre-vingt-dix petits combats qui eurent lieu dans cet espace de temps, fut évaluée à vingt-cinq mille hommes, et celle de Moawiyah à quarante-cinq mille ; on compta parmi les morts vingt-cinq vétérans qui avaient combattu à Beder, sous le drapeau de Mahomet. Dans cette sanglante contestation, le calife légitime se montra supérieur à son rival pour la valeur et l’humanité. Il ordonna à ses troupes, sous des peines sévères, d’attendre le premier choc de l’ennemi, de faire grâce aux fuyards, et de respecter les cadavres des morts et l’honneur des captives. Il proposa généreusement d’épargner le sang des musulmans par un combat singulier ; mais son rival, effrayé, refusa un cartel qui lui paraissait un arrêt de mort. Ali, monté sur un cheval pie, chargea à la tête des siens, et rompit les rangs des Syriens, effrayés de la force irrésistible de sa pesante épée à deux tranchans. Toutes les fois qu’il couchait par terre un rebelle, il s’écriait, Allah Achbar, « Dieu est vainqueur : » et au milieu d’une bataille de nuit, on l’entendit répéter quatre cents fois cette formidable exclamation. Le prince de Damas méditait déjà son évasion ; mais la désobéissance et le fanatisme des troupes d’Ali arrachèrent à celui-ci la victoire, qui paraissait déclarée en sa faveur. Moawiyah troubla leur conscience en déclarant, avec solennité, qu’il en appelait au Koran, qu’il leur montrait exposé sur les piques de la première ligne des soldats ; et Ali fut réduit à souscrire une trêve honteuse et un compromis insidieux. Il se retira à Cufa, plein de douleur et d’indignation : son parti était découragé ; son adroit rival subjugua ou séduisit la Perse, l’Yémen et l’Égypte ; et le poignard du fanatisme, dirigé contre les trois chefs de la nation, n’atteignit que le compagnon de Mahomet. Trois charégites ou enthousiastes s’entretenant un jour dans le temple de la Mecque, des désordres de l’Église et de l’état, décidèrent que la mort d’Ali, de Moawiyah et d’Amrou, ami de celui-ci, et vice-roi de l’Égypte, rétablirait la paix et l’unité de la religion. Chacun des assassins choisit sa victime, empoisonna son glaive, se dévoua à la mort, et tous trois se rendirent secrètement au lieu où ils devaient exécuter leur crime. Ils étaient tous trois également déterminés ; mais le premier, trompé par une méprise, poignarda au lieu d’Amrou, le député qui siégeait à sa place ; le prince de Damas fut blessé dangereusement par le second, et le troisième porta, dans la mosquée de Cufa, un coup mortel au calife légitime, qui mourut dans la soixante-troisième année de son âge, en recommandant généreusement à ses enfans de terminer d’un seul coup le supplice de l’assassin. On eut soin de soustraire son sépulcre[176] à la connaissance des tyrans de la maison d’Ommiyah[177] ; mais dans le quatrième siècle de l’hégyre, on éleva, près des ruines de Cufa, un tombeau, un temple et une ville[178]. Des milliers de Shiites reposent dans cette terre sacrée aux pieds du vicaire de Dieu ; et le désert est animé par le concours des Persans, qui s’y rendent chaque année en foule, et qui croient leur pèlerinage aussi méritoire que celui de la Mecque.

Règne de Moawiyab. A. D. 655 ou 661-680.

Les persécuteurs de Mahomet usurpèrent l’héritage de ses enfans, et les défenseurs de l’idolâtrie devinrent les chefs suprêmes de sa religion et de son empire. L’opposition d’Abu-Sophian avait été violente et opiniâtre ; sa conversion fut tardive et forcée ; mais l’ambition et l’intérêt l’affermirent dans la foi qu’il venait d’embrasser ; il servit, il combattit, peut-être crut-il, et les nouveaux mérites de la famille d’Ommiyah firent oublier les torts de son ancienne ignorance. Moawiyah, fils d’Abu-Sophian et de la cruelle Henda, avait été honoré, dès sa première jeunesse, des fonctions ou du titre de secrétaire du prophète. Le judicieux Omar lui ayant donné le gouvernement de la Syrie, il administra plus de quarante ans cette importante province, soit en qualité d’agent subordonné ou de chef suprême, sans renoncer à la réputation d’homme vaillant et libéral ; il rechercha surtout celle d’homme humain et modéré. La reconnaissance attacha le peuple à son bienfaiteur, et les musulmans victorieux s’enrichirent des dépouilles de Chypre et de Rhodes ; le devoir sacré de poursuivre les assassins d’Othman fut le mobile et le prétexte de son ambition. Il exposa dans la mosquée de Damas la chemise ensanglantée du martyr : l’émir déplora le sort de son allié, et soixante mille Syriens jurèrent de lui demeurer fidèles et de venger Othman. Amrou, vainqueur de l’Égypte, qui lui seul valait une armée, fut le premier à saluer le nouveau monarque, et il divulgua ce dangereux secret, qu’on pouvait créer les califes arabes ailleurs que dans la ville du prophète[179]. L’adroit Moawiyah éluda la valeur de son rival, et après la mort d’Ali négocia l’abdication de son fils Hassan, dont l’âme était au-dessus ou au-dessous d’un empire de ce monde, et qui quitta sans regret le palais de Cufa pour se retirer dans une humble cellule près du tombeau de son grand-père. Le changement d’un empire électif en une monarchie héréditaire combla enfin les ambitieux désirs du calife. Quelques murmures de liberté ou de fanatisme attestèrent la répugnance des Arabes, et quatre citoyens de Médine refusèrent le serment de fidélité ; mais Moawiyah conduisit ses projets avec vigueur et avec adresse ; et Yezid son fils, d’un caractère faible et de mœurs dissolues, fut proclamé commandeur des croyans et successeur de l’apôtre de Dieu.

Mort d’Hosein. A. D. 680. Oct. 10.

On raconte le trait suivant de la bienfaisance de l’un des fils d’Ali. Un esclave qui, en servant à table, avait laissé tomber sur son maître une écuelle remplie de bouillon brûlant, se jeta à ses pieds, et pour échapper au châtiment, il répéta ce passage du Koran ; « Le paradis est pour ceux qui commandent à leur colère. — Je ne suis point en colère. — Et pour ceux qui pardonnent les offenses. — Je pardonne votre offense. — Et pour ceux qui rendent le bien pour le mal. — Je vous donne votre liberté et quatre cents pièces d’argent. » Hosein, frère cadet de Hassan, avec toute la piété de celui-ci, avait reçu en héritage une partie du courage de son père ; il servit avec honneur, contre les chrétiens, au siége de Constantinople. Il réunissait la primogéniture de la race d’Hashem, et le sacré caractère de petit-fils de l’apôtre ; il pouvait suivre ses prétentions contre Yezid, tyran de Damas, dont il méprisait les vices, et dont il n’avait jamais daigné reconnaître les titres. On transmit secrètement, de Cufa à Médine, une liste de cent quarante mille musulmans, qui se déclaraient en faveur de sa cause, et qui promettaient de s’armer de leur glaive dès qu’il se montrerait sur les bords de l’Euphrate. Malgré les conseils des plus sages de ses amis, il résolut de mettre sa personne et sa famille entre les mains d’un peuple perfide. Il traversa le désert de l’Arabie avec une nombreuse suite de femmes et d’enfans effrayés ; mais lorsqu’il approcha des frontières de l’Irak, la solitude du pays, et les apparences d’inimitié qu’il remarqua, lui inspirèrent des alarmes, et lui firent craindre la défection ou la ruine de son parti. Ses craintes étaient fondées ; Obeidollah, gouverneur de Cufa, avait amorti les premières étincelles d’une insurrection, et Hosein fut environné, dans la plaine de Kerbela, par cinq mille chevaux, qui interceptèrent sa communication avec la ville et le fleuve. Il pouvait encore se réfugier dans une forteresse du désert, qui avait bravé les forces de César et de Chosroès, et compter sur la fidélité de la tribu de Tai, qui aurait conférence avec le chef de la troupe ennemie, il demanda, ou qu’on lui permît de retourner à Médine, ou qu’on le plaçât dans une des garnisons de frontières qu’on entretenait contre les Turcs, ou enfin qu’on le conduisît sain et sauf devant Yezid ; mais les ordres du calife, ou ceux de son lieutenant, étaient rigoureux et absolus, et l’on répondit à Hosein qu’il devait se soumettre, en qualité de captif et de criminel, au commandeur des fidèles, ou s’attendre à porter la peine de sa rebellion. « Comptez-vous m’effrayer, répliqua-t-il, en me menaçant de la mort ? » Il passa la nuit suivante à se préparer à son sort avec une résignation calme et solennelle. Il consola sa sœur Fatime, qui déplorait la ruine de sa maison. « Nous ne devons avoir confiance qu’en Dieu, lui dit-il ; au ciel et sur la terre tout doit périr et retourner vers son créateur : mon frère, mon père, ma mère, valaient mieux que moi, et la mort du prophète doit nous servir d’exemple à tous. » Il pressa ses amis de pourvoir à leur sûreté par une prompte fuite ; d’une voix unanime ils refusèrent d’abandonner leur maître chéri ou de lui survivre ; il fortifia leur courage par une prière fervente et la promesse du paradis. Le matin de ce jour fatal, Hosein monta à cheval ; il prit son épée d’une main et le Koran de l’autre ; les généreux martyrs de sa cause étaient au nombre seulement de trente-deux cavaliers et de quarante fantassins ; mais ils avaient barricadé leurs flancs et leurs derrières avec les cordes de leurs tentes, et s’étaient fortifies par un fossé profond rempli de fagots allumes, selon l’usage des Arabes. Les ennemis s’avancèrent à regret, et un de leurs chefs, qui déserta suivi de trente guerriers, vint partager avec Hosein l’attente d’une mort inévitable. Dans les attaques corps à corps, ou dans les combats singuliers, le désespoir des Fatimites les rendit invincibles ; mais la multitude dont ils étaient environnés les accabla de loin d’un nuage de traits ; les chevaux et les hommes furent tués successivement : les deux partis consentirent à une trêve d’un moment pour l’heure de la prière ; et la bataille cessa enfin par la mort du dernier des compagnons d’Hosein. Seul alors, épuisé de fatigues et blessé, il s’assit à la porte de sa tente. Comme il buvait quelques gouttes d’eau pour se rafraîchir, un dard vint lui percer la bouche ; son fils et son neveu, deux jeunes gens de la plus grande beauté, furent tués dans ses bras. Il éleva alors vers le ciel ses mains couvertes de sang, et pria pour les vivans et pour les morts. Sa sœur sortit de la tente dans un accès de désespoir, conjurant le général des Cufiens de ne pas laisser égorger Hosein devant ses yeux ; une larme coula sur le visage vénérable du vieux général, et les plus hardis d’entre ses soldats reculèrent de tous côtés à l’approche du héros mourant qui s’offrait à leur glaive. L’impitoyable Shamer, nom détesté des fidèles, leur reprocha cette lâcheté, et le petit-fils de Mahomet mourut percé de trente-trois coups de lance ou de sabre. Les barbares foulèrent son corps à leurs pieds ; ils portèrent sa tête au château de Cufa, et l’inhumain Obeidollah lui frappa sur la bouche d’un coup de canne. « Hélas ! s’écria un vieux musulman, j’ai vu sur ces lèvres les lèvres de l’apôtre de Dieu. » Après tant de siècles et dans un climat si différent, cette scène tragique doit toucher le lecteur le plus froid[180] ; quant aux Persans, au retour de la fête de ce martyr, qu’ils célèbrent chaque année lorsqu’ils vont en pèlerinage à son tombeau, ils abandonnent leur âme à toute la frénésie de la douleur et de l’indignation.[181]

Postérité de Mahomet et d’Ali.

Lorsque les sœurs et les enfans d’Ali furent amenés chargés de chaînes au pied du trône de Damas, on conseilla au calife d’extirper une race chérie du peuple, qu’il avait offensée au point de ne plus espérer de réconciliation ; mais Yezid aima mieux suivre de plus doux conseils, et cette famille malheureuse fut renvoyée à Médine d’une manière honorable, pour y mêler ses larmes à celles de ses parens. La gloire du martyre l’emporta sur le droit de primogéniture, et les douze IMANS[182] ou pontifes de la religion persanne sont Ali, Hassan, Hosein et les descendans de celui-ci jusqu’à la neuvième génération. Sans armes, dénués de trésors et de sujets, ils jouirent successivement de la vénération du peuple, et excitèrent la jalousie des califes. Les dévots de leur secte vont encore visiter leurs tombeaux, soit à la Mecque ou à Médine, sur les bords de l’Euphrate ou dans la province du Khorasan. Leur nom a été souvent un prétexte de sédition ou de guerre civile ; mais ces augustes saints méprisèrent les vanités de ce monde ; ils se soumirent à la volonté de Dieu et à l’injustice des hommes, et consacrèrent leur innocente vie à l’étude et à la pratique de la religion. Le douzième et le dernier des imans, distingué par le surnom de Mahadi ou le Guide, vécut plus solitaire et fut encore plus religieux que ses prédécesseurs. Il se cacha dans une caverne près de Bagdad ; on ignore l’époque et le lieu de sa mort ; les dévots à sa mémoire disent qu’il n’est pas mort, et qu’il se montrera avant le jour du jugement pour détruire la tyrannie de Dejal ou de l’Antéchrist[183]. En l’espace de deux ou trois siècles, la postérité d’Abbas, oncle de Mahomet, s’était accrue au nombre de trente-trois mille personnes[184] : la race d’Ali peut s’être multipliée dans la même proportion ; le dernier individu de cette famille était au-dessus du premier et du plus grand des princes, et les plus illustres d’entre eux passaient pour être plus parfaits que les anges ; mais le malheur de leur situation et la vaste étendue de l’empire musulman offraient une ample carrière aux imposteurs adroits ou audacieux qui cherchaient à se faire un titre de quelques prétendus rapports de parenté avec cette race sacrée. Ce titre vague et équivoque a consacré le sceptre des Almohades en Espagne et en Afrique, des Fatimites en Égypte et en Syrie[185], des sultans de l’Yémen et des sophis de la Perse[186]. Il fut dangereux, sous leur règne, de contester leur naissance ; Mœz, un des califes fatimites, à qui on faisait une question indiscrète, répondit en tirant son cimeterre : « Voilà ma généalogie : » et jetant une poignée de pièces d’or à ses soldats : « Voilà ma famille et mes enfans. » Les descendans véritables ou supposés de Mahomet et d’Ali, soit princes, soit docteurs, nobles, marchands ou mendians, sont honorés des titres de sheiks ou chérifs ou émirs. Dans l’empire ottoman, ils se distinguent par un turban vert ; ils reçoivent une pension du trésor impérial ; ils ne sont jugés que par leur chef, et quelque abaissés qu’ils puissent être par la fortune ou par leur caractère, ils soutiennent toujours avec orgueil le titre de leur naissance. Une famille de trois cents personnes, postérité pure et orthodoxe du calife Hassan, s’est conservée sans tache et sans soupçon dans les saintes villes de la Mecque et de Médine : malgré les révolutions de douze siècles, elle a conservé la garde du temple et la souveraineté de la patrie de ses aïeux. La gloire ou le mérite de Mahomet anobliraient une race de plébéiens, et le sang si ancien des Koreishites surpasse la majesté beaucoup plus récente des autres rois de la terre[187].

Succès de Mahomet.

Les talens de Mahomet sont dignes de nos éloges, mais peut-être a-t-on accordé trop d’admiration à ses succès. Faut-il s’étonner qu’une foule de prosélytes aient embrassé la doctrine et partagé les passions d’un fanatique éloquent ? Depuis le temps des apôtres jusqu’à celui de la réforme, tous les hérésiarques ont employé la même séduction avec le même succès. Est-il donc incroyable qu’un particulier se soit saisi du glaive et du sceptre, qu’il ait subjugué ses compatriotes, et que ses armes victorieuses aient fondé une monarchie ? Dans les révolutions des dynasties de l’Orient, cent usurpateurs se sont élevés d’une extraction plus basse, ont vaincu de plus grands obstacles, fait de plus vastes conquêtes et possédé des empires plus étendus. Mahomet savait également prêcher et combattre, et la réunion de ces qualités opposées en apparence ajoutait à sa gloire et contribuait à son triomphe. Les divers moyens de la force et de la persuasion, du fanatisme et de la crainte, agissant continuellement les uns sur les autres, firent enfin céder toutes les barrières à leur irrésistible pouvoir. Sa voix appelait les Arabes à la liberté et à la victoire, à la guerre et aux rapines, à la jouissance en ce monde, et dans l’autre, des plaisirs qu’ils chérissent le plus : les privations qu’il imposa étaient nécessaires pour établir le crédit du prophète et exercer l’obéissance du peuple ; et sa doctrine trop raisonnable de l’unité et des perfections de Dieu était la seule chose qui pût s’opposer à ses progrès. [ Permanence de sa religion. ]Il ne faut pas être surpris de l’établissement, mais de la stabilité de sa religion. Douze siècles se sont écoulés, et les peuples d’une partie de l’Inde et de l’Afrique, et tous les sujets turcs de l’empire ottoman, ont conservé la pureté de la doctrine qu’il prêcha à la Mecque et à Médine. Si les apôtres saint Pierre et saint Paul revenaient au Vatican, ils demanderaient peut-être le nom de la divinité qu’on adore dans ce temple magnifique, avec tant de cérémonies mystérieuses : le culte d’Oxford ou de Genève les étonnerait moins ; mais ils seraient toujours obligés de s’instruire du catéchisme de l’Église et d’étudier les longs commentaires qu’on a publiés sur leurs écrits et sur les paroles de leur maître ; mais la mosquée de Sainte-Sophie représente, seulement avec plus de magnificence et des proportions plus étendues l’humble tabernacle élevé à Médine par les mains de Mahomet. Tous les musulmans ont résisté à la tentative d’abaisser les objets de leur foi et de leur dévotion au niveau des sens et de l’imagination de l’homme. « Je crois en un seul Dieu, et Mahomet est l’apôtre de Dieu ; » tel est leur simple et invariable profession de foi. Ils n’ont jamais dégradé par aucun simulacre l’image intellectuelle de la Divinité ; les honneurs rendus au prophète n’ont jamais excédé ceux que méritent les vertus humaines ; et les préceptes toujours vivans dans les cœurs ont contenu la reconnaissance de ses disciples dans les bornes de la raison et de la religion. Les sectaires d’Ali ont, il est vrai, consacré la mémoire de leur héros, de sa femme et de ses enfans ; et quelques-uns des docteurs persans prétendent que l’essence divine s’est incarnée dans la personne des imans ; mais tous les sonnites condamnent comme une impiété cette superstition, qui a achevé de prémunir contre le culte des saints et des martyrs. Les questions métaphysiques sur les attributs de Dieu et la liberté de l’homme ont été agitées dans les écoles des musulmans ainsi que dans celles des chrétiens ; mais chez les premiers elles n’ont jamais échauffé les passions du peuple ou troublé la tranquillité de l’état. C’est peut-être dans la séparation ou l’union des fonctions sacerdotales et des fonctions royales qu’il faut chercher la cause de cette différence remarquable. Il était de l’intérêt des califes, successeurs du prophète et commandeurs des fidèles, de réprimer et de décourager toutes les innovations religieuses : l’ordre du clergé, son ambition temporelle et spirituelle, sont des choses absolument inconnues aux musulmans ; et les sages de la loi sont les guides de leur conscience et les oracles de leur foi. Depuis l’Océan Atlantique jusqu’au Gange, le Koran est reconnu comme le code fondamental, non-seulement de la théologie, mais de la jurisprudence civile et criminelle, et l’infaillible et immuable sanction de la volonté de Dieu maintient les lois qui règlent les actions et la propriété des hommes. Cette servitude religieuse a, dans la pratique, quelques désavantages : l’ignorant législateur des musulmans a été souvent égaré par ses préjugés et par ceux de son pays, et les institutions établies pour le désert de l’Arabie, peuvent convenir assez mal, en bien des cas, à la richesse et à la population d’Ispahan et de Constantinople. Alors le cadi place respectueusement le Livre sacré sur sa tête, et l’interprète d’une manière plus conforme aux principes de l’équité et aux mœurs ou à la politique de son temps.

Du bien ou du mal qu’il a fait dans son pays.

Lorsqu’il s’agit, en dernier lieu, d’examiner quelle a été l’influence de la doctrine de Mahomet pour le bonheur ou le malheur de son pays, les chrétiens et les Juifs les plus violens ou les plus superstitieux conviendront sûrement que si ce prophète s’attribua une fausse mission, ce fut pour établir une doctrine salutaire et seulement moins parfaite que la leur. Il adopta pieusement pour base de sa religion la vérité et la sainteté des révélations de Moïse et de Jésus-Christ, leurs vertus et leurs miracles. Les idoles de l’Arabie disparurent devant le trône de Dieu ; le sang des victimes humaines fut expié par la prière, le jeûne, l’aumône, louables ou du moins innocens artifices de la dévotion, et Mahomet peignit les récompenses et les punitions de l’autre vie sous les images les plus conformes à l’esprit d’un peuple ignorant et charnel. Il était peut-être incapable de dicter un système détaillé de morale et de politique propre à ses compatriotes ; mais il inspirait aux fidèles un esprit de charité et d’affection ; il recommandait la pratique des vertus sociales, et, par ses lois et par ses préceptes, il réprimait la soif de la vengeance, et s’opposait à l’oppression des veuves et des orphelins. La foi et l’obéissance réunirent les tribus divisées, et la valeur, consumée jusque alors inutilement dans des querelles domestiques, se tourna avec énergie contre un ennemi étranger. Si l’impulsion avait été moins forte, l’Arabie, libre au dedans et formidable au dehors, aurait pu fleurir sous une longue suite de ses souverains naturels. Elle perdit sa souveraineté par l’étendue et la rapidité de ses conquêtes ; ses colonies furent dispersées en Orient et en Occident, et le sang des Arabes se mêla au sang de leurs prosélytes ou de leurs captifs. Après le règne des trois premiers califes, le trône fut transporté de Médine à la vallée de Damas et sur les bords du Tigre ; une guerre impie viola les deux cités saintes ; l’Arabie fléchit sous le joug d’un sujet, peut-être d’un étranger ; et les Bédouins du désert, revenus des chimères qu’ils s’étaient formées sur leur domination au dehors, reprirent leur ancienne et solitaire indépendance[188].

CHAPITRE LI.


Conquête de la Perse, de la Syrie, de l’Égypte, de l’Afrique et de l’Espagne, par les Arabes ou les Sarrasins. Empire des califes ou des successeurs de Mahomet. État des chrétiens sous leur gouvernement.

Union des Arabes. A. D. 632.


LA révolution de l’Arabie n’avait pas changé le caractère des Arabes ; la mort de Mahomet fut le signal de l’indépendance ; et l’édifice encore mal affermi de son pouvoir et de sa religion, fut ébranlé jusque dans ses fondemens. Une troupe fidèle et peu nombreuse, composée de ses premiers disciples, avait seule entendu son éloquente voix et partagé sa détresse ; ils avaient fui avec lui la persécution de la Mecque, ou avaient reçu les fugitifs dans les murs de Médine. Les millions d’hommes qui reconnurent ensuite Mahomet pour leur roi et leur prophète, avaient été contraints par ses armes ou séduits par ses succès. L’idée simple d’un seul Dieu, inaccessible aux sens, entrait difficilement dans l’esprit des polythéistes ; et ceux des chrétiens et des juifs qui avaient embrassé l’islamisme, dédaignaient le joug d’un législateur mortel qui avait été leur contemporain. Les habitudes de foi et d’obéissance n’étaient pas bien établies ; et parmi les nouveaux convertis, un grand nombre regrettaient la vénérable antiquité de la loi de Moïse, les rites et les mystères de l’Église catholique, ou les idoles, les sacrifices et les fêtes joyeuses du paganisme qu’avaient professé leurs ancêtres. Un système d’union et de subordination n’avait pas encore apaisé le choc des intérêts et les querelles héréditaires des tribus arabes ; les Barbares ne pouvaient s’assujettir aux lois, même les plus douces et les plus salutaires, dès qu’elles asservissaient leurs passions ou qu’elles violaient leurs coutumes. Ils s’étaient soumis avec répugnance aux préceptes religieux du Koran, à la privation du vin, au jeûne du Ramadan, et aux cinq prières de chaque jour ; et sous un autre nom ils ne voyaient dans les aumônes et les dîmes qu’on recueillait pour le trésor de Médine, qu’un tribut perpétuel et ignominieux. L’exemple de Mahomet avait excité un esprit de fanatisme et d’imposture, et durant sa vie plusieurs de ses rivaux avaient osé imiter sa conduite et braver son autorité. Le premier calife avec ses fugitifs et ses auxiliaires se vit réduit aux villes de la Mecque, de Médine et de Tayef, et il paraît que les Koreishites auraient rétabli les idoles de la Caaba, s’il n’eût pas contenu leur légèreté par ce reproche : « Hommes de la Mecque, leur dit-il, voulez-vous être les derniers à embrasser l’islamisme, et les premiers à l’abandonner ? » Après avoir exhorté les musulmans à compter sur le secours de Dieu et de son apôtre, Abubeker résolut de prévenir les jonctions des rebelles par une attaque vigoureuse. Il retira les femmes et les enfans dans les cavernes et les montagnes ; ses guerriers marchèrent sous onze drapeaux ; ils répandirent la terreur de leurs armes, et cette apparition de la force militaire ranima et affermit la fidélité des croyans. Les tribus inconstantes se soumirent avec un humble repentir à la prière, au jeûne, à l’aumône ; et après quelques succès et quelques exemples de sévérité, les plus hardis d’entre les apostats se prosternèrent devant le glaive du Seigneur et devant celui de Caled. Dans la fertile province de Yemanah[189], entre la mer Rouge et le golfe de Perse, dans une ville qui n’était pas inférieure à Médine, un chef puissant, nommé Moseilama, s’était donné pour un prophète, et la tribu de Hanifa avait écouté ses prédications. Sa réputation attira près de lui une prophétesse : ces deux favoris du ciel dédaignèrent la bienséance des paroles et celle des actions, et ils passèrent plusieurs jours dans un commerce mystique et amoureux[190]. Une sentence obscure du Koran de Moseilama est parvenue jusqu’à nous[191] ; et dans l’orgueil que lui inspirait sa mission, il daigna cependant proposer à Mahomet le partage de la terre. Celui-ci lui répondit avec mépris ; mais le rapide progrès de Moseilama éveilla les craintes du successeur de l’apôtre. Quarante mille musulmans rassemblés sous le drapeau de Caled, exposèrent leur religion au hasard d’une bataille décisive. Ils furent repoussés dans une première action, et perdirent douze cents hommes ; mais l’habileté et la persévérance de leur général finirent par l’emporter ; ils vengèrent leur défaite par le massacre de dix mille infidèles, et un esclave éthiopien perça Moseilama de la javeline qui avait blessé mortellement l’oncle de Mahomet. La force et la discipline de la monarchie naissante, écrasèrent bientôt les rebelles de l’Arabie, privés de chefs ou d’une cause commune qui pût les réunir ; et la nation entière s’attacha de nouveau, et plus fermement que jamais, à la religion du Koran. L’ambition des califes leur fournit promptement des occasions d’exercer la valeur turbulente des Sarrasins ; toutes les forces des mahométans se réunirent dans une guerre sainte, dont les succès et les obstacles augmentèrent également leur enthousiasme.

Caractère de leurs califes.

D’après les rapides conquêtes des Sarrasins, on est disposé à croire que les premiers califes commandèrent en personne les armées des fidèles, et cherchèrent dans les premiers rangs la couronne du martyre. Abubeker[192], Omar[193] et Othman[194] avaient en effet déployé leur courage lors de la persécution et des guerres du prophète ; et l’assurance personnelle qu’ils avaient d’obtenir le paradis devait leur avoir appris à mépriser les plaisirs et les dangers de ce monde. Mais ils étaient vieux ou d’un âge mûr quand ils montèrent sur le trône, et les soins intérieurs de la religion et de la justice leur parurent les devoirs les plus importans d’un souverain. Si l’on excepte le siége de Jérusalem, fait par Omar en personne, leurs fréquens pèlerinages de Médine à la Mecque furent leurs plus longues expéditions. Les nouvelles de la victoire les trouvaient priant ou prêchant tranquillement devant le tombeau du prophète. L’austérité et la frugalité de leur vie étaient l’effet, soit de la vertu, soit de l’habitude, et leur orgueilleuse simplicité insultait à la vaine magnificence des rois de la terre. Lorsque Abubeker commença à remplir les fonctions de calife, il enjoignit à Ayesha, sa fille, de faire un inventaire exact de son patrimoine, afin qu’on vît s’il s’enrichirait ou s’il s’appauvrirait au service de l’état. Il se crut autorisé à demander pour son salaire trois pièces d’or, et qu’on lui entretînt convenablement un chameau et un esclave noir. Le vendredi de chaque semaine il distribuait ce qui lui restait de son bien et de l’argent du public, d’abord aux plus vertueux musulmans, et ensuite aux plus indigens. À l’époque de sa mort, un vêtement grossier et cinq pièces d’or composaient toute sa fortune ; on les remit à son successeur, qui eut la modestie de dire en soupirant, qu’il désespérait d’imiter un modèle si admirable. Toutefois l’abstinence et l’humilité d’Omar ne furent pas au-dessous des vertus d’Abubeker ; il se nourrissait de pain d’orge ou de dattes ; il ne buvait que de l’eau, il prêchait revêtu d’une robe percée en douze endroits ; et un satrape de Perse, qui vint rendre hommage au vainqueur, le trouva endormi parmi des mendians sur les marches de la mosquée de Médine. L’économie est la source de la libéralité, et l’augmentation des revenus permit à Omar d’établir des récompenses durables pour les services passés et présens. Sans s’occuper de son traitement personnel, il assigna à Abbas, l’oncle du prophète, un revenu de vingt-cinq mille drachmes ou pièces d’argent ; ce fut le plus fort de tous : on en promit cinq mille toutes les années à chacun des vieux guerriers qui s’étaient trouvés à la bataille de Beder, et le dernier des compagnons de Mahomet fut récompensé par un traitement annuel de trois mille drachmes. Il en assigna mille aux vétérans qui avaient combattu à la première bataille contre les Grecs et les Persans, et il fixa les autres soldes dans une proportion décroissante jusqu’à cinquante pièces, selon le mérite et l’ancienneté de ses soldats. Sous son règne et celui de son prédécesseur, les vainqueurs de l’Orient se montrèrent de zélés serviteurs de Dieu et du peuple. Les fonds du trésor public furent consacrés aux dépenses de la paix et de la guerre. Un adroit mélange de justice et de générosité conserva la discipline des Sarrasins ; et, par un rare bonheur, ils réunirent la promptitude et l’énergie du despotisme aux maximes d’égalité et de frugalité d’un gouvernement républicain. Le courage héroïque d’Ali[195], la sagesse consommée de Moawiyah[196], excitèrent l’émulation de leurs sujets, et les talens qui s’étaient formés dans les discordes civiles, furent employés d’une manière plus utile à la propagation de la foi et de l’empire du prophète. Bientôt, livrés à l’inertie et aux vanités du palais de Damas, les princes de la maison d’Ommiyah se montrèrent dénués tout à la fois des talens de la politique et des vertus de la sainteté[197]. Cependant on apportait sans cesse au pied de leur trône les dépouilles de nations qui leur étaient inconnues, et l’accroissement continu de la puissance des Arabes doit être attribué au courage de la nation plutôt qu’aux talens de ses chefs. Sans doute on doit compter pour beaucoup dans leurs succès la faiblesse de leurs ennemis. La naissance de Mahomet s’était trouvée heureusement placée à l’époque du dernier degré de l’abàtardissement et du désordre des Persans, des Romains et des Barbares de l’Europe. L’empire de Trajan ou même celui de Constantin ou de Charlemagne aurait repoussé ces Sarrasins à demi nus, et le torrent du fanatisme se serait perdu sans fracas dans les déserts de l’Arabie.

Leurs conquêtes.

À l’époque des victoires de la république de Rome, le sénat s’était toujours attaché à réunir sur une seule guerre toutes ses forces et tous ses moyens politiques, et à étouffer complètement un premier ennemi avant d’en provoquer un second. La magnanimité ou l’enthousiasme des califes arabes dédaigna ces timides maximes : ils envahirent avec la même vigueur et le même succès les domaines des successeurs d’Auguste et ceux des successeurs d’Artaxercès, et les deux monarchies rivales devinrent au même instant la proie d’un ennemi qu’elles avaient été si long-temps accoutumées à mépriser. Durant les dix années du règne d’Omar, les Sarrasins réduisirent sous son obéissance trente-six mille villes ou châteaux ; ils détruisirent quatre mille églises ou temples de mécréans, et élevèrent quatorze cents mosquées pour l’exercice de la religion de Mahomet. Un siècle après son évasion de la Mecque, ses successeurs donnaient des lois des frontières de l’Inde à l’Océan Atlantique ; 1o. à la Perse, 2o. à la Syrie, 3o. à l’Égypte, 4o. à l’Afrique, et 5o. à l’Espagne. Je suivrai cette division générale dans le récit de tant de conquêtes mémorables ; je raconterai en peu de mots celles qui ont rapport aux parties de l’Orient les plus éloignées et les moins intéressantes ; je serai plus détaillé sur les contrées qui faisaient partie de l’Empire romain. Mais pour faire excuser les imperfections de cette partie de mon ouvrage, je dois former de justes plaintes sur l’aveuglement et l’insuffisance des guides auxquels j’ai été réduit. Les Grecs, si verbeux dans la controverse, n’ont pas mis beaucoup de soin à célébrer les triomphes de leurs ennemis[198]. Le premier siècle de l’islamisme fut une époque d’ignorance ; et lorsqu’à la fin de ce siècle on écrivit les premières annales des musulmans, ce fut, en grande partie, d’après la tradition[199]. Parmi les nombreuses productions de la littérature arabe et de la littérature persane[200], nos interprètes ont choisi les esquisses imparfaites d’une période plus moderne[201]. Les Asiatiques sont étrangers à l’art et au génie de l’Histoire[202] ; ils ignorent les lois de la critique : ceux de leurs ouvrages qui ont eu le plus de succès, absolument dépourvus de toute philosophie et de tout esprit de liberté, peuvent être comparés aux chroniques publiées par les moines à la même époque. La Bibliothéque orientale, que nous devons à un Français[203], instruirait le mufti le plus éclairé de l’Orient, et les Arabes ne trouveraient peut-être pas dans un seul de leurs historiens un récit de leurs exploits aussi clair et aussi complet que celui qu’on va lire.

Invasion de la Perse. A. D. 632.

I. La première année du règne du premier calife, Caled, son lieutenant, le glaive de Dieu et le fléau des infidèles, s’avança jusques aux rives de l’Euphrate, et soumit les villes d’Anbar et de Hira. Une tribu d’Arabes sédentaires s’était établie sur la frontière du désert, à l’ouest des ruines de Babylone, et Hira était la résidence d’une race de rois qui avaient adopté le christianisme, et qui régnaient depuis plus de six siècles à l’ombre du trône de la Perse[204]. Le dernier des princes Mondars fut défait et tué par Caled ; son fils captif fut envoyé à Médine ; ses nobles se prosternèrent devant le successeur de Mahomet ; le peuple fut séduit par l’exemple et les succès de ses compatriotes, et le calife reçut pour premier fruit de ses conquêtes étrangères un tribut annuel de soixante-dix mille pièces d’or. Les vainqueurs et même leurs historiens furent étonnés de ce premier éclat de leur grandeur future. « La même année, dit Elmacin, Caled livra plusieurs grandes batailles ; il fit un immense carnage des infidèles, et une quantité innombrable de dépouilles d’une valeur infinie tomba au pouvoir des musulmans victorieux »[205]. Mais l’invincible Caled fut bientôt chargé de la guerre de Syrie ; des chefs moins actifs ou moins prudens dirigèrent l’invasion de la frontière de Perse. Les Sarrasins furent repoussés avec perte au passage de l’Euphrate : ils châtièrent à la vérité l’insolence des mages ; mais le reste de leurs forces se borna ensuite à errer dans le désert de Babylone.

Bataille de Cadésie. A. D. 636.

L’indignation et la crainte des Persans suspendirent pour un moment leurs querelles intestines. Arzema leur reine fut déposée, de l’avis unanime des prêtres et des nobles : c’était le sixième des usurpateurs qu’on avait vus s’élever et disparaître dans l’espace de trois ou quatre ans, depuis la mort de Chosroès et la retraite d’Héraclius. On donna sa couronne à Yezdegerd, petit-fils de Chosroès ; et la coïncidence d’une période astronomique[206] a marqué d’une manière mémorable l’époque où s’accomplit la chute de la dynastie des Sassaniens et de la religion de Zoroastre[207]. Le nouveau roi n’avait que quinze ans, et sa jeunesse et son inexpérience l’engagèrent à se refuser au danger d’une bataille. Le drapeau royal fut remis entre les mains de Rustam, général de son armée ; et de trente mille soldats qui la composaient, elle s’accrut, dit-on, de cent vingt mille guerriers, sujets ou alliés de la Perse. Les musulmans d’abord au nombre de douze mille, ayant reçu des renforts, présentaient une armée de trente mille combattans ; ils campaient dans les plaines de Cadésie[208] ; et quoiqu’ils offrissent moins de têtes, ils avaient plus de soldats qu’on n’en pouvait compter dans l’armée irrégulière des infidèles. Je ferai ici une observation que j’aurai occasion de répéter souvent : l’attaque des Arabes n’était pas, comme celle des Grecs et des Romains, l’effort d’une ligne compacte d’infanterie ; des cavaliers et des archers composaient la plus grande partie de leurs forces, et une bataille souvent interrompue et souvent renouvelée par des combats singuliers et des escarmouches de fuyards, pouvait se prolonger plusieurs jours sans qu’il y eût rien de décisif : des dénominations particulières distinguent les diverses périodes de celle de Cadésie. La première a été appelée la journée du secours, à cause des six mille Syriens qui vinrent à propos secourir les Arabes : la journée de l’ébranlement désigne sans doute le désordre de l’une des armées, et peut-être des deux ; la troisième, durant laquelle les charges se firent de nuit, a reçu le nom bizarre de la nuit du rugissement, à raison des clameurs discordantes des guerriers, qu’on a comparées aux sons inarticulés des animaux les plus farouches. La matinée du lendemain décida du sort de la Perse ; et un ouragan qui survint à propos jeta des nuages de poussière dans les yeux des mécréans. Le bruit des armes parvint jusqu’à la tente de Rustam, qui, bien différent d’un ancien héros de son nom, était mollement couché sous un ombrage tranquille, au milieu des bagages de son camp et d’une suite nombreuse de mulets chargés d’or et d’argent. Au bruit du danger, le général s’élança précipitamment hors de ce lieu de repos ; mais ayant été arrêté dans sa fuite par un Arabe, celui-ci le saisit par le pied, lui coupa la tête, qu’il rapporta au haut de sa lance ; et retournant aussitôt sur le champ de bataille, sema le carnage et la terreur dans les rangs les plus épais de l’armée persane. Les Sarrasins avouent une perte de sept mille cinq cents hommes, et représentent avec raison la bataille de Cadésie comme opiniâtre et atroce ; ce sont leurs expressions[209]. Les Arabes enlevèrent dans le combat l’étendard de la monarchie, formé du tablier de cuir d’un forgeron qui s’était jadis élevé an rang de libérateur de la Perse ; mais une profusion de pierres précieuses couvrait et cachait presque ce gage d’une pauvreté héroïque[210]. Après cette victoire, la riche province d’Irak ou de l’Assyrie se soumit au calife, et la fondation de Bassora[211], place qui domine toujours le commerce et la navigation des Perses, l’affermit promptement dans ses conquêtes. À quatre-vingts milles du golfe, l’Euphrate et le Tigre se réunissent pour ne former qu’un seul courant large et droit, qu’on appelle avec raison la rivière des Arabes. Bassora fut établie sur la rive occidentale, à mi-chemin entre la jonction et l’embouchure des deux fameuses rivières. Huit cents musulmans formèrent la première colonie ; mais les avantages de sa situation en firent bientôt une capitale florissante et peuplée. L’air, quoique d’une extrême chaleur, y est pur et sain ; des palmiers et des troupeaux de bétail couvrent les prairies environnantes, et l’une des vallées d’alentour a été comptée parmi les quatre paradis ou jardins de l’Asie. [ Fondation de Bassora. ]Sous les premiers califes, la juridiction de cette colonie arabe s’étendait jusque sur les provinces méridionales de la Perse ; la ville a été consacrée par les tombeaux de plusieurs compagnons de Mahomet, martyrs de l’islamisme ; et les navires européens continuent à fréquenter le port de Bassora, qui offre une station commode et un passage au commerce de l’Inde.

Sac de Modain. A. D. 637. Mars.

Malgré la perte de la bataille de Cadésie, un pays entrecoupé de rivières et de canaux pouvait opposer une barrière insurmontable à la cavalerie des vainqueurs, et les murs de Ctésiphon et de Modain, qui avaient résisté aux machines des Romains, n’auraient pas été renversés par les dards des musulmans ; mais ce qui acheva la ruine des Perses, ce fut cette idée que leur religion et leur empire étaient arrivés à leur dernier jour ; les postes les mieux fortifiés furent abandonnés par la lâcheté ou la trahison de ceux qui les gardaient ; et le roi, suivi d’une partie de sa famille et de ses trésors, se réfugia à Holwan, au pied des collines de la Médie. Le troisième mois apres la bataille, Said, lieutenant d’Omar, passa le Tigre sans opposition ; la capitale de la Perse fut prise d’assaut, et la confuse résistance du peuple ne fit que donner plus d’impétuosité aux coups des musulmans, qui s’écriaient avec un transport religieux : « Voilà le palais blanc de Chosroès ; voilà la promesse de l’apôtre de Dieu accomplie. » La pauvreté des brigands du désert se trouva tout d’un coup changée en une richesse surpassant leurs espérances et leurs idées. Chacune des chambres de ce palais offrait un nouveau trésor caché avec art ou pompeusement étalé : l’or, l’argent, les meubles et les vêtemens précieux surpassèrent, dit Abulféda, tous les calculs de l’imagination ou la portée des nombres ; et un autre historien porte la somme inouïe et presque infinie de ces fabuleuses richesses à trois mille milliers de millions de pièces d’or[212]. Des faits minutieux, mais propres à intéresser la curiosité, montrent bien le contraste de la richesse et de l’ignorance. La ville renfermait une grande provision de camphre[213], venu des îles éloignées de l’océan de l’Inde, et destiné à être mêlé dans la cire qui sert à éclairer les palais de l’Orient. Les Sarrasins ne connaissant ni la propriété ni le nom de cette gomme odoriférante, la prirent pour du sel ; ils en mirent dans leur pain, et furent étonnés de son amertume. Un tapis de soie de soixante coudées de longueur et d’autant de largeur, décorait un des appartemens du palais : il représentait un paradis ou jardin ; on y voyait des fleurs, des fruits et des arbrisseaux, brodés en or ou figurés par des pierres précieuses, et le tout environné d’une bordure verdoyante nuancée de différentes couleurs. Le général arabe, persuadé avec raison que le calife pourrait voir avec plaisir ce bel ouvrage de la nature et de l’art, détermina ses soldats à renoncer à cette partie du butin. Le rigide Omar, sans s’occuper du mérite de l’art et de la magnificence royale déployée dans cette composition, en partagea les fragmens à ses frères de Médine. Le tableau fut détruit ; mais telle était le prix de la matière, que la seule portion d’Ali se vendit vingt mille drachmes. Un mulet qui emportait la tiare et la cuirasse, la ceinture et les bracelets de Chosroès, fut arrêté ; on offrit ce brillant trophée au commandeur des fidèles, et les plus graves d’entre ses compagnons sourirent en voyant la barbe blanche, les bras couverts de poils et la figure grossière de ce vieux soldat revêtu des dépouilles du grand roi[214]. [ Fondation de Cufa. ]Après le sac de Ctésiphon, cette ville, bientôt abandonnée, tomba peu à peu en ruines. Les Sarrasins n’en aimaient ni la température ni la situation, et le général d’Omar lui conseilla de transférer le siége du gouvernement sur la rive occidentale de l’Euphrate. Dans tous les temps, la fondation et la ruine des villes d’Assyrie ont été faciles et promptes. Le pays est dénué de pierres et de bois de charpente ; les édifices les plus solides[215] sont de briques cuites au soleil et réunies par un ciment de bitume, production du pays. Le nom de Cufa[216] ne peut rappeler d’autre idée que celle d’une habitation bâtie de roseaux et de terre ; mais une riche, nombreuse et courageuse colonie de vétérans peuplait alors cette nouvelle capitale, à laquelle elle donnait de l’importance : les plus sages d’entre les califes, craignant de provoquer la révolte de cent mille guerriers, toléraient leurs habitudes de licence. « Habitans de Cufa, disait Ali, qui sollicitait leur secours, vous vous êtes toujours distingués par votre valeur. Vous avez vaincu le roi de Perse, vous avez tenu ses forces dispersées jusqu’au moment où vous vous êtes emparés de son héritage. » Les batailles de Jalula et de Nehavend achevèrent cette grande conquête. Après la perte de la première, Yezdegerd ne se crut plus en sûreté à Holwan ; il alla cacher sa honte et son désespoir dans les montagnes du Farsistan, d’où Cyrus était descendu avec ses braves compagnons, alors ses égaux. Le courage de la nation survécut à celui de son monarque ; au milieu des collines situées au sud d’Ecbatane ou Hamadan, cent cinquante mille Perses firent un troisième et dernier effort pour défendre leur religion et leur pays, et les Arabes donnèrent à la bataille décisive livrée à Nehavend, le nom de victoire des victoires. S’il est vrai que le général persan fut pris au milieu d’une troupe de mulets et de chameaux chargés de miel, qui l’avait arrêté dans sa fuite, cet incident, quelque léger ou quelque singulier qu’il puisse nous paraître, sert à nous faire comprendre quels obstacles[217] devait apporter à la marche d’une armée d’Orient le luxe qu’elle traînait à sa suite.

Conquête de la Perse. A. D. 637-651.

Les Grecs et les Latins ont parlé d’une manière très-imparfaite de la géographie de la Perse ; mais il paraît que ses villes les plus célèbres sont antérieures à l’invasion des Arabes. La réduction de Hamadan et d’Ispahan, de Caswin, de Tauris et de Rei, approcha peu à peu ces conquérans des rives de la mer Caspienne ; et les orateurs de la Mecque purent célébrer les succès et la valeur des fidèles, qui avaient déjà perdu de vue l’ourse septentrionale et presque dépassé les bornes du monde habitable[218]. Se tournant ensuite du côté de l’Occident et de l’Empire romain, ils repassèrent le Tigre sur le pont de Mosul ; et au milieu des provinces captives de l’Arménie et de la Mésopotamie, ils embrassèrent leurs compatriotes de l’armée de la Syrie, qui de leur côté avaient eu de grands succès. Du palais de Modain ils se remirent en marche vers l’Orient, et leurs progrès ne furent ni moins rapides ni moins étendus. Ils s’avancèrent le long du Tigre et du golfe de la Perse, et après avoir passé les défilés des montagnes, ils arrivèrent dans la vallée d’Estachar ou de Persépolis, et profanèrent le dernier sanctuaire de l’empire des mages. Le petit-fils de Chosroès pensa être surpris au milieu des colonnes qui s’écroulaient et des figures mutilées, tristes emblèmes de la fortune passée et de la fortune présente de la Perse[219] : il traversa dans sa fuite, avec toute la célérité possible, le désert de Kirman ; il implora les secours des braves Segestains, et chercha un asile obscur sur la frontière de l’empire des Turcs et de celui des Chinois ; mais une armée victorieuse est insensible à la fatigue : les Arabes divisèrent leurs forces, afin de poursuivre de toutes parts leur timide ennemi, et le calife Othman promit le gouvernement de Khorasan au premier général qui pénétrerait dans cette contrée vaste et peuplée, qui avait formé autrefois le royaume de la Bactriane. La condition fut acceptée, le prix fut mérité ; l’étendard de Mahomet fut planté sur les murs de Hérat, Merou et Balch ; et le général victorieux ne se reposa que lorsque ses chevaux fumans se furent désaltérés dans les eaux de l’Oxus. Dans l’anarchie générale, les gouverneurs des villes et des châteaux, devenus indépendans, obtinrent leur capitulation particulière ; l’estime, la prudence ou la compassion des vainqueurs en dictèrent les articles, et, selon sa profession de foi, le vaincu se trouva leur concitoyen ou leur esclave. Harmozan, prince d’Ahwah et de Suze, après une courageuse défense, fut contraint de remettre sa personne et ses états à la merci du calife. Leur entrevue donnera une idée des mœurs arabes. Lorsque ce barbare voluptueux fut en présence d’Omar, le calife ordonna de le dépouiller de ses robes de soie brodées en or, et de sa tiare chargée de rubis et d’émeraudes : « Maintenant, dit le vainqueur à son captif, reconnaissez-vous l’arrêt de Dieu et la différence des traitemens qui attendent la soumission et l’infidélité ? — Hélas ! répondit Harmozan, je le sens trop profondément. Dans les jours de notre commune ignorance, nous combattions avec des armes terrestres, et ma nation eut l’avantage. Dieu était neutre alors ; depuis qu’il a épousé votre querelle, il a renversé notre royaume et notre religion. » Fatigué de ce pénible dialogue, le Persan se plaignit d’une extrême soif, mais il parut craindre qu’on ne le tuât au moment où il boirait. « Soyez sans crainte, lui dit le calife, votre vie est en sûreté jusqu’à ce que vous ayez bu cette eau. » Le rusé satrape le remercia de cette promesse, et au même instant il brisa le vase contre terre. Omar voulait le punir de sa supercherie ; mais les musulmans lui rappelèrent la sainteté du serment, et la prompte conversion d’Harmozan à la religion de Mahomet, lui donna droit non-seulement au pardon, mais encore à un traitement de deux mille pièces d’or. Pour régler l’administration de la Perse, on fit le dénombrement du peuple, des têtes de bétail et des fruits de la terre[220] ; et si ce monument qui atteste la vigilance des califes était parvenu jusqu’à nous, il deviendrait utile aux philosophes de tous les siècles[221].

Mort du dernier roi de la Perse. A. D. 651.

Yezdegerd s’était porté, dans sa fuite, au-delà de l’Oxus et jusqu’au Jaxartes, deux fleuves[222] très-connus des anciens et des modernes, qui descendent des montagnes de l’Inde vers la mer Caspienne ; il fut reçu avec hospitalité par Tarkhan, prince de la Fargana[223], province fertile, située sur les rives du Jaxartes. Le roi de Samarcande, les hordes turques de la Sogdiane et de la Scythie, se laissèrent toucher par les lamentations et les promesses du monarque détrôné ; et ce malheureux prince implora l’amitié plus solide et plus puissante de l’empereur de la Chine[224]. Le vertueux Taitsong[225], premier roi de la dynastie des Tang, peut être avec justice comparé aux Antonins : son peuple vivait dans la paix et la prospérité, et quarante-quatre tribus de Tartares reconnaissaient ses lois. Cashgar et Khoten, garnisons de ses frontières, entretenaient des communications fréquentes avec les peuplades qui habitaient les environs du Jaxartes et de l’Oxus. Une colonie de Persans, depuis peu établie à la Chine, y avait introduit l’astronomie des mages ; et Taitsong put voir avec crainte les rapides progrès et le dangereux voisinage des Arabes. L’influence et peut-être les secours du gouvernement de la Chine ranimèrent l’espoir de Yezdegerd et le zèle des adorateurs du feu ; il s’avança à la tête d’une armée de Turcs, pour reconquérir le royaume de ses pères. Les fortunés musulmans eurent, sans tirer leurs épées, le spectacle de sa défaite et de sa mort. Le petit-fils de Chosroès fut trahi par un de ses serviteurs, insulté par les habitans révoltés de Merou, et attaqué, défait, poursuivi par les Tartares qu’il avait pris pour alliés. Il arriva au bord d’une rivière ; il pria un meunier de le porter dans son bateau à l’autre rive, et lui offrit ses anneaux et ses bracelets : incapable de concevoir ou de sentir les malheurs d’un roi, cet homme grossier lui répondit : que son moulin rapportait par jour quatre drachmes d’argent, et qu’il n’abandonnerait son travail que dans le cas où on l’en dédommagerait. Ce moment d’hésitation et de retard donna à la cavalerie turque le temps d’arriver et de massacrer le dernier des rois sassaniens[226], alors dans la dix-neuvième année de son malheureux règne. Firuz son fils, humble courtisan de l’empereur de la Chine, accepta l’emploi de capitaine de ses gardes ; et une colonie de Persans qui s’établit dans la province de la Bucharie, y conserva long-temps la religion des mages. Son petit-fils hérita du titre de roi ; mais après une faible tentative qui ne fut suivie d’aucun succès, il retourna à la Chine, et termina sa carrière dans le palais de Sigan. La ligne mâle des Sassanides s’éteignit ; mais les captives du sang royal de Perse furent données aux vainqueurs, en qualité d’esclaves ou d’épouses, et le sang des califes et des imans fut anobli par ces illustres mères.[227]

Conquête de la Transoxiane. A. D. 712.

Après la destruction du royaume de Perse, l’empire des sarrasins ne fut plus séparé de celui des Turcs que par la rivière d’Oxus. La valeur des Arabes franchit bientôt cette étroite limite : les gouverneurs du Khorasan étendirent peu à peu leurs incursions, et l’une de leurs victoires leur valut la conquête d’une bottine que laissa tomber une reine des Turcs, au moment où elle s’enfuyait à pas précipités au-delà des collines de Bochara[228] ; mais la conquête définitive de la Transoxiane[229], aussi-bien que celle de l’Espagne, était réservée au règne glorieux de l’inactif Walid, et le nom de Catibah, qui signifie un conducteur de chameaux, annonce l’extraction et le mérite du général qui subjugua ces deux contrées. Tandis qu’un de ses collègues arborait pour la première fois l’étendard des musulmans sur les rives de l’Indus, Catibah soumettait à la religion du prophète et à l’empire du calife les vastes réglons situées entre l’Oxus, le Jaxartes et la mer Caspienne[230]. Les infidèles furent assujettis à un tribut de deux millions de pièces d’or ; on brûla ou l’on mit en pièces leurs idoles : le chef musulman prononça un sermon dans la nouvelle mosquée de Carizme ; après plusieurs combats, les hordes turques furent repoussées jusqu’au désert, et les empereurs de la Chine sollicitèrent l’amitié des Arabes victorieux. On peut attribuer, en grande partie, à leur industrie, la fertilité de cette province, qui formait la Sogdiane des anciens ; mais depuis le règne des rois macédoniens, on connaissait les avantages de son terroir et de son climat, et on en tirait parti. Avant l’invasion des Sarrasins, Carizme, Bochara et Samarcande étaient des villes riches et peuplées, sous le joug des pasteurs du Nord. Elles étaient environnées d’une double muraille, et le mur extérieur renfermait les champs et les jardins appartenans au district de la ville. Les négocians de la Sogdiane fournissaient toutes les marchandises dont l’Inde et l’Europe avaient besoin, et c’est des fabriques de Samarcande que s’est répandu en Occident cet art inestimable qui transforme le linge en papier.[231]

Invasion de la Syrie. A. D. 632.

II. Abubeker, après avoir rétabli l’unité de la foi et du gouvernement, écrivit cette lettre à toutes les tribus arabes. « Au nom du Dieu miséricordieux, salut et bonheur au reste des vrais croyans, et que les bénédictions du ciel soient avec vous. Je loue le Dieu tout-puissant, et je prie pour Mahomet son prophète. — Je vous avertis que je me propose d’envoyer les vrais croyans dans la Syrie[232], afin de l’arracher des mains des infidèles ; et j’ai voulu vous faire savoir que combattre pour la religion est un acte d’obéissance à la volonté de Dieu. » Ses envoyés revinrent en annonçant l’ardeur pieuse et guerrière dont ils avaient enflammé toutes les provinces, et l’on vit arriver successivement au camp de Médine les intrépides bandes des Sarrasins brûlant de marcher au combat, se plaignant de la chaleur de la saison et de la disette de vivres, et accusant par leurs impatiens murmures la lenteur et les délais du calife. Dès que l’armée fut complète, Abubeker monta sur la colline, fit la revue des hommes, des chevaux et des armes, et pria le ciel avec ferveur pour le succès de l’entreprise. Il fit avec l’armée, et à pied, tout le premier jour de marche ; et lorsque les chefs honteux voulurent descendre de cheval, il dissipa leurs scrupules, en leur disant que ceux qui marchaient à cheval et ceux qui marchaient à pied pour le service de la religion étaient égaux en mérite. Ses instructions[233] aux généraux de l’armée de Syrie furent dictées par ce fanatisme guerrier qui marche à la conquête des objets de l’ambition mondaine en affectant de les mépriser. « Souvenez-vous, leur dit le successeur du prophète, que vous êtes toujours en présence de Dieu et à la veille de la mort ; certains du jugement et espérant le paradis, évitez l’injustice et l’oppression ; délibérez avec vos frères, et efforcez-vous de maintenir l’amour et la confiance de vos troupes. Lorsque vous combattrez pour la gloire de Dieu, conduisez-vous comme des hommes, sans tourner le dos ; mais que le sang des femmes ou celui des enfans ne souille pas votre victoire. Ne détruisez pas les palmiers, ne brûlez pas les champs de blé ; n’abattez jamais les arbres fruitiers, et ne faites du mal à aucun bétail qu’à celui que vous tuerez pour le manger. Quand vous accorderez un traité ou une capitulation, ayez soin d’en remplir les articles, et soyez aussi bons que votre parole. À mesure que vous avancerez, vous rencontrerez des personnes religieuses qui vivent dans des monastères, et ont choisi cette manière de servir Dieu ; laissez-les seules, ne les égorgez point et ne détruisez pas leurs monastères[234] : vous trouverez une autre classe d’hommes qui appartiennent à la synagogue de Satan, et qui ont la tête rasée en couronne[235] ; ne manquez pas de leur fendre le crâne, et ne leur faite aucun quartier, à moins qu’ils ne veuillent devenir mahométans ou payer le tribut. » Les entretiens profanes ou frivoles, tout ce qui pouvait rappeler d’anciennes querelles était sévèrement défendu parmi les Arabes ; jusque dans le tumulte des camps ils se livraient avec assiduité aux exercices de la religion, et employaient à la prière, à la méditation et à l’étude du Koran leurs intervalles de repos. On punissait l’abus ou même l’usage du vin de quatre-vingt coups de bâton sur la plante des pieds ; et dans la ferveur des premiers temps, l’on vit des pécheurs inconnus révéler leur faute et solliciter leur punition. Après quelques incertitudes, le commandement de l’armée de Syrie fut donné à Abu-Obeidah, un des fugitifs de la Mecque et des compagnons de Mahomet. L’extrême douceur et l’extrême bonté de son caractère adoucissaient son zèle et sa dévotion sans les affaiblir ; mais dès que la guerre prenait de l’importance, les soldats réclamaient le génie supérieur de Caled ; et, quelque pût être le choix du prince, le glaive de Dieu se trouvait, dans le fait et dans l’opinion, le premier général des Sarrasins. Au reste, ce Caled si renommé obéissait sans répugnance, et on le consultait sans jalousie : tel était le dévouement de ce guerrier, ou plutôt celui de son temps, qu’il se déclarait prêt à servir sous la bannière de la foi, fût-elle entre les mains d’un enfant ou d’un ennemi. La gloire et les richesses étaient promises sans doute au musulman victorieux ; mais on avait eu soin de lui répéter que s’il cherchait dans les biens de ce monde les seuls motifs de ses actions, ils seraient aussi sa seule récompense.

Siége de Bosra.

La vanité romaine avait décoré du nom d’Arabie[236] celle des quinze provinces de la Syrie qui comprenait les terres cultivées à l’orient du Jourdain, et les premières invasions des Sarrasins semblèrent justifiées par une sorte de droit national. Ce canton s’enrichissait des fruits d’un commerce varié ; les empereurs avaient eu soin de le couvrir d’une ligne de forts, et la solidité des murs de Gerase, Philadelphie et Bosra[237], les garantissait au moins d’une surprise. La dernière formait la dix-huitième station depuis Médine ; la route en était bien connue des caravannes d’Hejaz et de l’Irak, qui se rendaient chaque année à ce marché abondamment approvisionné des productions de la province et de celles du désert. Les craintes perpétuelles qu’inspirait le voisinage des Arabes avaient formé les habitans à l’usage des armes, et douze mille cavaliers pouvaient sortir des portes de Bosra, nom qui, dans l’idiome de Syrie, signifiait une tour bien fortifiée. Quatre mille musulmans, encouragés par leurs premiers succès contre les bourgades ouvertes et les troupes légères des frontières, osèrent attaquer la forteresse de Bosra après l’avoir sommée de se rendre. Ils furent accablés par la multitude des Syriens ; et ils auraient tous péri, si Caled ne fût arrivé à leur secours avec quinze cents chevaux ; il blâma l’entreprise, rétablit l’égalité du combat, et délivra son ami, le respectable Serjabil, qui invoquait en vain l’unité de Dieu et les promesses de l’apôtre. Les musulmans, après s’être reposés quelques momens, firent leurs ablutions avec du sable qui leur tint lieu d’eau[238], et Caled récita la prière du matin avant de les faire monter à cheval. Le peuple de Bosra, plein de confiance dans ses forces, ouvrit les portes, rangea son armée dans la plaine, et jura de mourir pour la défense de sa religion. Mais une religion de paix ne pouvait résister à ce cri forcené : « Au combat ! au combat ! le paradis ! le paradis ! » qui retentissait de toutes parts au milieu des lignes des Sarrasins : le tumulte de la ville, le son des cloches[239], les exclamations des prêtres et des moines augmentaient l’épouvante et le désordre des chrétiens. Les Arabes ne perdirent que deux cent trente hommes, et demeurèrent les maîtres du champ de bataille ; soit pour attirer les secours du ciel ou ceux de la terre, les remparts de Bosra furent couverts de croix bénites et de bannières consacrées. Romanus, gouverneur de cette ville, avait engagé, dès les premiers momens, les habitans à la soumission ; déposé par le peuple, qui le méprisait, il désirait vivement de se venger, et par malheur il en avait les moyens. Dans une entrevue nocturne qu’il eut avec les émissaires de Caled, il leur apprit qu’un passage pratiqué sous sa maison se prolongeait en dehors de la place : le fils du calife et cent volontaires se fièrent à la parole de Romanus, et, par une heureuse intrépidité, ouvrirent une route facile au reste des Sarrasins. Lorsque Caled eut réglé la servitude et le tribut auxquels devaient être assujettis les habitans, Romanus, apostat ou converti, se vanta dans l’assemblée du peuple d’une trahison si méritoire aux yeux de sa nouvelle religion. « Je renonce à votre société, ajouta-t-il, dans ce monde et dans l’autre ; je renie celui qui a été crucifié et tous ceux qui l’adorent ; je choisis Dieu pour mon maître, l’islamisme pour ma religion, la Mecque pour mon temple, les musulmans pour mes frères, et je reconnais pour mon prophète, Mahomet, envoyé sur la terre afin de nous conduire dans le chemin du salut, et de faire briller la véritable religion en dépit des hommes qui donnent des collègues à Dieu. »

Siége de Damas. A. D. 633.

Bosra n’était qu’à quatre journées de Damas[240], et la conquête de cette ville excita les Arabes à assiéger l’ancienne capitale de la Syrie[241]. Ils campèrent à quelque distance des murs, au milieu des bocages et des fontaines de cet agréable canton[242], et proposèrent à des citoyens remplis de courage et qui venaient de recevoir un renfort de cinq mille Grecs, l’alternative ordinaire de se soumettre au mahométisme, au tribut ou à la guerre. Dans le déclin comme dans l’enfance de l’art militaire, les généraux eux-mêmes ont souvent offert et accepté des cartels[243]. Plus d’une lance fut brisée dans la plaine de Damas ; et lors de la première sortie des assiégés, Caled signala sa valeur personnelle. Il venait, à la suite d’un combat obstiné, de renverser et de faire prisonnier un des chefs chrétiens, guerrier qui, par sa haute taille et son intrépidité, était un adversaire digne de lui ; au même instant, il prit un cheval frais que lui avait donné le gouverneur de Palmyre, et se rendit en hâte à la première ligne de son armée. « Reposez-vous un moment, lui dit Derar son ami, et permettez-moi de vous remplacer ; votre lutte contre ce chien de chrétien vous a fatigué. — Ô Derar ! lui répondit l’infatigable Caled, nous nous reposerons dans le monde à venir ; celui qui travaille aujourd’hui se reposera demain. » Ce fut avec la même ardeur qu’il répondit au défi d’un autre champion, le combattit et le renversa encore sur la poussière ; et indigné du refus que firent ces deux captifs d’abandonner leur religion, il fit jeter leurs têtes dans la ville. Le mauvais succès de plusieurs actions générales et particulières obligea les habitans de Damas à se tenir à couvert derrière leurs murailles. Un messager qu’ils descendirent du haut des remparts, rentra dans la ville avec la promesse d’un puissant renfort qui ne tarderait pas à arriver. La joie tumultueuse qu’excita cette nouvelle en instruisit bientôt les Arabes. Après quelques discussions les généraux résolurent de lever ou plutôt de suspendre le siége, jusqu’à ce qu’ils eussent livré bataille aux forces de l’empereur. Pendant la retraite, Caled voulait se placer à l’arrière-garde, c’est-à-dire à l’endroit le plus périlleux ; il le céda modestement aux désirs d’Abu-Obeidah ; mais au moment du danger, il vola au secours de son compagnon, vivement pressé par six mille cavaliers et dix mille fantassins sortis de la ville, et dont il ne resta qu’un bien petit nombre pour aller raconter à Damas les circonstances de leur défaite. Cette guerre devenait assez importante pour exiger la réunion des Sarrasins dispersés sur les frontières de la Syrie et de la Palestine : je vais rapporter ici une des lettres circulaires envoyées pour cet effet aux différens gouverneurs. Celle-ci était adressée à Amrou, celui qui subjugua ensuite l’Égypte. « Au nom du Dieu miséricordieux, Caled à Amrou, santé et bonheur. Apprends que les musulmans, tes frères, ont le projet de se rendre à Aiznadin, où il y a une armée de soixante-dix mille Grecs, qui se proposent de marcher contre nous afin d’éteindre avec leur bouche la lumière de Dieu ; mais Dieu consente sa lumière en dépit des infidèles[244]. Dès que cette lettre aura été remise entre tes mains, viens, suivi de ceux qui sont avec toi, à Aiznadin, où tu nous trouveras, s’il plaît à Dieu très-grand. » On obéit avec joie aux ordres de Caled, et les quarante-cinq mille musulmans qui arrivèrent le même jour et au même endroit, attribuèrent à la faveur de la Providence les effets de leur activité et de leur zèle.

Bataille d’Aiznadin. A. D. 633. Juillet 13.

Ce fut quatre ans après les triomphes de la guerre de la Perse, que le repos d’Héraclius et de l’empire fut troublé par un nouvel ennemi et une religion dont les chrétiens d’Orient sentaient fortement les effets sans en comprendre bien clairement les dogmes. L’invasion de la Syrie, la perte de Bosra et le siége de Damas éveillèrent l’empereur dans son palais de Constantinople ou d’Antioche. Soixante-dix mille soldats, soit vétérans ou de nouvelles levées, se rassemblèrent à Hems ou Émèse, sous les ordres de Werdan[245] son général, et ces troupes, presque toutes composées de cavalerie, pouvaient recevoir indifféremment le nom de syriennes, grecques ou romaines ; syriennes, à cause du lieu d’où elles étaient tirées ou du théâtre de la guerre ; grecques, à raison de la religion et de la langue de leur maître ; et romaines, d’après l’imposante dénomination que profanaient toujours les successeurs de Constantin. Werdan, monté sur une mule blanche, ornée de chaînes d’or et environnée de drapeaux et d’étendards, traversait la plaine de Aiznadin, lorsqu’il aperçut un guerrier farouche et à demi nu qui venait reconnaître l’ennemi ; c’était Derar, conduit par le fanatisme de son siècle et de son pays, qui peut-être a exagéré cette action de valeur. La haine du christianisme, l’amour du pillage et le mépris du danger, formaient les passions dominantes de l’audacieux Sarrasin ; la vue de la mort n’ébranlait jamais sa confiance religieuse, ne troublait jamais sa tranquille intrépidité, ne pouvait même jamais suspendre les saillies naturelles et plaisantes de sa gaîté martiale ; par son audace et sa prudence, il venait à bout des entreprises les plus désespérées. Après avoir couru des hasards sans nombre, après avoir été trois fois entre les mains des infidèles, il triompha de tous les dangers, et partagea les récompenses de la conquête de Syrie. En cette occasion, il soutint, en se retirant, l’attaque de trente Romains que Werdan détacha contre lui ; et après en avoir tué ou désarçonné dix-sept, il rentra sain et sauf dans le camp des musulmans, qui applaudissaient à son courage. Son général lui ayant reproché avec douceur la témérité qu’il venait de faire paraître, il s’en excusa avec la simplicité d’un soldat. « Je n’ai pas commencé l’attaque, dit-il ; ils sont venus pour me saisir, et je craignais que Dieu ne me vît tourner le dos aux infidèles. En vérité, je me battais de bon cœur, et Dieu m’a sûrement secouru contre eux. Si je n’avais pas craint de désobéir à vos ordres, je ne serais pas rentré si tôt : et je vois d’ici qu’ils tomberont entre nos mains. » Un Grec, vénérable par sa vieillesse, s’avança au milieu des deux armées, et offrit une paix qui devait être libéralement payée ; il déclara que si les Sarrasins voulaient se retirer, on donnerait à chaque soldat un turban, une robe et une pièce d’or, que leur général aurait dix robes et cent pièces d’or, et qu’on accorderait cent robes et mille pièces d’or au calife. Un sourire d’indignation exprima le refus de Caled. « Chiens de chrétiens, vous savez le choix qui vous est offert ; soumettez-vous au Koran, payez un tribut, ou venez combattre. Nous prenons plaisir à la guerre et nous l’aimons mieux que la paix ; nous dédaignons vos misérables aumônes, car bientôt nous serons les maîtres de vos fortunes, de vos familles et de vos personnes. » Malgré cette apparence de dédain, il sentait vivement le danger où se trouvaient les musulmans. Ceux d’entre les sujets du calife qui avaient été en Perse et qui avaient vu les armées de Chosroès, avouaient que jamais troupe plus formidable n’avait frappé leurs regards. L’adroit Sarrasin tira de la supériorité de l’ennemi un moyen pour échauffer encore la valeur de ses soldats. « Vous voyez devant vous, leur dit-il, les forces réunies des Romains. Il ne vous reste aucun espoir de leur échapper ; mais vous pouvez conquérir la Syrie en un seul jour. L’événement dépend de votre discipline et de votre patience. Réservez vos forces pour ce soir. C’est le soir que le prophète remportait ses victoires. » L’ennemi livra successivement deux attaques, durant lesquelles Caled soutint avec calme et fermeté les dards des Romains et les murmures de son armée. Enfin, lorsqu’il vit les forces et les carquois de ses ennemis presque entièrement épuisés, il donna le signal de la charge et de la victoire. Les débris de l’armée de l’empereur s’enfuirent à Antioche, à Césarée ou à Damas, et les musulmans se consolèrent d’avoir perdu quatre cent soixante-dix hommes, en songeant qu’ils avaient envoyé aux enfers plus de cinquante mille infidèles. Il serait difficile d’apprécier le butin de cette journée ; les Sarrasins s’emparèrent d’un grand nombre de bannières, de croix et de chaînes d’or et d’argent, de pierres précieuses, et d’une multitude innombrable d’armures et de vêtemens d’un grand prix. Le partage général fut différé jusqu’à l’époque de la prise de Damas ; mais les armes furent un utile secours et devinrent de nouveaux instrumens de victoire. Ces glorieuses nouvelles furent transmises au calife, et les tribus arabes qui se montraient les plus insensibles ou les plus opposées à la mission de Mahomet, demandèrent avec ardeur qu’on leur permît d’avoir part aux dépouilles de la Syrie.

