HDCER/Tome 11 avec liens

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

HISTOIRE
DE LA DÉCADENCE ET DE LA CHUTE
DE L’EMPIRE ROMAIN,
TRADUITE DE L’ANGLAIS
D’ÉDOUARD GIBBON.
NOUVELLE ÉDITION, entièrement revue et corrigée, précédée d’une Notice sur la vie et le caractère de GIBBON, et accompagnée de notes critiques et historiques, relatives, pour la plupart, à l’histoire de la propagation du christianisme ;
PAR M. F. GUIZOT.

TOME ONZIÈME.

À PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, No 6.

1819.

CHAPITRE LIV.


Origine et doctrine des Pauliciens. Persécutions qu’ils essuyèrent de la part des empereurs grecs. Leur révolte en Arménie, etc. Ils sont transplantés dans la Thrace. Propagation de leur doctrine en Occident. Germes, caractères et suites de la réforme.


Indolente superstition de l’Église grecque.


LE christianisme avait pris, chez les diverses nations qui l’embrassèrent, la teinte de leur caractère particulier. Les naturels de la Syrie et de l’Égypte livrèrent à l’indolence d’une dévotion contemplative : Rome chrétienne voulut encore gouverner le monde, et des discussions de théologie métaphysique exercèrent l’esprit et la loquacité des Grecs. Au lieu d’adorer en silence les mystères incompréhensibles de la Trinité et de l’Incarnation, ils agitèrent avec chaleur des controverses subtiles qui étendirent leur loi peut-être aux dépens de leur charité et de leur raison. Les guerres spirituelles troublèrent la paix et l’unité de l’Église, depuis le concile de Nicée jusqu’à la fin du septième siècle ; et elles ont tellement influé sur la décadence et la chute de l’empire, que je me suis vu trop souvent obligée de suivre les conciles, d’examiner les symboles, et de dénombrer les sectes de cette période orageuse des annales ecclésiastiques. Depuis le commencement du huitième siècle jusqu’aux derniers temps de l’empire de Constantinople, le bruit des controverses ne se fit plus entendre que rarement ; la curiosité était épuisée, le zèle fatigué, et les décrets de six conciles avaient irrévocablement fixé les articles du symbole catholique. L’esprit de dispute, quelque frivole et quelque pernicieux qu’il puisse être, exige du moins quelque énergie et l’exercice de quelques facultés intellectuelles ; et les Grecs avilis se contentaient alors de jeûner, de prier et d’obéir aveuglément à leur patriarche et à son clergé. La Vierge et les saints, les reliques et les images, les miracles et les visions, furent les objets des sermons des moines et de la dévotion du peuple, et l’on peut sans injustice comprendre ici, sous le nom de peuple, les premières classes de la société. Les empereurs de la dynastie isaurienne entreprirent d’éveiller leurs sujets dans un moment défavorable et par des moyens un peu rudes ; la raison put faire alors quelques prosélytes ; un beaucoup plus grand nombre fut subjugué par l’intérêt ou la crainte ; mais l’Orient défendit ou regretta ses images, et leur rétablissement fut célébré comme la fête de l’orthodoxie. Dans ce temps de soumission passive et uniforme, les chefs de l’Église se trouvèrent affranchis du travail ou privés des plaisirs de la superstition. Les païens avaient disparu ; les Juifs demeuraient dans le silence et l’obscurité ; les disputes avec les Latins, devenues rares, n’étaient que des hostilités lointaines contre un ennemi national, et les sectes de l’Égypte et de la Syrie jouissaient de la tolérance à l’ombre des califes arabes. Vers le milieu du septième siècle, la tyrannie spirituelle choisit pour victimes les pauliciens, dont la doctrine est une branche du manichéisme ; on épuisa leur patience ; on les poussa au désespoir et à la rebellion, et, dispersés en Occident, ils y répandirent les germes de la réforme. Il me sera permis, vu l’importance de ces événemens, d’entrer dans quelques détails sur la doctrine et l’histoire des PAULICIENS[1] ; et comme ils ne peuvent plus se défendre, l’impartialité et la bonne foi m’obligeront à faire valoir le bien et à atténuer le mal qu’en ont dit leurs adversaires.

Origine des pauliciens ou disciples de saint Paul. A. D. 660, etc.

Les gnostiques qui avaient troublé l’enfance de l’Église, furent enfin accablés du poids de sa puissance et de son autorité. Loin de pouvoir égaler ou surpasser les catholiques en richesses, en savoir et en nombre, les faibles partisans que conservait cette secte furent chassés des capitales de l’Orient et de l’Occident, et relégués dans les villages et les montagnes situés sur les rives de l’Euphrate, On aperçoit au cinquième siècle quelques traces des marcionites[2] ; mais tous les sectaires furent enfin confondus sous la dénomination de manichéens : ces hérétiques, qui osaient vouloir concilier les doctrines de Zoroastre et de Jésus-Christ, étaient persécutés par les deux religions avec un égal acharnement. Pendant le règne du petit-fils d’Héraclius et aux environs de Samosate, plus célèbre par la naissance de Lucien que par l’honneur d’avoir donné son nom à un royaume de Syrie, on vit paraître un réformateur que ses disciples, les pauliciens, regardèrent bientôt comme un missionnaire élu du ciel pour annoncer la vérité, digne de la confiance des hommes. Ce réformateur, nommé Constantin, avait reçu dans sa modeste habitation de Mananalis, un diacre qui revenait de la Syrie où il avait été captif, et qui lui avait donné le nouveau Testament, présent inestimable que la prudence du clergé grec et peut-être des prêtres gnostiques, cachait déjà aux regards du vulgaire[3]. Ses études se bornèrent à cette lecture ; il en fit la règle de sa foi, et les catholiques, qui contestent ses interprétations, avouent que les textes cités par lui sont purs et authentiques. Mais il s’attacha, avec une dévotion particulière, aux écrits et au caractère de saint Paul : les ennemis de la secte qu’il a formée font dériver le nom de pauliciens de celui de quelques-uns de leurs obscurs prédicateurs ; mais je suis persuadé qu’ils l’avaient pris comme un glorieux témoignage de leur affinité avec l’apôtre des gentils. Constantin et ses élèves représentaient, disaient-ils, Tite, Timothée, Sylvanus, Tychichus, les premiers disciples de saint Paul ; ils donnèrent à leurs congrégations, dans l’Arménie et la Cappadoce, le nom des églises fondées par les apôtres, et cette innocente allusion ranima le souvenir et l’exemple des premiers âges de l’Église. [ Leur Bible. ]Ce fidèle disciple de saint Paul chercha dans les Épîtres ainsi que dans l’Évangile, le symbole des premiers chrétiens ; et quoi qu’il ait pu résulter de ses recherches, tout protestant applaudira du moins à l’esprit qui les a dictées. Mais si le texte des Écritures adopté par les pauliciens était pur, il n’était pas complet. Leurs premiers docteurs rejetaient les deux Épîtres de saint Pierre[4], l’apôtre de la circoncision ; ils ne lui pardonnaient pas d’avoir soutenu contre leur favori l’observance de la loi mosaïque[5]. Ainsi que les gnostiques, ils méprisaient tous les livres de l’ancien Testament, parmi lesquels ceux de Moïse et des prophètes avaient été consacres par les décrets de l’Église catholique. C’était avec la même hardiesse et sans doute avec plus de raison que Constantin, le nouveau Sylvanus, rejetait ces visions publiées par les sectes orientales dans de si pompeux et si énormes volumes[6] ; ces productions fabuleuses des patriarches hébreux et des sages de l’Orient ; ces Évangiles, ces Épîtres et ces actes supposés sous lesquels, au premier siècle de l’Église, se trouvait enseveli le code orthodoxe : il rejetait de plus la théologie de Manès, les hérésies qui y avaient quelque rapport, et les trente classes d’Æons qu’avait créées la fertile imagination de Valentin. Les pauliciens condamnaient sincèrement la mémoire et les opinions des manichéens ; et ils se plaignaient de l’injustice de leurs adversaires, qui chargeaient de ce nom odieux les disciples de saint Paul et de Jésus-Christ.

Simplicité de leur doctrine et de leur culte.

Les chefs des pauliciens avaient brisé plusieurs anneaux de la chaîne ecclésiastique ; ils avaient étendu leur liberté en réduisant le nombre des maîtres qui asservissent la profane raison à la voix des mystères et des miracles. La secte des gnostiques s’était formée avant l’établissement public du culte catholique, et, outre le silence de saint Paul et des évangélistes, l’habitude et la haine préservèrent les pauliciens des innovations qui s’introduisirent peu à peu dans la discipline et la doctrine de l’Église. Les objets transformés par la superstition se montraient à leurs yeux sous leur véritable forme. Une image descendue du ciel n’était à leurs yeux que l’ouvrage d’un mortel, dont le talent seul pouvait donner quelque valeur au bois ou à la toile qu’il avait employée. Ils regardaient les reliques miraculeuses comme des ossemens et des cendres inanimées, dénuées de vertu, et peut-être étrangères à la personne à qui on les attribuait ; la vraie croix, l’arbre de vie, était dans leur opinion un morceau de bois sain ou pourri ; le corps et le sang de Jésus-Christ, un morceau de pain et une coupe de vin, don de la nature et symbole de la grâce. Ils ôtaient à la mère de Dieu ses honneurs célestes, son immaculée virginité ; ils n’imposaient ni aux saints ni aux anges le soin laborieux d’employer pour eux leur médiation dans le ciel, et de leur donner des secours sur la terre. Dans la pratique ou du moins dans la théorie des sacremens, ils voulaient abolir tous les objets visibles de culte, et les paroles de l’Évangile étaient dans leur opinion le baptême et la communion des fidèles. Ils interprétaient l’Écriture d’une manière assez libre, et lorsque le sens littéral les embarrassait, ils se sauvaient dans les labyrinthes de la figure et de l’allégorie. Il paraît qu’ils mirent beaucoup de soins à rompre la liaison établie entre l’ancien et le nouveau Testament, car le dernier était pour eux le recueil des oracles de Dieu, et ils abhorraient le premier, qu’ils traitaient d’invention fabuleuse et absurde des hommes ou des démons. Nous ne pouvons être surpris qu’ils trouvassent dans l’Évangile le mystère orthodoxe de la Trinité ; mais au lieu de confesser la nature humaine et les souffrances réelles de Jésus-Christ, leur imagination se plaisait à lui créer un corps céleste qui avait traversé celui de la Vierge ainsi que l’eau passe dans un conduit ; et, selon eux, un fantôme crucifié à sa place avait trompé la vaine fureur des Juifs. [ Ils adoptaient les deux principes des mages et des manichéens. ]Un symbole si simple et si spirituel ne convenait pas à l’esprit du temps[7], et ceux des chrétiens raisonnables qui auraient pu être bien aises qu’on réduisît la religion au joug léger impose par Jésus-Christ et les apôtres, s’offensèrent avec justice de ce que les pauliciens osaient violer l’unité de Dieu, premier article de la religion naturelle et de la religion révélée. Quoique les pauliciens crussent et espérassent dans le Père, le Christ, l’âme humaine et le monde invisible, ils adoptaient l’éternité de la matière, substance opiniâtre et rebelle, origine d’un second principe, d’un être actif qui a créé le monde visible, et exercera son pouvoir temporel jusqu’à la consommation définitive de la mort et du péché[8]. L’existence du mal moral et du mal physique avait établi ces deux principes dans l’ancienne philosophie et l’ancienne religion de l’Orient, d’où cette doctrine s’était répandue parmi les différentes sectes des gnostiques. On peut découvrir sur Ahriman autant d’opinions diverses qu’il se trouve de nuances entre la nature d’un Dieu rival d’un autre, et celui d’un démon subordonné ; entre le caractère d’un être emporté par la passion et la fragilité, ou celui d’un être malveillant par son essence ; mais en dépit de nos efforts, la bonté et la puissance d’Ormuzd se trouvent à l’extrémité contraire de la ligne, et tout ce qui se rapproche de l’un doit s’éloigner de l’autre dans la même proportion[9].

Établissement des Pauliciens dans l’Arménie, le Pont, etc.

Les travaux apostoliques de Constantin Sylvanus multiplièrent bientôt le nombre de ses disciples, récompense secrète de son ambition spirituelle. Les restes des sectes gnostiques, et spécialement les manichéens de l’Arménie, se réunirent sous son étendard : il convertit ou séduisit par ses argumens plusieurs catholiques, et il prêcha avec succès dans les contrées du Pont[10] et de la Cappadoce, qui dès long-temps se trouvaient imbues de la religion de Zoroastre. Les docteurs pauliciens ne se distinguaient que par un surnom tiré de l’Écriture, par le modeste titre de compagnons de pèlerinage, par l’austérité de leurs mœurs, par leur zèle ou leurs lumières, ou enfin par le renom où ils étaient d’avoir reçu des dons du Saint-Esprit ; mais incapables de désirer, ou du moins d’obtenir la richesse et les honneurs des prélats orthodoxes, ils censuraient avec amertume ces vanités anti-chrétiennes, et ils réprouvaient même la dénomination d’anciens ou de prêtres, comme une institution de la synagogue. La nouvelle secte se répandit au loin dans les provinces de l’Asie Mineure, situées à l’orient de l’Euphrate. Six de ses principales congrégations représentaient les Églises auxquelles saint Paul avait adressé ses Épîtres. Sylvanus établit sa résidence aux environs de Colonia[11], dans ce district du Pont rendu célèbre par les autels de Bellone[12] et les miracles de saint Grégoire[13] : ce fut là qu’après avoir fui le gouvernement tolérant des Arabes, après vingt-sept ans de prédication, il périt victime de la persécution des Romains. [ Persécution des empereurs grecs. ]Les dévots empereurs, qui avaient rarement proscrit la vie des autres hérétiques moins odieux que ceux-ci, condamnèrent sans miséricorde la doctrine, les écrits et la personne des montanistes et des manichéens. On brûla leurs livres ; et tous ceux qui osèrent les garder, ou professer les opinions qu’on y trouvait, furent dévoués à une mort ignominieuse[14]. Siméon, envoyé par l’empereur grec, arriva à Colonia, armé de la puissance des lois et de la force militaire, pour frapper le pasteur, et ramener, s’il était possible, au sein de l’Église, le troupeau égaré : par un raffinement de cruauté, après avoir fait placer l’infortuné Sylvanus devant ses disciples disposés en haie, il ordonna à ceux-ci, pour prix de leur pardon et pour témoignage de leur repentir, de massacrer leur père spirituel. Ils ne purent se résoudre à cette impiété, les pierres tombèrent de leurs mains ; la troupe entière n’offrit qu’un seul bourreau, et, selon les expressions des catholiques, un nouveau David qui renversa le géant de l’hérésie. Cet apostat, qui se nommait Justus, trompa une seconde fols et livra ses frères sans défiance. L’envoyé de l’empereur présenta bientôt une nouvelle conformité avec les actes de saint Paul ; ainsi que cet apôtre, il embrassa la doctrine dont il s’était déclaré le persécuteur ; il renonça à ses dignités et à sa fortune, et il acquit, dans la secte des pauliciens, la gloire d’un missionnaire et d’un martyr. Ils n’ambitionnaient pas la couronne du martyre[15] ; mais, pendant un siècle et demi de souffrances, ils supportèrent patiemment tout ce que put imaginer contre eux le zèle de leurs persécuteurs, et les efforts de la puissance ne purent venir à bout d’extirper les indomptables germes du fanatisme et de la raison. Des prédicans et des congrégations sortirent, à diverses reprises, du sang et des cendres des premières victimes. Au milieu des hostilités qu’ils souffraient au dehors, ils trouvèrent du loisir pour se livrer à des querelles domestiques ; ils prêchèrent, ils disputèrent, ils souffrirent, et les historiens catholiques confessent malgré eux les vertus, sans doute apparentes, que déploya Sergius dans une carrière de trente-trois ans[16]. La cruauté naturelle de Justinien II fut aiguillonnée par un motif de religion ; il conçut le vain espoir d’étouffer, dans une seule persécution, le nom et la mémoire des pauliciens. La simplicité de la foi des princes iconoclastes et leur éloignement pour les superstitions populaires, auraient pu les rendre indulgens pour quelques doctrines erronées ; mais, exposés déjà aux calomnies des moines, ils devinrent les tyrans des manichéens, afin qu’on ne les accusât point d’en être les complices. Ce fut le reproche dont on flétrit la clémence de Nicéphore, qui adoucit en leur faveur la rigueur des lois pénales, et son caractère ne permet guère de lui supposer un motif plus généreux. Le faible Michel Ier et le sévère Léon l’Arménien furent des persécuteurs ardens ; mais il faut adjuger la palme à la dévotion sanguinaire de Théodora, qui rétablit les images dans les églises d’Orient. Ses émissaires parcoururent les villes et les montagnes de l’Asie Mineure, et les flatteurs de cette impératrice ont assuré que, dans un règne très-court, cent mille pauliciens périrent sous le glaive des bourreaux, sur le gibet ou dans les flammes. On peut avoir exagéré son crime ou son mérite ; mais si le calcul est exact, on doit présumer que de simples iconoclastes furent enveloppés dans la proscription sous un nom plus odieux, et que d’autres, chassés de l’Église, se réfugièrent malgré eux dans le sein de l’hérésie.

Révolte des pauliciens. A. D. 845-880.

Les sectaires d’une religion long-temps persécutée qui arborent l’étendard de la révolte, deviennent les plus terribles et les plus dangereux des rebelles. Armés pour une cause sacrée, ils ne se montrent plus susceptibles de crainte ni de remords : le sentiment de la justice de leur parti endurcit leur cœur contre les mouvemens de l’humanité, et ils vengent sur les enfans de leurs tyrans les injures de leurs pères. Tels ont été les hussites de la Bohême, les calvinistes de la France ; et tels furent au neuvième siècle les pauliciens de l’Arménie et des provinces voisines[17]. Le massacre d’un gouverneur et d’un évêque, chargés par l’empereur de convertir ou d’exterminer les hérétiques, fut le premier signal de la révolte : et les profondes retraites du mont Argée devinrent pour eux l’asile de la liberté et du ressentiment. La persécution de Théodora et la révolte de Carbeas, brave paulicien qui commandait les gardes du général de l’Orient, allumèrent un incendie plus dangereux et plus général. Le père de Carbéas avait été empalé par les inquisiteurs catholiques, et la religion ou du moins la nature semblait l’autoriser à fuir ses persécuteurs et à satisfaire sa vengeance. Cinq mille de ses frères prirent les armes par les mêmes motifs ; ils abjurèrent toute espèce de soumission envers Rome, l’anti-chrétienne : un émir sarrasin présenta Carbeas au calife, et le commandeur des fidèles étendit son sceptre favorable sur l’implacable ennemi des Grecs. [ Ils fortifient Téphrice. ]Il bâtit ou fortifia dans les montagnes situées entre Siwas et Trébisonde la ville de Téphrice[18], qu’occupe encore aujourd’hui un peuple farouche et sans lois ; et les collines des environs furent couvertes de pauliciens fugitifs qui crurent alors pouvoir concilier l’usage des armes avec les préceptes de l’Évangile. L’Asie fut accablée plus de trente ans des malheurs de la guerre étrangère et de ceux de la guerre intérieure : les disciples de saint Paul se réunirent dans leurs incursions à ceux de Mahomet, et les paisibles chrétiens, les vieillards et les jeunes filles qui se virent jeter dans une cruelle servitude, durent en accuser l’esprit intolérant de leurs souverains. Le mal devint bientôt si pressant et la honte si visible, que le fils de Théodora, le débauché Michel lui-même, se crut obligé de marcher en personne contre les pauliciens ; il fut battu sous les murs de Samosate, et l’empereur des Romains prit la fuite devant les hérétiques que sa mère avait condamnés au feu. Les Sarrasins combattaient avec eux, mais on attribua la victoire à Carbeas, entre les mains duquel tombèrent plusieurs généraux ennemis et plus de cent tribuns, dont il relâcha les uns par avarice, et par fanatisme condamna les autres à des tortures cruelles. La valeur et l’ambition de Chrysocheir[19], son successeur, le jetèrent dans une sphère plus étendue de rapines et de vengeances. Accompagné de ses fidèles alliés, les musulmans, il pénétra au centre de l’Asie ; [ Et pillent l’Asie mineure. ]il battit diverses occasions les troupes des frontières, celles du palais, et répondit aux édits de persécution en pillant Nicée et Nicomédie, Ancyre et Éphèse, et l’apôtre saint Jean ne put empêcher la profanation de la ville et de son sépulcre. La cathédrale d’Éphèse fut changée en écurie, et les pauliciens le disputèrent aux Sarrasins dans leur aversion et leur mépris pour les images et les reliques. On voit sans peine le triomphe de la rebellion sur le despotisme qui a dédaigné la plainte d’un peuple opprimé. Basile le Macédonien fut réduit à demander la paix, à offrir une rançon pour les captifs, à prier Chrysocheir, dans le langage de la modération et de la charité, d’épargner les chrétiens ses frères, et de se contenter d’un magnifique présent d’or, d’argent et d’étoffes de soie. « Si l’empereur désire la paix, répondit cet insolent fanatique, qu’il abdique l’Orient, et qu’il règne tranquillement en Occident : s’il s’y refuse, il sera précipité de son trône par les serviteurs de Dieu. » Basile suspendit à regret la négociation, accepta le défi, et conduisit son armée dans le pays des pauliciens, qu’il mit à feu et à sang. Dans les plaines, ces hérétiques eurent à souffrir les mêmes maux qu’ils avalent fait subir aux sujets de l’empire ; mais lorsque l’empereur eut reconnu la force de Téphrice, la multitude des Barbares, leurs vastes magasins d’armes et de munitions, il renonça quoique à regret à un siége inutile. Revenu à Constantinople, il travailla, par des fondations d’églises et de couvens, à s’assurer la protection de saint Michel archange et du prophète Élie. Il demandait chaque jour au ciel de vivre assez long-temps pour percer de trois traits la tête de son impie adversaire. Il fut exaucé au-delà de son attente : après une incursion qui d’abord avait été heureuse, Chrysocheir fut surpris et tué dans sa retraite, et sa tête fut portée en triomphe au pied du trône. En recevant cet agréable trophée, Basile demanda son arc ; il le perça de trois flèches, et reçut avec plaisir les éloges des courtisans qui vantèrent sa victoire. [ Leur déclin. ]Avec Chrysocheir périt et s’effaça la gloire des pauliciens ; à la seconde expédition que fit l’empereur, les hérétiques abandonnèrent leur imprenable forteresse de Téphrice[20] ; les uns implorèrent leur pardon, les autres s’enfuirent sur les frontières, La place devint un monceau de ruines ; mais l’esprit d’indépendance se soutint au fond des montagnes pendant plus de cent ans. Les sectaires défendirent leur religion et leur liberté, infestèrent les frontières romaines, et conservèrent leur alliance avec les ennemis de l’empire et de l’Évangile.

Les pauliciens sont transplantés de l’Arménie dans la Thrace.

Constantin, que les partisans des images ont surnommé Copronyme, fit, vers le milieu du huitième siècle, une expédition dans l’Arménie : il trouva dans les villes de Mélitène et de Théodosiopolis un grand nombre de pauliciens qui suivaient une doctrine peu différente de la sienne : soit qu’il voulût les punir ou leur donner une marque de faveur, il les transplanta des rives de l’Euphrate à Constantinople et dans la Thrace ; et cette migration introduisit et répandit leur doctrine en Europe[21]. Si ceux qu’on établit dans la métropole se trouvèrent bientôt perdus dans la masse confuse des habitans, les autres jetèrent de profondes racines sur le sol où on venait de les transplanter. Les pauliciens de la Thrace résistèrent aux orages de la persécution ; ils entretinrent une correspondance secrète avec leurs frères d’Arménie, et aidèrent de leurs secours les apôtres de la secte, qui allèrent, non sans succès, tenter la foi des Bulgares encore mal affermie[22]. Ils furent renforcés et augmentés par une colonie puissante qu’au dixième siècle, Jean Zimiscès[23] transplanta des collines Chalybiennes dans les vallées du mont Hémus. Le clergé oriental, qui aurait désiré la destruction des manichéens, pressait du moins leur éloignement avec impatience. Le vaillant Zimiscès estimait leur valeur, dont il avait ressenti les coups ; leur attachement aux Sarrasins entraînait des suites fâcheuses ; établis près du Danube, ils pouvaient servir utilement contre les Barbares de la Scythie, ou bien être détruits par eux : on adoucit toutefois leur exil dans une terre éloignée, par la tolérance accordée à leurs opinions ; ils tenaient la ville de Philippopolis et les clefs de la Thrace ; les catholiques de ce canton devinrent leurs sujets ; les émigrans jacobites y demeurèrent leurs alliés ; ils occupèrent une ligne de villages et de châteaux dans la Macédoine et l’Épire, et attirèrent dans leur communion et sous leurs drapeaux un assez grand nombre de Bulgares. Aussi long-temps qu’ils furent tenus en respect par la force et traités avec modération, leurs troupes se distinguèrent dans les armées de l’empire, et les pusillanimes Grecs remarquent avec étonnement, et presque d’un ton de reproche, le courage de ces chiens toujours passionnés pour la guerre, et avides de sang humain. Ce même courage les rendait arrogans et opiniâtres ; ils se laissaient facilement entraîner au caprice ou au ressentiment, et leurs priviléges étaient souvent violés par les dévotes infidélités du clergé et du gouvernement. Au milieu de la guerre des Normands, deux mille cinq cents manichéens abandonnèrent les drapeaux d’Alexis Comnène[24], et retournèrent dans leur pays. L’empereur indigné dissimula jusqu’à ce qu’il eût trouvé le moment de la vengeance ; ayant appelé les chefs à une conférence amicale, et sans distinguer les innocens des coupables, il les punit tous par la prison, la confiscation de leurs biens et le baptême. Dans un intervalle de paix, il forma le pieux dessein de les réconcilier avec l’Église et avec l’état ; ce prince, surnommé par sa dévote fille le treizième apôtre, prit ses quartiers d’hiver à Philippopolis, passades journées et des nuits entières dans des controverses de théologie. Pour appuyer ses raisons et vaincre l’opiniâtreté des sectaires, il accorda des honneurs et des récompenses aux plus distingués d’entre les prosélytes, et établit les convertis d’une moindre importance dans une nouvelle ville qu’il environna de jardins, et à laquelle il donna son nom et de grands priviléges ; il leur ôta le poste important de Philippopolis : les chefs réfractaires furent jetés dans des cachots ou condamnés au bannissement ; et ils durent leur vie à la prudence plutôt qu’à la clémence d’un empereur qui avait fait brûler devant l’église de Sainte-Sophie un pauvre hérétique dénué d’appui[25] ; mais l’orgueilleuse espérance qu’on avait pu concevoir de déraciner les préjugés d’une nation fut bientôt renversée par l’indomptable fanatisme des pauliciens, qui cessèrent de dissimuler ou refusèrent d’obéir. Aussitôt après le départ et la mort d’Alexis, ils retournèrent à leurs lois civiles et religieuses. Au commencement du treizième siècle, leur pape ou primat (signe évident de corruption) résidait sur les frontières de la Bulgarie, de la Croatie et de la Dalmatie, et gouvernait par ses vicaires les congrégations que la secte avait formées en Italie et en France[26]. Depuis cette époque on pourrait, en s’y appliquant, avec soin, suivre jusqu’à nous la chaîne non interrompue de leurs traditions. Vers la fin du dernier siècle, la secte ou la colonie habitait toujours les vallées du mont Hémus ; elle y vivait dans l’ignorance et la pauvreté, plus souvent tourmentée par le clergé grec que par le gouvernement turc. Les pauliciens modernes ont perdu tout souvenir de leur origine, et leur religion est souillée par l’adoration de la croix et par des sacrifices sanglans que des captifs venus des déserts de la Tartarie ont introduits parmi eux[27].

Ils s’établissent en Italie et en France.

En Occident, la voix des premiers prédicateurs manichéens avait été repoussée par le peuple et étouffée par le prince. La faveur et les succès qu’obtinrent les pauliciens aux onzième et douzième siècles, ne peuvent être attribués qu’au mécontentement secret, mais violent, qui armait contre l’Église de Rome les plus pieux d’entre les chrétiens. Son avarice était tyrannique, son despotisme odieux ; moins avilie peut-être que les Grecs par le culte des saints et des images, ses innovations étaient d’ailleurs plus rapides et plus scandaleuses. Elle avait établi le dogme de la transsubstantiation ; elle l’avait impose comme une loi rigoureuse ; les mœurs des prêtres latins étaient plus corrompues ; et les évêques de l’Orient auraient pu passer pour les successeurs des apôtres si on les eût comparés à ces prélats puissans qui maniaient tour à tour la crosse, le sceptre et l’épée. Trois routes ont pu amener les pauliciens en Europe. Il y a lieu de croire qu’après la conversion de la Hongrie, les pèlerins qui se rendaient de cette contrée à Jérusalem pouvaient suivre sans danger le cours du Danube ; qu’en allant et à leur retour ils passaient à Philippopolis, et que des sectaires cachant leur nom et leur croyance, accompagnèrent les caravanes françaises et allemandes, et entrèrent avec elles dans leur patrie. Venise étendait son commerce et sa domination sur toute la côte de la mer Adriatique ; et cette république hospitalière accueillait les étrangers de tous les climats et de toutes les religions. Les pauliciens, enrôlés sous les drapeaux de l’empire de Byzance, furent souvent transportés dans les provinces que l’empereur possédait en Italie et en Sicile ; en temps de paix et durant la guerre, ils conversaient librement avec les étrangers et les naturels du pays, et leurs opinions se répandirent en silence à Rome, à Milan et dans les royaumes situés au-delà des Alpes[28]. On découvrit bientôt que des milliers de catholiques des deux sexes et de tous les rangs avaient embrassé le manichéisme ; les flammes qui consumèrent douze chanoines d’Orléans, furent le premier acte de la persécution. Les Bulgares[29], dont le nom si innocent dans son origine est devenu si odieux dans ses applications, se répandirent sur toute la surface de l’Europe. Unis dans leur haine commune pour l’idolâtrie et pour Rome, ils obéissaient à une sorte de gouvernement épiscopal ou presbytérien ; des nuances plus ou moins fortes de théologie scolastique distinguaient les différentes sectes ; mais en général, toutes admettaient les deux principes, méprisaient l’ancien Testament, et niaient l’existence réelle du corps de Jésus-Christ sur la croix et dans l’Eucharistie. De l’aveu de leurs ennemis, le culte des Bulgares était simple, et on ne pouvait rien reprocher à leurs mœurs : leur modèle de perfection était si élevé, que chacune de leurs congrégations, dont le nombre augmentait chaque jour, se divisait en deux classes, ceux qui pratiquaient cette perfection et ceux qui se bornaient à y aspirer. [ Persécution des Albigeois. A. D. 1200, etc. ]Les pauliciens avaient surtout jeté de profondes racines dans le territoire des Albigeois[30], situé dans les provinces méridionales de la France ; et sur les bords du Rhône se renouvelèrent, au treizième siècle, ces alternatives de persécution et de vengeance qu’avaient offertes les environs de l’Euphrate. Frédéric II fit revivre les lois des empereurs d’Orient, Les barons et les villes du Languedoc retracèrent les insurgens de Téphrice ; la gloire sanguinaire du pape Innocent III surpassa celle de Théodora même. Ce fut en cruauté seulement que les soldats de cette impératrice purent égaler les héros des croisades ; la cruauté de ces prêtres fut passée de bien loin par les fondateurs de l’inquisition[31], établissement plus propre à confirmer qu’à réfuter l’opinion d’un mauvais principe. Poursuivies par le fer et la flamme, les assemblées publiques des pauliciens et des Albigeois cessèrent entièrement, et les restes sanglans du parti furent réduits à prendre la fuite, à se cacher ou à se couvrir du masque de la foi catholique. Mais l’invincible esprit de la secte demeura dans l’Occident. Il se perpétua dans l’état, dans l’Église et même dans les cloîtres, une succession secrète des disciples de saint Paul, qui protestaient contre la tyrannie de Rome, prenaient la Bible pour la règle de leur foi, et avaient débarrassé leur symbole de toutes les visions de la théologie des gnostiques. Les efforts de Wiclef en Angleterre, de Huss dans la Bohême, furent prématurés et infructueux ; mais les noms de Zwingle, de Luther et de Calvin sont prononcés avec la reconnaissance due aux libérateurs des nations.

Caractères et suites de la réforme.

Le philosophe qui calcule le degré de leur mérite et la valeur de la réforme opérée par leurs travaux, demandera prudemment de quels articles de foi supérieurs ou contraires à la raison ils ont affranchi les chrétiens, car cet affranchissement est sans nul doute un avantage dès qu’il est compatible avec la vérité et la piété. Après une discussion impartiale, on est plus surpris de la timidité des réformateurs que scandalisé de leur liberté[32]. Ainsi que les Juifs, ils adoptaient tous les livres des Hébreux avec toutes leurs merveilles, depuis le jardin d’Éden jusqu’aux visions du prophète Daniel ; ils se crurent obligés, ainsi que les catholiques, de justifier contre les Juifs l’abolition d’une loi émanée de Dieu. Les réformateurs étaient d’une orthodoxie rigoureuse sur les grands mystères de la Trinité et de l’Incarnation ; ils adoptaient sans contestation la doctrine des quatre ou des six premiers conciles, et selon le symbole de saint Athanase, ils prononçaient la damnation éternelle de tous ceux qui ne se conformaient pas au symbole de l’Église catholique. Le dogme de la transsubstantiation, ou changement invisible du pain et du vin au corps et au sang de Jésus-Christ, peut difficilement soutenir les attaques du raisonnement et de la plaisanterie ; mais au lieu de consulter le témoignage de leurs sens, de la vue, du toucher et du goût, les premiers protestans s’embarrassèrent dans leurs propres scrupules, et se laissèrent imposer par les paroles que proféra Jésus lors de l’institution du sacrement. Luther soutenait la présence corporelle de Jésus-Christ dans l’eucharistie. Calvin croyait à la présence réelle et ce n’est que lentement que l’opinion de Zwingle, que l’eucharistie n’est qu’une communion spirituelle, un simple mémorial, s’est établie dans les Églises réformées[33]. Mais la perte d’un mystère s’est trouvée largement compensée par les étonnantes doctrines du péché originel, de la rédemption, de la foi, de la grâce et de la prédestination qu’on a tirées des Épîtres de saint Paul. Sans doute les pères et les scolastiques avaient préparé ces subtiles questions ; mais il faut attribuer leur perfectionnement définitif et leur usage populaire aux chefs de la réforme, qui les donnèrent pour des articles de croyance indispensables au salut. Jusqu’ici, sous le rapport de la difficulté de croire, le désavantage est tout entier du côté du protestantisme, et beaucoup de chrétiens aimeraient mieux soumettre leur raison à l’idée d’une hostie transformée en Dieu, que de reconnaître pour Dieu un tyran capricieux et cruel.