Les Arabes retournent à Damas.

La douleur et l’épouvante portèrent promptement à Damas ces tristes récits, et les habitans virent du haut de leurs murs le retour des héros d’Aiznadin. Amrou à la tête de dix mille cavaliers, formait l’avant-garde. Les bandes de Sarrasins se suivaient l’une l’autre avec un appareil effrayant, et Caled, précédé de l’étendard de l’aigle noire, était à l’arrière-garde. Il avait confié à l’activité de Derar le soin de faire la patrouille autour de la ville avec deux mille cavaliers, de balayer la plaine, et d’intercepter tous les secours ou toutes les lettres qu’on voudrait envoyer dans la place. Les autres chefs arabes furent placés devant les sept portes, et le siége recommença avec une nouvelle vigueur et une nouvelle confiance. Dans les heureuses mais simples opérations des Sarrasins, il est rare d’apercevoir l’art, le travail et les machines de guerre des Grecs et des Romains : c’est avec des guerriers plutôt qu’avec des tranchées qu’ils investissaient une ville ; ils se contentaient de repousser les sorties des assiégés, ils tentaient une surprise ou un assaut, ou bien ils attendaient que la famine ou le mécontentement missent une place en leur pouvoir. Damas voulait se soumettre après la bataille d’Aiznadin, qu’elle regardait comme une sentence définitive prononcée contre l’empereur à l’avantage du calife ; l’exemple et l’autorité de Thomas, noble Grec, illustre dans une condition privée par son alliance avec Héraclius[246], ranimèrent son courage. Le tumulte et l’illumination de la nuit firent connaître aux assiégeans que la ville méditait une sortie au point du jour, et le héros chrétien, bien qu’il feignît de mépriser le fanatisme des Arabes, recourut de son côté aux expédiens d’une superstition du même genre. Il fit élever un grand crucifix devant la principale porte et à la vue des deux armées ; l’évêque et le clergé menèrent la procession et déposèrent le nouveau Testament aux pieds de l’image de Jésus-Christ ; et les deux partis furent, selon leur croyance, édifiés ou scandalisés par une prière adressée au fils de Dieu pour qu’il défendît ses serviteurs et la vérité de sa loi. On combattait avec fureur, et la dextérité de Thomas[247], le plus adroit des archers, avait coûté la vie aux plus braves d’entre les Sarrasins, lorsqu’une héroïne vengea enfin leur mort. La femme d’Aban, qui accompagnait son mari dans cette guerre sainte, l’embrassa ; et au moment où il expirait de ses blessures : « Heureux, heureux, lui dit-elle, cher ami, tu es allé rejoindre ton maître qui nous avait unis et qui nous a séparés. Je vengerai ta mort, et je ferai tout ce qui dépendra de moi pour me rendre au lieu que tu habites, parce que je t’aime. Désormais aucun homme ne me touchera, car je me suis consacrée au service de Dieu. » Sans pousser un gémissement, sans verser une seule larme, elle lava le corps de son époux, et l’enterra avec les cérémonies accoutumées. Après avoir rempli ce triste devoir, elle prit les armes de son époux, que dans son pays elle avait appris à manier, et son intrépide bras alla chercher le meurtrier d’Aban, qui combattait au plus épais de la mêlée. Elle perça du premier trait la main du porte-étendard de Thomas, du second elle blessa le chef à l’œil, et les chrétiens découragés ne virent plus leur drapeau ni leur général. Cependant le généreux défenseur de Damas ne voulut point se retirer dans son palais ; sa blessure fut pansée sur les remparts : le combat se prolongea jusqu’au soir, et les Syriens attendirent le jour sous les armes. Au milieu du silence de la nuit, un coup de la grande cloche donna le signal, les portes s’ouvrirent, et chacune d’elle vomit une colonne de guerriers qui fondirent impétueusement sur le camp des Sarrasins endormis. Caled s’arma le premier, vola au poste du danger à la tête de quatre cents chevaux, et des larmes coulèrent sur les joues de cet homme insensible au moment où il s’écria : « Dieu, qui ne dors jamais, jette un regard sur tes serviteurs, et ne les livre pas aux mains de leurs ennemis. » La présence de l’épée de Dieu arrêta la valeur et le triomphe de Thomas : à peine les musulmans eurent-ils reconnu le péril, qu’ils reprirent leurs rangs, et chargèrent les assaillans en flanc et par-derrière. Après avoir perdu des milliers de soldats, le général chrétien se retira avec un soupir de désespoir, et les machines de guerre établies sur le rempart réprimèrent la poursuite des Sarrasins.

Damas est prise d’assaut après l’avoir été par capitulation. A. D. 634.

Après un siége de soixante-dix jours[248] le courage des habitans de Damas, et peut-être leurs munitions, se trouvaient épuisés ; les plus braves d’entre leurs chefs se soumirent aux lois de la nécessité. Dans les diverses conjonctures de la paix et de la guerre, ils avaient appris à redouter la férocité de Caled et à respecter la douceur et les vertus d’Abu-Obeidah. Cent députés du clergé et du peuple arrivèrent, vers le milieu de la nuit, dans la tente de ce respectable chef, qui les reçut et les renvoya avec politesse. Ils reportèrent à la ville une convention par écrit, où, sur la foi de l’un des compagnons du prophète, il était stipulé que toutes les hostilités cesseraient ; que les habitans de Damas auraient la liberté de se retirer avec ce qu’ils pourraient emporter de leurs effets ; que les sujets tributaires du calife jouiraient de leurs terres et de leurs maisons, et qu’on les laisserait en possession de sept églises. D’après ces conditions, on livra à Abu-Obeidah les otages les plus considérables, et la porte qui se trouvait le plus près de son camp ; ses soldats imitèrent sa modération, et il jouit de l’humble reconnaissance du peuple qu’il venait d’arracher à la destruction ; mais le succès de la négociation avait diminué la vigilance de la ville, et au même instant le quartier opposé à celui par où entrait Obeidah, venait d’être livré et pris d’assaut. Un parti de cent Arabes avait ouvert la porte orientale à un ennemi plus inflexible : « Point de quartier ! s’écria l’avide et sanguinaire Caled, point de quartier aux ennemis du Seigneur ! » Ses trompettes sonnèrent, et le sang des chrétiens inonda les rues de Damas. Lorsqu’il arriva à l’église de Sainte-Marie, il fut étonné d’y voir ses camarades, et indigné de leur attitude pacifique ; leurs glaives pendaient à leur côté, et une multitude de prêtres et de moines les environnait. Abu-Obeidah salua le général : « Dieu, lui dit-il, a remis la ville entre mes mains par capitulation, et a épargné aux fidèles la peine de combattre. — Et moi, lui répondit Caled indigné, ne suis-je pas le lieutenant du commandeur des fidèles ? n’ai-je pas pris la ville d’assaut ? Les infidèles périront par le glaive ; tombez sur eux ! » Les Arabes inhumains, et altérés de sang, allaient obéir à cet ordre désiré, et Damas était perdue si la bonté de cœur d’Obeidah n’eût pas été soutenue par l’autorité de son rang et sa noble fermeté ; il se jeta entre les citoyens épouvantés et les plus impatiens des Barbares ; il leur enjoignit, par le saint nom de Dieu, de respecter sa promesse, de suspendre leur fureur et d’attendre la résolution du conseil. Les chefs se retirèrent dans l’église de Sainte-Marie, et après une discussion véhémente, Caled se soumit, à quelques égards, à la raison et à l’autorité de son collègue, qui fit voir que la capitulation devait être sacrée, qu’il serait utile et honorable pour les musulmans de tenir exactement leur parole ; que si on inspirait la défiance et le désespoir au reste des villes de la Syrie, elles se défendraient avec une obstination qu’on surmonterait avec peine. Il fut convenu que l’épée serait remise dans le fourreau ; que la partie de Damas qui s’était rendue à Obeidah jouirait dès le moment même des avantages de la capitulation[249] ; et qu’enfin on renverrait à la sagesse et à la justice du calife la décision de cette affaire. La plus grande partie des habitans accepta la promesse qui leur fut faite de tolérer leur religion, et la charge de payer un tribut. Il y a encore vingt mille chrétiens à Damas : mais le valeureux Thomas et les braves patriotes qui avaient combattu sous sa bannière, préférèrent la pauvreté et l’exil. Des prêtres et des laïques, des soldats et des citoyens, des femmes et des enfans, formèrent un camp nombreux dans une prairie voisine de la ville : ils y portèrent à la hâte, et remplis de terreur, leurs effets les plus précieux, et abandonnèrent avec de douloureuses lamentations, ou avec le silence du désespoir, leur terre natale et les agréables rives du Pharphar. Le spectacle de leur détresse n’émut point l’impitoyable Caled ; il disputa aux habitans de Damas la propriété d’un magasin de blé ; il s’efforça de priver la garnison des avantages du traité ; il ne permit qu’avec répugnance à chacun des fugitifs de s’armer d’une épée, d’une lance ou d’un arc, et déclara durement qu’au bout de trois jours ses soldats pourraient les poursuivre, et les traiter en ennemis des musulmans.

Poursuite des habitans de Damas.

La passion d’un jeune Syrien acheva la ruine des exilés de Damas. Un noble citoyen de cette ville, appelé Jonas[250], avait été fiancé à une jeune fille d’une famille opulente, nommée Eudoxie ; les parens de celle-ci différant la noce, elle se laissa persuader de fuir avec l’homme qu’elle avait choisi. Les deux amans corrompirent les soldats qui, pendant la nuit, gardaient la porte de Keisan. Jonas, qui marchait le premier, fut environné par une troupe d’Arabes ; il s’écria en langue grecque : « L’oiseau est pris, » et de cette manière il avertit sa maîtresse de rentrer dans la ville de Damas. Le malheureux Jonas, amené devant Caled et menacé de la mort, déclara qu’il croyait en un seul Dieu et en Mahomet son apôtre, et jusqu’à l’époque de son martyre il remplit les devoirs d’un brave et sincère musulman. La ville prise, il se rendit au monastère où s’était réfugiée Eudoxie : mais elle avait oublié son amant, pour ne plus voir en lui qu’un apostat qu’elle reçut avec mépris ; elle préféra sa religion à sa terre natale ; et Caled, sourd à la pitié, mais conduit en cette occasion par la justice, se refusa à retenir de force un homme ou une femme de Damas : un article du traité et les soins qu’exigeait cette nouvelle conquête, retinrent Caled à Damas pendant quatre jours. Le calcul du temps et de la distance aurait éteint en cette occasion son goût pour le carnage et la rapine ; mais il se rendit aux importunités de Jonas, qui l’assurait qu’on pouvait encore atteindre les fuyards épuisés par la fatigue. Caled les poursuivit en effet à la tête de quatre mille cavaliers déguisés en Arabes chrétiens. Il ne s’arrêtait que pour les momens de la prière, et ses guides connaissaient très bien le pays. Les traces des habitans de Damas furent sensibles pendant un long espace de chemin ; elles disparurent tout à coup ; mais les Sarrasins furent encouragés dans leur poursuite par l’assurance qui leur fut donnée que les fuyards s’étaient détournés dans les montagnes, et qu’ils les atteindraient bientôt. Ils souffrirent des maux extrêmes durant le passage des chaînes du Liban, et l’indomptable ardeur d’un amant soutint et égaya le courage de ces vieux fanatiques. Un paysan du canton leur apprit que l’empereur avait envoyé aux exilés un ordre de suivre, sans perdre de temps, la côte de la mer sur la route qui menait à Constantinople, dans la crainte peut-être que le spectacle et le récit de leurs souffrances ne portassent le découragement dans le cœur des soldats et du peuple d’Antioche. Les Sarrasins furent conduits à travers le territoire de Gabala[251] et de Laodicée, évitant toujours de s’approcher des villes : la pluie était continuelle, la nuit très-obscure ; ils n’étaient plus séparés des fugitifs que par une montagne, et Caled, toujours inquiet pour la sûreté de ses guerriers, confiait à son compagnon les fâcheux présages qu’il avait reçus en songe ; mais les premiers rayons du jour dissipèrent toutes ses craintes. Il aperçut devant lui, dans une agréable vallée, les tentes des chrétiens échappés de Damas. Après quelques momens consacrés au repos et à la prière, il divisa sa cavalerie en quatre corps : il confia le premier à son fidèle Derar, et se réserva le dernier ; ces quatre corps tombèrent l’un après l’autre sur une multitude en désordre, mal pourvue d’armes, et déjà vaincue par le chagrin et la fatigue. Excepté un captif qui obtint son pardon et qui fut renvoyé, les musulmans eurent la satisfaction de penser que pas un seul chrétien de l’un ou de l’autre sexe n’avait échappé au tranchant de leurs cimeterres. L’or et l’argent de Damas étaient répandus dans le camp ; les musulmans y trouvèrent plus de trois cents charges de vêtemens de soie, suffisans pour habiller une armée de Barbares. Jonas chercha et découvrit au milieu du carnage l’objet de sa constante poursuite ; mais ce dernier acte de sa perfidie avait mis le comble au ressentiment d’Eudoxie : s’efforçant de se débarrasser de ses odieuses caresses, elle se plongea un poignard dans le cœur. Une autre femme, la veuve de Thomas, qu’on a prétendu, je ne sais si c’est à tort ou à raison, être la fille d’Héraclius, fut épargnée aussi et renvoyée sans rançon ; mais ce fut par mépris que Caled se montra si généreux, et un insultant message porta jusqu’au trône des Césars les défis de cet orgueilleux Sarrasin. Après avoir fait plus de cent cinquante milles dans la province romaine, il retourna à Damas avec la même rapidité et le même secret. Omar, en montant sur le trône, lui ôta le commandement ; mais si le calife blâma la témérité de son entreprise, il donna des éloges à la vigueur et à la sagesse de son exécution.

Foire d’Abyla.

Une autre expédition des vainqueurs de Damas montra également leur avidité et leur mépris pour les richesses de ce monde. Ils apprirent que la foire d’Abyla[252] qui se tenait à environ trente milles de la ville, réunissait chaque année les productions naturelles et les produits de l’industrie de toute la Syrie, qu’une multitude de pèlerins allait, à cette époque, visiter la cellule d’un saint ermite, et que la noce de la fille du gouverneur de Tripoli devait embellir cette fête du commerce et de la superstition. Abdallah, fils de Jaafar, saint et glorieux martyr, se chargea, à la tête de cinq cents chevaux, de l’utile et pieuse mission de dépouiller les infidèles. En approchant de la foire d’Abyla, il apprit avec inquiétude que les Juifs et les chrétiens, les Grecs et les Arméniens, les naturels de la Syrie et les habitans de l’Égypte, y formaient une troupe de dix mille hommes, et que la jeune mariée avait une escorte de cinq mille cavaliers. Les Sarrasins s’arrêtèrent. « Quant à moi, dit Abdallah, je n’ose pas retourner en arrière ; nos ennemis sont nombreux, nous courons de grands dangers ; mais le prix que nous obtiendrons, soit en ce monde, soit dans l’autre, est éclatant et sûr ; que chacun, selon son inclination, avance ou se retire. » Aucun des musulmans ne se retira. « Conduisez-nous, dit Abdallah au chrétien qui lui servait de guide, et vous verrez ce que peuvent faire les compagnons du prophète. » Ses soldats chargèrent en cinq pelotons ; mais après les premiers momens du succès que leur donna cette attaque imprévue, ils furent environnés et presque accablés par les ennemis supérieurs en nombre ; et on a comparé leur brave troupe au point blanc qu’on aperçoit sur la peau d’un chameau noir [253]. Vers le coucher du soleil, la fatigue faisait tomber les armes de leurs mains ; ils allaient être précipites dans l’éternité, lorsqu’ils aperçurent un nuage de poussière qui venait à eux ; l’agréable son du tecbir[254] frappa leurs oreilles, et bientôt ils découvrirent l’étendard de Caled qui arrivait à leur secours de toute la vitesse des chevaux de sa troupe. Il renversa les bataillons chrétiens, et les poursuivit, sans cesser le carnage, jusqu’à la rivière de Tripoli. Ils abandonnèrent les richesses étalées à la foire, l’argent qu’ils avaient apporté pour leurs emplettes, le brillant appareil de la noce, la fille du gouverneur et quarante femmes de sa suite. Les fruits, les vivres, les meubles, l’argent, la vaisselle et les bijoux, furent promptement entassés sur le dos des chevaux, des ânes et des mulets, et les pieux brigands revinrent triomphans à Damas. L’ermite, après une courte et violente discussion qu’il eut avec Caled sur leurs religions respectives, refusa la couronne du martyre, et fut laissé en vie et seul sur ce théâtre de meurtre et de désolation.

Siége d’Héliopolis et d’Émèse. A. D. 635.

La Syrie[255] est un des pays les plus anciennement cultivés : elle mérite cette préférence[256]. La proximité de la mer et des montagnes, l’abondance du bois et de l’eau, y tempèrent la chaleur du climat ; et la fertilité du sol y donne une quantité si considérable de subsistances, qu’elle encourage la propagation des hommes et des animaux. Depuis le siècle de David jusqu’à celui d’Héraclius, le pays a été couvert de villes florissantes, les habitans y étaient riches et en grand nombre ; et après avoir été lentement dévastée par le despotisme et la superstition, après les calamités récentes de la guerre de Perse, la Syrie pouvait encore exciter la rapacité des avides tribus du désert. Une plaine de dix journées, qui se prolonge de Damas à Alep et Antioche, est arrosée, du côté de l’occident, par le tortueux Oronte. Les hauteurs du Liban et de l’anti-Liban règnent du nord au sud, entre l’Oronte et la Méditerranée ; et on donna autrefois l’épithète de creuse (Cœlesyrie) à une longue et fertile vallée que deux chaînes de montagnes, toujours revêtues de neige[257], bornent dans la même direction. Parmi les villes désignées dans la géographie et l’histoire de la conquête de Syrie, par leurs noms grecs et leurs noms orientaux, on remarque Émèse ou Hems, Héliopolis ou Baalbek : la première, métropole de la plaine, et la seconde, capitale de la vallée. Sous le dernier des Césars, elles étaient bien fortifiées et remplies d’habitans ; leurs tours brillaient au loin ; des édifices publics et particuliers y couvraient un vaste terrain, et les citoyens en étaient célèbres par leur courage ou du moins par leur orgueil, par leurs richesses ou du moins par leur luxe. Sous le règne du paganisme, Emèse et Héliopolis adoraient Baal ou le Soleil ; mais dans la chute de leur superstition et de leur grandeur, elles ont éprouvé une destinée bien différente. Il ne reste aucun vestige du temple d’Émèse, qui, si on en croit les poètes, égalait en hauteur le sommet du mont Liban[258], tandis que les ruines de Baalbek, inconnues aux écrivains de l’antiquité, excitent la curiosité et l’étonnement des voyageurs européens[259]. Le temple a deux cents pieds de longueur sur cent de large ; un double portique de huit colonnes en décore la façade ; on en compte quatorze de chaque côté, et chacune de ces colonnes, formée de trois blocs de pierre ou de marbre, a quarante-cinq pieds d’élévation. L’ordre corinthien observé dans les proportions et les ornemens, annonce l’architecture des Grecs ; mais Baalbek n’ayant jamais été la résidence d’un monarque, on a peine à concevoir que la libéralité des citoyens ou celle du corps de ville aient pu fournir à la dépense de ces magnifiques constructions[260]. Après la conquête de Damas, les Sarrasins marchèrent vers Héliopolis et Émèse ; mais je ne reviendrai pas sur des détails de sorties et de combats dont j’ai déjà présenté le tableau sur un plus grand théâtre. Dans la suite de cette guerre, ils n’obtinrent pas moins de succès par leur politique que par leurs armes ; ils divisèrent leurs ennemis par des trêves particulières et de peu de durée ; ils habituèrent le peuple de Syrie à comparer les avantages de leur alliance et les dangers de leur inimitié ; ils le familiarisèrent avec leur langue, leur religion et leurs mœurs, et épuisèrent par de secrets achats les magasins et les arsenaux des villes qu’ils voulaient assiéger. Ils exigèrent une rançon plus forte des plus riches et des plus obstinées ; Chalcis seule fut taxée à cinq mille onces d’or, cinq mille onces d’argent, deux mille robes de soie, et à la quantité de figues et d’olives que pourraient porter cinq mille ânes. Au reste, ils observèrent fidèlement les articles des trèves ou des capitulations, et le lieutenant du calife, qui avait promis de ne pas entrer dans les murs de Baalbek, que ses armes tenaient comme en captivité, demeura tranquille dans sa tente jusqu’à l’époque où les factions qui déchiraient la ville sollicitèrent l’interposition d’un maître étranger. La conquête de la plaine et de la vallée de Syrie fut terminée en moins de deux ans. Le calife néanmoins se plaignit de la lenteur de ces succès ; et les Sarrasins, expiant leurs fautes par des larmes de repentir et de rage, demandèrent hautement que leurs chefs les menassent aux combats du Seigneur. Dans une action qui avait eu lieu peu de temps auparavant sous les murs d’Émèse, on avait entendu un jeune Arabe, cousin de Caled, s’écrier ; « Je crois voir les houris aux yeux noirs jeter des regards sur moi : si l’une d’entre elles se montrait sur la terre, tous les hommes expireraient d’amour. J’en aperçois une qui tient un mouchoir de soie verte et un chapeau de pierres précieuses ; elle me fait des signes, elle m’appelle. Viens promptement, me dit-elle, car je t’aime. » À ces mots ; chargeant les chrétiens avec fureur, il portait le carnage de tous côtés, lorsque le gouverneur de Hems, qui le remarqua, le perça d’une javeline.

Bataille de Yermuk. A. D. 636. Nov.

Les Sarrasins avaient besoin de toute leur valeur et de tout leur enthousiasme pour résister aux forces de l’empereur, à qui des pertes multipliées faisaient assez connaître que les pirates du désert voulaient conquérir régulièrement et garder la Syrie, et qu’en peu de temps ils viendraient à bout de leur projet. Quatre-vingt mille soldats des provinces de l’Europe et de l’Asie furent conduits par mer et par terre à Antioche et à Césarée : soixante mille Arabes chrétiens de la tribu de Gassan formaient les troupes légères de cette armée : ils marchaient en avant sous le drapeau de Jabalah, le dernier de leurs princes ; et les Grecs avaient pour maxime : que c’était au moyen du diamant qu’on parvenait le mieux à couper le diamant. Héraclius n’exposa point sa personne aux dangers de cette guerre ; mais dans sa présomption ou peut-être par un effet de découragement, il ordonna expressément qu’on décidât dans une seule bataille le sort de la province et celui de la guerre. Les habitans de la Syrie défendaient la cause de Rome et celle du Christ ; le noble, le citoyen et le paysan, furent également irrités de l’injustice et de la cruauté d’une armée licencieuse qui les opprimait comme des sujets et les méprisait comme des étrangers[261]. Les Sarrasins campaient sous les murs d’Emèse lorsqu’ils furent instruits de ces grands préparatifs, et quoique les chefs fussent bien décidés à combattre, ils assemblèrent un conseil de guerre : le pieux Abu-Obeidah voulait recevoir au lieu où il se trouvait la couronne du martyre : Caled fut sagement d’avis de faire une retraite honorable sur la frontière de la Palestine et de l’Arabie, où l’armée pourrait attendre le secours de ses amis et l’attaque des infidèles. Un courrier envoyé à Médine revint promptement avec les bénédictions d’Omar et d’Ali, les prières des veuves du prophète, et un renfort de huit mille musulmans. Ce petit corps battit sur sa route un détachement de Grecs, et en arrivant à Yermuk, où était le camp des Sarrasins, ils apprirent avec joie que Caled avait déjà mis en déroute et dispersé les Arabes chrétiens de la tribu de Gassan. Aux environs de Bosra, les sources de la montagne de Hermon se versent en torrent sur la plaine de Décapolis ou des dix villes, et l’Hieromax, dont le nom s’est changé par corruption en celui de Yermuk, se perd après un cours de peu de durée dans le lac de Tibériade[262]. Ses bords inconnus furent alors illustrés par une longue et sanglante bataille. En cette grande occasion, la voix publique et la modestie d’Abu-Obeidah rendirent le commandement au plus digne des musulmans. Caled se plaça à la tête de l’armée ; il mit son collègue sur les derrières, afin que les musulmans, s’ils pouvaient être tentés de fuir, fussent arrêtés par son aspect vénérable et par la vue de la bannière jaune que Mahomet avait déployée devant les murs de Chaibar. On voyait sur la dernière ligne la sœur de Derar et les femmes arabes qui s’étaient enrôlées pour cette guerre sainte, qui savaient manier l’arc et la lance, et qui, dans un moment de captivité, avaient défendu contre les incirconcis leur pudeur et leur religion[263]. La harangue des généraux fut courte, mais énergique. « Le paradis est devant vous, le diable et le feu de l’enfer se trouvent derrière. » Cependant la cavalerie des Romains chargea avec tant d’impétuosité, que l’aile droite des Arabes fut enfoncée et séparée du centre. Ils se retirèrent trois fois en désordre, et trois fois les reproches et les coups des femmes les ramenèrent à la charge. Dans les intervalles de l’action, Abu-Obeidah visitait les tentes de ses frères, il prolongeait leur repos en récitant à la fois deux des cinq prières de chaque jour ; il pansait leurs blessures de ses propres mains, et les consolait par cette réflexion, que les infidèles qui partageaient leurs maux ne partageraient pas leur récompense Quatre mille et trente musulmans firent enterres sur le champ de bataille, et l’adresse des archers Arméniens procura à sept cents d’entre les Arabes la gloire de perdre un œil dans l’exercice de ce pieux devoir. Les vétérans de la guerre de la Syrie avouèrent qu’ils n’avaient jamais vu d’action si terrible et dont l’issue eût été si long-temps douteuse. Mais aussi n’y en eut-il aucune de plus décisive ; des milliers de Grecs et de Syriens tombèrent sous le glaive des Arabes ; un grand nombre des fuyards furent massacrés après la victoire dans les bois et les montagnes. Beaucoup d’autres qui manquèrent le gué, se noyèrent dans les eaux de l’Yermuk ; et quelle que soit l’exagération des musulmans[264], les auteurs chrétiens avouent que le ciel les punit de leurs péchés d’une manière bien sanglante[265]. Manuel, qui commandait les Romains, fut tué à Damas, où il se réfugia dans le monastère du mont Sinaï. Jabalah, exilé à la cour de Byzance, y regretta les mœurs de l’Arabie et le malheur qu’il avait eu de donner la préférence à la cause des chrétiens[266]. Il avait autrefois penché vers l’islamisme, mais durant un pèlerinage à la Mecque, s’étant laissé emporter à frapper un de ses compatriotes, il avait pris la fuite afin d’échapper à l’impartiale et sévère justice du calife. Les Sarrasins victorieux passèrent un mois à Damas dans le repos et les plaisirs ; le partage du butin fut commis à la prudence d’Abu-Obeidah. Chaque soldat obtint une part pour lui et une pour son cheval, et une double portion fut réservée aux nobles coursiers de race arabe.

Conquête de Jérusalem. A. D. 637.

Après la bataille d’Yermuk, on ne vit plus paraître l’armée romaine, et les Sarrasins furent les maîtres de choisir celle des villes fortifiées de la Syrie qu’ils voudraient attaquer la première. Ils demandèrent au calife s’ils devaient marcher vers Césarée ou vers Jérusalem ; et d’après la réponse d’Ali, on mit aussitôt le siége devant cette dernière ville. Aux yeux d’un profane, Jérusalem était la première ou la seconde capitale de la Palestine ; mais considérée comme le temple de la Terre Sainte, consacrée par les révélations de Moïse, de Jésus et de Mahomet lui-même, elle était, après la Mecque et Médine, l’objet de la vénération et des pèlerinages des dévots musulmans. Le fils d’Abu-Sophian fut envoyé à la tête de cinq mille Arabes pour essayer d’abord de s’emparer de la place par surprise ou par un traité ; mais le onzième jour, elle fut investie par toute l’armée d’Abu-Obeidah ; il fit au commandant et au peuple d’Ælia[267] la sommation accoutumée. « Santé et bonheur, leur dit-il, à ceux qui suivent la droite voie ! Nous vous l’ordonnons ; déclarez qu’il n’y a qu’un Dieu, et que Mahomet est son apôtre. Si vous ne le faites pas, consentez à payer un tribut et à être nos sujets, sinon je mènerai contre vous des hommes qui mettent plus de prix à la mort que vous n’en mettez à boire du vin et à manger de la viande de porc ; et je ne vous quitterai, s’il plaît à Dieu, qu’après avoir exterminé ceux qui combattront pour vous, et réduit vos enfans en servitude. » Des vallées profondes et des hauteurs escarpées défendaient la ville de toutes parts : depuis l’invasion de la Syrie, on en avait soigneusement réparé les murs et les tours ; les plus braves des guerriers échappés au carnage d’Yermuk s’étaient arrêtés dans cette place, qui se trouvait peu éloignée, et la défense du saint sépulcre devait allumer dans l’âme de tous ceux qui remplissaient la ville quelques étincelles de cet enthousiasme qui embrasait l’âme des Sarrasins. Le siége de Jérusalem dura quatre mois ; chaque jour fut marqué par quelque sortie ou quelque assaut ; les machines des assiégés jouèrent constamment du haut de leurs remparts, et l’inclémence de l’hiver fit encore plus de mal aux Arabes. Les chrétiens cédèrent enfin à la persévérance des musulmans. Le patriarche Sophronius se montra sur les murs, et se servant de l’organe d’un interprète, il demanda une conférence. Après avoir essayé en vain de détourner le lieutenant du calife de son entreprise impie, il demanda au nom du peuple une capitulation avantageuse, dont il proposa les articles avec cette clause extraordinaire, que l’exécution en serait garantie par l’autorité et la présence d’Omar. La question fut discutée dans le conseil de Médine ; la sainteté du lieu et l’opinion d’Ali déterminèrent le calife à remplir sur ce point les vœux de ses soldats et de ses ennemis, et la simplicité qu’il fit paraître dans ce voyage est plus remarquable que ne le fut jamais toute la pompe de l’orgueil et de la tyrannie. Le vainqueur de la Perse et de la Syrie montait un chameau de poil roux, sur lequel on avait placé aussi un sac de blé, un second sac plein de dattes, un plat de bois, et une bouteille de cuir remplie d’eau. Dès qu’il s’arrêtait, tous ceux qui se trouvaient autour de lui étaient invités, sans aucune distinction, à partager son frugal repas, qu’il consacrait par des prières et une exhortation[268]. En même temps, dans tout le cours de cette expédition ou de ce pèlerinage, il usait de son pouvoir en administrant la justice : il mettait des bornes à la polygamie licencieuse des Arabes ; il réprimait les extorsions et les cruautés qu’on se permettait envers les tributaires ; et pour punir les Sarrasins de leur luxe, il les dépouillait de leurs riches robes de soie, et leur traînait le visage dans la boue. Du moment où il aperçut Jérusalem, il s’écria à haute voix : « Dieu est victorieux ! Seigneur, rends-nous cette conquête facile ; » et après avoir dressé sa tente d’étoffe grossière, il s’assit tranquillement sur la terre. Dès qu’il eut signé la capitulation, il entra dans la ville sans précaution et sans crainte, et s’entretint poliment avec le patriarche sur les antiquités religieuses de son église [269]. Sophronius se prosterna devant son nouveau maître, se disant en secret, selon les expressions de Daniel : « L’abomination de la désolation est dans le saint lieu[270]. » Ils se trouvèrent ensemble dans l’église de la Résurrection à l’heure de la prière ; mais le calife refusa d’y faire ses dévotions, et se contenta de prier sur les marches de l’église de Constantin. Il instruisit le patriarche du sage motif qui l’avait déterminé. « Si je m’étais rendu à vos instances, lui dit-il, sous prétexte d’imiter mon exemple, les musulmans auraient un jour enfreint les articles du traité. » Il ordonna de bâtir une mosquée[271] sur le terrain qu’avait autrefois occupé le temple de Salomon ; et durant les dix journées qu’il passa à Jérusalem, il régla pour le moment et pour l’avenir ce qui avait rapport à l’administration de la Syrie. Médine pouvait craindre que le calife ne fût retenu par la sainteté de Jérusalem ou la beauté de Damas ; il dissipa bientôt ses inquiétudes en retournant de lui-même auprès du tombeau de l’apôtre,[272]

Conquête d’Alep et d’Antioche. A. D. 638.

Le calife forma deux corps d’armée pour achever la conquête du reste de la Syrie ; un détachement choisi fut laissé dans le camp de la Palestine sous les ordres d’Amrou et d’Yezid, tandis qu’Abu-Obeidah et Caled, à la tête de la division la plus considérable, marchaient de nouveau vers le nord pour s’emparer d’Antioche et d’Alep ; cette dernière ville, la Bérée des Grecs, n’avait pas encore la célébrité d’une capitale ; la soumission volontaire des habitans et leur pauvreté leur valurent l’avantage de racheter à des conditions modérées leur vie et la liberté de leur religion. Le château d’Alep[273], séparé de la place, se trouvait sur une haute colline élevée par la main des hommes ; les flancs de cette hauteur presque perpendiculaire étaient garnis de pierres de taille, et l’on pouvait entièrement remplir le fossé de l’eau des sources voisines. La garnison, après avoir perdu trois mille hommes, était encore en état de se défendre ; et le chef héréditaire, le brave Youkinna, avait tué son frère, un saint moine, pour avoir osé prononcer le nom de paix. Un grand nombre de Sarrasins furent tués ou blessés durant ce siége, qui dura quatre ou cinq mois, et qui fut le plus pénible de tous les siéges de la guerre de Syrie : ils se retirèrent à un mille de la place, mais sans pouvoir tromper la vigilance de Youkinna ; ils ne réussirent pas davantage à épouvanter les chrétiens par l’exécution de trois cents captifs qu’ils décapitèrent sous les murs du château. Le calife connut d’abord par le silence et ensuite par les lettres d’Abu-Obeidah, que la patience de ses troupes était épuisée et qu’elles avaient perdu tout espoir de réduire cette forteresse, « Je partage par mes sentimens, lui répondit Omar, toutes les vicissitudes de votre fortune ; mais je ne puis en aucune manière vous permettre de lever le siége du château. Votre retraite diminuerait la réputation de nos armes, et exciterait les infidèles à fondre sur vous de tous côtés : demeurez devant Alep jusqu’à ce que Dieu décide l’événement, et que votre cavalerie fourrage les environs. » Des volontaires de toutes les tribus de l’Arabie, qui arrivèrent au camp montés sur des chevaux ou des chameaux, donnèrent un nouveau poids aux exhortations du calife. Parmi eux se trouvait Damès, guerrier d’une extraction servile, mais d’une taille gigantesque et d’un courage intrépide. Le quarante-septième jour de son service, il demanda trente hommes avec lesquels il se proposait de surprendre le château. Caled, qui le connaissait, appuya ce projet, et Abu-Obeidah avertit ses frères de ne pas mépriser la naissance de Damès ; il déclara que s’il pouvait abandonner les affaires publiques, il servirait de bon cœur sous les ordres de l’esclave. Afin de couvrir l’entreprise, les Sarrasins feignant de se retirer portèrent leur camp à environ une lieue d’Alep. Les trente aventuriers étaient en embuscade au pied de la colline, et Damès se procura enfin les éclaircissemens qu’il désirait ; mais ce ne fut pas sans s’emporter contre l’ignorance de ses captifs grecs. « Que Dieu maudisse ces chiens ! s’écriait l’ignorant Arabe : quel étrange et barbare langage viennent-ils nous parler ! » À l’heure la plus obscure de la nuit, il escalada la hauteur qu’il avait reconnue avec soin par un côté qui se trouvait plus accessible que les autres, soit que dans cette partie les pierres fussent plus dégradées, la pente plus inclinée ou la garde moins vigilante. Sept des plus robustes de ses camarades montèrent sur les épaules les uns des autres, et sur son dos large et nerveux l’esclave gigantesque soutenait le poids de toute la colonne. Les plus élevés pouvaient s’attacher à la partie inférieure des bâtimens. Ils parvinrent à y grimper, poignardèrent sans bruit les sentinelles qu’ils jetèrent au bas de la forteresse ; et les trente guerriers répétant cette pieuse éjaculation : « Apôtre de Dieu, aide-nous et sauve-nous, » furent successivement amenés sur le mur, à l’aide des longs plis de leurs turbans. Damès alla reconnaître avec précaution le palais du gouverneur, qui célébrait par de bruyantes réjouissances la retraite de l’ennemi. De retour auprès de ses camarades, il attaqua par l’intérieur l’entrée du château. Sa petite troupe renversa la garde, débarrassa la porte, laissa tomber le pont-levis, et défendit cet étroit passage jusqu’à l’arrivée de Caled, qui, à la pointe du jour, vint la tirer de péril et assurer sa conquête. L’actif Youkinna, qui s’était montré un ennemi si redoutable, devint un prosélyte utile et zélé ; et le général des Sarrasins, fit connaître ses égards pour le mérite, en quelque rang qu’il se trouvât, en demeurant avec son armée dans Alep jusqu’à ce que Damès fût guéri de ses honorables blessures. Le château de Aazaz et le pont de fer de l’Oronte couvraient encore la capitale de la Syrie. Mais après la perte de ces postes importans, et la défaite de la dernière des armées romaines, Antioche[274], amollie par le luxe, trembla et se soumit. Une rançon de trois cent mille pièces d’or la sauva de sa destruction ; mais cette ville, séjour des successeurs d’Alexandre, siége de l’administration romaine en Orient, que César avait décorée des titres de cité libre, sainte et vierge, ne fut plus, sous le joug des califes, qu’une ville de province du second rang[275].

Fuite d’Héraclius. A. D. 638.

Dans la vie d’Héraclius, la honte et la faiblesse des premières et des dernières années de son administration obscurcissent l’éclat du triomphe de la guerre des Persans. Lorsque les successeurs de Mahomet s’armèrent contre lui pour la gloire de leur religion, il se sentit étonné de la perspective des fatigues et des dangers sans nombre qui allaient l’environner : naturellement indolent, il ne trouvait plus dans une vieillesse infirme de quoi l’exciter à un second effort. Un sentiment de honte et les sollicitations des Syriens l’empêchèrent de s’éloigner dès le premier moment du théâtre de la guerre ; mais le héros n’existait plus, et on peut attribuer en quelque sorte à l’absence ou à la mauvaise conduite du souverain la perte de Damas et de Jérusalem, et les sanglantes journées d’Aiznadin et de Yermuk. Au lieu de défendre le tombeau de Jésus-Christ, il occupa l’Église et l’état d’une controverse métaphysique sur l’unité de la volonté ; et tandis qu’il couronnait le fils qu’il avait eu de sa seconde femme, il se laissait tranquillement dépouiller de la portion la plus précieuse de l’héritage qu’il destinait à ses enfans. Prosterné dans la cathédrale d’Antioche, en présence des évêques et aux pieds du crucifix, il pleura ses péchés et ceux de son peuple ; il apprit au monde qu’il était inutile et peut-être impie de s’opposer au jugement de Dieu. Les Sarrasins étaient réellement invincibles puisqu’on les regardait comme tels ; et la désertion de Youkinna, son faux repentir, ses perfidies multipliées, pouvaient justifier les soupçons de l’empereur, qui se croyait entouré de traîtres et d’apostats cherchant à livrer sa personne et son empire aux ennemis de Jésus-Christ. Troublé par l’adversité et la superstition, il se laissa effrayer par des songes et des présages où il crut voir une annonce de la chute de sa couronne ; et après avoir dit à la Syrie un éternel adieu, il s’embarqua avec une suite peu nombreuse, déliant ses sujets de leur serment de fidélité[276]. Constantin, son fils aîné, se trouvait à la tête de quarante mille hommes dans Césarée, siége de l’administration civile des trois provinces de la Palestine. Mais ses intérêts particuliers l’appelaient à la cour de Byzance ; et après l’évasion de son père, il sentit qu’il ne pouvait résister aux forces réunies du calife. Son avant-garde fut attaquée avec intrépidité par trois cents Arabes et mille esclaves noirs qui, au milieu de l’hiver, avaient escaladé les neiges du Liban, et qui furent bientôt suivis des escadrons de Caled. Les Sarrasins postés à Antioche et à Jérusalem arrivèrent du nord et du midi, le long de la côte de la mer et se réunirent sous les murs des villes de la Phénicie. [ Fin de la guerre de Syrie. ]Tripoli et Tyr furent livrées par des traîtres, et une flotte de cinquante navires de transport qui entrèrent sans défiance dans les ports alors au pouvoir de l’ennemi, procurèrent aux musulmans un utile renfort d’armes et de munitions : leurs travaux furent bientôt terminés par la reddition inattendue de Césarée. Le fils d’Héraclius s’était embarqué pendant la nuit[277] ; et les citoyens se voyant abandonnés, achetèrent leur pardon du prix de deux cent mille pièces d’or. Les autres villes de la province, Ramlah, Ptolëmais ou Acre, Sichem ou Néapolis, Gaza, Ascalon, Béryte, Sidon, Gabala, Laodicée, Apamée et Hiérapolis, n’osèrent s’opposer plus long-temps aux volontés du conquérant ; et la Syrie se soumit au sceptre des califes sept siècles après que Pompée en eut dépouillé le dernier des rois macédoniens[278].

Les vainqueurs de la Syrie. A. D. 633-639.

Les siéges et les actions de six campagnes avaient coûté la vie à des milliers de musulmans. Ils mouraient comme des martyrs, pleins de gloire et de joie, et ces paroles d’un jeune Arabe, qui embrassait pour la dernière fois sa mère et sa sœur, peuvent donner une idée de la simplicité de leur croyance. « Ce ne sont pas, leur dit-il, les délicatesses de la Syrie et les joies passagères de ce monde qui m’ont déterminé à dévouer ma vie pour la cause de la religion ; je veux obtenir la faveur de Dieu et celle de son apôtre ; j’ai ouï dire à un des compagnons du prophète que les esprits des martyrs seront logés dans les jabots des oiseaux verts qui mangeront les fruits du paradis et qui boiront l’eau de ses rivières. Adieu : nous nous verrons au milieu des bocages et auprès des fontaines que Dieu réserve à ses élus. » Ceux des fidèles qui tombaient au pouvoir de l’ennemi avaient à exercer une constance moins active, mais beaucoup plus difficile ; et on applaudit un cousin de Mahomet qui, au bout de trois jours d’abstinence, refusa le vin et le cochon que la malice des infidèles lui offrit pour unique nourriture. La faiblesse de quelques musulmans moins courageux était un sujet de désespoir pour ces implacables fanatiques, et le père d’Amer déplora d’un ton pathétique l’apostasie et la damnation de son fils, qui avait renoncé aux promesses de Dieu et à l’intercession du prophète, pour occuper un jour, au milieu des prêtres et des diacres, les demeures les plus profondes de l’enfer. Ceux des Arabes plus heureux qui survécurent à la guerre, en persévérant dans la foi, furent préservés par leurs chefs du danger d’abuser de leur prospérité. Abu-Obeidah ne donna à ses troupes que trois jours de repos, et les éloignant de la contagion des mœurs d’Antioche, il assura le calife que les rigueurs de la pauvreté et du travail pouvaient seules maintenir leur religion et leur vertu. Mais la vertu d’Omar, si sévère pour lui-même, était indulgente et douce à l’égard de ses frères. Après avoir payé à son lieutenant un juste tribut d’éloges et de remercîmens, il donna une larme à la compassion, et s’asseyant à terre, écrivit à Obeidah une lettre où il le reprenait avec douceur de sa sévérité. « Dieu, lui dit le successeur du prophète, n’a pas interdit l’usage des bonnes choses de ce monde aux fidèles et à ceux qui ont fait de bonnes œuvres : ainsi donc vous auriez dû procurer plus de repos à vos troupes, et leur permettre de jouir des choses agréables qu’offre le pays où vous vous trouvez. Ceux des Sarrasins qui n’ont point de famille en Arabie peuvent se marier en Syrie, et chacun d’eux est le maître d’acheter les esclaves femelles dont il aura besoin. » Les vainqueurs se disposaient à user et à abuser de ces agréables permissions ; mais l’année de leur triomphe fut marquée par une mortalité sur les hommes et les troupeaux, qui fit périr en Syrie vingt-cinq mille Sarrasins. Les chrétiens durent regretter Obeidah ; mais ses frères se souvinrent qu’il était un des dix élus que le prophète avait nommés héritiers de son paradis[279]. Caled vécut encore trois ans, et on montre aux environs d’Emèse la tombe de l’épée de Dieu. Sa valeur, à laquelle les califes ont dû l’établissement de leur empire en Syrie et en Arabie, était fortifiée par l’opinion où il était que la Providence prenait de lui un soin particulier ; et tant qu’il porta une cape qu’avait bénie Mahomet, il se crut invulnérable au milieu des traits des infidèles.

Progrès des vainqueurs de la Syrie. A. D. 639-655.

Les musulmans qui moururent en Syrie après la conquête furent remplacés par leurs enfans ou par leurs compatriotes ; ce pays devint la résidence et le soutien de la maison d’Ommiyah ; et le revenu, les troupes et les navires d’un si puissant royaume furent consacrés à étendre de toutes parts l’empire des califes. Les Sarrasins méprisaient le superflu de gloire ; et leurs historiens daignent rarement indiquer les conquêtes inférieures qui se perdent dans l’éclat et la rapidité de leur course victorieuse. Au nord de la Syrie, ils passèrent le mont Taurus, ils subjuguèrent la province de Cilicie, et Tarse sa capitale, ancien monument des rois d’Assyrie. Arrivés au-delà d’une seconde chaîne des mêmes montagnes, ils répandirent le feu de la guerre plutôt que le flambeau de la religion jusqu’aux côtes de l’Euxin et aux environs de Constantinople. Du côté de l’orient, ils s’avancèrent jusqu’aux sources de l’Euphrate et du Tigre[280]. Les limites si long-temps contestées de Rome et de la Perse furent pour jamais effacées ; Édesse, Amida, Dara et Nisibis virent raser leurs murs, qui avaient résisté aux armes et aux machines de Sapor et de Nushirwan, et la lettre de Jésus-Christ non plus que l’empreinte de sa figure ne servirent de rien à la sainte ville d’Abgare auprès d’un conquérant infidèle. La mer borne la Syrie à l’occident, et la ruine d’Aredus, petite île ou péninsule située sur la côte, n’eut lieu que dix ans après. Mais les collines du Liban étaient couvertes de bois propre à la construction ; le commerce de la Phénicie offrait une multitude d’hommes de mer, et les Arabes équipèrent et armèrent une flotte de dix-sept cents barques, qui vit fuir devant elle les flottes de l’empire, depuis les rochers de la Pamphilie jusqu’à l’Hellespont. L’empereur, petit-fils d’Héraclius, avait été vaincu avant le combat par un songe et un jeu de mots[281] Les Sarrasins demeurèrent les maîtres de la Méditerranée et pillèrent successivement les îles de Chypre, de Rhodes et des Cyclades. Trois siècles avant l’ère chrétienne, le mémorable et infructueux siége de Rhodes[282] par Démétrius, avait fourni à cette république le sujet et la matière d’un trophée : elle avait élevé à l’entrée de son port une statue colossale d’Apollon ou du Soleil : ce noble monument de la liberté et des arts de la Grèce avait soixante-dix coudées de hauteur. Le colosse de Rhodes subsistait depuis cinquante-six ans, lorsqu’il fut renversé par un tremblement de terre ; son énorme tronc et ses vastes débris demeurèrent huit siècles épars sur la terre, et on les a décrits souvent comme une des merveilles de l’ancien monde. Les Sarrasins, après les avoir rassemblés, les vendirent à un marchand juif d’Édesse, qui, dit-on, y trouva assez d’airain pour charger neuf cents chameaux ; poids qui paraît bien considérable, lors même qu’on y comprendrait les cent figures colossales[283] et les trois mille statues qui décoraient la ville du Soleil aux jours de sa prospérité.

Égypte. Caractère et vie d’Amrou.

III. Il est nécessaire, pour l’explication de l’histoire de la conquête de l’Égypte, d’entrer dans quelques détails sur le caractère du vainqueur. Amrou, un des premiers d’entre les Sarrasins, à une époque où le courage et l’enthousiasme élevaient le dernier des musulmans au-dessus de lui-même, était d’une naissance à la fois vile et illustre. Il avait reçu le jour d’une célèbre prostituée, qui de cinq Koreishites qu’elle recevait chez elle, ne put dire lequel était le père de cet enfant ; mais d’après la ressemblance des traits, elle l’attribua à Aasi le plus âgé de ses amans[284]. La jeunesse d’Amrou se laissa entraîner par les passions et les préjugés de sa famille ; il exerça son talent pour la poésie dans des vers satiriques contre la personne et la doctrine de Mahomet ; la faction qui dominait alors employa son adresse contre les exilés pour cause de religion, qui s’étaient réfugiés à la cour du roi d’Éthiopie[285] ; mais il revint de son ambassade secrètement dévoué à l’islamisme ; la raison ou l’intérêt le détermina à renoncer au culte des idoles, il se sauva de la Mecque avec Caled son ami, et le prophète de Médine eut le plaisir d’embrasser au même instant les deux plus intrépides champions de sa cause. Amrou, qui montrait un extrême désir de se trouver à la tête des armées des fidèles, fut réprimandé par Omar, qui lui conseilla de ne pas chercher le pouvoir et la domination, car l’homme qui est sujet aujourd’hui, peut être prince demain. Au reste, les deux premiers successeurs de l’apôtre ne négligèrent pas son mérite ; ils durent à sa bravoure les conquêtes de la Palestine, et dans toutes les batailles et tous les siéges de la Syrie, il montra à la fois le sang-froid d’un général et la valeur d’un soldat rempli d’ardeur. Dans un de ses voyages de Médine, le calife lui témoigna le désir de voir l’épée qui avait privé de la vie tant de guerriers chrétiens : le fils d’Aasi lui présente un cimeterre fort court et qui n’avait rien de particulier, et s’apercevant de la surprise d’Omar : « Hélas ! lui dit le modeste Sarrasin, l’épée elle-même, sans le bras de son maître souverain, n’est ni plus tranchante ni plus lourde que l’épée de Pharezdak le poète[286]. » Après la conquête de l’Égypte, la jalousie du calife Othman l’engagea à rappeler Amrou ; mais dans les troubles qui survinrent, son ardeur à se montrer comme capitaine, comme homme d’état et comme orateur, le tira bientôt de la classe des particuliers. Ce fut à son puissant appui, soit dans les conseils ou à l’armée, que les Ommiades durent l’affermissement de leur grandeur. Moawiyah, reconnaissant, rendit le gouvernement et l’administration des finances de l’Égypte à un ami fidèle qui de lui-même s’était élevé au-dessus du rang d’un simple sujet, et Amrou termina sa carrière dans le palais et la ville qu’il avait fondés sur les bords du Nil. Les Arabes citent comme un modèle d’éloquence et de sagesse le discours qu’il adressa à ses enfans au lit de la mort : il y déplora les erreurs de sa jeunesse ; mais pour peu qu’il eût conservé un reste de vanité de poète[287], il put s’exagérer le venin et le danger de ses anciennes satires contre l’islamisme.

Invasion de l’Égypte. A. D. 638. Juin.

Amrou campait dans la Palestine, lorsque ayant surpris la permission du calife, ou peut-être même sans l’attendre, il se mit en route pour faire la conquête de l’Égypte[288]. Le magnanime Omar comptait sur Dieu et sur ses armes, qui avaient ébranlé les trônes de Chosroès et de César ; mais comparant la faible armée des musulmans et la grandeur de l’entreprise, il se repentit de son imprudence et écouta ses timides compagnons. L’orgueil et la puissance des anciens Pharaons étaient des idées très-familières aux lecteurs du Koran, et des prodiges renouvelés dix fois avaient à peine suffi pour effectuer, non la victoire, mais l’évasion de six cent mille des enfans d’Israël. L’Égypte avait un grand nombre de villes très-peuplées et fortement construites ; le Nil formait seul, de ses branches nombreuses, une barrière insurmontable, et les Romains devaient défendre avec opiniâtreté le grenier de la capitale de l’empire. Dans cet embarras, le calife s’en rapporta à la décision du sort, ou, selon son opinion, à celle de la Providence. L’intrépide Amrou était parti de Gaza, et marchait vers l’Égypte avec quatre mille Arabes seulement, lorsqu’il fut atteint par l’envoyé d’Omar. « Si vous êtes toujours en Syrie, disait la lettre équivoque du calife, retirez-vous sans délai ; mais si, à l’arrivée du courrier, vous êtes déjà sur la frontière d’Égypte, avancez avec confiance, et comptez sur le secours de Dieu et sur celui de vos frères. L’expérience, ou peut-être des avis secrets, avaient instruit Amrou à se défier de la stabilité des résolutions des cours, et il continua sa route jusqu’au moment où il se trouva sur le territoire d’Égypte. Il assembla ses officiers, brisa le sceau, lut la lettre, et après avoir demandé gravement le nom et la situation du lieu où il était, il protesta de sa soumission aux ordres du calife. Après un siége de trente jours, il s’empara de Farmah ou Péluse, et la prise de cette ville, qu’on nommait avec raison la clef de l’Égypte, lui ouvrit l’entrée du pays jusqu’aux ruines d’Héliopolis, dans le voisinage de la ville actuelle du Caire.

Les villes de Memphis, de Babylone et du Caire.

Sur la rive occidentale du Nil, à peu de distance à l’est des pyramides et au sud du Delta, Memphis, ville de cent cinquante stades de circonférence, étalait la magnificence des anciens rois de l’Égypte. Sous le règne des Ptolémées et des Césars, le siége du gouvernement avait été transféré au bord de la mer ; les arts et la richesse d’Alexandrie éclipsèrent bientôt l’ancienne capitale ; les palais et les temples de Memphis, devenus déserts, tombèrent en ruines ; mais au siècle d’Auguste, et même au temps de Constantin, on la mettait encore au nombre des villes les plus étendues et les plus peuplées[289]. Les deux bords du Nil, large en cet endroit de trois mille pieds, étaient unis par deux ponts, l’un de soixante bateaux et l’autre de trente, appuyés au milieu du courant sur la petite île de Rouda, couverte de jardins et d’habitations[290]. À l’extrémité orientale du pont se trouvaient la ville de Babylone et le camp d’une légion romaine qui défendait le passage du fleuve et la seconde capitale de l’Égypte. Amrou investit cette importante forteresse, qu’on pouvait regarder comme une partie de Memphis ou Misrah ; un renfort de quatre mille Sarrasins arriva bientôt dans son camp, et il faut sans doute faire honneur à l’industrie et au travail des Syriens, ses alliés, de la construction des machines dont on se servit pour battre les murs. Cependant le siége dura sept mois : ces téméraires assaillans se trouvèrent environnés par l’inondation du Nil, qui menaça de les engloutir[291]. Enfin la hardiesse de leur dernier assaut les fit triompher ; ils passèrent le fossé défendu par des pointes de fer ; ils placèrent leurs échelles ; ils pénétrèrent dans la forteresse en s’écriant ; Dieu est victorieux, et repoussèrent le reste des Grecs jusqu’à leurs bateaux et jusqu’à l’île de Rouda. Ce lieu offrant une communication facile avec le golfe et la péninsule d’Arabie, Amrou le préféra à Memphis, qui fut abandonnée. Les tentes des Arabes furent converties en habitations permanentes, et la première mosquée qu’on y éleva fut sanctifiée par la présence de quatre-vingts compagnons de Mahomet[292]. Le camp sur la rive orientale du Nil devint une nouvelle cité ; et dans l’état de ruine où se trouvent aujourd’hui les quartiers de Babylone et de Fostat, on les confond sous la dénomination de Vieux Misrah ou de Vieux Caire, dont ils formèrent un faubourg étendu ; mais le nom de Caire, qui signifie la ville de la Victoire, appartient proprement à la capitale actuelle, que les califes Fatimites fondèrent au dixième siècle[293]. Elle s’est éloignée peu à peu du Nil ; mais un observateur attentif peut suivre la continuité des bâtimens, depuis les monumens de Sésostris jusqu’à ceux de Saladin[294].

Soumission des cophtes ou des jacobites. A. D. 638.

Après un triomphe si glorieux, les Arabes toutefois se seraient vus contraints de regagner le désert, s’ils n’avaient trouvé un allié puissant au centre de l’Égypte. La superstition et la révolte des naturels du pays y avaient facilité les conquêtes d’Alexandre ; ils abhorraient ces Perses, leurs tyrans, disciples des mages, qui avaient brûlé les temples de l’Égypte et rassasié leur faim sacrilége avec la chair du dieu Apis[295]. Une cause pareille produisit, dix siècles après, une révolution semblable, et les chrétiens cophtes se montrèrent également ardens à soutenir un dogme incompréhensible. J’ai déjà expliqué l’origine et les progrès de la controverse des monophysites, ainsi que la persécution des empereurs, qui fit d’une secte une nation, et indisposa l’Égypte contre leur religion et leur gouvernement. Les Sarrasins furent accueillis comme les libérateurs de l’Église jacobite, et l’on entama, durant le siége de Memphis, les négociations d’un traité entre une armée victorieuse et un peuple d’esclaves. Un riche et noble Égyptien, appelé Mokawkas, avait dissimulé sa croyance pour obtenir l’administration de sa province. Au milieu des désordres qu’entraîna la guerre des Perses, il aspira à l’indépendance ; une ambassade de Mahomet le mit au rang des princes ; mais par de riches présens et des complimens équivoques, il éluda la proposition qui lui fut faite d’embrasser une nouvelle religion[296]. L’abus qu’il avait fait du pouvoir qui lui avait été confié, l’exposait au ressentiment d’Héraclius ; l’arrogance et la crainte l’empêchaient de se soumettre, et tout l’engageait à se jeter dans les bras de la nation, et à se procurer l’appui des Sarrasins. Dans ses premières conférences avec Amrou, il s’entendit proposer sans indignation l’alternative ordinaire, le Koran, le tribut ou le combat : « Les Grecs, dit-il, sont décidés à s’en remettre au sort des armes, mais je ne veux avoir de commerce avec les Grecs ni dans ce monde ni dans l’autre ; je renie à jamais le tyran qui donne des lois à Byzance, son concile de Chalcédoine, et les melchites, ses esclaves. Mes frères et moi nous sommes résolus de vivre et de mourir dans la profession de l’Évangile et de l’unité de Jésus-Christ. Nous ne pouvons embrasser la religion de votre prophète, mais nous désirons la paix, et nous consentons de bon cœur à rendre tribut et obéissance à ses successeurs temporels. » Le tribut fut fixé à deux pièces d’or pour chaque chrétien ; les vieillards, les moines, les femmes et les enfans des deux sexes jusqu’à l’âge de seize ans, furent exemptés de cette taxe personnelle : les cophtes établis au-dessus et au-dessous de Memphis prêtèrent serment de fidélité au calife, et promirent de donner durant trois jours l’hospitalité à tout musulman qui voyagerait dans leur canton. Cette chartre de sûreté anéantit la tyrannie ecclésiastique et civile des melchites[297] ; les anathèmes de saint Cyrille retentirent dans toutes les chaires, et on rendit les églises et leur patrimoine à la communion des jacobites, qui jouirent sans modération de cet instant de triomphe et de vengeance. Benjamin, leur patriarche, sortit de son désert d’après les sollicitations pressantes d’Amrou ; et à la suite d’un entretien avec lui, l’obligeant Amrou se plut à déclarer qu’il n’avait jamais rencontré aucun prêtre chrétien de mœurs plus pures, d’un esprit plus vénérable[298]. Le lieutenant d’Omar se rendit de Memphis à Alexandrie ; et durant cette marche il compta si fort sur l’affection et la reconnaissance des Égyptiens, qu’il ne prit aucune précaution pour sa sûreté : à son approche on réparait les chemins et les ponts, et sur toute la route on s’empressa de lui fournir des vivres et de l’instruire de ce qui se passait. La défection fut universelle, et les Grecs d’Égypte, qui égalaient à peine la dixième partie des naturels, furent hors d’état d’opposer la moindre résistance ; on les avait toujours détestés, et on ne les craignait plus : le magistrat n’osait plus paraître sur son tribunal ; l’évêque n’osait plus se montrer à l’autel, et les garnisons éloignées furent surprises ou affamées par les gens du pays. Si le Nil n’eût pas donné une communication facile et prompte avec la mer, il ne se serait sauvé aucun de ceux qui, par leur naissance, leur langage, leur emploi ou leur religion, avaient des liaisons avec les Grecs.

Leur retraite dans la Haute-Égypte avait réuni des troupes considérables dans l’île de Delta ; les canaux naturels et artificiels du Nil formaient une suite de postes avantageux et faciles à défendre ; et pour arriver à Alexandrie, les Sarrasins victorieux employèrent vingt-deux jours, durant lesquels ils livrèrent un grand nombre d’actions générales ou particulières. Les annales de leurs conquêtes n’offrent peut-être pas d’entreprise plus difficile et plus importante que le siége d’Alexandrie[299]. Cette ville, la première ville de commerce du monde entier, était abondamment fournie de toutes sortes de munitions et de moyens de défense. Ses nombreux habitans combattaient pour les droits les plus chers au cœur de l’homme, la religion et la propriété ; et la haine des naturels du pays semblait ne leur laisser aucun espoir d’obtenir la paix et la tolérance. La mer était toujours libre, et si la détresse de l’Égypte eût pu réveiller l’indolence d’Héraclius, il lui aurait été facile de verser dans la seconde capitale de l’empire de nouvelles armées de Romains et de Barbares. Alexandrie offrait dix milles de circonférence, et cette étendue aurait pu avoir l’inconvénient de diviser les forces des Grecs et de favoriser les stratagèmes d’un ennemi actif ; mais bâtie en un carré oblong dont la mer et le lac Marœotis couvraient les deux côtés, elle ne présentait à chacune des extrémités qu’un front qui n’avait pas plus de dix stades. Les Arabes proportionnèrent leurs efforts à la difficulté du siége et à la valeur de la place. Du haut de son trône de Médine, Omar tenait les yeux fixés sur le camp et sur la ville ; sa voix excitait au combat les tribus arabes ainsi que les vétérans de la Syrie ; et le zèle de cette sainte guerre était puissamment soutenu par la réputation et la fertilité de l’Égypte. Les Égyptiens, agités du désir de perdre ou de chasser leurs tyrans, secondaient par leurs travaux les efforts d’Amrou ; l’exemple de leurs alliés ranima peut-être dans leur sein quelques étincelles de l’esprit martial, et Mokawkas se flattait de l’ambitieuse espérance que son tombeau serait placé dans l’église de Saint-Jean d’Alexandrie. Le patriarche Eutychius observe que les Sarrasins combattirent avec un courage de lion ; ils repoussèrent les sorties fréquentes et presque journalières des assiégés, et ne tardèrent pas à attaquer eux-mêmes les murs et les tours de la ville. Dans toutes les attaques, le glaive et le drapeau d’Amrou brillaient à l’avant-garde. Un jour sa téméraire valeur l’emporta ; les guerriers qui le suivaient, après avoir pénétré dans la citadelle en avaient été chassés, et le général demeura au pouvoir des chrétiens avec un ami et un esclave. Amrou, conduit devant le préfet, se rappela son rang et oublia sa situation : un maintien audacieux et un langage fier allaient déceler le lieutenant du calife, et la hache d’un soldat était déjà levée sur lui, prête à abattre la tête de l’insolent captif. Sa vie fut sauvée par la présence d’esprit de son esclave, qui, frappant son maître au visage, lui ordonna d’un ton irrité de garder le silence devant ses supérieurs. Le crédule Grec fut trompé ; il prêta l’oreille à la proposition d’un traité, renvoya ses prisonniers dans l’espérance de voir arriver à leur place une députation plus imposante ; mais bientôt les acclamations du camp annoncèrent le retour du général et insultèrent à la simplicité des infidèles. Enfin, après un siége de quatorze mois[300] et une perte de vingt-trois mille hommes, les Sarrasins l’emportèrent. Il ne restait plus dans la place qu’un petit nombre de Grecs, abattus et découragés, qui s’embarquèrent pour Constantinople, et le drapeau de Mahomet flotta sur les murs de la capitale de l’Égypte. « J’ai pris la grande ville de l’Occident, écrivait Amrou au calife, et il n’est pas possible de faire l’énumération des richesses et des beautés qu’elle contient. Je me contenterai d’observer qu’elle renferme quatre mille palais, quatre mille bains, quatre cents théâtres ou lieux d’amusement, douze mille boutiques de comestibles, et quarante mille Juifs tributaires. La ville a été subjuguée par la force des armes, sans traité ni capitulation, et les musulmans sont impatiens de jouir des fruits de leur victoire[301]. » Le calife rejeta avec fermeté toute idée de pillage, et ordonna à son lieutenant de réserver la richesse et le revenu d’Alexandrie pour le service public et la propagation de la foi : on compta le nombre des habitans, on les assujettit à un tribut ; on asservit le fanatisme et le ressentiment des jacobites ; et les melchites qui se soumirent au joug des Arabes, obtinrent un exercice obscur, mais tranquille de leur culte. La nouvelle de ce honteux et funeste événement vint se joindre aux maux de l’empereur, dont la santé déclinait de jour en jour, et il mourut d’une hydropisie environ sept semaines après la perte d’Alexandrie[302]. Sous la minorité de son petit-fils, les clameurs d’un peuple privé des grains que jusque alors on lui avait distribués chaque jour, déterminèrent le conseil de Byzance à faire une tentative pour recouvrer la capitale de l’Égypte. Une escadre et une armée romaine occupèrent deux fois, dans l’espace de quatre ans, le port et les fortifications d’Alexandrie. Elles en furent chassées deux fois par la valeur d’Amrou, que ce qui le menaçait dans l’intérieur rappela de la province de Tripoli et de la Nubie, où il avait porté la guerre. Mais voyant combien cette entreprise était facile, Amrou, après la seconde attaque où il avait eu peine à repousser les Grecs, jura que s’il était une troisième fois obligé de jeter les infidèles dans la mer, il rendrait Alexandrie aussi accessible de toutes parts que la maison d’une prostituée. Il tint sa parole, car il démantela plusieurs parties des murs et des tours ; mais en punissant la ville, il épargna le peuple, et il éleva la mosquée de la Clémence à l’endroit où, dans sa victoire, il avait arrêté la fureur de ses troupes.

Bibliothéque d’Alexandrie.

Je tromperais l’attente du lecteur, si je ne parlais pas ici de l’événement qui détruisit la Bibliothéque d’Alexandrie, et qui nous a été rapporté par le savant Abulpharage. Amrou était doué d’un esprit plus avide d’instruction, et d’idées plus libérales que le reste de ses compatriotes, et dans ses heures de loisir, il se plaisait à converser avec Jean, disciple d’Ammonius, qu’une étude assidue de la grammaire et de la philosophie, avait fait surnommer Philoponus[303]. Enhardi par cette familiarité, Philoponus osa solliciter un don inestimable à ses yeux, méprisable à ceux des Barbares ; il demanda la Bibliothéque royale, qui était la seule des dépouilles d’Alexandrie où l’on n’eût pas apposé le sceau du vainqueur. Amrou était disposé à satisfaire le grammairien ; mais sa scrupuleuse intégrité ne voulait pas aliéner la moindre chose sans l’aveu du calife ; et la réponse bien connue d’Omar, peint bien toute l’ignorance du fanatisme : « Si les écrits des Grecs sont d’accord avec le Koran, ils sont inutiles et il ne faut pas les garder ; s’ils s’en écartent, ils sont dangereux et on doit les brûler. » Cet arrêt fut exécuté avec une aveugle soumission ; les volumes en papier ou en parchemin furent distribués aux quatre mille bains de la ville ; et tel était leur incroyable nombre, que six mois suffirent à peine pour les consumer tous. Depuis qu’on a publié une version latine des dynasties d’Abulpharage[304], ce conte a été répété dix mille fois, et il n’est pas un savant qui n’ait déploré avec une sainte indignation cet irréparable anéantissement du savoir, des arts et du génie de l’antiquité. Quant à moi, je suis bien tenté de nier le fait et les conséquences. Quant au fait, il est sans doute étonnant. « Écoutez et soyez surpris, » dit l’historien lui-même ; et l’assertion isolée d’un étranger qui écrivait six siècles après sur les confins de la Médie, est contrebalancée par le silence de deux annalistes d’une époque antérieure, tous les deux originaires d’Égypte, et dont le plus ancien, le patriarche Eutychius, a rapporté fort en détail la conquête d’Alexandrie[305]. Le sévère décret d’Omar répugne aux préceptes les plus établis et les plus orthodoxes des casuistes musulmans ; ils déclarent en termes formels qu’on ne doit jamais livrer aux flammes les livres religieux des juifs et des chrétiens qu’on acquiert par le droit de la guerre, et qu’on peut légitimement employer à l’usage des fidèles les compositions profanes des historiens ou des poètes, des médecins ou des philosophes[306]. Il faut peut-être supposer aux premiers successeurs de Mahomet un fanatisme plus destructeur ; mais dans ce cas, l’incendie aurait dû se terminer promptement par le défaut de matériaux. Je ne récapitulerai point tous les accidens qu’avait éprouvés la Bibliothéque d’Alexandrie, l’incendie qu’y occasionna involontairement César en se défendant[307], ou le pernicieux fanatisme des chrétiens, qui s’efforçaient de détruire les monumens de l’idolâtrie[308]. Mais si nous descendons ensuite du siècle des Antonins à celui de Théodose, une série de témoignages contemporains nous apprendra que le palais du roi et le temple de Sérapis ne contenaient plus les quatre ou les sept cent mille volumes qui avaient été rassemblés par le goût et la magnificence des Ptolémées[309]. La métropole et la résidence des patriarches avait peut-être une Bibliothéque ; mais si les volumineux ouvrages des controversistes ariens ou monophysites chauffèrent en effet les bains publics[310], le philosophe avouera en souriant qu’ils auront enfin servi de quelque chose au genre humain. Je regrette sincèrement des Bibliothéques plus précieuses qui se sont trouvées enveloppées dans la ruine de l’Empire romain. Mais lorsque je calcule sérieusement l’éloignement des temps, les dégâts produits par l’ignorance, et enfin les calamités de la guerre, je suis plus étonné des trésors qui nous restent que de ceux que nous avons perdus. Un grand nombre de faits curieux et intéressans sont tombés dans l’oubli ; les ouvrages des trois grands historiens de Rome ne nous sont parvenus que mutilés, et nous sommes privés d’une foule de morceaux agréables de la poésie lyrique, iambique et dramatique des Grecs ; mais il faut se réjouir de ce que les événemens et les ravages du temps ont épargné les livres classiques, auxquels le suffrage de l’antiquité[311] a décerné la première place du génie et de la gloire. Nos maîtres dans la connaissance de l’antiquité avaient lu et comparé les ouvrages de leurs prédécesseurs[312] ; et il n’y a pas lieu de croire qu’une vérité importante ou une découverte utile se soit perdue pour nous.

Administration de l’Égypte.

Amrou eut également égard, dans l’administration de l’Égypte[313], aux principes de l’équité et à ceux de la politique ; aux intérêts du peuple croyant, défendu par Dieu même, et à ceux du peuple de l’Afrique que protégeait le droit des gens. Dans le désordre de la conquête et d’un premier moment de liberté, la tranquillité de la province fut troublée surtout par la langue des Cophtes et le glaive des Arabes. Amrou déclara aux Cophtes qu’il punirait doublement la faction et la perfidie par le châtiment des délateurs, qu’il regarderait comme ses ennemis personnels, et par l’élévation des citoyens innocens qu’on aurait voulu perdre ou supplanter. Il rappela aux Arabes tous les motifs de religion et d’honneur qui devaient les engager à soutenir la dignité de leur caractère, à se rendre agréables à Dieu et au calife par leur simplicité et leur modération, à épargner, à défendre un peuple qui s’était reposé sur leur foi, et à demeurer satisfaits des récompenses éclatantes qu’ils avaient légitimement reçues comme le prix de leur victoire. Quant à la manière dont il gouverna les revenus du pays, on voit qu’il désapprouva la capitation, mode d’impôt très-simple, mais très-oppressif, et qu’il préféra avec raison d’autres tributs calculés d’après les produits nets des différentes branches de l’agriculture et du commerce. Le tiers de l’impôt fut destiné à l’entretien des digues et des canaux, si essentiels à la prospérité publique. Sous son administration, la fertilité de l’Égypte suppléa aux disettes de l’Arabie, et une suite de chameaux chargés de blé et d’autres provisions couvrait, presque sans intervalle, la longue route de Memphis à Médine[314]. Le génie d’Amrou rétablit bientôt la communication avec la mer, qui avait été entreprise ou exécutée par les Pharaons, les Ptolémées et les césars, et l’on ouvrit du Nil à la mer Rouge un canal d’au moins quatre-vingts milles de longueur. Cette navigation intérieure, qui aurait réuni la Méditerranée et l’océan de l’Inde, fut bientôt abandonnée comme inutile et dangereuse ; le siége du gouvernement avait passé de Médine à Damas, et on craignit que les flottes grecques ne pénétrassent jusqu’aux saintes cités de l’Arabie[315].

Richesse et population.

Omar ne connaissait que par la renommée et les légendes du Koran l’Égypte qu’on venait de lui soumettre ; il voulut que son lieutenant lui fit la description du royaume de Pharaon et des Amalécites, et la réponse d’Amrou offre une peinture piquante et assez exacte de ce singulier pays[316]. « Ô commandeur des croyans, lui dit-il, l’Égypte est un composé de terre noire et de plantes vertes placées entre une montagne pulvérisée et un sable rouge. Un cavalier part de Syène, arrive dans un mois au bord de la mer. Dans la vallée coule une rivière sur laquelle repose matin et soir la bénédiction du Très-Haut, et qui s’élève et s’abaisse avec les révolutions du soleil et de la lune. Lorsque la bonté annuelle de la Providence ouvre les sources et les fontaines qui alimentent le sol, les eaux du Nil débordent avec fracas dans toute la contrée ; cette inondation salutaire fait disparaître les champs, et les villages communiquent entre eux à l’aide d’une multitude de barques peintes. Les eaux, en se retirant, déposent une vase fertile prête à recevoir les diverses semences. Les nuées de cultivateurs qui noircissent la terre peuvent se comparer à une fourmillière industrieuse ; leur indolence naturelle est aiguillonnée par le fouet du maître et l’espoir des fleurs et des fruits que doit multiplier leur travail. Cet espoir est rarement trompé ; mais la richesse que procurent le froment, l’orge, le riz, les légumes, les arbres fruitiers et les troupeaux, se partage d’une manière inégale entre ceux qui travaillent et ceux qui possèdent. Selon la vicissitude des saisons, la surface du pays est ornée de vagues d’argent, de verdoyantes émeraudes et du jaune foncé des moissons dorées[317]. » Cependant cet ordre bienfaisant est quelquefois interrompu ; et le retard de l’inondation ainsi que le débordement subit du fleuve, qui survinrent la première année de la conquête, ont pu donner lieu à la fable édifiante qu’on a débitée sur ce point. On prétendit que la piété d’Omar ayant défendu le sacrifice d’une vierge qu’on immolait au Nil chaque année[318], le fleuve indigné demeura tranquille dans son lit, mais que, lorsqu’on y eut jeté l’ordre du calife, les ondes obéissantes s’élevèrent dans une nuit à la hauteur de seize coudées. L’admiration des Arabes pour le pays qu’ils venaient de conquérir, excitait le dérèglement de leur esprit romanesque. De graves auteurs assurent qu’on trouvait alors en Égypte vingt mille villes, ou villages[319] ; que, sans parler des Grecs et des Arabes, le résultat d’un dénombrement fut qu’il y avait six millions de Cophtes tributaires[320], et vingt millions de Cophtes de tout âge et de tout sexe ; que le trésor du calife recevait annuellement de ce pays trois cents millions d’or ou d’argent[321]. Notre raison se révolte contre l’extravagance de ces assertions. Elle deviendra plus sensible si on se donne la peine de prendre le compas et de mesurer l’étendue des terres labourables : une vallée qui se prolonge depuis le tropique jusqu’à Memphis, et qui a rarement plus de douze milles de largeur, et le triangle du Delta, plaine de deux mille cent lieues carrées, n’offrent que la douzième partie de l’étendue de la France[322]. Des recherches plus exactes donneront une évaluation plus raisonnable. Les trois cents millions créés par une erreur de copiste, sont réduits à la somme, d’ailleurs assez considérable, de quatre millions trois cent mille pièces d’or, dont la paye des soldats absorbait neuf cent mille[323]. Deux états authentiques, l’un du douzième siècle et l’autre du siècle présent, réduisent à deux mille sept cents le nombre des villes et villages ; et ce nombre peut paraître assez imposant[324]. Un consul français, après un long séjour au Caire, a évalué la population actuelle de l’Égypte à environ quatre millions de musulmans, de chrétiens et de Juifs, calcul très-fort, mais non pas incroyable[325].

Afrique. Première invasion par Abdallah. A. D. 647.

IV. Ce furent les armées du calife Othman qui entreprirent la conquête de la partie de l’Afrique qui se prolonge du Nil à l’Océan Atlantique[326]. Les compagnons de Mahomet et les chefs des tribus approuvèrent ce pieux dessein ; et vingt mille Arabes partirent de Médine, chargés des présens et des bénédictions du commandeur des fidèles. Ils se réunirent à vingt milles de leurs compatriotes qui campaient aux environs de Memphis ; on chargea de cette guerre Abdallah[327], fils de Said, et frère de lait du calife, et qui avait supplanté depuis peu le vainqueur et le lieutenant de l’Égypte. Son mérite et la faveur du prince ne pouvaient faire oublier son apostasie. Abdallah avait adopté de bonne heure la religion de Mahomet, et comme il écrivait très-bien, on lui avait confié le soin important de transcrire les feuilles du Koran ; il manqua de fidélité dans l’exercice de cette grande commission ; il corrompit le texte, tourna en dérision des erreurs qui étaient de lui, et se réfugia a la Mecque pour échapper au châtiment et faire voir l’ignorance de l’apôtre. Après la conquête de la Mecque, il vint se prosterner aux pieds du prophète ; ses larmes et les sollicitations d’Othman arrachèrent à Mahomet un pardon qu’il accorda à regret, en déclarant qu’il n’avait hésité si long-temps, que parce qu’il espérait qu’un disciple zélé vengerait dans le sang du perfide l’outrage fait à la religion. Il servit ensuite avec succès et avec une apparence de fidélité une religion qu’il n’avait plus intérêt d’abandonner : son extraction et ses talens le placèrent à un rang honorable parmi les Koreishites ; et chez un peuple qui était presque toujours à cheval, on le cita pour le plus habile et le plus courageux des cavaliers. Il partit de l’Égypte à la tête de quarante mille musulmans, et pénétra dans les régions inconnues de l’Occident. Les sables de Barca purent arrêter une légion romaine, mais les Arabes, suivis de leurs fidèles chameaux, virent sans frayeur un sol et un climat qui ressemblaient aux déserts de leur pays. Après une pénible marche, ils campèrent devant les murs de Tripoli[328], ville maritime, où avaient reflué peu à peu les habitans et la richesse de la province dont elle avait seule conservé le nom, et qui est aujourd’hui la capitale de la troisième des puissances barbaresques. Un renfort de Grecs fut surpris et taillé en pièces sur la côte de la mer ; mais les fortifications de Tripoli résistèrent aux premiers assauts, [ Le préfet Grégoire et sa fille. ]et l’approche du préfet Grégoire[329] engagea les Sarrasins à abandonner les travaux du siége, pour livrer une bataille décisive, S’il est vrai que Grégoire fût, comme on le dit, à la tête d’une armée de cent vingt mille hommes, les troupes régulières de l’empire devaient se trouver perdues dans cette armée formée d’un ramas de Maures et d’Africains nus et indisciplinés, qui en faisaient la force ou plutôt la masse. Il rejeta avec indignation la proposition d’adopter la religion du Koran ou de payer un tribut ; et durant plusieurs jours les deux armées combattirent avec acharnement depuis la pointe du jour jusqu’à midi, époque où la fatigue et l’excès de la chaleur les forçaient à chercher du repos dans leurs camps respectifs. On dit que la fille de Grégoire, jeune personne d’une incomparable beauté et d’un grand courage, combattait à côté de son père : dès sa première jeunesse elle avait été instruite à diriger un cheval, à lancer des traits et à manier le cimeterre ; elle se faisait remarquer dans les premiers rangs par la richesse de ses armes et de ses vêtemens. On promit sa main et cent mille pièces d’or à celui qui apporterait la tête du général arabe, et l’espoir d’une si belle récompense excita les jeunes guerriers de l’Afrique. Abdallah, vivement sollicité par ses compagnons, s’éloigna du combat ; mais sa retraite et la répétition de toutes ces attaques, dont le succès demeurait indécis ou leur devenait contraire, jetèrent le découragement parmi les Sarrasins.

Victoire des Arabes.

Un Arabe, nommé Zobeir[330], d’une famille nobles, qui devint par la suite l’adversaire d’Ali et le père d’un calife, avait signalé sa valeur en Égypte ; c’était lui qui le premier avait appliqué une échelle aux murs de Babylone. Dans la guerre d’Afrique on l’avait détaché de l’armée d’Abdallah. Aux premières nouvelles du combat, on le vit, à la tête de douze guerriers, s’ouvrir un chemin au milieu du camp des Grecs, et sans prendre de repos et de nourriture, accourir pour partager les périls des musulmans. Il jeta les yeux sur le champ de bataille ; « Où est notre général ? dit-il. — Dans sa tente. — Le général des musulmans doit-il être dans sa tente au moment du combat ? » reprit Zobeir. Abdallah lui représenta en rougissant combien était précieuse la vie d’un général, et lui apprit à quels dangers l’exposait le prix promis par le préfet romain. « Retournez contre les infidèles eux-mêmes ce moyen peu généreux, lui répondit Zobeir ; faites proclamer dans les rangs que quiconque apportera la tête de Grégoire, obtiendra la fille de ce préfet, et cent mille pièces d’or. » Le lieutenant du calife confia au courage et à la prudence de Zobeir la conduite d’un stratagème que lui-même avait proposé, expédient qui fixa enfin du côté des Sarrasins la victoire si long-temps indécise. Les musulmans, suppléant par l’activité et l’artifice au défaut du nombre, une partie de l’armée se tint cachée dans les tentes, tandis que l’autre occupa l’ennemi d’une escarmouche irrégulière, jusqu’au moment où le soleil arriva au point le plus élevé du ciel. Les soldats des deux partis s’étaient retirés accablés de fatigue, les chevaux étaient débridés, les armures dépouillées, et les deux armées semblaient ne songer qu’à jouir de la fraîcheur de la soirée, et attendre le lendemain pour recommencer le combat. Tout à coup Zobeir fait sonner la charge ; le camp des Arabes verse un torrent d’intrépides guerriers, et la longue ligne des Grecs et des Africains est surprise, attaquée et renversée par de nouveaux escadrons de fidèles, qui aux yeux du fanatisme se montrèrent sans doute comme une armée d’anges descendus des cieux. Le préfet périt par la main de Zobeir ; sa fille, qui cherchait la vengeance et la mort, tomba au pouvoir de l’ennemi ; les Grecs, en s’enfuyant, enveloppèrent dans leur désastre la ville de Sufetula, où ils cherchèrent un refuge contre les sabres et les lances des Arabes. Sufetula était située à cent cinquante milles au sud de Carthage, sur un coteau d’une pente douce arrosé par un ruisseau, et ombragé d’un bosquet de genévriers ; les ruines d’un arc de triomphe, d’un portique et de trois temples d’ordre corinthien, offrent encore aux voyageurs les restes de la magnificence des Romains[331]. Cette opulente ville une fois au pouvoir des musulmans, les habitans de la province et les Barbares implorèrent de tous côtés la clémence du vainqueur : des offres de tribut, des professions de foi, vinrent flatter la piété ou l’orgueil des Arabes ; mais les pertes, les fatigues et les progrès d’une maladie épidémique les empêchèrent de former dans ce pays un établissement solide, et après une campagne de quinze mois, ils se retirèrent vers les confins de l’Égypte avec les captifs et le butin dont ils s’étaient emparés. Le calife accorda son cinquième à un de ses favoris comme le payement d’un prétendu prêt de cinq cent mille pièces d’or[332] ; mais s’il est vrai que le partage réel du butin ait été pour chaque fantassin de mille pièces d’or et de trois mille pour chaque cavalier, l’état, dans cette affaire, fut doublement lésé par des arrangemens frauduleux. On s’attendait à voir l’auteur de la mort de Grégoire se présenter pour réclamer le prix le plus précieux de la victoire : aucun ne paraissant, on crut qu’il avait été tué dans le combat ; mais les larmes et les douloureuses exclamations de la fille du préfet, au moment où elle aperçut Zobeir, révélèrent le courage et la modestie de ce brave soldat. On offrit la malheureuse captive au meurtrier de son père, qui daigna à peine la recevoir au nombre de ses esclaves, déclarant froidement qu’il avait consacré son glaive au service de la religion, et qu’il travaillait pour obtenir un prix bien supérieur aux charmes d’une mortelle, et à la richesse d’une vie passagère. On lui accorda d’ailleurs une récompense analogue à son caractère ; on le chargea de l’honorable commission de porter au calife Othman la nouvelle du succès des musulmans. Les compagnons de Mahomet, les chefs et le peuple, s’assemblèrent dans la mosquée de Médine, pour entendre le récit de Zobeir ; et l’orateur n’ayant rien oublié, si se n’est le mérite de ses avis et celui de ses actions, les Arabes joignirent le nom d’Abdallah aux noms héroïques de Caled et d’Amrou.[333]

Progrès des Sarrasins en Afrique. A. D. 665-689.

L’invasion commencée par les Sarrasins vers l’occident fut suspendue l’espace d’environ vingt années, jusqu’à l’époque où l’établissement de la maison d’Ommiyah termina leurs discordes civiles ; alors le calife Moawiyah fut invité par les cris des Africains eux-mêmes à repasser en Afrique. Les successeurs d’Héraclius avaient reçu la nouvelle du tribut que la force venait d’imposer aux sujets de la province romaine en Afrique ; mais au lieu de prendre pitié de ce peuple et d’alléger sa misère, ils le chargèrent, à titre de compensation et d’amende, d’un second tribut de la même somme. Les Africains alléguèrent vainement leur pauvreté et leur ruine totale ; le ministère de Constantinople fut inexorable ; dans leur désespoir, ils préférèrent la domination d’un seul maître ; et les extorsions du patriarche de Carthage, revêtu du pouvoir civil et du pouvoir militaire, déterminèrent les sectaires et même les catholiques à abjurer la religion ainsi que l’autorité de leurs tyrans. Le premier lieutenant de Moawiyah se couvrit de gloire ; il subjugua une ville importante ; il battit une armée de trente mille Grecs ; il fit quatre-vingt mille captifs, et enrichit de leurs dépouilles les aventuriers de la Syrie et de l’Égypte[334]. Mais le surnom de Vainqueur de l’Afrique appartient plus justement à Akbah son successeur. Celui-ci partit de Damas à la tête de dix mille des plus braves d’entre les Arabes, qui se trouvèrent ensuite soutenus par le secours douteux de plusieurs milliers de Barbares attachés à eux par une conversion non moins douteuse. Il serait difficile et il paraît peu nécessaire d’indiquer d’une manière précise la trace des armes d’Akbah. Les Orientaux ont rempli l’intérieur de l’Afrique d’armées et de citadelles imaginaires. La province guerrière de Zab ou de Numidie pouvait armer quarante mille hommes ; mais on y a supposé trois cent soixante villes, nombre incompatible avec l’état misérable où, soit par l’ignorance, soit par la négligence des habitans, se trouvait alors l’agriculture[335] ; et les ruines d’Erbe ou Lambesa, ancienne métropole de l’intérieur de ce pays, n’annoncent pas une circonférence de trois lieues, comme on la lui avait attribuée. En se rapprochant de la côte de la mer, on trouve les villes très-connues de Bugia[336] et de Tangier[337], et il paraît qu’elles furent la borne des victoires des Sarrasins. La commodité du port de Bugia y attire un reste de commerce ; on dit que dans des temps plus heureux cette ville renfermait quatre-vingt mille maisons ; le fer qu’on tire en grande quantité des montagnes voisines, aurait pu fournir à un peuple plus valeureux des instrumens nécessaires à sa défense. Les Grecs et les Arabes se sont plûs à embellir de leurs fables la situation lointaine et l’antique origine de Tingi ou Tangier ; mais lorsque les derniers nous parlent de ses murs d’airain, de l’or et de l’argent qui couvraient les faîtes de ses édifices, il ne faut voir dans ce langage figuré que des emblèmes de la force et de la richesse. Les Romains n’avaient reconnu et décrit que d’une manière imparfaite la province de la Mauritanie Tingitane[338], ainsi nommée du nom de sa capitale ; ils y avaient établi cinq colonies ; mais elles n’occupaient qu’une petite partie du pays, et excepté les agens du luxe qui parcouraient les forêts pour y chercher l’ivoire et le bois de citronnier[339], et les côtes de l’océan pour y trouver le coquillage qui donne la pourpre, on s’avançait peu dans les parties méridionales. L’intrépide Akbah pénétra dans l’intérieur des terres ; il traversa le désert où ses successeurs ont élevé les brillantes capitales de Fez et de Maroc[340] ; et il arriva enfin au rivage de la mer Atlantique et à la frontière du grand désert. La rivière de Sus descend de la partie occidentale du mont Atlas, ainsi que le Nil ; elle fertilise le sol des environs, et se jette dans la mer à peu de distance des îles Canaries ou îles Fortunées. Ses bords étaient habités par les plus grossiers d’entre les Maures, sauvages sans lois, ni discipline, ni religion ; ils furent épouvantés de l’invincible force des Arabes ; et comme ils ne possédaient ni or ni argent, la partie la plus précieuse du butin que firent sur eux les musulmans consista en un certain nombre de belles esclaves, dont quelques-unes se vendirent jusqu’à mille pièces d’or. La vue de l’océan, bien qu’elle ne refroidît pas le zèle d’Akbah, le força cependant d’arrêter sa marche. Il poussa son cheval au milieu des flots de la mer, et levant ses yeux vers le ciel, il s’écria d’un ton fanatique : « Grand Dieu ! si je n’étais point arrêté par cette mer, j’irais jusqu’aux royaumes inconnus de l’occident, prêchant sur ma route l’unité de ton saint nom, et passant au fil de l’épée les nations rebelles qui adorent d’autres dieux que toi »[341]. Cependant ce nouvel Alexandre, qui soupirait après de nouveaux mondes, ne put garder les régions qu’il venait d’envahir. La défection générale des Grecs et des Africains le rappela des rivages de l’Atlantique ; et environné de tous côtés par une multitude furieuse, il n’eut d’autre ressource que celle de mourir glorieusement. La dernière scène de sa vie offrit un bel exemple de la générosité si commune parmi les Arabes. Un chef ambitieux qui lui avait disputé le commandement et qui avait échoué dans son entreprise, était conduit prisonnier dans le camp d’Akbah ; les insurgens, comptant sur son mécontentement et ses désirs de vengeance, avaient songé à le faire servir à leurs desseins ; mais il dédaigna leurs offres et révéla la conspiration. Lorsque Akbah se vit environné de toutes parts, il brisa les fers du captif et lui conseilla de se retirer ; mais celui-ci déclara qu’il aimait mieux mourir sous le drapeau de son rival. Alors se tenant tous deux embrassés comme des amis et des martyrs, ils saisirent leurs cimeterres, en brisèrent les fourreaux, et combattirent jusqu’au moment où ils tombèrent enfin l’un à côté de l’autre, après avoir vu massacrer jusqu’au dernier de leurs compatriotes. Zobeir, qui fut le troisième général ou le troisième gouverneur de l’Afrique, vengea la mort de son prédécesseur et eut la même destinée. Il remporta plusieurs victoires sur les naturels du pays ; mais il fut accablé par une grande armée que Constantinople envoya au secours de Carthage.

Fondation de Cairoan. A. D. 670-675.

Il arrivait souvent que les tribus des Maures se réunissaient aux troupes des Arabes, prenaient part à leur butin, se soumettaient à leur religion ; mais dès qu’ils se retiraient ou essuyaient un échec, elles retournaient à leur sauvage indépendance et à leur idolâtrie. Akbah avait songé prudemment à établir une colonie d’Arabes au centre de l’Afrique ; il pensait qu’une ville fortifiée contiendrait la légèreté des Barbares, et serait un lieu de sûreté où, pendant la guerre, les Sarrasins pourraient mettre l’abri leurs familles et leurs richesses. La cinquantième année de l’hégyre, il y établit en effet une colonie sous le titre modeste de station d’une caravane. Dans l’état de décadence où se trouve aujourd’hui réduite Cairoan, cette colonie[342] est encore la seconde des villes du royaume de Tunis ; elle est éloignée de la capitale d’environ cinquante milles vers le sud[343] ; comme elle est à douze milles de la côte de la mer vers l’ouest, elle s’est trouvée à l’abri des insultes des flottes grecques et siciliennes. Lorsqu’on eut débarrassé le terrain des bêtes sauvages et des serpens, lorsqu’on eut nettoyé la forêt ou plutôt le désert, on aperçut au milieu d’une plaine de sable les vestiges d’une ville romaine. Les légumes que consomme Cairoan y sont portés d’assez loin ; et comme les environs manquent de sources, les habitans sont réduits à recueillir de l’eau de pluie dans des citernes et des réservoirs. L’industrie d’Akbah triompha de ces obstacles ; il traça une enceinte à trois mille six cents pas de tour, qu’il environna d’un mur de brique : en moins de cinq ans on vit s’élever autour du palais du gouverneur un nombre suffisant d’habitations particulières : on bâtit une mosquée spacieuse soutenue par cinq cents colonnes de granit, de porphyre et de marbre de Numidie, et Cairoan devint le siége des lumières aussi-bien que celui du gouvernement. Mais ce ne fut que dans des temps postérieurs qu’elle parvint à ce degré de gloire. Les défaites d’Akbah et de Zobeir ébranlèrent la nouvelle colonie, et les dissensions civiles de la monarchie des Arabes interrompirent encore les expéditions du côté de l’occident. Le fils du brave Zobeir soutint une guerre de douze ans et un siége de sept mois contre la maison des Ommiades. On dit qu’Abdallah réunissait la férocité du lion et l’astuce du renard ; mais s’il hérita du courage de son père, il n’en avait pas la générosité[344].

Conquête de Carthage. A. D. 692-698.

Le retour de la paix dans l’intérieur de l’empire permit au calife Abdalmalek d’achever la conquête de l’Afrique. Hassan, gouverneur de l’Égypte, fut chargé du commandement des troupes : on destina à cette expédition le revenu de l’Égypte et quarante mille hommes. Dans les vicissitudes de la guerre, les Sarrasins avaient alternativement subjugué et perdu les provinces intérieures ; mais la côte de la mer était toujours au pouvoir des Grecs : les prédécesseurs de Hassan avaient respecté le nom et les fortifications de Carthage ; et le nombre de ses défenseurs était augmenté des habitans de Cabés et de Tripoli qui s’y étaient réfugiés. Hassan fut plus hardi et plus heureux ; il réduisit et pilla la métropole de l’Afrique ; ce fut, disent les historiens, au moyen d’échelles ; ce qui fait penser qu’il s’épargna par un assaut les ennuyeuses opérations d’un siége régulier ; mais la joie des vainqueurs fut bientôt troublée par l’arrivée d’un renfort de chrétiens. Jean, préfet et patricien, général habile et renommé, embarqua à Constantinople les forces de l’empire d’Orient[345] ; les navires et les soldats de la Sicile le joignirent bientôt, et il obtint de la frayeur et de la religion du monarque espagnol une nombreuse troupe de Goths[346]. Ses navires brisèrent la chaîne qui gardait l’entrée du port ; les Arabes se retirèrent à Cairoan ou à Tripoli ; les chrétiens firent leur débarquement ; les citoyens saluèrent la bannière de la croix, et l’hiver fut inutilement employé à s’entretenir dans de vaines chimères de victoires ou de délivrance ; mais l’Afrique était perdue pour jamais. Animé par son zèle et son ressentiment, le commandeur des fidèles[347] prépara, tant sur mer que sur terre, pour la campagne suivante, un armement plus considérable que le premier, et Jean se vit contraint d’évacuer le poste et les fortifications de Carthage. Il y eut une seconde bataille aux environs d’Utique ; les Grecs et les Goths furent encore défaits, et n’eurent d’autre ressource qu’un prompt embarquement pour échapper au glaive de Hassan, qui avait investi la faible palissade de leur camp. Ce qui restait de Carthage fut livré aux flammes, et la colonie de Didon[348] et de César fut abandonnée durant plus de deux siècles, jusqu’à l’époque où le premier des califes fatimites repeupla un de ses quartiers, qui n’était peut-être pas la vingtième partie de l’espace qu’elle avait occupé autrefois. Au commencement du seizième siècle, la seconde capitale de l’Occident était représentée par une mosquée, un collége sans étudians, vingt-cinq ou trente boutiques, et les cabanes de cinq cents paysans qui, dans la plus abjecte pauvreté, conservaient toute l’arrogance des sénateurs carthaginois ; mais ce misérable village fut encore détruit par les Espagnols que Charles-Quint avait placés dans la forteresse de la Goulette. Les ruines de Carthage ont disparu, et on ne saurait pas où elles étaient situées, si les arches brisées d’un aquéduc ne guidaient les pas du voyageur qui les cherche[349].

Les musulmans achèvent la conquête de l’Afrique. A. D. 698-709.

Les Grecs avaient été chassés, mais les Arabes n’étaient pas encore maîtres du pays. Les Maures ou Barbares[350], si faibles sous les premiers Césars, et si redoutables depuis aux princes de Byzance, opposaient dans les provinces intérieures une résistance confuse à la religion et au pouvoir des successeurs de Mahomet. Les tribus indépendantes prirent sous le drapeau de leur reine Cahina une sorte d’accord et de discipline ; et comme les Maures attribuaient à leurs femmes le don de prophétie, ils attaquèrent les musulmans de leur pays avec un fanatisme égal au leur. Les vieilles troupes de Hassan ne pouvaient suffire à la défense de l’Afrique ; les conquêtes d’une génération furent perdues en un jour ; le général arabe, entraîné par le torrent, se retira sur les frontières de l’Égypte, et y attendit cinq années les secours que lui promettait le calife. Après la retraite des Sarrasins, la prophétesse victorieuse assembla les chefs des Maures, et leur donna un étrange conseil bien digne de la politique des sauvages. « Nos villes, dit-elle, et l’or et l’argent qu’elles contiennent, attirent sans cesse les Arabes ; ces vils métaux ne sont pas l’objet de notre ambition ; les simples productions de la terre nous suffisent. Détruisons ces villes, ensevelissons sous leurs ruines ces funestes trésors, et lorsque nous n’offrirons plus d’appât à la cupidité de nos ennemis, peut-être cesseront-ils de troubler la tranquillité d’un peuple qui sait faire la guerre. » Cette proposition reçut des applaudissemens unanimes. De Tangier à Tripoli, on démolit les édifices ou du moins les fortifications ; on coupa les arbres fruitiers, on anéantit les moyens de subsistance ; des cantons fertiles et peuplés devinrent des déserts, et les historiens des temps postérieurs remarquaient souvent les traces de la prospérité et de la dévastation de leurs ancêtres. Voilà ce que disent les modernes Arabes ; mais je suis fortement disposé à croire que c’est par ignorance de l’antiquité, par amour du merveilleux, et par cette habitude, devenue une espèce de mode, d’exagérer la philosophie des Barbares, qu’ils ont représenté comme un acte volontaire les calamités et les dévastations de trois siècles, à compter des premières fureurs des donatistes et des Vandales. Dans le cours de la révolte, il est vraisemblable que Cahina contribua, pour sa part, à la dévastation ; et peut-être que la crainte de se voir ruinées épouvanta ou indisposa les villes qui s’étaient soumises malgré elles au joug d’une femme. Les colons n’espéraient plus, peut-être même ne désiraient-ils plus le retour du souverain qui régnait à Byzance ; les avantages de l’ordre et de la justice n’adoucissaient pas leur servitude, et les plus zélés d’entre les catholiques devaient préférer les vérités imparfaites du Koran à l’aveugle et grossière idolâtrie des Maures. Le général des Sarrasins fut donc accueilli une seconde fois comme le sauveur de la province : les amis de la civilisation conspirèrent contre les sauvages de cette partie du monde ; Cahina fut tuée dès la première bataille, et avec elle tomba l’édifice mal affermi de son empire et de la superstition qui le soutenait. Le même esprit de révolte se ralluma sous le successeur de Hassan ; il fut enfin étouffé par l’activité de Musa et de ses deux fils ; mais on peut juger du nombre des rebelles par celui de trois cent mille d’entre eux qui furent réduits en captivité. Soixante mille de ces captifs, mis à part pour le cinquième du calife, furent vendus au profit du trésor ; trente mille jeunes gens furent enrôlés dans les troupes ; et les pieux travaux de Musa, qui ne cessa de s’occuper du soin d’inculquer aux vaincus les lumières et la pratique du Koran, habituèrent les Africains à obéir à l’apôtre de Dieu et au commandeur des fidèles. Par le climat qu’ils habitaient et leur gouvernement, par leur régime et le genre de leurs habitations, les Maures errans ressemblaient aux Bedoins du désert ; en adoptant la religion de Mahomet, leur orgueil se plut à adopter la langue, le nom et l’origine des Arabes ; [ Adoption des Maures. ]le sang des étrangers et celui des naturels du pays se mêlèrent insensiblement, et il sembla alors que la même nation se fût répandue de l’Euphrate à l’Atlantique, sur les plaines sablonneuses de l’Asie et de l’Afrique. Au reste, je conviens que cinquante mille tentes de purs Arabes ont pu traverser le Nil et se disperser dans le désert de la Libye, et je sais que cinq tribus mauresques conservent encore aujourd’hui leur idiome barbaresque, et qu’elles portent le nom et le caractère d’Africains blancs[351].

Espagne. Premiers desseins des Arabes sur ce pays. A. D. 709.

V. Les Goths suivant leurs conquêtes du nord vers le midi, et les Sarrasins du midi vers le nord, se rencontrèrent sur les confins de l’Europe et de l’Afrique. Les derniers se croyaient autorisés à détester, à attaquer un peuple qui n’avait pas leur religion[352]. Dès le règne d’Othman[353], leurs pirates avaient ravagé la côte d’Andalousie[354] ; ils se souvenaient toujours que les Goths avaient donné du secours à Carthage. Les rois d’Espagne possédaient alors, ainsi qu’à présent, la forteresse de Ceuta, l’une des colonnes d’Hercule, qui n’est séparée que par un détroit de peu de largeur de l’autre colonne, qui est la pointe de l’Europe, il restait encore aux Arabes à conquérir le petit canton de la Mauritanie ; mais Musa, qui dans l’orgueil de sa victoire avait attaqué Ceuta, fut repoussé par la vigilance et le courage du comte Julien, général des Goths. Il fut bientôt relevé de cette disgrâce et tiré de l’embarras où il se trouvait par un message inattendu du chef chrétien, qui offrait aux successeurs de Mahomet sa personne, son épée, la place qu’il commandait, et sollicitait le honteux honneur d’introduire les Arabes dans le cœur de l’Espagne[355]. Si nous cherchons le motif de sa trahison, les historiens espagnols répètent, d’après un conte populaire, que sa fille Gava[356] avait été séduite ou violée par son souverain, et que ce père sacrifia à la vengeance sa religion et son pays. Les passions des princes se sont montrées souvent déréglées et dangereuses ; mais ce conte si connu, et très-romanesque par lui-même, n’est d’ailleurs soutenu que par d’assez faibles preuves, et l’histoire d’Espagne peut offrir des motifs d’intérêt et de prudence plus capables de faire impression sur l’esprit d’un vieux politique[357]. [ État de la monarchie des Goths. ]Après la mort ou la déposition de Witiza, ses deux fils avaient été écartés du trône par l’ambition de Roderic, Goth d’une noble famille, et dont le père, duc ou gouverneur d’une province, avait été victime de la tyrannie du règne précédent. La monarchie était toujours élective ; mais les fils de Witiza, élevés sur les marches du trône, ne pouvaient supporter la condition privée à laquelle on venait de les réduire. Leur ressentiment, caché par la dissimulation des cours, n’était que plus dangereux. Leurs partisans étaient excités par le souvenir des faveurs qu’ils avaient reçues jadis, par l’espoir que pouvait leur offrir une révolution ; et Oppas leur oncle, archevêque de Tolède et de Séville, était la première personne de l’Église et la seconde de l’état. Il est vraisemblable que Julien se trouvait enveloppé dans la ruine de cette faction malheureuse ; qu’il avait beaucoup à craindre et peu à espérer du nouveau règne, et que l’imprudent Roderic ne pouvait sur le trône ni oublier ni pardonner les outrages qu’avait reçus sa famille. Le mérite et l’influence de Julien en faisaient un sujet utile, mais redoutable ; il avait de grands biens, des partisans audacieux et en grand nombre, et malheureusement il a trop fait voir que, maître de l’Andalousie et de la Mauritanie, il tenait en ses mains les clefs de la monarchie d’Espagne. Trop faible cependant pour déclarer la guerre à son souverain, il chercha le secours d’une puissance étrangère, et en appelant imprudemment les Maures et les Arabes, il produisit huit siècles de calamités ; il les instruisit, dans ses lettres ou dans une conférence, de la richesse et du peu de force de son pays, de la faiblesse d’un prince peu chéri du peuple, et de l’état de dégénération où se trouvait ce peuple efféminé. Les Goths n’étaient plus ces Barbares victorieux qui avaient humilié l’orgueil de Rome, dépouillé la reine des nations, et qui s’étaient avancés triomphans du Danube à la mer Atlantique ; séparés par les Pyrénées du reste du monde, les successeurs d’Alaric s’étaient endormis dans une longue paix. Les murs des villes tombaient en ruines ; les jeunes citoyens avaient abandonné l’exercice des armes, et toujours fiers de leur ancienne renommée, leur présomption devait les perdre dès le premier combat. L’ambitieux Sarrasin fut excité par la facilité et l’importance de cette conquête ; mais il ne voulut l’entreprendre qu’après avoir consulté le calife : son courrier rapporta une lettre de Walid, qui permettait de réunir les royaumes inconnus de l’occident à la religion et au trône des successeurs de Mahomet. Musa, à Tangier, entretenait secrètement et avec précaution sa correspondance avec Julien, et hâtait ses préparatifs ; mais pour ôter tout remords aux conjurés, il les assurait qu’il se contenterait de la gloire et du butin de l’expédition, et qu’il ne songerait point à établir les Arabes au-delà de la mer qui sépare l’Afrique de l’Europe[358].

Première descente des Arabes en Espagne. A. D. 710. Juillet.

Musa, avant de confier une armée de fidèles aux traîtres et aux infidèles d’une terre étrangère, voulut faire de leur force et de leur véracité une épreuve moins dangereuse. Cent Arabes et quatre cents Africains passèrent de Tangier à Ceuta sur quatre navires ; le nom de Tarik, leur chef, annonce encore le lieu de leur débarquement, et la date de cet événement mémorable[359] est fixée au mois de ramadan de la quatre-vingt-onzième année de l’hégyre, ou si l’on veut, au mois de juillet 748, si l’on calcule comme les Espagnols, depuis l’ère de César[360], ou enfin sept cent dix ans après la naissance de Jésus-Christ. En partant de ce premier port, ils firent dix-huit milles sur un terrain rempli de collines avant d’arriver au château et à la ville de Julien[361], à laquelle l’aspect verdoyant d’une pointe qui s’avance dans la mer fit donner le nom d’île Verte ; elle est encore connue sous celui d’Algeziras. La manière hospitalière dont ils furent accueillis, le nombre des chrétiens qui se joignirent à eux, leurs incursions dans une province fertile et mal gardée, la richesse de leur butin et la tranquillité de leur retour, furent regardés par leurs compatriotes comme les présages les plus favorables d’une victoire assurée. Dès les premiers jours du printemps suivant, cinq mille vétérans et volontaires s’embarquèrent sous les ordres de Tarik, guerrier habile et intrépide, qui surpassa les espérances de son chef Le trop fidèle Julien avait fourni des navires de transport. [ Leur seconde descente. A. D. 711. Avril. ]Les Sarrasins débarquèrent à la pointe d’Europe[362]. Dans le nom corrompu de Gibraltar, on retrouve encore la première dénomination de Gebel al Tarik, montagne de Tarik, et les retranchemens du camp des Arabes ont été la première ébauche de ces fortifications qui, défendues par des Anglais, viennent de résister à l’art et à la puissance de la maison de Bourbon. Les gouverneurs des cantons voisins informèrent la cour de Tolède de la descente et du progrès des Arabes ; et la défaite d’Édeco, l’un des généraux de Roderic, qui avait eu ordre de saisir et d’enchaîner ces présomptueux étrangers, avertit ce prince de la grandeur de son danger. Ses ordres rassemblèrent les ducs et les comtes, les évêques et les nobles du royaume, tous suivis de leurs vassaux, et l’uniformité de langage, de religion et de mœurs qui régnait entre les diverses nations soumises à la monarchie d’Espagne, peut expliquer ce titre de roi des Romains donné à Roderic par un historien arabe. Les forces de ce roi montaient à quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, armée bien redoutable par le nombre si elle l’eût été également par la fidélité et la discipline. L’armée de Tarik, augmentée par de nouveaux renforts, était composée de douze mille Sarrasins ; mais l’influence de Julien y attira de toutes parts les chrétiens mécontens, et un grand nombre d’Africains s’empressèrent de prendre part aux plaisirs temporels que leur offrait le Koran. La bataille qui décida du sort de ce royaume se donna aux environs de Cadix, près de la ville de Xérès, rendue célèbre par cet événement[363] ; [ Leur victoire. Juillet 19-25. ]la petite rivière de Guadalète, qui va tomber dans la baie, séparait les deux camps, et ce fut à obtenir ou à perdre la possession de ses deux rivages que se bornèrent les avantages et les désavantages de trois journées consécutives, consacrées à de sanglantes escarmouches ; mais le quatrième jour, les deux armées se livrèrent une bataille sérieuse et décisive. Alaric aurait rougi de voir son indigne successeur, la tête ornée d’un diadème de perles, enveloppé d’une longue robe brodée d’or et de soie, négligemment couché sur une litière ou sur un char d’ivoire traîné par deux mules blanches. Les Sarrasins, malgré leur valeur, furent accablés sous le nombre, et seize mille d’entre eux jonchèrent la terre de leurs cadavres. « Mes frères, dit Tarik aux troupes qui lui restaient, l’ennemi est devant vous, la mer est par derrière. Où pourriez-vous vous retirer ? Suivez votre général ; j’ai résolu de mourir ou de fouler aux pieds le roi des Romains. » L’intrépidité de son désespoir n’était pas sa seule ressource ; il espérait beaucoup de la correspondance secrète et des entrevues nocturnes du comte Julien avec les fils et le frère de Witiza. Les deux princes et l’archevêque de Tolède se trouvaient au poste le plus important : ils surent choisir à propos le moment de leur défection ; les rangs des chrétiens se trouvèrent rompus ; la frayeur et le soupçon s’étant emparés de tous, chacun ne songea plus qu’à sa sûreté personnelle, et les restes de l’armée des Goths, poursuivis pendant trois jours par les vainqueurs, furent entièrement détruits ou dispersés. Au milieu du désordre général, Roderic s’élança de son char et sauta sur son cheval Orelia, le plus léger de ses coursiers ; mais il n’échappa au genre de mort qui convient à un soldat que pour périr moins noblement dans les eaux du Bœtis ou du Guadalquivir. On trouva sur le rivage son diadème, sa robe et son coursier ; mais comme son corps avait disparu dans les flots, la tête que le calife reçut pour la sienne et fit exposer avec orgueil devant le palais de Damas, était probablement celle de quelque victime plus obscure. « Tel est, dit un valeureux historien des Arabes, le sort des rois qui se tiennent éloignés du champ de bataille[364]. »

Destruction de la monarchie des Goths. A. D. 711.

Le comte Julien s’était plongé si avant dans le crime et l’infamie, qu’il n’avait plus d’espoir que dans la ruine totale de son pays. Après la bataille de Xérès, il conseilla au général sarrasin les opérations qui devaient terminer la conquête de la manière la plus sûre. « Le roi des Goths a péri, lui dit-il ; leurs princes sont en fuite, l’armée en déroute, la nation épouvantée : envoyez des détachemens s’assurer des villes de la Bœtique ; mais quant à vous, marchez en personne et sans délai à la ville royale de Tolède, et ne laissez pas aux chrétiens troublés le loisir ou le repos nécessaire à l’élection d’un nouveau monarque. » Tarik adopta cet avis. Un prisonnier romain qui avait embrassé l’islamisme et que le calife lui-même avait affranchi, attaqua Cordoue avec sept cents cavaliers ; il passa le fleuve à la nage et surprit la ville ; les chrétiens retirés dans la grande église se défendirent plus de trois mois. Un autre détachement soumit la côte méridionale de la Bœtique, qui, à la dernière époque de la puissance des Maures, formait le petit mais populeux royaume de Grenade. Tarik se porta du Bœtis vers le Tage[365] ; en traversant la Sierra Morena, qui sépare l’Andalousie de la Castille, il parut bientôt sous les murs de Tolède[366]. Les plus zélés d’entre les catholiques avaient pris la fuite avec les reliques de leurs saints, et les portes ne furent fermées que jusqu’au moment où le vainqueur eut signé une capitulation honorable et avantageuse. Il laissa aux habitans la liberté de se retirer avec leurs effets ; il accorda sept églises aux chrétiens ; il permit à l’archevêque et à son clergé d’exercer leurs fonctions, et aux moines de suivre ou d’enfreindre leur règle ; et dans toutes les affaires civiles et criminelles, les Goths et les Romains demeurèrent soumis à leurs lois et à leurs magistrats. Mais si la justice de Tarik protégea les chrétiens, la reconnaissance et la politique l’engagèrent à récompenser les Juifs, dont les secours tant secrets qu’avoués, avaient déterminé ses succès les plus importans. Persécutée par les rois et les conciles d’Espagne, qui lui avaient souvent proposé l’alternative de l’exil ou du baptême, cette nation rejetée du sein de la société, avait saisi cette occasion de vengeance. Le souvenir de son état passé comparé à son état présent était un gage certain de sa fidélité ; et en effet l’alliance des disciples de Moïse et de ceux de Mahomet s’est maintenue jusqu’à l’époque où l’Espagne les a chassés les uns et les autres. De Tolède, le chef des Arabes poussa ses conquêtes vers le nord, et soumit les districts qui dans les temps modernes ont formé les royaumes de Castille et de Léon. Mais il serait inutile de faire l’énumération des villes qui se rendirent à son approche ou de décrire de nouveau cette table d’émeraude[367] apportée de l’Orient en Italie par les Romains, passée entre les mains des Goths parmi les dépouilles de Rome, et envoyée par Tarik au pied du trône de Damas. La ville maritime de Gijon fut, au-delà des montagnes des Asturies, le terme[368] des exploits du lieutenant de Musa, il avait parcouru avec la rapidité d’un voyageur les sept cents milles qui séparent le rocher de Gibraltar de la baie de Biscaye. La barrière de l’océan le força à revenir sur ses pas ; et il fut bientôt rappelé à Tolède pour s’y justifier d’avoir osé subjuguer un royaume en l’absence de son général. L’Espagne, qui, alors plus sauvage et moins régulièrement défendue, avait résisté deux siècles aux armes des Romains, fut vaincue en peu de mois par les Sarrasins ; et tel était l’empressement des peuples à se soumettre et à traiter avec l’ennemi, qu’on cite le gouverneur de Cordoue comme le seul chef tombé sans condition en son pouvoir. La bataille de Xérès avait irrévocablement décidé de la destinée des Goths ; et dans l’épouvante générale, chaque partie de la monarchie crut devoir éviter une lutte où avaient succombé les forces réunies de toute la nation[369]. La famine et la peste vinrent l’une après l’autre achever d’épuiser le reste de ses forces ; et les gouverneurs impatiens de se rendre, purent exagérer les difficultés qu’ils éprouvaient à rassembler les munitions nécessaires pour soutenir un siége. Les terreurs de la superstition aidèrent aussi à désarmer les chrétiens : l’adroit Arabe eut soin d’encourager des bruits de songes, de présages, de prophéties favorables à sa cause, ainsi que celui qui se répandit qu’on avait découvert dans un des appartemens du palais les portraits des guerriers destinés à conquérir l’Espagne. Toutefois une étincelle de la flamme qui devait ranimer la monarchie espagnole subsistait encore, d’indomptables fugitifs se décidèrent à mener une vie pauvre et libre dans les vallées de l’Asturie ; les robustes montagnards repoussèrent les esclaves du calife, et le glaive de Pélage est devenu le sceptre des rois catholiques[370].

Conquête de l’Espagne par Musa. A. D. 712-713.

À la nouvelle de ces rapides succès, Musa sentit la satisfaction faire place à la jalousie ; il craignit, sans le dire, que Tarik ne lui laissât rien à conquérir. Il partit de la Mauritanie à la tête de dix mille Arabes et de huit mille Africains, et se rendit en Espagne : il avait sous ses drapeaux les plus nobles d’entre les Koreishites. Il laissa à son fils aîné le commandement de l’Afrique, et emmena les trois plus jeunes, qui, par leur âge et leur valeur, se montraient disposés à seconder les entreprises les plus audacieuses de leur père. Il débarqua à Algeziras, où il fut respectueusement accueilli par le comte Julien, qui, étouffant le cri de sa conscience, montrait par ses paroles et par ses actions que la victoire des Arabes n’avait point diminué son attachement pour eux. Cependant il restait à Musa quelques ennemis à soumettre. Les Goths, dans leur tardif repentir, comparaient leur nombre à celui des vainqueurs ; les villes qu’avait négligées Tarik se croyaient imprenables, et d’intrépides patriotes dépendaient les fortifications de Séville et de Mérida. Musa marcha du Bœtis à l’Anas, ou du Guadalquivir à la Guadiana, assiégea ces villes et les soumit l’une après l’autre. Lorsqu’il vit les ouvrages de la magnificence romaine, le pont, les aquéducs, les arcs de triomphe et le théâtre de l’ancienne métropole de la Lusitanie : « On croirait, dit-il à quatre officiers de sa suite, que la race humaine a réuni tout son art et tout son pouvoir pour élever cette ville : heureux celui qui en deviendra maître ! » Il aspirait à ce bonheur ; mais les habitans de Mérida soutinrent en cette occasion l’honneur qu’ils avaient de descendre des braves légionnaires d’Auguste[371]. Dédaignant de se renfermer dans leurs murailles, ils attaquèrent les Arabes sur la plaine ; mais un détachement ennemi placé en embuscade au fond d’une carrière ou parmi des ruines, les punit de leur imprudence et coupa leur retraite. Musa fit alors conduire au pied des remparts les tours de bois qu’on employait dans les siéges : la défense de la place fut opiniâtre et longue, et le château des Martyrs attestera aux générations futures la perte des musulmans. La famine et le désespoir triomphèrent à la fin de la constance des assiégés ; et dans la capitulation, l’habile vainqueur attribua à l’estime et à la clémence ce que lui fit accorder l’impatience qu’il éprouvait de jouir de sa victoire. On donna aux habitans le choix de l’exil ou du tribut ; les deux religions se partagèrent les églises, et on confisqua au profit des musulmans la fortune de ceux qui avaient péri durant le siége ou qui se retirèrent dans la Galice. Tarik vint saluer Musa entre Mérida et Tolède, et le conduisit au palais des rois goths. Leur première entrevue fut froide et cérémonieuse : le lieutenant du calife exigea un compte rigoureux des trésors de l’Espagne ; Tarik vit sa réputation exposée au soupçon et à la diffamation ; ce héros fut emprisonné, insulté et fustigé ignominieusement par la main ou par l’ordre de Musa. Au reste, les premiers musulmans observaient une discipline si sévère, leur zèle était si pur ou leur courage si soumis, qu’après cet outrage public on ne craignit pas de charger Tarik de la réduction de la province de Tarragone. La libéralité des Koreishites éleva une mosquée à Saragosse ; le port de Barcelone fut rouvert aux navires de la Syrie ; et les Arabes poursuivirent les Goths au-delà des Pyrénées, dans la province de Septimanie (le Languedoc) dont ils étaient en possession[372]. Musa trouva à Carcassonne sept statues équestres d’argent massif dans l’église de Sainte-Marie, et il n’est pas vraisemblable qu’il les y ait laissées. De Narbonne, où il éleva un terme ou une colonne, il retourna sur les côtes de la Galice et de la Lusitanie. Durant son absence, Abdelaziz, un de ses fils, châtia les insurgens de Séville ; et depuis Malaga jusqu’à Valence, il subjugua les rives de la Méditerranée. Le traité qu’il accorda au sage et au vaillant Théodemir, et qui nous est demeuré en original[373], donnera une idée des mœurs et de la politique de ce temps. « Articles de paix convenus et jurés entre Abdelaziz, fils de Musa, fils de Nassir, et Théodemir, prince des Goths, Au nom du Dieu très miséricordieux, Abdelaziz fait la paix, à ces conditions qu’on n’inquiétera point Théodemir dans sa principauté ; qu’on n’attentera ni à la vie, ni à la propriété, ni aux femmes, ni aux enfans, ni à la religion, ni aux temples des chrétiens ; que Théodemir livrera volontairement ses sept villes d’Orihuela, Valentola, Alicante, Mola Vacasora, Bigerra (aujourd’hui Bejar), Ora (ou Opta) et Lorca ; qu’il ne secourra ni ne recevra les ennemis du calife, mais qu’il communiquera fidèlement ce qu’il saura de leurs projets d’hostilités, qu’il payera annuellement, ainsi que chacun des Goths d’une famille noble, une pièce d’or, quatre mesures de blé, quatre mesures d’orge, et une certaine quantité de miel, d’huile et de vinaigre ; et que l’impôt de chacun de leurs vassaux sera de la moitié de cette contribution. Donné le 4 de Regeb, l’an de l’hégyre 94, et signé de quatre témoins musulmans[374]. » Théodemir et ses sujets furent traités avec une douceur singulière. Mais il paraît que la quotité de l’impôt varia du dixième au cinquième, selon la soumission ou l’opiniâtreté des chrétiens [375]. Durant cette révolution, ils eurent beaucoup à souffrir des passions naturelles et religieuses des Arabes : ceux-ci profanèrent quelques églises, prirent quelquefois pour des idoles les reliques et les images. On passa des rebelles au fil de l’épée ; une ville située entre Cordoue et Séville, et dont le nom n’est pas venu jusqu’à nous, fut rasée jusqu’aux fondemens. Cependant, si l’on compare ces violences à celles qui se commirent lors de l’invasion de l’Espagne par les Goths, ou à ce qu’on vit lorsque les rois de Castille et de l’Aragon la reprirent, on donnera des éloges à la modération et à la discipline des Arabes.

Disgrâce de Musa. A. D. 714.

Musa était âgé, bien que pour déguiser sa vieillesse, il cachât sous une poudre rouge la blancheur de sa barbe ; mais l’activité et l’amour de la gloire échauffait encore son cœur de toute l’effervescence de la jeunesse. Ne voyant dans la possession de l’Espagne qu’un premier pas à la conquête de l’Europe, après avoir préparé sur terre et sur mer un puissant armement, il se disposait à traverser de nouveau les Pyrénées, à renverser dans la Gaule et l’Italie les royaumes des Francs et des Lombards alors sur le penchant de leur ruine, et à prêcher l’unité de Dieu sur l’autel du Vatican. De là subjuguant les Barbares de la Germanie, il comptait suivre le Danube depuis sa source jusqu’au Pont-Euxin, renverser l’empire de Constantinople, et repassant d’Europe en Asie, réunir les contrées qu’il aurait vaincues au gouvernement d’Antioche et aux provinces de la Syrie[376] ; mais ce vaste projet, qui peut-être n’était pas d’une exécution bien difficile, devait aux yeux des esprits vulgaires porter les caractères de l’extravagance et de ses visions de conquête. Musa ne tarda pas à être rappelé au souvenir de sa dépendance et de sa servitude. Les amis de Tarik avaient exposé avec succès ses services et le traitement qu’il avait reçu : la cour de Damas blâma la conduite de Musa ; elle soupçonna ses intentions, et le retard qu’il mit à obéir au premier ordre de rappel, en attira un second plus sévère et plus péremptoire. Un intrépide messager fut dépêché par le calife au camp de Musa, à Lugo en Galice ; et là, en présence des musulmans et des chrétiens, il saisit la bride de son cheval. La fidélité de Musa ou celle de ses troupes, ne lui permirent pas de songer à la désobéissance ; mais sa disgrâce fut adoucie par le rappel de son rival, et par la permission qu’il reçut de donner ses deux gouvernemens à ses deux fils Abdallah et Abdelaziz. Sa marche triomphale de Ceuta à Damas, étala les dépouilles de l’Afrique et les trésors de l’Espagne : on voyait à sa suite quatre cents Goths de nobles familles, portant des couronnes et des ceintures d’or. On évaluait à dix-huit et même à trente mille le nombre des captifs mâles et femelles choisis, à raison de leur naissance et de leur beauté, pour orner ce triomphe. À Tibériade en Palestine, un courrier de Soliman, frère de Walid et héritier présomptif de la couronne, lui apprit que le calife était atteint d’une maladie dangereuse : Soliman désirait que Musa réservât pour son règne le spectacle des trophées de sa victoire. Si Walid eût guéri, le délai de Musa aurait été criminel ; il continua donc sa marche, et il trouva un ennemi sur le trône. Sa conduite fut examinée par un juge partial ; son adversaire était aimé du peuple ; on le déclara coupable de vanité et de mauvaise foi ; et l’amende de deux cent mille pièces d’or à laquelle il fut condamné, si elle ne le réduisit pas à la misère, put servir de preuve à ses rapines ; l’indigne traitement dont il avait usé envers Tarik, fut puni par une ignominie semblable : le vieux général, après avoir été fustigé en public, fut un jour entier exposé au soleil devant la porte du palais, et finit par obtenir un honnête exil, sous le nom pieux de pèlerinage à la Mecque. La perte de Musa aurait dû satisfaire le ressentiment du calife ; mais il craignait une famille puissante et outragée, et dans sa frayeur il résolut de l’anéantir. L’arrêt de mort fut envoyé secrètement et promptement en Afrique et en Espagne à de fidèles serviteurs du trône ; et s’il fut juste, sa sanglante exécution viola du moins les formes de l’équité. Abdelaziz tomba dans la mosquée ou le palais de Cordoue sous le glaive des conspirateurs ; ses assassins lui reprochèrent d’avoir formé des prétentions aux honneurs de la royauté, ainsi que le scandale de son mariage avec Egilona, veuve de Roderic, qui blessait également les préjugés des chrétiens et des musulmans. Par un raffinement de cruauté, on présenta sa tête à son père, à qui on demanda s’il connaissait les traits du rebelle ? « Oui, s’écria-t-il avec indignation, je connais ses traits ; je soutiens qu’il fut innocent, et j’appelle sur la tête de ses meurtriers une destinée semblable, mais plus juste. » Le désespoir et la vieillesse de Musa le mirent bientôt hors de l’atteinte des rois, et il mourut de douleur peu de temps après son arrivée à la Mecque. Tarik son rival fut plus favorablement traité ; on lui pardonna ses services et on lui permit de se mêler à la foule des esclaves[377]. J’ignore si le comte Julien reçut pour récompense la mort qu’il avait méritée, mais ce ne fut pas de la main des Sarrasins ; les témoignages les plus irrécusables démentent ce qu’on dit de leur ingratitude envers les fils de Witiza. Les deux princes furent rétablis dans les domaines particuliers de leur père ; mais à la mort de l’aîné, qui se nommait Eba, sa fille fut injustement dépouillée par son oncle Sigebut de ce qui lui revenait de l’héritage de son père. La fille du prince goth plaida sa cause devant le calife Hashem, et elle obtint la restitution de ce qui lui appartenait ; mais on la donna en mariage à un noble Arabe, et ses deux fils Isaac et Ibrahim furent reçus en Espagne avec les égards dus à leur naissance et à leur fortune.

Prospérité de l’Espagne sous les Arabes.

Le nombre d’étrangers qui s’établissent dans une province conquise, l’empressement des vaincus à imiter leurs maîtres, donnent bientôt à la contrée un aspect semblable à celui du pays d’où sont sortis les vainqueurs ; et l’Espagne, qui avait vu tour à tour le sang des Carthaginois, des Romains et des Goths se mêler au sien, prit en peu de générations le nom et les mœurs des Arabes. Les premiers généraux et les vingt lieutenans du calife qui se succédèrent dans ce pays, amenèrent une suite nombreuse d’officiers civils et d’officiers militaires, qui aimaient mieux jouir au loin d’une vie aisée, que se trouver à l’étroit dans leur patrie ; ces colonies des musulmans étaient favorables à l’intérêt du public, à celui des particuliers, et les villes de l’Espagne rappelaient avec orgueil la tribu ou le canton de l’Orient d’où elles tiraient leur origine. Les bandes victorieuses de Tarik et de Musa, bien que mêlées de plusieurs nations, se distinguaient par le nom d’Espagnoles, qui semblait établir leur droit de conquête ; elles permirent toutefois aux musulmans de l’Égypte de venir habiter la Murcie et Lisbonne. La légion royale de Damas s’établit à Cordoue ; celle d’Émèse à Séville, celle de Kinnisrin ou Chalcis à Jæn, celle de Palestine à Algéziras et à Médina Sidonia. Les guerriers venus de l’Yémen et de la Perse se dispersèrent autour de Tolède et dans l’intérieur du pays, et les fertiles domaines de Grenade furent donnés à dix mille cavaliers[378] de la Syrie et de l’Irak, dont la race était la plus pure et la plus noble de l’Arabie. Ces factions héréditaires entretenaient un esprit d’émulation quelquefois utile, plus souvent dangereux. Dix années après la conquête, on présenta au calife une carte de l’Espagne ; on y voyait indiqués les mers, les rivières et les havres, les villes et le nombre des habitans, le climat, le sol et les productions minérales[379]. Dans l’espace de deux siècles, l’agriculture[380], les manufactures et le commerce d’un peuple industrieux ajoutèrent aux bienfaits de la nature ; et les effets de l’activité des Arabes ont été embellis encore par leur oisive imagination. Le premier des Ommiades qui régna en Espagne sollicita l’appui des chrétiens ; et par son édit de protection et de paix, il se borna à un modique tribut de dix mille onces d’or, de dix mille livres d’argent, de dix mille chevaux, de dix mille mulets, de mille cuirasses, et d’un pareil nombre de casques et de lances[381]. Le plus puissant de ses successeurs tira du même royaume un revenu annuel de douze millions et quarante-cinq mille dinars ou pièces d’or, c’est-à-dire d’environ six millions sterling[382], somme qui, au dixième siècle, surpassait vraisemblablement la totalité des revenus de tous les monarques chrétiens. Le calife résidait à Cordoue, ville qui renfermait six cents mosquées, neuf cents bains et deux cent mille maisons ; il donnait des lois à quatre-vingts villes du premier ordre, a trois cents du second et du troisième, et douze mille villages ou hameaux ornaient les fertiles bords du Guadalquivir. Sans doute les Arabes se sont livrés à l’exagération, mais l’Espagne n’a jamais été plus riche, mieux cultivée et plus remplie d’habitans que sous leur empire[383].

Tolérance religieuse.

Le prophète avait consacré les guerres des musulmans ; mais parmi les préceptes divers et les exemples qu’il avait donnés durant sa vie, les califes choisirent les leçons de tolérance les plus propres à prévenir la résistance des incrédules. L’Arabie était toujours le sanctuaire et le patrimoine du Dieu de Mahomet ; mais il voyait d’un œil moins affectueux et moins jaloux les autres nations de la terre. Ses adorateurs se croyaient autorisés à donner la mort aux polythéistes et aux idolâtres qui ignoraient son nom[384] ; mais de sages vues de politique suppléèrent bientôt pour eux aux principes de la justice ; et après quelques actes d’un zèle intolérant, les musulmans qui s’emparèrent de l’Inde épargnèrent les pagodes de ce peuple nombreux et dévot. Les disciples d’Abraham, de Moïse et de Jésus furent invités solennellement à adopter la révélation plus parfaite de Mahomet ; mais s’ils aimaient mieux payer un tribut modéré, on leur accordait la liberté de conscience et la permission d’adorer Dieu à leur manière[385]. [ Propagation du mahométisme. ]Les prisonniers qu’on faisait sur un champ de bataille, dévoués à la mort, rachetaient leur vie en professant l’islamisme ; les femmes devaient embrasser la religion de leurs maîtres, et l’éducation des enfans des captifs augmentait peu à peu le nombre des prosélytes de bonne foi. Mais les millions de néophytes de l’Afrique qui se déclarèrent en faveur de la religion nouvelle, furent sans doute entraînés par la séduction plutôt que par la force. Une légère opération, une simple profession de foi faisait en un moment du sujet ou de l’esclave, du captif ou du criminel un homme libre, l’égal et le compagnon des musulmans victorieux. Tous ses péchés étaient expiés, tous ses engagemens rompus ; aux vœux de chasteté étaient substitués les penchans de la nature ; la trompette des Sarrasins éveillait les esprits actifs endormis dans le cloître, et dans cette convulsion générale, chaque membre d’une société nouvelle se plaçait au niveau de ses talens et de son courage. Le bonheur de l’autre vie annoncé par Mahomet ne faisait pas moins d’impression sur la multitude que les jouissances qu’il accordait dans celle-ci ; la charité nous engage à croire qu’un grand nombre de ses prosélytes croyaient de bonne foi à la vérité et à la sainteté de sa révélation : aux yeux d’un polythéiste réfléchi, elle devait paraître digne de la nature divine et de la nature humaine. Plus pure que le système de Zoroastre, plus généreuse que la loi de Moïse, la religion de Mahomet semblait même moins contraire à la raison que cette foule de mystères et de superstitions qui, au septième siècle, déshonoraient la simplicité de l’Évangile.

Anéantissement des mages de la Perse.

Dans les provinces étendues de la Perse et de l’Afrique, l’islamisme avait fait disparaître la religion nationale. La théologie équivoque des mages était des sectes de l’Orient la seule qui subsistât encore ; mais on pouvait, sous le respectable nom d’Abraham, rattacher adroitement les profanes écrits de Zoroastre[386] à la chaîne de la révélation divine. On pouvait représenter son mauvais principe, le démon Ahriman, comme le rival ou comme la créature du dieu du jour. Les temples de la Perse n’offraient aucune image, mais on pouvait peindre comme une idolâtrie grossière et criminelle[387] le culte du Soleil et du Feu. L’exemple de Mahomet[388] et la prudence des califes décidèrent l’opinion en faveur du sentiment le plus modéré, et les mages ou les guèbres furent mis avec les juifs et les chrétiens au nombre des peuples de la loi écrite[389] ; au troisième siècle de l’hégyre, la ville de Herat offrit un contraste frappant de fanatisme particulier et de tolérance publique[390]. La loi musulmane avait assuré la liberté civile et religieuse des guèbres de Herat, à condition qu’ils payeraient un tribut ; mais l’humble mosquée qu’avaient nouvellement élevée les musulmans se trouvait éclipsée par l’antique splendeur d’un temple du Feu joignant à l’édifice musulman. Un iman fanatique se plaignit, dans ses sermons, de ce scandaleux voisinage, et accusa les fidèles de faiblesse ou d’indifférence. Le peuple, excité par sa voix, se rassembla en tumulte ; la mosquée et le temple furent livrés aux flammes ; mais sur leur emplacement, on commença aussitôt une nouvelle mosquée. Les mages s’adressèrent au souverain du Khorasan pour obtenir réparation de l’injure qu’ils avaient soufferte ; il avait promis justice et satisfaction, quand (ce qu’on aura peine à croire) quatre mille citoyens de Herat, d’un caractère grave et d’un âge mûr, jurèrent d’une voix unanime que le temple du Feu n’avait jamais existé ; il n’y eut plus moyen de poursuivre les enquêtes, et la conscience des musulmans, dit l’historien Mirchond[391], ne se reprocha point ce parjure pieux et méritoire[392]. Au reste, le plus grand nombre des temples de la Perse se trouvèrent ruinés par la désertion insensible, mais générale, de ceux qui les fréquentaient. La désertion fut insensible, puisqu’elle ne se rapporte particulièrement à aucun temps ni à aucun lieu, et qu’elle n’a pas paru accompagnée de persécution, ou de résistance. Elle fut générale, puisque l’islamisme se trouva adopté par le royaume tout entier, depuis Shiraz jusqu’à Samarcande, tandis que la langue du pays, conservée parmi les musulmans de cette contrée, atteste leur origine persane[393]. Des mécréans dispersés dans les montagnes et les déserts, défendirent avec opiniâtreté la superstition de leurs ancêtres ; et il reste une faible tradition de la théologie des mages dans la province de Kirman, sur les bords de l’Indus, parmi les Persans qui sont à Surate et dans la colonie que Shah Abbas établit dans le dernier siècle auprès d’Ispahan. Le grand pontife s’est retiré au mont Elbourz, à dix-huit lieues de la ville de Yezd. Le feu perpétuel, s’il continue de brûler, est inaccessible aux profanes ; mais les guèbres, dont les traits uniformes et fortement prononcés attestent la pureté de leur sang, vont en pèlerinage au lieu qu’habite ce pontife, leur maître et leur oracle. Quatre-vingt mille familles y mènent une vie paisible et innocente sous la juridiction de leurs vieillards ; quelques ouvrages d’un travail soigné et les arts mécaniques fournissent à leur subsistance, et elles cultivent la terre avec le zèle qu’inspire un devoir prescrit par la religion. Les volontés despotiques de Shah Abbas, qui par des menaces et des tortures voulait les forcer à lui livrer les livres de Zoroastre, vinrent se briser contre leur ignorance ; et c’est par esprit de modération ou par mépris que les souverains actuels n’inquiètent pas ce reste de mages[394].

Décadence et chute du christianisme en Afrique.

La côte septentrionale de l’Afrique est le seul pays où la lumière de l’Évangile ait tout-à-fait disparu après un établissement complet et de longue durée. Un nuage d’ignorance avait enveloppe dans les mêmes ténèbres les sciences qu’avaient répandues Carthage et Rome : on n’étudiait plus la doctrine de saint Cyprien ou de saint Augustin. La fureur des donatistes, des Vandales et des Maures avait renversé cinq cents églises épiscopales. Le zèle et le nombre des prêtres étaient diminués, et le peuple, privé de règle, de lumières et d’espérance, se soumit docilement au joug du prophète arabe. [ A. D. 749. ]Un demi-siècle après l’expulsion des Grecs, un lieutenant de l’Afrique informa le calife que le tribut que payaient les infidèles se trouvait aboli par leur conversion[395] ; et bien que ce ne fût qu’un prétexte pour déguiser sa fraude et sa rebellion, la rapidité des progrès de l’islamisme rendait ce prétexte spécieux. [ A. D. 837. ]Dans le siècle suivant, cinq évêques envoyés d’Alexandrie par le patriarche jacobite, se rendirent à Cairoan avec une mission extraordinaire, pour y rassembler et y ranimer les restes mourans du christianisme[396] ; mais l’intervention d’un prélat étranger, séparé de l’Église latine et ennemi des catholiques, suppose le dépérissement et la dissolution de la hiérarchie d’Afrique. On n’était plus au temps où les successeurs de saint Cyprien, à la tête d’un nombreux synode, pouvaient lutter à forces égales contre l’ambition du pontife de Rome. [ A. D. 1053-1076. ]Au onzième siècle, le prêtre infortuné qui siégeait sur les ruines de Carthage sollicita les aumônes ou la protection du Vatican, et se plaignit avec amertume de ce qu’après avoir été ignominieusement dépouillé et battu de verges par les Sarrasins, il voyait encore son autorité contestée par ses quatre suffragans, appuis chancelans de son siége épiscopal. Nous avons deux lettres de Grégoire VII[397], où ce pape essaie d’alléger les maux des catholiques et d’adoucir l’orgueil d’un prince maure. Il assure le sultan qu’il adore le même Dieu que lui ; il ajoute qu’il espère le trouver un jour dans le sein d’Abraham ; mais ses plaintes sur ce qu’on ne pouvait pas rencontrer trois évêques pour en consacrer un quatrième, annonçaient la prompte et inévitable ruine de l’ordre épiscopal. [ Et de l’Espagne. A. D. 1149, etc. ]Les chrétiens d’Afrique et d’Espagne s’étaient soumis depuis long-temps à la circoncision ; depuis long-temps ils s’abstenaient de vin et de porc, et on leur donnait le nom de Mozarabes[398] ou d’Arabes adoptifs, parce que leurs usages civils et religieux se rapprochaient de ceux des musulmans[399]. Vers le milieu du douzième siècle, le culte du Christ et la suite des pasteurs de cette communion cessèrent entièrement sur la côte de Barbarie, et dans les royaumes de Cordoue et de Séville, de Valence et de Grenade[400]. Le trône des Almohades ou des unitaires reposait sur le plus aveugle fanatisme, et les victoires récentes et le zèle intolérant des princes de Sicile et de Castille, d’Aragon et de Portugal, excitèrent ou justifièrent peut-être la rigueur peu commune de leur administration. [ A. D. 1535. ]Des missionnaires envoyés par le pape ranimèrent de temps en temps la foi des Mozarabes, et le débarquement de Charles-Quint sur les côtes d’Afrique donna à quelques familles de chrétiens de Tunis et d’Alger le courage de lever la tête ; mais la semence de l’Évangile fut bientôt après totalement anéantie, et depuis Tripoli jusqu’à l’Océan Atlantique, on oublia tout-à-fait la langue et la religion de Rome[401].

Le christianisme toléré par les musulmans.