Toutefois Luther et ses rivaux ont rendu des services durables et importans, et le philosophe doit avouer ce qu’il a d’obligation à ces intrépides enthousiastes[34]. 1o. Ce sont eux qui ont retranché de l’imposant édifice de la superstition tout ce qui peut être compris depuis l’abus des indulgences jusqu’à l’intercession de la Vierge. Ils ont rendu à la liberté et aux travaux de la vie sociale des myriades de moines et de religieuses ; par eux, une multitude de saints et d’anges, espèces de divinités imparfaites et subordonnées, ont été dépouillés de leur puissance temporelle, et réduits à la céleste béatitude ; leurs images et leurs reliques ont été bannies des églises, et la crédulité du peuple a cessé d’être nourrie par des miracles et des visions journalières. À un culte voisin du paganisme, ils ont substitué un culte spirituel de prières et d’actions de grâces plus digne de l’homme et moins indigne de la Divinité. Il ne reste plus qu’à savoir si cette simplicité sublime est analogue à la dévotion populaire ; si le vulgaire, à qui l’on ôte tous les objets visibles, ne se livrera pas à l’enthousiasme, ou s’il ne tombera pas peu à peu dans la langueur et dans l’indifférence. 2o. La réforme a brisé cette chaîne d’autorités qui empêchent le dévot craintif de penser d’après lui, et l’esclave de dire ce qu’il pense : depuis ce moment, les papes, les pères et les conciles, n’ont plus été les juges suprêmes et infaillibles du monde ; chaque chrétien a appris à ne reconnaître d’autre loi que l’Écriture, et d’autre interprète que sa conscience. La liberté cependant a été la suite plutôt que le but de la réforme. Nos patriotes réformateurs voulaient succéder aux tyrans qu’ils avaient détrônés : ils exigeaient aussi impérieusement qu’on se soumît à leurs symboles ; ils affirmaient le droit qu’avaient les magistrats de punir de mort les hérétiques. Calvin, entraîné par le fanatisme ou le ressentiment, punit dans Servet[35] ce crime de rebellion dont il était coupable lui-même[36] ; et Crammer avait allumé, pour les anabaptistes, ces flammes de Smithfield, où il finit par être consumé[37]. Le tigre n’avait pas changé de nature ; mais on lui rogna peu à peu les griffes et les dents. Le pontife romain possédait un royaume spirituel et temporel ; les docteurs protestans étaient d’humbles sujets sans revenus et sans juridiction. L’antiquité de l’Église catholique consacrait les décrets du pape ; les réformateurs soumettaient au peuple leurs raisons et leurs disputes, et cet appel au jugement de chacun fut reçu, par la curiosité et par l’enthousiasme, avec plus d’ardeur qu’ils ne l’avaient désiré eux-mêmes. Depuis les jours de Luther et de Calvin, une autre réforme n’a cessé de s’opérer en silence au sein des Églises protestantes ; elle a déjà détruit une foule de préjugés, et les disciples d’Érasme[38] ont répandu l’esprit d’indépendance et de modération. La liberté de conscience a été réclamée comme un bien qui appartient à tous les hommes, comme un droit inaliénable[39] : les gouvernemens libres de la Hollande[40] et de l’Angleterre[41] ont introduit la pratique de la tolérance, et les concessions trop bornées de la loi ont reçu, de la prudence et de l’humanité du siècle, une extension considérable. L’esprit de l’homme a recouvré par l’exercice l’étendue naturelle de ses facultés, et sa raison ne se contente plus de ces paroles et de ces chimères faites pour amuser les enfans. La poussière couvre les ouvrages de controverse : la doctrine d’une Église réformée se trouve loin des lumières et de la croyance de ceux qui en font partie ; et c’est avec un sourire ou un soupir que le clergé moderne souscrit aux formes de l’orthodoxie et aux symboles établis. Cependant les amis du christianisme s’alarment des progrès sans bornes de l’esprit de recherches et de scepticisme. Les prédictions des catholiques se trouvent accomplies. Les arminiens, les ariens et les sociniens, dont il ne faut pas calculer le nombre d’après leurs congrégations respectives, ont brisé et rejeté l’enchaînement des mystères. Enfin, on voit les appuis de la révélation ébranlés par des hommes qui empruntent le langage de la religion sans en avoir les sentimens[42], et se permettent la liberté d’idées inhérente à la philosophie, sans la modération qui l’accompagne.



CHAPITRE LV.


Les Bulgares. Origine, migrations et établissemens des Hongrois. Leurs incursions en Orient et en Occident. Monarchie des Russes. Détails sur la géographie et le commerce de cette nation. Guerres des Russes contre l’empire grec. Conversion des Barbares.



SOUS le règne de Constantin, petit-fils d’Héraclius, un nouvel essaim de Barbares détruisit à jamais cette ancienne barrière du Danube, renversée et rétablie si souvent. Leurs progrès furent par hasard, et sans qu’ils s’en doutassent, favorisés par les califes. Les légions romaines étaient occupées en Asie ; et après la perte de la Syrie, de l’Égypte et de l’Afrique, les césars se virent deux fois réduits au danger et à la honte de défendre leur capitale contre les Sarrasins. Si, dans les détails que j’ai donnés sur ce peuple intéressant, j’ai un peu dévié de la ligne que je m’étais prescrite dans le plan de mon ouvrage, l’importance du sujet couvrira ma faute et me servira d’excuse. Soit en Orient ou en Occident, soit dans leurs guerres ou leur religion, leurs progrès dans les sciences, leur prospérité ou leur déclin, les Arabes sollicitent de toutes parts notre curiosité. On peut attribuer à leurs armes le premier renversement de l’Église et de l’empire grecs, et les disciples de Mahomet tiennent encore le sceptre civil et religieux des nations de l’Orient. Mais ce serait un sujet peu digne du même travail que l’histoire de ces essaims de peuples sauvages qui, dans l’intervalle du septième au douzième siècle, descendirent des plaines de la Scythie, soit en torrens passagers ou par une suite de migrations[43]. Leurs noms sont barbares ; leur origine est incertaine ; on n’est instruit de leurs actions que d’une manière confuse ; gouvernés par une superstition aveugle et conduits par une valeur brutale, ils n’offraient dans la monotonie de leur vie publique et de leur vie privée ni la douceur de l’innocence, ni les lumières de la politique. Leurs attaques désordonnées vinrent échouer contre le trône de Byzance ; la plus grande partie de ces hordes a disparu sans laisser de traces, et leurs misérables restes gémissent et gémiront peut-être encore long-temps sous le joug d’un tyran étranger. Je me bornerai à choisir dans les antiquités 1o. des Bulgares, 2o. des Hongrois, et 3o. des Russes, les traits qui méritent d’être conservés ; l’histoire 4o. des conquêtes des NORMANDS, et 5o. de la monarchie des TURCS, me conduira naturellement aux mémorables croisades de la Terre-Sainte et à la double chute de la ville et de l’empire de Constantin.

Migration des Bulgares. A. D. 680, etc.

I. Dans le cours de sa marche vers l’Italie, Théodoric[44], roi des Ostrogoths, avait passé sur le corps des Bulgares. Après cette défaite, le nom de Bulgare et le peuple lui-même disparurent durant un siècle et demi, et il y a lieu de croire que ce fut par de nouvelles colonies formées sur les rives du Borysthène, du Tanaïs ou du Volga, que fut de nouveau répandue en Europe cette dénomination, ou une dénomination à peu près semblable. Un roi de l’ancienne Bulgarie[45], étant au lit de la mort, donna à ses cinq fils une dernière leçon de modération et de concorde. Les jeunes princes la reçurent comme la jeunesse reçoit toujours les avis de la vieillesse et de l’expérience : ils enterrèrent leur père, ils partagèrent ses sujets et ses troupeaux, ils oublièrent ses conseils. Ils se séparèrent : se mettant à la tête de leur horde, ils cherchèrent fortune chacun de leur côté, et nous retrouvons bientôt le plus aventureux au cœur de l’Italie, sous la protection de l’exarque de Ravenne[46] : mais le cours de la migration se dirigea ou fut entraîné vers la capitale de l’empire, La Bulgarie moderne, sur la rive méridionale du Danube, reçut alors le nom et la forme qu’elle conserve encore aujourd’hui ; ces peuplades acquirent par la guerre ou les négociations, les provinces romaines de Dardanie, de Thessalie et des deux Épires[47]. Elles enlevèrent la suprématie ecclésiastique à la ville qui avait donné le jour à Justinien ; et à l’époque de leur prospérité, la ville obscure de Lychnidus ou d’Achrida, devint la résidence de leur roi et de leur patriarche[48]. D’après une preuve incontestable, celle qu’on tire de la langue, on est sûr que les Bulgares descendent de la race primitive des Esclavons, ou, s’il faut parler d’une manière plus exacte, des Slavons[49], et que les peuplades des Serviens, des Bosniens, des Rasciens, des Croates, des Valaques, sorties de la même origine[50], etc., suivirent les drapeaux ou l’exemple de la tribu principale. Ces diverses tribus se dispersèrent sur les terres qui se trouvent entre l’Euxin et la mer Adriatique, dans l’état de captives ou de sujettes, d’alliées ou d’ennemies de l’empire grec ; et leur nom générique de SLAVES[51], qui désignait la gloire, cor rompu par le hasard ou la malveillance, ne désigne plus que la servitude[52]. [ Croates ou Esclavons de la Dalmitie. A. D. 900, etc. ]Parmi ces colonies, les Chrobatiens[53] ou les Croates, faisant aujourd’hui partie d’une armée autrichienne, descendent d’un peuple puissant, vainqueur et souverain de la Dalmatie. Les villes maritimes, et entre autres la naissante république de Raguse, implorèrent le secours et les avis de la cour de Byzance. Basile eut assez de grandeur d’âme pour leur conseiller de ne réserver à l’empire romain qu’un léger témoignage de leur fidélité, et d’apaiser par un tribut annuel la fureur de ces invincibles Barbares. Onze zoupans, ou propriétaires de grands fiefs, se partageaient le royaume de Croatie ; et leurs forces réunies formaient une armée de soixante mille cavaliers et de cent mille fantassins. Une longue côte de mer, coupée de vastes ports, couverte par une chaîne d’îles et presque à la vue des rivages de l’Italie, excitait à la navigation les naturels et les étrangers. Les chaloupes ou les brigantins des Croates étaient construits sur le modèle des embarcations des premiers Liburniens : cent quatre-vingts navires donnent l’idée d’une marine imposante ; mais nos marins ne pourront s’empêcher de sourire en entendant parler de ces vaisseaux de guerre dont l’équipage se composait de dix, vingt ou quarante hommes. On s’accoutuma peu à peu à les employer plus honorablement à l’usage du commerce : cependant les pirates esclavons étaient toujours en grand nombre et dangereux ; et ce n’est que sur la fin du dixième siècle que la république de Venise s’assura la liberté et la souveraineté du golfe[54]. Les ancêtres de ces rois dalmates étaient aussi étrangers à l’usage qu’à l’abus de la navigation ; ils habitaient la Croatie Blanche, l’intérieur de la Silésie et de la Petite-Pologne, à trente journées de la mer Noire, selon les calculs des Grecs.

Premier royaume des Bulgares. A. D. 640-1017.

La gloire des Bulgares [55] a été de peu de durée et de peu d’étendue. Aux neuvième et dixième siècles, ils régnaient au sud du Danube ; mais les nations plus puissantes, dont l’émigration avait suivi la leur, les empêchèrent de retourner au nord, ou de faire des progrès vers l’occident. Au reste, dans la liste obscure de leurs exploits, ils peuvent en citer dont l’honneur avait été jusque-là réservé aux Goths, celui d’avoir tué dans une bataille un des successeurs d’Auguste et de Constantin. L’empereur Nicéphore avait perdu sa réputation dans la guerre d’Arabie ; il perdit la vie dans la guerre des Esclavons. Au commencement de la campagne, il avait pénétré avec hardiesse et avec succès au centre de la Bulgarie, et avait brûlé la cour royale, qui, selon toute apparence, n’était qu’un édifice et un village de bois ; mais tandis qu’il était occupé au butin et se refusait à toutes les négociations, ses ennemis reprirent courage et réunirent leurs forces ; ils mirent à sa retraite des barrières insurmontables, et on entendit Nicéphore tremblant s’écrier : « Hélas ! hélas ! à moins de nous servir d’ailes comme les oiseaux, il ne nous reste aucun moyen de nous sauver. » Il attendit son sort pendant deux jours, dans l’inaction du désespoir ; mais le matin du troisième, les Bulgares surprirent son camp, et l’empereur, ainsi que les grands officiers de l’empire, furent massacrés dans leurs tentes. Le corps de Valens n’avait point essuyé d’outrages : la tête de Nicéphore fut exposée sur une pique, et son crâne enchâssé dans de l’or fut souvent rempli de vin au milieu des orgies de la victoire. Les Grecs déplorèrent l’humiliation du trône, mais ils reconnurent la juste punition de l’avarice et de la cruauté. La coupe dont on vient de parler annonçait toute la barbarie des Scythes ; mais avant la fin de ce même siècle, ces mœurs sauvages furent adoucies par un commerce paisible avec les Grecs, la possession d’un pays cultivé, et l’introduction du christianisme ; les nobles de Bulgarie furent élevés dans les écoles et le palais de Constantinople, et Siméon[56], jeune prince de la famille royale, fut instruit dans la rhétorique de Démosthènes et la logique d’Aristote. [ A. D. 888, 927 ou 932. ]Il quitta la vie monastique pour les fonctions de roi et de guerrier ; et sous son règne, qui fut de plus de quarante ans, les Bulgares prirent leur place parmi les puissances du monde civilisé. Les Grecs, qu’il attaqua à diverses reprises, cherchèrent à s’en consoler en l’accablant des reproches de perfidie et de sacrilége. Ils achetèrent les secours des Turcs alors païens ; mais Siméon, après avoir perdu une bataille contre eux, répara ce malheur dans une seconde affaire, et remporta la victoire à une époque où l’on regardait comme un bonheur d’échapper aux coups de cette formidable nation. Il vainquit, réduisit en captivité, dispersa la tribu des Serviens ; et ceux qui parcoururent le territoire de cette nation avant qu’on l’eût repeuplé, n’y purent découvrir que cinquante vagabonds sans femmes ni enfans, et qui tiraient de la chasse une subsistance précaire. Les Grecs essuyèrent une défaite sur les rives de l’Achéloüs, si célèbres dans les auteurs classiques[57] ; la corne du dieu fut brisée par la vigueur de l’Hercule barbare. Siméon forma le siége de Constantinople, et, dans une conférence avec l’empereur, lui dicta les conditions de la paix. Ils ne se rencontrèrent qu’avec toutes les précautions de la méfiance ; la galère royale fut amarrée à une plateforme bien fortifiée qu’on avait élevée pour cette occasion, et le Barbare se piqua d’égaler en pompe la majesté de la pourpre. « Êtes-vous chrétien ? lui dit humblement Romanus, vous devez vous abstenir du sang de vos frères. Est-ce la soif des richesses qui vous a fait renoncer aux biens de la paix ? Remettez votre épée dans son fourreau ; ouvrez la main, et je comblerai vos plus avides désirs. » Une alliance domestique fut le sceau de la réconciliation : la liberté du commerce entre les deux peuples fut accordée ou rétablie ; on assura les premiers honneurs de la cour aux alliés de la Bulgarie, de préférence aux ambassadeurs des ennemis et des étrangers[58], [ A. D. 950, etc. ]et les princes bulgares obtinrent le titre pompeux de basileus ou d’empereur, sujet de haine et d’envie. Mais cette bonne intelligence ne fut pas de longue durée ; les deux nations reprirent les armes à la mort de Siméon ; ses faibles successeurs se divisèrent et s’anéantirent ; et au commencement du onzième siècle, Basile II, né dans la pourpre, mérita le surnom de Vainqueur des Bulgares. Un trésor de quatre cent mille livres sterling (du poids de dix mille livres d’or) qu’il trouva dans le palais de Lychnidus, satisfit, à quelques égards, son avarice. Il exerça froidement une vengeance cruelle et raffinée contre quinze mille captifs, qui n’avaient commis d’autre crime que celui de défendre leur pays. On leur creva les yeux ; mais sur chaque centaine de captifs qu’on rendit aveugles, on laissa un œil à l’un d’entre eux, afin qu’il pût conduire les autres aux pieds de leur monarque. On dit que le roi des Bulgares expira de saisissement et de douleur : ce terrible exemple épouvanta ses sujets ; on les chassa de leur établissement, et on les resserra dans un canton peu étendu. Ceux des chefs qui survécurent à ce désastre recommandèrent à leurs enfans la patience et la vengeance.

Migration des Turcs et des Hongrois. A. D. 884.

II. Lorsque le noir essaim des Hongrois se montra pour la première lois prêt à tomber sur l’Europe, environ neuf siècles après l’ère du christianisme, les nations troublées par la frayeur et la superstition, les prirent pour le gog et le magog de l’Écriture, pour des signes et des avant-coureurs de la fin du monde[59]. Depuis que la littérature s’est introduite parmi eux, ils ont recherché les anciens monumens de leur histoire avec une ardeur de curiosité patriotique qui mérite des éloges [60]. Ils ont reçu les lumières d’une sage critique, et ne peuvent plus se laisser amuser par une vaine généalogie qui les fait descendre d’Attila et des Huns ; mais ils s’affligent de ce que leurs premières archives ont péri dans la guerre des Tartares ; en sorte qu’on a oublié dès long-temps le sens vrai ou fabuleux de leurs chansons rustiques, et qu’on est réduit à concilier péniblement les restes d’une chronique grossière[61] avec les détails publiés par l’empereur qui a écrit sur l’administration et la géographie de l’empire grec[62]. Magiar était le véritable nom des Hongrois, celui qu’ils se donnaient à eux-mêmes, et sous lequel ils étaient connus en Orient. Les Grecs les distinguaient des autres tribus de la Scythie, par le nom particulier de Turcs, comme étant issus de cette nation imposante, qui avait conquis et gouverné tous les pays situés entre la Chine et le Volga. La peuplade fixée dans la Pannonie avait des rapports de commerce et d’amitié avec les Turcs établis à l’orient sur les frontières de la Perse ; on comptait trois siècles et demi depuis son émigration, lorsque les missionnaires du roi de Hongrie découvrirent près des bords du Volga, et reconnurent la patrie de leurs ancêtres. Ils furent accueillis par des sauvages idolâtres qui portaient encore le nom de Hongrois, conversèrent avec eux dans leur langue, se rappelèrent une tradition qui leur était restée du départ d’un certain nombre de leurs compatriotes depuis long-temps perdus pour eux, et entendirent avec étonnement la merveilleuse histoire de leur nouveau royaume et de leur nouvelle religion. Les liens du sang donnèrent une nouvelle ardeur au zèle du prosélytisme. Un des plus grands princes qu’ait eus la peuplade établie en Europe, forma le dessein généreux, mais inutile, de transplanter dans les déserts de la Pannonie cette horde hongroise de la Tartarie[63]. Ils furent chassés de ce berceau de leur race, et poussés vers l’occident par la guerre ou la fantaisie de quelques hordes, par le poids des tribus plus éloignées, qui, venues du fond de l’Asie, s’emparaient dans leur fuite des pays qui se rencontraient sur leur chemin. La raison ou la fortune dirigea leur course vers les frontières de l’empire romain ; ils s’arrêtèrent comme de coutume sur les bords des grandes rivières, et on a découvert sur le territoire de Moscou, de Kiow et de la Moldavie, des vestiges de leur séjour momentané[64]. Dans ces longs et différens voyages, ils n’échappèrent pas toujours à la domination du plus fort ; le mélange d’une race étrangère améliora ou corrompit la pureté de leur sang ; plusieurs tribus des Chazares s’associèrent de force ou volontairement à leurs anciens vassaux ; elles introduisirent parmi eux l’usage d’un second idiome, et la réputation de leur valeur leur obtint, dans l’ordre de bataille, le poste le plus honorable. Les troupes des Turcs et de leurs alliés formaient sept divisions militaires d’égale force ; chaque division comptait trente mille huit cent cinquante-sept guerriers ; et en calculant le nombre des femmes, des enfans et des serviteurs, d’après la proportion ordinaire, on trouvera au moins un million d’émigrans. Sept waywodes ou chefs héréditaires dirigeaient les affaires publiques ; mais leurs discordes et la faiblesse de leur administration firent sentir la nécessité du gouvernement plus simple et plus vigoureux d’un seul. Le sceptre refusé par le modeste Lebedias fut accordé à la naissance et au mérite d’Almus et de son fils Arpad : le peuple jura d’obéir à son prince, le prince jura de consulter le bonheur et la gloire de son peuple, et l’autorité du suprême khan des Chazares confirma cet engagement.

Leur origine finnique.

Ces détails pourraient suffire, si la pénétration des savans modernes n’avait pas ouvert à nos regards un nouveau et plus vaste champ de connaissances sur l’histoire des anciens peuples. La langue des Hongrois se distingue seule et comme une langue isolée parmi les dialectes esclavons ; mais elle a une affinité sensible et intime avec les idiomes de la race finnique[65] ; peuple sauvage qu’on ne connaît plus et qui occupait autrefois les régions septentrionales de l’Asie et de l’Europe. Leur dénomination primitive de Ugri ou Igours se retrouve sur la frontière occidentale de la Chine[66] ; des monumens tartares prouvent leur transplantation sur les bords de l’Irtish[67] ; on aperçoit un nom et un idiome semblables dans les parties méridionales de la Sibérie[68], et les restes des tribus finniques sont épars de loin en loin sur un grand espace depuis la source de l’Obi jusqu’aux côtes de la Laponie[69]. Les Hongrois et les Lapons, sortis de la même race, seraient un exemple des puissans effets du climat, qui, parmi les descendans d’un même père, établit un tel contraste entre les aventuriers qui s’enivrent aujourd’hui avec le vin des rives du Danube, et les misérables fugitifs ensevelis dans les neiges du cercle polaire. Les armes et la liberté ont toujours été les passions dominantes, mais trop souvent malheureuses des Hongrois, doués par la nature de la force du corps et de celle de l’âme[70]. L’extrême froid a diminué la stature des Lapons et glacé, pour ainsi dire, les facultés de leur esprit ; et de tous les enfans des hommes, les tribus arctiques ignorent seules la guerre et n’ont jamais versé le sang humain : heureuse ignorance, si leur paisible vie était un effet de la raison et de la vertu[71] !

Tactique et mœurs des Hongrois et des Bulgares. A. D. 900, etc.

L’auteur de la Tactique[72], l’empereur Léon, observe que toutes les hordes de la Scythie se ressemblaient dans leur vie pastorale et militaire, qu’elles employaient toutes les mêmes moyens de subsistance, et faisaient usage des mêmes instrumens de destruction ; mais il ajoute que les deux nations des Bulgares et des Hongrois étaient supérieures aux autres et se ressemblaient par les grossiers perfectionnemens qui se faisaient remarquer dans leur discipline et leur gouvernement : cette affinité détermine Léon à confondre ses amis et ses ennemis dans un même tableau, qui reçoit encore de l’énergie de quelques traits empruntés aux auteurs contemporains. Si l’on excepte les prouesses et la gloire militaire, ces Barbares jugeaient vil et digne de mépris tout ce qu’estiment les hommes : l’orgueil du nombre et le sentiment de la liberté excitaient encore leur violence naturelle. Leurs tentes étaient de cuir ; ils se couvraient de fourrures ; ils coupaient leurs cheveux et se tailladaient le visage ; ils parlaient avec lenteur ; ils agissaient avec promptitude ; ils violaient effrontément les traités : ainsi que tous les Barbares, trop ignorans pour sentir l’importance de la vérité, et trop orgueilleux pour nier ou pallier l’infraction à leurs engagemens les plus solennels. On a loué leur simplicité, mais ils ne s’abstenaient que d’un luxe qu’ils ne connaissaient point ; ils convoitaient tout ce qui frappait leurs regards ; insatiables dans leurs désirs, ils n’avaient d’industrie que celle du brigandage et du vol. Cette peinture d’une nation de pasteurs renferme tout ce qu’on pourrait donner de détails plus étendus sur les mœurs, le gouvernement et la manière de faire la guerre de toutes les peuplades qui se trouvent au même degré de civilisation : j’ajouterai que les Hongrois devaient à la pêche et à la chasse une partie de leur subsistance, et que, puisqu’on a observé qu’ils cultivaient rarement la terre, il faut que du moins dans leurs nouveaux établissemens ils aient tenté quelques informes et légers essais d’agriculture. Dans leurs migrations, et peut-être dans leurs expéditions guerrières, on voyait à la suite de l’armée des milliers de moutons et de bœufs qui formaient un nuage de poussière effrayant, et entretenaient dans la horde une salutaire et constante abondance de lait et de nourriture animale. Le premier soin du général était pour l’abondance des fourrages ; et dès que les troupeaux étaient assurés de leur pâture, les guerriers, pleins de courage, devenaient insensibles au danger et à la fatigue. La confusion de leur camp, où, sur un vaste espace, les hommes et le bétail étaient dispersés pêle-mêle, aurait pu les exposer à des surprises nocturnes, si les alentours n’eussent été gardés par leur cavalerie légère, toujours en mouvement pour épier et différer l’approche de l’ennemi. Après avoir fait quelques expériences des usages militaires des Romains, ils adoptèrent l’épée et la lance, le casque du soldat et l’armure du cheval ; mais l’arc usité dans la Tartarie fut toujours leur arme principale. Leurs enfans et leurs esclaves étaient exercés dès leurs premières années à lancer le trait et à manier un cheval ; leur bras était vigoureux et leur coup d’œil sûr ; au milieu de la course la plus rapide, ils savaient se retourner en arrière et remplir l’air d’une grêle de dards. Ils se montraient également redoutables dans une bataille rangée, dans une embuscade, dans la fuite ou dans la poursuite : les premières lignes gardaient une apparence d’ordre ; mais elles étaient jetées en avant par l’impulsion des corps qui se trouvaient sur le derrière et qui se précipitaient avec impatience du côte de l’ennemi. Après avoir mis des guerriers en déroute, ils les poursuivaient tête baissée, à toutes brides et en poussant des cris affreux ; s’ils prenaient la fuite eux-mêmes dans un moment de terreur réelle ou simulée, l’ardeur des troupes qui se croyaient victorieuses était réprimée et châtiée par les subites évolutions qu’ils savaient former au milieu de la course la plus rapide et la plus désordonnée ; ils poussèrent l’abus de la victoire à des excès qui étonnèrent l’Europe, encore dans l’angoisse des coups que lui avaient portés les Sarrasins et les Danois ; ils demandaient rarement quartier et l’accordaient plus rarement encore : on accusait les deux sexes d’être inaccessibles à la pitié ; ils passaient pour boire le sang et manger le cœur des vaincus, et leur goût pour la chair crue semblait appuyer ce conte populaire. Cependant les Hongrois n’étaient pas étrangers à ces principes d’humanité et de justice que la nature inspire à tous les hommes. Ils avaient des lois et des châtimens établis contre les crimes publics et particuliers ; et le larcin, le plus séduisant des crimes dans un camp ouvert où tout reposait sur la confiance publique, était aussi puni comme le plus dangereux. Il se trouvait d’ailleurs parmi les Barbares un assez grand nombre d’individus dont les vertus naturelles suppléaient pour eux aux lois en perfectionnant leurs mœurs, qui remplissaient les devoirs de la vie sociale, et en éprouvaient toutes les affections.

Établissement et incursions des Hongrois. A. D. 889.

Les hordes turques, après avoir long-temps erré, tantôt mises en fuite, et tantôt victorieuses, s’approchèrent des frontières communes de l’empire des Francs et de l’Empire grec. Leurs premières conquêtes et leurs établissemens définitifs s’étendirent des deux côtés du Danube, au-dessus de Vienne, au-dessous de Belgrade, et au-delà des bornes de la province romaine de Pannonie ou du royaume moderne de la Hongrie[73]. Sur ce vaste et fertile territoire étaient répandus les Moraves, tribu d’esclavons, qu’ils repoussèrent et resserrèrent dans l’enceinte d’un petit canton. L’empire de Charlemagne s’étendait, du moins de nom, jusqu’aux confins de la Transylvanie ; mais, après l’extinction de sa lignée légitime, les ducs de la Moravie cessèrent de rendre obéissance et tribut aux monarques de la France orientale. Le bâtard Arnolphe se laissa entraîner, par le ressentiment, à demander le secours des Turcs ; ils se précipitèrent à travers les barrières que leur avait ouvertes son imprudence, et on a justement reproché à ce roi de la Germanie d’avoir trahi les intérêts de la société civile et ecclésiastique des chrétiens. [ A. D. 900, etc. ] Durant la vie d’Arnolphe, la reconnaissance ou la crainte arrêta les Hongrois ; mais, dans l’enfance de Louis, son fils et son successeur, ils découvrirent et envahirent la Bavière ; et telle était leur diligence tout-à-fait scythe, qu’en un jour ils enlevaient et consommaient la dépouille d’un terrain de cinquante milles de circonférence. À la bataille d’Augsbourg, les chrétiens conservèrent l’avantage jusqu’à la septième heure de la journée ; mais ils furent ensuite surpris et vaincus par la fuite simulée de la cavalerie turque. L’incendie se répandit sur les provinces de la Bavière, de la Souabe et de la Franconie ; et les Hongrois[74] en obligeant les plus puissans d’entre les barons à discipliner leurs vassaux et à fortifier leurs châteaux, furent les premiers moteurs de l’anarchie. C’est à cette époque désastreuse qu’on place l’origine des villes murées : l’éloignement ne garantissait pas d’un ennemi qui presque au même instant réduisait en cendres le monastère de Saint-Gall en Suisse, et la ville de Brème, située sur les côtes de l’Océan septentrional. L’empire ou le royaume d’Allemagne fut soumis plus de trente ans à d’humiliation du tribut, et toute résistance céda à la menace que firent les Hongrois de traîner en captivité les enfans et les femmes, et d’égorger tous les mâles qui auraient plus de dix ans. Je ne puis ni ne désire suivre les Hongrois au-delà du Rhin ; j’observerai seulement avec surprise, que les provinces méridionales de la France se ressentirent de l’orage, et que l’approche de ces redoutables étrangers effraya l’Espagne derrière ses Pyrénées[75]. [ A. D. 900. ]Le voisinage de l’Italie avait attiré leurs premières incursions, mais de leur camp de la Brenta ils virent avec quelque terreur la force et la population apparentes de la contrée qu’ils venaient de découvrir. Ils sollicitèrent la permission de se retirer ; le roi d’Italie rejeta leur demande avec orgueil : son obstination et sa témérité coûtèrent la vie à vingt mille chrétiens. De toutes les villes de l’Occident, Pavie, siége du gouvernement, était la plus célèbre par son éclat, et Rome elle-même ne l’emportait que par la possession des reliques des apôtres. [ A. D. 924. ]Les Hongrois parurent, et Pavie fut en flammes ; ils réduisirent en cendres quarante-trois églises, massacrèrent les habitans, et n’épargnèrent qu’environ deux cents misérables qui, selon les vagues exagérations des contemporains, payèrent leur rançon de quelques boisseaux d’or et d’argent tirés des ruines fumantes de leur patrie. Tandis que les Hongrois partaient chaque année du pied des Alpes, pour faire des incursions aux environs de Rome et de Capoue, les églises qui n’avaient pas encore été détruites par les Barbares retentissaient de cette lamentable litanie : « Sauvez-nous et délivrez-nous des traits des Hongrois ; » mais les saints furent sourds ou demeurèrent inexorables, et le torrent ne s’arrêta qu’à l’extrémité de la Calabre[76]. Les vainqueurs consentirent à composer pour la rançon de chaque individu de l’Italie, et dix boisseaux d’argent furent versés dans le camp des Turcs ; mais la fausseté est l’adversaire qu’on oppose naturellement à la violence, et on trompa les voleurs dans le nombre des contribuables et dans le titre du métal. Du côté de l’Orient, les Hongrois eurent à combattre à forces égales et avec un succès douteux, les Bulgares, à qui leur religion ne permettait pas de s’allier à des païens, et qui, par leur position, servaient de barrière à l’empire de Byzance. [ A. D. 924. ]Cette barrière fut renversée ; l’empereur de Constantinople vit flotter devant ses yeux les drapeaux des Turcs, et un de leurs plus audacieux guerriers osa frapper la porte d’or d’un coup de sa hache de bataille. L’adresse et les trésors des Grecs détournèrent l’assaut ; mais les Hongrois purent se vanter d’avoir assujetti à un tribut la valeur de la Bulgarie et la majesté des Césars[77]. Les opérations de cette campagne furent si rapides et d’une telle étendue, qu’elles exagèrent à nos yeux la force et le nombre des Turcs ; mais leur courage n’en mérite que plus d’éloges, car un corps de trois ou quatre cents cavaliers entreprit et exécuta souvent des courses jusqu’aux portes de Thessalonique et de Constantinople. À cette époque désastreuse des neuvième et dixième siècles, l’Europe se vit assaillie du côté du nord, du côté de l’orient et du côté du midi ; plusieurs cantons furent ravagés tour à tour par les Normands, les Hongrois et les Sarrasins, et Homère aurait pu comparer ces sauvages ennemis à deux lions grondant sur le corps déchiré d’un cerf[78].

Victoire de Henri l’Oiseleur. A. D. 934.