Onze siècles se sont écoulés depuis le règne de Mahomet, et les juifs et les chrétiens de l’empire turc jouissent de la liberté de conscience que leur accordèrent les califes arabes. Aux premiers temps de la conquête, les califes soupçonnèrent la fidélité des catholiques, que leur nom de Melchites faisait accuser d’un attachement secret à l’empereur grec, tandis que les nestoriens et les jacobites, ses ennemis invétérés, montraient pour les musulmans un attachement sincère et cordial[402] ; mais le temps et la soumission dissipèrent ces inquiétudes partielles ; les catholiques et les mahométans se partagèrent les églises de l’Égypte[403], et toutes les sectes de l’Orient se trouvèrent comprises dans une tolérance générale. Le magistrat civil protégeait la dignité, les immunités et l’autorité des patriarches, des évêques et du clergé : les particuliers pouvaient arriver par leur savoir aux : emplois de secrétaires et de médecins, s’enrichir dans la commission lucrative de percepteurs des impôts, et parvenir, par leur mérite, à des commandemens de villes et de provinces. On entendit un calife de la maison d’Abbas déclarer que les chrétiens étaient ceux qui méritaient le plus de confiance pour l’administration de la Perse. « Les musulmans, dit-il, abuseront de leur fortune actuelle ; les mages regrettent leur grandeur passée, et les Juifs soupirent après leur prochaine délivrance[404]. » [ Leurs maux. ]Mais les esclaves du despotisme sont exposés aux vicissitudes de la faveur et de la disgrâce. Les Églises de l’Orient ont été opprimées dans tous les siècles par la cupidité ou le fanatisme de leurs maîtres, et les gênes imposées par l’usage ou par la loi ont pu révolter l’orgueil et le zèle des chrétiens[405]. Environ deux siècles après Mahomet, on les distingua des autres sujets de l’empire ottoman par l’obligation de porter un turban ou une ceinture d’une couleur moins honorable ; on leur interdit l’usage des chevaux et des mules, et on les condamna à monter des ânes dans l’attitude des femmes. On borna l’étendue de leurs édifices publics et particuliers ; dans les rues ou dans les bains, ils doivent se retirer ou s’incliner devant le dernier homme du peuple, et on rejette leur témoignage s’il peut être préjudiciable à un vrai fidèle. On leur a défendu la pompe des processions, le son des cloches et la psalmodie ; leurs sermons et leurs entretiens doivent respecter la foi nationale, et le sacrilége qui veut entrer dans une mosquée ou séduire un musulman ne saurait échapper à la punition. Or, excepté dans les temps de trouble et d’injustice, on n’a jamais forcé les chrétiens à renoncer à l’Évangile ou à embrasser le Koran ; mais on a infligé la peine de mort aux apostats qui ont professé et abandonné la loi de Mahomet : ce fut en déclarant publiquement leur apostasie, et en se permettant de violentes invectives contre la personne et la religion du prophète, que les martyrs de la ville de Cordoue provoquèrent l’arrêt du cadi[406].

L’empire des califes. A. D. 718.

Vers la fin du premier siècle de l’hégyre, les califes étaient les monarques les plus puissans et les plus absolus de la terre. Ils ne voyaient leur puissance limitée de droit ou de fait, ni par le pouvoir des nobles, ni par la liberté des communes, ni par les priviléges de l’Église, ni par la juridiction du sénat, ni enfin par le souvenir d’une constitution libre. L’autorité des compagnons de Mahomet avait expiré avec eux, et les chefs ou les émirs des tribus arabes laissaient derrière eux, en quittant le désert, leur esprit d’égalité et d’indépendance. Les successeurs du prophète réunissaient au caractère royal le caractère sacerdotal ; et si le Koran était la règle de leurs actions, ils se trouvaient les juges et les interprètes de ce livre divin. Ils régnaient par droit de conquête sur les nations de l’Orient, qui ne connaissent pas même le nom de liberté, qui ont l’habitude de louer leurs tyrans des actes de violence et de sévérité dont elles sont les victimes. Sous le dernier des Ommiades l’empire des Arabes se prolongeait de l’orient à l’occident l’espace de deux cents journées, depuis les confins de la Tartarie de l’Inde, jusqu’aux rivages de la mer Atlantique ; et si nous retranchons la manche de la robe, pour me servir de l’expression de leurs écrivains, c’est-à-dire la longue mais étroite province de l’Afrique, une caravane devait employer quatre ou cinq mois à traverser, en quelque sens que ce fût, c’est-à-dire depuis Fargana jusqu’à Aden, et depuis Tarse jusqu’à Surate, cette portion de l’empire qui ne formait pour ainsi dire qu’un seul morceau solide et non interrompu[407]. On y aurait cherché vainement cette union indissoluble et cette obéissance facile qu’offrait l’empire d’Auguste et des Antonins ; mais la religion musulmane donnait à de si vastes contrées une ressemblance générale de mœurs et d’opinions. À Samarcande et à Séville on étudiait avec le même zèle la langue et les lois du Koran ; les Maures et les Indiens se rencontraient en pèlerinage à la Mecque, s’embrassaient en qualité de compatriotes et de frères, et l’idiome des Arabes était l’idiome populaire de toutes les provinces situées à l’occident du Tigre[408].

CHAPITRE LII.


Les deux siéges de Constantinople par les Arabes. Leur invasion en France, et leur défaite par Charles Martel. Guerre civile des Ommiades et des Abbassides. Littérature des Arabes. Luxe des califes. Entreprises navales sur l’île de Crète, sur la Sicile et sur Rome. Décadence et division de l’empire des califes. Défaites et victoires des empereurs grecs.

Bornes des conquêtes des Arabes.


LORSQUE les Arabes sortirent de leur désert pour la première fois, ils durent s’étonner de la facilité et de la rapidité de leurs succès ; mais lorsque dans leur carrière triomphante ils arrivèrent aux bords de l’Indus et au sommet des Pyrénées ; lorsque après une foule d’épreuves ils eurent reconnu toute la force de leurs cimeterres et toute l’énergie de leur foi, ils durent s’étonner également de trouver quelque nation capable de résister à leurs invincibles armes, et quelques limites capables de borner l’empire des successeurs du prophète. On peut pardonner cette confiance à des fanatiques et à des soldats, quand on songe que l’historien qui suit aujourd’hui avec calme les triomphes des Sarrasins, a besoin d’un assez grand travail pour s’expliquer comment la religion et les peuples de l’Europe, l’Espagne exceptée, ont pu échapper à ce danger imminent et en apparence presque inévitable. Les déserts des Scythes et des Sarmates étaient gardés par leur étendue, par leur pauvreté et le courage des pasteurs du Nord ; la Chine était très-éloignée et inaccessible ; mais les musulmans avaient asservi la plus grande partie de la zone tempérée ; les Grecs se trouvaient épuisés par les calamités de la guerre, par la perte de leurs plus belles provinces, et la chute précipitée de la monarchie des Goths pouvait faire trembler les Barbares de l’Europe. Je vais développer les causes qui préservèrent la Bretagne et la Gaule du joug civil et religieux du Koran, qui protégèrent la majesté de Rome et différèrent la servitude de Constantinople ; qui donnèrent de la vigueur à la défense des chrétiens, et jetèrent parmi les mahométans des semences de division et de faiblesse.

Premier siége de Constantinople par les Arabes. A. D. 668-675.

Quarante-six ans après la fuite de Mahomet, ses disciples parurent en armes sous les murs de Constantinople[409] ; ils étaient animés par le mot véritable ou supposé du prophète, que la première armée qui assiégerait la ville des Césars obtiendrait le pardon de ses péchés : les Arabes voyaient d’ailleurs la gloire de cette longue suite de triomphes des premiers Romains justement transférée aux vainqueurs de la nouvelle Rome, et la richesse des nations déposée dans cette ville si favorablement située pour être à la fois le centre du commerce et le siége du gouvernement. Le calife Moawiyah, après avoir étouffé ses rivaux et affermi son trône, voulut expier, par le succès et la gloire de cette sainte expédition, le sang des citoyens versé dans les guerres civiles[410]. Ses préparatifs sur mer et sur terre égalèrent l’importance de l’objet ; le commandement fut confié à Sophian, vieux guerrier ; mais les troupes furent animées par la présence et l’exemple d’Yezid, fils du commandeur des fidèles. Les Grecs avaient peu de chose à espérer, et leurs ennemis peu de chose à craindre du courage et de la vigilance de l’empereur, qui déshonorait le nom de Constantin, et n’imitait d’Héraclius son grand-père que les années qui avaient terni sa gloire. Les forces navales des Sarrasins traversèrent, sans être arrêtées et sans rencontrer de résistance, le canal de l’Hellespont, qu’aujourd’hui même les Turcs regardent comme le boulevart naturel de la capitale[411]. La flotte arabe jeta l’ancre. et les troupes débarquèrent près du palais d’Hebdomon, à sept milles de la place. Durant plusieurs jours elles livrèrent, depuis l’aurore jusqu’à la nuit, des assauts qui se prolongeaient de la porte dorée au promontoire oriental ; et le poids et l’effort des colonnes placées sur les derrières, précipitaient en avant les guerriers de la première ligne ; mais les assiégeans avaient mal jugé de la force et des ressources de Constantinople. Ses murs solides et élevés étaient défendus par une garnison nombreuse et disciplinée. Le courage romain fut réveillé par l’excès du danger qui menaçait la religion et l’empire : les habitans fugitifs des provinces conquises, qui s’y étaient réfugiés, renouvelèrent avec plus de succès les moyens de défense employés à Damas et à Alexandrie, et les Sarrasins furent épouvantés de l’effet extraordinaire et prodigieux du feu grégeois. Cette opiniâtre résistance les détermina à se tourner vers des entreprises plus aisées ; ils pillèrent les côtes d’Europe et d’Asie qui bordent la Propontide ; et après avoir tenu la mer depuis le mois d’avril jusqu’à celui de septembre, ils se retirèrent à quatre-vingts milles de la capitale, dans l’île de Cyzique, où ils avaient établi leurs magasins et déposé leur butin. Ils furent si patiens dans leur persévérance, ou si faibles dans leurs opérations, que les six étés suivans on les vit former le même plan d’attaque terminé par la même retraite ; chaque entreprise manquée diminuait leur vigueur et leurs espérances de succès jusqu’à ce qu’enfin les naufrages et les maladies, le glaive et le feu de l’ennemi, les contraignirent d’abandonner leur inutile projet. Ils eurent à regretter la perte ou à célébrer le martyre de trente mille musulmans qui perdirent la vie au siége de Constantinople ; et les pompeuses funérailles d’Abu-Ayub ou Job excitèrent la curiosité des chrétiens eux-mêmes. Ce vénérable Arabe, l’un des derniers compagnons de Mahomet, était au nombre des ansars ou auxiliaires de Médine, qui accueillirent le prophète lors de son évasion de la Mecque. Dans sa jeunesse il s’était trouvé aux combats de Beder et d’Ohud ; parvenu à la maturité de l’âge, il avait été l’ami et le camarade d’Ali, et il venait d’épuiser le reste de ses forces loin de sa patrie, dans une guerre contre les ennemis du Koran. Sa mémoire fut toujours respectée ; mais on négligea, on ignora même le lieu de sa sépulture durant près de huit siècles, jusqu’à la prise de Constantinople par Mahomet II. Une de ces visions, moyens ordinaires de toutes les religions du monde, apprit aux musulmans qu’Ayub était enterré au pied des murs et au fond du port ; on y éleva une mosquée qu’on a choisie avec raison pour le lieu de l’inauguration simple et martiale des sultans turcs[412].

Paix et tribut. A. D. 677.

L’issue du siége rétablit dans l’Orient et l’Occident la gloire des armes romaines et obscurcit pour un moment celle des Sarrasins. L’envoyé de l’empereur à Damas fut bien reçu dans un conseil général des émirs ou koreishites ; les deux empires signèrent une paix ou une trêve de trente ans, et le commandeur des croyans abaissa sa dignité jusqu’à promettre un tribut annuel de cinquante chevaux de bonne race, de cinquante esclaves et de trois mille pièces d’or[413]. Ce calife était avancé en âge ; il voulait jouir de son pouvoir et terminer sa carrière dans la tranquillité et le repos : tandis que son nom faisait trembler les Maures et les Indiens, son palais et la ville de Damas étaient insultés par les Mardaïtes ou Maronites du mont Liban, qui ont été la meilleure barrière de l’empire, jusqu’à l’époque où la politique soupçonneuse des Grecs les désarma et les relégua dans une autre contrée[414]. Après la révolte de l’Arabie et de la Perse, la maison d’Ommiyah[415] ne possédait plus que les royaumes de la Syrie et de l’Égypte ; son embarras et sa frayeur la déterminèrent à céder toujours davantage aux pressantes demandes des chrétiens, et l’on convint du tribut d’un esclave, d’un cheval et de mille pièces d’or pour chacun des trois cent soixante-cinq jours de l’année solaire ; mais dès qu’Abdalmalek eut, par ses armes et par sa politique, rétabli l’intégrité de l’empire, il se refusa à une marque de servitude qui blessait sa conscience non moins que sa fierté ; il cessa de payer le tribut ; et les Grecs, affaiblis par la tyrannie extravagante de Justinien II, par la légitime rebellion du peuple et le fréquent renouvellement de ses adversaires et de ses successeurs, ne purent le demander les armes à la main. Jusqu’au règne d’Abdalmalek, les Sarrasins s’étaient contentés de jouir des trésors de la Perse et de ceux de Rome, sous l’empreinte de Chosroès ou de l’empereur de Constantinople ; ce calife fit fabriquer des monnaies d’or et d’argent, et l’inscription de ces monnaies appelées dinars, bien qu’elle pût être censurée par quelque sévère casuiste, annonçait l’unité du dieu de Mahomet[416]. Sous le règne du calife Walid, on cessa d’employer la langue et les caractères grecs dans les comptes du revenu public[417]. Si ce changement a produit l’invention ou établi l’usage des chiffres qu’on appelle communément arabes ou indiens, un règlement de bureau imaginé par les musulmans a donné lieu aux découvertes les plus importantes de l’arithmétique, de l’algèbre et des sciences mathématiques[418].

Second siége de Constantinople. A. D. 716-718.

Tandis que le calife Walid sommeillait sur le trône de Damas, et que ses lieutenans achevaient la conquête de la Transoxiane et de l’Espagne, une troisième armée de Sarrasins inondait les provinces de l’Asie Mineure et s’approchait de Byzance. Mais la tentative et le mauvais succès d’un second siége étaient réservés à son frère Soliman, animé, à ce qu’il paraît, d’une ambition plus active et d’un courage plus martial. Dans les révolutions de l’empire grec, après que le tyran Justinien eut été puni et vengé, un humble secrétaire, Anastase ou Artemius, fut élevé à la pourpre par le hasard ou par son mérite. Des bruits de guerre vinrent bientôt l’alarmer, et l’ambassadeur qu’il avait envoyé à Damas lui rapporta la terrible nouvelle des préparatifs que faisaient les Sarrasins sur mer et sur terre pour un armement bien supérieur à tous ceux qu’on avait vus jusque alors ou à tout ce qu’on pouvait imaginer. Les précautions d’Anastase ne furent indignes ni de son rang ni du danger qui le menaçait. Il ordonna de faire sortir de la ville toute personne qui n’aurait pas des vivres pour un siége de trois années ; il remplit les magasins et les arsenaux ; il fit réparer et fortifier les murs ; et on plaça sur les remparts ou sur des brigantins dont on augmenta le nombre à la hâte, les machines qui lançaient des pierres, des dards ou du feu. Il est à la fois plus sûr et plus honorable de prévenir une attaque que de la repousser ; les Grecs conçurent un projet au-dessus de leur courage ordinaire, celui de brûler les munitions navales de l’ennemi, les bois de cyprès qu’on avait tirés du Liban et amenés sur les côtes de Phénicie pour le service de la flotte égyptienne. La lâcheté ou la perfidie des troupes qu’on appelait, d’après une nouvelle dénomination, les soldats du Theme Obsequien[419] firent échouer cette généreuse entreprise. Elles assassinèrent leur chef, abandonnèrent leur drapeau dans l’île de Rhodes, se dispersèrent sur le continent voisin, et obtinrent ensuite leur pardon, ou peut-être une récompense, en choisissant pour empereur un simple officier des finances. Il s’appelait Théodose, et son nom pouvait être agréable au sénat et au peuple ; mais après un règne de quelques mois, il tomba du trône dans un cloître, et remit à la main plus vigoureuse de Léon l’Isaurien la défense de la capitale et de l’empire. Le plus redoutable des Sarrasins, Moslemah, frère du calife, approchait à la tête de cent vingt mille Arabes et Persans, dont le plus grand nombre était monté sur des chevaux ou des chameaux : et les siége de Tyane, d’Amorium et de Pergame, places qu’ils emportèrent, furent assez longs pour exercer leur savoir et augmenter leurs espérances. C’est au passage très-connu d’Abydos sur l’Hellespont, que les musulmans passèrent pour la première fois d’Asie en Europe. De là, tournant les villes de la Thrace situées sur la Propontide, Moslemah investit Constantinople du côté de la terre : il environna son camp d’un fossé et d’un rempart ; il établit ses machines de siége, et annonça par ses paroles et ses actions que si l’obstination des assiégés se montrait égale à la sienne, il attendrait patiemment dans cette position le retour des semailles et de la récolte. Les Grecs de la capitale offrirent de racheter leur religion et leur empire, en payant une amende ou une contribution d’une pièce d’or par tête d’habitant. Mais cette offre magnifique fut rejetée avec dédain, et l’arrivée des navires de l’Égypte et de la Syrie augmenta la présomption de Moslemah. On a porté ces navires au nombre de dix-huit cents, par où l’on peut juger de leur petitesse : ils étaient accompagnés de vingt vaisseaux dont la grandeur nuisait à leur légèreté, et qui toutefois ne contenaient que cent soldats pesamment armés. Cette nombreuse escadre s’avançait vers le Bosphore sur une mer tranquille, par un bon vent, et, pour me servir ici des expressions des Grecs, une forêt mouvante ombrageait la surface du détroit ; le général sarrasin avait fixé la nuit fatale destinée à un assaut général par mer et par terre. Afin d’augmenter la confiance de l’ennemi, l’empereur avait fait abattre la chaîne qui gardait l’entrée du port ; mais tandis que les musulmans examinaient s’ils profiteraient de l’occasion ou s’ils n’avaient pas à craindre quelque piège, la mort les enveloppa. Les Grecs lancèrent leurs brûlots ; les Arabes, leurs armes et leurs navires devinrent la proie des flammes ; ceux des vaisseaux qui voulurent prendre la fuite, se brisèrent les uns contre les autres ou furent engloutis par les vagues, et on ne trouve dans les historiens aucun vestige de cette escadre qui menaçait d’anéantir l’empire. Les musulmans firent une perte encore plus irréparable ; le calife Soliman mourut d’une indigestion[420] dans son camp, près de Kinnisrin ou Chalcis en Syrie, lorsqu’il se préparait à marcher à Constantinople avec le reste des forces de l’Orient. Un parent et un ennemi de Moslemah remplaça Soliman, et les inutiles et funestes vertus d’un bigot déshonorèrent le trône d’un prince rempli d’activité et de talens. Tandis qu’Omar, le nouveau calife, s’occupait à calmer et à satisfaire les scrupules de son aveugle conscience, sa négligence plutôt que sa résolution laissait continuer le siége pendant l’hiver[421]. Cet hiver fut extraordinairement rigoureux. Une neige profonde couvrit la terre durant plus de cent jours, et les naturels des climats brûlans de l’Égypte et de l’Arabie demeurèrent engourdis et presque sans vie dans leur camp glacé. Ils se ranimèrent au retour du printemps ; on avait fait pour eux un second effort ; ils reçurent deux flottes nombreuses chargées de blé, d’armes et de soldats ; la première, de quatre cents transports et galères, venait d’Alexandrie ; et la seconde, de trois cent soixante navires, venait des ports de l’Afrique. Mais les terribles feux des Grecs se rallumèrent de nouveau, et si la destruction fut moins complète, ce fut parce que l’expérience avait appris aux musulmans à se tenir loin du danger, ou par la trahison des Égyptiens qui servaient sur la flotte et qui passèrent avec leurs vaisseaux du côte de l’empereur des chrétiens. Le commerce et la navigation de la capitale se rétablirent, et les pêcheries fournirent aux besoins et même au luxe des habitans. Mais les troupes de Moslemah se virent bientôt en proie à la famine, et aux maladies qui s’augmentèrent bientôt d’une manière effrayante par la nécessité où se trouvèrent ces malheureux de recourir aux nourritures les plus dégoûtantes et les plus révoltantes pour la nature. L’esprit de conquête et même de fanatisme avait disparu : les Sarrasins ne pouvaient plus sortir de leurs lignes seuls ou en petits détachemens, sans s’exposer aux impitoyables vengeances des paysans de la Thrace. Les dons et les promesses de Léon lui procurèrent une armée de Bulgares qui arriva des bords du Danube ; ces sauvages auxiliaires expièrent en quelque sorte les maux qu’ils avaient faits à l’empire par la défaite et le massacre de vingt-deux mille Asiatiques. On répandit avec adresse le bruit que les Francs, peuplades inconnues du monde latin, armaient sur mer et sur terre en faveur des chrétiens ; et ce formidable secours, qui remplit de joie les assiégés, épouvanta les assiégeans. Enfin, après un siége de treize mois[422], Moslemah, privé d’espoir, reçut avec joie du calife la permission de se retirer. [ Les Sarrasins abandonnent le siége de Constantinople. ]La cavalerie arabe traversa l’Hellespont et les provinces de l’Asie sans retard et sans être inquiétée : mais une armée de musulmans avait été taillée en pièces du côté de la Bithynie ; et le reste de la flotte avait tellement souffert à diverses reprises des tempêtes et du feu grégeois que cinq galères seulement arrivèrent à Alexandrie pour y faire le récit de leurs nombreux et presque incroyables désastres[423].

Découverte et usage du feu grégeois.

Si Constantinople se tira des deux siéges qu’entreprirent les Arabes, on peut l’attribuer surtout aux ravages et à l’épouvante que répandait le feu grégeois, rendu encore plus effrayant par sa nouveauté[424]. L’important secret de cette composition terrible, et les moyens de la diriger, avaient été donnés par Callinicus, originaire d’Héliopolis en Syrie, qui avait abandonné le service du calife pour passer du côté de l’empereur[425]. Le talent d’un chimiste et d’un ingénieur se trouva équivaloir à des escadres et à des armées ; et cette découverte ou cette amélioration dans l’art de la guerre arriva heureusement à l’époque où les Romains dégénérés ne pouvaient lutter contre le fanatisme guerrier et la jeunesse vigoureuse des Sarrasins. L’historien qui voudra analyser cette extraordinaire composition doit se méfier de son ignorance et de celle des auteurs grecs, si portés au merveilleux, si négligens, et en cette occasion si jaloux de garder la découverte pour eux seuls. D’après les mots obscurs et peut-être trompeurs qu’ils laissent échapper, on est tenté de croire que le naphte[426] ou le bitume liquide, huile légère, tenace et inflammable[427], qui vient de la terre, et qui prend feu dès qu’elle touche l’atmosphère, était le principal ingrédient du feu grégeois. Le naphte se mêlait, j’ignore de quelle manière et dans quelle proportion, avec le soufre et avec la poix qu’on tire des sapins[428]. De cette mixtion, qui produisait une fumée épaisse et une explosion bruyante, sortait une flamme ardente et durable qui non-seulement s’élevait sur une ligne perpendiculaire, mais qui brûlait avec la même force de côté et par en bas ; au lieu de l’éteindre, l’eau la nourrissait et lui donnait de l’activité ; le sable, l’urine et le vinaigre étaient les seuls moyens de calmer la fureur de cet agent redoutable, que les Grecs nommaient, avec raison, le feu liquide ou le feu maritime. On l’employait contre l’ennemi avec le même succès sur mer et sur terre, dans les batailles ou dans les siéges. On le versait du haut des remparts, à l’aide d’une grande chaudière ; on le jetait dans des boulets de pierre et de fer rougis, ou bien on le lançait sur des traits et des javelines couverts de lin et d’étoupes fortement imbibées d’huile inflammable ; d’autres fois on le déposait dans des brûlots destinés à porter dans un plus grand nombre d’endroits la flamme qui les dévorait ; plus communément on le faisait passer à travers de longs tubes de cuivre placés sur l’avant d’une galère, dont l’extrémité, figurant la bouche de quelque monstre sauvage, semblait vomir des torrens de feu liquide. Cet art important était soigneusement renfermé dans Constantinople, comme le palladium de l’état. Lorsque l’empereur prêtait ses galères et son artillerie à ses alliés de Rome, on n’avait garde de leur apprendre le secret du feu grégeois, et les terreurs des ennemis étaient augmentées et entretenues par leur ignorance et leur étonnement. L’un des empereurs[429] indique, dans son Traité sur l’administration de l’empire, les réponses et les excuses au moyen desquelles on peut éluder la curiosité indiscrète et les importunes sollicitations des Barbares. Il recommande de dire qu’un ange a révélé le mystère du feu grégeois au premier et au plus grand des Constantin, en lui ordonnant d’une manière expresse de ne jamais communiquer aux nations étrangères ce don du ciel et cette grâce particulière accordés aux Romains ; que le prince et les sujets sont également obligés de garder sur ce point un silence religieux, auquel ils ne peuvent manquer sans s’exposer aux peines temporelles et spirituelles réservées à la trahison et au sacrilége ; qu’une pareille impiété attirerait sur-le-champ, sur le coupable, la vengeance miraculeuse du Dieu des chrétiens. Ces précautions rendirent les Romains de l’Orient maîtres de leur secret durant quatre siècles, et à la fin du onzième, les Pisans, accoutumés à toutes les mers et instruits dans tous les arts, se virent foudroyés par le feu grégeois sans en pouvoir deviner la composition. À la fin les musulmans le découvrirent ou le dérobèrent, et, dans les guerres de la Syrie et de l’Égypte, firent retomber sur les chrétiens le moyen que ceux-ci avaient inventé contre eux. Un chevalier qui méprisait les glaives et les lances des Sarrasins, raconte de bonne foi ses frayeurs et celles de ses compagnons À la vue et au bruit de la funeste machine qui vomissait des torrens de feu grégeois, comme le nomment encore les écrivains français. Il arrivait fendant les airs, dit Joinville[430], sous la forme d’un dragon ailé à longue queue, et de la grosseur d’un tonneau ; il était bruyant comme la foudre, il avait la vitesse de l’éclair, et sa funeste lumière dissipait les ténèbres de la nuit. L’usage du feu grégeois, ou comme on pourrait le nommer maintenant, du feu sarrasin, a continué jusque vers le milieu du quatorzième siècle[431], jusqu’à l’époque où des combinaisons de nitre, de soufre et de charbon, produit de la science ou du hasard, ont amené, par la découverte de la poudre à canon, une nouvelle révolution dans l’art de la guerre et les annales du monde[432].

Invasion de la France par les Arabes. A. D. 721, etc.

Constantinople et le feu grégeois empêchèrent les Arabes de pénétrer en Europe du côté de l’orient ; mais à l’occident et du côté des Pyrénées, les vainqueurs de l’Espagne menaçaient d’une invasion les provinces de la Gaule[433]. La décadence de la monarchie française attirait ces fanatiques toujours avides de conquêtes : les descendans de Clovis n’avaient pas hérité de son courage et de son caractère indompté. Le malheur ou la faiblesse des derniers rois de la race mérovingienne avait attaché à leurs noms le titre de fainéans[434]. Ils régnaient sans pouvoir et mouraient sans gloire. Un château situé aux environs de Compiègne[435] était leur résidence ou leur prison ; mais toutes les années, aux mois de mars et de mai, un chariot attelé de six bœufs les menait à l’assemblée des Francs, où ils donnaient audience aux ambassadeurs étrangers, et où ils ratifiaient les actes des maires du palais. Cet officier domestique se trouvait être le ministre de la nation et le maître du prince : un emploi public était devenu le patrimoine d’une seule famille. Le premier Pépin avait laissé à sa veuve et au fils qu’elle lui avait donné, la tutèle d’un roi déjà dans la maturité de son âge, et cette faible régence avait été renversée par les plus ambitieux des bâtards de Pépin. Un gouvernement moitié sauvage et moitié corrompu se trouvait presque dissous ; les ducs tributaires, les comtes gouverneurs des provinces et les seigneurs des fiefs, cherchaient, à l’exemple des maires du palais, à s’élever sur la faiblesse d’un monarque méprisé. Parmi les chefs indépendans, un des plus hardis et des plus heureux fut Eudes, duc d’Aquitaine, qui, dans les provinces méridionales de la Gaule, usurpa l’autorité et même le titre de roi. Les Goths, les Gascons et les Francs se rassemblèrent sous le drapeau de ce héros chrétien ; il repoussa la première invasion des Sarrasins, et Zama, lieutenant du calife, perdit sous les murs de Toulouse son armée et la vie. L’ambition de ses successeurs fut aiguillonnée par la vengeance ; ils passèrent de nouveau les Pyrénées, et entrèrent dans la Gaule avec de grandes forces et la résolution de conquérir ce pays. Ils choisirent une seconde fois cette position avantageuse de Narbonne[436], qui avait déterminé les Romains à y établir leur première colonie ; ils réclamèrent la province de Septimanie ou du Languedoc, comme une dépendance de la monarchie d’Espagne. Les vignobles de la Gascogne et des environs de Bordeaux devinrent la possession du souverain de Damas et de Samarcande, et le midi de la France, depuis l’embouchure de la Garonne jusqu’à celle du Rhône, adopta les mœurs et la religion de l’Arabie.

Expédition et victoire d’Abderame. A. D. 731.

Mais ces étroites limites ne convenaient pas au courage d’Abdalrahman ou Abderame, que le calife Hashem avait rendu aux vœux des soldats et du peuple d’Espagne. Ce vieux et intrépide général destinait au joug du prophète le reste de la France et de l’Europe ; et, se croyant certain de vaincre tous les obstacles que lui pourraient opposer la nature ou les hommes, il se disposa, à l’aide d’une armée formidable, à exécuter l’arrêt qu’il avait porté ; il eut d’abord à réprimer la rebellion de Munuza, chef maure, qui était le maître des passages les plus importans des Pyrénées. Munuza avait accepté l’alliance du duc d’Aquitaine ; et Eudes, conduit par des motifs d’intérêt particulier, ou par des vues d’intérêt public, avait donné sa fille, jeune personne d’une grande beauté, à un Africain infidèle : mais Abderame assiégea avec des forces supérieures les principales forteresses de la Cerdagne ; le rebelle fut pris et tué dans les montagnes, et sa veuve envoyée à Damas pour satisfaire les désirs, ou ce qui est plus vraisemblable, la vanité du calife. Après avoir traversé les Pyrénées, Abderame passa le Rhône sans perdre de temps, et mit le siége devant Arles. Une armée de chrétiens voulut secourir cette ville ; on voyait encore au treizième siècle les tombeaux de leurs chefs, et le fleuve rapide entraîna dans la Méditerranée des milliers de leurs cadavres. Abderame n’eut pas moins de succès du côté de l’Océan. Il traversa sans opposition la Garonne et la Dordogne, qui réunissent leurs eaux dans le golfe de Bordeaux ; mais il trouva au-delà de ces rivières le camp de l’intrépide Eudes qui avait formé une seconde armée, et qui essuya une seconde défaite si fatale aux chrétiens, que, de leur aveu, Dieu seul pouvait compter le nombre des morts. Après cette victoire, l’armée des Sarrasins inonda les provinces de l’Aquitaine, dont les noms gaulois se trouvent déguisés plutôt qu’effacés par les dénominations actuelles de Périgord, Saintonge et Poitou ; Abderame arbora son drapeau sur les murs, ou du moins devant les portes de Tours et de Sens, et ses détachemens parcoururent le royaume de Bourgogne, jusqu’aux villes si connues de Lyon et Besançon. La tradition a conservé long-temps le souvenir de ces ravages, car Abderame n’épargnait ni le pays ni les habitans ; et l’invasion de la France par les Maures et les musulmans, a donné lieu à ces fables, dont les romans de chevalerie ont dénaturé les faits d’une manière si bizarre, et que l’Arioste a ornés de couleurs si brillantes et si agréables. Dans l’état de décadence où se trouvaient la société et les arts, les villes abandonnées de leurs habitans n’offraient aux Sarrasins qu’une proie de peu de valeur ; leur plus riche butin se composa des dépouilles des églises et des monastères qu’ils livrèrent aux flammes après les avoir pillés ; Saint-Hilaire de Poitiers et Saint-Martin de Tours oublièrent, en ces occurrences, cette puissance miraculeuse qui devait servir à la défense de leurs tombeaux[437]. Les Sarrasins s’étaient avancés en triomphe l’espace de plus d’un millier de milles, depuis le rocher de Gibraltar jusqu’aux bords de la Loire ; encore autant, et ils seraient arrivés aux confins de la Pologne et aux montagnes de l’Écosse : le passage du Rhin n’est pas plus difficile que celui du Nil et de l’Euphrate, et d’un autre côté la flotte arabe aurait pu pénétrer dans la Tamise sans livrer un combat naval. Les écoles d’Oxford expliqueraient peut-être aujourd’hui le Koran, et du haut de ses chaires on démontrerait à un peuple circoncis la sainteté et la vérité de la révélation de Mahomet[438].

Défaite des Sarrasins par Charles Martel. A. D. 732.

Le génie et la fortune d’un seule homme sauvèrent la chrétienté. Charles, fils illégitime de Pepin-le-Bref, se contentait du titre de maire ou de duc des Francs ; mais il méritait de devenir la tige d’une race de rois. Il gouverna vingt-quatre ans le royaume ; ses soins vigilans rétablirent et soutinrent la dignité du trône, et les rebelles de la Germanie et de la Gaule furent écrasés successivement par l’activité d’un guerrier qui, dans la même campagne, arborait ses drapeaux sur l’Elbe, le Rhône et les côtes de l’Océan. Au moment du danger, ce fut la voix publique qui l’appela au secours de la patrie ; son rival, le duc d’Aquitaine, fut réduit à paraître au nombre des fugitifs et des supplians. « Hélas ! s’écriaient les Francs, quel malheur ! quelle indignité ! Il y a longtemps qu’on nous parle du nom, des conquêtes des Arabes ; nous craignions leur attaque du côté de l’orient ; ils ont conquis l’Espagne, et c’est par l’occident qu’ils envahissent notre pays. Cependant, ils nous sont inférieurs en nombre, et leurs armes ne valent pas les nôtres, puisqu’ils n’ont pas de boucliers. — Si vous suivez mon conseil, leur répondit l’habile maire du palais, vous n’interromprez point leur marche, et vous ne précipiterez pas votre attaque : c’est un torrent qu’il est dangereux d’arrêter dans sa course ; la soif des richesses et le sentiment de leur gloire redoublent leur valeur, et la valeur est au-dessus des armes et du nombre. Attendez que, chargés de butin, ils soient embarrassés dans leurs mouvemens. Ces richesses diviseront leurs conseils, et assureront votre victoire. » Cette politique subtile est peut-être de l’invention des écrivains arabes, et la situation de Charles, peut faire supposer à ses délais un motif moins noble et plus personnel, le secret désir d’humilier l’orgueil et de ravager les provinces du rebelle duc d’Aquitaine. Il est cependant plus vraisemblable que les délais de Charles furent forcés et contraires à son désir. La première et la seconde race ne connaissaient point les armées permanentes ; les Sarrasins étaient alors les maîtres de plus de la moitié du royaume ; selon leur position respective, les Francs de la Neustrie et ceux de l’Austrasie se montrèrent trop effrayés ou trop peu occupés du danger qui les menaçait : et les secours accordés volontairement par les Gépides et les Germains, avaient beaucoup de chemin à faire pour se rendre au camp des chrétiens. Dès que Charles Martel eut rassemblé ses forces, il chercha l’ennemi et le trouva au milieu de la France, entre Tours et Poitiers. Sa marche bien calculée avait été couverte par une chaîne de collines, et il paraît qu’Abderame fut surpris de son arrivée inattendue. Les nations de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe marchaient avec la même ardeur à une bataille qui devait changer la face du monde. Les six premiers jours se passèrent en escarmouches, où les cavaliers et les archers de l’Orient eurent l’avantage ; mais dans la bataille rangée qui eut lieu le septième, les Orientaux furent accablés par la force et la stature des Germains, dont les cœurs inébranlables et les mains de fer[439] assurèrent la liberté civile et religieuse de leur postérité. Le surnom de Martel ou de Marteau qu’on donna à Charles, est un témoignage de la pesanteur de ses irrésistibles coups : le ressentiment et l’émulation animèrent la valeur d’Eudes, et leurs compagnons d’armes sont, aux yeux de l’histoire, les véritables pairs et les vrais paladins de la chevalerie française. On combattit jusqu’au dernier rayon du jour ; Abderame fut tué, et les Sarrasins se retirèrent dans leur camp. Dans le désordre et le désespoir de la nuit, les diverses tribus de l’Yémen et de Damas, de l’Afrique et de l’Espagne, se laissèrent emporter à tourner leurs armes les unes contre les autres ; les restes de l’armée se dissipèrent tout à coup, et chaque émir ne songeant qu’à sa sûreté, fit avec précipitation sa retraite particulière. Au lever de l’aurore, la tranquillité du camp des Sarrasins fut d’abord regardée comme un piège par les chrétiens victorieux. Cependant, sur le rapport des espions, ils se hasardèrent enfin à aller reconnaître les richesses laissées dans les tentes vides ; mais excepté quelques reliques fameuses, il ne rentra dans les mains des légitimes propriétaires qu’une bien petite portion de butin. Le monde catholique fut bientôt instruit de cette grande nouvelle, et les moines d’Italie assurèrent et crurent que le marteau de Charles avait écrasé trois cent cinquante ou trois cent soixante-quinze mille musulmans[440], tandis que les chrétiens n’avaient pas perdu plus de quinze cents hommes à la bataille de Tours ; mais ces contes incroyables sont suffisamment démentis par ce qu’on sait de la circonspection du général français, qui craignit les pièges et les hasards d’une poursuite, et qui renvoya dans leurs forêts ses alliés de la Germanie. L’inaction d’un vainqueur annonce qu’il a perdu de ses forces et vu couler beaucoup de son sang, et ce n’est pas au moment du combat, c’est au moment de la fuite des vaincus que se fait le plus grand carnage. Cependant la victoire des Francs fut complète et décisive : Eudes reprit l’Aquitaine : [ Ils se retirent devant les Français. ]les Arabes ne songèrent plus à la conquête des Gaules, et Charles Martel et ses braves descendans les repoussèrent bientôt au-delà des Pyrénées[441]. On est surpris que le clergé, qui doit à Charles Martel son existence, n’ait pas canonisé ou du moins n’ait pas comblé d’éloges le sauveur de la chrétienté, mais dans la détresse publique, le maire du palais s’était vu contraint d’employer au service de l’état et au paiement des soldats, les richesses ou du moins les revenus des évêques et des abbés. On oublia son mérite pour ne se souvenir que de son sacrilége ; et un concile de France osa déclarer, dans une lettre à un prince Carlovingien, que son aïeul était damné, qu’à l’ouverture de son tombeau une odeur de feu et la vue d’un horrible dragon avaient effrayé les spectateurs, et qu’un saint personnage du temps avait eu le plaisir de voir l’âme et le corps de ce sacrilége brûlant de toute éternité dans les abîmes de l’enfer[442].

Élévation des Abbassides. A. D. 746-750.

La perte d’une armée et d’une province en Occident fit moins d’impression à la cour de Damas que l’élévation et les progrès d’un rival domestique. Excepté chez les Syriens, la maison d’Ommiyah n’avait jamals été l’objet de la faveur publique. On l’avait vue sous Mahomet persévérer dans l’idolâtrie et la rebellion ; elle avait adopté l’islamisme malgré elle ; son élévation avait été irrégulière et factieuse, et son trône avait été cimenté par le sang le plus sacré et le plus noble de l’Arabie. Le pieux Omar, le meilleur des princes de cette race, n’avait pas trouvé son titre suffisant ; et ils n’avaient pas dans leurs vertus personnelles de quoi se justifier d’avoir violé l’ordre de la succession ; les yeux ainsi que le cœur des fidèles se tournaient vers la ligne de Hashem et les parens de l’apôtre de Dieu. De ces descendans du prophète, les Fatimites étaient inconsidérés ou pusillanimes ; mais les Abbassides nourrissaient avec courage et avec prudence les espérances de leur fortune. Du fond de la Syrie, où ils menaient une vie obscure, ils firent partir en secret des agens et des missionnaires qui prêchèrent dans les provinces d’Orient leur droit héréditaire et irrévocable ; Mohammed, fils d’Ali, fils d’Abdallah, fils d’Abbas, oncle du prophète, donna audience aux députés du Khorasan, et reçut d’eux un présent de quarante mille pièces d’or. Après la mort de Mohammed, une nombreuse troupe de fidèles, qui n’attendaient qu’un chef et un signal de révolte, prêta serment de fidélité à son fils Ibrahim ; le gouverneur du Khorasan continua à déplorer l’inutilité de ses avertissemens et le funeste sommeil des califes de Damas, jusqu’à l’époque où il fut chassé avec tous ses adhérens de la ville et du palais de Meru, par Abu Moslem, général des rebelles[443]. Ce faiseur de rois, qui, dit-on, appela les Abbassides à régner, fut à la fin payé comme on l’est dans les cours, d’avoir osé se rendre utile. Une naissance ignoble, peut-être étrangère, n’avait pu arrêter l’ambitieuse énergie d’Abu Moslem. Jaloux de ses femmes, prodigue de ses richesses, de son sang et de celui des autres, il se vantait avec plaisir et peut-être avec vérité, d’avoir donné la mort à six cent mille ennemis ; et telle était l’intrépide gravité de son caractère et de sa physionomie, qu’excepté un jour de bataille, on ne le vit jamais sourire. Dans les couleurs qu’avaient adoptées les différens partis, la couleur verte était celle des Fatimites ; les Ommiades avaient pris la couleur blanche et, comme la plus opposée à celle-ci, les Abbassides avaient adopté le noir. Leurs turbans et leurs habits étaient obscurcis de cette triste couleur : deux étendards noirs portés sur des piques de neuf coudées de hauteur, paraissaient à l’avant-garde d’Abu Moslem ; on les appelait la nuit et l’ombre, et ces noms allégoriques désignaient d’une manière obscure l’indissoluble union et la succession perpétuelle de la ligne de Hashem. De l’Indus à l’Euphrate, l’Orient fut bouleversé par les querelles de la faction des Blancs et de celle des Noirs ; les Abbassides étaient le plus souvent victorieux, mais les malheurs personnels de leur chef diminuèrent l’éclat de ces succès. La cour de Damas s’éveillant enfin d’un long sommeil, résolut d’empêcher le pèlerinage de la Mecque, qu’Ibrahim avait entrepris avec un brillant cortége pour se recommander à la fois à la faveur du prophète et à celle du peuple. Un détachement de cavalerie intercepta sa marche, se saisit de sa personne, et le malheureux Ibrahim expira dans un cachot de Harran, sans avoir goûté les plaisirs de cette royauté qu’on lui avait tant promise. Saffah et Almansor, ses deux frères cadets, échappèrent au tyran ; ils se tinrent cachés à Cufa jusqu’à l’époque où le zèle du peuple et l’arrivée de leurs partisans de l’Orient, leur permirent de se montrer au public impatient de les voir. Saffah, revêtu des ornemens du califat, des couleurs de sa secte, et suivi d’une pompe religieuse et militaire, se rendit à la mosquée. Il monta en chaire, fit la prière et un sermon en qualité de successeur légitime de Mahomet ; et après son départ, ses alliés reçurent d’un peuple affectionné le serment de fidélité. Mais c’était sur les bords du Zab, et non dans la mosquée de Cufa, que cette grande querelle devait se terminer. La faction des Blancs paraissait avoir tous les avantages, l’autorité d’un gouvernement bien affermi, une armée de cent vingt mille soldats contre des ennemis six fois moins nombreux, la présence et le mérite du calife Merwan, le quatorzième et le dernier de la maison d’Ommiyah. Avant de monter sur le trône, il avait mérité par ses campagnes en Géorgie l’honorable surnom de l’âne de la Mésopotamie[444], et on aurait pu le compter parmi les plus grands princes, si les décrets éternels, dit Abulféda, n’avaient pas fixé cette époque pour la ruine de sa famille ; décret, ajouta-t-il, contre lequel toute la force et toute la sagesse des hommes lutteraient en vain. On comprit mal ou l’on viola les ordres de Merwan ; le retour de son cheval, que des besoins l’avaient obligé de quitter pour un moment, fit croire qu’il était mort ; et Abdallah, oncle de son compétiteur, sut diriger habilement l’enthousiasme des escadrons noirs. Après une défaite irréparable, le calife se sauva vers Mosul ; mais le drapeau des Abbassides flottait déjà sur le rempart ; alors il repassa le Tigre, jeta un regard de douleur sur son palais de Harran, traversa l’Euphrate, abandonna les fortifications de Damas, et sans s’arrêter dans la Palestine, prit son dernier camp à Busir, sur les rives du Nil[445]. Sa fuite était pressée par l’infatigable Abdallah, qui en le poursuivant augmentait chaque jour de force et de réputation. Les restes de la faction des Blancs furent définitivement vaincus en Égypte, et le coup de lance qui termina la vie et les inquiétudes de Merwan, lui parut peut-être aussi favorable qu’il l’était à son vainqueur. [ Chute des Ommiades. A. D. 750. Févr. 10. ]L’impitoyable vigilance du prince triomphant extirpa les branches les plus éloignées de la maison rivale. On dispersa leurs ossemens ; on chargea leur mémoire d’imprécations, et le martyre de Hosein fut amplement vengé sur la postérité de ses tyrans. Quatre-vingts des Ommiades, qui s’étaient rendus sur la parole de leurs ennemis ou comptaient sur leur clémence, furent invités à un festin qui se donnait à Damas : ils furent massacrés indistinctement en dépit des lois de l’hospitalité : on dressa la table sur leurs corps, et les gémissemens de leur agonie augmentèrent la bonne humeur des convives. L’issue de la guerre civile établit solidement la dynastie des Abbassides ; mais les chrétiens furent les seuls qui dussent triompher du résultat de ces haines et des pertes qu’avaient éprouvées les disciples de Mahomet[446].

Révolte de l’Espagne. A. D. 755.

Cependant si les suites de cette révolution n’eussent pas porté atteinte à la force et à l’unité de l’empire des Sarrasins, une génération aurait suffi pour remplacer tous les musulmans qu’avait moissonnés la guerre civile. Dans la proscription des Ommiades, Abdalrahman, jeune Arabe du sang royal, avait échappé seul à la fureur de ses ennemis : on le poursuivit des rives de l’Euphrate aux vallées du mont Atlas. Son arrivée dans le voisinage de l’Espagne ranima le zèle de la faction des Blancs. Jusqu’ici les Persans s’étaient mêlés seuls de la cause des Abbassides ; l’Occident n’avait point eu de part à la guerre civile, et les serviteurs de la famille détrônée y possédaient encore, mais d’une manière précaire, leurs terres et les emplois du gouvernement. Fortement excités par la reconnaissance, l’indignation et la crainte, ils engagèrent le petit-fils du calife Hashem à monter sur le trône de ses ancêtres. Dans la situation désespérée où il se trouvait, l’extrême témérité et l’extrême prudence n’avaient guère à donner qu’un même conseil. Les acclamations du peuple saluèrent son arrivée sur la côte d’Andalousie ; et après des efforts couronnes par le succès, Abdalrahman établit le trône de Cordoue et fut la tige des Ommiades d’Espagne, qui régnèrent plus de deux siècles et demi des bords de l’Atlantique aux montagnes des Pyrénées[447]. Il tua dans un combat un lieutenant des Abbassides, qui était venu attaquer ses possessions avec une escadre et une armée. Un audacieux émissaire alla suspendre devant le palais de la Mecque la tête d’Ala, conservée dans du sel et du camphre ; et le calife Almansor se félicita, pour sa sûreté, d’être séparé d’un si formidable adversaire par les mers et une vaste étendue de pays. Leurs nouveaux projets et leurs déclarations de guerre n’eurent aucun effet : l’Espagne, au lieu d’ouvrir une porte à la conquête de l’Europe, fut détachée du tronc de la monarchie et, engagée dans des guerres continuelles avec l’Orient, elle se montra disposée à maintenir la paix et des liaisons d’amitié avec les princes chrétiens de Constantinople et de France. [ Triple division du califat. ]L’exemple des Ommiades fut suivi par les descendans vrais ou supposés d’Ali, les Édrissites de Mauritanie et les Fatimites de l’Égypte et de l’Afrique, les plus puissans de tous. Au dixième siècle, trois califes ou commandeurs des fidèles qui régnaient à Bagdad, à Cairoan et à Cordoue, se disputaient le trône de Mahomet ; ils s’excommuniaient les uns les autres, et n’étaient d’accord que sur ce principe de discorde, qu’un sectaire est plus odieux et plus coupable qu’un infidèle[448].

Magnificience des califes. A. D. 750-960.

La Mecque était le patrimoine de la ligne de Hashem ; mais les Abbassides ne songèrent jamais à habiter la ville du prophète. Ils prirent en aversion Damas, qui avait été la résidence des Ommiades souillée par leur sang ; et Almansor, frère et successeur de Saffah, jeta les fondemens de Bagdad[449], où résidèrent pendant cinq cents ans les califes ses successeurs[450]. On plaça la nouvelle capitale sur la rive orientale du Tigre, environ quinze milles au-dessus des ruines de Modain ; on l’environna d’un double mur de forme circulaire ; et tel fut le rapide accroissement de cette cité, qui n’est plus aujourd’hui qu’une ville de province, que huit cent mille hommes et soixante mille femmes de Bagdad et des villages voisins assistèrent aux funérailles d’un saint chéri du peuple. Dans cette cité de paix[451], au milieu des richesses de l’Orient, les Abbassides dédaignèrent bientôt la modération et la simplicité des premiers califes, et voulurent égaler la magnificence des rois de Perse. Almansor, après avoir fait tant de guerres et élevé un si grand nombre d’édifices, laissa à peu près trente millions sterling en or et en argent[452] ; et ses fils, soit par leurs vices, soit par leurs vertus, dissipèrent ce trésor en peu d’années. Mahadi, l’un d’entre eux, dépensa six millions de dinars d’or en un seul pèlerinage à la Mecque. Ce put être par des motifs de charité et de dévotion qu’il établit des citernes et des caravanserais sur une route de sept cents milles ; mais cette troupe de chameaux chargés de neige qui marchaient à sa suite ne pouvait servir qu’à étonner les Arabes et à rafraîchir les liqueurs et les fruits qu’on servait sur la table du prince[453]. Les courtisans ne manquèrent pas sans doute de combler d’éloges la libéralité d’Almamon son petit-fils, qui, avant de descendre de cheval, distribua les quatre cinquièmes du revenu d’une province, deux millions quatre cent mille dinars d’or. Aux noces du même prince, on sema sur la tête de l’épousée mille perles de la première grosseur[454] ; et une loterie de terres et de maisons, dispensa aux courtisans les capricieuses faveurs de la fortune. Au déclin de l’empire, l’éclat de la cour s’accrut au lieu de diminuer, et un ambassadeur grec eut occasion d’admirer ou de regarder en pitié la magnificence du faible Moctader. « Toute l’armée du calife, tant cavalerie qu’infanterie, était sous les armes, dit l’historien Abulféda, et composait un corps de cent soixante mille hommes ; les grands-officiers, ses esclaves favoris, se tenaient près de lui, vêtus de la manière la plus brillante, avec des baudriers éclatans d’or et de pierreries. On voyait ensuite sept mille eunuques, parmi lesquels on en comptait quatre mille blancs et le reste noir ; il y avait sept cents portiers ou gardes d’appartemens. On voyait voguer sur le Tigre des chaloupes et des gondoles décorées de la manière la plus riche. La somptuosité n’était pas moindre dans l’intérieur du palais, orné de trente-huit mille pièces de tapisserie, parmi lesquelles douze mille cinq cents étaient de soie brodées en or ; on y trouvait vingt-deux mille tapis de pied. Le calife entretenait cent lions avec un garde pour chacun d’eux[455]. Entre autres raffinemens d’un luxe merveilleux, il ne faut pas oublier un arbre d’or et d’argent qui portait dix-huit grosses branches, sur lesquelles, ainsi que sur les plus petits rameaux, on apercevait des oiseaux de toute espèce, faits, ainsi que les feuilles de l’arbre, des mêmes métaux précieux. Cet arbre se balançait comme les arbres de nos bois, et alors on entendait le ramage des différens oiseaux. C’est au milieu de tout cet appareil que l’ambassadeur grec fut conduit par le visir au pied du trône du calife[456]. » En Occident, les Ommiades d’Espagne soutenaient avec la même pompe le titre de commandeur des fidèles. Le troisième et le plus grand des Abdalrahman éleva à trois milles de Cordoue, en l’honneur de sa sultane favorite, la ville, le palais et les jardins de Zehra. Il y employa vingt-cinq années de travail et plus de neuf millions sterling ; il fit venir de Constantinople les sculpteurs et les architectes les plus habiles de son siècle ; douze cents colonnes de marbre d’Espagne et d’Afrique, de Grèce et d’Italie, soutenaient ou décoraient ces édifices. La salle d’audience était incrustée d’or et de perles ; et des figures d’oiseaux et de quadrupèdes d’un prix infini environnaient un grand bassin placé au centre. Dans un pavillon élevé, situé au milieu des jardins, se trouvait un de ces bassins ou fontaines si délicieuses dans les climats chauds ; mais qui, au lieu d’eau, était remplie du vif-argent le plus pur. Le sérail d’Abdalrahman, en comptant ses femmes, ses concubines et ses eunuques noirs, était composé de six mille trois cents personnes ; et lorsqu’il allait à l’armée, il était suivi de douze mille gardes à cheval portant des baudriers et des cimeterres garnis en or[457].

Effets de cette magnificence sur le bonheur public et le bonheur des individus.

Dans une condition privée, la pauvreté et la subordination répriment sans cesse nos désirs ; mais un despote dont les volontés sont aveuglément suivies, dispose de la vie et du travail de millions d’hommes toujours prêts à satisfaire sur-le-champ ses fantaisies. Une si brillante position nous éblouit, et quels que soient les conseils de la froide raison, il en est peu parmi nous qui se refusassent opiniâtrement à essayer des plaisirs et des soins de la royauté. Il peut donc être de quelque utilité d’indiquer sur cet objet l’opinion de ce même Abdalrahman, dont la magnificence a peut-être excité notre admiration et notre envie, et de rapporter un écrit de sa main, trouvé dans son cabinet après sa mort. « J’ai maintenant régné plus de cinquante ans, toujours victorieux ou en paix ; j’étais chéri de mes sujets, redouté de mes ennemis, et respecté de mes alliés. J’ai obtenu au gré de mes désirs la richesse et les honneurs, la puissance et le plaisir, et il semble que rien sur la terre n’a dû manquer à ma félicité. Dans cette situation, j’ai compté avec soin les jours de bonheur véritable qui ont été mon partage ; ils se montent à quatorze… Ô homme ! ne place pas ta confiance dans ce monde[458]. » Le luxe des califes, si inutile à leur bonheur privé, affaiblit la vigueur et mit des bornes à l’agrandissement de l’empire des Arabes. Les premiers califes ne s’étaient occupés que de conquêtes temporelles et spirituelles ; et après avoir pourvu à leur dépense personnelle, qui se bornait aux nécessités de la vie, ils employaient scrupuleusement tout leur revenu à ces pieux desseins. La multitude des besoins et le défaut d’économie appauvrirent les Abbassides ; au lieu de se livrer aux grands objets de l’ambition, ils dévouaient à la recherche du faste et du plaisir leur temps, leurs sentimens et les forces de leur esprit. Des femmes et des eunuques usurpaient les récompenses dues à la valeur, et le camp royal se trouvait encombré par le luxe du palais. Les sujets du calife prenaient les mêmes mœurs. Le temps et la prospérité avaient calmé leur sévère enthousiasme ; ils cherchaient la fortune dans les travaux de l’industrie, la gloire dans la culture des lettres, et le bonheur dans la tranquillité de la vie domestique. La guerre n’était plus la passion des Sarrasins, et l’augmentation de la solde, des largesses souvent renouvelées, ne suffisaient plus pour séduire les descendans de ces braves guerriers, qui arrivaient en foule sous le drapeau d’Abubeker et d’Omar, attirés par l’espoir du butin et celui du paradis.

Introduction de la lecture parmi les Arabes. A. D. 754, etc. 813, etc.

Sous le règne des Ommiades, les musulmans bornaient leurs études à l’interprétation du Koran et à la culture de l’éloquence et de la poésie dans leur langue naturelle. Un peuple toujours exposé aux dangers de la guerre, doit estimer l’art de la médecine, ou plutôt l’art de la chirurgie ; mais les médecins arabes se plaignaient tout bas de voir l’exercice et la tempérance réduire à peu de chose le nombre des malades[459]. Les sujets des Abbassides, après leurs guerres civiles et leurs guerres domestiques, sortaient de la léthargie où s’étaient endormis les esprits. Ils employèrent le loisir qu’ils avaient acquis à satisfaire la curiosité que commençait à leur inspirer l’étude des sciences profanes. Cette étude fut d’abord encouragée par le calife Almansor, qui, outre ses connaissances sur la loi musulmane, s’était adonné avec succès à l’astronomie. Mais lorsque Almamon, le septième des Abbassides, monta sur le trône, il accomplit les desseins de son grand-père, et appela de toutes parts les muses à sa cour. Ses ambassadeurs à Constantinople, ses agens dans l’Arménie, la Syrie et l’Égypte, rassemblèrent les écrits de la Grèce ; il les fit traduire en arabe par d’habiles interprètes, il exhorta ses sujets à les lire assidûment, et le successeur de Mahomet assista avec plaisir et avec modestie aux assemblées et aux disputes des savans. « II n’ignorait pas, dit Abulpharage, que ceux dont la vie est dévouée au perfectionnement de leurs facultés raisonnables, sont les élus de Dieu, ses meilleurs et ses plus utiles serviteurs. L’ignoble ambition des Chinois et des Turcs peut s’enorgueillir de l’industrie de leurs mains ou de leurs jouissances sensuelles ; cependant ces habiles ouvriers ne doivent considérer qu’avec une jalousie sans espoir les hexagones et les pyramides des cellules d’une ruche d’abeilles[460]. La férocité des lions et des tigres doit épouvanter ces hommes braves, et dans les plaisirs de l’amour leur vigueur est bien au-dessous de celle des plus vils quadrupèdes. Les maîtres de la sagesse sont les véritables flambeaux et les législateurs du monde, qui, sans eux, retomberait dans l’ignorance et la barbarie[461]. » Les princes de lamaison d’Abbas qui succédèrent à Almamon eurent la même curiosité et le même zèle ; leurs rivaux, les Fatimites d’Afrique et les Ommiades d’Espagne, également commandeurs des fidèles, furent aussi, comme eux, les protecteurs des sciences : on vit dans les provinces les émirs indépendans accorder au savoir cette protection qu’ils regardaient comme un des apanages de la royauté, et leur émulation répandit de Samarcande et de Bochara à Fez et à Cordoue le goût des sciences et les récompenses qu’elles méritent. Le visir de l’un de ces sultans donna deux cent mille pièces d’or pour bâtir à Bagdad un collége qu’il dota d’un revenu de quinze mille dinars. Il en sortit peut-être, dans différens temps, six mille disciples de toutes les classes, depuis le fils du noble jusqu’à celui de l’artisan : les pauvres élèves recevaient une somme qui suffisait à leurs besoins ; et les professeurs recevaient des salaires proportionnés à leur mérite ou à leur talent. Dans toutes les villes, la curiosité des amateurs et la vanité des riches multipliaient les copies des productions de la littérature arabe. Un simple docteur se refusa aux invitations du sultan de Bochara, parce que le transport de ses livres aurait exigé quatre cents chameaux. La bibliothéque des Fatimites contenait cent mille manuscrits, d’une très-belle écriture et d’une reliure magnifique, qu’on prêtait sans crainte et sans difficulté aux étudians du Caire. Cependant ce nombre paraîtra encore bien modéré, si on veut croire que les Ommiades d’Espagne avaient formé une bibliothéque de six cent mille volumes, parmi lesquels on en comptait quarante-quatre pour le catalogue. Cordoue leur capitale, et les villes de Malaga, d’Alméria et de Murcie donnèrent le jour à plus de trois cents auteurs ; et il y avait au moins soixante-dix bibliothéques publiques dans les villes seules du royaume d’Andalousie. Le règne de la littérature arabe s’est prolongé l’espace d’environ cinq siècles, jusqu’à la grande irruption des Mongoux, et il fut contemporain de la période la plus ténébreuse et la plus oisive des annales européennes ; mais il paraît que la littérature orientale a décliné depuis que les lumières ont paru en Occident[462].

Leur véritable progrès dans les sciences.

Dans les bibliothéques des Arabes, ainsi que dans celles de l’Europe, la plus grande partie de cette énorme masse de volumes n’offrait qu’une valeur locale et un mérite imaginaire[463]. On y voyait entassés une multitude d’orateurs et de poètes, dont le style était analogue au goût et aux mœurs du pays ; d’histoires générales et particulières auxquelles chaque génération nouvelle apportait son tribut de héros et d’événemens ; de recueils et de commentaires sur la jurisprudence, qui tiraient leur autorité de la loi du prophète ; d’interprètes du Koran et de traditions orthodoxes ; enfin toute l’armée de ces théologiens polémiques, mystiques, scolastiques et moralistes, regardés comme les derniers ou les premiers des écrivains, selon qu’on les considère de l’œil du scepticisme ou de celui de la foi. Les livres de science ou de spéculation pouvaient être partagés en quatre classes, la philosophie, les mathématiques, l’astronomie et la médecine. Les écrits des sages de la Grèce furent traduits et développés en langue arabe, et on a retrouvé dans ces versions quelques traités dont l’original est aujourd’hui perdu[464] : les Orientaux traduisirent et ils étudièrent, entre autres, les écrits d’Aristote et de Platon, d’Euclide et d’Apollonius, de Ptolémée, d’Hippocrate et de Galien[465]. Parmi les systèmes d’idées qui ont varié avec le goût de chaque siècle, les Arabes adoptèrent la philosophie d’Aristote, également intelligible ou également obscure pour les lecteurs de tous les temps. Platon avait écrit pour les Athéniens ; et l’esprit de ses allégories est uni d’une manière trop intime à la langue et à la religion de la Grèce. Après la chute de cette religion, les péripatéticiens, sortant de leur obscurité, triomphèrent dans les controverses des sectes orientales, et leur fondateur fut rendu long-temps après par les musulmans d’Espagne aux écoles latines[466]. En physique, les progrès des véritables connaissances avaient été retardés par les enseignemens de l’académie et du lycée, qui avaient mis dans cette science le raisonnement à la place de l’observation. La superstition a fait trop d’usage de la métaphysique de l’esprit infini et de l’esprit fini ; mais la théorie et la pratique de la dialectique fortifient nos facultés intellectuelles ; les dix catégories d’Aristote généralisent et mettent en ordre nos idées[467], et son syllogisme est l’arme la plus tranchante de la dispute. Les écoles des Sarrasins l’employaient avec habileté ; mais comme il sert plus à découvrir l’erreur que la vérité, il ne faut pas s’étonner de voir dans la succession des temps les maîtres et les disciples tourner sans cesse dans le même cercle d’argumens. Les mathématiques ont un avantage particulier ; c’est que dans le cours des siècles elles peuvent toujours faire des progrès, sans jamais avoir de mouvement rétrograde ; mais, si je ne me trompe, les Italiens du quinzième siècle prirent la géométrie au point où elle se trouvait chez les anciens ; et quelle que soit l’étymologie du mot algèbre, les Arabes eux-mêmes attribuent modestement cette science à Diophante, l’un des géomètres de la Grèce[468]. Ils cultivèrent avec plus de succès l’astronomie, qui élève l’esprit de l’homme, et qui lui apprend à dédaigner la petite planète qu’il habite, et son existence passagère. Le calife Almamon fournit les instrumens dispendieux nécessaires aux observateurs : le pays des Chaldéens offrait pourtant un terrain également uni, et un même horizon toujours sans nuage : les mathématiciens mesurèrent avec exactitude dans les plaines de Sennaar, et une seconde fois dans celles de Cufa, un degré du grand cercle de la terre, et ils trouvèrent que la circonférence entière du globe est de vingt-quatre mille milles[469]. Depuis le règne des Abbassides jusqu’à celui des petits-fils de Tamerlan, on observa les étoiles avec zèle, mais sans le secours des lunettes : et les tables astronomiques de Bagdad, d’Espagne et de Samarcande[470] corrigent quelques erreurs de détail, sans oser renoncer à l’hypothèse de Ptolémée, et sans faire un pas vers la découverte du système solaire. Les vérités de la science ne pouvaient réussir dans les cours de l’Orient que par le secours de l’ignorance et de la sottise : on aurait dédaigné l’astronome, s’il n’avait pas avili sa sagesse et son honnêteté par les vaines prédictions de l’astrologie[471] ; mais les Arabes ont obtenu de justes éloges dans la science de la médecine. Mesua et Geber, Razis et Avicène se sont élevés à la hauteur des Grecs : il y avait dans la ville de Bagdad huit cent soixante médecins autorisés, riches de l’exercice de leur profession[472]. En Espagne on confiait la vie des princes catholiques au savoir des Sarrasins[473], et l’école de Salerne, fruit des lumières qu’ils avaient apportées, fit revivre les préceptes de l’art de guérir en Italie et dans le reste de l’Europe[474]. Les succès particuliers de chacun de ces médecins durent être soumis à l’influence de plusieurs causes personnelles et accidentelles ; mais on peut se former une idée plus positive de ce qu’ils savaient en général sur l’anatomie[475], la botanique[476] et la chimie[477], les trois bases de leur théorie et de leur pratique. Un respect superstitieux pour les morts bornait les Grecs et les Arabes à la dissection des singes et autres quadrupèdes. Les parties les plus solides et les plus visibles du corps humain étaient connues du temps de Galien ; mais la connaissance plus approfondie de sa construction était réservée au microscope et aux injections des artistes modernes. La botanique exige des recherches fatigantes, et les découvertes de la zone torride purent enrichir de deux mille plantes l’herbier de Dioscoride. Par rapport à la chimie, les temples et les monastères de l’Égypte pouvaient conserver la tradition de quelques lumières ; la pratique des arts et des manufactures avait appris un grand nombre de procèdes utiles ; mais la science doit son origine et ses progrès au travail des Sarrasins. Les premiers, ils se servirent de l’alambic pour la distillation, et c’est d’eux que nous en est venu le nom ; ils analysèrent les substances des trois règnes ; ils observèrent les distinctions et les affinités des alkalis et des acides, et tirèrent des remèdes doux et salutaires des minéraux les plus dangereux. Cependant la transmutation des métaux et l’elixir d’immortalité furent les recherches dont la chimie arabe s’occupa le plus. Des milliers de savans virent disparaître leur fortune et leur raison dans les creusets de l’alchimie ; le mystère, la fable et la superstition s’unirent, dignes associés pour travailler à l’accomplissement du grand œuvre.

Défaut d’érudition, de goût et de liberté.

Cependant les musulmans s’étaient privés des plus grands avantages que donne la lecture des auteurs de la Grèce et de Rome ; je veux dire de la connaissance de l’antiquité, de la pureté de goût, et de la liberté de penser. Les Arabes, enorgueillis des richesses de leur langue, dédaignaient l’étude d’un idiome étranger. Ils choisissaient les interprètes grecs parmi les chrétiens qui leur étaient soumis ; ces interprètes faisaient leurs traductions quelquefois sur le texte original, plus souvent peut-être sur une version syriaque ; et les Sarrasins, après avoir publié dans leur langue un si grand nombre d’ouvrages sur l’astronomie, la physique et la médecine, ne paraissent pas avoir traduit un seul poète, un seul orateur, ou même un seul historien[478]. La mythologie d’Homère aurait révolté la sévérité de leur fanatisme ; ils gouvernaient dans une paresseuse ignorance les colonies des Macédoniens et les provinces de Carthage et de Rome : on ne se souvenait plus des héros de Plutarque et de Tite-Live, et l’histoire du monde, avant Mahomet, était réduite à une courte légende sur les patriarches, les prophètes et les rois de la Perse. Les auteurs grecs et latins qui remplissent notre éducation ont peut-être pu nous inspirer un goût trop exclusif : je ne me presse pas de condamner la littérature et le jugement des nations dont j’ignore la langue. Je sais toutefois que les auteurs classiques peuvent enseigner beaucoup de choses, et je crois que les Orientaux en ont beaucoup à apprendre ; ils manquent en particulier d’une sorte de dignité tempérée dans le style, de nos belles proportions de l’art, des formes de la beauté visible et intellectuelle, du talent de tracer avec justesse les caractères et les passions, d’embellir un récit ou un argument, et de dresser d’une manière régulière la fabrique de l’épopée ou du drame[479]. L’empire de la vérité et de la raison est toujours à peu près le même. Les philosophes d’Athènes et de Rome jouissaient de la liberté civile et de la liberté religieuse ; ils en soutenaient les droits avec courage. Leurs écrits sur la morale et la politique auraient relâché peu à peu les fers du despotisme oriental ; ils auraient répandu un esprit général de discussion et de tolérance : en les lisant, les sages Arabes auraient pensé que leur calife pouvait bien être un tyran, et leur prophète un imposteur[480]. L’instinct de la superstition fut alarmé même des sciences abstraites, et les docteurs de la loi les plus sévères condamnèrent l’imprudente et pernicieuse curiosité d’Almamon[481]. Il faut attribuer à la soif du martyre, aux visions sur le paradis, et au dogme de la prédestination, l’indomptable enthousiasme du prince et du peuple. L’épée des Sarrasins devint moins redoutable lorsque leur jeunesse passa des camps dans les colléges, lorsque les armées des fidèles osèrent se permettre de lire et de réfléchir. Cependant la puérile vanité des Grecs s’alarma de ces études, et ce ne fut qu’avec répugnance qu’ils communiquèrent le feu sacré aux Barbares de l’Orient[482].

Guerres de Haroun-al-Rashid contre les Romains. A. D. 781-805.