L’Allemagne et la chrétienté durent leur délivrance à deux princes saxons, Henri l’Oiseleur et Othon-le-Grand, qui, dans deux batailles mémorables, abattirent pour toujours la puissance des Hongrois[79]. Le brave Henri était malade lorsqu’il apprit la nouvelle de l’invasion ; oubliant sa faiblesse, il se mit à la tête des troupes ; son esprit conservait toute sa vigueur, et ses mesures furent suivies du succès. « Mes camarades, dit-il à ses soldats le matin du combat, gardez vos rangs, recevez sur vos boucliers les premiers traits des païens, et avant qu’ils n’en puissent faire une seconde décharge, courez sur eux rapidement la lance à la main. » Ils obéirent et furent victorieux. Dans un siècle d’ignorance, Henri recourut aux beaux-arts pour perpétuer son nom, et les peintures historiques du château de Mersebourg nous ont transmis ses traits ou du moins les actions qui font connaître son caractère[80]. Vingt ans après, les enfans des Turcs tombés sous ses coups envahirent les états de son fils ; et, selon les calculs les plus modérés, leur armée était composée de cent mille cavaliers. [ D’Othon-le-Grand. A. D. 915. ]Ils furent excités par les factions de l’empire d’Allemagne ; profitant des passages ouverts par des traîtres, ils pénétrèrent fort au-delà du Rhin et de la Meuse jusque dans le cœur de la Flandre. Mais la vigueur et la prudence d’Othon dissipèrent la conjuration ; les princes du corps germanique sentirent que s’ils ne demeuraient pas fidèles les uns aux autres, ils perdraient infailliblement leur religion et leur pays, et les forces de toute la nation se rassemblèrent dans la plaine d’Augsbourg : elles marchèrent et combattirent en huit légions, selon le nombre des provinces et des tribus ; la première, la seconde et la troisième étaient composées de Bavarois ; la quatrième, de Franconiens ; la cinquième, de Saxons commandés par leur monarque ; la sixième et la septième, d’habitans de la Souabe ; et la huitième, composée de mille Bohémiens, faisait l’arrière-garde de l’armée. Les moyens de la superstition qui, en pareil cas, peuvent être regardés comme honorables et salutaires, s’unirent aux ressources de la discipline et de la valeur ; les soldats se purifièrent par le jeûne ; le camp fut rempli des reliques des saints et des martyrs ; le héros chrétien ceignit l’épée de Constantin, s’arma de l’invincible lance de Charlemagne, et fit flotter dans les airs la bannière de saint Maurice, préfet de la légion thébaine. Mais il comptait en particulier sur la sainte lance[81], dont la pointe avait été forgée avec les clous de la vraie croix, et que son père avait arrachée au roi de Bourgogne en le menaçant de la guerre et en lui donnant une province. On croyait que les Hongrois attaqueraient de front ; mais ils passèrent secrètement le Lech, rivière de la Bavière qui tombe dans le Danube, tournèrent les derrières de l’armée chrétienne, pillèrent le bagage et mirent en désordre les légions de la Bohême et de la Souabe. Les Franconiens rétablirent le combat ; leur duc, le brave Conrad, fut percé d’un trait dans un moment où il s’était retiré du champ de bataille pour goûter quelque repos. Les Saxons combattirent sous les yeux de leur roi, et sa victoire surpassa, par ses difficultés et par ses suites, les triomphes des deux derniers siècles. Les Hongrois perdirent encore plus de monde dans la fuite que dans l’action ; ils étaient environnés des fleuves de la Bavière, et leurs cruautés passées ne leur laissaient aucun espoir de miséricorde. Trois de leurs princes tombés entre les mains des vainqueurs furent pendus à Ratisbonne ; on mutila ou on égorgea les autres prisonniers ; et les fuyards qui osèrent retourner auprès de leurs compatriotes, y vécurent pauvres et déshonorés[82]. Cependant cet échec avait abattu le courage et l’orgueil de la nation : on fortifia d’un fossé et d’un rempart les passages les plus accessibles de la Hongrie. L’adversité inspira à ce peuple des pensées de modération et de paix : les dévastateurs de l’Occident se soumirent à mener une vie sédentaire, [ A. D. 972. ]et un prince éclairé apprit à la génération suivante tout ce qu’elle pouvait gagner par la culture et l’échange des productions d’un sol fertile. La race primitive, le sang turc ou finnique se mêla à de nouvelles colonies d’origine scythe ou esclavonne[83] ; des milliers de captifs robustes et industrieux y avaient été transportes de tous les pays de l’Europe[84], et Geisa, après son mariage avec une princesse de Bavière, accorda des dignités et des domaines aux nobles de l’Allemagne[85]. Le fils de Geisa prit le titre de roi, et la maison d’Arpad donna pendant trois cents ans des lois au royaume de Hongrie. Mais les Barbares nés libres ne furent pas éblouis de l’éclat du diadème, et le peuple fit valoir son droit de choisir, de déposer et de punir le serviteur héréditaire de l’état.

Origine de la monarchie russe.

III. Ce fut au neuvième siècle, lors d’une ambassade, que Théophile, empereur d’Orient, envoya à l’empereur d’Occident, Louis, fils de Charlemagne, que le nom des RUSSES[86] se répandit pour la première fois en Europe. Les Grecs étaient accompagnés des envoyés du grand duc, ou chagan ou czar des Russes. [ A. D. 839. ]Ceux-ci, pour se rendre à Constantinople, avaient passé sur le territoire de plusieurs peuplades ennemies, et ils espéraient échapper au danger du retour, en obtenant du monarque français de les faire conduire par mer dans leur patrie. Un examen attentif fit découvrir leur origine : ils étaient de la race des Suédois et des Normands, dont le nom s’était déjà rendu odieux et redoutable aux Français, et on craignit avec raison que ces Russes ne fussent des espions cachés sous une apparence d’amitié. Les ambassadeurs grecs partirent, mais on retint les Russes ; Louis attendit de nouveaux détails avant de se décider à suivre ou les lois de l’hospitalité ou celles de la prudence, selon que l’ordonnerait l’intérêt des deux empires[87]. Les annales moscovites et l’histoire générale du Nord prouvent et éclaircissent cette origine Scandinave du peuple ou du moins des princes de la Russie[88]. Les Normands, si long-temps ensevelis dans une impénétrable obscurité, s’enflammèrent tout à coup de l’esprit des entreprises, soit navales, soit militaires. Les régions vastes, et, à ce qu’on dit, très-peuplées du Danemarck, de la Suède et de la Norwège, étaient remplies de chefs indépendans et d’aventuriers forcenés, qui s’affligeaient dans l’oisiveté de la paix, et souriaient au milieu des angoisses de la mort. Les jeunes Scandinaves n’avaient d’autre profession que la piraterie ; elle faisait leur gloire et leur vertu. Fatigués d’un climat glacé et d’un pays renfermé dans d’étroites limites, ils prenaient leurs armes au sortir d’un banquet, sonnaient du cor, montaient sur leurs navires, et parcouraient tous les rivages qui promettaient du butin ou un établissement. La Baltique fut le théâtre de leurs premiers exploits maritimes ; ils descendirent sur la côte orientale, séjour silencieux des tribus finniques et esclavonnes ; ils reçurent des Russes du lac Ladoga un tribut de peaux d’écureuils blancs avec le nom de Varangiens[89] ou de corsaires. Leur supériorité dans les armes, leur discipline et leur célébrité inspiraient la crainte et le respect aux naturels du pays. Lorsque ceux-ci firent la guerre aux sauvages établis plus avant dans l’intérieur des terres, les Varangiens consentirent à combattre avec eux en qualité d’alliés et d’auxiliaires, et par choix ou par conquête, parvinrent insensiblement à dominer un peuple qu’ils étaient en état de protéger. Leur tyrannie les fit chasser, le besoin de leur valeur força à les rappeler, jusqu’à ce qu’enfin Ruric, chef Scandinave, devînt le fondateur d’une dynastie qui régna plus de sept cents ans : [ A. D. 862. ]ses frères étendirent son pouvoir, ses compagnons s’empressèrent de même de seconder et d’imiter son usurpation dans les provinces méridionales de la Russie ; et leurs divers établissemens consolidés, selon l’usage, par la guerre et les assassinats, se réunirent enfin en une puissante monarchie.

Les Varangiens de Constantinople.

Les descendans de Ruric furent regardés long-temps comme des étrangers et des conquérans ; ils gouvernaient alors avec le glaive des Varangiens ; ils donnaient des domaines et des sujets à leurs fidèles capitaines ; et de nouveaux aventuriers venaient des côtes de la Baltique augmenter le nombre de leurs partisans[90] ; mais lorsque l’établissement des chefs Scandinaves eut acquis de la stabilité, ils se mêlèrent aux familles des Russes, ils adoptèrent leur religion et leur langage, et Waladimir Ier eut la gloire de délivrer son pays de ces mercenaires étrangers. Ils l’avaient placé sur le trône, ses richesses ne suffisaient pas à leurs demandes ; mais ils se laissèrent persuader par lui de chercher un maître non pas plus reconnaissant, mais plus riche, et de s’embarquer pour la Grèce où leur valeur trouverait pour récompense, non des peaux d’écureuils, mais de l’or et de la soie. Sur ces entrefaites, le prince russe avertit l’empereur de Byzance, son allié, de disperser, d’occuper, de récompenser et de contenir ces impétueux enfans du Nord. Les auteurs contemporains rapportent l’arrivée des Varangiens qu’ils désignent par leur nom et dont ils font connaître le caractère : ils obtinrent chaque jour plus d’estime et de confiance ; on les rassembla à Constantinople, et on les chargea de la garde du palais ; ils furent renforcés par une bande nombreuse de leurs compatriotes, les habitans de l’île de Thulé : c’est à l’Angleterre que s’applique, dans cette occasion, le nom de Thulé, dénomination vague et générale ; et les nouveaux Varangiens étaient une colonie d’Anglais et de Danois qui avaient fui le joug des Normands. L’habitude des migrations et de la piraterie avait rapproché les diverses contrées de la terre : ces exilés furent accueillis à la cour de Byzance ; ils y conservèrent jusqu’aux dernières années de l’empire une loyauté sans lâche, et l’usage de la langue danoise ou anglaise. L’épaule chargée de leur large hache de bataille à deux tranchans, ils accompagnaient l’empereur au temple, au sénat et à l’Hippodrome ; c’était à leur garde fidèle qu’il devait la tranquillité de son sommeil et de ses festins, et les clefs du palais, du trésor et de la capitale reposaient entre leurs mains également sûres et courageuses[91].

Géographie et commerce de la Russie. A. D. 950.

Au dixième siècle, on avait sur la Scythie des connaissances géographiques bien plus étendues que celles des anciens, et la monarchie des Russes tient une place importante dans les notions que nous donne Constantin sur les diverses nations du globe[92]. Les fils de Ruric régnaient sur la vaste province de Wolodimir, ou Moscow ; et s’ils étaient resserrés de ce côté par les hordes de l’Orient, leur empire se prolongeait vers l’occident jusqu’à la mer Baltique et à la Prusse. Du côté du nord, il s’étendait par-delà le soixantième degré de latitude sur ces régions hyperboréennes que notre imagination a remplies de monstres ou couvertes d’une nuit éternelle. Ils suivaient du côté du sud le cours du Borysthène jusque dans le voisinage de l’Euxin. Les tribus établies ou errantes dans cette vaste enceinte obéissaient au même vainqueur, et formèrent peu à peu une même nation. La langue russe actuelle est un dialecte de l’esclavonne ; mais au dixième siècle, ces deux idiomes étaient bien distincts, et l’esclavon ayant prévalu au midi, il y a lieu de croire que les Russes du Nord, subjugués d’abord par le général varangien, faisaient partie de la race finnique. Les migrations, l’union ou la séparation des tribus errantes ont changé sans cesse le mobile tableau du désert de la Scythie ; mais on trouve sur la plus ancienne carte de la Russie des lieux qui n’ont pas changé de nom, Novogorod[93] et Kiow[94], les deux capitales, existent dès les premiers temps de la monarchie. Novogorod n’avait pas encore obtenu le surnom de Grande : elle n’était pas encore alliée de la ligue anséatique, qui, avec les richesses, a répandu en Europe les principes de la liberté. Kiow ne s’enorgueillissait pas encore de ses trois cents églises, de cette population innombrable, et de ce degré de grandeur et d’éclat qui la firent ensuite comparer à Constantinople par ceux qui n’avaient jamais vu la résidence des Césars. Les deux villes ne furent d’abord que des camps ou des foires, seuls moyens que connussent les Barbares de se réunir pour des opérations de guerre ou de commerce. Ces assemblées toutefois annoncent quelque progrès dans la civilisation. On tira des provinces méridionales une nouvelle race de bêtes à corne, et l’esprit de commerce se répandit sur terre et sur mer, de la Baltique à l’Euxin, et de l’embouchure de l’Oder au port de Constantinople. Sous le règne du paganisme et de la barbarie, les Normands avaient enrichi la ville esclavonne de Julin, qu’ils avaient eu soin de se ménager comme entrepôt de commerce[95]. De ce port situé à l’embouchure de l’Oder, les corsaires et les marchands arrivaient en quarante-trois jours aux côtes orientales de la Baltique. Les peuplades les plus éloignées se mêlaient, et les bocages sacrés de la Courlande étaient, dit-on, ornés de l’or de la Grèce et de l’Espagne[96]. On découvrit une communication facile entre Novogorod et la mer ; on traversait durant l’été un golfe, un lac et une rivière navigable ; et pendant l’hiver on voyageait sur la surface durcie d’une immense plaine de neige. Des environs de cette ville, les Russes descendaient les rivières qui tombent dans le Borysthène ; leurs canots, d’un seul arbre, étaient chargés d’esclaves de tout âge, de fourrures de toute espèce, du miel de leurs abeilles et des peaux de leur bétail, et toutes les productions du Nord étaient apportées et réunies dans les magasins de Kiow. Le mois de juin était communément l’époque du départ de la flotte ; le bois des canots servait à faire des rames et des bancs pour des bateaux plus solides et plus grands ; ces nouvelles embarcations descendaient sans obstacle le Borysthène jusqu’aux sept ou treize chaînes de rochers, qui coupent le lit et précipitent les eaux du fleuve. Il suffisait, pour les chutes peu considérables, d’alléger les embarcations, mais elles ne pouvaient franchir les hautes cataractes ; les matelots étaient obligés de traîner par terre leurs navires et leurs esclaves sur un espace de six milles, et pendant ce pénible voyage ils étaient exposés aux attaques des brigands du désert[97]. À la première île qu’ils rencontraient au-dessous des chutes, les Russes célébraient par une fête le bonheur qu’ils avaient d’être échappés au péril ; sur une seconde île qui se trouve près de l’embouchure de la rivière, ils réparaient leurs navires, afin de les mettre en état de commencer le voyage plus long et plus dangereux de la mer Noire. S’ils longeaient la côte, ils gagnaient sans peine la bouche du Danube ; avec un bon vent, ils pouvaient en trente-six ou quarante heures arriver sur le rivage de l’Anatolie, et se rendre ensuite à Constantinople. Ils retournaient en Russie avec une riche cargaison de blé, de vin et d’huile, des ouvrages de la Grèce et des épiceries de l’Inde. Quelques-uns de leurs compatriotes résidaient dans la capitale et les provinces de l’empire grec ; et les traités des deux nations garantissaient la personne, les biens et les priviléges du négociant russe[98].

Expéditions navales des Russes contre Constantinople.

Mais bientôt on abusa, pour le malheur du genre humain, d’une communication ouverte pour son avantage. Dans une période de cent quatre-vingt-dix ans, les Russes essayèrent quatre fois de piller les trésors de Constantinople : ces expéditions navales n’obtinrent pas toutes le même succès, mais les motifs et l’objet en avaient été les mêmes et les moyens semblables[99]. Les négocians russes avaient vu la magnificence et goûté du luxe de la cité des Césars. Leurs merveilleux récits, quelques échantillons de ces richesses, excitèrent les désirs de leurs sauvages compatriotes ; ils enviaient les bienfaits de la nature que refusait le climat de leur pays : ils convoitaient les ouvrages de l’art que la paresse ne leur permettait pas d’imiter, ni leur pauvreté de se procurer. Les princes varangiens arborèrent les drapeaux de la piraterie, et tirèrent leurs plus braves soldats des nations qui habitaient les îles septentrionales de l’Océan[100]. On a pu voir au dernier siècle une image de cet armement dans les flottes des Cosaques qui sortirent du Borysthène pour parcourir ces mêmes mers dans les mêmes intentions [101]. Le nom grec de monoxyla, canots d’une seule pièce, convenait bien à la quille de leurs navires. Ce n’était autre chose qu’une longue tige de hêtre ou de bouleau creuse ; mais sur cette base légère et étroite, prolongée au moyen de planches jusqu’à soixante pieds de longueur, on élevait des bordages à la hauteur d’environ douze pieds. Ces navires n’avaient point de pont ; mais ils avaient deux gouvernails et un mât : ils marchaient à la rame et à la voile, et portaient de quarante à soixante-dix hommes avec les armes nécessaires, et des provisions d’eau douce et de poisson salé. Les Russes employèrent deux cents bateaux dans leur première expédition ; mais lorsqu’ils déployaient toutes les forces de la nation, ils pouvaient conduire mille ou douze cents navires sous les murs de Constantinople. Leur flotte n’était guère inférieure à celle d’Agamemnon, mais les Grecs effrayés la supposaient dix ou quinze fois plus forte et plus nombreuse. Avec de la prévoyance et de la vigueur, les empereurs auraient pu trouver moyen de fermer, par une flotte, l’embouchure du Borysthène. La côte d’Anatolie se vit, par leur indolence, en proie aux pirates qu’on n’avait pas rencontrés dans l’Euxin depuis six siècles ; mais, tant que la capitale fut respectée, les malheurs d’une province éloignée échappèrent à l’attention du prince et des historiens. L’orage, qui avait balayé les rives du Phaze et de Trébisonde, éclata enfin sur le Bosphore de Thrace, détroit de quinze milles, où un adversaire plus habile aurait pu arrêter et détruire les navires grossiers des Russes. Dans leur première entreprise, sous les princes de Kiow[102], [ La première. A. D. 865. ] ils passèrent sans obstacle, et occupèrent le port de Constantinople, en l’absence de l’empereur Michel, fils de Théophile, Ce prince parvint, à travers mille dangers, à débarquer à l’escalier du palais, et se rendit sur-le-champ à une église consacrée à la vierge Marie[103]. D’après l’avis du patriarche, une relique précieuse, le vêtement de la mère de Dieu, fut tiré du sanctuaire et plongé dans la mer, et l’on attribua dévotement à sa protection une tempête qui, arrivant à propos, détermina la retraite des Russes[104]. [ La seconde. A. D.904. ]Le silence des Grecs fait naître des doutes sur la vérité, ou du moins sur l’importance de la seconde tentative faite par Oleg, tuteur des fils de Ruric[105]. Une barrière bien fortifiée et garnie de soldats défendait le Bosphore ; les Russes éludèrent cet obstacle comme ils étaient accoutumés à le faire, en traînant leurs embarcations par-dessus l’isthme ; les chroniques nationales parlent de cet expédient bien simple, comme si la flotte russe avait navigué sur la terre au moyen d’un vent favorable. [ La troisième. A. D. 941. ]Igor, fils de Ruric, qui commanda la troisième expédition, avait choisi un moment de faiblesse et d’embarras, où les armées navales de l’empire étaient employées contre les Sarrasins ; mais où ne manque pas le courage, il est rare de manquer de moyens de défense. On lança hardiment contre l’ennemi quinze galères brisées et en désordre ; mais, au lieu d’une seule bouche de feu grégeois qu’on établissait ordinairement sur la proue, les flancs et l’arrière de ces quinze navires en furent abondamment pourvus. Les artificiers étaient habiles, le temps était favorable ; des milliers de Russes, qui aimèrent mieux se noyer que devenir la proie des flammes, sautèrent dans la mer ; et ceux qui se réfugièrent sur la côte de Thrace furent inhumainement massacrés par les paysans et les soldats. Toutefois le tiers des bateaux russes échappa à la destruction en gagnant des eaux basses, et l’année suivante, Igor se prépara à venger sa défaite[106]. [ La quatrième. A. D. 1043. ]Après une longue paix, Jaroslas, arrière-petit-fils d’Igor, tenta une quatrième invasion. Le feu grégeois repoussa encore, à l’entrée du Bosphore, une flotte commandée par son fils. Mais l’avant-garde des Grecs, poursuivant les fuyards sans précaution, se trouva environnée de la multitude des embarcations russes : les provisions du feu grégeois se trouvaient vraisemblablement épuisées, et vingt-quatre de leurs galères furent prises, coulées bas ou détruites d’une autre manière[107].

Négociations et prophétie.

L’empire détournait plus souvent par les négociations que par les armes, les menaces ou les malheurs d’une guerre contre les Russes. Dans ces hostilités maritimes, tout le désavantage était du côté des Grecs. Le peuple farouche qu’ils combattaient ne donnait point de quartier ; sa pauvreté ne laissait pas l’espoir du butin ; ses impénétrables retraites ôtaient au vainqueur l’espoir de la vengeance, et soit orgueil ou faiblesse, c’était une opinion établie que l’empire ne pouvait ni augmenter, ni perdre sa gloire par ses rapports avec des Barbares. Les propositions de ceux-ci furent d’abord immodérées et inadmissibles : ils demandèrent trois livres d’or pour chaque soldat ou matelot de la flotte ; la jeunesse russe voulait faire des conquêtes ; la sagesse des vieillards prêchait la modération : « Contentez-vous, disaient-ils, des magnifiques offres de César. Ne vaut-il pas mieux obtenir sans combattre, l’or, l’argent, les étoffes de soie et tout ce qui est l’objet de nos désirs ? Sommes-nous sûrs de la victoire ? Pouvons-nous conclure un traité avec la mer ? nous ne marchons pas sur terre, nous flottons sur l’abîme des eaux, et la mort est également suspendue sur la tête de tous[108]. » Le souvenir de ces flottes arctiques qui semblaient descendre du cercle polaire, laissa dans la cité impériale une profonde impression de terreur. Le vulgaire de tous les rangs assurait et croyait qu’une statue équestre, qu’on voyait dans la place du Taurus, portait une inscription secrète, annonçant que les Russes, dans les derniers jours, deviendraient maîtres de Constantinople[109]. Il y a peu d’années qu’une escadre russe, au lieu de sortir du Borysthène, a fait le tour de l’Europe : nous avons vu la capitale des Ottomans menacée par de grands et forts vaisseaux de ligne, dont un seul, par l’habileté de son équipage et sa foudroyante artillerie, aurait coulé bas ou dispersé cent bateaux pareils à ceux de leurs ancêtres ; et les Turcs doivent craindre que la génération actuelle ne soit témoin de l’accomplissement de cette prédiction, prédiction bien rare dont le style n’est point équivoque, et dont on ne peut contester la date.

Règne de Swatoslas. A. D. 955-973.

Les Russes étaient moins redoutables sur terre que sur mer ; comme ils combattaient presque toujours à pied, il y a lieu de croire que leurs légions irrégulières furent souvent renversées et mises en déroute par la cavalerie des hordes scythes ; mais leurs villes naissantes, malgré l’état d’imperfection où elles se trouvaient, présentaient un asile aux sujets et une barrière à l’ennemi : la monarchie de Kiow, jusqu’à l’époque où elle fut divisée, donna des lois à tout le Nord ; et Swatoslas[110], fils d’Igor, fils d’Oleg, fils de Ruric, subjugua ou repoussa les nations établies du Volga au Danube. Les fatigues d’une vie militaire et sauvage avaient fortifié la vigueur de son esprit et celle de son corps. Couvert d’une peau d’ours, il se couchait ordinairement sur la terre, la tête appuyée sur une selle ; sa nourriture était simple et grossière comme celle des héros d’Homère[111] ; les viandes dont il se nourrissait, et qui consistaient souvent en chair de cheval, étaient rôties ou grillées sur les charbons. L’habitude de la guerre forma et disciplina son armée, et il y a lieu de croire qu’il n’était pas permis aux soldats de porter le luxe plus loin que leur général. Une ambassade de l’empereur Nicéphore détermina Swatoslas à entreprendre la conquête de la Bulgarie, et un présent de quinze cents livres d’or servit à le défrayer des dépenses de l’expédition, ou à payer les travaux qu’elle devait lui coûter. Il embarqua soixante mille hommes qui sortirent de l’embouchure du Borysthène, et marchèrent vers celle du Danube ; leur débarquement se fit sur la cote de Mœsie ; et, après un combat sanglant, l’épée des Russes triompha des traits de la cavalerie bulgare. Le roi vaincu descendit au tombeau ; ses enfans tombèrent au pouvoir du vainqueur, et les guerriers du Nord subjuguèrent ou ravagèrent ses états jusqu’au mont Hémus ; mais au lieu d’abandonner sa proie et de tenir ses engagemens, le prince Varangien était plus disposé à marcher en avant qu’à se retirer ; et si le succès eût couronné la fin de son entreprise, le siége de l’empire de Russie eût été transféré dès le dixième siècle sous un climat plus tempéré et plus fertile. Swatoslas voulut jouir des avantages qu’il sentait bien être attachés à cette nouvelle position, où il pouvait réunir autour de lui, soit par le commerce ou par la rapine, les diverses productions de toute la terre. Une navigation aisée lui apportait les fourrures, la cire et l’hydromel de la Russie : la Hongrie lui fournissait des chevaux et les dépouilles de l’Occident, et la Grèce regorgeait d’or, d’argent et de ces objets de luxe qu’affectait de dédaigner sa pauvreté. Les bandes des Patzinacites, des Ghozares et des Turcs, accouraient de tous côtés sous les drapeaux d’un prince victorieux. Sur ces entrefaites, l’ambassadeur de Nicéphore trahit son maître, se revêtit de la pourpre, et promit de partager les trésors de l’Orient avec ses nouveaux alliés. Le prince russe, des bords du Danube, continua sa marche jusqu’à Andrinople : on le somma d’évacuer la province romaine ; sa réponse fut dédaigneuse, et il ajouta que Constantinople devait s’attendre à voir bientôt son ennemi et son maître.

Sa défaite par Jean Zimiscès. A. D. 970-973.

Nicéphore n’était plus en état de repousser le mal que lui-même avait attiré, lorsque son trône et sa femme passèrent à Jean Zimiscès, qui, sous une petite taille, cachait le courage et les talens d’un héros[112]. La première victoire de ses lieutenans priva les Russes de leurs alliés étrangers, dont vingt mille furent ou tués ou entraînés à la révolte, ou enfin prirent le parti de la désertion. La Thrace était délivrée ; mais soixante-dix mille Barbares demeuraient en armes, et les légions qu’on avait rappelées des nouvelles conquêtes de la Syrie se disposèrent à marcher au printemps sous les drapeaux d’un prince guerrier qui se déclarait l’ami et le vengeur des Bulgares. Les défilés du mont Hémus n’avaient pas été gardés ; les troupes de l’empire les occupèrent sur-le-champ : l’avant-garde romaine était composée des immortels, nom orgueilleux imité des Persans ; l’empereur conduisait un corps de dix mille cinq cents fantassins ; le reste de ses forces, le bagage et les machines de guerre venaient ensuite lentement et avec précaution. Pour premier exploit, Zimiscès réduisit en deux jours Marcianopolis ou Peristhlaba[113]. Les murs en furent escaladés au son des trompettes ; huit mille cinq cents Russes furent passés au fil de l’épée, et les fils du roi bulgare, délivrés d’une prison ignominieuse, furent revêtus du vain titre de rois. Après ces pertes multipliées, Swatoslas se retira dans le poste bien fortifié de Dristra, sur les bords du Danube, et fut poursuivi par un ennemi qui employait tour à tour la célérité et la lenteur. Les galères de Byzance remontèrent le fleuve ; les troupes achevèrent une ligne de circonvallation, et le prince russe, derrière les fortifications de son camp et celles de la ville, se vit environné, assailli et réduit à la disette. Les Russes firent un grand nombre d’actions de valeur ; ils essayèrent plusieurs sorties désespérées, et Swatoslas ne céda à sa fortune qu’après un siége de soixante-cinq jours. La capitulation qu’il obtint annonce la prudence du vainqueur, qui estimait la valeur et craignait le désespoir d’un guerrier d’un caractère indomptable. Le grand-duc de Russie s’engagea, par des imprécations solennelles, d’abandonner tous ses projets contre l’empire : on lui permit de retourner dans ses états ; on rétablit la liberté du commerce et de la navigation ; on accorda une mesure de blé à chacun de ses soldats, et le nombre de vingt-deux mille mesures qui furent distribuées dans le camp fait connaître ce qu’il avait perdu de ses troupes et ce qui lui en restait. Les Russes, après un pénible voyage, regagnèrent l’embouchure du Borysthène ; mais ils n’avaient plus de vivres, la saison était défavorable ; ils passèrent l’hiver sur la glace, et avant de pouvoir continuer sa marche, Swatoslas fut surpris et accablé par les tribus des environs, avec lesquelles les Grecs avaient soin d’entretenir d’utiles liaisons[114]. Le retour de Zlmiscès fut bien différent ; il fut reçu dans sa capitale comme Camille et Marius, les libérateurs de l’ancienne Rome ; mais le dévot empereur attribua sa victoire à la mère de Dieu, et l’image de la Vierge portant dans ses bras son divin enfant, fut placée sur un char de triomphe chargé des dépouilles de l’ennemi, et décoré des ornemens royaux de la monarchie des Bulgares. L’empereur fit son entrée à cheval ; le diadème ornait sa tête ; il tenait à la main une couronne de laurier, et Constantinople fut étonnée d’avoir à célébrer les vertus guerrières de son souverain[115].

Conversion de la Russie. A. D. 864.

Photius, patriarche de Constantinople, en qui l’ambition a égalé le désir de savoir, félicite l’Église grecque, et se félicite lui-même de la conversion des Russes[116]. Il avait déterminé ces hommes farouches et sanguinaires à reconnaître Jésus-Christ pour leur Dieu, les missionnaires chrétiens pour leurs docteurs, et les Romains pour leurs amis et leurs frères. Son triomphe fut de courte durée : il put se faire qu’entraînés par les divers événemens qui suivirent leurs expéditions, quelques chefs russes consentissent à recevoir les eaux du baptême ; un évêque grec a pu, sous le nom de métropolitain, administrer dans l’église de Kiow les sacremens à quelque congrégation composée d’esclaves et des naturels du pays ; mais la semence de l’Évangile tombait sur un sol ingrat ; le nombre des apostats fut considérable, celui des conversions le fut très-peu, et le baptême d’Olga doit être regardé comme l’époque de l’établissement du christianisme en Russie[117]. Une femme, peut-être des dernières classes de la société, qui, comme Olga, avait su venger la mort et saisir le sceptre d’Igor son mari, devait être douée de ces vertus actives qui inspirent la crainte à des barbares, et les déterminent à la soumission. Dans un moment où sa nation jouissait de la paix au dedans et au dehors, elle se rendit de Kiow à Constantinople ; [ Baptême d’Olga. A. D. 955. ]l’empereur Constantin Porphyrogenète la reçut dans son palais, et il a décrit minutieusement le cérémonial de cette réception : on eut soin, autant que le permettait le respect dû à la pourpre, de disposer les détails de l’étiquette, les titres, les salutations, les banquets et les présens, de manière à satisfaire la vanité de la princesse étrangère.[118]. Elle prit sur les fonts de baptême le nom révéré de l’impératrice Hélène. Il paraît que sa conversion fut précédée ou suivie de celle de son oncle, de deux interprètes, de seize dames, de dix-huit femmes d’un rang moins élevé, de vingt-deux domestiques ou ministres, et de quarante-deux négocians qui formaient son cortége. De retour à Kiow et à Novogorod, elle demeura attachée à sa nouvelle religion ; mais ses efforts pour propager l’Évangile n’eurent point de succès ; et, soit opiniâtreté, soit indifférence, sa famille et son peuple restèrent attachés aux dieux de leurs ancêtres. Swatoslas, son fils, craignit le mépris et le ridicule de ses compagnons, et Wolodimir, son petit-fils, se livra avec tout le zèle de la jeunesse au soin de multiplier et de décorer les monumens de l’ancien culte de la Russie. C’était encore par des sacrifices humains que les peuples du Nord cherchaient à fléchir leurs farouches divinités ; et dans le choix de la victime, on préférait un citoyen à un étranger, un chrétien à un idolâtre : et le père qui arrachait son fils au couteau des prêtres périssait avec lui victime de la rage d’une multitude fanatique. Toutefois les leçons et l’exemple de la pieuse Olga avaient fait une impression secrète, mais profonde sur l’esprit du prince et celui du peuple ; les missionnaires grecs continuaient à prêcher, à se disputer et à baptiser des convertis ; et les ambassadeurs, les négocians russes comparaient leur idolâtrie grossière avec le culte plus élégant de Constantinople. Ils avaient admiré l’église de Sainte-Sophie, les tableaux animés où se voyait représentée la vie des saints et des martyrs, les richesses de l’autel, la multitude des prêtres et leurs magnifiques vêtemens, la pompe et le bon ordre des cérémonies : édifiés de ces harmonieux cantiques auxquels succédait un silence religieux, ils se laissaient persuader sans peine qu’un chœur d’anges descendait chaque jour du ciel pour se joindre à la dévotion des chrétiens[119] ; [ De Wolodimir. A. D. 988. ]mais ce qui détermina ou hâta la conversion de Wolodimir, ce fut son désir de s’allier à une femme romaine. Le pontife chrétien le baptisa et le maria en même temps dans la ville de Cherson : il rendit cette ville à l’empereur Basile, frère de son épouse ; mais elle avait des portes d’airain qu’on transporta, dit-on, à Novogorod, et qu’on plaça devant une église comme un monument de sa victoire et de sa foi[120]. À son ordre souverain, Péroun, le dieu du tonnerre, qu’il avait adoré si longtemps, se vit renversé et traîné dans les rues ; son image informe fut chargée de coups de massue par douze robustes barbares qui le jetèrent ensuite avec indignation dans le Borysthène. Wolodimir avait déclaré, dans un édit, que tous ceux qui refuseraient le baptême seraient traités en ennemis de Dieu et du prince : aussitôt les rivières reçurent des milliers de russes obéissans, qui reconnaissaient la vérité et l’excellence d’une doctrine adoptée par le grand-duc et ses boyards. La génération suivante vit disparaître les restes du paganisme ; mais les deux frères de Wolodimir étant morts sans avoir reçu le signe du christianisme, leurs ossemens furent tirés du tombeau, pour être purifiés par un baptême posthume et irrégulier.

Christianisme du Nord. A. D. 800-1100.

Aux neuvième, dixième et onzième siècles de l’ère chrétienne, le règne de l’Évangile et de l’Église s’étendit sur la Bulgarie, la Hongrie, la Bohême, la Saxe, le Danemarck, la Norwège, la Suède, la Pologne et la Russie[121]. Les triomphes du zèle apostolique se renouvelèrent à cette époque, dans cet âge de fer du christianisme, et les contrées septentrionales et orientales de l’Europe se soumirent à une religion qui différait du culte des idoles dans la théorie plutôt que dans la pratique. Une louable ambition excitait les moines de l’Allemagne et de la Grèce à parcourir les tentes et les huttes des Barbares : la pauvreté, la fatigue et les dangers furent le partage de ces premiers missionnaires : leur courage était actif et patient, leurs motifs purs et dignes d’estime ; le témoignage de leur conscience et la vénération d’un peuple reconnaissant, étaient l’unique salaire auquel ils pussent prétendre. Les orgueilleux et riches prélats des temps postérieurs ont recueilli le fruit de ces missions. Les premières conversions furent volontaires ; les missionnaires n’avaient pour armes que la sainteté de leurs mœurs et l’éloquence de leurs discours ; mais ils combattaient par des miracles et des visions les fables domestiques des païens ; et pour mieux séduire ceux qui gouvernaient, ils flattaient leur vanité et s’occupaient de leurs intérêts. Les chefs des nations auxquels on prodiguait les titres de rois et de saints[122] croyaient faire une œuvre légitime et pieuse en assujettissant à la foi catholique leurs sujets et leurs voisins. La côte de la Baltique, depuis le Holstein jusqu’au golfe de Finlande, fut envahie au nom et sous la bannière de la croix ; et la conversion de la Lithuanie au quatorzième siècle termina le règne de l’idolatrie. Cependant, la vérité et la bonne foi obligent d’avouer que la conversion du Nord procura plusieurs avantages temporels aux anciens et aux nouveaux chrétiens. Les préceptes de l’Évangile qui recommandent la charité et la paix, ne purent anéantir la fureur de la guerre naturelle aux hommes, et l’ambition des princes catholiques a renouvelé dans tous les siècles les calamités qu’entraîne ce fléau. Mais l’admission des Barbares dans la société civile et ecclésiastique délivra l’Europe des ravages, sur mer et sur terre, des Normands, des Hongrois et des Russes, qui apprirent à respecter le sang humain et à cultiver leurs possessions[123]. Le clergé contribua, par son influence, à l’établissement des lois et du bon ordre ; et les peuples sauvages connurent les élémens des arts et des sciences. La piété éclairée des princes russes leur fit prendre le soin d’attirer à leur service les plus habiles d’entre les Grecs pour embellir leurs villes et instruire les habitans. On copia grossièrement, dans les églises de Kiow et de Novogorod, le dôme et les tableaux de Sainte-Sophie : les écrits des pères furent traduits en langue esclavonne, et on engagea ou l’on força trois cents jeunes nobles à suivre les leçons du collége de Jaroslas. Il paraîtrait que la Russie aurait pu tirer, pour le progrès des lumières, de grands avantages de ses liaisons particulières avec l’Église et l’état de Constantinople, qui alors méprisait à juste titre l’ignorance des Latins. Mais la nation grecque était esclave, isolée et dans un état de décadence rapide : après la chute de Kiow, la navigation du Borysthène fut négligée ; les souverains de Wolodimir et de Moscou se trouvèrent séparés de la mer et de la chrétienté, et les Tartares firent subir à la monarchie divisée le joug honteux de la barbarie[124]. Le royaume des esclavons et des Scandinaves, convertis par les missionnaires latins, se trouvait à la vérité exposé à la juridiction spirituelle et aux prétentions temporelles des papes[125] : mais ils avaient la même langue et le même culte que Rome ; ils prirent l’esprit libre et généreux de la république européenne, et partagèrent peu à peu les lumières qu’on vit s’élever sur l’Occident.