Durant la sanglante lutte des Ommiades et des Abbassides, les Grecs avaient saisi une occasion de venger leurs injures et d’étendre leurs limites. Mais ils payèrent chèrement cette satisfaction sous Mohadi, troisième calife de la dynastie, qui profita à son tour des avantages que lui offrait la faiblesse de la cour de Byzance, gouvernée par une femme et un enfant, Irène et Constantin. Une armée de quatre-vingt-quinze mille Persans et Arabes arriva des rives du Tigre au Bosphore de Thrace, sous les ordres de Haroun[483] ou Aaron, second fils du calife ; et l’impératrice, qui le vit bientôt campé en face de son palais, sur les hauteurs de Chrysopolis ou Scutari, apprit par là qu’elle avait perdu une grande partie de ses troupes et de ses provinces. Ses ministres, autorisés et avoués par elle, souscrivirent une paix ignominieuse, et les présens mutuels des deux cours ne purent déguiser la honte d’un tribut annuel de soixante-dix mille dinars d’or, auquel l’empire romain fut obligé de se soumettre. Les Sarrasins ne s’étaient pas avancés avec assez de précaution dans une terre ennemie et éloignée de leur empire ; pour les engager à se retirer, on leur promit des guides fidèles et des vivres en abondance ; et il ne se trouva pas un seul Grec qui eût le courage d’insinuer qu’on pouvait environner et détruire leurs troupes fatiguées, lorsqu’elles passeraient entre une montagne d’un accès très-difficile et la rivière du Sangarius. Cinq années après cette expédition, Haroun monta sur le trône de son père : c’est de tous les monarques de sa famille celui qui a déployé le plus de puissance et d’énergie ; son alliance avec Charlemagne l’a rendu célèbre en Occident, et nous le connaissons dès notre enfance par le rôle qu’il joue sans cesse dans les Contes arabes. Il a souillé son surnom de Rashid (le Juste), par la mort des généreux Barmecides, peut-être innocens ; ce qui, au reste, n’empêchait pas qu’il ne pût rendre justice à une pauvre veuve qui, pillée par ses troupes, osa citer au despote négligent un passage du Koran qui le menaçait du jugement de Dieu et de la postérité. Sa cour s’embellit de l’éclat du luxe et des sciences ; durant les vingt-trois années de son règne, il parcourut à diverses reprises les provinces de son empire depuis le Khorasan jusqu’à l’Égypte ; il fit cinq pèlerinages à la Mecque ; il envahit à huit époques différentes le territoire des Romains ; et toutes les fois que ceux-ci refusèrent de payer le tribut, ils apprirent qu’un mois de ravages leur était plus funeste qu’une année de soumission. Après la déposition et l’exil de la mère dénaturée de Constantin, son successeur Nicéphore résolut d’anéantir cette marque de servitude et de déshonneur. Sa lettre au calife faisait allusion au jeu des échecs qui s’était déjà répandu de la Perse dans la Grèce. « La reine (disait-il en parlant d’Irène) vous regardait comme une tour, et elle se croyait un pion. Cette femme pusillanime avait consenti à vous payer un tribut, le double de celui qu’elle aurait dû exiger d’un peuple barbare. Restituez donc les fruits de votre injustice, ou disposez-vous à vider cette querelle par les armes. » En prononçant ces paroles, ses ambassadeurs jetèrent au pied du trône un faisceau d’épées. Le calife sourit de la menace, et tirant son redoutable sansamah, ce cimeterre si célèbre dans les annales de l’histoire et dans celles de la fable, il coupa les faibles armes des Grecs sans émousser la sienne. Il dicta ensuite cette lettre d’un laconisme effrayant : « Au nom du Dieu miséricordieux, Haroun-al-Rashid, commandeur des fidèles, à Nicéphore, chien de Romain. Fils d’une mère infidèle, j’ai lu ta lettre. Tu n’entendras pas ma réponse, tu la verras. » Il l’écrivit en caractères de sang et de feu dans les plaines de la Phrygie ; et pour arrêter la célérité guerrière des Arabes, les Grecs furent contraints de recourir à la dissimulation et à une apparence de repentir. Le calife victorieux se retira, après les fatigues de la campagne, à Racca sur l’Euphrate[484], celui de ses palais qu’il aimait le plus. Mais ses ennemis le voyant à cinq cents milles, encouragés d’ailleurs par l’inclémence de la saison, se hasardèrent à violer la paix. Ils furent étonnés de la hardiesse et de la rapidité du calife, qui, au milieu de l’hiver, repassa les neiges du mont Taurus ; Nicéphore avait épuisé ses stratagèmes de négociation et de guerre, et ce Grec perfide ne sortit qu’avec trois blessures d’une bataille qui coûta la vie à quarante mille de ses sujets. Cependant il s’indigna encore une fois de la soumission, et le calife se montra également décidé à la victoire. Haroun avait à sa solde cent trente-cinq mille soldats de troupes régulières ; et plus de trois cent mille personnes de toutes sortes entrèrent en campagne sous le drapeau noir des Abbassides. Cette armée balaya l’Asie Mineure jusque par-delà Tyane et Ancyre, et investit Héraclée du Pont[485], jadis la capitale d’un pays florissant, et aujourd’hui une pauvre bourgade ; elle soutint à l’époque dont nous parlons, dans ses antiques murs, un siége d’un mois contre toutes les forces de l’Orient. Haroun la ruina de fond en comble ; ses guerriers y trouvèrent de grandes richesses : mais s’il avait su l’histoire de la Grèce, il aurait regretté la nature d’Hercule, dont tous les attributs, tels que sa massue, son arc, son carquois et sa peau de lion, étaient en or massif. Les progrès de la dévastation sur terre et sur mer, depuis l’Euxin jusqu’à l’île de Chypre, déterminèrent Nicéphore à rétracter son orgueilleux défi. Haroun consentit à la paix, mais il voulut que les ruines d’Héraclée demeurassent pour servir de leçon aux Grecs et de trophée à sa gloire, et que la monnaie du tribut portât l’image et le nom de Haroun et de ses trois fils : ce fut cependant cette pluralité de souverains qui permit aux Romains de se soustraire à leur honte[486]. Après la mort de leur père, les fils du calife se disputèrent son héritage, et celui qui l’emporta, le noble Almamon, trouva assez d’occupation dans le rétablissement de la paix domestique et l’introduction des sciences.

Les Arabes subjuguent l’île de Crète. A. D. 823.

Tandis qu’Almamon régnait à Bagdad et Michel-le-Bègue à Constantinople, les Arabes subjuguèrent les îles de Crète[487] et de Sicile. Leurs écrivains, qui ignoraient la réputation de Jupiter et de Minos, ont dédaigné la première de ces conquêtes, mais elle n’a pas été négligée par les historiens de Byzance, qui commencent ici à jeter un peu plus de lumière sur les affaires de leur temps[488]. Une troupe de volontaires andalous, mécontens du climat et du gouvernement d’Espagne, s’en alla par mer chercher des aventures ; comme ils n’avaient que dix ou vingt galères, leurs entreprises furent nommées pirateries. En qualité de sujets et de défenseurs du parti des blancs, ils se croyaient en droit d’envahir les domaines des califes noirs. Une faction rebelle les introduisit à Alexandrie[489] ; ils taillèrent en pièces amis et ennemis, pillèrent les églises et les mosquées, vendirent plus de six mille chrétiens, et se soutinrent dans la capitale de l’Égypte jusqu’à l’époque où Almamon vint tomber sur eux à la tête de son armée. Depuis l’embouchure du Nil jusqu’à l’Hellespont, les îles et les côtes appartenant, soit aux Grecs, soit aux musulmans, furent exposées à leurs ravages. Frappés et séduits par la fertilité de la Crète, et pleins du désir de se l’approprier, ils y revinrent bientôt avec quarante galères. Les Andalous parcoururent cette île sans crainte et sans obstacle ; mais lorsqu’ils arrivèrent au rivage pour y embarquer leur butin, ils virent leurs navires en proie aux flammes, et Abu Caab, leur chef, s’avoua l’auteur de l’incendie. Leurs clameurs l’accusèrent d’extravagance ou de perfidie. « De quoi vous plaignez-vous ? leur répondit l’adroit émir. Je vous ai amenés dans une terre où coulent le lait et le miel. C’est ici votre patrie. Reposez-vous de vos fatigues, et oubliez les déserts qui vous ont donné le jour. — Et nos femmes et nos enfans ? s’écrièrent les pirates. — Vos belles captives remplaceront vos femmes, ajouta Abu Caab : dans leurs bras vous deviendrez bientôt les pères d’une nouvelle famille. » Ils n’eurent d’abord pour habitation que leur camp place dans la baie de Suda, et environné d’un fossé et d’un rempart ; mais un moine apostat leur fit connaître dans la partie orientale une position plus avantageuse, et le nom de Candax, qu’ils donnèrent à leur forteresse et à leur colonie est devenu celui de l’île entière, que par corruption on a appelée Candie. Il ne restait plus que trente de ces cent villes qu’on y voyait au temps de Minos ; et une seule, à ce qu’on croit, Cydonia, eut le courage de maintenir sa liberté et de ne pas abjurer le christianisme. Les Sarrasins de la Crète ne tardèrent pas à reconstruire des vaisseaux ; et les bois du mont Ida fendirent bientôt le sein des mers. Durant cent trente-huit ans d’une guerre continuelle contre ces audacieux corsaires, les princes de Constantinople ne cessèrent de les attaquer et de les poursuivre sans aucun fruit.

Et de Sicile. A. D. 827-878.

Un acte de sévérité superstitieuse occasionna la perte de la Sicile[490]. Un jeune homme qui avait enlevé une religieuse fut condamné, par l’empereur, à perdre la langue. Euphemius, c’était le nom du jeune homme, eut recours à la raison et à la politique des Sarrasins d’Afrique, et bientôt il revint dans son pays, revêtu de la pourpre impériale, accompagné de cent navires, de sept cents cavaliers et de dix mille fantassins. Ces troupes débarquèrent à Mazara, près des ruines de l’ancienne Selinune ; mais après quelques victoires partielles, les Grecs délivrèrent Syracuse[491] ; l’apostat fut tué durant le siége, et les Arabes se virent réduits à manger leurs chevaux. Ils furent secourus à leur tour par un puissant renfort des musulmans de l’Andalousie ; la partie occidentale, la plus considérable de l’île, fut soumise peu à peu ; et les Sarrasins firent du port commode de Palerme le siége de leur puissance navale et militaire. Syracuse garda environ cinquante ans la foi qu’elle avait jurée à Jésus-Christ et à l’empereur. Lorsqu’elle fut assiégée pour la dernière fois, ses citoyens montrèrent un reste de ce courage qui avait autrefois résisté aux armes d’Athènes et de Carthage. Ils tinrent plus de vingt jours contre les béliers et les catapultes, les mines et les tortues des assiégeans ; et la place aurait pu être secourue, si les matelots de la flotte impériale n’avaient pas été employés à Constantinople à la construction d’une église en l’honneur de la vierge Marie. Le diacre Théodose, ainsi que l’évêque et tout le clergé, furent arrachés des autels, chargés de fers, amenés à Palerme, jetés dans un cachot, et sans cesse exposés au danger d’avoir à choisir entre la mort et l’apostasie. Théodose a écrit sur sa situation un morceau pathétique et qui n’est pas dénué d’élégance : on peut le regarder comme l’épitaphe de son pays[492]. Depuis l’époque où les Romains avaient subjugué la Sicile, jusqu’à la conquête des Sarrasins, Syracuse, maintenant réduite à l’île d’Ortygie, qui forma d’abord sa première enceinte, avait insensiblement vu disparaître son éclat. Cependant elle contenait encore de grandes richesses ; les vases d’argent qu’on trouva dans la cathédrale pesaient cinq mille livres ; le butin fut évalué à un million de pièces d’or, c’est-à-dire à environ quatre cent mille livres sterling, et le nombre des captifs dut être plus considérable qu’à Tauromenium, d’où dix-sept mille chrétiens furent transportés en Afrique pour vivre dans l’esclavage. Les vainqueurs anéantirent en Sicile la religion et la langue des Grecs ; et telle fut la docilité de la génération nouvelle, que quinze mille jeunes garçons reçurent la circoncision le même jour que le fils du calife Fatimite. Les forces maritimes des Arabes sortirent des ports de Palerme, de Biserte et de Tunis ; ils attaquèrent et pillèrent cent cinquante villes de la Calabre et de la Campanie ; le nom des Césars ni celui des apôtres ne put défendre les faubourgs de Rome. Si l’union eût régné parmi les musulmans, ils auraient eu sans peine la gloire de soumettre l’Italie à l’empire du prophète ; mais les califes de Bagdad avaient perdu leur autorité en Occident ; les Aglabites et les Fatimites avaient usurpé les provinces d’Afrique ; leurs émirs en Sicile aspiraient à l’indépendance, et leurs projets de conquêtes et d’agrandissement se bornèrent à quelques incursions de pirates[493].

Invasion de Rome par les Sarrasins. A. D. 846.

Au milieu des humiliations et des souffrances qui accablaient alors l’Italie, le nom de Rome réveille un auguste et douloureux souvenir. Des navires sarrasins de la côte d’Afrique osèrent remonter le Tibre, et approcher d’une ville qui, dans sa dégradation, était encore respectée comme la métropole du monde chrétien. Un peuple tremblant en gardait les portes et les remparts ; mais les tombeaux et les églises de Saint-Pierre et de Saint-Paul, situés dans les faubourgs du Vatican et sur la route d’Ostie, demeuraient abandonnés à la fureur des musulmans. Leur sainteté les avait protégés contre l’avidité des Goths, des Vandales et des Lombards ; mais les Arabes dédaignaient l’Évangile et la Légende, et les préceptes du Koran autorisaient et excitaient leur rapacité. Ils dépouillèrent les idoles du christianisme des offrandes dont on les avait enrichies ; ils enlevèrent de l’église de Saint-Pierre un autel d’argent, et s’ils laissèrent dans leur entier les édifices et les corps des saints qu’on y avait inhumés, il faut l’attribuer à leur précipitation plutôt qu’à leurs scrupules. Dans leurs incursions sur la voie Appienne, ils saccagèrent Fundi, et assiégèrent Gaëte ; mais ils s’éloignèrent des murs de Rome, et leur division sauva le Capitole du joug du prophète de la Mecque. Cependant le même danger menaçait toujours les Romains, et leurs forces ne pouvaient les défendre contre un émir de l’Afrique. Ils réclamèrent la protection du roi de France, qui leur donnait alors des lois ; un détachement des Barbares battit une armée française ; Rome, dans sa détresse, songeait à se remettre sous l’empire du prince qui régnait à Byzance ; mais ce projet pouvait passer pour une rebellion, et les secours qu’on pouvait en attendre étaient éloignés et précaires[494]. La mort du pape, chef spirituel et temporel de la ville, parut être un surcroît à tant de maux ; mais l’urgence de la situation écarta les formes ainsi que les intrigues ordinaires d’une élection, et la réunion des suffrages en faveur de Léon IV[495], sauva la chrétienté et la ville de Rome. Ce pontife était né Romain. Le courage des premiers âges de la république brûlait encore dans son sein, et au milieu des ruines de sa patrie il se tenait debout comme une de ces majestueuses et inébranlables colonnes qu’on volt lever leur tête au-dessus des débris du Forum. Les premiers jours de son règne furent consacrés à la purification des reliques qui furent mises en lieu de sûreté, ensuite à des prières, à des processions, et à toutes les cérémonies les plus solennelles de la religion, qui servirent du moins à guérir l’imagination et à relever les espérances de la multitude. On négligeait dès long-temps ce qui regardait la défense de la ville ; non que l’on comptât sur la paix, mais parce que la détresse et la misère des temps ne permettaient pas de semblables soins. Léon répara les murailles autant que ses faibles moyens et la brièveté du temps purent le permettre : quinze tours furent élevées ou rebâties aux endroits qui offraient l’accès le plus facile ; deux de ces tours commandaient les deux rives du Tibre, et on tendit des chaînes sur la rivière, afin d’empêcher les navires ennemis de pouvoir la remonter. Les Romains eurent du moins quelque répit, car ils apprirent que les Sarrasins venaient de lever le siége de Gaëte, et que les vagues avaient englouti une partie des musulmans avec leur sacrilége butin.

Victoire et règne de Léon IV. A. D. 849.

L’explosion de l’orage fut différée, mais ce fut pour éclater bientôt avec plus de violence. L’Aglabite[496] qui régnait en Afrique avait hérité de son père un trésor et une armée : une escadre d’Arabes et de Maures, après un court relâche dans les ports de la Sardaigne, vint mouiller à l’embouchure du Tibre, c’est-à-dire à seize milles de Rome ; leur nombre et leur discipline semblaient annoncer non pas une incursion passagère, mais le projet bien arrêté de conquérir l’Italie. Cependant Léon s’était hâté de former une alliance avec les cités libres de Gaëte, de Naples et d’Amalfi, vassales de l’empire grec ; à l’arrivée des Sarrasins, leurs galères se montrèrent au port d’Ostie, sous les ordres de Cæsarius, fils du duc de Naples, jeune guerrier plein de générosité et de valeur, qui avait déjà vaincu les flottes des Arabes. Il se rendit avec ses principaux officiers au palais de Latran, sur l’invitation du pape, qui feignit adroitement de les questionner sur l’objet de leur voyage, et de recevoir avec autant de surprise que de joie le secours que lui envoyait la Providence. Le père des chrétiens se rendit a Ostie, accompagné des milices de Rome en armes ; il y fit la revue de ses libérateurs, et leur donna sa bénédiction. Les alliés baisèrent les pieds du pontife, ils reçurent la communion avec une dévotion guerrière, et Léon pria le Dieu qui avait soutenu saint Pierre et saint Paul sur les vagues de la mer, de soutenir la force des bras prêts à combattre les ennemis de son saint nom. Les musulmans, après une prière semblable à celle des chrétiens et avec un courage pareil, commencèrent l’attaque des navires chrétiens, qui gardèrent leur position avantageuse le long de la côte. La victoire penchait du côté des alliés, lorsque la gloire de la décider par leur courage leur fut enlevée par une tempête soudaine qui confondit l’habileté des marins les plus hardis. Les chrétiens se trouvaient garantis par le havre, tandis que les navires africains furent dispersés et mis en pièces parmi les rochers et les îles d’une côte ennemie. Ceux d’entre eux qui échappèrent au naufrage et à la faim, tombés au pouvoir de leurs implacables ennemis, n’en obtinrent point une clémence qu’ils ne méritaient pas. Le glaive et le gibet défirent les chrétiens d’une partie de cette dangereuse multitude de captifs ; les autres, mis à la chaîne, furent utilement employés à la réparation des édifices sacrés qu’ils avaient voulu détruire. Le pape, à la tête des citoyens et des alliés, alla se prosterner en action de grâces devant les châsses des apôtres ; et dans le butin qu’avait produit cette victoire navale, on choisit treize arcs d’argent massif qui furent suspendus autour de l’autel du pêcheur de Galilée. Durant tout son règne, Léon IV s’occupa du soin de fortifier et d’orner la ville de Rome. Il répara et embellit les églises ; il employa huit mille marcs d’argent à remédier aux dommages qu’avait soufferts celle de Saint-Pierre ; il l’enrichit de vases d’or du poids de deux cent soixante livres, ornés des portraits du pape et de l’empereur, et entourés d’un cercle de perles ; mais le caractère de Léon reçoit moins d’honneur de cette vaine magnificence, que du soin paternel avec lequel il releva les murs de Horta et d’Amérie, et réunit dans la nouvelle ville de Léopolis, à douze milles de la côte, les habitans dispersés de Centumcellæ[497]. Ses libéralités mirent une colonie de Corses en état de s’établir, avec leurs femmes et leurs enfans, à Porto, ville située à l’embouchure du Tibre, qui tombait en ruines, et qu’il répara pour eux ; les champs et les vignobles de son territoire furent partagés entre les nouveaux colons ; pour aider leurs premiers efforts, il leur donna des chevaux et du bétail, et ces braves exilés, respirant la vengeance contre les Sarrasins, jurèrent de vivre et de mourir sous l’étendard de saint Pierre. Les pèlerins de l’occident et du nord qui venaient visiter le tombeau des apôtres, avaient formé peu à peu le vaste faubourg du Vatican ; et selon le langage du temps, on distinguait leurs habitations par le nom d’écoles des Grecs et des Goths, des Lombards et des Saxons ; mais cette respectable enceinte était toujours exposée sans défense à l’insulte des sacriléges ; l’autorité épuisa tout son pouvoir et la charité toutes ses aumônes, à l’environner de murs et de tours ; pendant quatre années que dura ce pieux travail, on vit à toutes les heures et dans toutes les saisons l’infatigable pontife exciter les travailleurs par sa présence. [ Fondation de la cité Léonine. A. D. 852. ]Le nom de cité Léonine, qu’il donna au Vatican, laisse apercevoir l’amour de la célébrité, passion généreuse mais terrestre : au reste, des actes de pénitence et d’humilité chrétienne tempérèrent l’orgueil de cette dédicace. Le pape et son clergé parcoururent nu-pieds, et sous le sac et la cendre, l’enceinte marquée pour la nouvelle ville ; les chants de triomphe furent des psaumes et des litanies ; on répandit l’eau sainte sur les murs, et à la fin de la cérémonie, Léon pria les apôtres et l’armée des anges de maintenir l’ancienne et la nouvelle Rome, toujours pures, heureuses et imprenables[498].

La guerre d’Amorie entre Théophile et Motassem. A. D. 838.

L’empereur Théophile, fils de Michel-le-Bègue, est un des princes les plus actifs et les plus courageux qui aient occupé dans le moyen âge le trône de Constantinople. Il marcha cinq fois en personne contre les Sarrasins dans des guerres, soit offensives, soit défensives ; redoutable dans l’attaque, il obtint même, par ses défaites, l’estime de ses ennemis. Dans la dernière de ses expéditions, il pénétra en Syrie, et assiéga la ville obscure de Sozopetra, où par hasard était né le calife Motassem, dont le père Haroun se faisait toujours accompagner, soit en paix, soit à la guerre, de celle de ses femmes et de ses concubines qu’il aimait le plus. La révolte d’un imposteur persan occupait alors les armes des Sarrasins, et il ne put qu’intercéder en faveur d’une ville pour laquelle il avait une sorte d’attachement filial. Ses sollicitations déterminèrent l’empereur à blesser son orgueil en un point si sensible. Sozopetra fut rasée ; ses habitans furent mutilés ou marqués d’une manière ignominieuse, et les vainqueurs enlevèrent mille captives sur le territoire des environs. Parmi celles-ci se trouvait une matrone de la maison d’Abbas qui, dans son désespoir, implora le secours de Motassem : celui-ci, irrité des insultes des Grecs, crut son honneur engagé à s’en venger, et à répondre à l’appel que lui avait fait sa parente. Sous le règne des deux frères aînés, l’héritage du plus jeune s’était borné à l’Anatolie, l’Arménie, la Géorgie et la Circassie : cette position sur les frontières avait exercé ses talens militaires ; et parmi les titres que le hasard lui avait donnés au surnom d’Octonaire[499], les huit batailles qu’il gagna sur les ennemis du Koran, ou du moins qu’il leur livra, forment sans doute le plus honorable. Dans cette querelle personnelle, les troupes de l’Irak, de la Syrie et de l’Égypte, tirèrent leurs recrues des tribus de l’Arabie et des hordes turques ; sa cavalerie dut être nombreuse, bien qu’il faille diminuer quelque chose des cent trente mille chevaux que lui accordent les historiens ; et les frais de l’armement ont été évalués à quatre millions sterling, ou cent mille livres d’or. Les Sarrasins se rassemblèrent à Tarse, et prirent en trois divisions la grande route de Constantinople : Motassem commandait le corps de bataille ; l’avant-garde était sous les ordres d’Abbas son fils, qui, dans l’essai de ses premières armes, pouvait triompher avec plus de gloire, ou recevoir un échec avec moins de honte, et le calife avait résolu de venger son injure par une injure pareille. Le père de Théophile était né à Amorium[500] en Phrygie : cette ville, berceau de la maison impériale, avait été distinguée par ses priviléges et ses monumens, et, quelle que fût l’opinion du peuple, aux yeux du souverain et de sa cour, elle n’était guère moins précieuse que Constantinople. Le nom d’Amorium fut gravé sur les boucliers des Sarrasins, et les trois armées se réunirent de nouveau sous les murs de cette cité proscrite. Les plus sages conseillers avaient été d’avis d’évacuer la place, d’en faire sortir les habitans, et d’en abandonner les édifices à la vaine fureur des Barbares. L’empereur prit le parti plus généreux de soutenir un siége et de livrer une bataille pour défendre la patrie de ses ancêtres. Lorsque les armées s’approchèrent, le front de la ligne musulmane parut le plus hérissé de piques et de javelines ; mais de l’un et de l’autre côté l’issue du combat ne fut point glorieuse pour les troupes nationales. Les Arabes furent enfoncés ; mais ce fut par les épées de trente mille Persans qui avaient obtenu du service et un établissement dans l’empire grec. Les Grecs furent repoussés et vaincus, mais ce fut par les flèches de la cavalerie turque ; et si une pluie qui tomba le soir n’eût pas mouillé et relâché les cordes de ses arcs, l’empereur aurait pu à peine s’échapper avec un très-petit nombre de chrétiens. L’armée vaincue s’arrêta à Dorylée, ville située à trois journées du champ de bataille. Théophile, en faisant la revue de ses escadrons tremblans, ne put qu’excuser sa fuite et celle de ses sujets. Après cette découverte de sa faiblesse, ce fut en vain qu’il espéra sauver Amorium : l’inexorable calife rejeta avec dédain ses prières et ses promesses ; il retint même ses ambassadeurs pour les rendre témoins de sa vengeance : il s’en fallut peu qu’ils ne fussent témoins de sa honte. Un gouverneur fidèle, une garnison composée de vétérans et un peuple désespéré, soutinrent durant cinquante-cinq jours les vigoureux assauts des musulmans, et les Sarrasins auraient été réduits à lever le siége, si un traître ne leur eût indiqué la partie la plus faible des murailles, facile à reconnaître par la représentation d’un lion et d’un taureau qui se trouvaient placés en cet endroit. Motassem accomplit son vœu dans toute sa rigueur. Fatigué du carnage sans en être rassasié, il retourna au palais de Samara, qu’il venait de bâtir aux environs de Bagdad, tandis que l’infortuné[501] Théophile implorait le secours tardif et incertain de son rival l’empereur des Francs. Cependant soixante-dix mille musulmans avaient perdu la vie au siége d’Amorium ; ils avaient été vengés par le massacre de trente mille chrétiens, et par les cruautés exercées envers un égal nombre de captifs qui furent traités comme les plus atroces criminels. La nécessité obligea quelquefois les deux partis à consentir à l’échange et à la rançon des prisonniers[502] ; mais dans cette lutte nationale et religieuse des deux empires, la paix était sans confiance et la guerre sans quartier ; rarement l’accordait-on sur le champ de bataille ; ceux qui échappaient à la mort étaient réservés à un esclavage sans espoir ou bien à d’affreuses tortures ; et un empereur catholique raconte avec joie l’exécution des Sarrasins de la Crète, qu’on écorcha vifs ou qu’on plongea dans des chaudières d’huile bouillante[503]. Motassem avait sacrifié au point d’honneur une ville florissante, deux cent mille hommes et plusieurs millions. Le même calife descendit de cheval, et salit sa robe pour secourir un vieillard décrépit qui était tombé avec son âne dans un fossé rempli de boue. À laquelle de ces deux actions songea-t-il avec le plus de plaisir lorsqu’il fut appelé par l’ange de la mort[504] ?

Désordres des gardes turcs. A. D. 841-870. etc.

Avec Motassem, le huitième des Abbassides, disparut la gloire de sa famille et de sa nation. Lorsque les vainqueurs arabes se furent répandus en Orient, lorsqu’ils se furent mêlés avec les troupes serviles de la Perse, de la Syrie et de l’Égypte, ils perdirent peu à peu l’énergie et les vertus guerrières du désert. Le courage des pays du midi est une production artificielle de la discipline et du préjugé. L’activité du fanatisme avait diminué, et les troupes du calife, devenues mercenaires, se recrutèrent dans le nord, où se trouve la valeur naturelle, production vigoureuse et spontanée de ces climats. On prenait à la guerre ou l’on achetait des Turcs[505] qui vivaient au-delà de l’Oxus et du Jaxarte, de robustes jeunes gens qu’on élevait dans l’art des combats et dans la foi musulmane. Ces Turcs, devenus les gardes du calife, environnaient le trône de leur bienfaiteur, et leurs chefs usurpèrent bientôt l’empire du palais et des provinces. Motassem donna le premier ce dangereux exemple ; il appela plus de cinquante mille Turcs dans la capitale : leur licence excita l’indignation publique, et les querelles des soldats et du peuple déterminèrent le calife à s’éloigner de Bagdad, et à établir sa résidence et le camp de ses Barbares favoris à Sumara, sur le Tigre, à environ douze lieues au-dessus de la cité de Paix[506]. Motawakkel, son fils, fut un tyran soupçonneux et cruel. Détesté de ses sujets, il eut recours à la fidélité des gardes turques : ces étrangers ambitieux et effrayés de la haine qu’ils inspiraient, se laissèrent séduire par les avantages que leur promettait une révolution. À l’instigation de son fils, ou du moins pour lui donner la couronne, ils se précipitèrent à l’heure du souper dans l’appartement du calife, et le coupèrent en sept morceaux avec les mêmes glaives qu’il venait de leur donner pour défendre sa vie et son trône. Mostanser fut porté en triomphe sur ce trône encore dégouttant du sang de son père. Mais durant les six mois de son règne, il n’éprouva que les angoisses d’une conscience criminelle. Si, comme on le dit, il versa des larmes à la vue d’une ancienne tapisserie qui représentait le crime et le châtiment du fils de Chosroès ; si le chagrin et le remords abrégèrent en effet sa vie, nous pouvons nous permettre quelque compassion pour un parricide qui, au moment de sa mort, s’écriait qu’il avait perdu le bonheur de ce monde et celui de la vie future. Après cet acte de trahison, les mercenaires étrangers donnèrent et reprirent le vêtement et le bâton de Mahomet, qui étaient encore les emblèmes de la royauté ; et dans l’espace de quatre ans, ils créèrent, déposèrent, et assassinèrent trois califes. Toutes les fois que les Turcs étaient agités par la crainte, la rage et la cupidité, ils saisissaient le calife par les pieds ; après l’avoir traîné hors du palais, ils l’exposaient nu à un soleil brûlant ; ils le frappaient avec des massues de fer, et le forçaient à acheter de son abdication quelques momens de retard à une destinée inévitable[507]. À la fin cette tempête se calma ou prit un autre cours : les Abbassides retournèrent à Bagdad, qui leur offrait un séjour moins orageux : une main plus ferme et plus habile réprima l’insolence des Turcs ; ces troupes redoutables furent divisées ou détruites par les guerres étrangères. Mais les nations de l’Orient s’étaient accoutumées à fouler aux pieds les successeurs du prophète ; et c’est en diminuant leur force et en relâchant la discipline, que les califes obtinrent la paix dans l’intérieur de leurs états. Les funestes effets du despotisme militaire sont si uniformes, qu’il semble que je répète ici l’histoire des gardes prétoriennes[508].

Naissance et progrès des Carmathiens. A. D. 890-951.

Tandis que les affaires, les plaisirs et les lumières du temps amortissaient le fanatisme, sa flamme se conservait tout entière dans le cœur d’un petit nombre d’élus qui voulaient régner dans ce monde ou dans l’autre. Vainement l’apôtre de la Mecque avait eu soin de répéter mille et mille fois qu’il serait le dernier des prophètes. L’ambition, ou, si on peut profaner ce mot, la raison du fanatisme pouvait se flatter qu’après les missions successives d’Adam, de Noé, d’Abraham, de Moïse, de Jésus et de Mahomet, le même Dieu révélerait dans la plénitude des temps une loi toujours plus parfaite et plus durable. L’an 277 de l’hégyre, un prédicateur arabe, nommé Carmath, prit aux environs de Cufa les titres pompeux et inintelligibles de Guide, de Directeur, de Démonstration, de Verbe, de Saint-Esprit, de Chameau, de Héraut du Messie, qui avait, disait-il, conversé avec lui sous la forme humaine, et enfin de Représentant de Mahomet, fils d’Ali ; de Représentant de saint Jean-Baptiste et de l’ange Gabriel. Il publia un volume mystique où il donna aux préceptes du Koran un sens moins matériel ; il relâcha les lois sur les ablutions, les jeûnes et le pèlerinage ; il permit l’usage du vin, des nourritures défendues ; et pour maintenir la ferveur de ses disciples, il leur imposa l’obligation de faire cinquante prières par jour. L’oisiveté et l’effervescence de la troupe rustique qui s’attacha au nouveau prophète, attirèrent l’attention des magistrats de Cufa ; une timide persécution étendit les progrès de la secte ; mais le nom de Carmath ne fut que plus révéré quand sa personne eut quitté le monde. Ses douze apôtres se dispersèrent parmi les Bédouins, « race d’hommes, dit Abulféda, également dénuée de raison et de religion » ; et leur succès semblait menacer l’Arabie d’une nouvelle révolution. Les Carmathiens étaient bien disposés à la révolte, puisqu’ils méconnaissaient les titres de la maison Abbas, et qu’ils abhorraient la pompe mondaine des califes de Bagdad. Ils étaient susceptibles de discipline, puisqu’ils avaient juré une soumission aveugle et absolue à leur iman, que la voix de Dieu et celle du peuple appelaient aux fonctions prophétiques. Au lieu des dîmes fixées par la loi, il leur demanda le cinquième de leur propriété et de leur butin ; les actions les plus criminelles n’étaient que le type de la désobéissance, et le serment du secret unissait les rebelles et les dérobait aux recherches. [ Leurs exploits militaires. A. D. 900, etc. ]Après une sanglante bataille, ils se rendirent maîtres de la province de Bahrein, située le long du golfe Persique : les tribus d’une vaste étendue du désert furent soumises au sceptre ou plutôt au glaive d’Abu-Said et d’Abu-Taher son fils ; et ces rebelles imans purent mettre cent sept mille fanatiques en campagne. Les mercenaires du calife furent épouvantés à l’approche d’un ennemi qui ne demandait et qui ne donnait point de quartier ; la différence de force et de patience qu’on remarquait entre les deux armées annonce le changement que trois siècles de prospérité avaient produit dans le caractère des Arabes. De pareilles troupes étaient battues dans tous les combats les villes de Racca et de Baalbek, de Cufa et de Bassora furent prises et saccagées ; la consternation régnait à Bagdad, et le calife tremblait derrière les voiles de son palais. Abu-Taher fit une incursion au-delà du Tigre, et arriva jusqu’aux portes de la capitale, n’ayant que cinq cents chevaux à sa suite. Moctader avait ordonné qu’on brisât les ponts, et le calife attendait à chaque moment la personne ou la tête du rebelle. Son lieutenant, soit crainte, soit pitié, instruisit Abu-Taher de son danger, et lui recommanda de s’enfuir à la hâte : « Votre maître, dit au messager l’intrépide Carmathien, est à la tête de trente mille soldats ; il n’a pas dans son armée trois hommes comme ceux-ci. » Se tournant en même temps vers trois de ses compagnons, il ordonna au premier de se plonger un poignard dans le sein, au second, de se précipiter dans le Tigre, et au troisième, de se jeter dans un précipice. Ils obéirent sans murmurer : « Racontez ce que vous avez vu, ajouta l’iman ; avant la nuit, votre général sera enchaîné parmi mes chiens. » Avant la nuit, en effet, le camp fut surpris et la menace exécutée. Les rapines des Carmathiens étaient sanctifiées par l’aversion que leur inspirait le culte de la Mecque ; ils dépouillèrent une caravane de pèlerins, et vingt mille dévots musulmans furent abandonnés au milieu des sables brûlans du désert pour y périr de faim et de soif. Une autre année, ils laissèrent les pèlerins continuer leur marche sans interruption ; [ Ils pillent la Mecque. A. D. 929. ]mais au milieu des solennités que célébrait la piété des fidèles, Abu-Taher prit d’assaut la cité sainte et foula aux pieds les objets les plus respectables de la foi des musulmans. Ses soldats passèrent au fil de l’épée cinquante mille citoyens ou étrangers, souillèrent l’enceinte du temple en y enterrant trois mille morts ; le puits de Zemzem fut rempli de sang ; on enleva la gouttière d’or ; les sectaires impies se partagèrent le voile de la Caaba, et portèrent en triomphe dans leur capitale la pierre noire qui était le premier monument de la nation. Après tant de sacriléges et tant de cruautés, ils continuèrent à infester les frontières de l’Irak, de la Syrie et de l’Égypte ; mais le principe vital du fanatisme s’était desséché dans la racine. Par scrupule ou par cupidité, ils rouvrirent aux pèlerins la route de la Mecque ; ils rendirent la pierre noire de la Caaba : il est inutile d’indiquer les factions qui les divisèrent ou les armes qui les anéantirent. La secte des Carmathiens peut être envisagée comme la seconde des causes visibles qui contribuèrent à la décadence et à la chute de l’empire des califes[509].

Révolte des provinces. A. D. 800-936.

La pesanteur et l’étendue de l’empire lui-même furent la troisième cause de sa destruction, et celle qui s’offre au premier coup d’œil. Le calife Almamon se vantait d’avoir plus de facilité à conduire l’Orient et l’Occident qu’à bien gouverner les pièces d’un échiquier de deux pieds carrés[510] ; mais je présume qu’il fit dans l’un et l’autre de ces jeux beaucoup de fautes dangereuses, et j’observe que dans les provinces éloignées, l’autorité du premier et du plus puissant des Abbassides avait déjà perdu quelque chose. L’uniformité des moyens qu’emploie le despotisme revêt chaque représentant, dans sa partie, de toute la dignité du prince ; la division et la balance des pouvoirs durent relâcher l’habitude de l’obéissance, et encourager les sujets, jusque alors passifs dans leur soumission ; à rechercher l’origine et les devoirs du gouvernement civil. Celui qui est né sous la pourpre est rarement digne du trône ; mais l’élévation d’un simple citoyen, quelquefois même d’un paysan ou d’un esclave, donne généralement une haute opinion de son courage et de sa capacité. Le vice-roi d’un pays éloigné cherche à s’approprier le dépôt précaire confié à ses soins et à le transmettre à ses descendans ; les peuples aiment à voir leur souverain au milieu d’eux ; et les trésors, les armées dont il dispose, deviennent tout à la fois l’objet et l’instrument de son ambition. Tant que les lieutenans du calife se contentèrent du titre de vice-roi, tant qu’ils crurent devoir solliciter pour eux ou pour leur fils le renouvellement des pouvoirs qu’ils avaient reçus de l’empereur, tant que sur les monnaies et dans les prières publiques ils conservèrent le nom et les titres du commandeur des fidèles, on s’aperçut à peine que l’autorité avait changé de mains. Mais dans le long exercice d’un pouvoir héréditaire, ils prirent l’orgueil et les attributs de la royauté : la paix ou la guerre, les récompenses ou les châtimens dépendaient de leur seule volonté, et les revenus de leur gouvernement n’étaient plus employés que pour le service du pays ou pour soutenir la magnificence du gouverneur ; au lieu de contributions effectives en hommes et en argent, les successeurs du prophète en reçurent comme un témoignage de soumission propre seulement à flatter leur orgueil, un éléphant, une volée de faucons, un assortiment de tapisseries de soie ou quelques livres de musc et d’ambre[511].

Les dynasties indépendantes.

Après que l’Espagne se fut affranchie du joug temporel et spirituel des Abbassides, on vit éclater dans la province d’Afrique les premiers symptômes de la désobéissance. Ibrahim, fils d’Aglab, lieutenant du vigilant et sévère Haroun, légua son nom et son pouvoir à la dynastie des Aglabites. [ Les Aglabites. A. D. 800-941. ]Par indolence ou par politique, les califes dissimulèrent cet outrage et cette perte, [ Les Édrisites. A. D. 829-907. ]et ils se bornèrent à employer le poison contre le chef de la maison des Édrisites[512] qui fonda le royaume et la ville de Fez sur les rives de la mer occidentale[513]. [ Les Tahérites. A. D. 813-872. ]En Orient, la première dynastie fut celle des Tahérites[514], descendans du brave Taher, qui dans les guerres civiles des fils de Haroun, avait servi avec trop de zèle et de succès la cause d’Almamon, le plus jeune de tous. On l’envoya dans un honorable exil commander sur les rives de l’Oxus ; et l’indépendance de ses successeurs, qui gouvernèrent en maîtres le Khorasan jusqu’à la quatrième génération, fut couverte par la modestie de leur conduite, le bonheur de leurs sujets et la sécurité où ils surent maintenir leur frontière. Ils furent supplantés par un de ces aventuriers si communs dans les annales de l’Orient, qui avait abandonné la profession de chaudronnier (d’où vient le nom de Soffarides) pour le métier de voleur. [ Les Soffarides. A. D. 872-902. ]Il se nommait Jacob, et il était fils de Leith ; il s’introduisit une nuit dans le trésor du prince de Sistan : mais ayant rencontré un morceau de sel qui le fit tomber, il le porta imprudemment à sa langue pour savoir ce que c’était. Le sel, parmi les Orientaux, est le symbole de l’hospitalité, et le pieux voleur se retira tout de suite sans rien prendre et sans faire de dégât. Ce fait si honorable pour Jacob ayant été découvert lui mérita son pardon et la confiance du prince. Il commanda d’abord l’armée de son bienfaiteur, combattit ensuite pour son propre compte ; il subjugua la Perse, et menaça la résidence des Abbassides. Il marchait vers Bagdad lorsqu’il fut arrêté par la fièvre. L’ambassadeur du calife demanda une audience ; Jacob le manda au chevet de son lit : il avait à côté de lui, sur une table, un cimeterre nu, une croûte de pain noir et une botte d’ognons. « Si je meurs, dit-il, votre maître n’aura plus de crainte ; si je vis, ce glaive décidera notre querelle ; si je suis vaincu, je reprendrai sans peine la vie frugale de ma jeunesse. » De la hauteur où il s’était élevé, la chute ne pouvait être si douce et si paisible : sa mort, venue à temps, assura son repos ainsi que celui du calife, qui obtint, par d’immenses concessions, que son frère Amrou retournât dans les palais de Shiraz et d’Ispahan. Les Abbassides étaient trop faibles pour combattre, et trop orgueilleux pour pardonner ; [ Les Samanides. A. D. 874-999. ]ils appelèrent à leur secours la puissante dynastie des Samanides, qui passèrent l’Oxus à la tête de dix mille cavaliers, si pauvres, que leurs étriers étaient en bois ; si braves, qu’ils vainquirent l’année des Soffarides, huit fois plus nombreuse que la leur. Amrou fait prisonnier, fut envoyé chargé de fers à la cour de Bagdad, présent agréable à lui offrir ; et le vainqueur s’étant contenté de la possession héréditaire de la Transoxiane et du Khorasan, les royaumes de la Perse repassèrent pour quelque temps sous l’autorité des califes. Les provinces de la Syrie et de l’Égypte furent démembrées deux fois par des esclaves turcs de la race de Toulun et de celle d’Ikshides[515]. [ Les Toulonides. A. D. 868-905. ][ Les Ikshidites. A. D. 864-968. ]Ces Barbares, qui avaient adopté la religion et les mœurs des musulmans, s’élevèrent du milieu des factions sanglantes du palais au gouvernement d’une province, puis à une autorité indépendante ; ils rendirent leurs noms célèbres et redoutables parmi leurs contemporains ; mais les fondateurs de ces deux puissantes dynasties confessèrent, soit par leurs paroles, soit pas leurs actions, la vanité de l’ambition humaine. Au moment de rendre le dernier soupir, le premier implora la miséricorde de Dieu envers un pécheur qui avait ignoré les bornes de son propre pouvoir ; le second, environné de quatre cent mille soldats et de huit mille esclaves, cachait à tous les yeux la chambre ou il essayait de dormir. Leurs fils furent élevés dans les vices des rois, et les Abbassides recouvrèrent la Syrie et l’Égypte qu’ils possédèrent encore trente ans. Dans le déclin de leur empire, les princes arabes de la tribu de Hamadan s’emparèrent de la Mésopotamie et des villes importantes de Mosul et d’Alep. [ Les Hamadanites. A. D. 892-1001. ]En vain les poètes de la cour des Hamadanites répétaient sans rougir que la nature avait fait leur visage sur le modèle de la beauté, qu’elle avait formé leur langue pour l’éloquence, et leurs mains pour la libéralité et la valeur ; l’histoire de leur élévation et de leur règne ne nous offre qu’une suite de perfidies, de meurtres et de parricides, [ Les Bowides. A. D. 933-1055. ]À cette même époque, fatale pour les Abbassides, la dynastie des Bowides usurpa de nouveau le royaume de Perse. Cette révolution fut opérée par le glaive de trois frères, qui, sous différens noms, s’intitulaient les soutiens et les colonnes de l’état, et qui de la mer Caspienne à l’Océan ne voulurent souffrir d’autres tyrans qu’eux-mêmes. La langue et le génie de la Perse se ranimèrent sous leur domination ; et trois cent quatre ans après la mort de Mahomet, les Arabes perdirent le sceptre de l’Orient.

Abaissement des califes de Bagdad. A. D. 936.

Rahdi, le vingtième des Abbassides et le trente-neuvième des successeurs de Mahomet, fut le dernier qui mérita le titre de commandeur des fidèles[516], le dernier (dit Abulféda) qui ait parlé au peuple et conversé avec les savans ; le dernier qui dans la dépense de sa maison ait employé la richesse et la magnificence des anciens califes. Après lui, les maîtres de l’Orient furent réduits à la plus abjecte misère ; ils se virent exposés aux outrages et aux coups réservés aux esclaves eux-mêmes. La révolte des provinces borna leur domaine à l’enceinte de Bagdad ; mais cette capitale renfermait toujours une multitude innombrable de sujets enorgueillis de leur fortune passée, mécontens de la position où ils se trouvaient alors, et accablés par les exactions d’un trésor autrefois enrichi des dépouilles et des tributs des nations. Les factions et la controverse occupaient leur oisiveté. Les rigides sectateurs de Hanbal[517] attentèrent, sous le masque de la piété, aux plaisirs de la vie domestique ; ils pénétrèrent de force dans les maisons des plébéiens et des princes, répandirent le vin qui s’offrit à leurs regards, battirent les musiciens et brisèrent leurs instrumens, deshonorèrent par des soupçons infâmes tous ceux qui vivaient avec des jeunes gens d’une belle figure. De deux personnes réunies dans la même profession, il s’en trouvait généralement une pour et l’autre contre Ali, et les Abbassides furent enfin éveillés par les clameurs des sectaires qui contestaient leurs titres et maudissaient les fondateurs de cette dynastie. La force militaire pouvait seule réprimer un peuple turbulent ; mais qui pouvait satisfaire la cupidité des mercenaires ou maintenir leur discipline ? Les Africains et les Turcs chargés de la garde du calife s’attaquèrent mutuellement, et les émirs d’Omra[518] emprisonnèrent ou déposèrent leur souverain, et profanèrent la mosquée et le harem. Si les califes se réfugiaient dans le camp ou à la cour d’un prince voisin, ils ne faisaient que changer de servitude ; le désespoir les détermina enfin à appeler les Bowides, sultans de la Perse, dont les armes irrésistibles réduisirent au silence les factions de Bagdad. Moezaldowlat, le second des trois frères Bowides, s’arrogea le pouvoir civil et le pouvoir militaire, et sa générosité voulut bien assigner soixante mille livres sterling pour les dépenses particulières du commandeur des fidèles ; mais quarante jours après la révolution, au milieu d’une audience donnée aux ambassadeurs du Khorasan, et sous les yeux d’une multitude effrayée, les Dilémites, par ordre du prince étranger, arrachèrent le calife de son trône et le traînèrent dans un cachot. On pilla son palais, on lui creva les yeux, et telle fut l’ambition des Abbassides qu’ils ne craignirent pas d’aspirer encore à une couronne si dangereuse et si avilie. Les voluptueux califes retrouvèrent à l’école de l’adversité les vertus austères et frugales des premiers temps de leur religion. Dépouillés de leur armure et de leur robe de soie, ils jeûnaient, ils priaient, ils étudiaient le Koran et la tradition des sonnites ; ils remplissaient avec zèle et d’une manière éclairée les fonctions de leur dignité ecclésiastique. Les nations respectaient toujours en eux les successeurs de l’apôtre, les oracles de la loi ou de la conscience des fidèles ; la faiblesse et la division de leurs tyrans leur rendirent quelquefois la souveraineté de Bagdad. Mais leur malheur s’était accru du triomphe des fatimites, descendans vrais ou faux d’Ali : ces rivaux fortunés, venus des extrémités de l’Afrique, avaient anéanti en Égypte et en Syrie l’autorité spirituelle et temporelle des Abbassides, et le monarque du Nil insultait l’humble pontife des bords du Tigre.

Entreprise des Grecs. A. D. 960.

Au déclin de l’empire des califes, durant le siècle qui s’écoula après la guerre de Théophile et de Motassem, les hostilités des deux nations se bornèrent à quelques incursions par terre et par mer, effets de leur voisinage et de leur haine irréconciliable ; mais les agitations convulsives qui déchirèrent l’Orient tirèrent les Grecs de leur léthargie, en leur offrant l’espérance de la victoire et de la vengeance. L’empire de Byzance, depuis l’avénement de la race de Basile, s’était maintenu en paix et sans perdre de sa dignité ; il pouvait attaquer avec la totalité de ses forces de petits émirs dont les états se trouvaient en même temps attaqués ou menacés d’un autre côté par d’autres musulmans. Les sujets de Nicéphore Phocas, prince aussi renommé à la guerre que détesté du peuple, lui donnèrent, dans leurs acclamations, les titres emphatiques d’Étoile du matin et de Mort des Sarrasins[519]. Dans son emploi de grand domestique ou de général de l’Orient, [ Réduction de la Crète. ]il réduisit l’île de Crète, et anéantit ce repaire de pirates qui depuis si long-temps bravait impunément la majesté de l’empire[520]. Il développa ses talens dans cette entreprise où les Grecs avaient si souvent trouvé leur honte et leur perte. Il fit débarquer ses troupes au moyen de ponts solides et unis qu’il jetait de ses navires sur la côte. Ce débarquement répandit la terreur parmi les Sarrasins. Le siége de Candie dura sept mois ; les naturels de la Crète se défendirent avec un courage désespéré, soutenu par les fréquens secours qu’ils recevaient de leurs frères d’Afrique et d’Espagne ; et lorsque l’armée des Grecs eut emporté la muraille et le double fossé, ils se battirent encore dans les rues et les maisons de la ville. La prise de la capitale entraîna la soumission de l’île entière, et les vaincus reçurent sans résistance le baptême offert par le vainqueur[521]. On donna à Constantinople le spectacle d’un triomphe : la capitale applaudit à cette cérémonie depuis longtemps oubliée, et le diadème impérial devint la seule récompense capable de payer les services ou de satisfaire l’ambition de Nicéphore.

Les conquêtes en Orient de Nicéphore Phocas et de Jean Zimiscès. A. D. 963-975.

Après la mort de Romanus le jeune, quatrième descendant de Basile en ligne directe, sa veuve Théophanie épousa successivement les deux héros de son siècle, Nicéphore Phocas et Jean Zimiscès, l’assassin de ce dernier. Ils régnèrent en qualité de tuteurs et de collègues de ses enfans, qui étaient en bas âge, et les douze années où ils commandèrent l’armée des Grecs forment la plus belle époque des annales de Byzance. Les sujets et les alliés qu’ils menèrent à la guerre présentaient, du moins dans l’opinion de l’ennemi, deux cent mille hommes, dont trente mille étaient armés de cuirasses[522] ; quatre mille mulets suivaient leur marche, et une enceinte de piques de fer défendait le camp qu’ils formaient chaque nuit. Dans une longue suite de combats sanglans et sans résultat, l’historien ne peut voir qu’une anticipation de ces lois de destruction, qu’accomplirait quelques années plus tard le cours ordinaire de la nature : je suivrai donc en peu de mots les conquêtes des deux empereurs, depuis les collines de la Cappadoce jusqu’au désert de Bagdad. [ Conquête de la Cilicie. ]Les siéges de Mopsueste et de Tarse en Cilicie exercèrent d’abord l’habileté et la persévérance de leurs soldats, auxquels je ne craindrai pas de donner ici le nom de Romains. Deux cent mille musulmans étaient prédestinés à trouver la mort ou l’esclavage[523] dans la ville de Mopsueste, divisée en deux parties par la rivière de Sarus. Cette population paraît si considérable, qu’on doit supposer qu’elle comprenait au moins celle des districts qui dépendaient de Mopsueste. Cette ville fut prise d’assaut ; mais Tarse fut lentement réduite par la famine. Les Sarrasins ne se furent pas plus tôt rendus à l’honorable capitulation qui leur était offerte, qu’ils eurent la douleur d’apercevoir au loin les navires de l’Égypte qui venaient inutilement à leur secours. On les renvoya avec un sauf-conduit aux frontières de la Syrie ; les anciens chrétiens avaient vécu en paix sous leur domination, et le vide que laissa leur départ fut bientôt rempli par une nouvelle colonie ; mais on fit de la mosquée une écurie, on livra aux flammes la chaire des docteurs de l’islamisme ; on réserva pour l’empereur un grand nombre de croix enrichies d’or et de pierreries, dépouilles des églises de l’Asie, qui purent également satisfaire ou sa piété ou son avidité, et il fit enlever les portes de Mopsueste et de Tarse, qu’on incrusta dans les murs de Constantinople, pour servir à jamais de monument de sa victoire. [ Invasion de la Syrie. ]Les deux princes romains, après s’être rendus maîtres et assurés des défilés du mont Aman, se portèrent à plusieurs reprises dans le centre de la Syrie ; mais au lieu d’attaquer les murs d’Antioche, l’humanité ou la superstition de Nicéphore sembla respecter l’ancienne métropole de l’Orient ; il se contenta d’établir une ligne de circonvallation autour de la place ; il laissa une armée sous ses murs, et il recommanda à son lieutenant d’attendre avec tranquillité le retour du printemps ; mais au milieu de l’hiver, durant une nuit obscure et pluvieuse, un officier subalterne s’approcha des remparts, à la tête de trois cents soldats ; il appliqua ses échelles, s’empara de deux tours, tint ferme contre la foule des ennemis qui le pressaient de tous côtés, jusqu’au moment où son chef se décida malgré lui à le seconder. [ Les Grecs reprennent Antioche. ]La ville fut livrée d’abord au meurtre et au pillage ; ensuite on y rétablit le règne de César et celui de Jésus-Christ, et ce fut en vain que cent mille Sarrasins des armées de Syrie, et des flottes de l’Afrique, vinrent se consumer en efforts sous les murs de cette place. La cité royale d’Alep était soumise à Seifeddowlat, de la dynastie de Hamadan, qui ternit sa gloire par la précipitation avec laquelle il abandonna son royaume et sa capitale. Dans le magnifique palais qu’il habitait hors des murs d’Alep, les Romains, pleins de joie, trouvèrent un arsenal bien fourni, une écurie de quatorze cents mulets, et trois cents sacs d’or et d’argent ; mais les murs de la place résistèrent à leurs béliers, et les assiégeans allèrent camper sur la montagne de Jaushan, située dans le voisinage. Leur retraite envenima les dissensions qui s’étaient élevées entre les habitans de la ville et les mercenaires ; ils abandonnèrent les portes et les remparts, et tandis qu’ils se chargeaient avec fureur dans la place du marché, ils furent surpris et écrasés par leur ennemi commun. On passa au fil de l’épée tous les hommes faits, et on emmena captifs dix mille jeunes gens. Le butin fut si considérable, que les vainqueurs n’eurent pas assez de bêtes de somme pour le transporter : on brûla ce qui en restait, et après dix jours consacrés à la licence, les Romains sortirent de cette ville dépouillée et sanglante. Dans leurs incursions en Syrie, ils ordonnèrent aux cultivateurs d’ensemencer les terres, afin qu’à la saison prochaine l’armée y trouvât des subsistances. Ils soumirent plus de cent villes ; et en expiation des sacriléges commis par les disciples de Mahomet, dix-huit chaires des principales mosquées furent livrées aux flammes. La liste de leurs conquêtes réveille pour un moment le souvenir des noms classiques d’Hiéropolis, d’Apamée et d’Émèse. L’empereur Zimiscès campa dans le paradis de Damas, et il accepta la rançon d’un peuple soumis : ce torrent ne fut arrête que par l’imprenable forteresse de Tripoli, située sur la côte de Phénicie. [ Passage de l’Euphrate. ]Depuis le règne d’Héraclius, les Grecs avaient à peine vu l’Euphrate au-dessous du mont Taurus ; Zimiscès passa ce fleuve sans obstacle, et l’historien doit imiter la promptitude avec laquelle il soumit les villes autrefois fameuses de Samosate, d’Édesse, de Martyropolis, d’Amida[524] et de Nisibis, ancienne limite de l’empire, aux environs du Tigre. Son ardeur était augmentée par le désir de s’emparer des trésors encore vierges d’Ecbatane[525], nom très-connu, et sous lequel un historien de Byzance a caché la capitale des Abbassides. La consternation des fuyards y avait déjà répandu la terreur de son nom ; mais l’avarice et la prodigalité des tyrans de Bagdad en avait déjà dissipé les richesses imaginaires. [ Danger de Bagdad. ]Les prières du peuple et les sollicitations impérieuses du lieutenant des Bowides pressaient le calife de pourvoir à la défense de la ville. L’infortuné Mothi leur répondit qu’on l’avait dépouillé de ses armes, de ses revenus et de ses provinces, et qu’il était prêt à abdiquer une dignité qu’il se trouvait hors d’état de soutenir. L’émir fut inexorable ; on vendit les meubles du palais, et la misérable somme de quarante mille pièces d’or qu’ils produisirent fut employée sur-le-champ à satisfaire, à des fantaisies de luxe ; mais la retraite des Grecs dissipa les inquiétudes de Bagdad ; la soif et la faim gardaient le désert de la Mésopotamie, et l’empereur, rassasié de gloire et chargé des dépouilles de l’Orient, revint à Constantinople, où il étala, dans la cérémonie de son triomphe, une grande quantité d’étoffes de soie et d’aromates, et trois cents miriades d’or et d’argent. Cependant cet orage n’avait fait qu’abaisser la tête des puissances de l’Orient sans les détruire. Après le départ des Grecs, les princes fugitifs rentrèrent dans leurs capitales ; leurs sujets désavouèrent des sermens arrachés par la force ; les musulmans purifièrent de nouveau leurs temples, et renversèrent les idoles des saints et des martyrs de la religion chrétienne ; les nestoriens et les jacobites aimèrent mieux obéir aux Sarrasins qu’à un prince orthodoxe, et les melchites n’étaient ni assez forts ni assez courageux pour soutenir l’Église et l’état. De ces vastes conquêtes, Antioche, les villes de la Cilicie et l’île de Chypre, furent les seules qui demeurassent à l’Empire romain d’une manière utile et permanente[526].

CHAPITRE LIII.


État de l’empire d’Orient au dixième siècle. Son étendue et sa division. Richesses et revenus. Palais de Constantinople. Titres et emplois. Orgueil et puissance des empereurs. Tactique des Grecs, des Arabes et des Francs. Perte de la langue latine. Études et solitude des Grecs.

Mémoire sur l’empire grec.


QUELQUES rayons de lumière semblent percer la profonde obscurité du dixième siècle. Nous jetons les yeux avec curiosité et avec respect sur les ouvrages de Constantin Porphyrogenète[527], composés à un âge mûr, pour l’instruction de son fils, et où il nous annonce qu’il va développer à nos regards l’état de l’empire d’Orient au dedans et au dehors, durant la paix et durant la guerre. [ Écrits de Constantin Porphyrogenète. ]Dans le premier Écrits de ces ouvrages l’empereur décrit minutieusement les pompeuses cérémonies de l’Église et du palais de Constantinople, d’après son cérémonial et celui de ses prédécesseurs[528]. Il tâche, dans le second, de jeter un coup d’œil exact sur les provinces, ou, comme on les nommait alors, les thèmes de l’Europe et de l’Asie[529]. Le troisième expose le système de tactique des Romains ; la discipline et l’ordre de leurs troupes, et leurs opérations militaires sur mer et sur le continent ; mais on ignore si ce traité est de Constantin ou de Léon son père[530]. Le quatrième a pour objet l’administration de l’empire, et on y révèle les secrets de la politique de Byzance dans ses rapports d’amitié ou d’inimitié avec les autres nations. Les travaux littéraires de cette époque, les systèmes suivis dans la pratique des lois et de l’agriculture et dans les écrits historiques, paraissent avoir eu pour objet l’avantage des sujets, et être faits pour honorer les princes macédoniens. Les soixante livres des Basiliques[531], qui forment le Code et les Pandectes de la jurisprudence civile, furent rédigés sous les trois premiers règnes de cette heureuse dynastie. L’art de l’agriculture avait amusé les loisirs et exercé la plume des personnages les plus éclairés et les plus vertueux de l’antiquité, et les vingt livres des Géoponiques[532] de Constantin, renferment ce qu’ils ont dit de meilleur sur cet objet. Ce prince ordonna de recueillir en cinquante-trois livres[533] les traits d’histoire les plus propres à encourager la vertu et à inspirer l’horreur du vice ; et tous les citoyens purent profiter pour eux-mêmes ou faire profiter leurs contemporains des leçons et des avis des temps passés. Le souverain de l’Orient descendit ainsi de l’auguste caractère de législateur aux modestes fonctions de professeur ou de copiste ; et si ses successeurs ou ses sujets n’ont pas rendu justice à ses soins paternels, la postérité en a reçu du moins le durable héritage.

Imperfection de ces écrits.

À la vérité, un examen plus sévère fait disparaître beaucoup de la valeur du présent et de la reconnaissance de la postérité ; la possession de ce trésor impérial ne nous empêche pas de regretter notre pauvreté et notre ignorance sur cette époque de l’histoire, et la gloire des auteurs s’efface insensiblement par l’indifférence ou le mépris. Les Basiliques ne sont que des fragmens, une version grecque partielle et mutilée des lois de Justinien ; mais souvent la sagesse des anciens jurisconsultes y est altérée par une étroite dévotion, et on y voit la liberté du commerce et le bonheur de la vie privée tyrannisés par la prohibition absolue du divorce, du concubinage et du prêt à intérêt. Un sujet de Constantin pouvait admirer dans la compilation historique les inimitables vertus de la Grèce et de Rome ; il pouvait y voir à quel point d’énergie et d’élévation l’homme était jadis parvenu ; mais une nouvelle édition de la Vie des saints que le grand-logothète, ou chancelier de l’empire, eut ordre de préparer, dut produire un effet contraire ; et Simon le Métaphraste[534] enrichit et orna de ses légendes fabuleuses le fond obscur que lui avait fourni la superstition. Au jugement de la raison, tous les mérites et les miracles célébrés dans la totalité du calendrier, ont moins de prix que le travail d’un seul cultivateur qui multiplie les dons du ciel et fournit à la subsistance de ses semblables. Cependant les empereurs à qui nous devons les Géoponiques, exposent avec plus de soin les préceptes d’un art destructeur, de celui de la guerre, qu’on enseignait dès le temps de Xénophon[535] comme l’art des héros et des rois. La tactique de Léon et de Constantin a reçu l’alliage de l’esprit du siècle où ils vécurent ; son caractère était l’absence du génie et de l’originalité ; aussi transcrivent-ils sans réflexion les règles et les maximes confirmées par des victoires ; on n’y connaissait plus ni style, ni méthode ; aussi les voit-on confondre aveuglément les institutions les plus éloignées et celles qui ont le moins d’accord entre elles, la phalange de Sparte et celle de Macédoine, les légions de Caton et de Trajan, d’Auguste et de Théodose. On peut même contester l’utilité, ou du moins l’importance de ces élémens de l’art militaire ; leur théorie générale est dictée par la raison, mais c’est l’application qui en fait le mérite et la difficulté. L’exercice plutôt que l’étude forme la discipline du soldat. Le talent de la guerre est le partage de ces esprits calmes mais rapides que produit la nature pour décider du sort des armées et des nations : la première de ces qualités tient à l’habitude de la vie ; la seconde au coup d’œil du moment, et les batailles gagnées par les leçons de la tactique sont aussi rares que les épopées créées d’après les règles de la critique. Le livre des cérémonies est une description ennuyeuse et imparfaite de cette pompe méprisable, qui infectait l’Église et l’état depuis que l’une avait perdu sa pureté, et l’autre sa force. Au lieu de quelques traditions fabuleuses sur l’origine des villes, de quelques malignes épigrammes sur les vices de leurs habitans, on aurait pu se flatter que la description des thèmes ou des provinces nous offrirait les détails authentiques que le gouvernement seul peut obtenir[536]. Ce sont là les faits que l’historien se serait plu à recueillir ; mais on ne pourra condamner son silence à cet égard lorsque Léon-le-Philosophe et Constantin son fils négligent les objets les plus intéressans, tels que la population de la capitale et des provinces, la quotité des impôts et des revenus, le nombre des sujets et des étrangers qui servaient sous le drapeau impérial. Le traité de l’administration publique présente les mêmes taches ; il a toutefois un mérite particulier : ce qu’on y lit des antiquités des nations peut être incertain ou fabuleux ; mais la géographie des pays barbares et les mœurs de leurs habitans y sont présentées avec détail et avec exactitude. Parmi ces peuples, les Francs étaient les seuls en état d’observer et de décrire à leur tour la métropole de l’Orient. [ Ambassade de Luitprand. ]L’évêque de Crémone, ambassadeur d’Othon-le-Grand, a décrit Constantinople telle qu’elle était vers le milieu du dixième siècle ; son style est plein de chaleur, sa narration vive, ses remarques sont piquantes ; et même les préjugés et les passions de Luitprand portent l’empreinte originale de la liberté et du génie[537]. C’est avec ce peu de matériaux, soit étrangers, soit tirés du pays, que je vais examiner l’aspect et la situation réelle de l’empire de Byzance, l’état des provinces et leurs richesses, le gouvernement civil et les forces militaires, les mœurs et la littérature des Grecs durant les six siècles qui se sont écoulés depuis le règne d’Héraclius jusqu’à l’invasion des Francs et des Latins.

Les thèmes ou les provinces de l’empire, et leurs limites à diverses époques.

Après le partage des provinces entre les fils de Théodose, des essaims de Scythes et de Germains inondèrent ces provinces et anéantirent l’empire de l’ancienne Rome. La faiblesse de Constantinople était dissimulée par l’étendue de ses domaines ; ses limites n’avaient point été attaquées, ou du moins étaient-elles encore dans leur entier, et l’empire de Justinien venait de s’agrandir de deux brillantes acquisitions, l’Afrique et l’Italie ; mais les empereurs ne possédèrent ces contrées que peu de temps et d’une manière précaire, et les Sarrasins envahirent presque la moitié de l’empire d’Orient. Les califes arabes s’emparèrent de la Syrie et de l’Égypte, et après la réduction de l’Afrique, leurs lieutenans subjuguèrent la province romaine qui formait alors la monarchie des Goths en Espagne. Leurs vaisseaux vinrent aux îles de la Méditerranée ; et des ports de la Crète et des forteresses de la Cilicie, leurs postes les plus éloignés, les émirs ou fidèles ou rebelles aux califes insultaient également à la majesté du trône et de la capitale. Les provinces qui obéissaient encore aux empereurs, prirent une nouvelle forme ; la juridiction des présidens, des consulaires et des comtes fut remplacée, sous les successeurs d’Héraclius, par les thèmes[538] ou gouvernemens militaires, tels que nous les fait connaître l’empereur Constantin. L’origine de ces vingt-neuf thèmes, dont douze en Europe et dix-sept en Asie, est tout-à-fait obscure, et l’étymologie de leurs noms incertaine ou dictée par le caprice ; leurs bornes étaient arbitraires et changeaient souvent ; mais ceux de ces noms qui paraissent les plus étrangers à notre oreille, dérivaient du caractère et des attributs des troupes payées par ces provinces et destinées à les garder. La vanité des princes grecs saisit avidement l’ombre de quelques conquêtes et le souvenir des domaines qu’ils avaient perdus. On créa une nouvelle Mésopotamie sur la rive occidentale de l’Euphrate ; on transporta le nom de la Sicile et son préteur à une bande étroite de la Calabre, et un lambeau du duché de Bénévent fut appelé le thème de la Lombardie. Au déclin de l’empire des Arabes, les successeurs de Constantin purent satisfaire leur orgueil d’une manière un peu plus solide ; les victoires de Nicéphore, de Jean Zimiscès et de Basile II rétablirent la gloire et reculèrent les bornes de l’Empire romain ; la province de Cilicie, la métropole d’Antioche, les îles de Crète et de Chypre rentrèrent sous la foi de Jésus-Christ et la domination des Césars, le tiers de l’Italie fut annexé au trône de Constantinople ; le royaume de Bulgarie fut détruit, et les derniers souverains de la dynastie macédonienne donnèrent des lois aux contrées qui s’étendent des sources du Tigre aux environs de Rome. De nouveaux ennemis et de nouveaux malheurs obscurcirent au onzième siècle ce bel horizon ; les aventuriers normands envahirent le reste de l’Italie, et les Turcs séparèrent du trône romain presque toutes les branches de l’Asie. Après ces pertes, les empereurs de la maison de Comnène régnaient encore des bords du Danube aux rivages du Péloponnèse, et depuis Belgrade jusqu’à Nicée, à Trébisonde et au cours tournoyant du Méandre. Les vastes provinces de la Thrace, de la Macédoine et de la Grèce obéissaient à leur empire ; Chypre, Rhodes, la Crète et cinquante îles de la mer Égée ou mer Sainte[539] leur appartenaient, et ces débris surpassaient encore l’étendue du plus grand royaume de l’Europe.

Richesse et population.

Les empereurs pouvaient encore s’enorgueillir avec justice de ce que, de tous les monarques de la chrétienté, nul n’avait une aussi grande capitale[540], un revenu aussi considérable et un état aussi florissant et aussi peuplé. Les villes de l’Occident avaient suivi la décadence de l’empire, et les ruines de Rome, les murs de boue, les maisons de bois, et l’étroite enceinte de Paris et de Londres ne donnaient aux Latins aucune idée qui pût les préparer à l’aspect de Constantinople, à sa situation et à son étendue, à la magnificence de ses palais, de ses églises, et des arts ou du luxe de ses innombrables habitans. Ses trésors pouvaient exciter l’avidité des Persans, des Bulgares, des Arabes et des Russes ; mais sa force avait toujours repoussé et promettait de repousser encore leurs audacieuses attaques. Les provinces étaient moins heureuses et plus aisées à conquérir, et on citait peu de cantons et peu de villes qui n’eussent pas été saccagées par les Barbares, d’autant plus avides de butin, qu’ils n’avaient aucune espérance de s’établir dans les contrées où ils faisaient des incursions. Depuis le règne de Justinien, l’empire d’Orient perdit chaque jour de son premier éclat ; la force qui détruisait était plus puissante que la force qui tendait à perfectionner, et les calamités de la guerre étaient aggravées par les maux plus durables qui résultaient de la tyrannie civile et de la tyrannie ecclésiastique. Le captif échappé aux Barbares était souvent dépouillé et emprisonné par les agens de son souverain. La superstition des Grecs amollissait leur esprit par l’usage de la prière, et affaiblissait leur corps par l’excès du jeûne ; la multitude des couvens et celle des fêtes privaient la nation d’un grand nombre de bras et de journées de travail. Toutefois les sujets de l’empire de Byzance formaient encore le peuple le plus industrieux et le plus actif de la terre ; la nature avait prodigué à leur pays tous les avantages du sol, du climat et de la situation ; et leur caractère patient et paisible était plus utile à la conservation et au rétablissement des arts que ne pouvaient l’être l’esprit guerrier et l’anarchie féodale de l’Europe. Les provinces qui faisaient encore partie de l’empire se peuplèrent et s’enrichirent des malheurs de celles qui tombèrent sans retour au pouvoir de l’ennemi. Les catholiques de la Syrie, de l’Égypte et de l’Afrique, fuyant le joug des califes, vinrent chercher la domination de leur prince légitime et la société de leurs frères. Les richesses mobilières qui échappent aux recherches de l’oppression accompagnèrent et adoucirent leur exil, et Constantinople reçut dans son sein le commerce qui abandonna Tyr et Alexandrie. Les chefs de l’Arménie et de la Scythie, chassés par l’ennemi ou par la persécution religieuse, y furent reçus avec hospitalité : on encouragea ceux qui les avaient suivis à bâtir de nouvelles villes et à cultiver les terres abandonnées ; et plusieurs cantons de l’Europe et de l’Asie ont conservé et le nom et les mœurs, ou du moins la mémoire de ces colonies. Les tribus de Barbares qui s’étaient établies les armes à la main sur le territoire de l’empire, furent elles-mêmes ramenées peu à peu sous les lois de l’Église et de l’état. Quand j’aurais assez de matériaux pour décrire les vingt-neuf thèmes de la monarchie de Byzance, je devrais peut-être me borner à la description d’une seule de ces provinces, capable de donner une idée des autres : heureusement je puis parler en détail de celle qui est la plus intéressante, du Péloponnèse ; nom qui excitera l’attention de tous les amateurs de l’antiquité.