CHAPITRE LVI.


Les Sarrasins, les Francs et les Grecs en Italie. Premières aventures des Normands, et leur établissement dans cette partie de l’Europe. Caractère et conquêtes de Robert Guiscard, duc de la Pouille. Délivrance de la Sicile par Roger, frère de Guiscard. Victoire de Robert sur les empereurs de l’Orient et de l’Occident. Roger, roi de Sicile, envahit l’Afrique et la Grèce. L’empereur Manuel Comnène. Guerre des Grecs et des Normands. Extinction des Normands.

Lutte des Sarrasins, des Latins et des Grecs en Italie. A. D. 840-1017.


LES trois grandes nations du monde, les Grecs, les Sarrasins et les Francs, se rencontrèrent et combattirent sur le théâtre de l’Italie[126]. Les provinces méridionales qui forment aujourd’hui le royaume de Naples, étaient presque toutes soumises aux ducs lombards, princes de Bénévent[127], si redoutables à la guerre, qu’ils arrêtèrent un moment le génie de Charlemagne, et si zélés pour le progrès des lumières, qu’ils entretenaient dans leur capitale une académie de trente-deux philosophes ou grammairiens. Lorsque cet état si florissant eut été détruit et divisé, on en vit sortir les principautés rivales de Bénévent, de Salerne et de Capoue : l’ambition et la vengeance aveuglèrent les différens partis au point qu’ils appelèrent les Sarrasins, et leur héritage commun devint la proie de ces étrangers. Deux siècles de calamités accablèrent l’Italie de maux cruels et sans cesse renouvelés, que ceux qui l’opprimaient n’étaient pas en état de guérir par l’union et la tranquillité qui suivent une conquête solidement affermie. Les vaisseaux des Sarrasins sortaient souvent et presque chaque année du port de Palerme ; les chrétiens de Naples les accueillaient avec trop d’indulgence : la côte d’Afrique fournissait des armemens plus redoutables ; et les Arabes même de l’Andalousie venaient quelquefois secourir ou repousser des musulmans d’une secte opposée à la leur. Dans le cours des événemens de la terre, les fourches Caudines se trouvèrent encore une seconde fois destinées à cacher une embuscade ; le sang des Africains arrosa une seconde fois les champs de Cannes, et le souverain de Rome attaqua ou défendit de nouveau les murs de Capoue et de Tarente. Une colonie de Sarrasins s’était formée à Bari, qui domine l’entrée du golfe Adriatique ; et, comme ils ravageaient, sans distinction de personnes, les terres des Grecs et des Latins, les deux empereurs irrités se réunirent pour en tirer vengeance. Basile, le Macédonien, le premier de sa race, et Louis, arrière-petit-fils de Charlemagne[128], signèrent une alliance offensive, et chacune des parties fournit ce qui manquait à l’autre. L’empereur grec ne pouvait sans imprudence envoyer combattre en Italie les troupes stationnées en Asie, et les guerriers latins n’auraient pas suffi, si la marine de Byzance n’avait pas été maîtresse de l’embouchure du golfe. L’infanterie des Francs, la cavalerie et les galères des Grecs investirent la forteresse de Bari ; et l’émir arabe, après s’être défendu quatre ans, se soumit à la clémence de Louis qui conduisait en personne les opérations du siége. [ Conquête de Bari. A. D. 871. ]L’union des deux empereurs les avait rendus maîtres de cette place importante ; mais des plaintes dictées de part et d’autre par la jalousie et l’orgueil, troublèrent bientôt leur amitié. Les Grecs s’attribuaient le mérite de la conquête et la gloire du triomphe ; ils vantaient la grandeur de leurs forces, et tournaient en dérision l’intempérance et la paresse d’une poignée de Barbares qui servaient sous les drapeaux du prince Carlovingien. La réponse de celui-ci respire l’éloquence de l’indignation et de la vérité. « Nous avouons la grandeur de vos préparatifs, dit l’arrière-petit-fils de Charlemagne ; vos armées étaient en effet nombreuses comme ces bataillons de sauterelles qui obscurcissent un jour d’été, battant des ailes, et, après un vol de peu d’étendue, tombent à terre, fatiguées et hors d’haleine. Semblables à ces insectes, vous êtes tombés après un faible effort ; vous avez été vaincus par votre propre lâcheté ; vous avez abandonné le champ de bataille pour insulter, pour dépouiller les chrétiens de la côte d’Esclavonie, qui sont nos sujets. Le nombre de nos guerriers était peu considérable, et pourquoi ne se trouvait-il pas plus grand ? parce que, lassé de vous attendre, j’avais renvoyé mon armée, en ne gardant que des soldats d’élite pour continuer le blocus de la place. Si, en présence du danger et de la mort, ils se sont livrés aux plaisirs de leurs festins hospitaliers, ces fêtes ont-elles diminué la vigueur de leurs entreprises ? Est-ce votre frugalité qui a renversé les murs de Bari ? Ces braves Francs, quoique la fatigue et la maladie leur eussent enlevé beaucoup de monde, n’ont-ils pas coupé et vaincu les trois plus puissans émirs des Sarrasins ? La défaite de ces émirs n’a-t-elle pas précipité la chute de la ville ? Bari est tombée ; la frayeur a saisi Tarente ; la Calabre sera délivrée ; et si nous sommes maîtres de la mer, on peut arracher la Sicile des mains des infidèles. Mon frère, ajoutait-il (et rien n’est plus propre que ce nom de frère à blesser la vanité des Grecs), pressez les secours maritimes que vous devez me fournir ; respectez vos alliés, et défiez-vous des flatteurs[129]. »

Nouvelle province des Grecs en Italie. A. D. 890.

La mort de Louis et la faiblesse de la maison Carlovingienne anéantirent ces hautes espérances ; et à qui que ce fût des deux nations qu’appartînt l’honneur de la réduction de Bari, les empereurs grecs, Basile et son fils Léon, en recueillirent les avantages. La Pouille et la Calabre reconnurent de gré ou de force leur souveraineté ; une ligne idéale du mont Garganus à la baie de Salerne, montre que la plus grande partie du royaume de Naples était soumise à l’empire d’Orient. Au-delà de cette ligne étaient les ducs ou les républiques d’Amalfi[130] et de Naples, qui, n’ayant jamais manqué aux devoirs de la vassalité, se réjouissaient du voisinage de leur légitime souverain, et Amalfi s’enrichissait du commerce qu’elle faisait avec l’Europe des productions et des ouvrages de l’Asie ; mais les princes lombards de Bénévent, de Salerne et de Capoue[131] furent détachés malgré eux des provinces latines, et violèrent souvent la promesse qu’ils avaient faite de demeurer soumis et de payer un tribut. La ville de Bari s’enrichit et s’agrandit ; elle devint la métropole du nouveau thème ou de la nouvelle province de Lombardie : l’officier, qui y commandait, obtint le titre de patrice, et ensuite le nom singulier de catapan [132], et on régla l’administration de l’Église et de l’état de manière à les subordonner complètement au trône de Constantinople. Ces princes de l’Italie ne disputèrent la puissance que par des efforts sans vigueur et sans accord, et les Grecs repoussèrent ou déjouèrent ceux des troupes de l’Allemagne, qui descendaient des Alpes sous le drapeau des Othon. Le premier et le plus grand de ces empereurs saxons se vit contraint d’abandonner le siége de Bari ; le second, après avoir perdu les plus hardis de ses évêques et de ses barons, sortit avec honneur de la sanglante bataille de Crotone. La valeur des Sarrasins y triompha des Francs[133]. Les escadres de Byzance avaient cependant chassé ces corsaires des forteresses et des côtes de l’Italie ; mais l’intérêt l’avait emporté sur la superstition ou le ressentiment ; le calife d’Égypte avait envoyé quarante mille musulmans au secours de son allié chrétien. Les successeurs de Basile II se laissèrent persuader qu’ils devaient la conquête de la Lombardie et la conservation de cette province à la justice de leurs lois, aux vertus de leurs ministres, et à la reconnaissance d’un peuple qu’ils avaient délivré de l’anarchie et de l’oppression. Une suite de révoltes dut jeter un rayon de lumière dans le palais de Constantinople, et le rapide succès des aventuriers normands dissipa les illusions entretenues par la flatterie.

Anecdotes.

L’instabilité des choses humaines se faisait tristement sentir dans le contraste qui se trouvait entre l’état de la Pouille et de la Calabre, au dixième siècle de l’ère chrétienne, et celui dont elles avaient joui du temps de Pythagore. À la plus reculée de ces deux époques, la côte de la grande Grèce (tel était alors le nom de l’Italie) était couverte de cités libres et opulentes ; ces villes étaient peuplées de soldats, d’artistes et de philosophes, et les forces militaires de Tarente, de Sybaris et Crotone, n’étaient guères inférieures à celles d’un puissant royaume. Au siècle dont nous écrivons l’histoire, ces provinces étaient en proie à l’ignorance, ruinées par la tyrannie et dépeuplées par la guerre des Barbares ; et peut-être ne devons-nous pas trop sévèrement accuser d’exagération un auteur contemporain qui nous montre un vaste et fertile district dévasté, comme le fut la terre après le déluge universel[134]. Dans l’histoire des ravages exercés par les Arabes, les Francs et les Grecs dans l’Italie méridionale, je choisirai deux ou trois anecdotes qui feront connaître les mœurs de ces peuples. [ A. D. 873. ]1o. Les Sarrasins aimaient à profaner aussi-bien qu’à piller les monastères et les églises. Au siége de Salerne, un chef musulman avait établi son lit sur la table de la communion, et toutes les nuits il immolait la virginité d’une religieuse. Tandis qu’il s’efforçait de vaincre la résistance que lui opposait une d’entre elles, une poutre détachée du toit par adresse ou par accident vint tomber sur sa tête, et la mort de cet impudique musulman fut attribuée à la colère de Jésus-Christ, qui prenait enfin la défense de sa fidèle épouse[135] ; [ A. D. 874. ]2o. les Sarrasins assiégeaient les villes de Bénévent et de Capoue : les Lombards, après avoir vainement demandé du secours aux successeurs de Charlemagne, implorèrent la clémence et l’appui de l’empereur grec[136]. Un citoyen intrépide, qu’on descendit du haut des murs, traversa les retranchemens, fit sa commission, et tomba entre les mains des Barbares au moment où il allait rendre le courage à la ville par les bonnes nouvelles qu’il rapportait. Les ennemis lui ordonnèrent de favoriser leur entreprise en trompant ses compatriotes ; des richesses et des honneurs devaient être le prix de sa fausseté ; la sincérité, au contraire, le dévouait à une mort prompte et certaine : il parut se rendre ; mais dès qu’il fut à la portée du rempart, il s’écria à haute voix : « Mes amis, mes frères, ayez du courage et de la patience ; continuez à tenir ; votre souverain sait votre détresse, et vos libérateurs approchent. Je sais le sort qui m’attend, et je confie ma femme et mes enfans à votre reconnaissance. » La fureur des Arabes confirma son témoignage, et ce généreux citoyen fut percé de mille coups ; il mérite de vivre à jamais dans la mémoire des hommes vertueux : au reste ce même trait a été appliqué à différentes occasions, soit des temps anciens ou des temps modernes, ce qui peut jeter quelque doute sur la réalité[137] ; [ A. D. 930. ]3o. la troisième anecdote pourra exciter le sourire au milieu des horreurs de la guerre. Thibaut, marquis de Camerino et de Spolette[138], soutenait les rebelles de Bénévent, et montrait dans sa conduite une cruauté tranquille, qui n’était point alors incompatible avec l’héroïsme. Les captifs de la nation ou du parti des Grecs, qui tombaient entre ses mains, perdaient les organes de la virilité ; et aggravant cet outrage par de cruelles plaisanteries, il se flattait, disait-il, qu’il pourrait présenter à l’empereur une troupe de ces eunuques qui faisaient l’ornement le plus précieux de la cour de Byzance. La garnison d’un château avait été défaite dans une sortie, et les prisonniers condamnés à la mutilation ordinaire. L’exécution fut interrompue par une femme qui se précipita comme une forcenée au milieu des bourreaux, et par ses cris força Thibaut à l’écouter : « Est-ce ainsi, magnanime héros, s’écria-t-elle, que vous déclarez la guerre aux femmes, aux femmes qui ne vous ont jamais fait aucun tort, et qui n’ont d’autres armes que leur quenouille et leur fuseau ? « Thibaut ayant nié le fait, déclara que depuis les Amazones, il n’avait pas ouï parler d’une guerre contre des femmes : « Eh quoi ! reprit-elle furieuse, pouviez-vous nous attaquer d’une manière plus directe ? pouviez-vous nous blesser dans une partie plus sensible, que vous ne le faites en privant nos maris de ce que nous aimons le plus, de la source de nos plaisirs, et de l’espérance de notre postérité ? Vous avez enlevé nos troupeaux, je l’ai souffert sans murmure ; mais cette fatale injure, cette perte irréparable, a lassé ma patience, et appelle sur vos têtes la justice du ciel et celle des hommes. » On applaudit à son éloquence par des éclats de rire ; les sauvages Francs, inaccessibles à la pitié, furent touchés d’un désespoir raisonnable autant que plaisant, et, outre la délivrance des captifs, elle obtint la restitution de ses biens. Comme elle retournait en triomphe au château, un messager vint lui demander, au nom de Thibaut, quel châtiment il faudrait infliger à son mari, si on le reprenait les armes à la main. « Si tel est son crime et son malheur, répondit-elle sans hésiter, il a des yeux et un nez, des mains et des pieds ; ces choses lui appartiennent, et il peut mériter de les perdre par ses délits ; mais que mon seigneur et maître daigne épargner ce que sa petite servante ose réclamer comme sa propriété particulière et légitime[139]. »

Apparition des Normands en Italie. A. D. 1016.

L’établissement des Normands à Naples et en Sicile[140] est un événement qui, dès son origine, eut des suites importantes pour l’Italie et l’empire d’Orient. Les provinces des Grecs, des Lombards et des Sarrasins divisées entre elles, étaient exposées à devenir la proie du premier qui voudrait les envahir : à cette même époque, les audacieux pirates de la Scandinavie ravageaient toutes les terres et toutes les mers de l’Europe. Après une longue suite de pillages et de meurtres, les Normands acceptèrent et occupèrent un vaste et fertile canton de la France, auquel ils donnèrent leur nom : ils quittèrent leurs dieux pour celui des chrétiens[141] ; et les ducs de la Normandie se reconnurent vassaux des successeurs de Charlemagne et de Capet. Cette énergie farouche qu’ils avalent apportée des montagnes glacées de la Norwège, se polit, sans se corrompre, sous un climat plus doux ; les compagnons de Rollon se mêlèrent peu à peu aux naturels du pays : ils adoptèrent les mœurs, la langue[142] et l’audace chevaleresque des Français ; et, dans un siècle guerrier, les Normands méritèrent la palme de la valeur et des prouesses militaires. Parmi les superstitions alors en usage, celles auxquelles ils se livrèrent avec le plus d’ardeur firent les pèlerinages de Rome, de l’Italie et de la Terre-Sainte. Cette active dévotion augmentait, par l’exercice, les forces de leur âme et de leur corps ; le danger leur servit d’aiguillon, et les plaisirs de la nouveauté étaient leur récompense ; l’étonnement, la crédulité et l’espérance, embellissaient à leurs yeux la scène du monde. Ils se liguaient pour leur défense mutuelle, et les voleurs des Alpes, qu’attirait l’habit d’un pèlerin, étaient châtiés souvent par le bras d’un guerrier. Dans un de ces pieux voyages à la caverne du Garganus, montagne de la Pouille, sanctifiée par une apparition de l’archange saint Michel[143], ils furent accostés par un étranger en habit grec, et qui se découvrit bientôt à eux pour un rebelle fugitif et ennemi mortel de l’empire de Byzance. Son nom était Melo, noble de Bari : après une révolte dans laquelle il avait échoué, il s’était vu forcé de fuir et de chercher à son pays d’autres alliés et d’autres vengeurs. Le maintien audacieux des Normands ranima son espoir et détermina sa confiance[144] : ils écoutèrent ses plaintes et surtout ses promesses. Les richesses qu’il leur offrit en perspective démontraient la justice de sa cause, et la terre fertile, qu’opprimaient des tyrans efféminés, leur parut l’héritage de la valeur. De retour dans la Normandie, ils y répandirent le goût des expéditions lointaines, et une troupe d’aventuriers, peu nombreuse, mais intrépide, s’unit volontairement pour la délivrance de la Pouille. Ils traversèrent les Alpes séparément et cachés sous des habits de pèlerins ; ils trouvèrent aux environs de Rome, Melo, qui fournit des armes et des chevaux aux plus pauvres, et les mena aux combats sans perdre de temps. Leur bravoure triompha dans la première action ; mais accablés dans la seconde par les Grecs supérieurs en nombre et bien pourvus de machines de guerre, ils firent leur retraite avec indignation et sans tourner le dos à l’ennemi. L’infortuné Melo employa le reste de sa vie à solliciter les secours de la cour d’Allemagne : les Normands, engagés dans sa cause, exclus de la terre qui leur avait été promise, errèrent parmi les collines et les vallées de l’Italie, et furent réduits à conquérir, à la pointe de l’épée, leur subsistance journalière. Cette redoutable épée servit tour à tour aux princes de Capoue, de Bénévent, de Salerne et de Naples, dans les querelles qui s’élevaient entre eux ; la valeur et la discipline des Normands déterminaient la victoire en faveur du parti qu’ils adoptaient, et ils avaient soin de maintenir l’équilibre des pouvoirs, de peur que la prépondérance de l’un des états ne rendît leurs secours moins importans, et leurs services moins utiles. Ils occupèrent d’abord un camp fortifié, situé au milieu des marais de la Campanie ; mais la libéralité du duc de Naples leur procura bientôt un établissement plus commode et plus solide. Il bâtit pour eux, à huit milles de sa résidence, [ Fondation d’Averse. A. D. 1029. ]la ville d’Averse qu’il fit fortifier pour lui servir de boulevard contre Capoue. Il leur accorda la jouissance du blé et des fruits, des prairies et des bois de ce fertile canton[145]. La nouvelle de leurs succès y amenait chaque année de nouvelles troupes de pèlerins et de soldats, les pauvres y étaient conduits par la nécessité, les riches par l’espérance ; et tout ce qu’il y avait en Normandie de généreux et d’actif soupirait après la fortune et la gloire. La ville indépendante d’Averse offrait un asile aux habitans de la province environnante, qui se trouvaient hors de la protection des lois, à quiconque était parvenu à se soustraire à l’injustice ou à la justice de ses supérieurs ; et ces réfugiés adoptaient bientôt les mœurs et la langue de la colonie gauloise. Le comte Rainolfe fut le premier chef des Normands, et on sait que, dans l’origine de la société, le premier rang est la récompense et la preuve du mérite supérieur[146].

Les Normands servent en Sicile. A. D. 1038.

Depuis la conquête de la Sicile par les Arabes, les empereurs grecs s’étaient occupés sans cesse des moyens de rentrer dans cette belle province ; mais l’éloignement et la mer opposèrent des obstacles invincibles à leurs efforts les plus vigoureux. Des expéditions dispendieuses, après quelques lueurs de succès, finissaient par ajouter de nouvelles pages de calamités et d’humiliations aux annales de Byzance ; une seule de ces expéditions lui coûta vingt mille de ses meilleurs soldats, et les musulmans victorieux se raillèrent d’une nation qui donnait à des eunuques, non-seulement la garde de ses femmes, mais aussi le commandement de ses guerriers[147]. Après un règne de deux siècles, les Sarrasins se perdirent par leurs divisions[148]. L’émir refusa de reconnaître l’autorité du roi de Tunis ; le peuple se souleva contre l’émir ; les chefs envahirent les villes : le dernier des rebelles gouvernait à son gré son village ou son château, et le plus faible de deux frères qui se faisaient la guerre implora le secours des chrétiens. Partout où se trouvait le danger, les Normands étaient prompts à accourir et à se rendre utiles. Arduin, agent et interprète des Grecs, enrôla cinq cents chevaliers ou guerriers à cheval sous le drapeau de Maniacès, gouverneur de la Lombardie. Lorsqu’ils débarquèrent en Sicile, les deux frères étaient réconciliés ; l’union de la Sicile et de l’Afrique se trouvait rétablie, et des troupes gardaient le bord de la mer ; les Normands menaient l’avant-garde, et les Arabes de Messine sentirent la valeur d’un ennemi dont ils n’avaient pas encore éprouvé les coups. Dans une seconde action, l’émir de Syracuse fut désarçonné et transpercé par Guillaume de Hauteville, surnommé Bras-de-Fer. Dans une troisième bataille, ses intrépides soldats mirent en déroute une armée de soixante mille Sarrasins, et ne laissèrent aux Grecs d’autre fatigue que celle de poursuivre les troupes vaincues : brillante victoire, mais dont il faut dire que la plume de l’historien partage le mérite avec la lance des Normands ; il est sûr néanmoins qu’ils contribuèrent essentiellement aux succès de Maniacès, qui soumit à l’empereur treize cités et la plus grande partie de la Sicile. Il souilla sa gloire militaire par son ingratitude et sa tyrannie ; il oublia, dans le partage du butin, le mérite de ses braves auxiliaires : leur avarice et leur orgueil furent également révoltés de ce traitement injurieux. Ils se plaignirent par la bouche de leur interprète : on dédaigna leurs plaintes, et on fustigea l’interprète : les souffrances seules de cette fustigation lui étaient personnelles ; l’outrage regardait ceux dont il avait exprimé les sentimens ; c’était à eux à le venger. Cependant ils dissimulèrent jusqu’à ce que, soit du consentement des Grecs, soit en s’échappant, ils eussent trouvé moyen de repasser sur le continent de l’Italie : les Normands d’Averse partagèrent leur colère, [ Leur conquête de la Pouille. A. D. 1040-1043. ]et la province de la Fouille[149] fut envahie, comme le gage de la dette, vingt ans après leur première émigration ; leur armée n’était encore composée que de sept cents cavaliers et cinq cents fantassins, et les troupes de Byzance, lorsqu’on eut rappelé en Italie les légions qui avaient fait la guerre de Sicile, se montaient, dit-on, à soixante mille hommes[150]. Un héraut leur proposa le choix du combat ou de la retraite : « Le combat», s’écrièrent d’une voix tous les Normands, et un de leurs plus robustes guerriers renversa d’un coup de poing le cheval du messager des Grecs. On renvoya ce messager avec un autre cheval : les généraux byzantins eurent soin de cacher l’insulte aux troupes de l’empire ; mais deux batailles qui se suivirent de près leur firent connaître d’une plus terrible manière la force et la bravoure des Normands. Les Asiatiques s’enfuirent dans les plaines de Cannes devant les aventuriers de la France ; le duc de Lombardie tomba au pouvoir des vainqueurs. Les habitons de la Pouille se soumirent à une nouvelle domination, et l’empereur grec ne sauva de ce naufrage que les quatre places de Bari, d’Otrante, de Brindes et de Tarente. C’est de cette époque que date l’empire des Normands en Italie, qui éclipsa bientôt la naissante colonie d’Averse. Le peuple élut douze comtes[151] ; l’âge, la naissance et le mérite déterminèrent les suffrages. Les contributions des districts qui leur étaient appropriés servaient à leur usage particulier, et chacun des comtes éleva au milieu de ses terres une forteresse qui commandait à ses vassaux. La ville de Melphi, leur résidence commune, placée au centre de la province, devint la métropole et la citadelle de l’état ; chacun des douze comtes y occupait une maison et un quartier séparés, et ce sénat militaire réglait les affaires de la nation. Le premier d’entre eux, président et général de la république, reçut le titre de comte de la Pouille, et cette dignité fut conférée à Guillaume Bras-de-Fer, représenté, dans le langage de ce siècle, comme un lion dans les combats, un agneau dans la société, et un ange dans les conseils[152]. Un auteur national et contemporain décrit de bonne foi les mœurs de ses compatriotes[153]. [ Caractère des Normands. ]« Les Normands, dit Malaterra, sont un peuple astucieux et vindicatif ; l’éloquence et la dissimulation semblent héréditaires en eux : ils savent s’abaisser à la flatterie ; mais si la loi ne les tient pas sous le joug, ils se livrent à tous les excès de leurs passions. Leurs princes se piquent de munificence envers le peuple ; le peuple garde le milieu, ou plutôt il réunit les extrêmes de l’avarice et de la prodigalité : avides de richesses et de domination, ils méprisent tout ce qu’ils possèdent et espèrent tout ce qu’ils désirent ; les armes et les chevaux, le luxe des habits et l’exercice de la chasse et de la fauconnerie, font les délices des Normands[154] ; mais, dans les occasions pressantes, ils supportent avec une patience incroyable les rigueurs de tous les climats, et la fatigue et les privations d’une vie militaire[155]. »

Oppression de la Pouille. A. D. 1046, etc.

Les Normands de la Pouille se trouvaient aux confins des deux empires d’Allemagne et de Constantinople ; et, selon la politique du moment, ils recevaient l’investiture de leurs terres de l’un ou de l’autre des deux empereurs. Mais le droit de conquête était le titre le plus solide de ces aventuriers : ils n’aimaient personne et ne se fiaient à personne ; personne ne les aimait ni ne se fiait à eux ; le mépris qu’ils inspiraient aux princes était mêlé de frayeur, et la crainte des naturels du pays à leur égard était mêlée de haine et de ressentiment. Dès qu’ils désiraient un cheval, une femme, un jardin, ils ne manquaient pas de s’en emparer[156] ; et les chefs seulement coloraient leur cupidité des noms plus spécieux d’ambition et de gloire. Les douze comtes se liguaient quelquefois pour commettre une injustice ; dans leurs querelles domestiques, ils se disputaient la dépouille du peuple ; les vertus de Guillaume disparurent avec lui, et Drogon, son frère et son successeur, était plus propre à conduire la valeur qu’à réprimer la violence de ses égaux. Sous le règne de Constantin Monomaque, le cabinet de Constantinople essaya, moins par bienfaisance que par politique, de délivrer l’Italie de cette calamité permanente, plus fâcheuse qu’un torrent de Barbares[157], et Argyre, fils de Mélo, qu’on chargea de l’exécution de ce dessein, reçut les titres les plus pompeux[158], et les pouvoirs les plus étendus ; la mémoire de, son père devait être pour lui un titre auprès des Normands : il s’était déjà assuré de leur service volontaire pour étouffer la révolte de Maniacès et venger leur injure particulière en même temps que celle de l’état. Constantin voulait tirer cette colonie guerrière des provinces de l’Italie et la transplanter sur le théâtre de la guerre de Perse ; pour première marque de la magnificence impériale, le fils de Mélo répandit parmi les chefs l’or de la Grèce et les ouvrages précieux de son industrie. Mais ses artifices furent déjoués par le bon sens et le courage des vainqueurs de la Pouille : après avoir rejeté ses présens ou du moins ses propositions, ils déclarèrent d’une voix unanime qu’ils n’abandonneraient pas leurs possessions et leurs espérances pour cette fortune éloignée qu’on leur offrait en Asie. [ Ligue du pape et des deux empires. A. D. 1049-1054. ]Les moyens de persuasion ayant échoué, Argyre résolut de les soumettre ou de les détruire ; il réclama contre l’ennemi commun le secours des puissances latines, et forma une alliance offensive entre le pape, l’empereur d’Orient et celui d’Occident. Le trône de saint Pierre se trouvait occupé par Léon IX, un saint[159] dans toute la simplicité de ce caractère, fait pour se tromper lui-même et tromper le monde, et par le respect qu’il inspirait, propre à consacrer sous le nom de piété les mesures les plus contraires à la pratique de la religion. Son humanité s’était laissé toucher par les plaintes, peut-être par les calomnies d’un peuple opprimé ; les impies Normands avaient interrompu le payement des dîmes, et on ne manqua pas de décider qu’on pouvait s’armer du glaive temporel contre des brigands sacriléges qui méprisaient les censures de l’Église. Léon, né en Allemagne, d’une famille noble et alliée de la maison royale, avait un libre accès à la cour de l’empereur Henri III, et possédait sa confiance : pour trouver des guerriers et des alliés, son zèle ardent le conduisit de la Pouille en Saxe, et des rives de l’Elbe à celles du Tibre. Pendant ces préparatifs, Argyre se servit en secret des armes les plus criminelles. Une multitude de Normands furent sacrifiés aux intérêts de l’état ou à des vengeances particulières, et le brave Drogon fut assassiné dans une église. [ A. D. 1051. ]Son frère, Humphroy, troisième comte de la Pouille, hérita de son courage. Les assassins furent punis ; Argyre, renversé et blessé, courut, loin du champ de bataille, cacher sa honte derrière les murs de Bari, en attendant les tardifs secours de ses alliés.

Expédition du pape Léon IX contre les Normands. A. D. 1053.

Mais l’empire de Constantin était troublé par la guerre contre les Turcs : Henri était faible et irrésolu ; et le pape, au lieu de repasser les Alpes avec une armée d’Allemands, ne ramena que sept cents soldats de la Souabe et quelques volontaires de la Lorraine. Dans sa marche lente de Mantoue à Bénévent, il reçut sous la sainte bannière un vil mélange d’Italiens de toutes les classes[160]. Le prêtre et le voleur couchaient dans la même tente : on voyait dans les premiers rangs les piques se mêler avec les croix, et le saint guerrier qui les conduisait répétait dans l’ordre des marches, des campemens et des combats, les leçons militaires qu’il avait reçues dans sa jeunesse. Les Normands de la Pouille ne purent mettre en campagne que trois mille cavaliers et un petit nombre de fantassins. La défection des naturels du pays les priva de vivres et coupa leur retraite, et un respect superstitieux glaça pour un moment leur bravoure incapable de crainte. En voyant Léon s’approcher en ennemi, ils fléchirent le genou sans honte et sans répugnance devant leur père spirituel. Mais le pape fut inexorable ; ses Allemands, fiers de leur haute taille, se moquèrent de la petite stature de leurs adversaires ; et on déclara à ceux-ci qu’ils devaient choisir entre la mort et l’exil. Les Normands dédaignaient la fuite, et plusieurs d’entre eux n’ayant pas pris de nourriture depuis trois jours, leur petite armée se décida pour une mort plus prompte et plus honorable. Après avoir monté la colline de Civitella, ils descendirent dans la plaine, et chargèrent, en trois divisions, les troupes du pape. [ Sa défaite et sa captivité. Juin 18. ]Richard, comte d’Averse et le fameux Robert Guiscard, qui étaient à la gauche et au centre, attaquèrent, enfoncèrent, mirent en déroute et poursuivirent les troupeaux d’Italiens qui combattaient sans discipline et fuyaient sans rougir. Le comte Humphroy, qui menait la cavalerie de l’aile droite, eut à remplir une tâche plus difficile. On a représenté les Allemands comme peu habiles[161] à manier la lance et le cheval ; mais ils formaient à pied une impénétrable phalange, et ni homme, ni cheval, ni armure, ne pouvaient résister à la pesanteur de leurs énormes sabres, qu’ils faisaient tomber à deux mains sur l’ennemi. Ils se défendaient avec opiniâtreté, lorsque la cavalerie, qui revenait de la poursuite, les environna, et ils moururent dans leurs rangs avec l’estime de l’ennemi et le plaisir de s’être vengés. Le pape prit la fuite et trouva les portes de Civitella fermées ; il fut pris par ses pieux vainqueurs, qui, baisant ses pieds, lui demandèrent sa bénédiction et l’absolution de leur coupable victoire. Dans cet ennemi captif, les soldats ne voyaient que le vicaire de Jésus-Christ : et bien que ces marques de respect puissent de la part des chefs être attribuées à la politique, il y a tout lieu de croire qu’ils partageaient les superstitions du peuple. Dans le calme de la retraite, le pontife, dont les intentions avaient été bonnes, regretta l’effusion du sang humain verse à son occasion ; il sentit qu’il avait été une cause de péchés et de scandales, et comme son entreprise n’avait pas réussi, il voyait le blâme général s’attacher à l’inconvenance de sa conduite[162]. Dans ces dispositions, il ne se refusa point au traité avantageux qu’on lui proposait ; il abandonna une alliance prêchée par lui-même comme la cause de Dieu, et ratifia les conquêtes passées et futures des Normands. De quelque manière qu’elles eussent été usurpées, [ Origine de l’investiture du royaume de Naples que donne le pape. ]les provinces de la Pouille et de la Calabre faisaient partie de la donation de Constantin et du patrimoine de saint Pierre : ainsi le don et l’acceptation confirmaient à la fois les prétentions du pontife et celles des Normands. Ils se promirent réciproquement l’appui de leurs armes spirituelles ou temporelles : les Normands s’engagèrent ensuite à payer à la cour de Rome un tribut ou une redevance de douze deniers par charrue, et depuis cette transaction mémorable, c’est-à-dire depuis environ sept siècles, le royaume de Naples est demeuré fief du saint siége[163].

Naissance et caractère de Robert Guiscard. A. D. 1020-1085.

On fait descendre Robert Guiscard[164] tantôt d’un paysan, tantôt d’un duc de Normandie : l’orgueil et l’ignorance se sont réunis chez une princesse grecque[165] pour rabaisser la naissance de Guiscard, et l’ignorance et l’adulation chez les Italiens, ses sujets, pour la relever[166]. Il avait reçu le jour dans la seconde classe ou l’ordre moyen de la noblesse[167]. Il sortait d’une race de vavasseurs ou bannerets du diocèse de Coutances en Basse-Normandie, où ils habitaient le noble château de Hauteville ; Tancrède son père se distinguait à la cour et à l’armée du duc, auquel il était tenu de fournir dix soldats ou chevaliers. Deux mariages dans une famille qui n’était pas indigne de la sienne, rendirent Tancrède père de douze enfans qui furent tous élevés dans la maison paternelle, et chéris de sa seconde femme avec une égale tendresse. Mais un modique patrimoine ne suffisait pas à une progéniture nombreuse et entreprenante : les douze frères voyant autour d’eux les funestes suites de la pauvreté et de la discorde, résolurent de chercher fortune dans les guerres étrangères. Deux seulement se chargèrent du soin de perpétuer leur race et de soigner la vieillesse de leur père ; les dix autres partant du château à mesure qu’ils arrivaient à l’âge de virilité, traversèrent les Alpes et joignirent les Normands de la Pouille. Les aînés furent entraînés par leur valeur ; le succès de ceux-ci encouragea les plus jeunes, et Guillaume, Drogon et Humphroy, les derniers de tous, méritèrent d’être les chefs de leur nation et les fondateurs de la nouvelle république. Robert, le premier des sept fils du second mariage, possédait, de l’aveu même de ses ennemis, toutes les qualités d’un capitaine et d’un homme d’état. Sa stature excédait celle des hommes les plus grands de son armée : les proportions de son corps étaient celles qui donnent à la fois la force et la grâce ; au déclin de sa vie, il jouissait encore de cette ferme vigueur de santé capable de tout supporter, de cette noblesse de maintien faite pour imposer à tous. Son visage était vermeil, ses épaules larges, ses longs cheveux et sa longue barbe avaient la couleur du lin, ses yeux jetaient du feu, et sa voix, comme celle d’Achille, pouvait au milieu du tumulte d’une bataille, maintenir l’obéissance et répandre la terreur. Dans les siècles barbares de la chevalerie, ces avantages étaient trop importans pour échapper à l’attention du poète ou de l’historien. Ils observent que Robert faisait tout à la fois et avec la même dextérité, usage de son épée qu’il tenait de la main droite, et de sa lance qu’il tenait de la main gauche ; qu’il fut désarçonné trois fois à la bataille de Civitella, et qu’à la fin de cette journée mémorable, il fut reconnu qu’il avait remporté le prix de la valeur sur tous les guerriers, soit de l’une ou de l’autre armée[168]. Son insatiable ambition était fondée sur le sentiment de sa supériorité ; dans le choix de ses moyens d’élévation, il n’était jamais arrêté par les scrupules de la justice ; rarement par les sentimens de l’humanité ; et quoiqu’il ne fût pas insensible à la renommée, il agissait indifféremment en secret ou à découvert, selon que l’une ou l’autre de ces méthodes lui paraissait plus favorable à l’intérêt du moment. On donna le surnom de Guiscard[169] à ce grand maître de la sagesse politique, trop souvent confondue avec la dissimulation et la fourberie. Et le poète Apulien le loue d’avoir surpassé l’astuce d’Ulysse et l’éloquence de Cicéron. Cependant ses artifices se déguisaient sous une apparence de franchise militaire : dans sa plus haute fortune, il demeura accessible et affable pour ses soldats, et tout en se montrant indulgent pour les préjugés de ses nouveaux sujets, il affectait dans son vêtement et dans ses mœurs l’ancien usage de son pays. Il pillait avec avidité, afin de répandre des largesses avec profusion. Sa première indigence lui avait donné les habitudes de la frugalité, le gain d’un marchand ne lui paraissait pas indigne de son attention ; et il faisait subir sans pitié à ses captifs de longues et cruelles tortures pour les forcer à découvrir leurs trésors cachés. Selon les Grecs, il partit de la Normandie suivi seulement de cinq cavaliers et de trente fantassins, et ce calcul paraît encore exagéré ; ce sixième fils de Tancrède de Hauteville passa les Alpes sous un habit de pèlerin, et leva ses premiers soldats parmi les aventuriers de l’Italie. Ses frères et ses compatriotes s’étaient partagé les fertiles terres de la Pouille, mais ils gardaient chacun leur part avec la jalousie de l’avarice : le jeune homme plein d’ambition gagna les montagnes de la Calabre, et dans ses premiers exploits contre les Grecs et les naturels du pays, il n’est pas facile de distinguer le héros du brigand. Surprendre un château ou un couvent, attirer un riche citoyen dans un piège, enlever des vivres dans les villages des environs, tels furent les obscurs travaux qui exercèrent sa force et ses facultés intellectuelles. Les volontaires de la Normandie se rangèrent sous ses drapeaux, et les paysans de la Calabre commandés par lui, prirent le nom et le caractère des Normands.

Son ambition et ses succès. A. D. 1054-1080.

Robert, dont l’ambition s’étendait avec sa fortune, excita la jalousie de son frère ainé, qui, dans une querelle passagère, menaça ses jours et mit des entraves à sa liberté. À la mort de Humphroy, ses fils en bas âge se trouvèrent exclus du commandement, et réduits à une vie privée par l’ambition de leur tuteur et de leur oncle ; Guiscard, élevé sur un bouclier, fut déclaré comte de la Pouille et général de la république. Plus puissant alors et revêtu d’une autorité plus considérable, il voulut achever la conquête de la Calabre, et acquérir un rang qui le mît pour jamais au-dessus de ses égaux. Le pape l’avait excommunié pour quelques rapines ou quelques sacriléges ; mais on persuada sans peine à Nicolas II que des amis ne peuvent se brouiller sans se nuire mutuellement ; que les Normands étaient les fidèles défenseurs du saint siége, et que l’alliance d’un prince offrait plus de sûreté que la conduite capricieuse d’un corps aristocratique. Un synode de cent évêques s’assembla à Melphi, et le comte interrompit une entreprise importante pour veiller en personne à la sûreté du pontife romain, et pour exécuter ses décrets. Celui-ci, par reconnaissance et par politique, accorda à Robert et à sa postérité le titre de duc[170], avec l’investiture de la Pouille, de la Calabre et de toutes les terres de l’Italie et de la Sicile qu’il enlèverait aux Grecs schismatiques et aux infidèles Sarrasins[171]. Le consentement du pape pouvait justifier les conquêtes de Robert, mais non pas l’autoriser à disposer d’un peuple libre et vainqueur sans son aveu ; Guiscard ne rendit publique sa nouvelle dignité qu’après avoir illustré ses armes dans la campagne suivante, par la prise de Consenza et de Reggio. Au milieu de l’enthousiasme qu’inspirait son triomphe, il assembla ses troupes et leur demanda de confirmer par leur suffrage le jugement du vicaire de Jésus-Christ : les soldats saluèrent leur valeureux duc par des acclamations de joie ; et les comtes, jusque alors ses égaux, prononcèrent le serment de fidélité avec le sourire sur les lèvres et l’indignation dans le cœur. [ Duc de la Pouille. A. D. 1060. ]Robert se qualifia dès lors « de duc de la Pouille, de la Calabre et de la Sicile, par la grâce de Dieu et de saint Pierre, » et travailla vingt années à mériter et à réaliser ces titres pompeux : des succès si tardifs dans un pays si peu étendu paraissaient au-dessous des talens du chef et de la nation ; mais les Normands étaient en petit nombre ; ils avaient peu de ressources ; leurs services étaient volontaires et précaires. Les grands desseins du duc furent quelquefois entravés par l’opposition de l’assemblée de ses barons ; les douze comtes élus par le peuple conspirèrent contre son autorité ; et les fils de Humphroy, dénonçant la perfidie de leur oncle, demandèrent justice et vengeance. L’habile Guiscard découvrit leurs complots, étouffa leur rebellion, et condamna les coupables à la mort ou à l’exil ; mais il consuma inutilement ses années et les forces de la nation dans ces querelles domestiques. Lorsqu’il eut mis en déroute ses ennemis du dehors, les Grecs, les Lombards et les Sarrasins, les villes fortifiées de la côte de la mer leur servirent d’asile. Ils excellaient dans l’art des fortifications et celui de la défense ; les Normands, habitués à servir à cheval, ne savaient combattre qu’en plaine : inhabiles à l’attaque des places, ils ne pouvaient s’en rendre maîtres que par la persévérance. Salerne se défendit plus de huit mois ; le siége ou le blocus de Bari dura près de quatre ans. Le duc normand se montrait le premier dans tous les dangers, était le dernier fatigué et le plus patient dans ses souffrances. Tandis qu’il pressait la citadelle de Salerne, une pierre énorme, lancée du haut des remparts, mit en pièces une de ses machines, et un éclat de bois le blessa à la poitrine. Il logeait sous les murs de Bari, dans une mauvaise baraque formée de branches sèches et couverte de paille ; poste dangereux, exposé de tous côtés aux rigueurs de l’hiver et aux traits de l’ennemi[172].

Ses conquêtes en Italie.

Les provinces conquises en Italie par Robert sont celles qui forment aujourd’hui le royaume de Naples ; et les révolutions de sept siècles n’ont pas séparé les contrées réunies par ses armes[173]. Cette monarchie s’est composée des provinces grecques de la Calabre et de la Pouille, de la principauté de Salerne, soumise aux Lombards, de la république d’Amalfi, et des districts intérieurs du vaste et ancien duché de Bénévent. Trois de ces districts seulement échappèrent à sa domination, le premier pour jamais, et les deux autres jusque vers le milieu du siècle suivant. L’empereur d’Allemagne avait transféré au pape, par don ou par échange, la ville et le territoire immédiat de Bénévent ; et quoique cette terre sacrée ait été envahie quelquefois, le nom de saint Pierre triompha à la fin du glaive des Normands. Leur première colonie d’Averse subjugua et conserva l’état de Capoue, et les princes de cette ville furent réduits à mendier leur subsistance à la porte du palais de leurs aïeux. Les ducs de la ville de Naples maintinrent la liberté populaire sous une apparence de soumission à l’empire de Byzance. Parmi les conquêtes de Guiscard, les lumières de Salerne[174] et le commerce d’Amalfi[175] doivent fixer un moment la curiosité du lecteur. [ École de Salerne. ]1o. Une école de jurisprudence suppose des lois et des propriétés, et une religion bien claire où l’évidence de la raison peut faire négliger la théologie ; mais à toutes les époques de la civilisation, les hommes ont besoin du secours de la médecine ; et si le luxe rend les maladies aiguës plus fréquentes, l’état de barbarie multiplie le nombre des contusions et des blessures. Les trésors de la médecine des Grecs s’étaient répandus parmi les colonies arabes de l’Afrique, de l’Espagne et de la Sicile : au milieu des communications de la paix et de la guerre, une étincelle de savoir avait paru et s’était maintenue à Salerne, ville recommandable par l’honnêteté des hommes et la beauté des femmes[176]. Une école, la première qu’on ait vue s’élever au milieu des ténèbres de l’Europe, s’y consacrait à l’art de guérir ; les moines et les évêques s’accommodèrent de cette profession salutaire et lucrative, et des malades sans nombre, du rang le plus élevé et des pays les plus éloignés, appelèrent ou allèrent chercher les médecins de Salerne. Les vainqueurs normands protégèrent cette école ; et Guiscard, bien qu’élevé dans le métier des armes, savait discerner le mérite et la valeur d’un philosophe. Après trente-neuf ans de voyages, Constantin, chrétien d’Afrique, rapporta de Bagdad la connaissance de la langue et des arts des Arabes, et Salerne profita de la pratique, des leçons et des écrits de l’élève d’Avicenne. Son école de médecine a sommeillé longtemps sous le nom d’université ; mais ses préceptes ont été réduits au douzième siècle en une suite d’aphorismes exprimés en vers léonins ou vers latins rimés[177]. [ Commerce d’Amalfi ]2o. La ville d’Amalfi, située sept milles à l’ouest de Salerne, et trente au sud de Naples, jadis obscure, déployait alors la puissance et les heureuses suites de l’industrie. Son territoire était fertile, mais de peu d’étendue, et ses habitans profitèrent de leur situation près d’une mer accessible ; ils se chargèrent les premiers du soin de fournir au monde occidental les ouvrages et les productions de l’Orient, et cet utile trafic fut la source de leur opulence et de leur liberté. Amalfi avait un gouvernement populaire, sous l’administration d’un duc, et la suprématie de l’empereur grec ; ses murs renfermaient cinquante mille citoyens, et aucune autre ville n’offrait une quantité si considérable d’or, d’argent et d’objets d’un luxe recherché. Les marins qui remplissaient son port excellaient dans la théorie et la pratique de la navigation et de l’astronomie ; et on doit à leurs recherches ou à leur bonne fortune la découverte de la boussole, qui nous a donné le moyen de parcourir le globe. Leur commerce s’étendait aux rivages de l’Afrique, de l’Arabie et de l’Inde, ou du moins il embrassait les productions de ces trois pays, et leurs établissemens à Constantinople, à Antioche, à Jérusalem et à Alexandrie, avaient acquis les priviléges de colonies indépendantes[178]. Après trois siècles de prospérité, Amalfi fut subjuguée par les Normands, et saccagée par la jalousie de la république de Pise, Elle ne contient plus qu’un millier de pêcheurs dont la misère peut s’enorgueillir des restes d’un arsenal, d’une cathédrale et des palais de ses anciens négocians[179].

Conquête de la Sicile par le comte Roger. A. D. 1060-1090.

Roger, le douzième et le dernier des fils de Tancrède, avait été retenu long-temps en Normandie par sa jeunesse et le grand âge de son père. Appelé ensuite en Italie, il se hâta d’arriver dans la Pouille, où il mérita l’estime, et où bientôt après il excita la jalousie de Guiscard. Ils avaient la même valeur et la même ambition ; mais la jeunesse, la beauté et les manières élégantes de Roger, captivèrent l’affection des soldats et du peuple. Il avait si peu de moyens de subsistance pour lui et sa suite, composée de quarante personnes, qu’il descendit du rôle de guerrier à celui de brigand, et du brigandage au vol domestique. On avait alors des notions si imparfaites sur la propriété, que son propre historien, et par son ordre particulier, l’accuse d’avoir dérobé des, chevaux dans une écurie de Melphi[180]. Son courage le fit sortir de la pauvreté et de la honte : il quitta ses viles habitudes pour la gloire et pour le mérite d’une guerre contre les infidèles, et il fut secondé dans l’invasion de la Sicile par le zèle et la politique de son frère Guiscard. Après la retraite des Grecs, les idolâtres, tel était le nom que les catholiques osaient donner aux Sarrasins, avaient réparé leurs pertes et étaient rentrés dans leurs possessions ; mais une petite troupe d’aventuriers opéra la délivrance de la Sicile, vainement entreprise par les forces de l’empire d’Orient[181]. Lors de sa première tentative, Roger brava sur un canot découvert les dangers réels et les dangers fabuleux de Charybde et de Scylla, débarqua avec soixante soldats sur une côte ennemie, poussa les musulmans jusqu’aux portes de Messine, et retourna sain et sauf en Italie, chargé des dépouilles de la contrée environnante. Il déploya l’activité et la patience de son courage dans la forteresse de Trani. Parvenu à un âge avancé, il racontait avec plaisir que, durant le cours du siége, lui et la comtesse sa femme furent réduits à un manteau qu’ils portaient alternativement ; que son cheval ayant été tué, les Sarrasins l’entraînaient ; mais qu’il se dégagea par la force de son épée, et rapporta sur son dos la selle de son coursier, afin de ne pas laisser le moindre trophée entre les mains des infidèles. Au siége de Trani, trois cents Normands arrêtèrent et repoussèrent les forces de l’île. À la bataille de Céramio, cinquante mille hommes, tant de cavalerie que d’infanterie, furent mis en déroute par cent trente-six soldats chrétiens, sans compter saint George, qui combattit à cheval aux premiers rangs. On réserva pour le successeur de saint Pierre les bannières ennemies et quatre chameaux : si on eût exposé ces dépouilles des Barbares, non pas au Vatican, mais au Capitole, elles auraient pu rappeler le souvenir des triomphes sur les Carthaginois. Ce qu’on dit du petit nombre des Normands ne doit probablement s’entendre que des chevaliers ou guerriers combattant à cheval, et de noble extraction, dont chacun avait cinq ou six hommes à sa suite[182] ; mais en adoptant cette interprétation, et en supposant tous les avantages que purent donner la valeur, la bonté des armes et la réputation, la déconfiture d’une si nombreuse armée réduit encore le lecteur prudent à choisir entre l’idée d’un miracle et celle d’une fable. Les Arabes de la Sicile recevaient de puissans secours de leurs compatriotes d’Afrique : les galères de Pise aidèrent la cavalerie des Normands à faire le siége de Palerme, et au moment de l’action, la jalousie des deux frères prit le noble caractère d’une émulation généreuse et invincible. Après une guerre de trente ans [183], Roger acquit, avec le titre de grand-comte, la souveraineté de la plus grande et de la plus fertile des îles de la Méditerranée ; et son administration annonce un esprit libéral et éclairé, bien supérieur à son siècle et à son éducation. Il laissa aux musulmans la liberté de leur religion et la jouissance de leurs propriétés[184] : un philosophe, médecin de Mazara et de la race de Mahomet, qui avait harangué le vainqueur, fut appelé à la cour ; on traduisit en latin sa géographie des sept climats, et Roger, après l’avoir lue avec attention, préféra le livre de l’Arabe aux écrits du Grec Ptolémée[185]. Un reste de naturels chrétiens avait contribué aux succès des Normands ; ils en furent récompensés par le triomphe de la croix. L’île rentra sous la juridiction du pontife de Rome : on établit de nouveaux évêques dans les principales villes, et le clergé eut lieu d’être satisfait des magnifiques dotations accordées aux églises et aux monastères. Cependant le héros catholique soutint avec fermeté les droits du magistrat civil. Au lieu de renoncer à l’investiture des bénéfices, il eut l’adresse de tourner à son profit les prétentions des papes, et la singulière bulle qui déclare les princes de Sicile légats héréditaires et perpétuels du saint siége[186], consolida et étendit la suprématie de la couronne.

Robert fait une invasion dans l’empire d’Orient. A. D. 1081.

La conquête de la Sicile avait été plus glorieuse qu’utile pour Robert Guiscard : la possession de la Pouille et de la Calabre ne suffisait pas à son ambition, et il résolut de saisir ou de faire naître une occasion d’envahir et peut-être de subjuguer l’empire d’Orient[187]. Un divorce obtenu sous prétexte de consanguinité, avait éloigné sa première épouse, la compagne de son humble fortune, et Bohémond, issu de ce premier mariage, se trouvait destiné à imiter son illustre père plutôt qu’à lui succéder. Sa seconde femme était fille des princes de Salerne ; les Lombards consentirent à reconnaître, pour son héritier, Roger sorti de ce second mariage : cinq filles que Guiscard eut d’ailleurs de la princesse de Salerne, furent toutes honorablement mariées[188] ; et l’une d’elles fut fiancée en bas âge au jeune et beau Constantin, fils et héritier de l’empereur Michel[189] ; mais une révolution ébranla le trône de Constantinople ; la famille royale de Ducas fut emprisonnée dans le palais ou dans le cloître ; et Robert, affligé du malheur de sa fille et de l’expulsion de son allié, médita des projets de vengeance. Un Grec, qui se disait père de Constantin, parut bientôt à Salerne, et raconta l’histoire de son détrônement et de son évasion. Le duc ne méconnut point cet ami malheureux ; il l’environna de la pompe, et le revêtit des titres de la dignité impériale. Michel[190] parcourut en triomphe la Pouille et la Calabre : les peuples le reçurent avec des larmes et des acclamations ; et le pape Grégoire VII exhorta les évêques à concourir, par leurs sermons, et les catholiques parle secours de leurs bras, au rétablissement de ce prince. Ses conversations avec Robert étaient fréquentes et familières ; la valeur des Normands et les trésors de l’empire grec donnaient quelque fondement à leurs promesses réciproques. Cependant, de l’aveu des Grecs et des Latins, ce Michel n’était qu’un fantôme et un imposteur : c’était un moine échappé de son couvent, ou un domestique qui avait servi dans le palais. L’adroit Guiscard avait imaginé cette fourberie : il comptait qu’après avoir donné ainsi une apparence de justice à ses armes, le faux, empereur rentrerait, au premier signe, dans l’état obscur d’où il venait de le tirer ; mais on ne pouvait déterminer la croyance des Grecs que par la victoire, et l’ardeur des Latins n’égalait pas leur crédulité : les soldats normands voulaient jouir en paix du fruit de leurs travaux, et la lâcheté des Italiens frémissait de la seule idée des périls connus et inconnus d’une expédition au-delà de la mer. Robert employa, sur ces nouvelles levées, le pouvoir des présens et des promesses, les menaces de l’autorité civile et de l’autorité ecclésiastique ; et quelques actes de violence ont donné lieu au reproche qui lui fut fait d’avoir enrôlé, sans distinction et sans pitié, des vieillards et des enfans. Après deux années employées sans relâche en préparatifs, l’armée de terre et les forces navales s’assemblèrent à Otrante, dernier promontoire de l’Italie, situé à l’extrémité du talon de la botte ; Robert s’y rendit accompagné de sa femme, qui combattit à ses côtés, de son fils Bohémond et de l’imposteur qu’on donnait pour l’empereur Michel. Treize cents chevaliers[191] normands, ou elevés à leur école, étaient le nerf de cette armée composée d’environ trente mille hommes[192] de toute espèce. Cent cinquante navires furent destinés à transporter les soldats, les chevaux, les armes, les machines de guerre et les tours de bois couvertes de peaux non travaillées. Ces bâtimens avaient été construits en Italie, et la république de Raguse, devenue l’alliée de Robert, avait fourni les galères.

Siége de Durazzo. A. D. 1081. Juin 17.

À l’entrée du golfe Adriatique, les côtes de l’Italie et de l’Épire se rapprochent l’une de l’autre. L’espace qui est entre Brindes et Durazzo, connu sous le nom du passage romain, n’a pas plus de cent milles[193] ; en face d’Otrante, il n’en a que cinquante[194], et le peu de largeur du détroit donna à Pyrrhus et à Pompée l’idée sublime ou extravagante d’y élever un pont. Robert, avant d’embarquer ses munitions et ses troupes, détacha Bohémond avec quinze galères pour aller subjuguer ou menacer l’île de Corfou, reconnaître la côte opposée, et s’assurer, aux environs de Vallona, d’un havre pour ses troupes. Bohémond fit sa traversée et son débarquement sans apercevoir d’ennemis ; et cet heureux essai fit connaître l’état de décadence où la négligence des Grecs avait réduit la marine. Les îles et les villes maritimes de l’Épire cédèrent aux armes de Robert ou à la terreur de son nom ; et après son arrivée à Corfou (que je désigne par son nom moderne), il conduisit son escadre et son armée pour faire le siége de Durazzo. Cette ville, qui était la clef de l’empire du côté de l’occident, se trouvait gardée par son ancienne réputation, par des ouvrages récens, par le patricien George Paléologue qui avait gagné des batailles en Orient, et enfin par une garnison d’Albanais et de Macédoniens, peuples connus de tout temps pour fournir de bons soldats. Le courage de Guiscard fut éprouvé dans cette entreprise par des dangers et des accidens de toute espèce : dans la saison la plus favorable de l’année, sa flotte, qui longeait la côte, fut assaillie tout à coup d’un ouragan mêlé de neige ; de furieux vents du sud enflèrent la mer Adriatique, et un nouveau naufrage confirma l’infâme’ réputation des rochers Acrocérauniens[195]. Les voiles, la mâture et les rames furent mises en pièces ou enlevées au loin. La mer et les rivages furent couverts de débris de vaisseaux, d’armes et de cadavres ; et les eaux engloutirent ou endommagèrent la plus grande partie des munitions. La galère ducale n’échappa qu’avec beaucoup de peine à la fureur des vagues, et Robert s’arrêta sept jours sur le cap voisin, pour rassembler les restes de sa flotte, et ranimer le courage abattu de ses soldats. Les Normands n’étaient plus ces audacieux marins qui avaient reconnu l’Océan, du Groenland au mont Atlas, et qu’on avait vus sourire aux misérables dangers de la Méditerranée. Ils pleurèrent durant la tempête, et tremblèrent à l’approche des Vénitiens, que les prières et les promesses de la cour de Byzance avaient engagés à les attaquer. L’action du premier jour ne fut pas désavantageuse à Bohémond, jeune homme imberbe[196], qui commandait les vaisseaux de son père ; les galères de la république de Venise demeurèrent toute la nuit sur leurs ancres, rangées en forme de croissant ; l’habileté de leurs évolutions, la manière dont ils avaient posté leurs archers, le poids de leurs javelines et le feu grégeois que leur avait prêté l’empereur, décidèrent la victoire de la seconde journée. Les vaisseaux de la Pouille et de Raguse se réfugièrent à la côte ; plusieurs virent couper leurs câbles et tombèrent au pouvoir du vainqueur. Une sortie de la garnison de Durazzo porta le carnage et l’épouvante jusque dans les tentes de Robert : on jeta des secours dans la place, et dès que les assiégeans ne furent plus maîtres de la mer, les îles et les villes maritimes cessèrent de leur envoyer des tributs et des provisions. Une maladie pestilentielle infecta bientôt l’armée des Normands : elle fit périr sans gloire cinq cents chevaliers ; et, en supposant que les morts obtinrent tous des funérailles, on voit, d’après la liste des enterremens, que Guiscard perdit dix mille personnes. Seul, inébranlable au milieu de tant de calamités, tandis qu’il faisait venir de nouvelles forces de la Pouille et de la Sicile, il ébranlait de ses machines de siége, escaladait ou sapait les murs de Durazzo ; mais son industrie et sa valeur rencontraient une valeur égale et une industrie supérieure. Il avait conduit au pied du rempart une tour mobile qui renfermait cinq cents soldats ; la descente de la porte ou du pont-levis fut arrêtée par une énorme poutre, et la tour devint en un moment la proie du feu grégeois.

Armée et marche de l’empereur Alexis. Avril-septembre.

Tandis que les Turcs fondaient sur l’empire romain du côté de l’orient, et l’armée de Guiscard du côté de l’occident, le vieux successeur de Michel remettait le sceptre aux mains d’Alexis, illustre général et fondateur de la dynastie de Comnène. La princesse Anne, qui a écrit l’histoire d’Alexis son père, observe, dans son style affecté, qu’Hercule lui-même n’aurait pu suffire à un double combat ; et sur ce principe, elle approuve la paix précipitée que son père conclut avec les Turcs, et qui lui permit d’aller lui-même au secours de Durazzo, Alexis trouva le camp vide de soldats et le trésor vide d’argent ; mais telles furent la vigueur et l’activité de ses mesures, qu’en six mois il rassembla une armée de soixante-dix mille hommes[197], et fit une marche de cinq cents milles. Il leva ses troupes en Europe et en Asie, depuis le Péloponnèse jusqu’à la mer Noire ; la pompe de son rang se déployait dans la magnificence de sa garde composée de cavaliers couverts d’armes d’argent et richement équipés ; il marchait entouré d’un nombreux cortége de nobles et de princes, dont plusieurs (preuve de la douceur des mœurs du temps), un moment revêtus de la pourpre dans les révolutions du palais, vivaient riches et revêtus de charges considérables. Jeunes et ardens, ils devaient animer la multitude par leur exemple ; mais leur goût pour le plaisir, et leur mépris pour la subordination, étaient une source de désordres et de maux : ils voulaient qu’on les menât tout de suite au combat, et leurs clameurs importunes déconcertèrent la prudence d’Alexis, qui aurait pu environner et affamer l’armée des assiégeans. L’énumération des provinces établit une triste comparaison entre les anciennes limites de l’empire et celles qu’il avait alors. Les nouveaux soldats avaient été levés à la hâte et dans la terreur ; l’on n’avait pu emmener les garnisons de l’Anatolie ou Asie Mineure, qu’en livrant aux Turcs les villes qu’elles défendaient. La force de l’armée grecque était dans les Varangiens, les gardes Scandinaves, dont le nombre s’était accru depuis peu d’une troupe d’exilés et de volontaires de l’île de Thulé ou de la Grande-Bretagne. Les Danois et les Anglais gémissaient ensemble sous le joug des Normands ; de jeunes aventuriers résolurent d’abandonner une terre d’esclavage ; la mer leur offrait un moyen de se sauver, et dans leur long voyage ils parcoururent toutes les côtes qui présentaient quelque espoir de liberté et de vengeance. L’empereur grec les prit à son service, et on les établit d’abord dans une nouvelle ville de la côte d’Asie ; mais Alexis les appela bientôt au secours de sa personne et de son palais, et légua depuis à ses successeurs l’héritage de leur bravoure et de leur fidélité[198]. Se rappelant avec indignation ce qu’ils avaient souffert de la part des Normands, ils marchèrent avec joie contre l’ennemi national, et ils brûlaient de recouvrer en Épire la gloire qu’ils avaient perdue à la bataille de Hastings. Les Varangiens étaient soutenus de quelques compagnies de Francs ou de Latins ; les rebelles, qui s’étaient réfugiés à Constantinople pour échapper à la tyrannie de Guiscard, s’empressaient de signaler leur zèle et de satisfaire leur vengeance. Dans ces circonstances difficiles l’empereur n’avait pas dédaigné les secours impurs des pauliciens ou des manichéens de la Thrace et de la Bulgarie, et ces hérétiques réunissaient à l’intrépidité des martyrs, la valeur active et la discipline des plus braves soldats[199]. Le traité avec le sultan avait procuré à l’empereur un renfort d’environ mille Turcs, et on opposa les traits de la cavalerie des Scythes aux lances de la cavalerie des Normands. Aux premiers bruits qui lui parvinrent de la force redoutable de l’armée qu’il voyait de loin s’avancer vers lui, Robert assembla un conseil composé de ses principaux officiers. « Vous voyez, leur dit-il, dans quel péril vous êtes ; il est pressant et inévitable. Les collines sont couvertes de guerriers et de drapeaux, et l’empereur des Grecs est accoutumé aux guerres et aux triomphes. Nous ne pouvons nous sauver que par l’obéissance et l’union, et je suis prêt à céder le commandement à un général plus habile, » Les acclamations même de ses ennemis secrets l’ayant assuré en ce périlleux moment de leur estime et de leur confiance : « Comptons, ajouta-t-il, sur les fruits de la victoire, et ne laissons aux lâches aucun moyen d’échapper. Brûlons nos vaisseaux et nos bagages, et combattons sur ce terrain, comme si c’était le lieu de notre naissance et de notre sépulture. » Cette résolution fut unanimement approuvée, et dédaignant de se renfermer dans les lignes, Guiscard, à la tête de son armée rangée en bataille, attendit l’approche de l’ennemi. Une rivière de peu de largeur couvrait ses derrières ; son aile droite se prolongeait jusqu’à la mer, et sa gauche aboutissait à des collines : il ne savait peut-être pas qu’en ce même lieu César et Pompée s’étaient disputé l’empire du monde[200].

Bataille de Durazzo. A. D. 1081. Oct. 18.

Alexis ayant résolu, contre l’avis de ses plus sages capitaines, de risquer l’événement d’une bataille, exhorta la garnison de Durazzo à concourir, par une sortie faite à propos, à la délivrance de la ville. Il marcha sur deux colonnes pour surprendre les Normands avant la pointe du jour, et de deux côtés sa cavalerie légère se répandit sur la plaine ; les archers formaient la seconde ligne, et les Varangiens se réservèrent l’honneur de combattre à l’avant-garde. Au premier choc, les haches de bataille des étrangers portèrent des coups terribles à l’armée de Guiscard, réduite alors à quinze mille hommes. Les Lombards et les Calabrois prirent honteusement la fuite ; ils coururent vers les bords de la rivière et vers ceux de la mer ; mais on avait détruit le pont, afin d’arrêter les soldats de la place, et la côte était bordée de galères vénitiennes qui firent jouer leurs machines au milieu de cette multitude en désordre. Prête à périr, elle fut sauvée par la valeur et la conduite de ses chefs. Les Grecs représentent Gaita, femme de Robert, comme une amazone et une seconde Pallas ; moins habile dans les arts, mais non moins terrible à la guerre que la déesse des Athéniens[201]. Quoique blessée d’un trait, elle demeura sur le champ de bataille, et par ses exhortations et son exemple, rallia les troupes dispersées[202]. Sa faible voix était secondée par la voix plus forte et le bras plus vigoureux de Guiscard : aussi calme au milieu de l’action que magnanime dans les conseils : « Où fuyez-vous ? s’écriait-il ; votre ennemi est implacable, et la mort est moins fâcheuse que la servitude. » Le moment était décisif ; les Varangiens en se portant au-devant de la ligne, laissèrent leurs flancs à découvert ; les huit cents chevaliers qui formaient le corps de bataille du duc n’avaient point été entamés (ils se précipitèrent la lance en arrêt, et les Grecs parlent avec douleur du choc impétueux et irrésistible de la cavalerie française[203]. Alexis remplit tous les devoirs d’un soldat et d’un général ; mais lorsqu’il vil le massacre des Varangiens et la fuite des Turcs, méprisant ses sujets, il désespéra de sa fortune. La princesse Anne, qui verse une larme sur ce triste événement, est réduite à vanter la force et l’agilité du cheval de son père, et la vigueur avec laquelle celui-ci se défendit contre un chevalier qui, d’un coup de lance, avait brisé son casque. Sa valeur désespérée s’ouvrit un passage à travers un escadron de Français qui s’opposait à sa fuite ; et après avoir erré deux jours et deux nuits au milieu des montagnes, il put jouir de quelque repos, non de l’esprit, mais du corps, dans les murs de Lychnidus. Robert se plaignit de ce que ses troupes, par la mollesse et la lenteur de leur poursuite, avaient laissé échapper une si brillante proie ; mais il en fut consolé par les trophées et les drapeaux enlevés à l’ennemi, la richesse et le luxe du camp des Grecs, et la gloire d’avoir défait une armée cinq fois plus nombreuse que la sienne. Une multitude d’Italiens avaient été victimes de leur frayeur, mais cette Turcs ou Anglais, environ cinq ou six mille hommes[204], parmi lesquels on compta beaucoup de nobles et de guerriers du sang royal ; l’imposteur Michel trouva dans la plaine de Durazzo une mort plus honorable que sa vie.

Durazzo pris. A. D. 1082. Février 8.