État du Péloponnèse.

Dès le huitième siècle, et durant le règne orageux des iconoclastes, [ Des Esclavons. ]des bandes d’Esclavons qui devancèrent l’étendard royal de la Bulgarie, avaient inondé la Grèce et même le Péloponnèse[541]. C’étaient des étrangers, Cadmus, Danaüs et Pélops, qui avaient jeté autrefois sur ce sol fertile les germes de la civilisation et des lumières ; mais les sauvages du Nord extirpèrent complètement les restes de ces racines épuisées. Cette irruption changea le pays et les habitans ; le sang grec perdit de sa pureté, et les nobles les plus fiers du Péloponnèse reçurent les noms injurieux d’étrangers et d’esclaves Sous les règnes suivans, on parvint à débarrasser en partie cette terre des Barbares qui la souillaient ; le petit nombre de ceux qu’on y laissa furent enchaînés par un serment de soumission, de tribut et de service militaire, qu’ils renouvelèrent et violèrent souvent. Par une singulière conjoncture, les Esclavons du Péloponnèse et les Sarrasins de l’Afrique se réunirent pour former le siége de Patras. Les citoyens de cette ville se trouvaient à la dernière extrémité ; on imagina, pour ranimer leur courage, de leur persuader que le préteur de Corinthe s’avançait à leur secours ; ils firent une sortie qui eut du succès ; les étrangers se rembarquèrent, les rebelles se soumirent, et on attribua la victoire à un fantôme ou à un guerrier inconnu qui, dit-on, combattit au premier rang sous la figure de l’apôtre saint André. On orna des trophées de la victoire la châsse qui contenait ses reliques, et la race captive fut pour jamais dévouée au service et soumise au pouvoir de l’église métropolitaine de Patras. La révolte de deux tribus esclavonnes établies aux environs de Hélos et de Lacédémone, troubla fréquemment la paix de la péninsule. Elles insultèrent quelquefois à la faiblesse du ministère de Byzance, et quelquefois elles résistèrent à son oppression ; enfin, sur la nouvelle qu’une troupe de leurs compatriotes marchait à leur secours, elles arrachèrent une espèce de charte qui réglait les droits et les devoirs des Ezzerites et des Milengi, dont le tribut annuel fut fixé à douze cents pièces d’or. Le prince qui a fait la description des provinces de l’empire, a eu soin de ne pas confondre avec les Esclavons une race domestique, peut-être indigène, et qui pouvait tirer son origine des malheureux ilotes. [ Les hommes libres de Laconie. ]Les Romains, et Auguste en particulier, avaient affranchi de la domination de Sparte les cites maritimes, et ce privilége valut à leurs habitans le titre d’Eleuthera ou de Laconiens libres[542]. Au temps de Constantin Porphyrogenète, ils portaient déjà celui de Maniotes, sous lequel ils déshonorent leur amour de la liberté par l’habitude inhumaine de saisir et piller les vaisseaux échoués sur leurs rochers. Leur territoire, qui ne produisait point de blé, mais où l’on recueillait beaucoup d’olives, s’étendait jusqu’au cap Malée ; ils recevaient leur chef ou prince de la main du préteur de Byzance, et un léger tribut de quatre cents pièces d’or était le gage de leurs immunités plutôt que de leur dépendance. Les hommes libres de la Laconie montrèrent l’énergie des Romains, et adhérèrent long-temps à la religion des anciens Grecs. Ils embrassèrent le christianisme par les soins de l’empereur Basile ; mais Vénus et Neptune avaient reçu les offrandes de ces grossiers adorateurs cinq siècles encore après la proscription des divinités du paganisme dans l’Empire romain. [ Villes et revenus du Péloponnèse. ]Le thème du Péloponnèse comprenait encore quarante villes[543] ; et au dixième siècle, Sparte, Argos et Corinthe pouvaient se trouver à une égale distance de leur antique splendeur et de leur misère actuelle. Ceux qui possédaient les terres ou les bénéfices de la province furent assujettis au service militaire, soit en personne ou par remplacement : on exigea cinq pièces d’or de chacun des riches tenanciers, et les citoyens qui avaient moins de fortune, se réunissaient pour payer la même capitation. Lorsqu’on proclama la guerre d’Italie, les habitans du Péloponnèse, pour se dispenser de servir, offrirent cent livres d’or (quatre mille livres sterling) et mille cavaliers avec leurs armes et leurs équipages. Les églises et les monastères fournirent leur contingent ; on trouva une ressource sacrilége dans la vente des honneurs ecclésiastiques, et l’indigent évêque de Leucadie[544] fut forcé de répondre d’une pension de cent pièces d’or[545].

Des manufactures, et en particulier des fabriques de soie.

Mais la richesse de la province, la source la plus certaine du revenu public, se tirait des précieux et abondans produits du commerce et des manufactures. On aperçoit quelques symptômes d’une saine politique dans une loi qui affranchit de toute espèce d’impôt personnel les marins du Péloponnèse, et les ouvriers qui travaillaient le parchemin et la pourpre. Il paraît que sous ce titre on comprenait les fabriques de toile, de laine, et surtout celles de soie : les premières florissaient dans la Grèce dès le temps d’Homère, et les dernières étaient en activité peut-être dès le règne de Justinien. Ces arts, qu’on exerçait à Corinthe, à Thèbes et à Argos, occupaient et nourrissaient un grand nombre d’individus ; on y employait, selon leur âge et leur force, les hommes, les femmes et les enfans ; et si plusieurs de ces ouvriers étaient des esclaves, leurs maîtres qui dirigeaient leurs travaux et qui en recueillaient les fruits, étaient d’une condition libre et honorable. Les présens qu’offrit à l’empereur Basile, son fils adoptif, qui les tenait d’une riche matrone du Péloponnèse, avaient sans doute été fabriqués dans les ateliers de la Grèce. Cette femme, qui s’appelait Danielis, lui envoya un tapis d’une très-belle laine, dont le dessin représentait les yeux d’une queue de paon, et qui était assez grand pour couvrir le pavé d’une nouvelle église qu’on venait d’élever en l’honneur de Jésus-Christ, de l’archange saint Michel et du prophète Élie : elle lui donna, de plus, six cents pièces de soie et de toile de différentes espèces et destinées à différens usages : les étoffes de soie, teintes en couleurs de Tyr, étaient ornées de broderies à l’aiguille ; et telle était la finesse des toiles, qu’une pièce entière pouvait se placer dans le creux d’un roseau[546]. Un historien de Sicile, qui décrit ces produits de l’industrie de la Grèce, détermine leur prix d’après la quantité et la qualité de la soie, la finesse du tissu, la beauté des couleurs, le dessin des broderies. On se contentait ordinairement, dans le tissu des étoffes, d’un, de deux ou trois fils ; mais on en fabriquait à six, qui étaient beaucoup plus fortes et plus chères. Parmi les couleurs, il vante avec le pathos d’un rhéteur la flamboyante écarlate, et l’éclat plus doux de la couleur verte. On les brodait en or ou en soie ; les rayures ou les cercles composaient les ornemens simples, les plus belles présentaient des fleurs imitées avec exactitude : celles qu’on fabriquait pour l’usage du palais ou des autels, étincelaient souvent de pierres précieuses ; elles offraient des figures dont les contours étaient formés de files de perles orientales[547]. Jusqu’au douzième siècle, la Grèce était le seul pays de la chrétienté qui possédât l’insecte précieux auquel nous devons la matière de ces élégantes superfluités, et des ouvriers habiles dans l’art de les fabriquer ; mais les Arabes avaient eu l’adresse de dérober ce secret ; les califes de l’Orient et de l’Occident auraient cru s’avilir en tirant d’un pays infidèle leurs meubles et leurs étoffes ; et deux villes d’Espagne, Alméria et Lisbonne, devinrent célèbres par leurs manufactures d’étoffes de soie, par l’usage qu’on en faisait, et peut-être par leurs exportations en ce genre. [ Elles passent de la Grèce en Sicile. ]Les Normands introduisirent ces fabriques dans la Sicile ; et en y portant ainsi un art utile, Roger distingua sa victoire des infructueuses et uniformes hostilités de tous les siècles. Après le sac de Corinthe, d’Athènes et de Thèbes, son lieutenant embarqua à sa suite une foule captive de tisserands et d’ouvriers des deux sexes ; trophée glorieux pour son maître, autant que honteux pour l’empereur grec[548]. Le roi de Sicile fut sensible à la valeur du présent, et lors de la restitution des prisonniers, il n’excepta que les ouvriers mâles et femelles de Thèbes et de Corinthe, qui travaillaient sous un maître barbare, dit l’historien de Byzance, comme les Érétriens travaillaient autrefois au service de Darius[549]. On construisit dans le palais de Palerme un magnifique bâtiment pour l’établissement de cette industrieuse colonie[550], et cet art fut propagé par les enfans des ouvriers et par les élèves qu’ils formèrent de manière à satisfaire aux demandes toujours croissantes des nations de l’Occident. On peut attribuer la chute des fabriques aux troubles de l’île, et à la concurrence des villes de l’Italie. L’an 1314, de toutes les républiques italiennes, celle de Lucques était la seule qui fit le commerce des étoffes de soie[551]. Une révolution intérieure dispersa ses ouvriers à Florence, à Bologne, à Venise, à Milan, et même dans les pays situés au-delà des Alpes ; et treize années après cet événement, les statuts de Modène ordonnent de planter des mûriers et règlent l’impôt sur la soie écrue[552]. Les climats du nord sont moins propres à l’éducation des vers à soie ; mais les soies de la Chine et de l’Italie alimentent les fabriques de la France et de l’Angleterre[553].

Revenu de l’empire grec.

Je dois surtout me plaindre ici de ce que le vague et l’insuffisance des mémoires du temps ne me permettent pas de donner une évaluation exacte des impôts, des revenus et des ressources de l’empire grec. De toutes les provinces de l’Europe et de l’Asie, l’or et l’argent venaient par un cours abondant et régulier se rendre dans le trésor impérial. Les pertes de l’empire, en dépouillant le tronc de quelques-unes de ses branches, augmentèrent la grandeur relative de Constantinople, et les maximes du despotisme réduisirent l’état à la capitale, la capitale au palais, et le palais à la personne du prince. Un voyageur juif qui parcourut l’Orient au douzième siècle, se perd dans son admiration des richesses de Byzance. « C’est là, dit Benjamin de Tudèle, dans cette reine des cités, que sont déposées chaque année les contributions des sujets de l’empire ; ses hautes tours sont remplies de soie, de pourpre et d’or. On dit que Constantinople paye tous les jours à son souverain vingt mille pièces d’or, qu’on lève sur les boutiques, les tavernes et les marchés, sur les marchands de la Perse et de l’Égypte, de la Russie et de la Hongrie, de l’Italie et de l’Espagne, qui s’y rendent par mer et par terre[554]. » En affaires d’argent, l’autorité d’un Juif est sans doute de quelque poids ; mais comme les trois cent soixante-cinq jours de l’année donneraient une somme de plus de sept millions sterling, je crois qu’il faut retrancher au moins les nombreuses fêtes du calendrier grec. Les trésors amassés par Théodora et par Basile II donneront une idée vague mais brillante des revenus et des ressources de l’empire. La mère de Michel, avant de se retirer dans un cloître, voulut contenir ou dévoiler la prodigalité de son fils ingrat, en donnant un compte fidèle des richesses qui passaient entre ses mains. Ce compte se montait à cent neuf mille livres d’or et en outre trois cent mille livres d’argent, fruits de son économie et de celle de son mari[555]. L’avarice de Basile n’est pas moins célèbre que sa valeur et sa fortune. Il paya et récompensa ses armées victorieuses sans toucher à un trésor de cent mille livres d’or (environ huit millions sterling) qu’il gardait dans les voûtes souterraines du palais[556]. La théorie et la pratique de notre politique moderne s’opposent à de pareilles accumulations d’argent, et nous sommes plus disposés à calculer la richesse nationale par l’usage et l’abus du crédit public. Au reste, un roi redouté de ses ennemis, une république respectée de ses alliés, suivent encore ces maximes des gouvernemens anciens, et l’un et l’autre sont arrivés à leur but, qui sont pour l’un la puissance militaire, et pour l’autre la tranquillité domestique.

Faste et luxe des empereurs.

Quelles que fussent les sommes réservées aux besoins journaliers et aux besoins futurs de l’état, les dépenses consacrées au faste et aux plaisirs de l’empereur étaient mises en première ligne, et n’avaient de bornes que sa seule volonté. Les princes de Constantinople étaient loin de la simplicité de la nature ; toutefois, au retour de la belle saison, conduits par le goût ou la mode, ils allaient hors de la fumée et du tumulte de la capitale, respirer un air plus pur ; ils jouissaient ou ils paraissaient jouir de la rustique joie des vendanges ; leurs loisirs étaient consacrés à l’exercice de la chasse et aux plaisirs plus tranquilles de la pêche, et durant les chaleurs de l’été, ils cherchaient les lieux ombragés et rafraîchis par les brises de la mer. Les côtes et les îles de l’Asie et de l’Europe étaient couvertes de leurs magnifiques maisons de campagne ; mais au lieu de ces modestes ornemens d’un art qui, travaillant à se cacher, ne veut servir qu’à orner les scènes de la nature, les marbres de leurs jardins ne servaient qu’à montrer la richesse du maître et le travail de l’artiste ; les domaines du prince, agrandis par les héritages et les confiscations, avaient rendu le souverain propriétaire d’un grand nombre de superbes maisons dans la ville et dans les faubourgs ; les ministres d’état en occupaient douze ; [ Le palais de Constantinople. ]mais le grand palais, principale résidence de l’empereur, conserva exactement durant onze siècles le même emplacement, entre l’hippodrome, la cathédrale de Sainte-Sophie, et Les jardins, dont les nombreuses terrasses descendaient jusqu’aux rivages de la Propontide[557]. Constantin, en élevant le premier édifice, avait voulu copier ou égaler l’ancienne Rome (les embellissemens graduels exécutés par ses successeurs avaient pour objet de rivaliser avec les merveilles de l’ancien monde[558]. Au dixième siècle, le palais de Byzance, incontestablement supérieur en solidité, en grandeur et en magnificence à tout ce qui existait alors, excitait l’admiration des peuples, ou du moins celle des Latins[559] : mais le travail et les trésors de sept siècles n’avaient produit qu’une grande masse irrégulière ; chaque édifice séparé portait l’empreinte du temps où on l’avait élevé et du goût de son fondateur, et le défaut d’espace put quelquefois fournir un motif au monarque régnant pour renverser, peut-être avec une secrète satisfaction, l’ouvrage de ses prédécesseurs. L’économie de l’empereur Théophile ne se porta pas sur son luxe particulier et ce qui pouvait augmenter l’éclat de sa cour. L’un de ses ambassadeurs, pour lequel il avait une affection particulière, et qui avait étonné les Abbassides eux-mêmes par son orgueil et par ses libéralités, lui rapporta le modèle d’un palais que le calife de Bagdad venait de construire sur les rivages du Tigre. Ce modèle fut sur-le-champ imité et surpassé : les nouveaux bâtimens de Théophile[560] furent accompagnés de jardins et de cinq églises, parmi lesquelles on en distinguait une d’une étendue et d’une beauté remarquable : elle était surmontée de trois dômes ; le comble, d’airain doré, reposait sur des colonnes de marbres d’Italie, et les murs étaient revêtus de marbres de différentes couleurs : quinze colonnes de marbre de Phrygie soutenaient au devant de l’église un portique demi-circulaire, qui avait la forme et était désigné par le nom du sigma des Grecs, et les voûtes souterraines offraient la même construction. Une fontaine décorait la place qui précédait le portique, et des plaques d’argent faisaient la bordure du bassin. Au commencement de chaque saison, on remplissait ce bassin des fruits les plus délicieux, qu’on abandonnait à la populace pour l’amusement du prince. Il jouissait de ce spectacle tumultueux du haut d’un trône étincelant d’or et de pierreries, placé au-dessus d’un escalier de marbre de la hauteur d’une terrasse élevée. Au-dessous du trône étaient assis les officiers de ses gardes, les magistrats et les chefs des factions du cirque ; le peuple occupait les gradins inférieurs, et au devant la place était remplie par des troupes de danseurs, de chanteurs et de pantomimes. Le palais de la justice, l’arsenal et les bureaux environnaient cette place : on y montrait de plus la chambre de pourpre, ainsi nommée de la distribution des robes d’écarlate et de pourpre qui s’y faisait chaque année par la main même de l’impératrice. La longue file des appartemens du palais était appropriée aux diverses saisons ; on y avait répandu avec profusion le marbre et le porphyre, les tableaux, les statues et les mosaïques, l’or, l’argent et les pierres précieuses. Dans sa bizarre magnificence, Théophile exerça l’habileté des artistes, tels qu’on les avait de son temps ; mais le goût d’Athènes aurait méprisé leurs frivoles et dispendieux travaux, au nombre desquels se trouvait un arbre d’or, dont les branches et les feuilles cachaient une multitude d’oiseaux artificiels, du gosier desquels sortait le ramage particulier à chacune des espèces, et deux lions d’or massif et de grandeur naturelle, qui tournaient les yeux et rugissaient comme les lions des forêts. Les successeurs de Théophile, des dynasties de Basile et de Comnène, eurent aussi l’ambition de laisser après eux des monumens de leur règne, et la partie du palais la plus éclatante et la plus auguste reçut d’eux le titre de Triclinium d’or[561]. [ Ameublement et officiers du palais. ]Les plus nobles et les plus riches d’entre les Grecs cherchaient, dans une proportion convenable, à imiter leur souverain ; et lorsque avec leurs robes de soie brodées ils traversaient les rues à cheval, les enfans les prenaient pour des rois[562]. Danielis, cette matrone du Péloponnèse[563], dont j’ai parle plus haut, dont les soins avaient contribué à commencer la fortune de Basile le Macédonien, voulut, par tendresse ou par vanité, voir son fils adoptif dans toute sa grandeur. Pour faire le voyage de cinq cents milles, de Patras à Constantinople, elle ne trouva pas les chevaux ou les voitures assez commodes pour son âge ou pour sa mollesse : dix robustes esclaves portaient sa litière, et les relais étant très-multipliés, elle en employa trois cents à ce service. Basile la reçut dans le palais de Byzance, avec un respect filial ; il lui accorda les honneurs d’une reine ; et quelle que fût l’origine de sa fortune, les présens qu’elle fit à l’empereur n’étaient pas indignes de la magnificence royale. J’ai déjà décrit les beaux ouvrages du Péloponnèse, en lin, soie et laine, qui firent partie de ce présent ; mais ce qu’il y eut de plus magnifique, ce fut le don de trois cents jeunes gens d’une grande beauté, parmi lesquels se trouvaient cent eunuques[564] : « Car elle n’ignorait pas, dit l’historien, que l’air du palais convient encore plus à cette espèce d’insectes que la laiterie d’une bergère ne convient aux mouches de l’été. » Elle disposa, durant sa vie, de la plus grande partie des domaines du Péloponnèse ; et dans son testament elle nomma Léon, fils de Basile, son héritier universel. Lorsque le prince eut acquitté les legs, il réunit au domaine impérial quatre-vingts maisons de campagne ou fermes ; il affranchit trois mille esclaves de Danielis, qu’il transplanta sur la côte d’Italie, où il en forma une colonie. On peut, d’après la fortune d’une simple particulière, se faire une idée de la richesse et de la magnificence des empereurs.

Honneurs et titres de la famille impériale.

Sous un gouvernement absolu qui confond les extractions nobles et les extractions plébéiennes, tous les honneurs viennent du souverain, et le rang, soit au palais, soit dans le reste de l’empire, dépend des titres et des emplois, qu’il donne et qu’il ôte à son gré. Dans un intervalle de plus de dix siècles, depuis Vespasien jusqu’à Alexis Comnène[565], le César fut la seconde personne ou du moins tint le second rang dans l’état : depuis, on accorda plus facilement le titre suprême d’Auguste aux fils et aux frères du monarque régnant. L’astucieux Alexis, qui voulait éluder, sans le violer, l’engagement qu’il avait contracté avec un puissant associé, le mari de sa sœur, et en même temps récompenser la piété de son frère Isaac, sans se donner un égal, imagina une nouvelle dignité supérieure à celle de César. L’heureuse flexibilité de la langue grecque lui permit de réunir les noms d’Auguste et d’empereur (Sebastos et Autocrator) et cette réunion produisit le mot sonore de Sebastocrator. Il était au-dessus du César et sur la première marche du trône ; les acclamations publiques répétaient son nom, et à l’extérieur il n’était distingué du souverain que par sa coiffure et sa chaussure. L’empereur portait seul des brodequins de pourpre ou de couleur rouge, et le diadème ou la tiare que les empereurs grecs avaient emprunté du costume des rois de Perse[566]. C’était un grand bonnet pyramidal d’étoffe de laine ou de soie, presque caché sous un amas de perles et de diamans ; un cercle horizontal et deux arcs d’or formaient la couronne : on voyait au sommet, dans le point d’intersection, un globe ou une croix et deux cordons ou pendans de perles tombaient sur l’une et l’autre joue. Les brodequins du Sebastocrator et du César étaient verts, et leurs couronnes étaient ouvertes et ornées de moins de pierres précieuses. Alexis créa au-dessous du César, le Panhypersebastos et le protosebastos, titres dont le son et le sens pouvaient plaire à une oreille grecque. Ils indiquent une supériorité et une priorité sur le simple titre d’Auguste, et dès lors ce titre sacré et primitif d’un prince romain, dépouillé de sa dignité, fut accordé aux alliés et aux officiers de la cour de Byzance. La fille d’Alexis s’extasie avec complaisance sur cette heureuse gradation d’espérances et d’honneurs ; mais comme les esprits les plus bornés peuvent atteindre à la science des mots, l’orgueil des successeurs d’Alexis enrichit sans peine ce dictionnaire de vanité ; ils donnèrent à ceux de leurs fils ou de leurs frères qu’ils aimaient le plus, le nom plus relevé de maître ou de despote, auquel on accorda une nouvelle pompe et de nouvelles prérogatives, et qu’on plaça immédiatement après la dignité d’empereur. En général, celui-ci n’accordait qu’aux princes de son sang les cinq titres, 1o. de despote, 2o. de sebastocrator, 3o. de césar, 4o. de panhypersebastos, et 5o. de protosebastos : c’étaient des émanations de sa majesté ; mais comme ces dignités n’emportaient aucune fonction, leur existence était inutile et leur autorité précaire.

Offices du palais, de l’état et de l’armée

Mais dans toutes les monarchies, les ministres du palais et du trésor, de la flotte et de l’armée partagent l’autorité réelle du gouvernement. Les titres seuls diffèrent ; et par la révolution des siècles, les comtes et les préfets, le préteur et le questeur descendirent peu à peu, tandis que leurs subordonnés arrivèrent aux premiers honneurs de l’état, 1o. Dans la monarchie qui rapporte tout à la personne du prince, les détails et les cérémonies du palais forment le département le plus respecté. Le curopalata[567], revêtu d’un rang si illustre sous le règne de Justinien, fut supplanté par le protovestiaire, qui d’abord n’avait été chargé d’autre soin que de celui de la garde-robe ; on étendit la juridiction de celui-ci sur tous les officiers qui servaient au faste et au luxe du prince, et il présidait avec sa baguette d’argent aux audiences publiques et aux audiences privées. 2o. D’après la hiérarchie qu’avait établie Constantin, on donnait aux receveurs des finances le nom de logothètes ou comptables ; on distinguait les logothètes du domaine, des postes, de l’armée, du trésor public et du trésor particulier, et on a comparé le grand logothète, gardien suprême des lois et des revenus, aux chanceliers des monarchies latines[568]. Il surveillait toute l’administration civile ; il était secondé dans ce travail par ses subordonnés, l’éparque ou préfet de la ville, le premier secrétaire, les gardiens du sceau privé, des archives, et de l’encre pourpre réservée pour les signatures de l’empereur[569]. L’introducteur et l’interprète des ambassadeurs étrangers portaient les titres de grand chiauss[570] et de dragoman [571], noms tirés de la langue turque, et qui sont encore familiers à la Porte. 3o. Les domestiques, dont le titre fut d’abord si modeste, et qui n’avaient d’autre fonction que celle de garder le prince, s’élevèrent peu à peu au rang de généraux ; les thèmes militaires de l’Orient et de l’Occident, les légions de l’Europe et de l’Asie, furent souvent partagées entre plusieurs généraux particuliers jusqu’à ce que le grand-domestique eût été revêtu du commandement universel et absolu des forces de terre. Les fonctions du protostrator se bornaient d’abord à aider l’empereur lorsque celui-ci montait à cheval ; il devint insensiblement le lieutenant du grand-domestique à la guerre ; et les écuries, la cavalerie et tout ce qui avait rapport à la chasse et à la fauconnerie, se trouvèrent sous ses ordres. Le stratopedarque exerçait les fonctions de grand-juge du camp ; le protospathaire commandait les gardes, le connétable[572], le grand-œthériaque et l’acolythe étaient les chefs séparés des Francs, des Barbares et des Varangi ou Anglais, mercenaires étrangers qui, dans l’abâtardissement des Grecs, faisaient la force des armées de Byzance. 4o. Le grand-duc disposait des forces navales : en son absence elles obéissaient au grand-drungaire de la flotte, et celui-ci était remplacé par l’émir ou amiral, nom tiré de la langue des Sarrasins[573], mais naturalisé depuis dans toutes les langues de l’Europe. Ces officiers et beaucoup d’autres dont il serait inutile de faire l’énumération, composaient la hiérarchie civile et la hiérarchie militaire : les honneurs et les émolumens, l’habit et les titres de chacun, enfin les saluts qu’ils se devaient et leur prééminence respective, furent réglés avec plus de soin qu’il n’en aurait fallu pour former la constitution d’un peuple libre ; le code était presque arrivé à sa perfection, lorsque ce vain édifice, monument de servitude et d’orgueil, fut enseveli pour jamais sous les ruines de l’empire[574].

Adoration de l’empereur.

La flatterie et la crainte ont employé envers des êtres semblables à nous les titres les plus relevés, les postures les plus humbles que la dévotion ait choisies pour honorer l’Être Suprême. Dioclétien emprunta du servile cérémonial de la Perse l’usage d’adorer[575] l’empereur, de se prosterner devant lui et de baiser ses pieds ; mais il s’est maintenu, toujours en augmentant de servilité, jusqu’à la dernière époque de la monarchie des Grecs ; excepté les dimanches où on les omettait par des motifs d’orgueil religieux, on exigeait ces honteux respects de tous ceux qui étaient admis en la présence du monarque ; on y assujettissait les princes revêtus du diadème et de la pourpre, les ambassadeurs des souverains indépendans, tels que les califes de l’Asie, de l’Égypte et de l’Espagne, les rois de France et d’Italie, et même les empereurs latins. [ Réception des ambassadeurs. ]Dans les rapports d’affaires, Luitprand, évêque de Crémone[576], soutint la liberté d’un Franc et la dignité d’Othon son maître ; mais sa sincérité ne lui permet pas de déguiser l’humiliation de sa première audience. Lorsqu’il approcha du trône, les oiseaux de l’arbre d’or commencèrent leur ramage, qui fut accompagné des rugissemens des deux lions d’or. On le força, ainsi que ses deux compagnons, à se courber et à se prosterner ; et trois fois il toucha la terre de son front. Dans le peu de momens que prit cette dernière cérémonie, une machine avait élevé le trône jusqu’au plafond ; l’empereur y paraissait avec des vêtemens nouveaux et encore plus somptueux, et l’entrevue se termina dans un orgueilleux et majestueux silence. L’évêque de Crémone, dans son récit si curieux et si remarquable par sa candeur, expose les cérémonies de la cour de Byzance : la Porte les observe encore aujourd’hui, et elles se sont maintenues, jusqu’au dernier siècle, à la cour des ducs de Moscovie ou de Russie. Après un long voyage par mer et par terre, depuis Venise jusqu’à Constantinople, l’ambassadeur s’arrêta à la porte d’or, jusqu’à ce que les officiers préposés à cet emploi se présentassent pour le conduire au palais qu’on lui avait destiné ; mais ce palais était une prison, et ses rigides gardiens lui interdisaient tout commerce avec les étrangers ou les naturels du pays. Il offrit à sa première audience les présens de son maître ; c’étaient des esclaves, des vases d’or et des armes d’un grand prix. Le payement des troupes effectué avec ostentation en sa présence, déploya à ses yeux la magnificence de l’empire ; il fut un des convives du banquet royal[577], où les ambassadeurs des nations étaient rangés d’après l’estime ou le mépris des Grecs ; l’empereur envoyait de sa table, comme une grande faveur, les plats qu’il avait goûtés, et chacun de ses favoris reçut une robe d’honneur[578]. Chaque matin et chaque soir les officiers de l’ordre civil et de l’ordre militaire allaient au palais exercer leurs fonctions ; leur maître les honorait quelquefois d’un coup d’œil ou d’un sourire ; il déclarait ses volontés par un mouvement de tête ou par un signe ; mais devant lui tous les grands de la terre se tenaient debout dans le silence et la soumission. Lorsque l’empereur faisait dans la ville des promenades triomphales à des époques fixées ou dans des occasions extraordinaires, il se montrait librement aux regards du public : les cérémonies imaginées par la politique étaient liées à celles de la religion, et les fêtes du calendrier grec déterminaient ses visites aux principales églises. La veille de ces processions, les hérauts annonçaient la pieuse intention du prince, ou la grâce qu’il daignait faire à ses sujets. On nettoyait et on purifiait les rues, on les jonchait de fleurs ; on étalait sur les fenêtres et les balcons les meubles précieux, la vaisselle d’or et d’argent et les tapisseries de soie, et une sévère discipline réprimait et contenait le tumulte de la populace. Les officiers de l’armée ouvraient la marche à la tête de leurs troupes ; ils étaient suivis d’une longue file de magistrats et d’officiers de l’ordre civil ; les eunuques et les domestiques formaient la garde de l’empereur, le patriarche et son clergé le recevaient solennellement à la porte de l’église. On n’abandonnait pas le soin des applaudissemens aux voix grossières et aux acclamations spontanées de la multitude ; des troupes de Bleus et de Verts étaient placées convenablement sur le passage de l’empereur, et la fureur de leurs débats, qui avaient jadis ébranlé la capitale, s’était insensiblement changée en une émulation de servitude. Ils se répondaient les uns les autres par des chants à la louange de l’empereur ; leurs poètes et leurs musiciens dirigeaient le chœur, des vœux de longue vie[579] et des souhaits de victoires formaient le refrain de chaque couplet. L’audience, le banquet, l’église retentissaient des mêmes acclamations ; et comme pour attester l’étendue illimitée de la domination du prince, elles étaient répétées en latin[580], dans la langue des Goths, des Persans, des Français et même des Anglais, par des mercenaires tirés de ces différentes nations, ou destinés à les représenter[581]. Constantin Porphyrogenète a recueilli, dans un volume écrit à la fois d’un style pompeux et puéril, cette science de l’étiquette et de l’adulation[582], et la vanité de ses successeurs put y ajouter un long supplément. Au reste, un instant de réflexion devait rappeler à chacun d’eux qu’on prodiguait les mêmes acclamations à tous les empereurs et à tous les règnes ; et celui d’entre eux qui était sorti d’une condition privée, pouvait se souvenir que le moment où il avait le plus élevé la voix et applaudi avec plus d’ardeur, était celui où il enviait la fortune, ou conspirait contre la vie de son prédécesseur[583].

Césars qui ont épousé des femmes étrangères.

Les princes des nations du Nord, peuples, dit Constantin, sans foi et sans réputation, ambitionnaient l’honneur de se lier par des mariages à la famille des Césars, soit en obtenant la main d’une princesse du sang impérial, ou en unissant leurs filles à des princes romains[584]. Le vieux monarque dévoile dans ses instructions à son fils les secrètes maximes imaginées par la politique et l’orgueil ; il indique ce qu’on peut répondre de plus décent, pour éluder ces insolentes et déraisonnables propositions. La nature, dit le prudent empereur, porte chaque animal à se chercher une compagne parmi les animaux de son espèce, et la langue, la religion et les mœurs partagent le genre humain en diverses tribus. C’est par une attention prudente à maintenir la pureté des races que se conserve l’harmonie de la vie publique et celle de la vie privée ; mais leur mélange produit le désordre et la division. Tels ont été l’opinion et les principes d’après lesquels se sont dirigés les sages Romains : leurs lois proscrivaient le mariage d’un citoyen et d’une étrangère. Au temps de la liberté et des vertus, un sénateur aurait dédaigné la main d’un roi pour sa fille ; Marc-Antoine ternit sa réputation en épousant une Égyptienne[585] ; et la censure publique força Titus à renvoyer Bérénice malgré lui et malgré elle[586]. Afin de perpétuer l’autorité de cette maxime, on supposa qu’elle avait été confirmée par Constantin-le-Grand. Les ambassadeurs des nations étrangères, et surtout des nations qui n’avaient pas embrassé le christianisme, furent avertis d’une manière solennelle que ces alliances avaient été proscrites par le fondateur de la capitale et de la religion de l’empire. [ Loi imaginaire de Constantin. ] On inscrivit la prétendue loi sur l’autel de Sainte-Sophie, et on déclara déchu de la communion civile et religieuse des Romains l’impie qui oserait souiller la majesté de la pourpre. Si les ambassadeurs avaient été instruits par quelques faux frères de l’histoire de la cour de Byzance, ils auraient pu citer trois infractions mémorables à cette loi imaginaire, le mariage de Léon ou plutôt de son père Constantin IV, avec la fille du roi des Chozares, celui d’une petite-fille de Romanus avec un prince bulgare, et enfin celui de Berthe, princesse de France ou d’Italie, avec le jeune Romanus, fils de Constantin Porphyrogenète lui-même. Mais on avait pour ces trois objections trois réponses qui levaient la difficulté et établissaient la loi. Première exception. A. D. 733. ]1o. Le mariage de Constantin Copronyme était reconnu pour criminel ; ce prince, né dans l’Isaurie, et qu’on traitait d’hérétique, qui avait souillé la pureté baptismale et déclaré la guerre aux images, avait en effet épousé une Barbare. Cette alliance impie avait comblé la mesure de ses crimes et l’avait dévoué à la censure de l’Église et de la postérité. [ Seconde exception. A. D. 941. ]2o. Romanus ne pouvait être regardé comme un empereur légitime ; issu d’une famille plébéienne, il avait usurpé le trône ; il ignorait les lois, et ne s’occupait pas de l’honneur de la monarchie. Christophe son fils, père de la jeune femme qui épousa le roi bulgare, n’avait que le troisième rang dans le collége des princes, et était d’ailleurs à la fois le sujet et le complice de son coupable père. Les Bulgares étaient de sincères et zélés chrétiens ; et la sûreté de l’empire, la liberté de plusieurs milliers de captifs, dépendaient de cette monstrueuse alliance. Cependant, comme nul motif ne pouvait affranchir de la loi de Constantin, le clergé, le sénat et le peuple désapprouvèrent sa conduite ; et durant sa vie et à sa mort on lui reprocha la honte de l’état. [ Troisième exception. A. D. 943. ]3o. Le sage Porphyrogenète avait trouvé une apologie plus honorable pour le mariage de son fils avec la fille de Hugon, roi d’Italie. Le grand Constantin, ce prince remarquable par sa sainteté, estimait la fidélité et la valeur des Francs[587] ; l’esprit prophétique qui était en lui l’avait instruit de leur grandeur. Ils furent seuls exceptés de la prohibition générale : Hugon, roi de France, descendait de Charlemagne en ligne directe[588], et Berthe sa fille avait hérité des prérogatives de sa famille et de sa nation. La voix de la vérité et celle de la malveillance découvrirent insensiblement la fraude ou l’erreur de la cour impériale ; les possessions de Hugon, au lieu du royaume de France, se réduisirent au simple comté d’Arles ; mais on convenait qu’au milieu des troubles de son temps, il avait usurpé la souveraineté de la Provence et envahi le royaume d’Italie. Son père n’était qu’un simple gentilhomme, et si Berthe descendait des Carlovingiens, la bâtardise ainsi que la débauche avaient souillé chaque degré de cette extraction. Hugon avait eu pour grand’mère la fameuse Valdrade, qui fut la concubine plutôt que la femme de Lothaire II, dont l’adultère avec elle, le divorce et les secondes noces, avaient provoqué les foudres du Vatican. Sa mère, qu’on nommait la grande Berthe, fut successivement épouse du comte d’Arles et du marquis de Toscane ; ses galanteries scandalisèrent l’Italie et la France, et jusqu’à l’époque où elle atteignit sa soixantième année, ses amans de toutes les classes furent les zélés instrumens de son ambition. Le roi d’Italie imita l’incontinence de sa mère et de sa grand’mère, et on décora ses trois concubines favorites des noms classiques de Vénus, de Junon et de Semèle[589]. La fille de Vénus fut accordée aux sollicitations de la cour de Byzance ; elle quitta son nom de Berthe pour prendre celui d’Eudoxie, et elle fut mariée ou plutôt fiancée au jeune Romanus, héritier présomptif de l’empire d’Orient. La grande jeunesse des deux époux suspendit la consommation du mariage ; cette union n’eut pas lieu, Eudoxie étant morte cinq ans après. L’empereur Romanus épousa en seconde noces une plébéienne, mais issue du sang romain ; il en eut deux filles, Théophane et Anne, mariées toutes deux à des princes. [ Othon d’Allemagne. A. D. 972. ]L’aînée fut donnée pour gage de la paix, au fils d’Othon-le-Grand, qui avait sollicité cette alliance les armes à la main et par la voie des négociations. On pouvait douter qu’un Saxon eût des droits aux priviléges de la nation française ; mais la réputation et la piété d’un héros qui avait rétabli l’empire d’Occident, firent taire tous les scrupules. Théophane, après la mort de son beau-père et de son mari, gouverna Rome, l’Italie et l’Allemagne durant la minorité de son fils Othon III, et les Latins ont loué les vertus d’une impératrice qui sacrifia le souvenir de son pays à des devoirs d’un ordre supérieur[590]. Lors du mariage de sa sœur Anne, la voix impérieuse de la nécessité ou de la crainte imposa silence à tous les préjugés, écarta toutes les considérations relatives à la dignité impériale. [ Wolodimir, prince de Russie. A. D. 988. ]Un idolâtre des contrées du Nord, Wolodimir, duc de Russie, aspira à la main de la fille des empereurs ; il soutint sa demande d’une menace de guerre, de la promesse de se convertir et d’une offre de secours contre un rebelle qui troublait l’empire. La princesse grecque, victime de sa religion et de son pays, fut arrachée du palais de ses aïeux et condamnée à aller chercher une couronne sauvage et un exil sans espoir sur les rives du Borysthène ou dans le voisinage du cercle polaire[591]. Au reste, ce mariage fut heureux et fécond ; la fille de Jeroslas, petit-fils d’Anne, illustrée par le sang dont elle sortait, épousa un roi de France, Henri Ier, qui alla chercher une femme sur les confins de l’Europe et de la chrétienté[592].

Autorité despotique des empereurs.

Dans son palais de Byzance, l’empereur était le premier esclave du cérémonial qu’il imposait à ses sujets, et de ces formes rigides qui réglaient chaque parole et chaque geste ; l’étiquette l’assiégeait dans son palais et troublait le loisir de ses retraites à la campagne. Mais il disposait arbitrairement de la vie et de la fortune de plusieurs millions d’hommes, et les esprits les plus nobles, supérieurs aux vains plaisirs de la pompe et du luxe, peuvent être séduits par le plaisir plus entraînant de commander à leurs égaux. Le monarque réunissait le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif : et Léon-le-Philosophe avait anéanti les derniers restes de l’autorité du sénat[593]. La servitude avait frappé d’engourdissement l’esprit des Grecs ; au milieu des actes de rebellion les plus audacieux, ils ne s’élevèrent jamais à l’idée d’une constitution libre, et le bonheur public n’avait d’autre appui et d’autre règle que le caractère particulier du monarque. La superstition renforçait encore les chaînes. Lorsque l’empereur était couronné dans l’église de Sainte-Sophie par le patriarche, les peuples juraient au pied des autels une soumission passive et absolue à son gouvernement et à sa famille. Le prince, de son côté, promettait de s’abstenir autant qu’il serait possible des peines capitales et des mutilations ; il signait une profession de foi orthodoxe, et il s’engageait à obéir aux décrets des sept synodes et aux canons de la sainte Église[594]. Mais ses protestations de clémence étaient vagues et indéterminées ; il faisait ce serment non pas à son peuple, mais à un juge invisible ; et si l’on en excepte les cas d’hérésie, sur lesquels le clergé se montrait toujours inexorable, les ministres du ciel étaient prêts à soutenir le droit incontestable du prince et à absoudre les fautes légères du souverain. Ils étaient eux-mêmes soumis au magistrat civil ; un signe du despote créait, transférait, déposait les évêques ou les punissait d’une mort ignominieuse : quelle que fût leur richesse ou leur crédit, ils n’ont jamais pu, comme ceux de l’Église latine, réussir à former une république indépendante, et le patriarche de Constantinople condamnait la grandeur temporelle de l’évêque de Rome, objet de sa secrète envie. Cependant l’exercice du despostisme est heureusement borné par les lois de la nature et celles de la nécessité. Le degré de sagesse et de vertu accordé à celui qui gouverne un empire, est la mesure de son attachement à la règle sacrée de ses laborieux devoirs ; le degré de vice ou de nullité dont il est atteint détermine sa disposition à laisser tomber le sceptre trop lourd pour sa main : c’est un ministre ou un favori qui avec un fil imperceptible fait mouvoir le fantôme royal, et qui pour son intérêt particulier se charge du soin de l’oppression publique. Il est des momens où le monarque le plus absolu doit craindre la raison ou le caprice d’une nation d’esclaves, et l’expérience a prouvé que l’autorité royale perd du côté de la sûreté et de la solidité, ce qu’elle gagne en étendue.

Force militaire des Grecs, des Sarrasins et des Francs.

Un despote usurpe vainement les titres les plus des pompeux, il établit en vain ses droits, il n’a en dernière analyse que son épée pour les défendre contre les ennemis étrangers et domestiques. Depuis le siècle de Charlemagne jusqu’à celui des Croisades, les trois grands empires ou nations des Grecs, des Sarrasins et des Francs, possédaient et se disputaient la terre telle qu’on la connaissait alors, car je ne parle pas ici de la Chine, qui, par sa position à l’extrémité de l’Asie, n’avait point de rapport à ces mouvemens. Pour juger de leurs forces militaires, il faut comparer leur valeur, les arts qu’elles connaissaient et les richesses qu’elles possédaient, et enfin leur soumission au chef suprême qui pouvait mouvoir tous les ressorts de l’état. Les Grecs, bien inférieurs à leurs rivaux sur le premier point, étaient sur ce même point supérieurs aux Francs, et ils égalaient au moins les musulmans sur le second et le troisième. [ Marine des Grecs. ]La richesse des Grecs leur permettait de prendre à leur solde des nations plus pauvres, et d’entretenir une marine pour défendre leurs côtes et porter le ravage sur les terres ennemies[595]. Un commerce également avantageux aux deux parties échangeait l’or de Constantinople contre le sang des Esclavons et des Turcs, des Bulgares et des Russes ; leur valeur contribua aux victoires de Nicéphore et de Zimiscès ; et si une peuplade ennemie serrait trop la frontière, on l’obligeait à désirer la paix pour retourner à la défense de son pays, qu’on faisait envahir par une tribu plus éloignée[596]. Les successeurs de Constantin prétendirent toujours à l’empire de la Méditerranée, depuis l’embouchure du Tanaïs jusqu’aux colonnes d’Hercule, et le possédèrent souvent. Leur capitale était pleine de munitions navales et d’habiles ouvriers ; la position de la Grèce et de l’Asie, les longues côtes, les golfes profonds et les nombreuses îles qui faisaient partie de l’empire, habituaient leurs sujets à la navigation, et le commerce de Venise et d’Amalfi était une pépinière de matelots pour la flotte impériale[597]. Depuis la guerre du Péloponnèse et les guerres puniques, les armées de mer n’avaient pas augmenté de force, et la science de la construction des bâtimens avait rétrogradé. Les charpentiers de Constantinople ignoraient, ainsi que les mécaniciens de nos jours, l’art de construire ces édifices merveilleux qui déployaient trois, six ou dix rangs de rames élevés les uns au-dessus des autres ou agissant les uns derrière les autres[598]. Les dromones[599] ou galères légères de l’empire de Byzance ne portaient que deux rangs composés chacun de vingt-cinq bancs ; un banc portait deux rameurs qui travaillaient de l’un et de l’autre côté du navire. Au moment du combat, le capitaine ou le centurion se tenait sur la poupe avec celui qui portait son armure ; deux pilotes étaient chargés du gouvernail, et deux officiers se trouvaient à la proue, l’un pour pointer et l’autre pour faire jouer contre l’ennemi les machines qui lançaient le feu grégeois. Les hommes de l’équipage, ainsi qu’on le voit dans l’enfance de l’art, remplissaient à la fois les fonctions de matelots et celles de soldats ; ils étaient munis d’armes défensives et offensives, d’arcs et de traits dont ils se servaient du haut du pont, et de longues piques qui sortaient par les sabords du rang de rames inférieur. Il est vrai qu’on donnait quelquefois aux navires de guerre plus d’étendue et de solidité ; le soin de combattre et de manœuvrer se divisait alors d’une manière plus régulière entre soixante-dix soldats et deux cent trente matelots. Mais en général ils étaient d’une forme légère et facile à mouvoir ; comme le cap Malée, situé sur la côte du Péloponnèse, conservait toujours son effrayante renommée, une flotte impériale fut transportée par terre l’espace de cinq milles, c’est-à-dire dans toute la largeur de l’isthme de Corinthe[600]. Les principes de la tactique navale n’avaient éprouvé aucun changement depuis Thucydide : une escadre de galères, au moment du combat, s’avançait sous la forme d’un croissant et s’efforçait d’enfoncer ses éperons aigus dans les bordages les plus faibles des navires ennemis. On voyait au-dessus du pont une machine composée de fortes pièces de bois et destinée à lancer des pierres et des dards ; l’abordage se faisait au moyen d’une grue qui élevait et abaissait des paniers remplis d’hommes armés : les diverses positions et le changement des couleurs du pavillon amiral composaient toute la langue des signaux si clairs et si abondans parmi les modernes. Les fanaux de la galère de tête annonçaient au milieu de la nuit les ordres de chasser, de combattre, de s’arrêter, de faire rompre ou de former la ligne. Sur terre, les signaux de feu se répétaient d’une montagne à l’autre ; une chaîne de huit postes avertissait une étendue de pays de cinq cents milles, et Constantinople était instruite en peu d’heures des mouvemens hostiles des Sarrasins de Tarse[601]. On peut juger de la force navale des empereurs grecs par le détail de l’armement qu’ils préparèrent pour la réduction de la Crète. On équipa dans la capitale, dans les îles de la mer Ægée et les ports de l’Asie, de la Macédoine et de la Grèce, cent douze galères et soixante-quinze navires construits sur le modèle de ceux de la Pamphilie. Cette escadre portait trente-quatre mille matelots, sept mille trois cents quarante soldats, sept cents Russes et cinq mille quatre-vingt-sept Mardaïtes qui descendaient d’une peuplade venue des montagnes du Liban. Leur solde, probablement pour un mois, fut évaluée à trente-quatre centenaires d’or, c’est-à-dire à environ cent trente-six mille livres sterling. Notre imagination se perd dans la liste des armes et des machines, des étoffes et des toiles, des vivres et des fourrages, des munitions et des ustensiles de toute espèce, employés sans succès à la conquête d’une île de peu d’étendue, et qui aurait suffi pour établir une colonie florissante[602].

Tactique et caractère des Grecs.

L’invention du feu grégeois ne produisit pas, comme celle de la poudre à canon, une révolution totale dans l’art de la guerre. La ville et l’empire de Constantinople durent leur délivrance à ce feu liquide. Il causait de grands ravages dans les siéges et les combats de mer ; mais on chercha peu à perfectionner cet art nouveau, ou peut-être était-il moins susceptible de progrès. Dans l’attaque et la défense des fortifications, on continua de se servir davantage, et avec plus de succès, des machines de l’antiquité, des catapultes, des balistes et des béliers. Le sort des combats n’était point remis au feu prompt et terrible d’une ligne d’infanterie qu’on tenterait inutilement de défendre par des armures contre le feu semblable de la ligne ennemie. Le fer et l’acier étaient toujours les instrumens ordinaires de carnage et de défense ; les casques, les cuirasses et les boucliers du dixième siècle différaient peu, pour la forme ou la matière, de ceux dont s’étaient revêtus les compagnons d’Alexandre ou d’Achille[603] ; mais au lieu d’accoutumer les Grecs modernes à marcher constamment, et par conséquent sans peine, chargés de ce salutaire fardeau, ainsi que le portaient les soldats des anciennes légions, on faisait porter les armes d’une troupe sur des chariots légers qui suivaient la marche ; et à l’approche de l’ennemi, les soldats reprenaient à la hâte, et contre leur gré, un attirail que le défaut d’habitude leur rendait embarrassant. Les armes offensives étaient des épées, des haches de bataille et des piques ; mais la pique macédonienne avait été diminuée d’un quart et réduite à la mesure plus commode de douze coudées ou douze pieds. Les Grecs avaient cruellement senti la force des traits des Scythes et des Arabes ; les empereurs déploraient à cette époque la décadence de l’art des archers comme une des causes des malheurs publics ; et ils recommandèrent, ou plutôt ils ordonnèrent que tous les hommes destinés au service militaire s’adonnassent assidûment jusqu’à l’âge de quarante ans à l’exercice de l’arc[604]. Les bandes ou régimens étaient pour l’ordinaire de trois cents soldats ; et, comme un terme moyen entre les lignes sur quatre, et les lignes sur seize hommes de profondeur, l’infanterie de Léon et de Constantin se formait sur une profondeur de huit soldats ; mais la cavalerie chargeait sur quatre de profondeur, d’après cette considération très-juste, que la pression des chevaux de derrière n’augmente pas le poids du choc qui se fait au front. Si quelquefois on augmentait du double l’épaisseur des rangs de l’infanterie ou de la cavalerie, cette disposition annonçait une secrète défiance du courage des troupes, destinées seulement alors à épouvanter par leur nombre, et disposées à laisser à une bande choisie l’honneur d’affronter les piques et les épées des Barbares. L’ordre de bataille variait sans doute selon la nature du terrain, selon l’objet qu’on avait en vue, et selon l’ennemi ; mais en général l’armée formait deux lignes et une réserve ; et de cette manière elle offrait une succession d’espérances et de ressources analogues au caractère et à l’esprit judicieux des Grecs[605]. Si la première ligne était repoussée, elle se repliait dans les intervalles de la seconde ; et la réserve, se partageant en deux divisions, tournait les flancs, afin de profiter de la victoire, ou de couvrir la retraite. La régularité des camps et des marches, des exercices et des évolutions, les édits et les livres du monarque de Byzance faisaient, du moins en théorie, tout ce que peut faire l’autorité[606]. Telle était la richesse du prince et l’habileté de ses nombreux ouvriers, que les armées avaient en abondance tout ce qu’elles pouvaient désirer en ustensiles et en munitions. Mais l’autorité du prince et l’adresse de ses ouvriers ne pouvaient former la machine la plus importante, c’est-à-dire le soldat ; et si le cérémonial de Constantin suppose toujours que l’empereur reviendra triomphant[607], sa tactique ne s’élève guère au-dessus des moyens d’échapper à une défaite et de prolonger une guerre[608]. Malgré quelques succès passagers, les Grecs étaient déchus dans leur propre opinion et dans celle de leurs voisins. La main lente et la langue active, tel était le proverbe populaire dont on se servait pour indiquer le caractère de la nation. L’auteur de la Tactique fut assiégé dans sa capitale, et les plus faibles des Barbares, qui tremblaient au seul nom des Sarrasins ou des Francs, purent s’enorgueillir de ces médailles d’or et d’argent qu’ils avaient arrachées au faible souverain de Constantinople. La religion aurait pu leur inspirer, à bien des égards, le courage dont ils manquaient par un effet de leur gouvernement et de leur caractère ; mais la religion des Grecs n’enseignait qu’à souffrir et à céder. Nicéphore, qui rétablit un moment la discipline et la gloire du nom romain, voulut accorder les honneurs du martyre aux chrétiens qui perdraient la vie dans une sainte guerre contre les infidèles ; mais le patriarche, les évêques et les principaux sénateurs, arrêtèrent cette loi dictée par la politique ; ils soutinrent avec obstination, d’après les canons de saint Basile, que tous ceux qui s’étaient souillés par l’exercice sanguinaire du métier des armes, devaient être séparés trois ans de la communion des fidèles[609].

Caractère et tactique des Sarrasins.

On a rapproché ces scrupules des Grecs des larmes que versaient les premiers musulmans lorsqu’ils ne pouvaient se trouver à une bataille, et ce contraste d’une lâche superstition et d’un fanatisme courageux explique aux yeux du philosophe l’histoire des deux nations rivales. Les sujets des derniers califes[610] n’avaient plus sans doute le zèle et la foi des compagnons du prophète ; mais leurs dogmes guerriers regardaient toujours la Divinité comme le mobile de la guerre[611]. L’étincelle du fanatisme brûlait toujours dans le sein de leur religion, et allumait souvent la flamme la plus active parmi les Sarrasins établis sur les frontières des chrétiens. Leurs troupes régulières étaient composées de ces vaillans esclaves élevés à garder la personne et à suivre le drapeau de leur maître ; mais aux premiers sons de la trompette qui annonçait une sainte guerre contre les infidèles, on voyait s’éveiller le peuple musulman de la Syrie et de la Cilicie, de l’Afrique et de l’Espagne. Les riches désiraient de vaincre ou de mourir dans la cause de Dieu ; l’espoir du butin attirait les pauvres ; et les vieillards, les infirmes et les femmes, pour prendre part à cette entreprise méritoire, envoyaient à leur place un soldat avec ses armes et son cheval. Leurs armes offensives et défensives étaient, par leur force et leur trempe, égales à celles des Romains ; mais ils se montraient bien supérieurs dans l’art de conduire un cheval ou de lancer des traits. Les plaques d’argent qui couvraient les baudriers, les épées et même l’équipage du cheval, étalaient la magnificence d’une nation fortunée ; et, si l’on en excepte quelques archers noirs venus du Midi, les Arabes faisaient peu de cas de la valeur indigente et désarmée de leurs ancêtres. Au lieu de chariots, ils avaient à leur suite une longue file de chameaux, d’ânes et de mulets ; la multitude de ces animaux, qu’ils ornaient de pavillons et de banderolles, grossissait en apparence leur nombre, et augmentait la pompe de leur armée ; et la figure difforme, ainsi que la détestable odeur de leurs chameaux, portaient souvent le désordre parmi les chevaux de l’ennemi. Ils souffraient la chaleur et la soif avec une patience qui les rendait invincibles ; mais le froid de l’hiver glaçait leurs esprits : on connaissait leur disposition au sommeil, et il fallait recourir aux précautions les plus rigoureuses pour ne pas se laisser surprendre au milieu des ténèbres. Leur ordre de bataille était un parallélogramme de deux lignes profondes et solides, l’une d’archers et l’autre de cavalerie. Dans leurs combats sur mer et sur terre, ils soutenaient avec intrépidité l’attaque la plus furieuse, et en général ils ne s’avançaient pour charger que lorsqu’ils avaient aperçu la lassitude des assaillans ; mais s’ils étaient repoussés ou enfoncés, ils ne savaient ni se rallier ni renouveler le combat, et, ce qui augmentait leur épouvante, ils croyaient alors que Dieu se déclarait en faveur de l’ennemi, La décadence et la chute de l’empire des califes autorisaient alors cette effrayante opinion, et, parmi les musulmans et les chrétiens, on ne manquait pas d’obscures prophéties[612] qui annonçaient tour à tour la défaite de l’une ou de l’autre armée. L’unité de l’empire des Arabes n’existait plus ; mais ses débris formaient des états indépendans qui égalaient de grands royaumes ; et un émir d’Alep ou de Tunis trouvait dans ses trésors, dans l’industrie et les talens de ses sujets, de quoi faire redouter ses forces maritimes. Les princes de Constantinople ne sentirent que trop souvent que ces Barbares n’avaient dans leur discipline aucune trace de barbarie, et que s’ils manquaient de l’esprit d’invention, ils savaient rechercher et imiter promptement les découvertes des autres. Le modèle, il est vrai, surpassait la copie ; leurs navires, leurs machines et leurs fortifications étaient d’une construction moins savante ; et ils avouaient sans honte que Dieu, qui a donné la langue aux Arabes, a façonné avec plus de délicatesse la main des Chinois et la tête des Grecs[613].

Les Francs ou les Latins.

Le nom de quelques tribus de la Germanie établies entre le Rhin et le Weser, était devenu celui de la plus grande partie de la Gaule, de l’Allemagne et de l’Italie, et les Grecs ainsi que les Arabes appliquèrent la dénomination de FRANCS[614] aux chrétiens de l’Église latine, et aux nations de l’Occident qui s’étendaient sur les bords inconnus de l’Océan Atlantique. Le génie de Charlemagne avait réuni et vivifié le grand corps de la nation des Francs ; mais la discorde et l’abâtardissement de ses successeurs anéantirent bientôt son empire, qui aurait rivalisé avec l’empire de Byzance, et aurait vengé les outrages faits aux chrétiens. Les ressources qu’on pouvait tirer du revenu public, des travaux du commerce et des manufactures, employés jadis à l’avantage du service militaire, les secours mutuels que se prêtaient les provinces et les armées, enfin ces escadres stationnées autrefois depuis l’embouchure de l’Elbe jusqu’à celle du Tibre, ne remplissaient plus les ennemis de terreur et les sujets de confiance : au commencement du dixième siècle, la famille de Charlemagne avait presque disparu ; des états ennemis et indépendans s’étaient formés sur les ruines de sa monarchie ; les chefs les plus ambitieux prenaient le titre de roi : au-dessous d’eux l’anarchie et la discorde également répandues dans tous les rangs reproduisaient partout l’exemple de leur révolte ; et les nobles de toutes les provinces désobéissaient à leur souverain, accablaient leurs vassaux, et se tenaient dans un état de guerre perpétuel contre leurs égaux et leurs voisins. Ces guerres privées, qui bouleversaient la machine du gouvernement, maintenaient l’esprit martial de la nation. Dans le système actuel de l’Europe, cinq ou six grands potentats jouissent, au moins dans le fait, de la puissance du glaive. Une classe d’hommes qui se dévouent à la théorie et à la pratique de l’art militaire, exécutent sur une frontière lointaine les opérations imaginées dans le secret des cours ; le reste du pays jouit alors, au milieu de la guerre, de la tranquillité de la paix, et ne s’aperçoit des changemens qui surviennent à cet égard que par l’accroissement ou la diminution des impôts. Dans les désordres du dixième et du onzième siècles, chaque paysan était soldat, et chaque village était fortifié ; tous les bois et toutes les vallées offraient des scènes de meurtre et de rapine, et les propriétaires de tous les châteaux se voyaient contraints de revêtir le caractère de princes et de guerriers. Ils se fiaient hardiment à leur courage et à leur politique pour défendre leur famille, protéger leurs terres et venger leurs injures ; et semblables aux conquérans d’un ordre supérieur, ils n’avaient que trop de disposition à outrepasser les droits de la défense personnelle. La présence du danger et l’indispensable nécessité du courage endurcissaient leur esprit et leur corps ; c’était par une suite du même caractère qu’ils refusaient d’abandonner un ami et de pardonner à un ennemi ; au lieu de dormir sous la garde du magistrat, ils récusaient fièrement l’autorité des lois. À cette époque de l’anarchie féodale, les outils de la culture et des arts furent convertis en instrumens de mort ; les paisibles travaux de la société civile et de la société ecclésiastique s’anéantirent ou se dépravèrent ; et l’évêque, en changeant sa mitre contre un casque, était plus entraîné par les mœurs de son siècle que par les devoirs que lui imposait son fief[615].

Leur caractère et leur tactique.

Les Francs s’enorgueillissaient de leur amour pour la liberté et la guerre ; et les Grecs parlent de cette disposition avec une sorte d’étonnement et de frayeur. « Les Francs, dit l’empereur Constantin, sont audacieux et braves presque jusqu’à la témérité ; et leur valeur intrépide est soutenue par le mépris du danger et de la mort. Sur un champ de bataille et dans la mêlée, ils attaquent de front et se précipitent sur l’ennemi sans daigner calculer leur propre nombre. Leurs rangs sont resserrés par les liens solides de la parenté et de l’amitié ; et le désir de sauver et de venger leurs plus chers compagnons est la source de leurs exploits. Ils regardent la retraite comme une fuite honteuse, et la fuite est à leurs yeux une infamie que rien ne peut laver[616]. » Une nation si valeureuse et si intrépide aurait été sûre de la victoire, si de grands défauts n’avalent contre-balancé ces avantages. Le dépérissement de sa marine laissa aux Grecs et aux Sarrasins l’empire de la mer, soit qu’ils voulussent s’en servir pour porter du secours à leurs alliés ou le dégât chez leurs ennemis. Au siècle qui précéda l’institution de la chevalerie, les Français étaient mal habiles dans le service de la cavalerie[617] ; et dans les momens de péril leurs guerriers sentaient si bien leur ignorance, qu’ils aimaient mieux descendre de cheval et combattre à pied. N’ayant point l’usage des piques ou des armes de trait, ils s’embarrassaient de longues épées, de pesantes armures, d’énormes boucliers, et, si je puis répéter le reproche que leur faisaient les maigres habitans de la Grèce, un embonpoint, suite de leur intempérance, ajoutait à la gêne de leurs mouvemens. Leur caractère indiscipliné dédaignait le joug de la subordination, et ils abandonnaient l’étendard de leur chef, s’il voulait les tenir en campagne au-delà de l’époque fixée pour leur service. Ils étaient ouverts de tous les côtés aux pièges de l’ennemi, moins brave, mais plus astucieux. On pouvait les corrompre avec de l’argent, car ils avaient une âme vénale ; on pouvait les surprendre la nuit, car ils négligeaient de fermer leur camp, et ils faisaient mal leurs gardes. Les fatigues d’une campagne d’été épuisaient leur force et leur patience, et ils tombaient dans le désespoir s’ils ne pouvaient satisfaire leur appétit vorace par une grande quantité de vin et de nourriture. Au milieu de ces traits généraux de la nation des Francs, on remarquait des nuances locales, que j’attribuerais au hasard plutôt qu’au climat, mais qui frappaient les naturels et les étrangers. Un ambassadeur d’Othon déclara dans le palais de Constantinople, que les Saxons savaient mieux se battre avec l’épée qu’avec la plume, et qu’ils préféraient la mort à la honte de tourner le dos à l’ennemi[618]. Les nobles de la France se glorifiaient de n’avoir, dans leurs modestes habitations, d’autre plaisir que la guerre et la rapine, unique occupation de toute leur vie. Ils affectaient de tourner en ridicule les palais, les banquets et les mœurs polies des Italiens, qui, dans l’opinion des Grecs eux-mêmes, avaient dégénéré de l’amour de la liberté et de la valeur des anciens Lombards[619].

Perte de la langue latine.

Le fameux édit de Caracalla accorda à ses sujets, depuis la Bretagne jusqu’à l’Égypte, le nom et les priviléges de Romains ; et dès lors leur souverain, toujours au milieu de ses compatriotes, put à son choix fixer ou établir momentanément sa résidence dans l’une ou l’autre des provinces de la patrie commune. Lors de la division de l’Orient et de l’Occident, on conserva scrupuleusement l’unité idéale de l’empire ; dans leurs titres, leurs lois et leurs statuts, les successeurs d’Arcadius et d’Honorius s’annoncèrent toujours comme collègues inséparables dans les mêmes fonctions, comme associés à la souveraineté de l’empire et de la cité de Rome, renfermés dans les mêmes limites. Après la chute de la monarchie d’Occident, la dignité de la pourpre romaine se concentra tout entière sur les princes de Constantinople ; Justinien fut le premier qui réunit à l’empire les domaines de l’ancienne Rome, qui en étaient séparés depuis soixante années, et qui soutint par le droit de conquête l’auguste titre d’empereur des Romains[620]. Un motif de vanité ou de mécontentement détermina un de ses successeurs, Constantin II, à abandonner le Bosphore de Thrace et à rendre au Tibre ses anciens honneurs ; projet insensé ! s’écrie le malveillant écrivain de l’histoire Byzantine, de dépouiller une vierge dans tout l’éclat de la jeunesse et de la beauté, pour orner ou plutôt pour faire ressortir la difformité d’une vieille couverte de rides[621]. Mais le glaive des Lombards l’empêcha de s’établir en Italie ; il entra dans Rome, non comme un vainqueur, mais comme un fugitif ; et après y avoir passé douze jours, il pilla l’ancienne capitale du monde, puis s’en éloigna pour jamais[622]. L’entière séparation de l’Italie et de l’empire de Byzance eut lieu environ deux siècles après les conquêtes de Justinien ; et c’est sous son règne que la langue latine commença à tomber en désuétude. Ce législateur avait publié ses Institutes, son Code et ses Pandectes, dans un langage qu’il vante comme le style public du gouvernement romain, l’idiome du palais et du sénat de Constantinople, des armées et des tribunaux de l’Orient[623]. Mais le peuple et les soldats des provinces de l’Asie ignoraient cette langue étrangère ; la plupart des interprètes des lois et des ministres d’état ne la savaient qu’imparfaitement. Après une lutte de peu de durée, la nature et l’habitude triomphèrent des institutions de la puissance humaine : Justinien, pour l’avantage de ses sujets, promulgua ses Novelles dans les deux langues ; les diverses parties de sa volumineuse jurisprudence furent successivement traduites :[624] on oublia l’original, on n’étudia que la version ; et la langue, qui en elle-même méritait la préférence, devint, dans l’empire grec, l’idiome de la loi ainsi que celui de la nation. Les successeurs de Justinien devinrent par leur extraction et l’usage du pays qu’ils habitaient, étrangers à la langue romaine. Tibère, selon les Arabes[625], et Maurice, selon les Italiens[626], furent les premiers Césars grecs, et les fondateurs d’une nouvelle dynastie et d’un nouvel empire : cette sourde révolution fut achevée avant la mort d’Héraclius, et quelques restes obscurs de la langue latine se conservèrent dans les termes de jurisprudence et dans les acclamations du palais. Lorsque Charlemagne et les Othon eurent rétabli l’empire d’Occident, les noms de Francs et de Latins acquirent la même acception et la même étendue, et ces Barbares hautains soutinrent avec une sorte de justice leurs droits au langage comme à la domination de Rome. Ils insultèrent aux peuples de l’Orient qui avaient renoncé à l’habit et à l’idiome des Romains, et s’autorisèrent de ces raisonnables habitudes pour les désigner souvent par le nom de Grecs[627]. Mais le prince et les peuples de l’empire de Byzance rejetèrent avec indignation cette dénomination méprisante. [ Les empereurs grecs et leurs sujets veulent conserver le nom de Romains. ]Malgré les changemens introduits par le laps des siècles, ils faisaient valoir une succession directe et non interrompue depuis Auguste et Constantin ; et au dernier degré de la faiblesse et de l’abaissement, les fragmens de l’empire de Constantinople conservèrent encore le nom de Romains[628].

Période d’ignorance.

Tandis qu’en Orient les actes du gouvernement se passaient en latin, le grec était la langue de la littérature et de la philosophie ; avec cet idiome si riche et si parfait, les hommes éclairés ne pouvaient envier le savoir emprunté et le goût imitateur dès Romains leurs disciples. Après la destruction du paganisme, la perte de la Syrie et de l’Égypte et l’abolition des écoles d’Alexandrie et d’Athènes, les connaissances de la Grèce se réfugièrent peu à peu dans les monastères et surtout au collége royal de Constantinople, qui fut incendié sous le règne de Léon l’Isaurien[629]. Dans le style emphatique de l’époque dont nous parlons, le président de ce collége était appelé l’astre de la science ; les douze professeurs des différentes sciences et facultés étaient les douze signes du zodiaque ; ils avaient à leur disposition une bibliothéque de trente-six mille cinq cents volumes, et ils montraient un ancien manuscrit d’Homère sur un rouleau de parchemin de cent vingt pieds de longueur, qui avait été, disait-on, l’un des intestins d’un serpent d’une grandeur monstrueuse[630]. Mais le septième et le huitième siècle furent une période de discorde et d’ignorance ; le feu consuma la Bibliothéque ; le collége fut supprimé ; les auteurs peignent les iconoclastes comme les ennemis de l’antiquité, et les princes de la famille d’Héraclius et ceux de la dynastie isaurienne se déshonorèrent par leur ignorance et leur mépris sauvage pour les lettres[631].

Renaissance de la littérature grecque.