Il est plus que probable que Guiscard s’affligea fort peu de la perte de ce fantôme d’empereur qui lui coûtait fort cher, et n’avait eu d’autre avantage que de l’exposer à la dérision des Grecs. Après leur défaite, la garnison continua à se défendre : l’empereur avait eu l’imprudence de rappeler George Paléologue, et un Vénitien commandait dans la ville. Les tentes des assiégeans furent converties en baraques, capables de soutenir les rigueurs de l’hiver ; et en réponse au défi de la place, Robert insinua que sa persévérance égalait au moins l’obstination des assiégés[205]. Peut-être comptait-il déjà sur sa liaison secrète avec un noble Vénitien, qui, séduit par l’espoir d’un grand et riche mariage, eut la bassesse de les trahir. Au milieu de la nuit, des échelles de corde furent jetées du haut des murs ; les légers Calabrois les montèrent en silence, et les Grecs furent éveillés par le nom et les trompettes du vainqueur. Cependant ils défendirent trois jours les rues contre un ennemi déjà maître du rempart ; ils se rendirent enfin après un siége de sept mois depuis le moment où la place avait été investie. Robert pénétra ensuite au centre de l’Épire ou Albanie ; il passa les premières montagnes de la Thessalie, surprit trois cents Anglais dans la ville de Castoria, s’approcha de Thessalonique, et fit trembler Constantinople. Un devoir plus pressant ne lui permit pas de suivre ses desseins ambitieux. Le naufrage, les maladies pestilentielles et le glaive de l’ennemi avaient détruit les deux tiers de son armée ; et au lieu des recrues qu’il attendait de l’Italie, de douloureuses missives l’instruisirent des malheurs et des dangers auxquels l’Italie était livrée par son absence, de la révolte des villes et des barons de la Pouille, de la détresse du pape et de l’approche ou de l’invasion de Henri, roi d’Allemagne. [ Retour de Robert, et conduite de Bohémond. ]Il osa penser que sa présence suffirait à la sûreté de ses états, et repassa la mer avec un seul brigantin, laissant l’armée sous les ordres de son fils et des comtes normands, en exhortant Bohémond à respecter la liberté de ses égaux, et les comtes à obéir à l’autorité de leur général. Le fils de Guiscard marcha sur les traces de son père. Les Grecs comparent ces deux guerriers à la chenille et à la sauterelle, dont l’une dévore tout ce qui a échappé aux ravages de l’autre[206]. Après avoir gagné deux batailles contre l’empereur, il descendit dans la plaine de Thessalie, et assiéga Larisse, capitale du royaume fabuleux d’Achille[207], qui contenait le trésor et les magasins de l’armée des Grecs. Au reste, on doit des éloges à la fermeté et à la prudence d’Alexis, qui lutta courageusement contre le malheur du temps. Dans la pauvreté de l’état, il osa emprunter les ornemens superflus des églises ; il suppléa à la désertion des manichéens par quelques tribus de la Moldavie ; sept mille Turcs remplacèrent et vengèrent la perte de leurs frères ; les soldats grecs apprirent à monter à cheval, à lancer des traits ; ils s’exercèrent à la pratique journalière des embuscades et des évolutions. Alexis savait, par expérience, que la cavalerie si redoutable des Français ne pouvait ni combattre ni presque se mouvoir à pied[208]. Il ordonnait à ses archers de viser le cheval plutôt que le cavalier ; il semait de pointes de fer et de différentes sortes de pièges le terrain sur lequel il pouvait s’attendre à une attaque. La guerre se prolongea aux environs de Larisse, où se balancèrent les succès des deux armées. Dans toutes les occasions, le courage de Bohémond se montra d’une manière brillante et souvent heureuse ; mais les Grecs imaginèrent un stratagème qui occasionna le pillage de son camp : la ville était imprenable, et les comtes, mécontens ou corrompus par l’ennemi, quittèrent ses drapeaux, livrèrent leurs postes et s’enrôlèrent au service de l’empereur Alexis, qui retourna à Constantinople, remportant l’avantage plutôt que l’honneur de la victoire. Après avoir abandonné des conquêtes qu’il ne pouvait plus défendre, le fils de Guiscard s’embarqua pour l’Italie, où il fut très-bien reçu par son père, qui connaissait son mérite et plaignait son infortune.

L’empereur Henri III est appelé par les Grecs. A. D. 1081.

Parmi les princes latins alliés d’Alexis et ennemis de Robert, Henri III ou IV, roi d’Allemagne et d’Italie, qui devint ensuite empereur d’Occident, était le plus puissant et le plus zélé. La lettre que lui adressa le monarque grec[209] respire une vive amitié et un extrême désir de fortifier leur alliance par des liens de famille aussi-bien que par des rapports politiques. Il félicite Henri de ses succès dans une juste et sainte guerre ; et il se plaint de ce que les entreprises audacieuses des Normands troublent la prospérité de son empire. La liste de ses présens est analogue aux mœurs de ce siècle : il lui envoyait une couronne d’or garnie de rayons, une croix pectorale garnie de perles, une boîte de reliques avec les noms et le titre des saints, un vase de cristal, un vase de sardoine, du baume, vraisemblablement de la Mecque, et cent pièces de pourpre. Il y joignait cent quarante-quatre mille byzantins d’or, avec la promesse d’en donner deux cent seize mille de plus lorsque Henri se trouverait en armes sur le territoire de la Pouille, et confirmait par serment leur ligue contre l’ennemi commun. Le prince allemand[210], qui était déjà dans la Lombardie, à la tête d’une armée et d’une faction, accepta ces offres magnifiques, et marcha vers le midi ; il fut arrêté par la nouvelle de la bataille de Durazzo ; mais la terreur de ses armes ou de son nom, en rappelant précipitamment Robert dans la Pouille, paya suffisamment le présent qu’il avait reçu de l’empereur. Henri détestait les Normands alliés et vassaux de Grégoire VII, son implacable ennemi. Le zèle et l’ambition de ce prêtre orgueilleux avaient rallumé la longue querelle du sacerdoce et de l’empire[211] ; le roi et le pape se déposaient mutuellement, et chacun d’eux avait établi un rival sur le trône de son antagoniste. Après la défaite et la mort du rebelle de la Souabe, Henri passa en Italie pour y prendre la couronne impériale et chasser du Vatican le tyran de l’Église[212] ; mais les Romains soutinrent la cause de Grégoire ; leur courage était encore raffermi par les secours d’hommes et d’argent qui leur arrivaient de la Pouille, et le roi d’Allemagne assiéga trois fois en vain la ville de Rome. [ Il assiége Rome. A. D. 1081-1084. ]La quatrième année, Henri corrompit, dit-on, avec l’or de Byzance, les nobles romains qui avaient vu leurs domaines et leurs châteaux ruinés par la guerre. [ A. D. 1084. Mars 21, 24, 31. ]On lui livra les portes, les ponts et cinquante otages : l’antipape Clément III fut sacré dans le palais de Latran, et, plein de reconnaissance, couronna son protecteur dans le Vatican. L’empereur Henri, en qualité de légitime successeur d’Auguste et de Charlemagne, fixa sa résidence au Capitole. Le neveu de Grégoire défendait encore les ruines du Septizonium ; le pape était bloqué dans le château Saint-Ange, et ne comptait plus que sur le courage et la fidélité de son vassal normand. Des injures et des plaintes réciproques avaient interrompu leur amitié ; mais, dans ce pressant danger, Guiscard ne vit plus que ses sermens, son intérêt plus fort que les sermens, l’amour de la gloire et son inimitié pour les deux empereurs. Déployant la sainte bannière, il résolut de voler au secours du prince des apôtres ; il se mit en route après avoir rassemblé six mille cavaliers et trente mille fantassins, c’est-à-dire l’armée la plus nombreuse qu’il ait jamais eue, et ses troupes, durant toute leur marche de Salerne à Rome, furent encouragées par les applaudissemens publics et la promesse des secours du ciel. Henri, vainqueur dans soixante-six batailles, trembla à son approche : se souvenant de quelques affaires indispensables qui exigeaient sa présence en Lombardie, il exhorta les Romains à demeurer fidèles, et partit à la hâte trois jours avant l’arrivée des Normands. [ Il prend la fuite à l’approche de Robert. Mai. ]En moins de trois ans, le fils de Tancrède de Hauteville eut la gloire de délivrer le pape et de chasser devant ses armes victorieuses l’empereur d’Orient[213] et celui d’Occident ; mais l’éclat du triomphe de Robert fut obscurci par les malheurs de Rome. À l’aide des partisans de Grégoire, on était venu à bout de percer ou d’escalader les murs ; mais la faction impériale était toujours active et puissante ; le troisième jour il s’éleva une sédition furieuse, et un mot inconsidéré échappé au vainqueur, et qui semblait commander la défense ou la vengeance, fut le signal de l’incendie et du pillage[214]. Les Sarrasins de la Sicile, les sujets de Roger et les auxiliaires de Guiscard, saisirent cette occasion de dépouiller et de profaner la sainte cité des chrétiens : des milliers de citoyens furent outragés, égorgés ou réduits en captivité, sous les yeux et par les alliés de leur père spirituel ; un quartier spacieux, qui se prolongeait du palais de Latran au Colisée, fut consumé par les flammes, et de nos jours c’est encore un désert[215]. Grégoire, abandonnant une ville qui le détestait et qui ne le craignait plus, alla finir ses jours dans le palais de Salerne. L’adroit pontife fit sans doute espérer à Guiscard la souveraineté de Rome ou la couronne impériale ; mais cette mesure dangereuse, qui, selon toute apparence, aurait donné une nouvelle ardeur à l’ambition du duc normand, aurait indisposé pour jamais les fidèles princes de l’Allemagne.

Secondes expéditions de Robert dans la Grèce. A. D. 1084. Oct.

Le libérateur et le fléau de Rome aurait pu se livrer enfin au repos ; mais, dans la même année où il avait vu fuir l’empereur d’Allemagne, l’infatigable Robert reprit ses projets de conquête en Orient. Le zèle ou la reconnaissance de Grégoire avait promis à sa valeur les royaumes de la Grèce et de l’Asie[216]. Les troupes de Guiscard étaient sous les armes, enorgueillies par le succès et prêtes à marcher aux combats. La princesse Anne, dans le langage d’Homère, compare leur troupe à un essaim d’abeilles[217] ; mais j’ai fait connaître plus haut quelles étaient les plus grandes forces du duc des Normands : il les embarqua cette fois sur cent vingt navires, et comme la saison était très-avancée, il préféra le havre de Brindes[218] à la rade ouverte d’Otrante. Alexis, craignant d’être attaqué une seconde fois, s’était occupé avec assiduité à rétablir la marine de l’empire. Il avait obtenu de la république de Venise un secours considérable, consistant en trente-six navires de transport, quatorze galères et neuf galiotes ou vaisseaux d’une grandeur ou d’une force extraordinaire : ce secours avait été libéralement payé par la liberté ou le privilége exclusif de commerce accordé à la république, le don que lui avait fait l’empereur d’un assez grand nombre de boutiques et de maisons dans le port de Constantinople, et un tribut d’autant plus agréable, que c’était le produit d’un impôt sur les citoyens d’Amalfi, rivale de Venise. La réunion des Grecs et des Vénitiens couvrit la mer Adriatique d’une escadre ennemie ; mais leur négligence ou l’habileté de Robert, la variation des vents ou l’obscurité d’une brume, ouvrirent au duc un passage, et les troupes des Normands débarquèrent saines et sauves sur la côte d’Épire. L’intrépide duc, à la tête de vingt fortes galères, chercha l’ennemi sans perdre de temps, et quoique plus habitué à combattre à cheval, il exposa sa vie et celle de son frère et de ses deux fils à l’événement d’une bataille navale. L’empire de la mer fut disputé dans trois combats livrés à la vue de l’île de Corfou : l’habileté et le nombre des alliés prévalurent dans les deux premiers ; mais, au troisième, les Normands remportèrent une victoire complète et décisive[219]. Une fuite ignominieuse dispersa les légers brigantins des Grecs ; les neufs forteresses mouvantes des Vénitiens soutinrent un combat plus opiniâtre ; sept furent coulées bas, et les deux autres tombèrent au pouvoir de l’ennemi ; deux mille cinq cents captifs implorèrent en vain la pitié du vainqueur, et la fille d’Alexis évalue à treize mille hommes le nombre des Grecs ou alliés qui perdirent la vie en cette occasion. Le génie de Guiscard avait suppléé au défaut d’expérience : chaque soir, après avoir sonné la retraite, il examinait avec tranquillité les causes de sa défaite, et imaginait de nouvelles méthodes pour remédier à sa faiblesse et rendre inutiles les avantages de l’ennemi. L’hiver suspendit ses opérations : au retour du printemps, il songea de nouveau à se rendre maître de Constantinople ; mais au lieu de traverser les collines de l’Épire, il se porta dans la Grèce et dans les villes de l’Archipel, dont la dépouille pouvait le payer de ses travaux, et où son armée et ses vaisseaux pouvaient agir ensemble avec plus de vigueur et de succès ; ses projets furent déconcertés par une maladie épidémique qui se répandit sur son camp dans [ Sa mort. A. D. 1085. Juillet 17. ]l’île de Céphalonie : Robert lui-même y mourut dans sa tente à l’âge de soixante-dix ans. Le bruit public fut que ce prince avait été empoisonné par sa femme ou par l’empereur grec[220]. Cette mort prématurée permet à l’imagination de s’égarer dans la carrière des exploits qui pouvaient lui être réservés, et il est assez prouvé que la grandeur des Normands dépendait de son existence[221]. Une armée victorieuse, qui ne voyait plus d’ennemis autour d’elle, se dispersa ou se retira avec le désordre de la consternation, et Alexis, qui avait tremblé pour son empire, se réjouit de sa délivrance. La galère qui portait les restes de Guiscard fit naufrage sur la côte d’Italie ; mais on retira le corps, et il fut déposé dans les tombeaux de Vénuse[222], lieu plus célèbre par la naissance d’Horace[223] que par la sépulture du héros normand. Roger, son second fils et son successeur, se trouva réduit à la modeste condition de duc de la Pouille. Soit estime ou partialité, Guiscard n’avait laissé au brave Bohémond d’autre héritage que son épée. Les prétentions de celui-ci troublèrent la tranquillité nationale jusqu’à l’époque où la première croisade contre les Sarrasins de l’Orient lui ouvrit une carrière plus éclatante de gloire et de conquêtes[224].

Règne et ambition de Roger, grand comte de Sicile. A. D. 1101-1154. Février 26.

Les plus brillantes comme les plus modestes espérances de la vie sont toutes et bientôt terminées par le tombeau. La lignée masculine de Robert Guiscard s’éteignit à la seconde génération, soit dans la Pouille, soit à Antioche ; mais son frère cadet fut la souche d’une ligne de rois, et le fils du grand-comte hérita du nom, des conquêtes et du courage de Roger premier[225]. Ce fils était né en Sicile et n’avait que quatre ans lorsqu’il succéda à la souveraineté de ce pays, lot que la raison pourrait envier si elle se permettait un moment l’estimable mais chimérique désir du pouvoir. Si Roger s’était contenté de son fertile patrimoine, ses peuples reconnaissans auraient pu bénir leur bienfaiteur, et si une sage administration avait ramené les heureux temps des colonies grecques[226], la richesse et la puissance de la Sicile auraient égalé ce qu’on pouvait attendre des plus vastes conquêtes ; mais l’ambition du grand comte ne connaissait pas de si nobles desseins : ce fut par les vulgaires moyens de la violence et de l’artifice qu’il voulut la satisfaire. Il chercha à dominer seul à Palerme, dont la branche aînée avait obtenu la moitié ; il s’efforça d’étendre la Calabre au-delà des bornes que fixaient les premiers traités, et il épia avec impatience le déclin de la santé chancelante de son cousin, Guillaume de la Pouille, petit-fils de Robert. À la première nouvelle de sa mort, Roger partit de Palerme avec sept galères, mouilla dans la baie de Salerne, [ Duc de la Pouille. A. D. 1127. ]reçut, après dix jours de négociation, le serment de fidélité de la capitale des Normands, força les barons à lui rendre hommage, et arracha une investiture des papes qui ne pouvaient plus supporter l’amitié ou l’inimitié d’un vassal puissant ; il respecta le territoire de Bénévent comme le patrimoine de saint Pierre ; mais la réduction de Capoue et de Naples compléta l’exécution des desseins formés par son oncle Guiscard, et il se trouva le maître de toutes les conquêtes des Normands. Fier du sentiment de son pouvoir et de son mérite, il dédaigna les titres de duc et de comte, et la Sicile, réunie à un tiers peut-être du continent de l’Italie, pouvait former la base d’un royaume[227] qui ne le cédait qu’aux monarchies de France et d’Angleterre. Il fut couronné à Palerme, et les chefs de la nation qui assistèrent à son couronnement, avalent sans doute le droit de décider sous quel nom il régnerait sur eux ; mais l’exemple d’un tyran grec et d’un émir sarrasin ne suffisait pas pour justifier son titre de monarque ; et les neuf rois du monde latin[228] pouvaient refuser de le reconnaître jusqu’à ce qu’il eût obtenu la sanction du pape. L’orgueil d’Anaclet accorda avec plaisir un titre que l’orgueil de Roger s’était soumis à demander[229]. [ Premier roi de Sicile. A. D. 1130. Déc. 25. A. D. 1139. Juillet 25 ]Mais son élection à lui-même était contestée ; on avait élu un autre pape sous le nom d’Innocent II, et tandis qu’Anaclet siégeait au Vatican, son rival fugitif, mais plus heureux, était reconnu par les nations de l’Europe. La monarchie de Roger fut ébranlée et presque détruite par l’erreur qu’il avait commise dans le choix de son protecteur ecclésiastique ; l’épée de l’empereur Lothaire II, les excommunications d’Innocent, les escadres de Pise et le zèle de saint Bernard se réunirent pour la ruine du brigand de Sicile. Roger, après une vigoureuse résistance, se vit chassé du continent de l’Italie ; et, à la cérémonie de l’investiture d’un nouveau duc de la Pouille, le pape et l’empereur tinrent chacun une extrémité du gonfanon ou bâton du pavillon, pour marquer qu’ils soutenaient leurs droits et suspendaient leurs querelles. Mais cette amitié inquiète fut de peu de durée ; la maladie et la désertion ne tardèrent pas à détruire les armées d’Allemagne[230]. Roger, qui pardonnait rarement à ses ennemis morts ou vifs, extermina le duc de la Pouille et tous ses adhérens. Innocent, aussi faible que hautain, devint, ainsi que Léon IX, son prédécesseur, le captif et l’ami des Normands ; et leur réconciliation fut célébrée par l’éloquence de saint Bernard, alors plein de respect pour le titre et les vertus du roi de Sicile.

Ses conquêtes en Afrique. A. D. 1122-1152.

Pour expier sa guerre sacrilége contre le successeur de saint Pierre, Roger avait promis d’arborer l’étendard de la croix, et il s’empressa d’accomplir un vœu si favorable à ses intérêts et à sa vengeance. Les outrages que venait de recevoir la Sicile l’engageaient à de justes représailles sur les Sarrasins. Les Normands, qui s’étaient alliés à un si grand nombre de familles sujettes, se rappelèrent et imitèrent les exploits maritimes de ces ancêtres qui étaient devenus les leurs ; ils luttèrent, dans la maturité de leur force, contre la puissance africaine alors sur son déclin. Le calife fatimite voulant, lors de son départ pour la conquête de l’Afrique, récompenser le mérite réel et la fidélité apparente de Joseph, un de ses officiers lui donna son manteau royal, quarante chevaux arabes, son palais avec les meubles magnifiques qui s’y trouvaient, et enfin le gouvernement des royaumes de Tunis et d’Alger. Les Zeirides[231], descendans de Joseph, oubliant la soumission et la reconnaissance qu’ils devaient à un bienfaiteur éloigné, s’étaient emparés et avaient abusé des fruits de leur prospérité ; ils tombaient de faiblesse après avoir fourni la carrière peu étendue d’une dynastie orientale. Ils étaient accablés sur le continent par les Almohades, princes fanatiques de Maroc, et ils voyaient leurs rivages exposés aux entreprises des Grecs et des Français qui, avant la fin du onzième siècle, leur avaient arraché une contribution de deux cent mille pièces d’or. Les premières campagnes de Roger annexèrent à la couronne de Sicile le rocher de Malte, illustré depuis par une colonie religieuse et militaire. Il attaqua bientôt Tripoli[232], place forte située sur la côte de la mer ; et s’il égorgea les mâles et réduisit les femmes en captivité, on doit se souvenir que les musulmans se permirent souvent le même abus de la victoire. La capitale des Zeirides portait le nom d’Afrique, de celui de la contrée, et on l’appelait quelquefois Mahadia[233], du nom de l’Arabe qui en avait jeté les fondemens : elle est forte et bâtie sur un isthme ; mais la fertilité de la plaine des environs ne compense pas l’imperfection du port. George, amiral de Sicile, assiégea Mahadia avec une escadre de cent cinquante galères, bien pourvue de soldats et de machines de guerre ; le souverain avait pris la fuite ; le gouverneur maure refusa de capituler : mais ne voulant pas affronter le dernier assaut, il s’échappa secrètement avec les musulmans, et abandonna aux Français la ville et ses trésors. Le roi de Sicile et ses lieutenans subjuguèrent en plusieurs expéditions Tunis, Safax, Capsia, Bona et une longue étendue de côtes[234] ; : on mit des garnisons dans les forteresses, on assujettit la contrée à un tribut, et la flatterie put assurer avec quelque apparence de vérité, que le glaive de Roger tenait l’Afrique sous le joug[235]. Après sa mort, ce glaive se brisa ; et, sous le règne orageux de son successeur, on négligea, on évacua ou l’on perdit ces possessions d’outre-mer[236]. Les triomphes de Scipion et de Bélisaire ont prouvé que l’Afrique n’est ni inaccessible ni invincible ; mais de grands princes de la chrétienté ont échoué dans leurs armemens contre les Maures, qui peuvent encore se glorifier de la rapidité de leurs conquêtes et de leur domination en Espagne.

Son invasion de la Grèce. A. D. 1146.

Après la mort de Robert Guiscard, les Normands oublièrent soixante ans leurs projets sur l’empire de Constantinople. L’habile Roger sollicita auprès des princes grecs des alliances politiques et domestiques, qui pussent relever son titre de roi : il demanda en mariage une fille de la maison des Comnène, et les premières négociations du traité paraissaient annoncer une issue favorable ; mais le mépris qu’on témoigna à ses ambassadeurs irrita sa vanité, et, selon les lois des nations, un peuple innocent fut puni de la morgue de la cour de Byzance[237]. George, amiral de Sicile, passa devant Corfou avec une escadre de soixante-dix galères. La capitale et l’île entière furent livrées par les habitans, peu attachés à la cour qui les gouvernait, et instruits par l’expérience qu’un siége est toujours plus désastreux qu’un tribut. Durant cette invasion, qui est de quelque importance dans les annales du commerce, les Normands se répandirent sur la Méditerranée et les provinces de la Grèce ; l’âge respectable des villes d’Athènes, de Thèbes et de Corinthe n’arrêta ni la rapine ni la cruauté. Aucun monument de la dévastation que subit Athènes n’est parvenu jusqu’à nous. Les Latins escaladèrent les anciens murs qui environnaient les richesses de Thèbes sans les garder ; les vainqueurs ne se souvinrent de l’Évangile que pour le faire intervenir dans le serment par lequel ils firent jurer aux légitimes propriétaires, qu’ils n’avaient soustrait aucune portion de leurs biens. La ville basse de Corinthe fut évacuée à l’approche des Normands ; les Grecs se retirèrent dans la citadelle, placée sur une hauteur, où la source de Pirène, si connue des amateurs de l’ancienne littérature, versait des eaux en abondance ; elle eût été imprenable si les avantages de l’art et de la nature pouvaient suppléer au défaut de bravoure. Les assiégeans n’essuyèrent d’autre fatigue que celle de gravir la colline. Leur général, étonné de sa victoire, témoigna sa reconnaissance envers le ciel en arrachant de l’autel une image précieuse de Théodore, le saint tutélaire de la forteresse. Les fabricans de soie des deux sexes, que Roger envoya en Sicile, formèrent la partie la plus précieuse du butin ; et, comparant l’habile industrie de ces artisans avec la fainéantise et la lâcheté des soldats, il s’écria que la quenouille et le métier étaient les seules armes que les Grecs fussent capables de manier. [ Son amiral délivre Louis VII, roi de France. ]Cette expédition maritime fut signalée par deux événemens remarquables ; la délivrance d’un roi de France, et Constantinople insultée par les vaisseaux siciliens. Les Grecs, violant toutes les lois de l’honneur et de la religion, avaient arrêté Louis VII à son retour d’une croisade malheureuse. La flotte normande le rencontra et le délivra. Il fut conduit avec honneur à la cour de Sicile, d’où il se rendit ensuite à Paris en passant par Rome[238]. L’empereur grec se trouvait absent ; [ Il insulte Constantinople. ]Constantinople et l’Hellespont étaient sans défense et ne se croyaient pas en danger. Les galères de Sicile vinrent mouiller devant la cité impériale, et jetèrent l’épouvante parmi le clergé et le peuple ; car les soldats avaient suivi les drapeaux de Manuel. L’amiral sicilien n’avait pas assez de forces pour assiéger une si grande métropole ou l’emporter d’assaut ; mais il eut le plaisir d’humilier l’arrogance des Grecs, et de montrer aux vaisseaux de l’Occident le chemin de la victoire. Il débarqua quelques soldats pour dévaster les jardins de l’empereur, et il arma de pointes d’argent, ou, ce qui est plus vraisemblable, de matières enflammées, les traits que lança son armée contre le palais des Césars[239]. [ L’empereur Manuel repousse les Normands. A. D. 1148-1149. ]Manuel affecta de mépriser cette mauvaise plaisanterie des pirates de la Sicile, favorisée par un moment d’oubli et de négligence ; mais son courage et ses forces étaient prêts à la vengeance. L’Archipel et la mer d’Ionie furent couverts de ses escadres et de celles de Venise ; cependant, je ne sais combien il faudrait supposer de bâtimens de transport, de navires munitionnaires et de chaloupes, pour accommoder notre raison ou même les calculs de notre imagination à ceux de l’historien de Byzance, qui porte à quinze cents le nombre des bâtimens mis en mer dans cette occasion. L’empereur dirigea cette opération avec sagesse et avec énergie ; George perdit dans sa retraite dix-neuf galères, dont plusieurs tombèrent au pouvoir de l’ennemi. Corfou, après une défense opiniâtre, implora la clémence de son légitime souverain ; et, dès ce moment, le territoire de l’empire ne renferma pas un navire ou un soldat de Roger qui ne fût captif. La prospérité et la santé de ce prince déclinaient ; tandis qu’il écoutait au fond de son palais les messagers qui lui annonçaient une victoire ou une défaite, l’invincible Manuel, toujours le premier au combat, était regardé des Grecs et des Latins, comme l’Alexandre ou l’Hercule de son siècle.

Il réduit la Pouille et la Calabre. A. D. 1155.

Un prince d’un semblable caractère ne pouvait se trouver satisfait d’avoir repoussé un insolent Barbare. Son devoir et le soin de ses droits, peut-être son intérêt et sa gloire, lui ordonnaient de rétablir l’ancienne majesté de l’empire, de recouvrer les provinces de l’Italie et de la Sicile, et de châtier ce prétendu roi, petit-fils d’un vassal normand[240]. Les naturels de la Calabre se montraient toujours attachés à la langue et au culte des Grecs, sévèrement proscrits par le clergé latin. Après l’extinction des ducs de la Pouille, le roi de Sicile avait prétendu que cette province fût regardée comme une dépendance de sa couronne ; le fondateur de la monarchie de Sicile avait gouverné par le glaive, et sa mort avait diminué la frayeur de ses sujets sans dissiper leur mécontentement. Le gouvernement féodal renfermait des germes de rebellion, et un neveu de Roger lui-même appela en Italie les ennemis de sa famille et de son pays. La dignité de la pourpre et une suite de guerres contre les Hongrois et les Turcs empêchèrent Manuel de conduire en personne l’expédition d’Italie. Il confia au brave et noble Paléologue la flotte et l’armée de l’empire ; le siége de Bari fut son premier exploit, et dans toutes les occasions l’or servit autant que le fer aux succès de ce général. Salerne et quelques villes de la côte occidentale demeurèrent fidèles au roi normand ; mais il perdit en deux campagnes la plus grande partie des possessions qu’il avait sur le continent, et le modeste empereur, dédaignant la flatterie et le mensonge, se contenta d’entendre vanter la réduction de trois cents villes ou villages de la Pouille et de la Calabre, dont on grava les noms et les titres sur tous les murs du palais. Pour se conformer aux préjugés des Latins, on leur montra une donation vraie ou fausse des Césars de l’Allemagne[241] ; mais le successeur de Constantin, renonçant bientôt à ce honteux prétexte, fit valoir ses droits inaliénables sur l’Italie, et déclara qu’il voulait reléguer les Barbares au-delà des Alpes. [ Il a le dessein d’acquérir l’Italie et l’empire d’Occident. A. D. 1155-1174, etc. ]Les cités libres, encouragées par les discours captieux, les largesses et les promesses sans bornes de Manuel, leur allié, persévérèrent dans leur généreuse résistance au despotisme de Frédéric-Barberousse ; l’empereur de Byzance paya les frais de la reconstruction des murs de Milan, et versa, dit un historien, une rivière d’or dans la ville d’Ancône, affermie dans son attachement aux Grecs par la jalouse haine des Vénitiens[242]. Le commerce d’Ancône et sa situation dans le cœur de l’Italie en faisaient une place importante ; les troupes de Frédéric l’assiégèrent deux fois, et se virent deux fois repoussées avec le courage qu’inspire l’amour de la liberté. Il était entretenu par l’ambassadeur de Constantinople ; les patriotes les plus intrépides étaient comblés, par la cour de Byzance, des honneurs et des richesses réservés à ses plus fidèles serviteurs[243]. L’orgueil de Manuel ne voulait point d’un Barbare pour collègue : son ambition était animée par l’espoir d’arracher la pourpre aux usurpateurs de l’Allemagne et d’établir, en Occident ainsi qu’en Orient, son titre légitime de seul empereur des Romains. Dans ce dessein, il sollicita l’alliance du peuple et de l’évêque de Rome. Plusieurs nobles se rangèrent de son parti : le mariage de sa nièce avec Odon Frangipani lui assura les secours de cette puissante famille[244], et l’ancienne métropole de l’empire accueillit avec respect son étendard ou son image[245]. Dans le cours de la querelle entre Frédéric et Alexandre III, le pape reçut deux fois au Vatican les ambassadeurs de Constantinople. On flatta la piété du pontife de l’union des deux Églises annoncée depuis si long-temps ; on excita la cupidité de sa cour vénale ; on exhorta Alexandre III à venger ses injures et à profiter d’un moment favorable pour humilier la farouche insolence des Allemands, et reconnaître le véritable successeur de Constantin et d’Auguste[246].

Ses desseins échouent.

Mais ces conquêtes en Italie, ce règne universel, étaient des chimères qui s’évanouirent bientôt. Les premières demandes de Manuel furent éludées par la prudence d’Alexandre III, qui pesa les suites de cette importante révolution[247], et une dispute personnelle ne put déterminer le pape à renoncer à l’héritage perpétuel du nom Latin. Une fois réconcilié avec Frédéric, il parla plus nettement, confirma les actes de ses prédécesseurs, excommunia les adhérens de l’empereur grec, et prononça la séparation définitive des Églises ou du moins des empires de Constantinople et de Rome[248]. Les cites libres de la Lombardie oublièrent leur bienfaiteur étranger, et le monarque de Byzance se vit bientôt exposé à la haine de Venise, sans conserver l’amitié d’Ancône[249]. Soit cupidité, soit qu’il se laissât entraîner par les plaintes de ses sujets, il fit arrêter les négocians vénitiens et confisquer leurs effets. Cette violation de la foi publique irrita un peuple libre et commerçant. Cent galères équipées et armées en trois mois, balayèrent les côtes de la Dalmatie et de la Grèce ; mais après des pertes réciproques, la guerre fut terminée par un accommodement peu glorieux pour l’empire et qui ne satisfaisait pas la république. Ce fut à la génération suivante que fut réservée la vengeance complète de ces injures aggravées encore par des injures nouvelles. Le lieutenant de Manuel avait mandé à sa cour qu’il avait assez de forces pour étouffer les révoltes de la Pouille et de la Calabre, mais qu’il ne pourrait résister au roi de Sicile, qui ne tarderait pas à l’attaquer. Sa prédiction se vérifia bientôt ; la mort de Paléologue partagea le commandement entre plusieurs chefs tous égaux en grade, et également dénués de talens militaires. Les Grecs furent accablés par mer et par terre, et les captifs qui échappèrent au glaive des Normands et des Sarrasins, abjurèrent toute espèce d’hostilités contre la personne et les états de leur vainqueur[250]. Toutefois le roi de Sicile estimait le courage et la persévérance de Manuel, qui avait fait débarquer une seconde armée sur la côte d’Italie ; [ Paix avec les Normands. A. D. 1156. ]il adressa des propositions respectueuses à ce nouveau Justinien ; il sollicita une paix ou une trêve de trente ans, accepta le titre de roi comme une faveur, et se reconnut le vassal militaire de l’Empire romain[251]. Les Césars de Byzance agréèrent ce fantôme de domination sans espérer, et peut-être sans désirer le service des Normands ; et la trêve de trente ans ne fut troublée par aucune hostilité entre la Sicile et Constantinople. Elle allait expirer lorsque le trône de Manuel fut usurpé par un tyran inhumain, en horreur à son pays et au monde, Un prince fugitif de la maison de Comnène arma Guillaume II, petit-fils de Roger ; et les sujets d’Andronic ne voyant dans leur maître que le plus dangereux des ennemis, accueillirent les Normands comme des amis. [ Dernière guerre des Grecs et des Normands. ]Les historiens latins[252] se plaisent à raconter le rapide progrès des quatre comtes qui envahirent la Romanie et soumirent au roi de Sicile un assez grand nombre de châteaux et de villes : les Grecs[253] [ A. D. 1156. ]rapportent et exagèrent les cruautés licencieuses et sacriléges commises au sac de Thessalonique, la seconde ville de l’empire. Les premiers déplorent la mort de ces guerriers invincibles et confians qui perdirent la vie par les artifices d’un ennemi vaincu ; les derniers célèbrent dans des chants de triomphe les victoires multipliées de leurs compatriotes sur la mer de Marmara ou la Propontide, sur les bords du Strymon et sous les murs de Durazzo. Une révolution qui punit les crimes d’Andronic, réunit contre les Français le zèle et le courage des Grecs ; les Normands laissèrent dix mille morts sur le champ de bataille, et Isaac l’Ange, le nouvel empereur, eut à disposer de quatre mille captifs, selon qu’en voulut ordonner sa vanité ou sa vengeance. Telle fut l’issue de la dernière guerre des Grecs et des Normands : vingt années après, les nations rivales avaient disparu ou gémissaient sous un joug étranger, et les successeurs de Constantin ne subsistèrent pas assez long-temps pour insulter à la chute de la monarchie de Sicile.

Guillaume Ier surnommé le Mauvais, roi de Sicile. A. D. 1154. Février 26. A. D. 1166. Mai 7.

Le sceptre de Roger passa successivement à son fils et son petit-fils, tous deux connus sous le nom de Guillaume, mais distingués par les surnoms opposés de Mauvais et de Bon. Cependant ces deux épithètes, qui semblent indiquer les deux extrêmes du vice et de la vertu, ne conviennent pas exactement aux deux princes dont on vient de parler. Lorsque le danger et la honte forcèrent le premier de recourir aux armes, il ne dégénéra point de la valeur de sa race ; mais son caractère était mou, ses mœurs étaient dissolues, ses passions opiniâtres et funestes, et il doit répondre à la postérité, non-seulement de ses vices personnels, mais de ceux de Majo, son grand-amiral, qui abusa de la confiance de son bienfaiteur, et qui conspira contre ses jours. La Sicile avait, depuis la conquête des Arabes, une forte empreinte des mœurs orientales : on y trouvait le despotisme, la pompe, et même le harem d’un sultan ; une nation chrétienne était opprimée et outragée par des eunuques qui professaient ouvertement ou secrètement la religion de Mahomet. Un éloquent historien de la Sicile[254] a fait le tableau des malheurs de son pays[255] ; il a peint la chute de l’ingrat Majo ; la révolte et le châtiment de ses assassins, l’emprisonnement et la délivrance du roi lui-même, les guerres particulières qu’entraînèrent les désordres de l’état, et les scènes de calamité et de discorde qui affligèrent la capitale, l’île entière et le continent, sous le règne de Guillaume Ier et la minorité de son fils. [ Guillaume II, surnommé le Bon. A. D. 1166. Mai 7. A. D. 1189. Novemb. 16. ]La jeunesse, l’innocence et la beauté de Guillaume II[256] le rendirent cher à la nation ; les factions se réconcilièrent ; les lois reprirent de la vigueur, et depuis l’âge de virilité jusqu’à la mort prématurée de cet aimable prince, la Sicile jouit d’un court intervalle de paix, de justice et de bonheur dont elle sentit d’autant mieux le prix, qu’elle se souvenait de ses malheurs passés et redoutait l’avenir. La postérité mâle légitime de Tancrède de Hauteville s’éteignit à la mort de Guillaume II ; mais sa tante, fille de Roger, avait épousé le prince le plus puissant de son siècle ; et Henri VI, fils de Frédéric Barberousse, descendit des Alpes pour réclamer la couronne impériale et la succession de sa femme. Repoussé par le vœu unanime d’un peuple libre, il ne put obtenir cet héritage que par la force. C’est avec plaisir que je vais transcrire les pensées et les paroles de l’historien Falcando, qui écrivait sur les lieux et au moment de l’événement, avec l’âme d’un patriote et la sagacité prophétique d’un homme d’état. [ Lamentations de l’historien Falcando. ]« Cette Constance, l’un des enfans de la Sicile, habituée, dès son berceau, aux plaisirs et à l’abondance, élevée dans les arts et les mœurs de cette île fortunée qu’elle a quittée depuis long-temps pour enrichir les Barbares de nos trésors, revient avec ses farouches alliés troubler le bonheur de la belle contrée qui l’a nourrie dans son sein. Je vois d’avance des essaims de Barbares irrités ; la frayeur agite nos cités florissantes dans une longue paix ; le carnage y moissonne les habitans : elles sont dépouillées et souillées par les rapines et la débauche de l’ennemi. Je vois le massacre ou la captivité de nos citoyens, nos vierges et nos matrones en proie aux soldats[257] ; alors (interrogeant un ami), dans cette extrémité, que doivent faire les Siciliens ? l’élection unanime d’un roi valeureux et expérimenté peut encore sauver la Sicile et la Calabre[258] ; car la légèreté des Apuliens, toujours avides de révolutions, ne m’inspire ni confiance ni espoir[259]. Si nous perdons la Calabre, les tours élevées, la nombreuse jeunesse et les vaisseaux de Messine[260] suffiront pour arrêter les brigands ; mais si les sauvages Germains se réunissent aux pirates de Messine, s’ils portent la flamme dans cette région fertile, ravagée si souvent par les feux de l’Etna[261], quel moyen de défense auront les parties intérieures de l’île, ces belles cités que ne devraient jamais profaner les pas ennemis d’un Barbare[262] ? Un tremblement de terre a de nouveau renversé Catane ; les antiques vertus de Syracuse expirent dans la pauvreté et la solitude[263] ; mais Palerme a conservé son riche diadème, et ses triples murs contiennent une multitude de chrétiens et de Sarrasins remplis d’ardeur. Si les deux nations, songeant à leur sûreté commune, s’unissent sous un même roi, elles pourront se précipiter sur les Barbares avec des forces invincibles ; mais si les musulmans, fatigués d’une longue suite d’injustices, se retiraient et arboraient l’étendard de la révolte ; s’ils s’emparaient des châteaux des montagnes et de la côte de la mer, les malheureux chrétiens, exposés à une double attaque, et placés comme entre l’enclume et le marteau, seraient obligés de se résignera une servitude inévitable[264]. » Il ne faut pas oublier d’observer qu’un prêtre met ici son pays au-dessus de sa religion, et que les musulmans, dont il désire l’alliance, étaient encore nombreux et puissans en Sicile.

Conquête du royaume de la Sicile par l’empereur Henri vi. A. D. 1194.

Falcando vit s’accomplir la première partie de ses espérances, ou du moins de ses désirs. Les Siciliens donnèrent le sceptre, d’une voix unanime, à Tancrède, petit-fils du premier roi, dont la naissance était illégitime, mais dont les vertus civiles et militaires brillaient d’un éclat sans tache. Il passa les quatre années de son règne sur la frontière de la Pouille, où il arrêta l’armée ennemie, et remit aux Allemands une captive du sang royal, Constance elle-même, sans lui faire éprouver aucun mauvais traitement, et sans exiger de rançon ; ce qui passait peut-être la mesure de générosité permise par la politique et par la prudence. Après la mort de Tancrède, sa femme et son fils, en bas âge, tombèrent du trône sans résistance. Henri marcha en vainqueur de Capoue à Palerme. Ses victoires détruisirent l’équilibre de l’Italie ; et si les papes et les cités libres avaient connu leurs véritables intérêts, ils auraient réuni tous les moyens de la terre et du ciel pour empêcher la dangereuse réunion du royaume de Sicile à l’empire d’Allemagne ; mais cette finesse du Vatican, qu’on a louée ou accusée si souvent, fut, en cette occasion, ou aveugle, ou inactive ; et s’il était vrai que Célestin III eût enlevé d’un coup de pied la couronne impériale de dessus la tête de Henri III, prosterné devant lui[265], cet acte d’un orgueil impuissant n’aurait pu avoir d’autre effet que de dégager l’empereur de toute reconnaissance et d’en faire un ennemi. Les Génois, qui avaient un établissement en Sicile, où ils faisaient un commerce avantageux, prêtèrent l’oreille aux propositions de Henri, appuyées de la promesse d’une reconnaissance sans bornes, et de celle d’un prompt départ[266]. Les vaisseaux des Génois commandaient le détroit de Messine ; ils ouvrirent à l’empereur le port de Palerme : le premier acte de son administration fut d’abolir les priviléges et de saisir la propriété de ces alliés imprudens. La discorde des chrétiens et des musulmans trompa le dernier vœu qu’avait formé Falcando : ils se battirent au sein de la capitale ; il périt plusieurs milliers des disciples de Mahomet ; mais ceux qui échappèrent à la mort se retranchèrent dans les montagnes, et troublèrent pendant plus de trente années la paix de l’île. Frédéric II transplanta soixante mille Sarrasins à Nocera, canton de la Pouille. Ce prince et son fils Mainfroy employèrent, dans leurs guerres contre l’Église romaine, le honteux secours des ennemis du Christ ; et cette colonie de musulmans garda sa religion et ses mœurs, au milieu de l’Italie, jusqu’à la fin du treizième siècle, qu’elle fut détruite par le zèle et la vengeance de la maison d’Anjou[267]. La cruauté et l’avarice de l’empereur excédèrent tous les maux qu’avait prédits Falcando, Il viola les tombeaux des rois ; son avidité rechercha les trésors secrets du palais de Palerme et de tout le royaume : outre les perles et les diamans, faciles à emporter, cent soixante chevaux furent chargés de l’or et de l’argent de la Sicile[268]. Le jeune roi, sa mère et ses sœurs, les nobles des deux sexes, furent emprisonnés séparément dans les forteresses des Alpes ; et, au plus léger trait de rebellion, on tranchait les jours des captifs, on leur crevait les yeux ou on les privait des organes de la virilité. Constance elle-même fut touchée des malheurs de son pays ; l’héritière de la race des Normands s’efforça d’arrêter le despotisme de son époux, et de sauver le patrimoine de son fils nouveau-né, de cet empereur si fameux dans l’âge suivant sous le nom de Frédéric II. [ Fin de règne des Normands. A. D. 1204. ]Dix ans après cette révolution, les rois de France réunirent le duché de Normandie à leur couronne ; le sceptre des anciens ducs avait été transmis, par une petite-fille de Guillaume-le-Conquérant, à la maison des Plantagenet ; et ces braves Normands, qui avaient élevé un si grand nombre de trophées en France, en Angleterre, en Irlande, dans la Pouille et la Sicile, se trouvèrent confondus, par la victoire ou par la servitude, avec les nations vaincues.



CHAPITRE LVII.


Les Turcs Seljoucides. Leur révolte contre Mahmoud, conquérant de l’Indoustan. Togrul subjugue la Perse et protège les califes. L’empereur Romanus battu et réduit en captivité par Alp-Arslan. Pouvoir et magnificence de Malek Shah. Conquête de l’Asie mineure et de la Syrie. État et oppression de Jérusalem. Pèlerinage au Saint Sépulcre.

Les Turcs.


DES bords de la Sicile le lecteur doit se transporter maintenant au-delà de la mer Caspienne, dans les contrées d’où sont sortis les Turcs ou Turcomans, contre lesquels fut dirigée la première croisade. L’empire qu’ils avaient élevé au sixième siècle, dans les contrées de la Scythie, ne subsistait plus depuis long-temps ; mais leur nom était encore célèbre parmi les Grecs et les Orientaux : les restes de cette nation formaient diverses peuplades indépendantes, redoutables par leurs forces, et dispersées dans le désert, de la Chine aux rivages de l’Oxus et du Danube. La colonie des Hongrois faisait partie de la république d’Europe, et les trônes de l’Asie étaient occupés par des esclaves et des soldats d’extraction turque. Tandis que la lance des Normands subjuguait la Pouille et la Sicile, un essaim de ces pasteurs du Nord couvrit les royaumes de la Perse ; leurs princes, de la race de Seljouk, fondèrent un empire solide et puissant, qui s’étendait de Samarcande aux frontières de la Grèce et de l’Égypte, et les Turcs sont demeurés maîtres de l’Asie Mineure jusqu’à l’époque où le croissant victorieux s’est établi sur le dôme de Sainte-Sophie.

Mahmoud le Gaznevide. A. D. 997-1028.

Mahmoud[269] le Gaznevide, qui régnait dans les provinces orientales de la Perse, dix siècles après la naissance de Jésus-Christ, est un des plus grands princes de la nation des Turcs. Sebectagi, son père, était l’esclave de l’esclave de l’esclave du commandeur des fidèles ; mais, dans cette généalogie de servitude, le premier degré se trouvait purement titulaire, puisque ce premier esclave était le souverain de la Transoxiane et du Khorasan, qui gardait ainsi l’apparence de la soumission envers le calife de Bagdad ; le second indiquait un ministre d’état, un lieutenant des Samanides[270], qui brisa par sa révolte les liens de l’esclavage politique ; mais Sebectagi avait été réellement domestique dans la famille de ce rebelle, et c’est par son courage et son habileté, qu’en qualité de gendre et de successeur de son maître, il devint le chef de la ville et de la province de Gazna[271]. La dynastie des Samanides, alors sur son déclin, fut d’abord protégée et ensuite renversée par ses ambitieux serviteurs, et la fortune de Mahmoud s’accrut chaque jour au milieu des désordres publics. Ce fut pour lui que fut inventé le nom de sultan[272], Il étendit son royaume de la Transoxiane aux environs d’Ispahan, et des rives de la mer Caspienne à l’embouchure de l’Indus ; mais la sainte guerre qu’il fit aux Gentoux de l’Indoustan fut la principale source de sa réputation et de ses richesses. [ Ses douze expéditions dans l’Indoustan. ]Un volume suffirait à peine pour décrire les batailles et les siéges de ses douze expéditions qui, étrangères à mon sujet, doivent être ici resserrées en moins d’une page. Le sultan de Gazna ne fut jamais arrêté par l’inclémence des saisons, la hauteur des montagnes, la largeur des rivières, la stérilité des déserts, la multitude des ennemis, ou le formidable appareil de leurs éléphans de guerre[273] : ses victoires le portèrent au-delà des bornes des conquêtes d’Alexandre. Après une marche de trois mois dans les collines de Cachemire et du Thibet, il arriva à la cité fameuse de Kinnoge[274], située sur les bords du Haut-Gange ; et dans une bataille navale qui eut lieu sur une branche de l’Indus, il mit en déroute quatre mille bateaux chargés des naturels du pays. Dehly, Lahor et Moultan, se virent forcées d’ouvrir leurs portes : la conquête du royaume de Guzarate tenta son ambition ; la fertilité de ce pays l’engagea à y faire un établissement, et son avarice se laissa séduire à l’inutile projet de découvrir les îles de l’Océan méridional qui produisent l’or et les aromates. Les rajahs conservèrent leurs domaines en payant un tribut ; le peuple racheta au même prix sa vie et sa fortune ; mais le zélé musulman fut cruel et inexorable pour la religion des Gentoux : on compte par centaines les temples et les pagodes qu’il fit raser ; il brisa des milliers d’idoles, et la matière précieuse dont elles étaient formées servit d’appât et de récompense aux serviteurs du prophète. La pagode de Sumnat se trouvait sur le promontoire de Guzarate, aux environs de Diu, l’une des villes demeurées aux Portugais de leurs anciennes possessions[275]. Elle était riche du revenu de deux mille villages ; deux mille brames y étaient consacrés au service de la divinité du lieu, qu’ils lavaient le matin et le soir dans de l’eau apportée du Gange, placé à une distance considérable ; ceux-ci avaient sous leurs ordres trois cents musiciens, trois cents barbiers et cinq cents danseuses distinguées par leur naissance ou leur beauté. De trois côtés ce temple était défendu par l’Océan ; un précipice, soit naturel, soit creusé par la main des hommes, fermait l’entrée de l’étroite langue de terre sur laquelle il se trouvait situé, et une nation de fanatiques remplissait la ville et les environs. Les ministres et les dévots déclarèrent que Kinnoge et Delhy avaient été justement punies ; mais que l’impie Mahmoud serait sûrement écrasé par les foudres du ciel s’il osait approcher du temple de Sumnat. Excité par le défi, le zèle religieux du sultan le porta à essayer ses forces contre celles de la divinité indienne. Cinquante mille de ses adorateurs tombèrent sous le fer des musulmans ; les murs furent escaladés, le sanctuaire fut profané, et le vainqueur frappa de sa massue de fer la tête de l’idole. Les bramines effrayés offrirent, dit-on, dix millions sterling pour sa rançon. Les plus sages des courtisans de Mahmoud lui firent observer que la destruction d’une statue de pierre ne changerait pas les cœurs des Gentoux, et qu’une si grande somme pourrait être employée au soulagement des fidèles. « Vos raisons, répondit le sultan, sont spécieuses et fortes, mais jamais Mahmoud ne consentira a se montrer aux regards de la postérité comme un marchand d’idoles. » Il redoubla ses coups, et un amas de perles et de rubis, cachés dans le ventre de la statue, expliqua en quelque sorte la dévote prodigalité des brames. Les débris de l’idole furent envoyés à Gazna, à la Mecque et à Médine. Bagdad écouta avec intérêt cet édifiant récit, et le calife honora Mahmoud du titre de gardien de la fortune et de la foi de Mahomet.

Son caractère.

Engagé dans ces sentiers sanglans dont se compose l’histoire des nations, je ne puis cependant me refuser à m’en détourner pour recueillir quelques-unes des fleurs de la science et de la vertu. Le nom de Mahmoud le Gaznevide est encore respecté en Orient ; ses sujets jouirent de la prospérité et de la paix ; ses vices se cachèrent sous le voile de la religion, et deux exemples prouveront sa justice et sa magnanimité, 1o. Un jour qu’il siégeait au divan, un malheureux vint se prosterner au pied du trône pour faire entendre des plaintes contre l’insolence d’un soldat turc, qui l’avait chassé de sa maison et de son lit. « Suspendez vos cris, lui dit Mahmoud ; ayez soin de m’avertir lorsque le coupable retournera chez vous, et j’irai moi-même le juger et le punir. » Le sultan, averti bientôt après, suivit son guide, rangea ses gardes autour de la maison, et faisant éteindre les flambeaux, il prononça la mort de celui qu’on venait de surprendre dans un crime de vol et d’adultère. L’arrêt exécuté, on ralluma les flambeaux ; Mahmoud se mit à genoux, et lorsque sa prière fut achevée, il demanda quelques alimens grossiers qu’il mangea avec la voracité de la faim. Le pauvre homme auquel il venait de rendre justice ne put contenir l’expression de son étonnement et de sa curiosité, et l’affable sultan daigna expliquer les motifs d’une conduite si singulière. « J’avais iîeu de croire, lui dit-il, qu’il n’y avait qu’un de mes fils qui osât se permettre un pareil attentat ; j’ai éteint les flambeaux afin que ma justice fût aveugle et inflexible. J’ai ensuite remercié le ciel de la découverte du coupable ; et telles ont été mes inquiétudes depuis l’instant de votre plainte, que j’ai passé ces trois jours sans prendre de nourriture. » 2o. Le sultan de Gazna avait déclaré la guerre à la dynastie des Bowides, souverains de la Perse occidentale : il fut désarmé par une lettre de la sultane-mère, et différa son invasion jusqu’à ce que l’enfant alors sur le trône eût atteint l’âge d’homme[276]. « Tant que mon mari a vécu, lui écrivit l’adroite régente, j’ai redouté votre ambition : c’était un prince et un guerrier digne de votre valeur. Il n’est plus ; son sceptre a passé à une femme et à un enfant ; vous n’oserez pas attaquer l’enfance et la faiblesse. Votre conquête n’aurait rien de glorieux, et combien votre défaite serait honteuse ! car enfin le Tout-Puissant dispose de la victoire. » Un seul défaut, l’avarice, ternissait le beau caractère de Mahmoud, et jamais passion ne fut si richement satisfaite. Les Orientaux passent toute vraisemblance dans la description de ses trésors, qu’ils composent de plus de millions d’or et d’argent que n’en a jamais accumulés l’avidité de l’homme ; de perles, de diamans et de rubis, tels, par leur grosseur, que n’en a jamais produit la nature[277]. On doit songer toutefois que le sol de l’Indoustan est rempli de minéraux précieux ; que son commerce a, dans tous les siècles, attiré l’or et l’argent du reste du monde, et que, jusqu’aux mahométans, ses trésors n’avaient été la proie d’aucun conquérant. La conduite de Mahmoud à sa mort fit sentir, d’une manière frappante, la vanité de ces possessions acquises avec tant de peine, gardées avec tant de danger, et dont la perte est si inévitable. Il examina les vastes chambres qui contenaient les trésors de Gazna, fondit en larmes, et referma les portes sans distribuer aucune portion de tant de richesses qu’il ne pouvait plus espérer de conserver. Le lendemain, il fit la revue de ses forces militaires, composées de cent mille fantassins, de cinquante-cinq mille cavaliers et de treize cents éléphans de guerre[278] : il pleura de nouveau sur l’instabilité des grandeurs humaines ; et l’amertume de sa douleur fut augmentée par les progrès des Turcomans qu’il avait introduits au sein de son royaume de Perse, où ils avançaient alors en ennemis.

Mœurs et émigrations des Turcs ou Turcomans. A. D. 980-1028.

Dans l’état actuel de dépopulation où se trouve l’Asie, ce n’est qu’aux environs des villes qu’on peut reconnaître l’action régulière du gouvernement et les soins de l’agriculture ; le reste du pays est abandonné aux tribus pastorales des Arabes, des Curdes et des Turcomans[279]. Deux hordes considérables de ceux-ci ont des établissemens des deux côtés de la mer Caspienne ; la colonie occidentale peut armer quarante mille guerriers ; la colonie qui se trouve à l’orient, moins accessible aux voyageurs, mais plus forte et plus nombreuse, se compose à peu près de cent mille familles. Au milieu des nations civilisées, elles conservent les mœurs du désert de la Scythie, changent de campemens avec les saisons, et font paître leurs troupeaux parmi les ruines des palais et des temples. Ces troupeaux sont leur seule richesse : leurs tentes, blanches ou noires, selon la couleur de la bannière, sont couvertes de feutre et d’une forme circulaire : une peau de mouton est le vêtement d’hiver de ces Barbares ; celui d’été est formé d’une robe de drap ou de coton : la physionomie des hommes est grossière et farouche, celle des femmes est douce et agréable. Une vie errante entretient leur esprit et leurs habitudes militaires ; ils combattent à cheval, et des querelles très-multipliées, entre eux et avec leurs voisins, leur donnent des occasions fréquentes de déployer leur courage. Ils achètent le droit de pâturage au moyen d’un léger tribut au souverain du pays ; mais la juridiction domestique appartient aux chefs et aux vieillards. Il paraît que la première migration des Turcomans orientaux[280], les plus anciens de leur race, eut lieu au dixième siècle de l’ère chrétienne. Dans le temps de la décadence des califes et de la faiblesse de leurs lieutenans, la barrière du Jaxartes fut souvent violée : après la retraite ou la victoire qui suivait chaque incursion, quelqu’une de leurs tribus, embrassant la religion de Mahomet, obtenait le droit de camper librement dans les plaines spacieuses et sous le climat agréable de la Transoxiane et de Carizme. Les esclaves turcs qui aspiraient au trône favorisaient ces migrations qui recrutaient leurs armées, intimidaient leurs sujets et leurs rivaux, et protégeaient la frontière contre les naturels plus sauvages du Turkestan : Mahmoud le Gaznevide abusa de cette politique plus qu’on ne l’avait fait encore ; il fut averti de son imprudence par un chef de la race de Seljouk, qui habitait le territoire de Bochara. Le sultan lui demandait combien il pourrait fournir de soldats : « Si vous envoyez un de ces traits dans notre camp, répondit Ismaël, cinquante mille de vos serviteurs monteront à cheval. — Et si ce nombre, continua Mahmoud, ne suffisait pas ? — Envoyez, répliqua Ismaël, ce second trait à la horde de Balik, et vous aurez cinquante mille guerriers de plus. Mais, ajouta le Gaznevide, dissimulant ses inquiétudes, si j’avais besoin de toutes les forces de vos tribus alliées ? — Alors, dit Ismaël, vous enverrez mon arc ; il circulera parmi les tribus, et deux cent mille cavaliers obéiront à cet ordre. » Mahmoud, effrayé d’une amitié si redoutable, fit conduire les tribus les plus dangereuses dans l’intérieur du Khorasan, où elles se trouvèrent séparées de leurs compatriotes par l’Oxus ; et il eut soin de former cet établissement de manière que des villes soumises l’environnassent de toutes parts. Mais l’aspect de la contrée tenta plus qu’il n’épouvanta la nouvelle colonie, et l’absence, et ensuite la mort de Mahmoud, affaiblirent la vigueur de l’administration. Les pasteurs devinrent des brigands : ces bandes de brigands formèrent une armée de conquérans ; ils ravagèrent la Perse jusqu’à la ville d’Ispahan, et au fleuve du Tigre ; les Turcomans ne furent ni embarrassés ni effrayés de se mesurer avec les souverains les plus orgueilleux de l’Asie. Massoud, fils et successeur de Mahmoud, avait trop négligé les conseils des plus sages d’entre ses Omrahs : « Vos ennemis, lui répétaient-ils souvent, étaient dans l’origine un essaim de fourmis ; ce sont aujourd’hui de petits serpens, et si vous ne vous pressez pas de les écraser, ils acquerront tout le venin des plus grands reptiles. » Après quelques alternatives de trêves ou d’hostilités, après que ses lieutenans eurent éprouvé quelques revers ou obtenu des succès partiels, le sultan marcha en personne contre les Turcomans, qui, de tous côtés, fondirent sur lui sans ordre et en poussant des cris affreux. [ Ils défont les Gaznévides et subjuguent la Perse. A. D. 1038. ]« Massoud, dit l’historien persan[281], plongea seul au milieu du torrent des armes étincelantes pour s’y opposer par des exploits d’une force et d’une valeur gigantesques, tels que n’en avait jamais déployé aucun monarque. Un petit nombre de ses amis, animés par ses paroles, par ses actions et par cet honneur inné qui inspire le brave, secondèrent si bien leur maître, que partout où il portait son redoutable glaive, les Barbares, fauchés ou épouvantés par son bras, mordaient la poussière ou se retiraient devant lui. Mais au moment où la victoire paraissait souffler sur son étendard, le malheur agissait derrière lui ; il regarda autour de lui, et vit toute son armée, excepté le corps qu’il commandait en personne, dévorer les sentiers de la fuite. » Le Gaznevide fut abandonné par la lâcheté ou la perfidie de quelques généraux d’origine turque ; et cette mémorable journée de Zendekan[282] fonda en Perse la dynastie des rois pasteurs[283].

Les Turcomans, vainqueurs, procédèrent aussitôt à l’élection d’un roi ; et si le conte assez vraisemblable d’un historien latin[284] mérite quelque crédit, le hasard décida du choix de leur nouveau maître. On écrivit successivement sur un certain nombre de traits les noms des différentes tribus, des familles de la tribu désignée par le sort, et des membres de ces familles qu’il avait favorisées ; ils furent tirés l’un après l’autre des faisceaux par un enfant, et la couronne tomba sur Togrul-Beg, fils de Michel, fils de Seljouk, dont le nom fut immortalisé par la grandeur où parvint sa postérité. Le sultan Mahmoud, très-versé dans la généalogie des familles de son pays, disait ne pas connaître celle de Seljouk ; ce chef paraît cependant avoir été puissant et renommé[285]. Seljouk avait été banni du Turkestan pour avoir osé pénétrer dans le harem de son prince ; et, après avoir passé le Jaxartes à la tête d’une tribu nombreuse de ses amis et de ses vassaux, il campa aux environs de Samarcande ; ayant embrassé la religion de Mahomet, il obtint la couronne du martyre dans une guerre contre les infidèles. Sa carrière ne finit qu’à cent sept ans ; son fils était mort, et Seljouk avait pris soin de ses deux petits-fils, Togrul et Jaafar : l’aîné était âgé de quarante-cinq ans lorsqu’il reçut le titre de sultan dans la cité royale de Nisabour. Ses vertus justifièrent l’aveugle détermination du sort. Il serait superflu de vanter la valeur d’un Turc ; son ambition égalait sa valeur[286]. [ Règne et caractère de Trogul-Beg. A. D. 1038-1063. ]Il chassa les Gaznevides des parties orientales de la Perse, et cherchant une contrée plus riche et un climat plus doux, il les poussa peu à peu jusqu’aux rives de l’Indus. Il mit fin en occident à la dynastie des Bowides, et le sceptre d’Irak passa alors des mains des Persans entre celles des Turcs. Les princes qui avaient éprouvé ou qui redoutaient les traits des Seljoucides, se prosternèrent dans la poussière : Togrul, par la conquête de l’Aderbijan ou la Médie, s’approcha des frontières romaines ; et le pasteur osa demander, par un ambassadeur ou par un héraut, obéissance et tribut à l’empereur de Constantinople[287]. Dans ses états, Togrul était le père de ses soldats et de son peuple ; son administration ferme et impartiale répara en Perse les maux de l’anarchie, et ces mêmes mains, qui s’étaient trempées dans le sang, protégèrent l’équité et la paix publique. Les plus grossiers, peut-être les plus sages d’entre les Turcomans[288], continuèrent à vivre sous les tentes de leurs ancêtres ; et ces colonies militaires, protégées par le prince, se répandirent de l’Oxus à l’Euphrate. Mais les Turcs de la cour et de la ville se policèrent par les affaires, et s’amollirent par les plaisirs ; ils prirent l’habit, la langue et les mœurs de la Perse, et les palais de Nisabour et de Rey étalèrent l’ordre et la magnificence d’une grande monarchie. Les plus dignes d’entre les Arabes et les Persans parvinrent aux honneurs de l’état, et le corps entier de la nation des Turcs embrassa avec ferveur et sincérité la religion de Mahomet. Ce sont les résultats d’une conduite semblable qui ont établi, entre les essaims des Barbares du Nord qui couvrirent l’Europe et ceux qui couvrirent l’Asie, cette irréconciliable inimitié qui les sépare. Parmi les musulmans, ainsi que parmi les chrétiens, des traditions indéterminées et locales ont cédé à la raison et à l’autorité du système dominant, à une antique réputation, et au consentement général des peuples ; mais le triomphe du Koran est d’autant plus pur, que son culte n’avait rien de cette pompe extérieure qui pouvait séduire les païens, par une sorte de ressemblance avec l’idolâtrie. Le premier des sultans Seljoucides se distingua par son zèle et sa foi : il faisait chaque jour les cinq prières ordonnées aux musulmans ; il consacrait les deux premiers jours de la semaine par un jeûne particulier, et il élevait une mosquée dans chaque ville avant d’oser y jeter les fondemens d’un palais[289].

Il délivre le calife de Bagdad. A. D. 1055.

En se soumettant à la religion du Koran, le fils de Seljouk prit un grand respect pour le successeur du prophète ; mais les califes de Bagdad et de l’Égypte se disputaient ce titre sublime, et ni l’un ni l’autre de ces rivaux ne négligeait rien pour démontrer la justesse de ses prétentions à des Barbares ignorans mais puissans. Mahmoud le Gaznevide s’était déclaré en faveur de la ligne d’Abbas, et il avait rejeté avec mépris la robe d’honneur que lui présentait un ambassadeur fatimite. Cependant l’ingrat Hashémite changea avec la fortune ; il applaudit à la victoire de Zendekan, et nomma le sultan Seljoucide son vicaire temporel dans le monde musulman. Togrul remplit et étendit les fonctions de cette charge ; il fut appelé à la délivrance du calife Cayem, et obéit aux ordres sacrés qui lui offraient un nouveau royaume à conquérir[290]. Le commandeur des fidèles, fantôme respecté, sommeillait dans le palais de Bagdad. Le prince des Bowides, son serviteur ou son maître, n’avait plus la force de le protéger contre l’insolence des tyrans subalternes ; et la révolte des émirs turcs et arabes désolait les rives de l’Euphrate et du Tigre. On invoqua comme un bonheur la présence d’un conquérant ; et le fer et la flamme, maux passagers, furent regardés comme des remèdes fâcheux mais salutaires, seuls capables de rendre quelque vigueur à la république. Le sultan de la Perse partit de Hamadan à la tête d’une armée invincible ; il écrasa les orgueilleux, fit grâce à ceux qui se prosternaient devant lui : le prince des Bowides disparut ; on apporta aux pieds de Togrul les têtes des rebelles les plus obstinés, et il donna une leçon d’obéissance au peuple de Mosul et de Bagdad. [ Son investiture. ]Après avoir châtié les coupables et rétabli la paix, cet illustre pasteur reçut la récompense de ses travaux, et une pompeuse comédie représenta le triomphe des préjugés religieux sur la force des Barbares[291]. Le sultan turc s’embarqua sur le Tigre, débarqua à la porte de Racca, et fit son entrée publique à cheval. Arrivé à la porte du palais, il descendit respectueusement, et marcha à pied, précédé de ses émirs désarmés. Le calife était assis derrière un voile noir ; il portait sur ses épaules le manteau noir des Abbassides, et il tenait le bâton de l’apôtre de Dieu. Le vainqueur de l’Orient baisa la terre, se tint quelque temps dans une posture modeste, et fut ensuite conduit près du trône par le visir et un interprète. Il s’assit lui-même sur un trône voisin de celui du calife ; alors on lut publiquement une commission qui le déclarait lieutenant temporel du vicaire du prophète. Il fut revêtu successivement de sept robes d’honneur, et on lui présenta sept esclaves nés dans les sept climats de l’empire d’Arabie. On parfuma de musc son voile mystique, et pour emblème de sa domination sur l’Orient et l’Occident, on plaça deux couronnes sur sa tête et on lui ceignit deux cimeterres. Après cette inauguration, le sultan, qu’on empêcha de se prosterner une seconde fois, baisa deux fois les mains du calife ; et les hérauts proclamèrent ses titres au milieu des acclamations des musulmans. Le prince Seljoucide, dans un second voyage qu’il fit à Bagdad, arracha de nouveau le calife des mains de ses ennemis, et le conduisit dévotement de la prison au palais, marchant à pied et tenant la bride de sa mule. Leur alliance fut cimentée par le mariage de la sœur de Togrul avec le successeur du prophète. Le calife Cayem avait introduit sans répugnance une vierge turque dans son harem, mais il refusa orgueilleusement sa fille au sultan ; ne voulant pas mêler le sang des Hashémites au sang d’un pasteur de la Scythie ; il différa la négociation durant plusieurs mois, jusqu’à ce qu’enfin la diminution graduelle de son revenu lui apprît qu’il était toujours au pouvoir d’un maître. [ Sa mort. A. D. 1063. ]Togrul venait d’épouser la fille de Cayem lorsqu’il mourut[292] ; comme il ne laissait point de postérité, Alp-Arslan, son neveu, succéda à ses titres et à ses prérogatives ; et les musulmans prononcèrent dans leurs prières publiques le nom d’Arslan après celui du calife. Cependant cette révolution augmenta la liberté et la puissance des Abbassides. Les monarques turcs, placés sur le trône de l’Asie, se montrèrent moins jaloux de l’administration domestique de Bagdad, et les califes furent affranchis des vexations ignominieuses auxquelles les soumettaient la présence et la pauvreté des rois de la Perse.

Les Turcs envahissent l’Empire romain.

Les Sarrasins, divisés et abâtardis sous de faibles califes, respectaient les provinces asiatiques de l’Empire romain, que les victoires de Nicéphore, de Zimiscès et de Basile avaient prolongées jusqu’à Antioche et aux frontières orientales de l’Arménie. Vingt-cinq ans après la mort de Basile, l’empereur grec se vit attaqué par une horde inconnue de Barbares, qui réunissaient à la valeur des Scythes le fanatisme des nouveaux convertis, les arts et la richesse d’une monarchie puissante[293]. Des myriades de cavaliers turcs couvrirent une frontière de six cents milles, depuis Tauris jusqu’à Erzeroum, et cent trente mille chrétiens périrent en l’honneur du prophète de l’Arabie ; mais l’Empire grec ne reçut pas, des armes de Togrul, une impression profonde ni durable : le torrent de l’invasion s’éloigna du pays ouvert. Le sultan essaya sans gloire, ou du moins sans succès, le siége d’une ville d’Arménie ; les diverses chances de la fortune, tantôt interrompirent, tantôt renouvelèrent ces obscures hostilités, et la bravoure des légions de Macédoine rappela la gloire du vainqueur de l’Asie[294]. [ Règne d’Alp-Arslan. A. D. 1063-1072. ]Le nom d’Alp-Arslan, qui signifie le brave lion, exprime le caractère qui, dans les idées communes, constitue la perfection de l’homme, et le successeur de Togrul déploya la fierté courageuse et la générosité de ce roi des animaux. Il passa l’Euphrate à la tête de la cavalerie turque, et entra dans Césarée, métropole de la Cappadoce, où il avait été attiré par la réputation et la richesse de l’église de Saint-Basile. La solidité de l’édifice résista à ses intentions destructives ; mais il enleva les portes du sanctuaire incrustées d’or et de perles, et il profana les reliques de ce saint, dont les faiblesses humaines étaient alors couvertes de la vénérable poussière de l’antiquité. Alp-Arslan acheva la conquête de l’Arménie et de la Géorgie. [ Conquête de l’Arménie et de la Géorgie. A. D. 1065-1068. ]La monarchie d’Arménie et le courage de ses habitans étaient anéantis : des mercenaires de Constantinople, d’infidèles étrangers, des vétérans sans solde ou sans armes, des recrues sans expérience ou sans discipline, cédèrent lâchement les places qu’ils devaient défendre. On ne s’occupa qu’un jour de la perte de cette frontière importante, et les catholiques ne furent ni surpris ni affligés de voir un peuple si infecté des erreurs de Nestorius et d’Eutychès, livré par le Christ et sa mère aux mains des infidèles[295]. Les naturels de la Géorgie [296] ou les Iberniens se soutinrent avec plus de constance dans les bois et les vallées du mont Caucase ; mais Arslan et Malek son fils se montrèrent infatigables dans cette guerre religieuse ; ils exigeaient de leurs captifs une obéissance spirituelle et temporelle ; et les infidèles qui demeurèrent attachés au culte de leurs ancêtres, furent contraints de porter, au lieu de colliers et de bracelets, un fer à cheval, marque d’ignominie. Le changement ne fut toutefois ni sincère ni universel ; à travers des siècles de servitude les Géorgiens ont conservé la suite de leurs princes et de leurs évêques ; mais l’ignorance, la pauvreté et le vice dégradent une race d’hommes à qui la nature a donné les formes les plus parfaites. Leur profession, et surtout leur pratique du christianisme, est purement nominale, et s’ils se sont affranchis de l’hérésie, c’est qu’ils sont trop ignorans pour se rappeler des dogmes métaphysiques, quels qu’ils soient[297].