On aperçoit, au neuvième siècle, l’aurore du rétablissement des sciences[632]. Lorsque le fanatisme des Arabes se fut calmé, les califes cherchèrent à conquérir les arts plutôt que les provinces de l’empire ; le soin qu’ils se donnèrent pour acquérir des lumières ranima l’émulation des Grecs : ils secouèrent la poussière de leurs anciennes bibliothéques, et apprirent à connaître et à récompenser les philosophes, qui jusque alors n’avaient eu pour dédommagement de leurs travaux que le plaisir de l’étude et la découverte de la vérité. Le César Bardas, oncle de Michel III, mérita d’être regardé comme le généreux protecteur des lettres, titre qui seul a servi de sauvegarde à sa mémoire et fait excuser son ambition ; il déroba du moins au vice et à la folie quelques parties des trésors de son neveu ; il ouvrit, dans le palais de Magnaure, une école où, par sa présence, il excitait l’émulation des maîtres et des élèves. À leur tête était le philosophe Léon, archevêque de Thessalonique ; les peuples étrangers de l’Orient admiraient son profond savoir sur l’astronomie et les mathématiques ; et l’opinion de son savoir était augmentée dans l’esprit du vulgaire par cette modeste disposition qui le porte à voir, dans toute connaissance qui surpasse les siennes, l’effet de l’inspiration et de la magie. Ce fut sur les pressantes instances du César que son ami, le célèbre Photius[633], renonça à l’indépendance d’une vie studieuse, et accepta la dignité de patriarche, où il fut tour à tour excommunié et absous par les synodes de l’Orient et de l’Occident ; de l’aveu même des prêtres ses ennemis, aucun art ou aucune science n’était étranger à cet homme universel : profond dans ses idées, infatigable dans ses études et éloquent dans son style. Photius exerçait les fonctions de protospathaire, ou de capitaine des gardes, lorsqu’il fut envoyé en ambassade auprès du calife de Bagdad[634]. Pour adoucir des heures d’exil et peut-être de solitude, il composa à la hâte sa Bibliothéque, monument d’érudition et de critique. Il passe en revue, sans aucune méthode, deux cent quatre-vingts auteurs, historiens, orateurs, philosophes et théologiens ; il présente en abrégé leurs récits ou leurs doctrines ; il apprécie leur style et leur caractère, et il juge même les pères de l’Église avec une liberté prudente, qui se laisse souvent apercevoir à travers les superstitions de son siècle. L’empereur Basile, regrettant sa mauvaise éducation, chargea Photius de celle de son fils et de son successeur, Léon-le-Philosophe ; et le règne de ce prince et celui de Constantin Porphyrogenète son fils forment une des époques les plus prospères de la littérature de Byzance. Leur munificence enrichit la bibliothéque impériale des trésors de l’antiquité ; ils en firent, par eux-mêmes et à l’aide de leurs collaborateurs, des extraits et des abrégés capables d’amuser la curiosité du public sans accabler son indolence. Outre les Basiliques, ou le Code des lois, ils propagèrent avec le même soin ce qui avait rapport à l’agriculture et à la guerre, les deux arts destinés à nourrir et à détruire l’espèce humaine : l’histoire de la Grèce et de Rome fut rédigée sous cinquante-trois titres ou chapitres ; mais deux de ces titres seulement, celui des ambassades et celui des vertus et des vices, sont arrivés jusqu’à nous. Les lecteurs de toutes les classes y trouvaient le tableau du passé ; ils pouvaient profiter des leçons ou des avis qu’offrait chaque page ; ils y apprenaient à admirer et peut-être à imiter des vertus d’un temps plus brillant. Je ne m’arrêterai pas sur les ouvrages des Grecs de Constantinople, qui, par une étude assidue des anciens, ont mérité à quelques égards le souvenir et la reconnaissance de la postérité. Nous possédons encore le Manuel philosophique de Stobée, le Lexique grammatical et historique de Suidas, les Chiliades de Tzetzès, qui en douze mille vers comprennent six cents narrations, et les Commentaires sur Homère, d’Eustathe, archevêque de Thessalonique, qui nous verse de sa corne d’abondance les noms et les autorités de quatre cents auteurs. D’après ces écrivains originaux, et d’après la nombreuse légion des scoliastes[635] et des critiques, on peut se former une idée des richesses littéraires du douzième siècle. Constantinople était encore éclairée par le génie d’Homère et de Démosthène, d’Aristote et de Platon ; et au milieu des richesses dont nous jouissons ou que nous négligeons, nous devons porter envie à la génération qui pouvait lire l’histoire de Théopompe, les oraisons d’Hypérides, les comédies de Ménandre[636] et les odes d’Alcée et de Sapho. Le grand nombre des commentaires publiés à cette époque sur les classiques grecs prouve que non-seulement ils existaient alors, mais qu’ils étaient même entre les mains de tout le monde ; et deux femmes, l’impératrice Eudoxie et la princesse Anne Comnène, qui cultivèrent sous la pourpre la rhétorique et la philosophie[637], sont un exemple assez frappant de la généralité des connaissances. Le dialecte vulgaire de la capitale était grossier et barbare ; un style plus correct et plus soigné distinguait la conversation, ou du moins les écrits des ecclésiastiques et des personnes du palais, qui aspiraient quelquefois à la pureté des modèles attiques.

Décadence du goût et du génie.

Dans notre éducation moderne, l’étude pénible mais nécessaire de deux langues mortes consume le temps et ralentit l’ardeur d’un jeune élève. Les poètes et les orateurs de l’Occident ont vu longtemps leur génie entravé par les barbares dialectes de nos ancêtres, si dépourvus d’harmonie et de grâce ; et ce génie, privé du secours des préceptes et des exemples des anciens, se trouvait abandonné à la force naturelle et inculte de leur jugement et de leur imagination. Mais les Grecs de Constantinople, après avoir épuré leur idiome vulgaire, acquéraient le libre usage de la langue de leurs aïeux, le chef-d’œuvre de l’esprit humain ; la connaissance des maîtres sublimes qui avaient charmé ou instruit la première des nations, leur devenait familière ; mais ces avantages ne font qu’augmenter la honte et le blâme qui pèsent sur un peuple dégénéré. Si les Grecs de l’empire tenaient dans leurs mains inanimées les richesses de leurs pères, ils n’avaient pas hérite de l’énergie qui a créé et amélioré ce patrimoine sacré ; ils lisaient, ils louaient, ils compilaient ; mais leur âme accablée de langueur paraissait hors d’état de penser et d’agir. Un intervalle de dix siècles n’offre pas une découverte qui ait augmenté la dignité de l’homme ou contribué à son bonheur : on n’ajouta pas une seule idée aux systèmes spéculatifs des anciens : des disciples patiens se succédaient les uns aux autres pour instruire dogmatiquement à leur tour une génération non moins servile. Il ne s’est pas trouvé un seul morceau d’histoire, de philosophie ou de littérature qui, par la beauté du style ou des mouvemens, par l’originalité ou même une heureuse imitation, ait mérité d’échapper à l’oubli. Ceux des prosateurs de Byzance qu’on lit avec le moins de peine sont ceux dont la simplicité nue et sans prétention ne permet pas de les soumettre à la censure ; mais ceux des orateurs qui se croyaient les plus éloquens[638], sont les plus éloignés des modèles avec lesquels ils cherchaient à rivaliser. Notre goût et notre raison sont blessés à chaque page par un choix de mots gigantesques et tombés en désuétude, par des tournures de phrases lourdes et embrouillées, par l’incohérence des images, une recherche puérile d’ornemens faux ou hors de propos, et les pénibles efforts de ces écrivains pour s’élever, pour étonner le lecteur et revêtir d’exagération et d’obscurité une idée triviale. Dans leur prose, ils recherchent toujours le ton de la poésie, et leur poésie est encore au-dessous de la platitude et de l’insipidité de leur prose. Les muses de la tragédie, de l’épopée et du poëme lyrique demeuraient silencieuses et sans gloire ; les bardes de Constantinople ne s’élevaient guère au-dessus d’une énigme ou d’une épigramme, d’un panégyrique ou d’un conte ; ils oubliaient jusqu’aux règles de la prosodie, et, l’oreille remplie de la mélodie d’Homère, ils confondaient toutes les mesures de pieds et de syllabes dans ces accords impuissans qui ont reçu le nom de vers politiques ou vers de ville[639]. L’esprit des Grecs était resserré dans les chaînes d’une superstition vile et impérieuse, qui étend sa domination autour du cercle des sciences et des arts. Leur jugement s’égarait dans les controverses métaphysiques : la foi aux visions et aux miracles leur avait fait perdre tous les principes de l’évidence morale ; et leur goût était gâté par les homélies des moines, mélange absurde de déclamations et de phrases de l’Écriture. Ces misérables études ne furent même pas long-temps ennoblies par l’abus du talent ; les chefs de l’Église grecque se contentaient humblement d’admirer et de copier les oracles anciens ; et les écoles ni la chaire ne produisirent aucun rival de la gloire de saint Athanase et de saint Chrysostôme[640].

Défaut d’émulation nationale.

Soit dans les travaux de la vie active ou dans ceux de la vie Spéculative, l’émulation des peuples et des individus est le mobile le plus puissant des efforts et des progrès du genre humain. Les villes de l’ancienne Grèce conservaient entre elles cet heureux mélange d’union et d’indépendance, qui se retrouve sur une plus grande échelle, mais dans une forme plus relâchée parmi les nations de l’Europe moderne : unies par la langue, la religion et les mœurs, elles se servaient réciproquement de spectateurs et de juges[641] ; indépendantes par un gouvernement et des intérêts distincts, chacune d’elles maintenait sa liberté séparément, et s’efforçait de surpasser ses rivales dans la carrière de la gloire. La situation des Romains était moins favorable : cependant dès les premiers temps de la république, c’est à-dire au moment où se forma le caractère national, on vit naître la même émulation parmi les états du Latium et de l’Italie ; et tous aspirèrent à égaler ou à surpasser, dans les arts et les sciences, les Grecs qui leur servaient de modèles. Il n’est pas douteux que l’empire des Césars n’ait arrêté l’activité et les progrès de l’esprit humain. Sa grande étendue laissait à la vérité quelque carrière à l’émulation des citoyens entre eux ; mais lorsqu’il se trouva réduit par degrés d’abord à l’Orient, ensuite à la Grèce et à Constantinople, les sujets de l’empire de Byzance n’offrirent plus qu’un caractère abject et languissant, effet naturel de leur position isolée. Ils se voyaient accablés vers le nord par des tribus de Barbares dont ils ne connaissaient pas le nom, et qu’ils regardaient à peine comme des hommes. La langue et la religion des Arabes, nation plus civilisée, opposaient une barrière insurmontable à toute communication sociale avec eux. Les vainqueurs de l’Europe professaient, ainsi que les Grecs, la religion chrétienne ; mais l’idiome des Francs ou des Latins était inconnu à ceux-ci : leurs mœurs étaient grossières, et ils n’eurent avec les successeurs d’Héraclius aucun rapport, soit d’alliance ou d’inimitié. Seul dans son espèce, l’orgueil des Grecs, toujours content de lui-même, ne se laissait jamais troubler par la comparaison d’un mérite étranger ; et ne voyant ni rivaux qui pussent les aiguillonner dans leur course, ni juges pour les couronner au bout de la carrière, il n’est pas étonnant qu’ils aient succombé. Les croisades mêlèrent les nations de l’Europe et de l’Asie ; et c’est sous la dynastie des Comnène que l’empire de Byzance reprit une faible émulation de lumières et de vertus militaires.


FIN DU TOME DIXIÈME.


NOTES
  1. Comme dans ce chapitre et dans le chapitre suivant je déploierai beaucoup d’érudition arabe, je dois déclarer ici ma parfaite ignorance des langues orientales et ma reconnaissance pour les savans interprètes qui m’ont communiqué leur savoir sur ce sujet en latin, en français et en anglais. J’indiquerai selon l’occasion les recueils, les versions et les histoires que j’ai consultés.
  2. On peut diviser en trois classes les géographes de l’Arabie : 1o. les Grecs et les Latins, dont on peut suivre les lumières progressives dans Agatharcides (De mari Rubro in Hudson, geographi minores, t. I), dans Diodore de Sicile (t. I, liv. II, p. 159-167, l. III, p. 211-216, éd. Wessel.), dans Strabon (l. XVI, p. 1112-1114), d’après Ératosthènes (p. 1122-1132, d’après Artemidore), dans Denys (Periegesis, 927-969), dans Pline (Hist. nat., V, 12 ; VI, 32), dans Ptolémée (Descript. et Tabulœ urbium dans Hudson, t. III). 2o. Les écrivains arabes qui ont traité ce sujet avec le zèle du patriotisme ou de la dévotion. Les extraits qu’a donnés Pococke (Specimen Hist. Arabum, p. 125-128) de la géographie du Sherif al Edrissi, ajoutent au mécontentement qu’a inspiré la version ou l’abrégé (p. 24, 27, 44, 56, 108, etc.) publié par les maronites, sous le titre absurde de Geographia nubiensis (Paris, 1619) ; mais les traducteurs latins et français, Greaves (dans Hudson, t. III) et Galland (Voyage de la Palestine, par La Roque, p. 265-346), nous ont fait connaître l’Arabie d’Abulféda, description la plus détaillée et la plus exacte que nous ayons de cette péninsule, à laquelle on peut ajouter cependant la Bibliothéque orientale de d’Herbelot, p. 120, et alibi passim. 3o. Les voyageurs européens, parmi lesquels Shaw (p. 438-455) et Niebuhr (Description, 1773 ; Voyages, tom. I, 1776), méritent une distinction honorable : Busching (Géographie par Berenger, t. VIII, p. 416-510) a fait une compilation judicieuse, et le lecteur doit avoir devant les yeux les cartes de d’Anville (Orbis veteribus notus, et la première partie de l’Asie), et sa Géographie anc. (t. I, p. 208-231).
  3. Abulféda, Descriptio Arabiœ, p. 1 ; d’Anville, l’Euphrate et le Tigre, p. 19, 20. C’est en cet endroit où se trouve le paradis ou le jardin d’un satrape, que Xénophon et les Grecs passèrent l’Euphrate pour la première fois. (Retraite des dix mille, l. I, c. 10, p. 29, édit. Wells.)
  4. Reland a prouvé avec beaucoup d’érudition superflue, 1o. que notre mer Rouge (le golfe d’Arabie) n’est qu’une partie du mare Rubrum, l’Ερυθρα θαλασση des anciens, qui se prolongeait jusqu’à l’espace indéfini de l’océan de l’Inde ; 2o. que les mots synonymes ερυθρος, αιθιοψς, font allusion à la couleur des noirs ou des nègres. (Dissert. miscell., t. I, p. 59-117.)
  5. Parmi les trente journées ou stations qu’il y a entre le Caire et la Mecque, on en compte quinze dénuées d’eau douce. Voy. la route des Hadjees, dans les Voyages de Shaw, p. 477.
  6. Pline traite, au douzième livre de son Histoire naturelle (l. XII, c. 42), des aromates, et surtout du thus ou de l’encens de l’Arabie : Milton rappelle dans une comparaison les odeurs aromatiques que le vent du nord-est apporte de la côte de Saba :

    — Many a league,
    Pleas’d with the grateful scent, old Ocean smiles.

    Paradise, Lost., liv. IV.
  7. Agatharcides assure qu’on y trouvait des morceaux d’or vierge, dont la grosseur variait depuis celle d’une olive jusqu’à celle d’une noix ; que le fer y valait deux fois, et l’argent dix fois plus que l’or (De mari Rubro, p. 60). Ces trésors réels ou imaginaires se sont évanouis, et l’on ne connaît pas maintenant une seule mine d’or en Arabie. (Niebuhr, Description, p. 124.)
  8. Consultez, lisez en entier et étudiez le Specimen Hist. Arabum de Pococke (Oxford, 1650, in-4o). Les trente pages du texte et de la version sont un extrait des dynasties de Grég. Abulpharage, que Pococke traduisit ensuite (Oxford, 1663, in-4o). Les trois cent cinquante-huit notes forment un ouvrage classique et original sur les antiquités arabes.
  9. Arrien indique les Ichthyophages de la côte de Hejaz (Periplus maris Erythrœi, p. 12), et il les indique encore au-delà d’Aden (p. 15). Il paraît vraisemblable que les côtes de la mer Rouge (prises dans l’acception la plus étendue) étaient occupées par ces sauvages, même dès le temps de Cyrus ; mais j’ai peine à croire qu’il y eût encore des cannibales parmi eux sous le règne de Justinien. (Procope, De bell. Persic., l. I, c. 19.)
  10. Voyez le Specimen Historiœ Arabum de Pococke, p. 2, 5, 86, etc. Le Voyage de M. d’Arvieux, en 1664, au camp de l’émir du mont Carmel (Voyage de la Palestine, Amsterdam, 1718), offre un tableau agréable et original de la vie des Bédouins, encore éclairci par Niebuhr (Description de l’Arabie, p. 327-344) et par M. de Volney (t. I, p. 343-385), le dernier et le plus judicieux de ceux qui ont publié des Voyages en Syrie.
  11. Lisez (ce n’est pas une tâche fâcheuse) les articles incomparables du Cheval et du Chameau dans l’Histoire naturelle de M. de Buffon.
  12. Voyez, sur les chevaux arabes, d’Arvieux (p. 159-173), et Niebuhr (p. 142-144). À la fin du treizième siècle, les chevaux de Neged passaient pour avoir le pied sûr ; ceux de l’Yémen, pour avoir de la force et être les plus utiles, et ceux de Hejaz paraissaient avoir la plus belle apparence. Les chevaux de l’Europe, qu’on reléguait dans la dixième et dernière classe, étaient généralement méprisés : on leur reprochait d’avoir trop de corps et trop peu de courage (d’Herbelot, Biblioth. orient., p. 339) ; ils avaient besoin de toutes leurs forces pour porter le cavalier et son armure.
  13. Qui carnibus camelorum vesci solent odii tenaces sunt, disait un médecin arabe (Pococke, Specimen, p. 88). Mahomet lui-même, qui aimait beaucoup le lait de la femelle de ce quadrupède, préférait la vache ; et il n’a pas fait mention du chameau ; mais le régime, à la Mecque et à Médine, était déjà moins frugal. (Gagnier, Vie de Mahomet, t. III, p. 404.)
  14. Marcien d’Héraclée (in Perip., p. 16, in t. I ; de Hudson, minor Géograph.) comptait cent soixante quatre villes dans l’Arabie Heureuse. L’étendue de ces villes pouvait être peu considérable, et la crédulité de l’écrivain était peut-être grande,
  15. Abulféda (in Hudson, t. III, p. 54) compare Saana à Damas, et c’est encore aujourd’hui la résidence de l’iman de l’Yémen (Voyages de Niebuhr, t. I, p. 331-342). Saana est à vingt-quatre parasanges de Dafar (Abulféda, p. 51), et à soixante-huit d’Aden (p. 53).
  16. Pococke, Specimen, p. 57 ; Geograph. Nubiensis, p. 52. Meriaba ou Mérab, qui avait six milles de circonférence, fut détruite par les légions d’Auguste (Pline, Hist. nat., VI, 32) ; et au seizième siècle elle ne s’était pas encore relevée (Abulféda, Descript. Arab., p. 58).
  17. Le nom de cité, Médine fut donnée κατ’ εξοχην à Yatreb (la Iatrippa des Grecs), où résidait le prophète. Abulféda calcule (p. 15) les distances de Médine par stations ou journées d’une caravane ; il en compte quinze jusqu’à Bahrein, dix-huit jusqu’à Bassora, vingt jusqu’à Cufah, vingt jusqu’à Damas ou jusqu’en Palestine, vingt-cinq jusqu’au Caire, dix jusqu’à la Mecque, trente depuis la Mecque jusqu’à Saana ou à Aden, et trente-un jours ou quatre cent douze heures jusqu’au Caire (Voyages de Shaw, p. 477), et selon l’estimation de d’Anville (Mesures itinér., p. 99), une journée de chemin était d’environ vingt-cinq milles anglais. Pline (Hist. nat., XII, 32) comptait soixante-cinq stations de chameaux depuis le pays de l’encens (Hadramaüt, dans l’Yémen, entre Aden et le cap Fartasch) jusqu’à Gaza en Syrie. Ces mesures peuvent aider l’imagination et jeter du jour sur les faits.
  18. C’est des Arabes qu’il faut tirer ce que nous pouvons savoir de la Mecque (d’Herbelot, Bibl. orient., p. 368-371 ; Pococke, Specim., p. 125-128 ; Abulféda, p. 11-40). Comme on ne permet à aucun mécréant d’entrer dans cette ville, nos voyageurs n’en parlent pas ; le peu de mots qu’on trouve à cet égard dans Thevenot (Voyag. du Levant, part. I, p. 490) avait été recueilli de la bouche suspecte d’un renégat africain. Des Persans y comptaient six mille maisons. (Chardin, l. IV, p. 167.)
  19. Strabon, l. XVI, p. 1110. D’Herbelot (Bibl. orient., p. 6) indique une de ces maisons de sel près de Bassora.
  20. Mirum dictu ex innumeris populis pars œqua in COMMERCIIS aut latrociniis degit (Pline, Hist. nat., VI, 32). Voyez le Koran de Sale, Sura 106, p. 503 ; Pococke, Spec., p. 2 ; d’Herbelot, Bibl. orient., p. 361 ; Prideaux, Vie de Mahomet, p. 5 ; Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 72-120, 126, etc.)
  21. Un docteur anonyme (Univers. History, vol. XX, édit. in-8o) a tiré de l’indépendance des Arabes une démonstration formelle de la vérité du christianisme. Un critique peut d’abord nier les faits et ensuite disputer sur le sens du passage de la Bible qu’on allègue (Genès., XVI, 12), sur l’étendue de son application et sur le fondement de la généalogie.
  22. Il fut subjugué (A. D. 1173) par un frère du grand Saladin, qui établit une dynastie des Curdes ou des Ayoubites. (Guignes, Hist. des Huns, t. I, p. 425 ; d’Herbelot, p. 477.)
  23. Par le lieutenant de Soliman Ier (A. D. 1538), et par Selim II (1568). Voy. Cantemir (Hist. de l’empire Ottoman, p. 201-221.) Le pacha qui résidait à Saana, donnait des ordres à vingt-un beys ; mais jamais il n’envoya aucun revenu à la Porte (Marsigli, Stato Militare dell’ imperio Ottomanno, p. 124), et les Turcs en furent chassés vers l’an 1630. (Niebuhr, p. 167, 168.)
  24. Les principales villes de la province romaine, qu’on appelait Arabie et la troisième Palestine, étaient Bostra et Petra, qui comptaient de l’année 100, époque où elles furent subjuguées par Palma, lieutenant de Trajan. (Dion-Cassius, l. LXVIII). Pétra était la capitale des Nabathéens, qui tiraient leur nom de l’aîné des enfans d’Ismaël (Genès., XXV, 12, etc., avec les Commentaires de saint Jérôme, de Le Clerc et de Calmet). Justinien abandonna un pays de palmiers de dix journées de marche, au sud d’Ælah (Procope, De bell. persico, l. I, c. 19) ; et les Romains avaient un centurion et une douane (Arrien, en Periplo Maris Erythrœi, p. 11, in Hudson, t. I) dans un endroit (λευκη κωμη, Pagus Albus, Hawara) du territoire de Médine (d’Anville, Mémoire sur l’Égypte, p. 243). C’est sur ces possessions réelles et quelques incursions nouvelles de Trajan (Peripl., p. 14, 15) que les historiens et les médailles ont fondé la supposition de la conquête de l’Arabie par les Romains.
  25. Niebuhr (Descript. de l’Arabie, p. 302, 303, 329-331) fournit les détails les plus récens et les plus authentiques sur le degré d’autorité que possèdent les Turcs en Arabie.
  26. Diodore de Sicile (t. II, l. XIX, p. 390-393 ; édit. de Wesseling) a fait clairement connaître l’indépendance des Arabes Nabathéens, qui résistèrent aux armes d’Antigone et à celles de son fils.
  27. Strabon, l. XVI, p. 1127-1129 ; Pline, Hist. nat., VI, 32. Ælius Gallus débarqua près de Médine, et fit près de trois cents lieues dans la partie de l’Yémen qui est entre Mareb et l’Océan. Le non ante devictis Sabeœ reginus (Od., I, 29), et les intacti Arabum thesauri (Od. III, 24) d’Horace, attestent l’indépendance encore vierge de l’Arabie.
  28. Voy. dans Pococke une histoire imparfaite de l’Yémen, Specim., p. 55-66 ; de Hira, p. 66-74 ; de Gassan, p. 75-78, sur tous les points qu’on a pu savoir, ou dont on a pu conserver le souvenir dans un temps d’ignorance.
  29. Les Σαρακηνικα φυλα, μυριαδες ταυτα, και το πλειστον αυτων ερημονομοι, και αδεσποτοι sont décrits par Ménandre (Excerpt. legat., p. 149), par Procope (De bell. pers., l. I, c. 17-19 ; l. II, c. 10), et avec les couleurs les plus vives, par Ammien-Marcellin (l. XIV, c. 4), qui les fait connaître dès le temps de Marc-Aurèle.
  30. On a ridiculement fait venir ce nom qu’emploient Ptolémée et Pline dans une acception plus réservée, et auquel Ammien et Procope donnent un sens plus étendu, de Sarah, femme d’Abraham ; on l’a fait venir d’une manière assez peu claire du village de Saraka μετα ΝαβαταιȢς (Stephan., De urbibus), et d’une manière plus plausible de mots arabes, qui signifient un caractère disposé au vol, ou qui désignent leur situation à l’Orient (Hottinger, Hist. orient,, liv. I, c. 1, p. 7, 8 ; Pococke, Specimen, p. 33-35 ; Assemani, Bibl. orient., t. IV, p. 567). Mais la dernière et la plus reçue de ces étymologies est réfutée par Ptolémée (Arabia, p. 2, 18, in Hudson, t. IV), qui remarque expressément la position occidentale et méridionale des Sarrasins, qui étaient alors une tribu obscure établie sur les frontières de l’Égypte. Cette dénomination ne peut donc pas avoir eu rapport au caractère national ; et puisqu’elle a été donnée par les étrangers, il faut en chercher l’origine non pas dans la langue arabe, mais dans une langue étrangère.
  31. Saraceni… mulieres aiunt in eos regnare. (Expositio totius Mundi, p. 3, in Hudson, t. III.) Le règne de Mavia est célèbre dans l’Histoire ecclésiastique. (Pococke, Specim., p. 69-83.)
  32. Μη εξειναι εκ των Βασιλειων, disent Agatharcides (De mari Rubro, p. 63, 64, in Hudson, t. I), Diodore de Sicile (t. I, l. III, c. 47, p. 215), et Strabon (l. XVI, p. 1124) ; mais je suis bien tenté de croire que c’est un de ces contes populaires ou de ces accidens extraordinaires que la crédulité des voyageurs a donnés si souvent pour un fait constant, pour une coutume ou pour une loi.
  33. Non gloriabantur antiquitius Arabes, nisi gladio, hospite, et ELOQUENTIA (Sephanius, apud Pococke, Specimen, p. 161, 162). Ils ne partageaient qu’avec les Perses ce don de la parole ; et les sentencieux Arabes auraient vraisemblablement dédaigné la dialectique simple et sublime de Démosthènes.
  34. Je dois rappeler au lecteur que d’Arvieux, d’Herbelot et Niebuhr, peignent des plus vives couleurs les mœurs et le gouvernement des Arabes, et que divers passages de la vie de Mahomet jettent du jour sur ces objets.
  35. Voyez le premier chapitre de Job, et en outre la longue muraille de quinze cents stades que Sésostris éleva depuis Péluse jusqu’à Héliopolis (Diodore de Sicile, t. I, l. I, p. 67). À cette époque les rois pasteurs avaient subjugué l’Égypte, sous le nom de Hycsos (Marsham, Canon. chron., p. 98-163, etc.).
  36. Ou selon un autre calcul, douze cents (d’Herbelot, Bibl. orient., p. 75). Les deux historiens qui ont écrit sur les Ayam-al-Arab, toutes les batailles des Arabes, vivaient aux neuvième et dixième siècles. Deux chevaux donnèrent lieu à la fameuse guerre de Dahes et de Gabrah, qui dura quarante ans, et qui devint proverbiale (Pococke, Specimen, p. 48).
  37. Niebuhr (Description, p. 26-31) rapporte la théorie et la pratique modernes des Arabes, dans la vengeance du meurtre. On peut retrouver dans le Koran (c. 2, p. 20 ; c. 17, p. 230), avec les observations de Sale, le caractère plus grossier de l’antiquité.
  38. Procope (De bell. pers., l. I, c. 16) place les deux mois de paix vers le solstice d’été ; mais les Arabes en comptent quatre, le premier mois de l’année, le septième, le onzième et le douzième ; et ils prétendent que dans une longue suite de siècles on n’a manqué que quatre ou six fois à cette trève (Sale, Disc. prélim., p. 147-150, et Notes sur le neuvième chapitre du Koran, p. 154, etc. ; Casiri, Bibl. hispano-arabica, t. II, p. 20, 21).
  39. Arrien, qui vivait au second siècle, remarque (in Periplo Maris Erythrœi, p. 12) la différence partielle ou totale des dialectes arabes. Pococke (Specimen, p. 150-154), Casiri (Bibl. hispano-arabica, t. I, p. 1, 83, 292 ; tom. II, p. 25, etc.) et Niebuhr (Descript. de l’Arabie, p. 72-86) ont traité fort en détail ce qui a rapport à la langue et à l’alphabet des Arabes ; mais je passe légèrement sur cet objet, n’ayant nul plaisir à répéter comme un perroquet des mots que je n’entends pas.
  40. Voltaire a inséré dans Zadig un conte familier (le Chien et le Cheval) pour prouver la sagacité naturelle des Arabes (d’Herbelot, Bibl. orient., p. 120, 121 ; Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 37-46) ; mais d’Arvieux, ou plutôt La Roque (Voyage de la Palestine, p. 92), a nié la supériorité dont se vantent les Bedouins. Les cent soixante-neuf Sentences d’Ali (traduites en anglais par Ockley, à Londres, 1718) donnent un échantillon de l’esprit de trait qui distingue les Arabes.
  41. Pococke (Specimen, p. 158-161) et Casiri (Bibl. hisp.-arab., t. I, p. 48-84, etc., 119 ; t. II, p. 17, etc.) parlent des poètes arabes antérieurs à Mahomet. Les sept poëmes de la Caaba ont été publiés en anglais par sir William Jones ; mais l’honorable mission dont on l’a chargé dans l’Inde, nous a privés de ses notes, beaucoup plus intéressantes que ce texte obscur et vieilli.
  42. Sale, Discours prélim., p. 29, 30.
  43. D’Herbelot, Bibl. orient., p. 458 ; Gagnier, Vie de Mahomet, t. III, p. 118. Caab et Hesnus (Pococke, Specim., p. 43, 46, 48) se distinguèrent aussi par leur libéralité ; et un poète arabe dit avec élégance du dernier : Videbis cum cum accesseris exultantem, ac si dares illi quod ab illo petis.
  44. Tout ce qu’on peut savoir maintenant de l’idolâtrie des anciens Arabes se trouve dans Pococke (Specim., p. 89, 136, 163, 164). Sa profonde érudition a été interprétée d’une manière très-claire et très-concise, par Sale (Discours prélim., p. 14-24) ; et Assemani (Bibl. orient., t. IV, p. 580-590) a ajouté des remarques précieuses.
  45. Ιερον αγιωτατον ιδρυται τιμωμενον υϖο παντων Αραβων περιττοτερον (Diodore de Sicile, t. I, l. III, p. 211) ; le genre et la situation se rapportent si bien, que je suis étonné qu’on ait lu ce passage curieux sans le remarquer et sans en suivre l’application. Toutefois Agatharcides (De mari Rubro, p. 58, in Hudson, t. I), que Diodore copie dans le reste de sa description, n’a pas fait mention de ce temple fameux. Le Sicilien en savait-il plus que l’Égyptien ? ou la Caaba a-t-elle été construite entre l’année de Rome 650, et l’année 746, époques de la composition de leurs ouvrages ? (Dodwell, in Dissertat., ad t. 1 ; Hudson, p. 72 ; Fabricius, Bibl. grœc., t. II, p. 770.)
  46. Pococke, Specimen, p. 60, 61. De la mort de Mahomet nous montons à soixante-huit ans, et de sa naissance à cent vingt-neuf ans avant l’ère chrétienne. Le voile ou la toile, qui est aujourd’hui de soie et d’or, n’était autrefois qu’une pièce de toile de lin d’Égypte (Abulféda, Vit. Mohammed., c. 6, p. 14).
  47. Le plan original de la Caaba, qui a été copié servilement par Sale, par les auteurs de l’Histoire universelle, etc. est une esquisse faite par un Turc, que Reland (De religione Mohammed, p. 113-123) a corrigé et expliqué d’après de très-bonnes autorités. Consultez sur la Légende et la Description de la Caaba, Pococke (Specimen, p. 115-122) ; la Bibliothéque orientale de d’Herbelot (Caaba, Hagier, Zemzem, etc.), et Sale (Discours préliminaire, p. 114-122).
  48. Il paraît que Cosa, cinquième ancêtre de Mahomet, usurpa la Caaba (A. D. 440) ; mais Jannabi (Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 65-69) et Abulféda (Vit. Mohammed., c. 6, p. 13) racontent ce fait d’une manière différente.
  49. Maxime de Tyr, qui vivait au second siècle, attribue aux Arabes le culte d’une pierre. Αραβιοι σεβουσι μεν, οντινα δε Ȣκ οιδα, το δε αγαλυα ειδον ; λοθος ην τετραγωνος (Dissert. 8, t. I, p. 142, édit. Reiske) ; et les chrétiens ont répété ce reproche avec une grande véhémence (Clément d’Alex. in Protreptico, p. 40 ; Arnobe, Contra gentes, liv. VI, p. 246). Cependant ces pierres n’étaient que les Βαιτυλα de la Syrie et de la Grèce, si renommés dans l’antiquité sacrée et profane (Eusèb., Prœp. Evangel., l. I, p. 37 ; Marsham, Canon. chron., p. 54-56).
  50. Le savant sir John Marsham (Canon. chron., p. 76-78, 301-304) discute avec exactitude les deux horribles sujets de Ανδροθυσια et de παιδοθυσια. Sanchoniaton tire de l’exemple de Chronus l’origine des sacrifices phéniciens ; mais nous ignorons si Chronus vivait avant ou après Abraham, ou même s’il a jamais existé.
  51. Κατ ετος εκαστον παιδα εθυον ; tel est le reproche de Porphyre ; mais il impute aussi aux Romains cette coutume barbare, qui avait été définitivement abolie, A. U. C. 657. Ptolémée (Tabul., p. 37 ; Arabia, p. 9-29) et Abulféda (p. 57) font mention de Dumætha, Daumat-al-Gendal ; et les Cartes de d’Anville placent ce lieu au milieu du désert, entre Chaibar et Tadmor.
  52. Procope (De bell. pers., l. I, c. 28), Evagrius (l. VI, c. 21) et Pococke (Specimen, p. 72-86) attestent les sacrifices humains des Arabes du sixième siècle. Le danger et la délivrance d’Abdallah sont une tradition plutôt qu’un fait constant (Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 82-84).
  53. Suillis carnibus abstinent, dit Solin (Polyhist., c. 33), qui copie cette étrange supposition de Pline (l. VIII, c. 68), que les cochons ne peuvent vivre en Arabie. Les Égyptiens avaient une aversion naturelle et superstitieuse pour cette bête malpropre (Marsham, Canon., p. 205). Les anciens Arabes pratiquaient aussi, post coitum, la cérémonie de l’ablution (Hérodote, l. I, c. 80), que la loi des musulmans a consacrée (Reland, p. 75, etc. ; Chardin, ou plutôt le Mollah de Shah Abbas, tom. IV, p. 71, etc.).
  54. Les docteurs musulmans n’aiment pas à traiter cette matière ; ils regardent cependant la circoncision comme nécessaire au salut ; ils prétendent même, que par une sorte de miracle, Mahomet naquit sans prépuce (Pococke, Spec., p. 319, 320 ; Sale, Disc. prélim., p. 106, 107).
  55. Diodore de Sicile (t. I, l. II, p. 142-145) a jeté sur leur religion le coup d’œil curieux mais superficiel d’un Grec. On doit estimer davantage leur astronomie ; car enfin ils s’étaient servis de leur raison, puisqu’ils doutaient que le soleil fût au nombre des planètes et des étoiles fixes.
  56. Simplicius (qui cite Porphyre), De cœlo, l. II, com. 46, p. 123 ; l. XVIII, ap. Marsham, Canon. chron., p. 474, qui doute du fait parce qu’il est contraire à ses systèmes. La date la plus ancienne des observations des Chaldéens, est de l’année 2234 avant Jésus-Christ. Après la conquête de Babylone par Alexandre, ces observations furent, à la prière d’Aristote, communiquées à l’astronome Hipparque. Quel beau monument dans l’histoire des sciences !
  57. Pococke (Specim., p. 138-146), Hottinger (Hist. orient., p. 162-203), Hyde (De relig. vet. Persar., p. 124-128, etc.) d’Herbelot (Sabi, p. 725, 726) et Sale (Discours prélimin.), excitent notre curiosité, plutôt qu’ils ne la satisfont, et le dernier de ces écrivains confond le sabéisme avec la religion primitive des Arabes.
  58. D’Anville (l’Euphrate et le Tigre, p. 130-147) détermine la situation de ces chrétiens équivoques. Assemani (Bibl. orient., t. IV, p. 607-614) peut avoir exposé leurs véritables dogmes ; mais c’est un travail hasardeux que de chercher à fixer la croyance d’un peuple ignorant, qui craint et qui rougit de dévoiler ses traditions secrètes.
  59. Les mages étaient établis dans la province de Bahrein (Gagnier, Vie de Mahomet, t. III, p. 114) et mêlés aux anciens Arabes (Pococke, Specimen, p. 146-150).
  60. Pococke, d’après Sharestani, etc. (Specimen, p. 60-134, etc.), Hottinger (Hist. orient., p. 212-238), d’Herbelot (Bibl. orient., p. 474-476), Basnage (Hist. des Juifs, t. VII, p. 185 ; t. VIII, p. 280) et Sale (Disc. prélim., p. 22, etc., 33, etc.) décrivent l’état des Juifs et des chrétiens en Arabie.
  61. Dans leurs offrandes ils avaient pour maxime de tromper Dieu au profit de l’idole, qui était moins puissante, mais plus irritable (Pococke, Specimen, p. 108-109).
  62. Les versions, juives ou chrétiennes que nous avons de la Bible, paraissent plus modernes que le Koran ; mais on peut croire qu’il y a eu des traductions antérieures ; 1o. d’après l’usage perpétuel de la synagogue, qui expliquait la leçon hébraïque par une paraphrase en langue vulgaire du pays ; 2o. d’après l’analogie des versions arménienne, persane et éthiopienne, expressément citées par les pères du cinquième siècle, qui assurent que les écritures avaient été traduites dans toutes les langues des Barbares. (Walton, Prolegomena, ad Biblia Polyglot., p. 34, 93, 97 ; Simon, Hist. crit. du vieux et du nouveau Testament, t. I, p. 180, 181, 282, 286, 293, 305, 306 ; t. IV, p. 206.)
  63. In eo conveniunt omnes, ut plebeio vilique genere ortum, etc. (Hottinger, Hist. orient., p. 136.) Cependant Théophane, le plus ancien des historiens grecs modernes, et le père de plus d’un mensonge, avoue que Mahomet était de la race d’Ismaël, εκ μιας γενικωτατης φυλης (Chron., p. 277).
  64. Abulféda (in Vit. Mohammed., c. 1, 2) et Gagnier (Vie de Mahomet, p. 25-97) exposent la généalogie du prophète, telle qu’elle est reçue parmi ses compatriotes. À la Mecque, je ne voudrais pas contester son authenticité ; mais à Lausanne, je me permettrai d’observer, 1o. que depuis Ismaël jusqu’à Mahomet l’intervalle est de deux mille cinq cents ans, et que les musulmans ne comptent que trente générations au lieu de soixante-quinze ; 2o. que les Bedouins modernes ignorent leur histoire, et ne s’embarrassent pas de leur généalogie (Voyage de d’Arvieux, p. 100-103).
  65. Les premiers germes de cette fable ou de cette histoire se trouvent dans le cent cinquième chapitre du Koran ; et Gagnier (Préface de la Vie de Mahomet, p. 18, etc.) a traduit le récit d’Abulféda, sur lequel ou peut chercher des éclaircissemens dans d’Herbelot (Bibl. orient., p. 12) et Pococke (Specimen, p. 64}. Prideaux (Vie de Mahomet) dit que c’est un mensonge de l’invention de ce prophète ; mais Sale (Koran, p. 501-503), à moitié musulman, attaque l’inconséquence de cet écrivain, qui croyait aux miracles de l’Apollon de Delphes. Maracci (Alcoran, t. I, part. II, p. 14 ; t. II, p. 823) attribue le prodige au diable, et force les musulmans d’avouer que Dieu n’aurait pas défendu contre les chrétiens les idoles de la Caaba.
  66. Les époques les plus sûres, celles d’Abulféda (in Vit., c. 1, p. 2), d’Alexandre ou des Grecs 882, de Bocht Naser ou Nabonasser 1316 ; nous donnent l’année 569 pour celle de la naissance de Mahomet. Les bénédictins ont trouvé le vieux calendrier arabe trop obscur et trop incertain pour y ajouter foi (Art de vérifier les dates, p. 15) ; d’après le jour du mois ou celui de la semaine, ils établissent un nouveau calcul, et reculent la naissance de Mahomet jusqu’au 10 novembre 570. Cette date s’accorderait avec l’année 882 des Grecs, que donnent Elmacin (Hist. Saracen., p. 5) et Abulpharage (Dynast., p. 101, et l’Errata de la version de Pococke). Nous travaillons aujourd’hui avec beaucoup de soin à connaître l’époque précise de la naissance de Mahomet, que peut-être cet ignorant prophète ne savait pas lui-même (*).
    (*) Quelques savans plus modernes fixent la naissance de Mahomet à l’an 571 de l’ère chrétienne. (Mohammeds religion, etc. von Cludius, p. 21.) (Note de l’Éditeur.)
  67. Selon d’autres, Abu-Taleb s’empara de l’héritage paternel de Mahomet, et chercha même à faire périr l’orphelin, qui fut obligé d’avoir recours à la protection de ses autres parens, de s’échapper et de suivre les caravanes. (Mohammeds religion aus dem Koran dargelegt, etc. von Cludius, p. 21.) (Note de l’Éditeur.)
  68. Voici le témoignage flatteur qu’Abu-Taleb rendit à sa famille et à son neveu. Laus Dei, qui nos à stirpe Abrahami et semine Ismælis constituit, et nobis regionem sacram dedit, et nos judices hominibus statuit. Porro Mohammed filius Abdollahi nepotis mei (nepos meus) quo cum ex œquo librabitur e Koraishidis quispiam cui non prœponderaturus est, bonitate et excellentiâ, et intellectu et gloriâ et acumine etsi opum inops fuerit (et certe opes umbra transiens sunt depositum quod reddi débet), desiderio Chadijœ filiœ Chowailedi tenetur, et illa vicissim ipsius, quicquid autem dotis vice petieritis, ego in me suscipiam (Pococke, Specimen, à septimâ parte libri Ebu Hamduni).
  69. L’histoire de la Vie privée de Mahomet, depuis sa naissance jusqu’à sa mission, se trouve dans Abulféda (in Vit., c. 3-7) et dans les écrivains arabes, authentiques ou supposés, que cite Hottinger (Hist. orient., p. 204-211), dans Maracci (t. I, p. 10-14) et dans Gagnier (Vie de Mahomet, t. I, p. 97-134).
  70. Abulféda (in Vit., c. 65, 66), Gagnier (Vie de Mahomet, t. III, p. 272-289). Les traditions les plus vraisemblables sur la personne et les conversations du prophète, viennent d’Ayesha, d’Ali et d’Abu Horaira, surnommé le père d’un chat (Gagnier, t. II, p. 267 ; Ockley, Hist. of the Saracens, t. II, p. 149), et qui mourut l’an de l’hégyre 59.
  71. Ceux qui croient que Mahomet savait lire et écrire, n’ont donc pas examiné ce qui est écrit d’une autre main que la sienne, dans les suras ou chap. du Koran 7, 29 et 96. Abulféda (in vit., c. 7), Gagnier (Not. ad Abulféda, p. 15), Pococke (Specimen, p. 151), Reland (De religione Mohammed, p. 236) et Sale (Disc. prelim., p. 43) admettent sans contestation ces textes et la tradition de la Sonna. M. White est presque le seul qui nie l’ignorance du prophète, afin d’accuser son imposture. Ses raisons sont loin d’être satisfaisantes. Deux voyages de peu de durée aux foires de Syrie ne suffisaient sûrement pas pour acquérir des connaissances si rares parmi les citoyens de la Mecque ; et ce n’était pas à la signature d’un traité qui se fait toujours de sang-froid, que Mahomet aurait laissé tomber le masque. On ne peut tirer aucune conséquence de ce qu’on dit sur sa maladie et son délire. Avant qu’il songeât à se donner pour un prophète, il aurait dû montrer souvent dans la vie privée qu’il savait lire et écrire ; et ses premiers prosélytes, les membres de sa famille, auraient été les premiers à reconnaître et à accuser son hypocrisie scandaleuse. (White, Sermons, p. 203, 204 ; Notes, p. 36-38.)
  72. Le comte de Boulainvilliers (Vie de Mahomet, p. 201-228) fait voyager Mahomet comme le Télémaque de Fénelon et le Cyrus de Ramsay. Son voyage à la cour de Perse est vraisemblablement une fable, et je ne puis m’expliquer d’où vient cette exclamation : « Les Grecs sont pourtant des hommes ! » Presque tous les écrivains arabes, musulmans et chrétiens, parlent des deux Voyages de Syrie (Gagnier, ad Abulféda, p. 10).
  73. Je n’ai pas le temps d’examiner les fables et les conjectures qui ont été mises en avant sur le nom de ces étrangers, qu’accusent ou soupçonnent les infidèles de la Mecque. (Koran, c. 16, p. 223 ; c. 35, p. 297, avec les remarques de Sale ; Prideaux, Vie de Mahomet, p. 22-27 ; Gagnier, Not. ad Abulféda, p. 11-74 ; Maracci, t. II, p. 400). Prideaux lui-même a observé que ces arrangemens durent être secrets, et que la scène se passa au centre de l’Arabie.
  74. Abulféda (in vit., c. 7, p. 15 ; Gagnier, t. I, p. 133-135). Abulféda (Géogr. arab., p. 4) indique la position du mont Héra. Cependant Mahomet n’avait jamais entendu parler de la caverne d’Égérie, ubi nocturnœ Numa constituebat amicœ, du mont Ida, où Minos conversait avec Jupiter, etc.
  75. Koran, c. 9, p. 153. Al-Beidawi et les autres commentateurs cités par Sale, admettent cette accusation ; je ne vois pas que les traditions obscures ou absurdes des talmudistes puissent lui donner de la vraisemblance.
  76. Hottinger, Hist. orient., p. 225-228. L’hérésie des collyridiens fut apportée de Thrace en Arabie par quelques femmes, et leur nom vient du Κολλυρις ou gâteau qu’elles offraient à la déesse. Cet exemple, celui de Berylle, évêque de Bostra (Eusèbe, Hist. ecclés., l. VI, c. 33), et plusieurs autres, peuvent excuser ce reproche, Arabia hœreseon ferax.
  77. Lorsque le Koran parle de trois dieux (c. 4, p. 81 ; c. 5, p. 92), il est clair que Mahomet faisait allusion à notre mystère de la Trinité ; mais les commentateurs arabes ne voient dans ces passages que le père, le fils et la vierge Marie, Trinité hérétique que quelques Barbares soutinrent, dit-on, au concile de Nicée (Eutych., Annal., t. I, p. 440). Mais l’existence des marianites est contestée par le sincère Beausobre (Hist. du Manichéisme, t. I, p. 532) : et pour expliquer la méprise, il dit qu’elle vient du mot rouah (le Saint-Esprit), qui est du genre féminin dans quelques idiomes de l’Orient, et qui est au figuré la mère de Jésus-Christ dans l’Évangile des nazaréens.
  78. Ce système d’idées se développe philosophiquement dans l’exemple d’Abraham, qui dans la Chaldée s’opposa à la première introduction de l’idolâtrie (Koran, c. 6, p. 106 ; d’Herbelot, Bibl. orient., p. 13).
  79. Voyez le Koran, et surtout les chapitres 3 (p. 30), 57 (p. 437), 58 (p. 440), qui annoncent la toute-puissance du Créateur.
  80. Pococke (Specimen, p. 274, 284-292), Ockley (Hist. of the Saracens, v. 2, p. 82-95), Reland (De relig. Mohamm., l. I, p. 7-13) et Chardin (Voyages en Perse, t. IV, p. 4-28) traduisent les symboles les plus orthodoxes de l’islamisme. À cette grande vérité, qu’il n’existe rien de semblable à Dieu, Maracci (Alcoran, t. I, part. III, p. 87-94) oppose ridiculement cet argument, que Dieu a fait l’homme à son image.
  81. Voyez Reland (De relig. Moham., l. I, p. 17-47), Sale (Discours préliminaire, p. 73-86), Voyage de Chardin (t. IV, p. 28, 37, 39, 47), sur cette addition des Persans : Ali est le vicaire de Dieu. Au reste, le nombre précis des prophètes n’est pas un article de foi.
  82. Voyez, sur les livres apocryphes d’Adam, Fabricius, Codex pseudepigraphus, V. T., p. 27-29 ; sur ceux de Seth, p. 154-157 ; sur ceux d’Enoch, p. 160-219 : mais le livre d’Enoch est consacré, à quelques égards, par la citation de l’apôtre saint Jude. Syncelle et Scaliger allèguent en sa faveur un long fragment d’une légende.
  83. Les sept préceptes de Noé sont expliqués par Marsham (Canon. chronicus, p. 154-180), qui adopte en cette occasion le savoir et la crédulité de Selden.
  84. D’Herbelot a agréablement semé, dans ses articles Adam, Noé, Abraham, Moïse, etc., les légendes inventées par l’imagination des musulmans, qui ont construit leur édifice sur les fondemens de l’Écriture et du Talmud.
  85. Koran, c. 7, p. 128, etc. ; c. 10, p. 173, etc. ; d’Herbelot, p. 647, etc.
  86. Koran, c. 3, p. 40 ; c. 4, p. 80 ; d’Herbel., p. 390, etc.
  87. Voyez l’Évangile de saint Thomas, ou de l’Enfance, dans le Codex apocryphus N. T. de Fabricius, qui recueille les différens témoignages sur cet écrit (p. 128-158). Il a été publié en grec par Cotelier, et en arabe par Sike, qui croit que la copie que nous en avons est postérieure à Mahomet ; cependant ses citations s’accordent avec l’original sur le discours de Jésus-Christ au berceau, sur les oiseaux d’argile doués de la vie, etc. (Sike, c. 1, p. 168, 169 ; c. 36, p. 198, 199 ; c. 46, p. 206 ; Cotelier, c. 2, p. 160, 161).
  88. L’immaculée Conception de la vierge Marie se trouve indiquée d’une manière obscure dans le Koran (c. 3, p. 39), et expliquée plus clairement par la tradition des sonnites (Sale, note, et Maracci, t. II, p. 212). Saint Bernard réprouva, au douzième siècle, l’immaculée Conception, comme une nouveauté présomptueuse (Fra-Paolo, Istoria del concilio di Trento, l. II).
  89. Voyez le Koran, c. 3, v. 53, et c. 4, v. 156 de l’édition de Maracci. Deus est prœstantissimus dolose agentium (éloge bizarre)… nec crucifixerunt eum, sed objecta est cis similitudo : expression qui pourrait s’accorder avec l’opinion des docètes ; mais les commentateurs croient (Maracci, t. II, p. 113, 115, 173 ; Sale, p. 42, 43, 79) qu’un autre homme, ami ou ennemi, fut crucifié à la place de Jésus-Christ. C’est une fable qu’ils avaient lue dans l’Évangile de saint Barnabé, et qui a été publiée, dès le temps de saint Irénée, par quelques ébionites (Beausobre, Hist. du manichéismne, t. II, p. 25 ; Mosheim, De reb. Christian. p. 353).
  90. On trouve cette accusation exprimée d’une manière fort obscure dans le Koran (c. 3, p. 45) ; mais ni Mahomet ni ses sectaires n’étaient assez versés dans les langues ou dans l’art de la critique, pour donner à leurs soupçons quelque poids ou quelque apparence de vérité. Au reste, les ariens et les nestoriens ont pu raconter quelques histoires sur ce point, et le prophète ignorant a pu prêter l’oreille aux assertions audacieuses des manichéens. Voyez Beausobre, t. I, p. 291-305.
  91. Entre autres prophéties de l’ancien et du nouveau Testament, dont la fraude et l’ignorance des musulmans ont perverti le sens, ils appliquent à leur prophète la promesse du Paraclet ou du Confortateur, que les montanistes et les manichéens s’étaient déjà appropriée (Beausobre, Hist. crit. du Manich., l. I, p. 263, etc.) ; et en faisant du mot περικλυτος, celui de παρακλητος, ce qui est aisé, ils en tirent l’étymologie du nom de Mahomet (Maracci, tom. I, part. I, p. 15-28).
  92. Voyez sur le Koran, d’Herbelot, p. 85-88 ; Maracci, t. I, in vit. Mohammed, p. 32-45 ; Sale, Discours prélimin. p. 56-70.
  93. Koran, c. 17, v. 89 ; Sale, p. 235, 236 ; Maracci, p. 410.
  94. Une secte d’Arabes croyait que la plume d’un mortel pouvait égaler ou surpasser le Koran (Pococke, Specimen, p. 221, etc.) ; et Maracci (polémique trop dur pour un traducteur) tourne en ridicule l’affectation de rimes qui se trouve dans le passage le plus applaudi (tom. I, part. II, p. 69-75).
  95. Colioquia (soit réels ou fabuleux) in media Arabia atque ab Arabibus habita (Lowth, De pœsi Hebrœorum prœlect. 32, 33, 34, avec Michaelis son éditeur allemand Epimetron IV). Cependant Michaelis (p. 671, 673) a remarqué plusieurs images qui viennent de l’Égypte, tels que l’elephantiasis, le papyrus, le Nil, le crocodile, etc. Il a caractérisé l’idiome dans lequel est écrit le livre de Job, par la dénomination équivoque d’Arabico-Hebrœa La ressemblance de dialectes sortis de la même source, était beaucoup plus sensible dans leur enfance qu’à l’époque de leur maturité (Michaelis, p. 682 ; Schultens, in prœfat. Job.).
  96. Al-Bochari mourut A. H. 224. Voyez d’Herbelot, p. 208, 416, 827 ; Gagnier, Not. ad Abulféda, c. 19, page 33.
  97. Voyez surtout les chapitres 2, 6, 12, 13, 17, du Koran. Prideaux (Vie de Mahomet, p. 18, 19) a confondu l’imposteur. Maracci, qui déploie un appareil plus savant, a fait voir que les passages du Koran qui nient les miracles de Mahomet, sont clairs et positifs (Alcoran, t. I, part. II p. 7-12), et que ceux qui semblent les affirmer sont ambigus et insuffisans (p. 12-22).
  98. Voyez le Specimen Hist. Arabum, le texte d’Abulpharage (p. 17), les Notes de Pococke (p. 187-190), d’Herbelot (Bibl. orient., p. 76, 77), les Voyages de Chardin, t. IV, p. 200-203). Maracci (Alcoran, t. I, p. 22-64) a laborieusement recueilli et réfuté les miracles et les prophéties de Mahomet, qui, selon quelques écrivains, montent à trois mille.
  99. Abulféda (in vit Mohammed., c. 19, p. 33) raconle fort en détail ce voyage nocturne, qu’il veut regarder comme une vision. Prideaux, qui en parle également (p. 31-40), aggrave les absurdités ; et Gagnier (t. I, p. 252-343) déclare, d’après le zélé Al-Jannabi, que nier ce voyage est ne pas croire au Koran. Cependant, le Koran ne nomme sur ce point ni le ciel, ni Jérusalem, ni la Mecque ; il ne laisse échapper que ces mots mystérieux : Laus illi qui transtulit servum suum ab oratorio Haram ad oratorium remotissimum (Koran, c. 17, v. I ; in Maracci, t. II, p. 407, car Sale se permet plus de licence dans sa version). Base bien légère pour la structure aérienne de la tradition.
  100. Mahomet avait dit dans le style prophétique, qui emploie le présent ou le passé au lieu du futur : Appropinquavit hora et scissa est luna (Koran, c. 54, v. I) dans Maracci, t. II, p. 688). On a pris cette figure de rhétorique pour un fait qu’on dit attesté par des témoins oculaires les plus dignes de foi (Maracci, t. II, p. 690). Les persans célèbrent toujours la fête de cet événement (Chardin, t. IV, p. 201) ; et Gagnier (Vie de Mahomet, t. I, p. 183-234) nous déroule ennuyeusement toute cette légende, sur la foi, à ce qu’il semble, du crédule Al-Jannabi. Cependant un docteur musulman a attaqué le principal témoin (apud Pococke, Specimen, p. 187). Les meilleurs interprètes expliquent le passage du Koran de la manière la plus simple (Al-Beidawi, apud Hottinger, Hist. orient., l. II, p. 302) ; et Abulféda garde le silence qui convenait à un prince et à un philosophe.
  101. Abulpharage (in Specimen, Hist. Arab., p. 17) ; et les autorités les plus respectables citées dans les notes de Pococke (p. 190-194) justifient son scepticisme.
  102. Maracci (Prodromus, part. IV, p. 9-24), Reland (dans son excellent Traité de religione mohammedicâ, Utrecht, 1717, p. 67-123), et Chardin (Voyage en Perse, t. IV, p. 47-195) donnent, d’après les théologiens persans et arabes, un détail très-authentique de ces préceptes sur le pèlerinage, la prière, le jeûne, les aumônes et les ablutions. Maracci est un accusateur partial ; mais le joaillier Chardin avait le coup d’œil d’un philosophe ; et Reland, savant judicieux, avait parcouru l’Orient sans sortir d’Utrecht. Tournefort raconte dans la quatorzième lettre (Voyage du Levant, t. II, p. 335-360, in-8o.) ce qu’il avait vu de la religion des Turcs.
  103. Mahomet (Koran de Sale, c. 9, p. 153) reproche aux chrétiens de se soumettre aux prêtres et aux moines, et d’avoir ainsi d’autres maîtres que Dieu. Maracci (Prodromus, part. III, p. 69, 70) excuse ce culte, surtout relativement au pape ; et il cite, d’après le Koran lui-même, le cas d’Eblis ou Satan, qui fut précipité du ciel pour avoir refusé d’adorer Adam.
  104. Koran, c. 5, p. 94, et la note de Sale, qui cite sur ce point Jallaloddin et Al-Beidawi. D’Herbelot déclare que Mahomet condamna la vie religieuse, et que les premiers essaims de fakirs, de derviches, etc., ne se montrèrent qu’après l’année 300 de l’hégyre (Bibl. orient., p. 292-718).
  105. Voyez les deux défenses portées sur ce point (Koran, c. 2, p. 25 ; c. 5, p. 94) ; l’une dans le style d’un législateur, et l’autre dans celui d’un fanatique. Prideaux (Vie de Mahomet, p. 62-64) et Sale (Discours préliminaire, p. 124) développent les motifs publics et les motifs particuliers qui ont déterminé Mahomet à cet égard.
  106. La jalousie de Maracci (Prodromus, part. IV, p. 33) le porte à faire l’énumération des aumônes plus libérales encore des catholiques de Rome. Il dit que quinze grands hôpitaux reçoivent des milliers de malades et de pèlerins ; qu’on y dote annuellement quinze cents filles ; qu’il y a cinquante-six écoles de charité pour les deux sexes, et que cent vingt confréries soulagent les besoins de leurs membres, etc. Les charités de Londres sont encore plus étendues ; mais je crains bien qu’il ne faille les attribuer plutôt à l’humanité qu’à la religion du peuple anglais.
  107. Voyez Hérodote (l. II, c. 123) et notre savant compatriote sir John Marsham (Canon. chron., p. 46). Le Αδης du même écrivain (p. 254-274) est une esquisse travaillée des régions infernales, telles qu’on les trouvait dans les descriptions imaginaires des Égyptiens et des Grecs, des poètes et des philosophes de l’antiquité.
  108. Le Koran (c. 2, p. 259, etc.) de Sale (p. 32) et de Maracci (p. 97) rapportent un miracle ingénieux qui satisfit la curiosité d’Abraham, et qui affermit sa croyance.
  109. Reland, toujours guidé par la bonne foi, démontre que Mahomet a réprouvé tous les incrédules (De religione mohammed., p. 128-142), qu’il n’y aura jamais de salut pour les diables (p. 196-199), que le paradis ne se bornera pas à des plaisirs sensuels (p. 199-205), que l’âme des femmes est immortelle (p. 205-209).
  110. Al-Beidawi, apud Sale, Koran, c. 9, p. 164. Le refus de prier pour un parent incrédule est justifié, selon Mahomet, par les devoirs d’un prophète et l’exemple d’Abraham, qui réprouva son propre père comme ennemi de Dieu. Cependant Abraham (ajoute-t-il, c. 9, v. 116, Maracci, t. II, p. 317) fuit sanè pius, mitis.
  111. Voyez sur le jour du jugement, sur l’enfer, le paradis, etc., le Koran (c. 2, v. 25 ; c. 56, 78, etc.), avec la réfutation virulente, mais remplie de savoir, de Maracci (dans ses Notes et dans le Prodromus, part. IV, p. 78, 120, 122, etc.), d’Herbelot (Bibl. orient., p. 368-375), Reland (p. 47-61) et Sale (p. 76-103). Les idées des mages sont exposées, d’une manière obscure et incertaine, par le docteur Hyde, leur apologiste (Hist. relig. Pers. c. 33, p. 402-412, Oxford, 1760). Bayle a prouvé dans l’article Mahomet, que l’esprit et la philosophie suppléent bien mal au défaut de connaissances précises.
  112. Avant de tracer l’histoire des opérations de Mahomet, je vais indiquer les auteurs ou les monumens que j’ai suivis. Les versions latine, française et anglaise du Koran, sont précédées de discours historiques, et les trois traducteurs, Maracci (t. I, p. 10-32), Savary (tom. I, p. 1-248) et Sale (Preliminary Discourse, p. 33-56) avaient étudié soigneusement la langue et le caractère de leur auteur. On a publié deux Vies particulières de Mahomet, l’une par le docteur Prideaux (Life of Mahomet, septième édition, Londres, 1718, in-8o.), et l’autre par le comte de Boulainvilliers (Vie de Mahomet, Londres, 1730, in-8o.). Mais le désir opposé de trouver un imposteur ou un héros, a trop souvent fait tort au savoir du premier et à la sincérité du second. L’article de la Bibliothéque orientale de d’Herbelot (p. 598-603) est tiré principalement de Novairi et de Mirchond ; mais M. Gagnier, originaire de France, et professeur de langues orientales à Oxford, est sur cet objet le meilleur et le plus exact des guides. Il a publié deux ouvrages bien faits (Ismaël Abulféda, De vitâ et rebus gestis Mohammedis, etc., latine vertit, prœfatione et notis illustravit Joannes Gagnier, Oxford, 1723, in-fol. — La Vie de Mahomet, traduite et compilée de l’Alcoran, des traditions authentiques de la Sonna et des meilleurs auteurs arabes, Amsterdam, 1748, vol. in-12) : il a interprété, éclairci et suppléé le texte arabe d’Abulféda et Al-Jannabi ; le premier prince éclairé qui régna à Hamah en Syrie, A. D. 1310-1332 (Voy. Gagnier, Prœfat. ad Abulféda) ; le second docteur crédule qui visita la Mecque, A. D. 1556 (d’Herbelot, p. 397 ; Gagnier, t. III, p. 209, 210). Tels sont les auteurs que j’ai suivis : d’après cette déclaration, le lecteur curieux pourra examiner plus en détail l’ordre des temps et l’ordre des chapitres. Je dois observer toutefois qu’Abulféda et Al-Jannabi sont des historiens modernes, et qu’on ne peut recourir à aucun écrivain du premier siècle de l’hégyre.
  113. Prideaux (p. 8) révèle, d’après les Grecs, les doutes secrets de la femme de Mahomet. Boulainvilliers (p. 272) développe les vues sublimes et patriotiques de Cadijah et des premiers disciples du prophète, comme s’il eût été le conseiller privé de Mahomet.
  114. Vezirus, portitor, bajulus, onus ferens ; et par une juste métaphore, ce nom plébéien fut appliqué aux colonnes de l’état (Gagnier, Not. ad Abulféda, p. 19). Je m’efforce de conserver le caractère de l’idiome arabe, autant que je puis l’apercevoir dans une traduction latine et française.
  115. Les passages du Koran en faveur de la tolérance sont énergiques et en grand nombre. Voyez c. 2, v. 257 ; c. 16, v. 129 ; c. 17, v. 54 ; c. 45, v. 15 ; c. 50, v. 39 ; c. 88, v. 21, etc., avec les notes de Maracci et de Sale. En général les savans peuvent juger selon qu’ils apercevront ou non ce caractère de tolérance, si tel chapitre a été révélé à la Mecque ou à Médine.
  116. Voyez le Koran (passim, et particulièrement c. 7, p. 123, 124, etc.) et la tradition des Arabes (Pococke, Specimen, p. 35-37). On montrait à mi-chemin, entre Médine et Damas, des cavernes de la tribu de Thamud, propres à des hommes d’une taille ordinaire (Abulféda, Arabiœ Descript., p. 43-44) ; on peut les attribuer avec assez de vraisemblance aux troglodites du monde primitif (Michaelis, ad Lowth, De pœsi Hebrœor., p. 131-134 ; Recherches sur les Égyptiens, t. II, p. 48, etc.).
  117. Au temps de Job, les magistrats arabes punissaient réellement le crime d’impiété (c. 31, v. 26, 27, 28), et je rougis pour un respectable prélat (De pœsi Hebrœorum, p. 650, 651, édit. Michaelis ; et Lettre d’un professeur à l’université d’Oxford, p. 15-53), de ce qu’il a justifié et célébré cette inquisition des patriarches.
  118. D’Herbelot, Bibl. orient., p. 445. Il cite une histoire particulière de la fuite de Mahomet.
  119. L’hégyre fut instituée par Omar, second calife, à l’imitation de l’ère des martyrs des chrétiens (d’Herbelot, p. 444), et, à proprement parler, elle commença soixante-huit jours avant la fuite de Mahomet, avant le premier de Moharren, ou le premier jour de cette année arabe, qui fut le vendredi 16 juillet, A. D. 622. (Abulféda, Vita Mohamm., c. 22, 23, p. 45-50 ; et l’édition qu’a donnée Greaves, des Epochœ Arabum d’Ullug Beig, etc., c. 1, p. 8-10, etc.)
  120. Les détails de la vie de Mahomet, depuis sa mission jusqu’à l’hégyre, se trouvent dans Abulféda (p. 14-45), et Gagnier (t. I, p. 134-251, 342-383). La légende qu’on trouve p. 187-234, est garantie par Al-Jannabi, et dédaignée par Abulféda.
  121. Abulféda (30, 33, 40, 86) et Gagnier (t. I, p. 343, etc. 349, etc ; t. II, p. 223, etc.) décrivent la triple inauguration de Mahomet.
  122. Prideaux (Vie de Mahomet, p. 44) se répand en reproches contre la scélératesse de l’imposteur qui dépouilla deux orphelins, fils d’un charpentier : c’est un reproche qu’il a tiré de la Disputatio contra Saracenos, composée en arabe avant l’année 1130 ; mais l’honnête Gagnier (ad Abulféda, p. 53) a démontré que ces deux auteurs ont mal saisi la valeur du mot al nagjar, qui signifie en cet endroit, non pas un obscur métier, mais une noble tribu d’Arabes. Abulféda décrit le mauvais état de ce terrain : son habile interprète a pensé, d’après Al-Bochari, qu’on en offrit la valeur, d’après Al-Jannabi, que l’achat se fit dans toutes les formes, et d’après Ahmed Ben Joseph, que le généreux Abubeker en paya la somme. Ainsi le prophète se trouve justifié sur ce point.
  123. Al-Jannabi (apud Gagnier, t. II, p. 246, 324) décrit le sceau et la chaire de Mahomet comme deux reliques précieuses : et le tableau qu’il donne de la cour du prophète est tiré d’Abulféda (c. 44, p. 85).
  124. Les huitième et neuvième chapitres du Koran sont les plus véhémens et les plus farouches ; et Maracci (Prodromus, part. IV, p. 59, 64) s’est élevé avec plus de justice que de discrétion contre les expressions ambiguës employées par l’imposteur.
  125. Les dévots chrétiens de notre siècle lisent avec plus de respect que de satisfaction les dixième et vingtième chapitres du Deutéronome, avec les commentaires pratiques de Josué, de David, etc. ; mais quelques évêques et les rabbins des premiers temps ont fait retentir avec plaisir et avec succès le tambour de la guerre sacrée. (Sale, Discours prélimin., p. 142, 143.)
  126. Abulféda, in Vit. Mohamm., p. 156. L’arsenal particulier de Mahomet était composé de neuf sabres, trois lances, sept piques ou demi-piques, un carquois et trois arcs, sept cuirasses, trois boucliers et deux casques (Gagn., t. III, p. 328, 334) ; on y trouvait de plus un étendard blanc et un drapeau noir (p. 335), vingt chevaux (p. 322), etc. La tradition a conservé deux de ses propos de guerre. (Gagnier, t. II, p. 88-337.)
  127. Le savant Reland (Dissertationes miscellaneœ, t. III, Dissert., 10, p. 3-53) a épuisé, dans une dissertation particulière, tout ce sujet, De jure belli Mohammedanorum.
  128. Le Koran (c. 3, p. 52, 53 ; c. 4, p. 70, etc, avec les Notes de Sale, et c. 17, p. 413, avec les Notes de Maracci) expose d’un ton sévère cette doctrine de la prédestination absolue, sur laquelle peu de religions ont des reproches à se faire. Reland (De Religion Mohamm., p. 61-64) et Sale (Discours prélimin., p. 103) développent les opinions des docteurs, et nos voyageurs modernes, le degré de confiance qu’elles inspirent aux Turcs ; confiance qui commence à décroître.
  129. Al-Jannabi (apud Gagnier, t. II, p. 9) lui donne soixante-dix ou quatre-vingt chevaux ; et en deux autres occasions antérieures à la bataille d’Ohud, il dit (p. 10) que Mahomet avait une troupe de trente, et à la page 66, un corps de cinq cents cavaliers. Abulféda, qui paraît plus exact, assure (in Vit. Mohammed., part. XXXI, p. 65) que les musulmans n’avaient que deux chevaux au combat d’Ohud. Les chameaux étaient en grand nombre dans l’Arabie Petrée ; mais il semble que les chevaux y étaient moins communs que dans l’Arabie Heureuse ou l’Arabie Déserte.
  130. Bedder-Houneene, à vingt milles de Médine et à quarante de la Mecque, est sur le grand chemin de la caravane de l’Égypte, et les pèlerins célèbrent annuellement la victoire du prophète par des illuminations, des fusées, etc. (Voyages de Shaw, p. 477.)
  131. Le lieu où Mahomet se retira pendant l’action, est appelé par Gagnier (in Abulféda, c. 27, p. 58 ; Vie de Mahomet, t. II, p. 30-33) umbraculum, une loge de bois avec une porte. Reiske (Annales Moslemici Abulfedœ, p. 23) traduit le même mot arabe par ceux de Solium, Suggestus editior ; et cette différence importe beaucoup à l’honneur de l’interprète et à celui du héros. Je suis fâché de voir avec quel orgueil et avec quelle aigreur Reiske reprend son collaborateur. Sœpe sic vertit, ut integrœ paginœ nequeant nisi unâ liturâ corrigi : Arabiœ non satis callebat et carebat judicio critico (J.-J. Reiske, Prodidagmata ad Hagji Chalifœ Tabuleo, p. 228, ad calcem Abulfedœ Syriœ Tabulœ, Leipzig, 1766, in-4o.)
  132. Les expressions vagues du Koran (c. 3, p. 124-125 ; c. 8, p. 9) permettent aux commentateurs de supposer le nombre de mille, trois mille ou neuf mille anges ; le plus petit suffisait sans doute pour massacrer soixante-dix Koreishites (Maracci, Alcoran, t. II, p. 131). Au reste, les scholiastes avouent qu’aucun œil mortel n’aperçut cette troupe angélique (Maracci, p. 297). Ils raffinent sur les mots : « Non pas toi, mais Dieu, etc. » (c. 8, 16) ; d’Herbelot, Bibl. orient., p. 600, 601.
  133. Geogr. nubiensis, p. 47.
  134. Dans le troisième chapitre du Koran (p. 50-53, avec les Notes de Sale) le prophète donne quelques misérables excuses sur la défaite d’Ohud.
  135. Voy. sur les détails des trois guerres de Beder, d’Ohud et du fossé, entreprises par les Koreishites contre Mahomet, Abulféda (p. 56-61, 64-69, 73-77), Gagnier (t. II, p. 23-45, 70-96, 120-139), avec les articles de d’Herbelot et les Abrégés d’Elmacin (Hist. Seracen., p. 6, 7) et Abulpharage (Dynast., p. 102).
  136. Abulféda (p. 61, 71, 77, 87, etc.) et Gagnier (t. II, p. 61-65, 107-112, 139-148, 268-294) racontent les guerres de Mahomet contre les tribus juives de Kainoka, des Nadhirites, de Koraidha et de Chaibar.
  137. Abu Rafe, serviteur de Mahomet, assura, dit-on, que ses forces réunies à celles de sept autres personnes, essayèrent vainement de relever de terre la même porte (Abulféda, p. 90). Abu Rafe était un témoin oculaire ; mais qui témoignera pour lui ?
  138. Elmacin (Hist. Saracen., p. 9) et le grand Al-Zabari (Gagnier, t. II, p. 285) attestent le bannissement des Juifs. Cependant Niebuhr (Descript. de l’Arabie, p. 324) croit que la tribu de Chaibar professe encore la religion juive et la secte des karéites, et que dans le pillage des caravanes, les disciples de Moïse sont les associés de ceux de Mahomet.
  139. Abulféda (p. 84-87, 97-100, 102-111), Gagnier (t. II, p. 209-245, 309-322 ; t. III, p. 1-58), Elmacin (Hist. Saracen., p. 8, 9, 10), Abulpharage (Dynast., p. 103), racontent les progrès de la réduction de la Mecque.
  140. C’est après la conquête de la Mecque que le Mahomet de Voltaire imagine et exécute les plus horribles crimes. Le poète avoue qu’il n’est pas appuyé par l’histoire ; il se contente de dire pour sa justification, « Que celui qui fait la guerre à sa patrie au nom de Dieu, est capable de tout. » (Œuv. de Volt., t. XV, p. 282.) Cette maxime n’est ni charitable ni philosophique, et on doit sûrement quelques égards à la gloire des héros et à la religion des peuples. Je sais que la représentation de cette tragédie scandalisa beaucoup un ambassadeur turc qui se trouvait alors à Paris.
  141. Les docteurs musulmans disputent encore sur la question de savoir si la Mecque fut réduite par la force ou si elle se soumit de bon gré (Abulf., p. 107, et Gagnier, ad loc.) ; et cette dispute de mots est aussi importante que celle qu’on agite en Angleterre sur Guillaume le Conquérant.
  142. Chardin (Voyage en Perse, t. IV, p. 166) et Reland (Dissert. miscell., t. III, p. 51) en excluant les chrétiens de la péninsule d’Arabie, de la province de Hejas ou de la navigation de la mer Rouge, sont plus sévères que les musulmans eux-mêmes. Les chrétiens sont admis sans difficulté dans le port de Moka, et même dans celui de Gedda, et on n’a interdit aux profanes que la ville et l’enceinte de la Mecque. (Niebuhr, Description de l’Arabie, p. 308, 309 ; Voyage en Arabie, t. I, p. 205-248, etc.)
  143. Abulféda, p. 112-15 ; Gagnier, t. III, p. 67-88 ; d’Herbelot, art. Mohammed.
  144. Abulféda (p. 117-123) et Gagnier (t. III, p. 88-111) racontent le siége de Tayef, le partage du butin, etc. Al-Jannabi fait mention des machines et des ingénieurs de la tribu de Daws. On croyait que le fertile terrain de Tayef était une portion de la Syrie, amenée en cet endroit par le déluge universel.
  145. Abulféda (p. 121-133), Gagnier, t. III, p. 119-219), Elmacin (p. 10, 11) et Abulpharage (p. 103) racontent les dernières conquêtes et le dernier pèlerinage de Mahomet. La neuvième année de l’hégyre fut appelée l’année des ambassades. (Gagnier, Not. ad Abulfed., p. 121.)
  146. Comparez le superstitieux Al-Jannabi (ap. Gagnier, t. II, p. 232-255) avec Théophane (p. 276-278), Zonare (t. II, l. XIV, p. 86) et Cedrenus (p. 421) ; Grecs non moins superstitieux.
  147. Voyez sur la bataille de Muta et ses suites, Abulféda (p. 100-102) et Gagnier (t. II, p. 327-343). Καλεδος, dit Théophane, ον λεγȢσι μαχαιραν τȢ ΘεȢ.
  148. Nos historiens ordinaires, Abulféda (Vit. Moham., p. 123-127) et Gagnier (Vie de Mahomet, t. III, p. 147-163) racontent l’expédition de Tabuc ; mais nous avons l’avantage de pouvoir ici recourir au Koran (c. 9, p. 154-165), avec les Notes savantes et raisonnables de Sale.
  149. Le Diploma securitatis Ailensibus, est attesté par Ahmed-Ben-Joseph et par l’auteur Libri splendorum (Gagnier, Not. ad Abulféda, p. 125). Mais Abulféda lui-même, ainsi qu’Elmacin (Hist. Saracen., p. 11), quoiqu’ils conviennent des égards de Mahomet pour les chrétiens (p. 13), ne font mention que de la paix qu’il fit avec eux et du tribut qu’il leur imposa. En 1630, Sionita publia à Paris le texte et la version de la patente de Mahomet en faveur des chrétiens ; elle fut admise par Saumaise et rejetée par Grotius (Bayle, MAHOMET, Rem. A. A.). Hottinger doute de son authenticité (Hist. orient., p. 237). Renaudot fait valoir en sa faveur l’aveu des musulmans (Hist. patriarch. Alexand., p. 169) ; mais Mosheim (Hist. ecclés., p. 224) montre la futilité de leur opinion, et il penche vers celle qui croit la patente supposée. Cependant Abulpharage cite le traité de l’imposteur avec le patriarche Nestorien (Assemani, Bibl. orient., t. II, p. 418) ; mais Abulpharage était primat des jacobites.
  150. Théophane, Zonare et le reste des Grecs, assurent que Mahomet avait des accès d’épilepsie ; et cette assertion est avidement adoptée par la bigoterie grossière de Hottinger (Hist. orient., p. 10, 11), de Prideaux (Vie de Mahomet, p. 12) et de Maracci (t. II), Alcoran (p. 762, 768). Les titres de deux chapitres du Koran (73, 74), intitulés l’enveloppé et le couvert, assignés à l’appui de ce fait, ne se prêtent que bien difficilement à une pareille interprétation. Le silence ou l’ignorance des commentateurs musulmans est plus décisif qu’une dénégation péremptoire ; et Ockley (Hist. of the Saracen., t. I, p. 301), Gagnier (ad Abulféda, p. 9, Vie de Mahomet, t. I, p. 118) et Sale (Koran, p. 469-474) se rangent du côté le plus charitable.
  151. Abulféda (p. 92) et Al-Jannabi (apud Gagnier, t. II, p. 286-288), ses zélés partisans, avouent avec franchise ce poison, dont l’effet était d’autant plus ignominieux, que la femme qui le lui avait donné, avait eu l’intention de démontrer par là l’imposture du prophète.
  152. Les Grecs et les Latins ont inventé et répandu cette fable ridicule que de forts aimants tiennent le tombeau de Mahomet suspendu à la voûte du temple de la Mecque, σημα μετεωριζομενον. (Laonicus Chalcocondyles, De rebus turcicis, l. III, p. 66). Voyez le Dictionnaire de Bayle, art. Mahomet, Rem. EE. FF. Sans faire usage de la philosophie, il suffit d’observer, 1o. que le prophète n’a pas été enterré à la Mecque ; 2o. que son tombeau, qui est à Médine, a été vu par des millions de pèlerins, et qu’il se trouve placé à terre (Reland, De religione mohammed., l. II, c. 19, p. 209-211 ; Gagnier, Vie de Mahomet, t. III, p. 263-268).
  153. Al-Jannabi fait l’énumération (Vie de Mahomet, t. III, p. 372-391) des devoirs très-variés du pèlerin qui va visiter le tombeau du prophète et celui de ses compagnons ; et le savant casuiste décide que cet acte de dévotion est presque de rigueur comme l’accomplissement d’un précepte divin, et qu’il a presque le même mérite. Les docteurs disputent entre eux pour savoir laquelle des deux villes de la Mecque ou de Médine doit obtenir la prééminence (p. 391-394).
  154. Abulféda (Vit. Moham., p. 133-142) et Gagnier (Vie de Mahomet, t. III, p. 220-271) décrivent la dernière maladie, la mort et l’enterrement de Mahomet. Les détails les plus secrets et les plus intéressans ont été donnés dans le principe par Ayesha, par Ali, par les fils d’Abbas, etc. ; et comme ils habitaient Médine, et qu’ils survécurent au prophète plusieurs années, ils purent répéter ces pieux récits à une seconde et à une troisième génération de pèlerins.
  155. Les chrétiens se sont avisés assez imprudemment de donner à Mahomet un pigeon privé qui semblait descendre du ciel et lui parler à l’oreille ; comme Grotius appuie sur cette supposition de miracle (De veritate religionis christianœ), son traducteur arabe, le savant Pococke, lui a demandé le nom de ses auteurs ; Grotius a avoué que le fait était inconnu aux musulmans. On a supprimé ce pieux mensonge dans la version arabe, de peur qu’il n’excitât l’indignation et le rire des sectateurs de Mahomet ; mais on l’a conservé, pour l’édification des fidèles, dans les nombreuses éditions du texte latin. (Pococke, Specimen Hist. Arabum, p. 186-187 ; Reland, De religione moham., l. II, c. 39, p. 259-262.)
  156. Εμοι δε τȢτο εςιν εκπαδος αρξαμενον φωνη τις γιγνομενη η οταν γενηται αει αποτρεπει με τȢτȢ ό ανμελλπραττειν, προτρεπει δε Ȣποτε. (Platon, in Apolog. Socrat., c. 19, p. 121, 123, édit. Fischer.) Les exemples familiers que Socrate fait valoir dans son Dialogue avec Théages (Platonis opera, t. I, 128, 129, édit. H. Étienne) sont au-dessus de la prévoyance humaine, et l’inspiration divine (le Δαιμονιον) du philosophe se trouve clairement énoncée dans les Memorabilia de Xénophon. Cicéron (De divinat., l. LIV) et les quatorzième et quinzième Dissertations de Maxime de Tyr (p. 153-172, édit. Davis) exposent les idées des platoniciens les plus raisonnables.
  157. Voltaire, dans un de ses nombreux écrits, compare Mahomet dans sa vieillesse à un fakir « qui détache la chaîne de son cou pour en donner sur les oreilles à ses confrères. »
  158. Gagnier expose avec la même impartialité cette loi humaine de Mahomet, et les meurtres de Caab et de Sophian, que le prophète excita et approuva. (Vie de Mahomet, t. II, p. 69, 97, 208.)
  159. Consultez, sur la vie domestique de Mahomet, Gagnier et les chapitres correspondans d’Abulféda ; sur son régime diététique (t. III, p. 285-288) ; sur ses enfans (p. 189-289) ; sur ses femmes (p. 290-303) ; sur son mariage avec Zeineb (t. II, p. 152-160) ; sur ses amours avec Marie (p. 303-309) ; sur la fausse accusation d’Ayesha (p. 186-199). Sur ces trois derniers faits, le témoignage le moins récusable se trouve dans les vingt-quatrième, trente-troisième et soixante-sixième chapitres du Koran, avec le Commentaire de Sale. Prideaux (Vie de Mahomet, p. 80-90) et Maracci (Prodrom. Alcoran., part. IV, p. 49-59) ont malignement exagéré les faiblesses de Mahomet.
  160. Incredibile est quo ardore apud cos in Venerem uterque solvitur sexus. Ammien-Marcellin, l. XIV, c. 4.
  161. Sale (Discours préliminaire, p. 133-137) fait une récapitulation des lois sur le mariage, le divorce, etc. ; et celui qui aura lu l’Uxor hebraica de Selden y reconnaîtra plusieurs ordonnances des Juifs.
  162. Le calife Omar décida, dans un cas mémorable, que tous les témoignages de présomption ne compteraient point, et que les quatre témoins devaient avoir vu stylum in pixide. (Abulféda, Annales Moslemici, p. 71, vers. Reiske.)
  163. Sibi robur ad generationem, quantum triginta viri habent, inesse jactaret : ita ut unicâ horâ posset undecim fœminis SATISFACERE, ut ex Arabum libris refert sanctus Petrus Paschasius, c. 2. (Maracci, Prodr. Alcoran., part. IV, p. 55. Voyez aussi les Observ. de Belon, l. III, c. 10, fol. 179 recto.) Al-Jannabi (Gagnier, t. III, p. 287) cite Mahomet lui-même, qui se vantait de surpasser tous les hommes en vigueur conjugale ; et Abulféda rapporte cette exclamation d’Ali, qui lavait le corps du prophète après sa mort : O propheta certe penis tuus cœlum versus erectus est. (In Vit. Mohammed, p. 140.)
  164. J’emprunte ici le style d’un père de l’Église, εναθλευων Ηρακλης τριοκαιδεκατον αθλον (saint Grégoire de Nazianze, Orat. 3, p. 108 }.
  165. Selon la version la plus commune et la plus glorieuse, Hercule remporta en une seule nuit cinquante victoires sur les filles vierges des Thestius (Diod., Sicul., t. I, l. IV, p. 274 ; Pausanias, l. IX, p. 763 ; Stace, Sylv., l. I, eleg. 3, v. 42) ; mais Athénée lui accorde sept nuits pour ces exploits (Deipnosophist., l. XIII, p. 556) ; et Apollodore dit qu’Hercule, qui n’avait alors que dix-huit ans, rendit mères les cinquante filles de Thestius en cinquante nuits (Bibl., l. II, c. 4, p. 111, cum notis Heyne, part. I, p. 332).
  166. Abulféda, in vit. Moham., p. 12, 13, 16, 17, cum notis Gagnier.
  167. Cette esquisse de l’Histoire arabe est tirée de la Bibliothéque orientale de d’Herbelot (articles Aboubèkre, Omar, Othman, Ali, etc.), des Annales d’Abulféda, d’Abulpharage et d’Elmacin, et surtout de l’Histoire des Sarrasins d’Ockley (vol. I, p. 1-10, 115-122, 229-249, 363-372, 378-391, et le second volume presque en entier). Au reste, on doit adopter avec précaution les traditions des sectes ennemies ; c’est une rivière qui devient plus vaseuse à mesure qu’elle s’éloigne de sa source. Chardin a copié trop fidèlement les fables et les erreurs des Persans modernes (Voyages, t. II, p. 235-250, etc.).
  168. Ockley a donné à la fin de son second volume une version anglaise des cent soixante-neuf maximes qu’il attribue en hésitant à Ali, fils d’Abu-Taleb. On trouve dans sa préface tout l’enthousiasme d’un traducteur. Au reste, ces maximes offrent un tableau vrai, mais sombre, de la vie humaine.
  169. Ockley (Hist. of the Saracens, vol. I, p. 5, 6) suppose, d’après un manuscrit arabe, qu’Ayesha n’approuvait point que son père remplaçât l’apôtre. Ce fait, si peu vraisemblable en lui-même, ne se trouve ni dans Abulféda, ni dans Al-Jannabi, ni dans Al-Bochari ; ce dernier cite cependant une tradition sur Ayesha venue d’elle-même (in vit. Mohammed, p. 136 ; Vie de Mahomet, t. III, p. 236).
  170. Particulièrement par son ami et son cousin Abdallah, fils d’Abbas, qui mourut (A. D. 687) avec le titre de grand docteur des musulmans. Selon Abulféda, il récapitule ces occasions importantes où Ali avait négligé ses salutaires avis (p. 76, vers. Reiske) ; et il conclut ainsi (p. 85) : O princeps fidelium, absque controversia tu quidem vere fortis es, at inops boni concilii, et rerum gerendarum parum callens.
  171. Je présume que les deux anciens dont parlent Abulpharage (p. 115) et Ockley (t. I, p. 371) ne signifient pas deux conseillers en exercice, mais Abubeker et Omar, les deux prédécesseurs d’Othman.
  172. Le schisme des Persans est développé dans tous les voyageurs du dernier siècle, et surtout dans le second et le quatrième volume de Chardin leur maître. Niebuhr, inférieur à Chardin, a toutefois l’avantage d’avoir écrit en 1764, époque très-récente (Voyages en Arabie, etc., t. II, p. 208-233), et postérieure à la tentative infructueuse qu’a faite Nadir-Shah pour changer la religion de sa nation (Voyez son Histoire de la Perse, traduite par sir William Jones, t. II, p. 5-6, 47-48, 144-155).
  173. Omar pour eux signifie le diable. Son meurtrier est un saint. Lorsque les Persans lancent une flèche, ils s’écrient souvent : « Puisse cette flèche percer le cœur d’Omar ! » (Voyages de Chardin, t. II, p. 239, 240, 259, etc.).
  174. Cette gradation de mérite est marquée d’une manière distincte dans un symbole qu’explique Reland (De relig. moham., l. I, p. 37), et par un argument des sonnites que rapporte Ockley (Hist. of the Sarac., t. II, p. 230). L’usage de maudire la mémoire d’Ali fut aboli quarante ans après par les Ommiades eux-mêmes (d’Herbelot, p. 690) ; et il y a peu de Turcs qui osent l’insulter comme infidèle. (Voyages de Chardin, t. IV, p. 46.)
  175. D’Anville (L’Euphrate et le Tigre, p. 29) fait voir que la plaine de Siffin est le campus barbaricus de Procope.
  176. Abulféda, sonnite modéré, expose les diverses opinions sur l’enterrement d’Ali ; mais il adopte le sépulcre de Cufa, famâ numeroque religiose frequentantium celebratum. Niebuhr compte qu’on enterre aux environs deux mille personnes chaque année, et que le nombre de pèlerins qui vont le visiter est de cinq mille (t. II, p. 208, 209).
  177. Tous les tyrans de la Perse, depuis Adhad-el-Dowlat (A. D. 977 ; d’Herbelot, p. 58, 59, 95), jusqu’à Nadir-Shah (A. D. 1743, Hist. de Nadir-Shah, t. II, p. 155), ont orné le tombeau d’Ali des dépouilles du peuple. Le dôme est de cuivre magnifiquement doré, que le soleil fait briller à la distance de plusieurs milles.
  178. La ville de Meshed-Ali, située à cinq ou six milles des ruines de Cufa, et à cent vingt au sud de Bagdad, a l’étendue et la forme de la moderne Jérusalem. Meshed-Hosein, plus grande et plus peuplée, est éloignée de trente milles.
  179. J’emprunte l’énergique pensée et l’expression de Tacite (Hist. l. I, c. 4) : Evulgato imperii arcano posse imperatorem alibi quam Romœ fieri.
  180. J’ai abrégé l’intéressante narration d’Ockley (t. II, p. 170-231) : elle est longue et remplie de petites particularités ; mais c’est de ce détail de petites circonstances que sort presque toujours le pathétique.
  181. Le danois Niebuhr (Voyages en Arabie, etc., t. II, p. 208, etc.) est peut-être le seul voyageur européen qui ait osé aller à Meshed-Ali et Meshed Hosein. Ces deux tombeaux sont au pouvoir des Turcs, qui tolèrent la dévotion des hérétiques persans, mais qui l’assujettissent à un impôt. Chardin, dont j’ai souvent répété l’éloge, décrit en détail la fête de la mort de Hosein.
  182. D’Herbelot indique la succession à l’article général Iman ; et dans les articles particuliers de chacun de ces douze pontifes il donne un précis de leur vie.
  183. Le nom d’Antéchrist paraîtra ridicule, mais les musulmans ont emprunté les fables de toutes les religions (Sale, Discours préliminaire, p. 80-82). Il y a dans l’écurie royale d’Ispahan deux chevaux toujours sellés, l’un pour Mahadi et l’autre pour son lieutenant, Jésus, fils de Marie.
  184. L’année de l’hégyre 200 (A. D. 815). Voyez d’Herbelot, p. 546.
  185. D’Herbelot, p. 342. Les ennemis des Fatimites cherchaient à les rabaisser en leur attribuant une extraction, juive ; mais ils prouvaient très-bien leur descendance de Jaafar, qui fut le sixième iman ; et l’impartial Abulféda convient (Annal. moslem., p. 238) qu’ils étaient reconnus de plusieurs, qui absque controversiâ genuini suit Alidarum, homines propaginum suœ gentis exacte callentes. Il cite quelques lignes du célèbre scherif ou Rahdi, ego ne humilitatem induam, in terris hostium ? (Je soupçonne que c’était un édrisite de la Sicile.) cum in Egypto fit chalifa de gente Alii, quocum ego communem habeo patrem et vindicem.
  186. Les rois de Perse de la dernière dynastie, descendent du sheik Sefi, saint du quatorzième siècle, et par lui de Moussa Cassem, fils de Hosein, fils d’Ali (Olear., p. 967 ; Chardin, t. III, p. 288) ; mais je ne puis tracer les degrés intermédiaires d’aucune de ces généalogies véritables ou fabuleuses. S’ils étaient vraiment Fatimites, ils tiraient peut-être leur origine des princes du Mazanderan qui régnaient au neuvième siècle (d’Herbelot, p. 96).
  187. Demetrius Cantemir (Hist. de l’Empire ottom., p. 94) et Niebuhr (Descript. de l’Arabie, p. 9-16, 317, etc.) donnent des détails exacts sur la situation actuelle de la famille de Mahomet et d’Ali. Il est fort à regretter que le voyageur danois n’ait pu acheter les Chroniques de l’Arabie.
  188. Les auteurs de l’Histoire universelle moderne ont compilé (volumes 1 et 2) en huit cent cinquante pages in-folio, la Vie de Mahomet et les Annales des califes. Ils ont eu l’avantage de lire et quelquefois de corriger les textes, arabes. Mais en dépit de leur jactance, je ne trouve pas à la fin de ce morceau sur l’islamisme, qu’ils m’aient procuré la connaissance d’un grand nombre de détails, si même ils m’ont procuré la connaissance d’un seul. Cette lourde masse n’est pas animée par une seule étincelle de philosophie et de goût, et ses compilateurs se sont laissé aller dans leur critique à toute l’amertume de la bigoterie contre Boulainvilliers, Sale, Gagnier et tous ceux qui ont montré quelque partialité ou seulement quelque justice à l’égard de Mahomet.
  189. Voyez la description de la ville et du district d’Al-Yemanah dans Abulféda (Descript. Arabiœ, p. 60, 61). Au treizième siècle, il y avait encore des ruines et quelques palmiers. Maintenant ce même canton est soumis aux visions et aux armes d’un prophète moderne, dont on ne connaît qu’imparfaitement la doctrine. (Niebuhr, Description de l’Arabie, p. 296-302.)
  190. On peut rapporter leur première salutation, mais non pas la traduire. Moseilama dit ou chanta ce qui suit :

    Surge tandem itaque strenue permolenda ; nam stratus tibi thorus est.
    Aut in propatulo tentorio si velis, ant in abditiore cubiculo si malis ;
    Aut supinam te humi exporrectam fustigabo, si velis, aut si malis manibus pedibusque nixam.
    Aut si velus ejus
    (PRIAPI) gemino triente, aut si malis, totus veniam.
    Imo, totus venito, O Apostole Dei, clamabat fœmina. Id ipsum dicebat.
    Moseilama mihi quoque suggessit Deus.

    Cette prophétesse, qu’on appelait Segjah, retourna à l’idolâtrie après la chute de son amant ; mais sous le règne de Moawiyah elle embrassa la religion musulmane, et mourut à Bassora (Abulféda, Annal., vers. Reiske, p. 63).

  191. Voyez le texte qui démontre l’existence d’un Dieu par l’œuvre de la génération, dans Abulpharage (Specimen Hist. Arabum, p. 13, et Dynast., p. 103) et dans Abulféda (Annal., p. 63).
  192. Voyez son règne dans Eutychius (t. II, p. 251), Elmacin (p. 18), Abulpharage (p. 108), Abulféda (p. 60), d’Herbelot (p. 58).
  193. Voyez sur son règne Eutychius (p. 264), Elmacin (p. 24), Abulpharage (p. 110), Abulféda (p. 66), d’Herbelot (p. 686).
  194. Voyez sur son règne Eutychius (p. 323), Elmacin (p. 36), Abulpharage (p. 115), Abulféda (p. 75), d’Herbelot (p. 695).
  195. Voyez sur son règne Eutychius (p. 343), Elmacin (p. 51), Abulpharage (p. 117), Abulféda (p. 83), d’Herbelot (p. 89).
  196. Voyez sur son règne Eutychius (p. 344), Elmacin (p. 54), Abulpharage (p. 123), Abulféda (p. 101), d’Herbelot (p. 586).
  197. Voyez leurs règnes dans Eutychius (t. II, p. 360-395), Elmacin (p. 59-108), Abulpharage (Dynast. IX, p. 124-139), Abulféda (p. 111-141), d’Herbelot (Bibl. orient., p. 691), et les articles particuliers de cri ouvrage qui sont relatifs aux Ommiades.
  198. Les historiens de Byzance offrent à peine quelques monumens originaux sur les septième et huitième siècles, si l’on en excepte la Chronique de Théophane (Theophanis confessoris chronog. gr. et lat., cum notis Jacobi Goar., Paris, 1655, in-fol.) et l’Abrégé de Nicéphore (Nicephori patriarchœ C. P. Breviarium historicum, grœc. et lat., Paris, 1648, in-folio) : ces deux écrivains vécurent au commencement du neuvième siècle (voyez Hancke, De scriptor. byzant., p. 200-246). Photius, leur contemporain, ne présente guère plus de faits. Après avoir loué le style de Nicéphore, il ajoute : Και ολως πολλȢς εςι τον προ αντȢ αποκρυπτομενος τῃδε της ιςοριας τη συνγραφη, et il se plaint seulement de son extrême brièveté (Phot., Bibl. Cod. 66, p. 100). On peut recueillir quelques additions dans les histoires de Cedrenus et de Zonare, qui sont du douzième siècle.
  199. Tabari ou Al Tabari, natif du Taborestan, fameux iman de Bagdad, et le Tite-Live des Arabes, acheva son histoire générale l’an 302 de l’hégyre (A. D. 914). D’après les sollicitations de ses amis, il réduisit son ouvrage, qui avait trente mille feuilles, à une dimension plus raisonnable ; mais on ne connaît l’original arabe que par les versions qu’on en a faites en langue persane et en langue turque. On dit que l’histoire des Sarrasins par Ebu-Amid ou Elmacin, est un abrégé de la grande histoire de Tabari. (Ockley, Hist. of the Saracens, vol. II ; Préface, p. 39, et Liste des auteurs par d’Herbelot, p. 866, 870, 1014.)
  200. Outre la liste des auteurs arabes donnée par Prideaux (Vie de Mahomet, p. 179-189), Ockley (à la fin de son second volume) et Petis de la Croix (Hist. de Gengis-Kan, p. 525-550), on trouve dans la Bibliothéque orientale, article Tarikh, un Catalogue de deux ou trois cents histoires ou chroniques de l’Orient, dont trois ou quatre seulement sont antérieures à Tabari. Reiske (dans ses Prodidagmata ad Hagji chalifœ librum memorialem ad calcem Abulfedœ Tabulœ Syriœ, Leipzig, 1766) fait un tableau animé de la littérature orientale ; mais son projet et la version française qu’annonçait Petis de La Croix (Hist. de Timur-Bec, tom. I, Préface, p. 45) n’ont pas eu lieu.
  201. J’indiquerai selon les occasions les historiens et les géographes particuliers ; mais les ouvrages suivans m’ont guidé dans la narration générale : 1o. Annales Eutychii, patriarchœ Alexandrini, ab Edwardo Pocockio, Oxford, 1656, 2 vol. in-4o. C’est une édition pompeuse d’un auteur assez mauvais. Pococke le traduisit pour satisfaire les préjugés presbytériens de Selden, son ami. 2o. Historia Saracenica Georgii Elmacin, operâ et studio Thomœ Erpenii, in-4o, Lugd. Batavorum, 1625. On dit qu’Erpenius traduisit à la hâte un manuscrit corrompu, et sa version est remplie de contre-sens et de fautes de style. 3o. Historia compendiosa dynastiarum a Gregorio Abulpharagio, interprete Edwardo Pocockio, in-4o, Oxford, 1663. Elle est plus utile pour l’histoire littéraire que pour l’histoire civile de l’Orient. 4o. Abulfedœ Annales Moslemici ad ann. hegyrœ 406, a Jo. Jac. Reiske, in-4o, Leipzig, 1754. C’est la meilleure de nos chroniques pour l’original et la version ; mais elle est fort au-dessous du nom d’Abulféda. Nous savons qu’il écrivit à Hamah dans le quatorzième siècle. Les trois premiers auteurs étaient chrétiens, et ils vécurent aux dixième, douzième et treizième siècles. Les deux premiers naquirent en Égypte ; l’un était patriarche des melchites et l’autre écrivain jacobite,
  202. M. de Guignes (Hist. des Huns, t. I, Préf., p. 19, 20) a caractérisé avec exactitude et connaissance de cause les deux espèces d’historiens arabes, le froid analyste et l’orateur pompeux et boursoufflé.
  203. Bibliothéque orientale, par M. d’Herbelot, in-folio, Paris, 1697. Voyez sur le caractère de cet estimable auteur, Thevenot son ami (Voyages du Levant, part. I, c. 1). Son ouvrage est un composé de mélanges qui doivent satisfaire tous les goûts ; mais je n’ai jamais pu souffrir l’ordre alphabétique qu’il a suivi ; et je le trouve plus satisfaisant dans l’Histoire de la Perse que dans celle des Arabes. Le supplément qu’on a donné depuis peu, d’après les papiers de MM. Visdelou et Galland (in-folio, La Haie, 1775), est bien inférieur. C’est un recueil de contes, de proverbes et de détails sur les antiquités chinoises.
  204. Pococke explique la chronologie de la dynastie des Al-mondars (Specimen Hist. Arabum, p. 66-74), et d’Anville donne les détails relatifs à la situation géographique de leurs états (l’Euphrate et le Tigre, p. 125). Le savant Anglais savait plus d’arabe que le mufti d’Alep (Ockley, vol. II, p. 34). Dans quelque siècle, dans quelque pays du monde que se transporte le géographe français, il est partout également dans son domaine.
  205. Fecit et Chaled plurima in hoc anno prœlia, in quibus vicerunt Muslimi et INFIDELIUM immensâ multitudine occisâ spolia infinita et innumera sunt nacti (Hist. Saracen., p. 20). L’annaliste chrétien se permet souvent l’expression d’infidèles, nationale chez les musulmans, et qui épargne de longues énumérations ; et si je l’imite souvent, j’espère qu’on n’en sera pas scandalisé.
  206. Un cycle de cent vingt ans, à la fin duquel un mois intercalaire de trente jours tenait lieu de notre année bissextile, et rétablissait l’intégrité de l’année solaire. Dans une révolution de quatorze cent quarante ans, cette intercalation s’appliquait successivement du premier au douzième mois ; mais Hyde et Fréret discutent la grande question, si douze cycles, ou seulement huit, s’accomplirent avant l’ère de Yezdegerd, que tout le monde place au 16 de juin A. D. 632. Avec quelle ardeur les Européens examinent les points d’antiquité les plus éloignés et les plus obscurs ! (Hyde, De religione Persarum, c. 14-18, p. 181-211 ; Fréret, Mém. de l’Académie des inscriptions, t. XVI, p. 233-267.)
  207. L’ère de Yezdegerd du 16 juin 632, tombe au cinquième jour après la mort de Mahomet, qui arriva le 7 juin, A. D. 632 ; et son avénement au trône ne peut être renvoyé au-delà de la fin de la première année. Ses prédécesseurs ne pouvaient donc avoir eu à résister aux armes du calife Omar ; et ces dates incontestables renversent la chronologie irréfléchie d’Abulpharage. Voyez Ockley, Hist. of the Saracens, vol. I, p. 130.
  208. Cadésie, dit le géographe de Nubie (p. 121), est située in margine solitudinis, à soixante-une lieues de Bagdad, et à deux stations de Cufa. Otter (voy. t. I, p. 163) compte quinze lieues, et il observe qu’on y trouve des dattes et de l’eau.
  209. Atrox, contumax, plus semel renovatum ; telles sont les expressions bien choisies du traducteur d’Abulféda (Reiske, p. 69).
  210. D’Herbelot, Bibl. orient., p. 297-348.
  211. Le lecteur trouvera des détails satisfaisans sur Bassora, dans la Geogr. nubienne, p. 121 ; d’Herbelot (Bibl, orient., p. 192) ; d’Anville (l’Euphrate et le Tigre, p. 130, 133, 145) ; Raynal (Hist. philosoph. des Deux-Indes, t. II, p. 92-100) ; Voyages de Pietro della Valle (t. IV, p. 370-391) ; Tavernier (t. I, p. 240-247) ; Thévenot (t. II, p. 545-584) ; Otter (t. II, p. 45-78) ; Niebuhr (t. II, p. 172-199).
  212. Mente vlx potest numerove comprehendi quanta spolia… nostris cesserint (Abulféda, p. 69). Au reste, je présume que le calcul extravagant d’Elmacin est une faute de la traduction, et non pas du texte. J’ai reconnu que ceux qui ont traduit d’anciens ouvrages, des ouvrages grecs, par exemple, sont de mauvais calculateurs.
  213. L’arbre du camphre croît à la Chine et au Japon, mais on donne plusieurs quintaux de ce camphre, d’une qualité inférieure, pour une livre de la gomme de Bornéo et de Sumatra, beaucoup plus précieuse (Raynal, Hist. philosoph., t. I, p. 303-365 ; Dictionnaire d’Hist. naturelle, par Bomare ; Miller, Gardener’s Dictionary). C’est peut-être de Bornéo et de Sumatra que les Arabes importèrent dans la suite leur camphre (Géograph. nubien., p. 34, 35, d’Herbelot, p. 232).
  214. Voyez Gagnier, Vie de Mahomet, t. I, p. 376, 377. Je puis croire le fait sans ajouter foi à la prophétie.
  215. La tour de Belus à Babylone et le vestibule de Chosroès à Ctésiphon sont les ruines les plus considérables de l’Assyrie. Elles ont été visitées par Pietro della Valle, voyageur curieux et vain (t. I, p. 713-718, 731-735).
  216. Consultez l’art. Coufah de la Bibliothéque de d’Herbelot (p. 277-278), et le second vol. de l’Histoire d’Ockley, surtout les pages 40 et 153.
  217. Voyez l’article Nehavend de d’Herbelot (p. 667-668}, et les Voyages en Turquie et en Perse, par Otter, tom. I, page 191.
  218. C’est avec cette ignorance et ce ton admiratif que l’orateur athénien décrivait les conquêtes que fit vers le nord Alexandre, qui cependant ne dépassa jamais les rives de la mer Caspienne. Αλεξανδρος εξω της αρκτȢ και της οικȢμενης, ολιγȢ δειν, πασης μεθηςηκει (Eschine, contra Ctesiphont., t. III, p. 534, edit. grœc. orat., Reiske). Cette cause mémorable fut plaidée à Athènes (Olymp. CXII, 3), l’an 330 avant Jésus-Christ, durant l’automne (Taylor, Préf., p. 370, etc.), environ un an après la bataille d’Arbèle ; Alexandre alors poursuivait Darius, et marchait vers l’Hyrcanie et la Bactriane.
  219. Nous devons ce fait curieux aux Dynasties d’Abulpharage, p. 116. Il est inutile de prouver l’identité d’Estachar et de Persépolis (d’Herbelot, p. 327), et il le serait encore davantage de copier les plans et les descriptions de Chardin ou de Corneille-le-Bruyn.
  220. Après le récit de la conquête de la Perse, Théophane ajoute : αντῳ δε τῳ χρονῳ εκελευσεν Ουμαρος αναγραφηναι πασαν την υπ’ αυτον οικȢμενην, εγενετο δε η αναγραφη και ανθρωπων και κτηνων και φυτων.. (Chronograph., p. 283.)
  221. Dans la disette où nous sommes de monumens sur cette partie de l’histoire, je regrette que d’Herbelot n’ait pas trouvé et employé une traduction en langue persane de l’ouvrage de Tabari, enrichie, à ce qu’il dit, de plusieurs extraits des annales écrites par les guèbres ou les mages (Bibl. orient., p. 1014).
  222. Ce que nous savons de plus authentique des deux rivières de Sihon (Jaxartes) et du Gihon (Oxus), se trouve dans l’ouvrage du sherif Al-Edrisi (Geogr. nubien., p. 138), dans Abulféda (Descript. Khorasan, in Hudson, t. III, p. 23), dans l’Écrit d’Abulghazi-khan, qui régnait sur les rives de ces deux fleuves (Hist. généalog. des Tatars, p. 32, 57, 766), et dans le géographe turc, manuscrit qui se trouve à la Bibliothéque du roi de France (Examen critique des historiens d’Alexandre, p. 194-360).
  223. Abulféda (p. 76, 77) décrit le territoire de la Fargana.
  224. Eo redegit angustiarum eumdem regem exulem, ut Turcici regis et Sogdiani, et Sinensis auxilia missis litteris imploraret (Abulféda, Annal., p. 74). Fréret (Mémoires de l’Acad. des inscript., t. XVI, p. 245-255) et de Guignes (Hist. des Huns, t. I, p. 54-59), ont jeté beaucoup de jour sur les rapports de l’histoire de la Perse avec celle de la Chine. M. de Guignes donne des détails géographiques sur les frontières des deux pays (t. I, p. 1-43).
  225. Hist. Sinica, p. 41-46, dans la troisième partie des Relations curieuses de Thévenot.
  226. J’ai tâché d’accorder les récits d’Elmacin (Hist. Saracen., p. 37), d’Abulpharage (Dynast., p. 116), d’Abulféda (Annal., p. 74-79) et de d’Herbelot (p. 485). La fin d’Yezdegerd fut non-seulement malheureuse, mais obscure.
  227. Yezdegerd laissa deux filles : l’une épousa Hassan, fils d’Ali, et l’autre Mohammed, fils d’Abubeker ; Hassan fut suivi d’une nombreuse postérité. La fille de Firuz épousa le calife Walid, et Yezid, leur fils, faisait remonter son origine, ou véritable ou fabuleuse, aux Chosroès de la Perse, aux Césars de Rome et aux Chagans des Turcs ou des Avares (d’Herbelot, Bibl. orient., p. 96-487).
  228. Cette bottine, évaluée deux mille pièces d’or, fut prise par Obeidollah, fils de Ziyad, qui rendit ensuite son nom odieux par le meurtre de Hosein (Ockley, History of the Saracens, vol. II, p. 142, 143). Salem, son frère, avait avec lui son épouse ; c’est la première femme arabe qui ait passé l’Oxus (A. D. 680) ; elle emprunta ou plutôt elle vola la couronne et les pierreries de la reine des Sogdiens (p. 231-232).
  229. M. Greaves a traduit une partie de la géographie d’Abulféda ; il l’a insérée dans la collection des geographi minores d’Hudson (t. III), sous le titre de Descriptio Chorasmiœ et MAWARALNAHRÆ, id est, regionum extra fluvium Oxum, p. 80. Petis de La Croix (Hist. de Gengis-kan, etc.) et quelques-uns des auteurs modernes qui ont écrit sur les contrées de l’Orient, emploient avec raison le mot de Transoxiana, qui est plus agréable à l’oreille, et qui signifie la même chose ; mais ils se trompent en l’attribuant aux écrivains de l’antiquité.
  230. Elmacin (Hist. Saracen., p. 84), d’Herbelot (Bibl. orient., Catibah, Samarcande, Walid) et de Guignes (Hist. des Huns, t. I, p. 58, 59 }, indiquent légèrement les conquêtes de Catibah.
  231. On a inséré dans la Bibliotheca arabico-hispana, une description curieuse de Samarcande (t. I, p. 208, etc.). Le bibliothécaire Casiri raconte (t. II, 9), d’après un témoignage digne de foi, que le papier fut importé pour la première fois de la Chine à Samarcande (A. H. 30), et qu’on l’inventa ou plutôt qu’on l’introduisit à la Mecque (A. H. 88). La Bibliothéque de l’Escurial possède un manuscrit sur papier, qui est du quatrième ou cinquième siècle de l’hégyre.
  232. Al-Wakidi, cadi de Bagdad, qui naquit A. D. 748, qui mourut A. D. 822, a composé une histoire particulière de la conquête de la Syrie ; il a aussi écrit l’histoire de la conquête de l’Égypte, du Diarbekir, etc. Al-Wakidi, supérieur aux chroniques stériles et récentes des Arabes, a le double mérite d’être ancien et fort détaillé ; les contes et les traditions qu’il rapporte offrent un tableau sans art de la nature humaine et de son siècle : au reste, sa narration est trop souvent défectueuse, remplie de détails minutieux et invraisemblables. Tant qu’on ne découvrira point de meilleurs ouvrages, la version qu’en a donnée le savant et courageux Ockley sera précieuse, et cet auteur ne mérite pas les critiques virulentes que s’est permises Reiske (Prodidagmata ad Hadji califœ Tabulas, p. 236). C’est avec douleur que je songe qu’Ockley a terminé son travail dans une prison. (Voyez la Préface du premier volume, A. D. 1708, et la Préface du second, 1718, avec la liste des auteurs, qui est à la fin).
  233. Al-Wakidi et Ockley (t. I, p. 22-27, etc.) rapportent les instructions, etc., sur la guerre de Syrie. Il est nécessaire de resserrer les détails qu’ils donnent, et inutile de les citer davantage ; je me crois obligé d’indiquer les autres écrivains.
  234. Malgré ce précepte, M. de Pauw (Recherches sur les égyptiens, t. II, p. 192, édit. de Lausanne) représente les Bedoins comme les implacables ennemis des moines chrétiens. Pour ma part, je crois qu’on peut expliquer cette contradiction par l’avidité des Arabes, d’une part, et de l’autre, par les préjugés du philosophe allemand.
  235. Au septième siècle encore, les moines en général étaient laïques, leur chevelure était longue et éparse, et ils la coupaient lorsqu’on les admettait à la prêtrise. La tonsure circulaire était emblématique et mystérieuse ; elle représentait la couronne d’épines qu’on mit sur la tête de Jésus-Christ ; mais elle désignait aussi le diadème royal, et chaque prêtre était un roi, etc. (Thomassin, Discipline de l’Église, t. I, p. 721-758, et particulièrement p. 737, 738).
  236. Hinc Arabia est conserta, ex alio latere Nabathœis contigua ; opimâ varietate commerciorum, castrisque oppleta validis et castellis, quœ ad repellendos gentium vicinarum excursus, sollicitudo perviget veterum per opportunos saltus erexit et cautos. (Amm.-Marcell., XIV, 8 ; Reland, Palest., t. I, p. 85, 86.)
  237. Ammien loue les fortifications de Gerase de Philadelphie et de Bosra, firmitate cautissimas. Elles méritaient les mêmes éloges au temps d’Abulféda (Tab. Syr., p. 99), qui décrit cette ville, métropole du Hawran (Auranitis), et située à quatre journées de Damas. Reland explique son étymologie hébraïque (Palest., t. II, p. 666).
  238. Mahomet, qui prêchait sa religion dans un désert et à des guerriers, fut obligé de permettre qu’on fit les ablutions avec du sable lorsqu’on manquait d’eau (Koran, c. 3, p. 66 ; c. 5, p. 83) ; mais les casuistes arabes et persans ont embarrassé cette permission pure et simple d’une foule de délicatesses et de distinctions. (Reland, De relig. Moham., l. I, p. 82, 83 ; Chardin, Voyages en Perse, t. IV.)
  239. Les cloches sonnèrent ! (Ockley, t. I, p. 38.) Mais je doute beaucoup que le texte de Al-Wakidi ou l’usage du temps puisse justifier cette expression. Ad Grœcos, dit le savant Ducange (Gloss. med. et infim. grœcit., t. I, p. 774), campanarum usus, serius transit et etiamnum rarissimus est. L’époque la plus ancienne où les écrivains de Byzance fassent mention des cloches, se rapporte à l’année 1040 ; mais les Vénitiens prétendent avoir introduit des cloches à Constantinople dès le neuvième siècle.
  240. On trouve une description très-détaillée de Damas dans le shérif Al-Edrisi (Geogr. nubien., p. 116, 117) et Sionita son traducteur (Appendix, c. 4), Abulféda (Tabul. Siriœ, p. 100), Schultens (Index Geogr. ad vit. Saladin), d’Herbelot (Bibl. orient., p. 291), Thévenot (Voyages du Levant, part. I, p. 688-698), Maundrell (Voyage d’Alep à Jérusalem, p. 122-130) et Pococke (Descript. de l’Orient, vol. II, p. 117-127).
  241. Nobilissima civitas, dit Justin. Selon les traditions orientales, elle était plus ancienne qu’Abraham ou Sémiramis. (Josèphe, Antiq. jud., l. I, c. 6, 7, p. 24-29, édit. Havercamp. Justin, XXXVI, 2.)
  242. Εδει γαρ οιμαι την Διος πολιν αληθῳς και της Εωας απασης οφθαλμον, την ιεραν και μεγιςην Δαμασκον λεγω, τοις τε αλλοις συμπασιν, οιον ιερων καλλει, και νεων μηγεθει. Και ωρων ευκαιρια και πηγων αγλαια και ϖοταμων πληθει, και γης ευφορια νικωσαν, etc. (Julien, epist. 24, p. 392). Ces brillantes épithètes viennent à l’occasion des figues de Damas, dont l’auteur envoie une centaine à son ami Sérapion ; et Pétau, Spanheim, etc. (p. 390-396), insèrent ce thème d’un rhéteur parmi les épîtres authentiques de Julien. Comment n’ont-ils pas vu que l’auteur de la lettre (qui répète trois fois que cette figue particulière ne croît que παρα ηυιν) était un habitant de Damas, ville où Julien n’entra jamais et dont jamais il n’approcha ?
  243. Voltaire, qui jette un coup d’œil vif et perçant sur la surface de l’histoire, a été frappé de la ressemblance qui se trouve entre les premiers musulmans et les héros de l’Iliade, entre le siége de Troie et celui de Damas. (Hist. générale, t. I, p. 348.)
  244. C’est un passage du Koran, c. IX, 32 ; LVI, 8. Les musulmans ainsi que les fanatiques anglais du dernier siècle, citaient à tout propos leurs écritures, soit dans leurs entretiens familiers ou dans les occasions importantes : au reste, ces citations avaient quelque chose de moins bizarre que les tours hébraïques transplantés dans le climat et le dialecte de la Grande-Bretagne.
  245. Le nom de Werdan n’était pas connu de Théophane, et quoiqu’il ait pu appartenir à un chef arménien, sa terminaison et sa prononciation n’annoncent pas une origine grecque. Si les historiens de Byzance ont défiguré les noms orientaux, les Arabes le leur ont bien rendu, comme le prouve ce cas particulier. En transposant les caractères grecs de droite à gauche, on trouve dans le nom assez commun d’Andrew, à peu près l’anagramme de Werdan, et c’est peut-être de cette manière qu’est arrivée la méprise.
  246. La vanité fit croire aux Arabes que Thomas était gendre d’Héraclius. On connaît les enfans qu’eut Héraclius de ses deux femmes ; et son auguste fille ne s’était sûrement pas mariée pour vivre en exil à Damas (Voyez Ducange, Fam. byzant., p. 118, 119). Si Héraclius avait été moins religieux, je présumerais qu’il s’agissait d’une fille naturelle.
  247. Al-Wakidi (Ockley, p. 101) dit que Thomas lançait « des traits empoisonnés » ; mais cette invention sauvage est si contraire à la pratique des Grecs et des Romains, qu’en cette occasion je me défie beaucoup de la crédulité malveillante des Sarrasins,
  248. Abulféda ne compte que soixante-dix jours pour le siége de Damas (Annal. Moslem., p. 67, vers. Reiske) ; mais Elmacin, qui rapporte cette opinion, prolonge jusqu’à six mois la durée du siége, et dit que les Sarrasins employèrent des balistes (Hist. Saracen., p. 25-32). Ce dernier calcul ne suffit pas même pour remplir l’intervalle qui se trouve entre la bataille d’Aiznadin (juillet, A. D. 633) et l’avénement d’Omar (24 juillet, A. D. 634), sous le règne duquel les auteurs s’accordent tous à placer la prise de Damas (Al-Wakidi, ap. Ockley, vol. I, p. 115 ; Abulpharage, Dynast., p. 112, vers. Pococke). Les opérations du siége furent peut-être interrompues, ainsi qu’à la guerre de Troie, par des excursions et des détachemens jusqu’aux derniers soixante-dix jours du siége.
  249. Il paraît, d’après Abulféda (p. 125) et Elmacin (p. 32), que les souverains mahométans distinguèrent longtemps ces deux parties de la ville de Damas, quoiqu’ils ne respectassent pas toujours la capitulation. (Voyez aussi Eutychius Annal., t. II, p. 379, 380-383.)
  250. La destinée de ces deux amans a fourni à M. Hughes, qui les nomme Phocyas et Eudoxie, le sujet d’une de nos tragédies anglaises les plus généralement goûtées ; elle a le rare mérite de présenter les sentimens de la nature et les faits de l’histoire, les mœurs du siècle où se passe l’action, et les mouvemens du cœur humain. La sotte délicatesse des acteurs a obligé l’auteur à adoucir le crime du héros et le désespoir de l’héroïne. Phocyas n’est plus un vil renégat, et il sert les Arabes à titre d’allié : au lieu de déterminer Caled à poursuivre les chrétiens, il vole au secours de ses compatriotes ; après avoir tué Caled et Derar, il est blessé mortellement, et expire sous les yeux d’Eudoxie, qui déclare sa résolution de prendre le voile à Constantinople ; dénoûment tout-à-fait froid.
  251. Les villes de Gabala et de Laodicée, que dépassèrent les Arabes, existent toujours, mais à moitié ruinées ( Maundrell, p. 11, 12 ; Pococke, vol. II, p. 13). Si Caled n’eût pas atteint les chrétiens, ils auraient traversé l’Oronte sur un pont qu’ils n’auraient pas manqué de rencontrer à quelque point des seize milles qui forment la distance d’Antioche et de la mer, et ils auraient pu rejoindre à Alexandrie le grand chemin de Constantinople. Les Itinéraires indiquent la direction des routes et les distances (p. 146-148, 581-582, édit. de Wesseling).
  252. Dair Abil Kodos. Après avoir retranché le dernier mot, qui est une épithète, et qui signifie saint, je découvre l’Abyla de Lysanias, située entre Damas et Héliopolis. Le nom (Abil signifie une vigne) concourt avec la situation à justifier ma conjecture (Reland, Palest., t. I, p. 317 ; t. II, p. 525-527).
  253. Je suis plus hardi que Ockley (vol. I, p. 164), qui n’ose pas insérer cette comparaison dans le texte, quoiqu’il observe, dans une note, que l’utile chameau sert souvent de comparaison aux Arabes. Il y a lieu de croire que le renne n’est pas moins fameux dans les poésies des Lapons.
  254. « Nous entendîmes le tecbir, nom que donnent les Arabes à leur cri de guerre, lorsqu’au moment de combattre leur voix éclatante en appelle au ciel, et semble réclamer la victoire. » Ce mot si formidable dans leurs guerres sacrées, est un verbe actif (dit Ockley dans son index) de la seconde conjugaison, de kabbara, qui a la même signification que Alla acbar, Dieu est tout-puissant.
  255. La description de la Syrie est la partie la plus intéressante et la plus authentique de la géographie d’Abulféda, syrien de naissance. Elle a été publiée en arabe et en latin (Leipzig, 1766, in-4o) avec de savantes notes de Kochler et de Reiske, et quelques extraits de géographie et d’histoire naturelle tirés d’Ibn al-Wardii. De tous les Voyages modernes, celui de Pococke, intitulé Description de l’Orient (de la Syrie et de la Mésopotamie, vol. II, p. 88-209), est celui qui offre le plus de connaissances et de mérite ; mais l’auteur confond trop souvent les choses dont il a été le témoin avec celles qu’il a lues.
  256. L’éloge que Denys fait de la Syrie est juste et plein de feu, Και την μεν (la Syrie) πολλοι τȢ και ολβιοι ανδρες εχȢσιν (in Perieges., v. 902, in t. IV, Geograph. minor., Hudson). Dans un autre endroit, il dit, en parlant de ce pays, πολυπτολιν αιαν (v. 898) ; il continue ainsi :


    Πασα δε τοι λιπαρη τε και ευβοτος επλετο χωρη
    Μηλα τε φερβεμεναι και δενδρεσι καρπον αεξειν.

    v. 921, 922.

    Ce poète géographe vivait au siècle d’Auguste, et sa Description du monde a été éclairée par le commentaire grec d’Eustathius, qui a montré les mêmes égards pour Homère et pour Denys. (Fabricius, Biblioth. grœc., l. IV, c. 2, t. III, p. 21, etc.)

  257. Le savant et judicieux Reland (Palest., t. I, p. 311-326) a très-bien décrit la topographie du Liban et de l’anti-Liban.
  258. — Emesœ fastigia celsa renident
    Nam diffusa solo latus explicat ; ac subit auras
    Turribus in cœlum nitentibus : incola claris
    Cor studiis acuit…
    Denique flammicomo devoti pectora soli
    Vitam agitant. Libanus frondosa cacumina turget,
    Et tamen his certant celsi fastigia templi.

    Ces vers de la version latine de Rufus Avienus ne se trouvent pas dans l’original grec de Denys ; et puisque Eustathe n’en a pas fait mention, je dois avec Fabricius (Bibl. latin., t. III, p. 153, édit. d’Ernesti), et contre l’opinion de Saumaise (ad Vopiscum, p. 366, 367, in Hist. August.), les attribuer à l’imagination d’Avienus, plutôt qu’au manuscrit sur lequel il a traduit.

  259. Je suis beaucoup plus content du petit Voyage in-8o. de Maundrell (Journey, p. 134-139), que du pompeux in-folio du docteur Pococke (Description de l’Orient, vol. II, p. 106-113) ; mais la magnifique description et les belles gravures de MM. Dawkins et Wood, qui ont transporté en Angleterre les ruines de Palmyre et de Baalbek, effacent toutes les descriptions antérieures.
  260. Les Orientaux expliquent ce fait miraculeux au moyen d’un expédient qui ne leur manque jamais ; ils disent que les édifices de Baalbek furent construits par des fées ou des génies (Hist. de Timur Bec, t. III, l. V, c. 23, p. 311, 312 ; Voyage d’Otter, t. I, p. 83). Abulféda et Ibn-Chaukel suivent une opinion qui n’est pas moins absurde, et qui suppose la même ignorance : ils les attribuent aux sabéens ou aadites. Non sunt in omni Syriâ œdijicia magnificentiora his (Tabula Syriœ, p. 103).
  261. J’ai lu dans Tacite ou dans Grotius ce passage : Subjectos habent tanquam suos, viles tanquam alienos. Quelques officiers grecs enlevèrent la femme et assassinèrent l’enfant du Syrien qui les logeait ; et lorsqu’il osa porter ses plaintes, Manuel ne fit que sourire
  262. Voyez Reland, Palestine, t. I, p. 272-283 ; t. II, p. 773-775. Ce savant professeur était bien en état de décrire la Terre-Sainte, puisqu’il connaissait également la littérature grecque et latine, la littérature hébraïque et arabe. Cellarius (Géogr. antiq., t. II, p. 392) et d’Anville (Géogr. anc., t. II, p. 185) parlent de l’Yermuk ou de l’Hieromax. Les Arabes, et Abulféda lui-même, ne paraissent pas reconnaître le théâtre de leur victoire.
  263. Ces femmes étaient de la tribu des Hamyarites, qui descendaient des anciens Amalécites. Leurs épouses étaient habituées à monter à cheval et à combattre, ainsi que les Amazones de l’antiquité. (Ockley, vol. I, p. 67.)
  264. Nous en avons tué cent cinquante mille, et nous avons fait quarante mille prisonniers, disait Abu-Obeidah au calife (Ockley, vol. I, p. 241). Comme je ne puis ni douter de sa véracité ni croire à ses calculs, je présume que les historiens arabes ont composé des harangues et des lettres, qu’ils ont prêtées à leurs héros, ainsi que tant d’autres historiens.
  265. Théophane, après avoir déploré les péchés des chrétiens, ajoute (Chronogr., p. 276) : ανεςη ὀ ερημικος Αμαληκ τυπτων ημας τον λαον τȢ ΧριςȢ, και Υινεται πρωτη φορα πτωσις τȢ ΡωμαικȢ ςρατȢ η κατα το Ταβιθαν λεγω. (Veut-il parler d’Aiznadin ?) Και ΙερμȢκαν, και την αθεσμον αιματοχυσιαν. Sa relation est courte et obscure, mais il attribue le succès des musulmans à la supériorité du nombre, au vent contraire et à des nuages de poussière : μη δυνηθεντες (les Romains) αντηπροσωπησαι εχθροις δια τον κονιορτον ηττωνται, και εαυτȢς βαλλοντες εις τας στενοδȢς ΙερμςχθȢ ποταμȢ εκει απωλοντο αρδην.
  266. Voyez Abulféda (Annal. Moslem., p. 70, 71), qui rapporte les lamentations poétiques de Jabalah lui-même, et les éloges d’un poète arabe, à qui le chef de la tribu de Gassan envoya par un ambassadeur d’Omar cinq cents pièces d’or.
  267. L’usage des profanes l’avait emporté relativement au nom de la ville : elle était connue des dévots chrétiens sous celui de Jérusalem (Euseb., De martyr. Palest., c. 11) ; mais la dénomination légale et populaire d’Ælia (la colonie d’Ælius Adrianus) avait passé des Romains parmi les Arabes (Reland, Palest., t. I, p. 207 ; t. II, p. 835 ; d’Herbelot, Bibl. orient., article Cods, p. 269 ; Ilia, p. 420). L’épithète Al-Cods, la sainte, est le nom que les Arabes donnent proprement à Jérusalem.
  268. Ockley (vol. I, p. 256) et Murtadi (Merveilles de l’Égypte, p. 200-202) nous font connaître ce singulier voyage et l’équipage d’Omar.
  269. Les Arabes citent avec orgueil une ancienne prophétie conservée à Jérusalem, qui désignait Omar par son nom, sa religion et la description de sa personne, comme étant destiné à conquérir cette ville. On dit que les Juifs employèrent le même artifice pour tenter l’orgueil de Cyrus et d’Alexandre qui venaient les subjuguer (Josèphe, Antiq. jud., l. XI, c. 1-8, p. 547, 579-582).
  270. Το βδελυγμα της ερημοσεως το ρηθεν δια Δανιηλ τȢ προφητȢ, εςως τοπω αγιω. (Théoph., Chronogr., p. 281.) Sophronius, l’un des théologiens qui montrèrent le plus de profondeur dans la controverse des monothélites, fit reservir dans la circonstance présente cette prédiction qui avait déjà été appliquée à Antiochus et aux Romains.
  271. D’après les calculs exacts de d’Anville (Dissert. sur l’ancienne Jérusalem, p. 42-54), la mosquée d’Omar, qui fut agrandie et embellie par les califes ses successeurs, occupait sur le terrain de l’ancien temple de Salomon (παλαιον τȢ μεγαλȢ ναȢ δαπεδον, dit Phocas), un espace en longueur de deux cent quinze, et en largeur de cent soixante-douze toises. Le géographe de Nubie assure que cette magnifique construction n’était surpassée en étendue et en beauté que par la grande mosquée de Cordoue (p. 113), que M. Swinburne a représentée avec tant d’élégance dans son état actuel (Travels into Spain, p. 296-302}.
  272. Ockley a trouvé dans les manuscrits de Pococke, conservés à Oxford (vol. I, p. 257), une des nombreuses tarikhs arabes ou chroniques de Jérusalem (d’Herbelot, p. 867), dont il s’est servi pour suppléer à la narration défectueuse de Al-Wakidi.
  273. L’histoire persane de Timur (t. III, l. V, c. 21, p. 300) décrit le château d’Alep comme une forteresse établie sur un rocher de cent coudées de hauteur, preuve, dit le traducteur français, que l’auteur ne l’avait pas vu. Il est maintenant au milieu de la ville ; il n’a point de forces, il n’offre qu’une seule porte, sa circonférence est de cinq ou six cents pas, et des eaux croupissantes remplissent à moitié le fossé (Voyages de Tavernier, t. I, p. 149 ; Pococke, vol. II, part. I, p. 150). Les forteresses de l’Orient sont bien peu de chose aux yeux d’un Européen.
  274. La date de la conquête d’Antioche par les Arabes est de quelque importance : en comparant les époques de la Chronologie de Théophane avec les années de l’hégyre qu’offre l’Histoire d’Elmacin, on verra que cette ville fut prise entre le 23 janvier et le 1erseptembre de l’année de la naissance de Jésus-Christ 638 (Pagi, Critica, in Baron., Annal., t. II, p. 812, 813). Al-Wakidi (Ockley, v. I, p. 314) fixe cet événement au mardi 21 août ; date impossible, puisque Pâques ayant été cette année le 5 avril, le 21 août doit avoir été un vendredi. (Voy. les Tables de l’Art de vérifier les dates.)
  275. L’édit favorable de César qui détermina la ville reconnaissante à compter depuis la victoire de Pharsale, fut donné εν Ατιοχεια τη μητροπολει, ιερα και ασυλῳ, και αντονομῳ και αρχȢςῃ και προκαθηυενῃ της ανατολης. (Jean Malala, in Chron., p. 91, édit. de Venise.) Il faut distinguer dans ses écrits les faits relatifs à son pays, qu’il connaît bien, des faits de l’Histoire générale, sur lesquels il est d’une ignorance grossière.
  276. Voyez Ockley (vol. I, p. 308-312), qui tourne en ridicule la crédulité de son auteur. Lorsque Héraclius fit ces adieux à la Syrie : Vale, Syria, et ultimum vale, il prophétisa que les Romains ne rentreraient dans cette province qu’après la naissance d’un funeste rejeton, qui serait le fléau de l’empire (Abulféda, p. 68). Je ne connais point du tout le sens mystique de cette prédiction, qui peut-être n’en avait aucun.
  277. Au milieu de la chronologie obscure et peu exacte de ces temps, j’ai pour guide un monument authentique (qui se trouve dans le livre des Cérémonies de Constantin Porphyrogenète), et qui atteste que le 4 juin, A. D. 638, l’empereur couronna dans le palais de Constantinople Héraclius son fils cadet, en présence de Constantin son fils ainé, et que le 1er janvier, A. D. 639, les trois princes se rendirent à la grande église, et le 4 à l’Hippodrome.
  278. Soixante-cinq ans avant Jésus-Christ, SYRIA Pontusque monumenta sunt Cn. Pompeii virtutis (Vell. Paterculus, II, 38), ou plutôt de son bonheur et de sa puissance : il déclara la Syrie province romaine ; et les derniers des princes Séleucides furent hors d’état d’armer un seul bras pour la défense de leur patrimoine. (Voyez les textes originaux recueillis par Usher, Annal., p. 420.)
  279. Abulféda, Annal. Moslem., p. 73. Mahomet pouvait avoir l’adresse de varier les éloges qu’il donnait à ses disciples. Il disait ordinairement d’Omar, que s’il pouvait y avoir un prophète après lui, ce serait Omar ; et que dans une calamité générale la justice divine l’excepterait (Ockl., vol. I, p. 221).
  280. Al-Wakidi avait écrit aussi une histoire de la conquête du Diarbekir ou de la Mésopotamie (Ockley, à la fin du second volume), que nos interprètes ne semblent pas avoir vue. La Chronique de Denis de Telmar, patriarche jacobite, raconte la prise d’Édesse, A. D. 637, et celle de Dara, A. D. 641 (Assemani, Bibl. orient., t. II, p. 103) ; et les lecteurs attentifs peuvent recueillir quelques détails incertains dans la Chronographie de Théophane (p. 285-287). La plupart des villes de la Mésopotamie se rendirent d’elles-mêmes (Abulpharage, p. 112).
  281. Il rêva qu’il était à Thessalonique ; songe tout-à-fait innocent et insignifiant ; mais son devin ou sa lâcheté lui firent un présage certain de défaite, caché dans ce funeste mot θες αλλῳ νιχην, donnez la victoire à un autre (Théoph., p. 286 ; Zonare, t. II, l. XIV, p. 88).
  282. Tous les passages et tous les faits relatifs à l’île, à la ville et au colosse de Rhodes, ont été recueillis dans le laborieux Traité de Meursius, qui s’est livré aux mêmes recherches sur les îles de Crète et de Chypre. (Voyez dans le troisième volume de ses ouvrages le Traité appelé Rhodus l. I, c. 15, p. 715-719.) L’ignorance de Théophane et de Constantin, écrivains de l’histoire byzantine, porte à treize cent soixante ans l’espace de temps qui s’écoula entre la chute du colosse de Rhodes, et la vente de ses débris par les Sarrasins, et ils assurent ridiculement que ces débris firent la charge de trente mille chameaux.
  283. Centum colossi alium nobilitaturi locum, dit Pline, avec son esprit ordinaire (Hist. natur., XXXIV, 18).
  284. Nous avons été instruits de ce fait par le courage d’une vieille femme, qui le reprocha en face au calife et à son ami. Elle fut encouragée par le silence d’Amrou et les largesses de Moawiyah (Abulféda, Annal. Moslem., p. 111).
  285. Gagnier (Vie de Mahomet, t. II, p. 46, etc.) cite l’histoire ou le roman abyssinien d’Abdel-Balcides. Au reste, ces détails sur l’ambassade et l’ambassadeur sont vraisemblables.
  286. Cette réponse a été conservée par Pococke (Not. ad Carmen Tograi, p. 284), et M. Harris (Philosophical Arrangements, p. 350) la loue avec raison.
  287. Voyez sur la vie et le caractère d’Amrou, Ockley (Hist. of the Saracens, vol. I, p. 28, 63, 94, 328, 342, 344, et à la fin du volume ; vol. II, p. 51, 55, 57, 74, 110, 112, 162), et Otter (Mém. de l’Acad. des inscr., t. XXI, p. 131-132). Les lecteurs de Tacite rapprocheront sans doute Vespasien et Mucien de Moawiyah et d’Amrou. Au reste, l’analogie est encore plus dans la position que dans le caractère de ces personnages.
  288. Al-Wakidi a composé aussi une histoire particulière de la conquête d’Égypte, que M. Ockley n’a pu se procurer ; et les recherches de ce dernier (vol. I, p. 344-362) ont ajouté très-peu de chose au texte original d’Eutychius (Annal., t. II, p. 296-323, vers. Pococke), patriarche melchite d’Alexandrie, qui vécut trois siècles après la révolution.
  289. Strabon, témoin exact et attentif, observe en parlant d’Héliopolis, νυνι μεν ουν εςι ϖανερημος η πολις (Geographia, liv. XVII, p. 1158) ; mais en parlant de Memphis, il dit, πολις δ’εςι μεγαλη τε κα ; ευανδρος δευτερα μετ Αλεξανδρειαν (p. 1161). Il remarque toutefois le mélange des habitans et la ruine des palais. Ammien, en traitant de l’Égypte proprement dite, compte Memphis parmi les quatre villes, maximis urbibus quibus provincia nitet (XXII, 16) ; et le nom de Memphis se montre avec distinction dans l’Itinéraire romain et la liste des évêchés.
  290. On ne trouve que dans Niebuhr et le géographe de Nubie (p. 98) ces détails curieux sur la largeur (deux mille neuf cent quarante-six pieds) et les ponts du Nil.
  291. Le Nil commence à grossir imperceptiblement depuis le mois d’avril, l’élévation devient plus sensible durant la lune, qui est après le solstice d’été (Pline, Hist. nat., v. 10) ; et ordinairement on la proclame au Caire le jour de la Saint-Pierre (le 29 juin). Un registre de trente années indique la plus grande hauteur des eaux entre le 25 juillet et le 18 août (Maillet, Descript. de l’Égypte, lettre XI, p. 67, etc. Pococke, Description de l’Orient, vol. I, p. 200 ; Shaw, Travels, p. 383).
  292. Murtadi, Merveilles de l’Égypte, p. 243-259. Il s’étend sur ce sujet avec le zèle et l’esprit minutieux d’un citoyen et d’un dévot ; et ses traditions locales portent un grand air de vérité et d’exactitude.
  293. D’Herbelot, Bibl. orient., p. 233.
  294. La position du vieux et nouveau Caire est bien connue, et on l’a souvent décrite. Deux écrivains qui connaissaient parfaitement l’ancienne Égypte et l’Égypte moderne, ont, après de savantes recherches, fixé l’emplacement de Memphis à Gizeh en face du vieux Caire (Sicard, nouveaux Mémoires des Missions du Levant, t VI, p. 5, 6 ; Observat. et Voyages de Shaw, p. 296-304). Cependant, nous devons des égards à l’autorité et aux argumens de Pococke (vol. I, p. 25-41), de Niebuhr (Voyage, t. I, p. 77-106), et particulièrement de d’Anville (Description de l’Égypte, p. 111, 112, 130-149) qui placent Memphis auprès du village de Mohannah, quelques milles plus bas au sud. Ces écrivains ont oublié, dans la chaleur de la dispute, que le vaste terrain d’une métropole couvre et anéantit la plus grande partie de l’espace qui fait le sujet de cette discussion.
  295. Voyez Hérodote, l. III, c. 27, 28, 29 ; Ælien, Hist. Var., l. IV, c. 8 ; Suidas, in Ωχος, t. II, p. 774 ; Diodore de Sicile, t. II, l. XVII, p. 197, édit. de Wesseling. Των Περσων ησεβηκοτων εις τα ιερα, dit le dernier de ces historiens.
  296. Mokawkas envoya au prophète deux vierges cophtes, avec leurs suivantes et un eunuque ; un vase d’albâtre, un lingot d’or pur, de l’huile, du miel et les plus belles toiles de l’Égypte ; un cheval, un mulet et un âne, distingués tous les trois par des qualités particulières. L’ambassade de Mahomet partit de Médine la septième année de l’hégyre (A. D 628). Voyez Gagnier (Vie de Mahomet, t. II, p. 255, 256, 303), d’après Al-Jannabi.
  297. Héraclius avait chargé le patriarche Cyrus de la préfecture de l’Égypte et de la conduite de la guerre (Théoph., p. 280, 281). « Ne consultez-vous pas vos prêtres en Espagne ? disait Jacques II. — Oui, lui répondit l’ambassadeur du roi catholique, et nos affaires vont en conséquence. » Je n’ose, en vérité, rapporter les plans de Cyrus, qui voulait payer le tribut aux musulmans sans diminuer le revenu de l’empereur, et convertir Omar en lui faisant épouser la fille d’Héraclius (Nicephor., Breviar., p. 17, 18}.
  298. Voyez la Vie de Benjamin dans Renaudot (Hist. patr. Alexand., p. 156-172), qui a enrichi l’histoire de la conquête de l’Égypte de quelques faits tirés du texte arabe de Severus, historien jacobite.
  299. Le premier des géographes, d’Anville (Mémoire sur l’Égypte, p. 52-63), nous a donné la description locale d’Alexandrie ; mais nous devons chercher quelques détails de plus dans les voyageurs modernes ; je ne citerai que Thevenot (Voyage au Levant, part. I, p. 381-395) ; Pococke (vol. I, p. 2-13) ; Niebuhr (Voyage en Arabie, t. I, p. 34-43) ; deux Voyages plus récens et rivaux, ceux de Savary et de Volney, le premier pourra amuser ; l’autre instruira.
  300. Eutychius (Annal., t. II, p. 319) et Elmacin (Hist. Saracen., p. 28) s’accordent à fixer la prise de la ville d’Alexandrie au vendredi de la nouvelle lune de moharram, dans la vingtième année de l’hégyre (le 22 décembre, A. D. 640.) En comptant les quatorze mois passé devant Alexandrie, les sept mois passés devant Babylone, etc., il paraîtrait qu’Amrou commença l’invasion de l’Égypte vers la fin de l’année 638 ; mais on sait certainement qu’il entra dans ce pays le 12 de bayni (le 6 juin). (Murtadi, Merveilles de l’Égypte, p. 164 ; Severus, apud Renaudot, p. 162.) Le général Sarrasin, et ensuite Louis IX, roi de France, s’arrêtèrent, durant l’inondation du Nil, à Péluse ou Damiette.
  301. Eutychius, Annal., t. II, p. 316-319.
  302. Malgré quel