L’empereur Romanus Diogènes. A. D. 1068-1071.

Alp-Arslan n’imita pas la grandeur d’âme réelle ou fausse de Mahmoud le Gaznevide, et il fit la guerre sans scrupule à l’impératrice Eudoxie et à ses enfans. Ses progrès alarmans obligèrent Eudoxie à donner sa main et son sceptre à un soldat ; et Romanus-Diogènes fut revêtu de la pourpre impériale. Entraîné par son patriotisme, et peut-être par son orgueil, il sortit de Constantinople deux mois après son avénement au trône ; et l’année suivante il entra en campagne au milieu des fêtes de Pâques, au grand scandale des peuples. Dans le palais, Diogènes n’était que le mari d’Eudoxie ; mais à l’armée c’était l’empereur des Romains, et il soutenait ce caractère avec de faibles ressources et un courage invincible. Sa valeur et ses succès inspirèrent l’activité à ses soldats, l’espérance à ses sujets, et la crainte à ses ennemis. Les Turcs avaient pénétré jusque dans le cœur de la Phrygie ; mais le sultan avait abandonné à ses émirs la conduite de la guerre, et leurs nombreux détachemens s’étaient répandus en Asie avec la confiance que donne la victoire. Les Grecs surprirent et battirent séparément ces corps chargés de butin et étrangers à la discipline : l’empereur semblait se multiplier par son activité ; et tandis que l’ennemi écoutait les nouvelles de son expédition auprès d’Antioche, il sentait ses coups sur les collines de Trébisonde. Les Turcs, après trois campagnes difficiles, furent repoussés au-delà de l’Euphrate ; Romanus entreprit, dans une quatrième, la délivrance de l’Arménie. La dévastation du pays l’obligea à transporter des vivres pour deux mois, et il alla faire le siége de Malazkerd[298], forteresse importante située entre les villes modernes d’Erzeroum et de Van. Son armée se montait au moins à cent mille hommes. Les troupes de Constantinople étaient renforcées de la multitude désordonnée de la Phrygie et de la Cappadoce ; mais la véritable force de l’armée se composait des sujets et des alliés d’Europe, des légions de la Macédoine et des escadrons de la Bulgarie, des Uzes, horde moldave, qui étaient eux-mêmes de race turque[299], et surtout des bandes mercenaires des Français et des Normands. Le brave Ursel de Bailleul, allié et tige des rois d’Écosse[300], commandait ces derniers, qui avaient la réputation d’exceller dans les armes, ou, selon l’expression des Grecs, dans la danse pyrrhique.

Défaite des Romains. A. D. 1071. Août.

À la nouvelle de cette invasion hardie qui menaçait ses domaines héréditaires, Alp-Arslan, à la tête de quarante mille hommes, vola vers le théâtre de la guerre[301]. Ses rapides et savantes évolutions troublèrent et épouvantèrent l’armée des Grecs, supérieure en nombre ; et la défaite de Basilacius, un de leurs principaux généraux, fut la première occasion où il déploya sa valeur et sa clémence. L’empereur, après la réduction de Malazkerd, avait imprudemment séparé ses forces. Ce fut en vain qu’il voulut rappeler près de lui les Francs mercenaires ; ils n’obéirent point à ses ordres, et sa fierté ne lui permit pas d’attendre leur retour. La désertion des Uzes remplit bientôt son esprit d’inquiétudes et de soupçons, et, contre les plus sages avis, il se hâta de livrer une bataille décisive. S’il eût prêté l’oreille aux propositions raisonnables qui lui furent faites de la part du sultan, il pouvait encore s’assurer une retraite et peut-être la paix ; mais Romanus ne vit dans ces ouvertures que la crainte ou la faiblesse de l’ennemi ; et il répondit du ton de l’insulte et du défi : « Si le Barbare désire la paix, il doit abandonner aux Romains le terrain qu’il occupe, et livrer la ville et le palais de Rey pour gage de sa bonne foi. » Arslan sourit de cet excès de vanité, mais il déplora la mort d’un si grand nombre de fidèles musulmans, et, après une prière fervente, il déclara à ses soldats que ceux qui voulaient se retirer en avaient la permission. Il releva lui-même les crins de la queue de son cheval ; il échangea son arc et ses traits contre une massue et un cimeterre, se revêtit d’un habit blanc, se parfuma de musc, et déclara que s’il était vaincu, le lieu où il se trouvait serait celui de sa sépulture[302]. Il avait affecté de rejeter ses armes de trait, mais il attendait la victoire des flèches de la cavalerie turque, dont les escadrons étaient épars en forme de croissant. Romanus, au lieu de distribuer son armée en lignes successives et en corps de réserve, selon la tactique des Grecs, en fit un bataillon serré, et se précipita avec vigueur contre les Turcs, qui ne résistèrent à la force du choc que par l’adroite souplesse de leurs mouvemens. La plus grande partie d’un jour d’été fut employée à cet inutile combat ; la prudence et la fatigue le déterminèrent à rentrer dans son camp. Mais une retraite en présence d’un ennemi actif est toujours dangereuse ; et du moment où l’on porta les drapeaux sur les derrières, la phalange se rompit par la lâcheté ou la jalousie plus vile encore d’Andronicus, prince rival de Romanus, qui déshonorait sa naissance et la pourpre des Césars[303]. Dans ce moment de confusion et de fatigues, les Grecs furent accablés d’une nuée de traits lancés par les escadrons turcs, qui, des pointes de leur redoutable croissant, enfermèrent les derrières de l’ennemi. L’armée de Romanus fut taillée en pièces, son camp fut pillé, et il est inutile d’indiquer le nombre des morts et celui des captifs. Les écrivains de Byzance regrettent une perte d’un prix inestimable, et ils oublient de nous dire que cette fatale journée enleva pour jamais à l’empire ses provinces d’Asie.

Captivité et délivrance de l’empereur.

Aussi long-temps qu’il demeura quelque espérance, Romanus essaya de rallier et de sauver les restes de ses troupes. Voyant le centre où il se trouvait, ouvert de tous côtés, et environné par les Turcs triomphans, il se battit jusqu’à la fin du jour avec le courage du désespoir, et à la tête des braves guerriers qui demeurèrent fidèles à son drapeau. Ils tombèrent tous autour de lui ; son cheval fut tué ; il fut blessé lui-même ; seul et intrépide, il se défendit jusqu’à ce que, pressé par le nombre, il perdit la liberté de ses mouvemens. Un esclave et un soldat se disputèrent la gloire de cette illustre prise ; l’esclave l’avait vu sur te trône de Constantinople, et le soldat, d’une figure très-difforme, n’avait été admis dans les troupes que sur la promesse de faire des actions de valeur. Romanus, dépouillé de ses armes, de ses pierreries et de sa pourpre, passa la nuit sur le champ de bataille, seul et exposé aux plus grands dangers, au milieu de la foule des derniers soldats. À la pointe du jour, on le présenta à Alp-Arslan, qui douta de sa fortune jusqu’à ce que ses ambassadeurs eussent reconnu Romanus, et que leur témoignage eût été confirmé par la douleur de Basilacius, qui baisa en pleurant les pieds de son malheureux souverain. Le successeur de Constantin, vêtu comme un homme du peuple, fut mené au divan, et on lui ordonna de baiser la terre devant le maître de l’Asie. Il obéit avec répugnance : on dit qu’alors le sultan s’élança de son trône, et qu’il posa son pied sur le cou[304] de l’empereur romain ; mais le fait est douteux ; et si, dans l’insolence de la victoire, le sultan se conforma à un usage de la nation des Turcs, la conduite d’Alp-Arslan a d’ailleurs arraché les éloges des fanatiques grecs, et peut servir de modèle aux siècles les plus civilisés. Il releva sur-le-champ le prince captif, et, lui serrant par trois fois la main avec tendresse, il l’assura qu’on n’attenterait ni à ses jours ni à sa dignité, et qu’Arslan avait appris à respecter la majesté de ses égaux et les vicissitudes de la fortune. On mena ensuite Romanus dans une tente voisine, où il fut servi avec appareil et avec respect par les officiers du sultan, qui, le matin et le soir, lui donnait la place d’honneur à sa table. Durant une conversation familière de huit jours, le vainqueur ne se permit pas une parole, pas un coup d’œil d’insulte ; mais il censura vivement les indignes sujets qui avaient abandonné leur brave prince au moment du danger, et il avertit doucement son antagoniste de quelques erreurs qu’il avait commises dans la conduite de la guerre. En discutant les préliminaires de la négociation, il demanda à l’empereur quel traitement il s’attendait à recevoir ; et la tranquille indifférence de celui-ci donna une preuve de la liberté d’esprit qu’il conservait. « Si vous êtes cruel, lui dit-il, vous m’ôterez la vie ; si vous écoutez l’orgueil, vous me traînerez derrière votre char ; et si vous consultez vos intérêts, vous accepterez une rançon et vous me rendrez à mon pays. — Mais, continua le sultan, comment m’auriez-vous traité, si le sort de la guerre vous eût été favorable ? » La réponse du prince grec fut dictée par un sentiment que la prudence, et même la reconnaissance, auraient du l’engager à taire. « Si je t’avais vaincu, répondit-il fièrement, je t’aurais fait charger de coups. » Le vainqueur sourit de l’insolence de son captif ; il observa que la loi des chrétiens recommandait pourtant d’aimer ses ennemis et de pardonner les injures, et ajouta noblement qu’il ne suivrait pas un exemple qu’il désapprouvait. Arslan dicta, après un mûr examen, les conditions de la paix et de la liberté de l’empereur ; il exigea une rançon d’un million de pièces d’or, et un tribut annuel de trois cent soixante mille[305], le mariage des enfans des deux princes, et la délivrance de tous les musulmans qui étaient au pouvoir des Grecs. Romanus signa en soupirant ce traité si honteux pour l’empire ; on le revêtit ensuite d’un cafetan d’honneur ; on lui rendit ses nobles et ses patriciens ; et Arslan, après l’avoir embrassé d’une manière affectueuse, le renvoya avec de riches présens et une garde militaire. Romanus, arrivé aux frontières de l’empire, apprit que le palais et les provinces s’étaient crus dégagés, envers un captif, de leur serment de fidélité ; il eut peine à ramasser deux cent mille pièces d’or, et il envoya cette partie de sa rançon, en avouant tristement au vainqueur son malheur et son impuissance. La générosité, et peut-être l’ambition du sultan, l’engagèrent à épouser la cause de son allié ; mais la défaite, l’emprisonnement et la mort de Romanus-Diogènes empêchèrent l’exécution de ses projets[306].

Mort d’Alp-Arslan. A. D. 1072.

Il ne paraît pas que dans le traité de paix, Alp-Arslan ait exigé de l’empereur captif de lui céder des provinces ou des villes : les trophées de sa victoire et les dépouilles de l’Anatolie, d’Antioche à la mer Noire, suffirent à sa vengeance. La plus belle partie de l’Asie obéissait à ses lois : douze cents princes ou fils de princes environnaient son trône, et deux cent mille soldats marchaient sous ses étendards. Le sultan ne daigna pas envoyer à la poursuite des Grecs fugitifs ; mais il médita la conquête plus glorieuse du Turkestan, berceau de la maison de Seljouk. Il se porta de Bagdad aux rives de l’Oxus ; on jeta un pont sur le fleuve, et le passage de ses troupes occupa vingt journées. Mais le gouverneur de Berzem, Joseph le Carizmien, arrêta ses progrès et osa défendre sa forteresse contre les forces de l’Orient. Lorsqu’on amena le captif dans la tente royale, le sultan, au lieu de donner des éloges à sa valeur, lui reprocha durement sa folle obstination ; irrité de l’insolence des réponses de Joseph, Arslan ordonna de l’attacher à quatre poteaux et de le laisser mourir dans cette affreuse situation. Le Carizmien, désespéré, tira son poignard et se précipita vers le trône ; les gardes levèrent leur hache de bataille ; leur zèle fut réprimé par Arslan, le plus habile archer de son temps ; il tira son arc, mais son pied glissa ; le trait ne fit qu’effleurer les flancs du captif, qui plongea son poignard dans le sein du sultan, et qui au même instant fut mis en pièces. La blessure était mortelle, et le prince turc donna cette leçon à l’orgueil des rois. « Dans ma jeunesse, dit-il en mourant, un sage me conseilla de m’humilier devant Dieu, de me défier de mes forces, et de ne jamais dédaigner l’ennemi qui paraît le plus méprisable. J’ai négligé ces avis, et je suis justement puni de cette négligence. Lorsque du haut de mon trône je regardais hier les nombreux bataillons, la discipline et le courage de mon armée, la terre paraissait trembler sous mes pieds, et je disais dans mon cœur : tu es sûrement le roi du monde, le plus grand et le plus invincible des guerriers. Ces troupes ne sont plus à moi, et pour avoir trop compté sur ma force personnelle, je meurs sous les coups d’un assassin[307]. » Alp-Arslan possédait les vertus d’un Turc et celles d’un musulman ; sa voix et sa taille inspiraient le respect ; de longues moustaches ombrageaient sa figure, et son large turban s’arrangeait en forme de couronne. Les restes du sultan furent déposés dans le tombeau de la dynastie Seljoucide, où l’on grava cette belle inscription[308] : « VOUS QUI AVEZ VU LA GLOIRE D’ALP-ARSLAN EXALTÉE JUSQU’AUX CIEUX, VENEZ À MAROU, ET VOUS LE VERREZ DANS LA POUSSIÈRE ;» et ce qui achève de montrer l’instabilité des grandeurs humaines, l’inscription et le tombeau ont disparu.

Règne et prospérité de Malek-Shah. A. D. 1072-1092.

Durant la vie d’Alp-Arslan, son fils aîné, Malek-Shah avait été reconnu héritier présomptif du trône des Turcs ; mais à la mort du sultan, l’oncle de Malek, son cousin et son frère, lui disputèrent la succession : ces trois compétiteurs prirent les armes et rassemblèrent leurs troupes ; Malek-Shah[309], en triomphant d’eux tous, établit à la fois sa réputation et le droit de primogéniture. Dans tous les temps la soif de l’autorité a inspiré les mêmes passions et occasionné les mêmes désordres, principalement en Asie ; mais au milieu de tant de guerres civiles, il serait difficile de trouver rien d’aussi pur et d’aussi magnanime que le sentiment exprimé dans un mot du prince turc. La veille de la bataille, il priait à Thous, devant le tombeau d’un iman appelé Riza : lorsqu’il se fut relevé, il demanda à Nizam, son visir, qui s’était mis à genoux derrière lui, quel avait été l’objet de sa prière. Le ministre répondit prudemment, et selon toute apparence avec sincérité : « J’ai demandé que la victoire accompagnât vos armes. — Pour moi, répliqua le généreux Malek, j’ai prié le Dieu des armées de m’ôter la vie et la couronne, si mon frère est-plus digne que moi de régner sur les musulmans. » Le ciel jugea en sa faveur ; le calife ratifia ce jugement, et communiqua pour la première fois à un Barbare, le titre sacré de commandeur des fidèles ; mais ce Barbare, par son mérite personnel et l’étendue de son empire, était le plus grand prince de son siècle. Après avoir réglé le gouvernement de la Perse et de la Syrie, il partit à la tête d’une armée innombrable pour faire la conquête du Turkestan, que son père avait entreprise. Lorsqu’il passa l’Oxus, des bateliers employés au transport de quelques troupes se plaignirent de ce qu’on avait assigné leur solde sur les revenus d’Antioche ; le sultan marqua son mécontentement de cette assignation déplacée, mais il sourit de l’adroite flatterie du visir. « Ce n’était pas, dit-il, pour différer leur salaire que j’ai choisi ces lieux éloignés ; mais pour attester à la postérité que sous votre règne Antioche et l’Oxus obéirent au même souverain. » Au reste, cette fixation des limites des états de Malek était beaucoup trop bornée. Il soumit au-delà de l’Oxus les villes de Bochara, Carizme et Samarcande ; il écrasa tous les rebelles et tous les sauvages indépendans qui osèrent lui résister. Malek passa le Sihon ou Jaxartes, la dernière frontière de la civilisation des Persans. Les hordes du Turkestan se soumirent à son empire ; son nom fut gravé sur les monnaies et répété dans les prières du Cashgar, royaume tartare situé aux confins de la Chine. De cette frontière de la Chine il étendait à l’occident et au midi sa juridiction immédiate ou son autorité de suzerain, jusqu’aux montagnes de la Géorgie, aux environs de Constantinople, à la sainte cité de Jérusalem, et aux bocages parfumés de l’Arabie Heureuse. Au lieu de s’abandonner à la mollesse de son sérail, le roi pasteur ne cessa, soit durant la paix ou durant la guerre, de se tenir en activité, et toujours en campagne. Transportant continuellement son camp d’un lieu à un autre, il favorisa successivement toutes les provinces de sa présence, et on dit qu’il parcourut douze fois la vaste étendue de ses domaines, qui surpassaient en grandeur les états de Cyrus et ceux des califes. Le pèlerinage de la Mecque fut la plus religieuse et la plus éclatante de ces expéditions. Ses armes protégèrent la liberté et la sûreté des caravanes ; ses abondantes aumônes enrichirent les citoyens et les pèlerins, et il interrompit la tristesse du désert par des asiles où les voyageurs trouvaient le repos et la fraîcheur. La chasse était son plaisir et même sa passion, et son équipage se composait de quarante-sept mille cavaliers. Ces chasses étaient de véritables tueries ; mais après chacune, il donnait aux pauvres autant de pièces d’or qu’on avait tué de pièces de gibier, faible compensation payée aux dépens du peuple de ce qu’il en coûte pour l’amusement des rois ! Durant la paisible prospérité de son règne, les villes de l’Asie se remplirent de palais et d’hôpitaux, de mosquées et de colléges ; on ne sortait guère du divan sans récompense, et jamais sans obtenir justice. La langue et la littérature de la Perse se ranimèrent sous le règne de la maison de Seljouk[310], et si Malek se piqua d’égaler la libéralité d’un Turc moins puissant que lui[311], son palais dut retentir des vers de cent poètes. Le sultan donna des soins plus sérieux et plus éclairés à la réforme du calendrier, qui fut opérée par une assemblée générale des astronomes de l’Orient. Les musulmans sont assujettis, par une loi de Mahomet, au calcul irrégulier des mois lunaires : depuis le siècle de Zoroastre, les Persans ont connu la révolution du soleil, et l’ont célébrée par une fête annuelle[312] ; mais, après la chute de l’empire des mages, on avait négligé l’intercalation : les minutes, les heures s’étaient accumulées, avaient formé des jours, et le commencement du printemps se trouvait avancé du signe du bélier à celui des poissons. Le règne de Malek fut illustré par l’ère gélaléenne, et toutes les erreurs passées ou futures se trouvèrent corrigées par un calcul qui surpasse l’exactitude du calendrier julien, et qui approche de celle du calendrier grégorien[313].

Sa mort. A. D. 1092.

Les lumières et l’éclat qui se répandirent sur l’Asie, dans un temps où l’Europe était plongée dans la plus profonde barbarie, peuvent être attribués à la docilité plutôt qu’aux connaissances des vainqueurs turcs. Ceux-ci durent une grande partie de leur sagesse et de leur vertu à un visir persan, qui gouverna l’empire sous le règne d’Alp-Arslan et de son fils. Nizam, un des ministres les plus éclairés de l’Orient, était traité par le calife comme l’oracle de la religion et de la science ; le sultan s’en reposait sur lui comme sur le fidèle ministre de son pouvoir et de sa justice. Après une administration de trente ans, la réputation du visir, sa fortune et même ses services lui furent imputés comme autant de crimes. Il fut renversé par les intrigues d’un de ses rivaux unies à celles d’une femme, et sa chute fut accélérée par l’imprudence qu’il eut de dire qu’à son bonnet et à son écritoire, emblèmes de son office, se trouvaient attachés, par les décrets de Dieu, le trône et le diadème du sultan. Ce respectable ministre se vit, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, chassé par son maître, accusé par ses ennemis, et assassiné par un fanatique : ses dernières paroles attestèrent son innocence, et Malek, après sa mort, n’eut plus qu’un petit nombre de jours sans gloire ; il quitta Ispahan qui avait été le théâtre de cette scène d’iniquité, et se rendit à Bagdad avec le projet de détrôner le calife et de fixer sa résidence dans la capitale des musulmans. Le faible successeur de Mahomet obtint un répit de dix jours, et avant l’expiration de ce terme, Malek fut appelé par l’ange de la mort. Ses ambassadeurs à Constantinople avaient demandé pour lui la main d’une princesse romaine ; mais l’empereur grec avait éludé la proposition avec décence, et la fille d’Alexis, dont le prince turc avait voulu faire sa femme, parle avec horreur de cet étrange mariage[314]. Le calife Moctadi épousa la fille du sultan, mais avec l’absolue condition de renoncer pour jamais à la société de ses femmes et de ses concubines, pour se borner à cette honorable alliance.

Division de l’empire des Seljoucides.

La grandeur et l’unité de l’empire turc disparurent avec Malek-Shah. Son frère et ses quatre fils se disputèrent le trône, et, après plusieurs guerres civiles, le traité qui réconcilia ceux des compétiteurs qui vivaient encore, sépara du reste de l’empire la dynastie persane, la branche aînée et principale de la maison de Seljouk. Les trois branches cadettes étaient celles de Kerman, de Syrie et de Roum : la première gouvernait des domaines étendus, mais peu connus[315], sur les rives de l’océan indien[316] ; la seconde chassa les princes arabes d’Alep et de Damas ; et la troisième, qui nous intéresse ici, envahit les provinces romaines de l’Asie Mineure. La politique généreuse de Malek concourut à leur élévation ; il permit aux princes de son sang, même à ceux qu’il avait vaincus dans les batailles, de chercher de nouveaux royaumes dignes de leur ambition, et il n’était pas fâché de se débarrasser ainsi des hommes ardens qui auraient pu troubler la tranquillité de son règne. En qualité de chef suprême de sa famille et de sa nation, le sultan de la Perse recevait de ses frères obéissance et tribut : ce fut à l’ombre de son sceptre que s’élevèrent les trônes de Kerman et de Nicée, d’Alep et de Damas, que les atabeks et les émirs de la Syrie et de la Mésopotamie déployèrent leurs étendards[317], et que les hordes des Turcomans couvrirent les plaines de la partie occidentale de l’Asie. Les liens de l’union et de la subordination, affaiblis par la mort de Malek, ne tardèrent pas à se dissoudre : l’indulgence des princes de la maison de Seljouk éleva des esclaves sur le trône ; et, s’il faut employer ici le style oriental, une nuée de princes s’éleva de la poussière de leurs pieds[318].

Conquête de l’Asie Mineure par les Turcs. A. D. 1074-1084.

Un prince du sang royal, Cutulmish, fils d’Izrail, fils de Seljouk, était tombé dans une bataille contre Alp-Arslan ; et le vainqueur, plein d’humanité, avait répandu une larme sur sa tombe. Ses cinq fils, forts par le nombre de leurs adhérens, ambitieux et avides de vengeance, s’armèrent contre le fils d’Arslan. Les deux armées attendaient le signal, lorsque le calife, oubliant l’étiquette qui lui défendait de se montrer aux yeux du vulgaire, interposa sa médiation respectable aux deux partis. « Au lieu de verser le sang de vos frères, de vos frères par le sang et la foi, réunissez vos forces dans une sainte guerre contre les Grecs, les ennemis de Dieu et de son apôtre. » On profita de ses conseils ; le sultan embrassa ses parens rebelles ; l’aîné de ceux-ci, le brave Soliman, accepta le drapeau royal, sous les auspices duquel il conquit et assura à ses descendans les provinces de l’Empire romain qui s’étendaient d’Erzeroum à Constantinople, et aux régions inconnues de l’Occident[319]. Il passa l’Euphrate avec ses quatre frères : bientôt on vit les tentes des Turcs aux environs du Kutaieh en Phrygie ; et sa cavalerie légère ravagea le pays jusqu’à l’Hellespont et à la mer Noire. Depuis la décadence de l’empire, la péninsule de l’Asie Mineure avait été exposée aux incursions destructives, mais passagères, des Persans et des Sarrasins. Les fruits d’une conquête durable étaient réservés au sultan, et le passage lui fut ouvert par des Grecs qui aspiraient à régner sur les ruines de leur patrie. Le fils d’Eudoxie, prince sans vigueur, avait tremblé six ans sous le poids de la couronne impériale, depuis la captivité de Romanus jusqu’à l’époque où une double rebellion lui fit perdre, dans le même mois, les provinces de l’Orient et de l’Occident. Les deux chefs qui se soulevèrent portaient le même nom de Nicéphore ; mais le prétendant d’Europe se distinguait, par le surnom de Bryennius, du prétendant d’Asie, connu sous celui de Botoniates. Le divan examina leurs raisons, ou plutôt leurs promesses ; et, après quelques incertitudes, Soliman se déclara en faveur de Botoniates, ouvrit un passage à ses troupes d’Antioche à Nicée, et joignit la bannière du croissant à celle de la croix. Nicéphore Botoniates, parvenu au trône de Constantinople, reçut honorablement le sultan dans le faubourg de Chrysopolis ou Scutari ; il fit passer en Europe un corps de deux mille Turcs, et dut à leur dextérité et à leur valeur la défaite et la captivité de son rival Bryennius ; mais sa conquête de l’Europe fut chèrement payée par le sacrifice de ses possessions asiatiques : Constantinople fut privée de la soumission et des revenus des provinces situées au-delà du Bosphore et de l’Hellespont, et l’on vit les Turcs s’avancer régulièrement, fortifiant les passages des rivières et des montagnes, ce qui ne laissait aucune espérance ni de leur retraite ni de leur expulsion. Un autre compétiteur réclama l’appui du sultan. Melissenus suivait le camp des Turcs, revêtu de la robe de pourpre et des brodequins rouges ; les villes découragées se laissaient séduire par les manifestes d’un prince romain, qui les livrait aussitôt entre les mains des Barbares. Un traité de paix, que signa l’empereur Alexis, confirma ces acquisitions : la crainte que lui inspirait Robert le força de rechercher l’amitié de Soliman ; et ce n’est qu’après la mort de celui-ci, qu’il porta la frontière orientale de l’empire jusqu’à Nicomédie, c’est-à-dire, à environ soixante milles de Constantinople. Trébisonde seule, défendue de tous côtés par la mer et les montagnes, conservait, à l’extrémité de l’Euxin, l’ancien caractère d’une colonie grecque, et les fondemens d’un empire chrétien.

Le royaume seljoucide de Roum.

L’établissement des Turcs, dans l’Anatolie ou l’Asie Mineure, fut la plus grande perte qu’eussent essuyée l’Église et l’Empire depuis les premières conquêtes des califes. La propagation de la foi musulmane valut à Soliman le nom de Gazi ou de champion sacré ; et les tables de la géographie orientale s’augmentèrent de son nouveau royaume des Romains ou de Roum. Les auteurs le représentent comme s’étendant de l’Euphrate à Constantinople, de la mer Noire aux confins de la Syrie, riche en mines d’argent et de fer, d’alun et de cuivre ; fertile en blé et en vin, et abondant en bétail et en excellens chevaux[320]. La richesse de la Lydie, les arts de la Grèce et les lumières du siècle d’Auguste, n’existaient plus que dans des livres et dans des ruines, également dédaignés des Scythes, maîtres du pays. Cependant l’Anatolie offre encore de nos jours quelques villes riches et peuplées ; mais, sous l’empire de Byzance, elles étaient plus nombreuses, plus considérables et plus opulentes. Le sultan établit sa résidence à Nicée, capitale de la Bithynie, qu’il eut soin de fortifier : le siége du gouvernement de la dynastie seljoucide de Roum se trouvait à cent milles de Constantinople, et la divinité de Jésus-Christ était reniée et insultée dans le même temple où le premier concile général des catholiques l’avait déclarée une matière de foi : on prêchait dans les mosquées l’unité de Dieu et la mission de Mahomet ; les écoles enseignaient les sciences arabes, les cadis jugeaient d’après ia loi du Koran ; les mœurs et l’idiome des Turcs prévalaient dans les villes, et les camps des Turcomans étaient répandus sur les plaines et les montagnes de l’Anatolie. Les Grecs chrétiens obtinrent l’exercice de leur religion, sous la dure condition de payer un tribut, et de vivre asservis aux Turcs ; mais on profana leurs églises les plus révérées, on insulta leurs prêtres et leurs évêques[321] ; ils se virent contraints de souffrir et le triomphe des païens et l’apostasie de leurs frères ; des milliers d’enfans furent circoncis, et des milliers de captifs furent dévoués au service ou aux plaisirs de leurs maîtres[322]. Après la perte de l’Asie, Antioche demeurait fidèle à Jésus-Christ et à César ; mais cette province solitaire ne pouvait espérer le secours des Romains, et les forces mahométanes l’environnaient de tous côtés. Philarète, son gouverneur, désespérant de se défendre, se disposait à sacrifier sa religion et son devoir ; mais il fut prévenu dans le crime par son fils, qui, se rendant en hâte au palais de Nicée, offrit à Soliman de remettre entre ses mains cette ville importante. L’ambitieux sultan monta à cheval, et fit une marche de six cents milles en douze nuits, car il se reposait le jour. Tels furent la célérité et le secret de l’entreprise, qu’Antioche n’eut pas le temps de se reconnaître ; et les villes qui en dépendaient, jusqu’à Laodicée et aux confins d’Alep[323], suivirent l’exemple de la métropole. De Laodicée au Bosphore de Thrace, ou bras de Saint-George, les conquêtes de l’empire de Soliman occupaient un espace de trente journées de chemin en longueur, et de dix ou quinze en largeur entre les rochers de la Lycie et la mer Noire[324]. L’ignorance des Turcs dans l’art de la navigation permit quelque temps, à l’empereur, de jouir d’une sécurité sans gloire ; mais lorsque les captifs grecs leur eurent construit une flotte de deux cents vaisseaux, Alexis trembla derrière les murs de sa capitale. Pour exciter la compassion des Latins, il répandit eh Europe des lettres lamentables, qui peignaient le danger, la faiblesse et la richesse de la cité de Constantin[325].

État de Jérusalem ; détails sur les pèlerinages qu’on y faisait. A. D. 638-1099.

La conquête la plus intéressante des Turcs seljoucides fut celle de Jérusalem[326], qui ne tarda pas à devenir le théâtre des nations. La capitulation accordée par Omar aux habitans, leur assurait la liberté de leur religion et la conservation de leurs propriétés ; mais les articles en avaient été interprétés par un maître contre lequel on ne disputait pas sans danger ; et pendant les quatre cents ans que dura le règne des califes, la situation politique de Jérusalem présenta de fréquentes variations[327]. Les musulmans s’emparèrent des trois quarts de la ville ; l’accroissement du nombre de leurs prosélytes et de leur population pouvait l’avoir exigé ; et l’on réserva un quartier particulier au patriarche, à son clergé et à son troupeau ; les chrétiens payèrent un tribut de deux pièces d’or par tête pour le prix de la protection qui leur était accordée, et le tombeau de Jésus-Christ, ainsi que l’église de la Résurrection, demeurèrent entre leurs mains. La portion de ces chrétiens, la plus nombreuse et la plus respectable, ne se composait pas d’habitans de Jérusalem ; la conquête des Arabes avait excité plutôt que supprimé les pèlerinages à la Terre-Sainte ; la douleur et l’indignation donnaient une nouvelle force à l’enthousiasme qui avait fait naître l’idée de ces dangereux voyages. Les pèlerins de l’Orient et de l’Occident arrivaient en foule au Saint-Sépulcre et dans les églises des environs, surtout à la fête de Pâques ; les Grecs et les Latins, les nestoriens et les jacobites, les cophtes et les abyssins, lès arméniens et les géorgiens entretenaient les chapelles, le clergé et les pauvres de leurs communions respectives. L’harmonie de toutes ces prières en langues si diverses, tant de nations rassemblées dans le temple commun de leur religion, auraient dû présenter un spectacle d’édification et de paix ; mais la haine et la vengeance aigrissaient le zèle des sectes chrétiennes ; et sur les lieux où le Messie avait perdu le jour en pardonnant à ses bourreaux, elles voulaient dominer et persécuter leurs frères. Le courage et le nombre assuraient aux Francs la prééminence, et la grandeur de Charlemagne[328] protégeait les pèlerins de l’Église latine et les catholiques de l’Orient. Les aumônes de ce dévot empereur soulagèrent la pauvreté de Carthage, d’Alexandrie et de Jérusalem ; et il fonda ou rétablit plusieurs monastères de la Palestine. Haroun-al-Rashid, le plus grand des Abbassides, estimait dans le prince chrétien, qu’il appelait son frère, une grandeur de génie et de puissance égale à la sienne : leur amitié fut cimentée par des dons et des ambassades fréquentes, et le calife, en conservant la véritable domination de la Terre-Sainte, offrit à l’empereur les clefs du Saint-Sépulcre et peut-être de la ville de Jérusalem. Au déclin de la monarchie carlovingienne, la république d’Amalfi fut utile au commerce et à la religion des Européens en Orient ; ses navires portèrent les pèlerins sur les côtes de l’Égypte et de la Palestine ; et, à l’aide de ses cargaisons, elle obtint la faveur et l’alliance des califes fatimites[329] : on établit sur le Calvaire une foire annuelle, et les négocians d’Italie fondèrent le couvent et l’hôpital de Saint-Jean-de-Jérusalem, berceau de l’ordre monastique et militaire, qui depuis a donné des lois à l’île de Rhodes, et qui règne aujourd’hui à Malte. Si les pèlerins de l’Église chrétienne s’étaient contentés de révérer le tombeau d’un prophète, les disciples de Mahomet, loin de se plaindre d’une pareille dévotion, l’auraient imitée ; mais ces rigides unitaires furent révoltés d’un culte qui comprend la naissance, la mort et la résurrection d’un Dieu ; ils flétrirent du nom d’idoles les images des catholiques, et les musulmans virent avec un sourire d’indignation[330] la flamme miraculeuse qui s’allumait, la veille de Pâques, dans le Saint-Sépulcre[331] ; les croisés latins se laissèrent séduire par cette pieuse supercherie inventée au neuvième siècle[332] ; et les prêtres des communions grecque, arménienne et cophte[333], la renouvellent chaque année aux yeux d’une foule crédule qu’ils trompent pour leur intérêt et celui de leurs tyrans[334]. Dans tous les siècles, l’intérêt a fortifié le principe de la tolérance, et les dépenses faites par un si grand nombre d’étrangers, et le tribut qu’ils payaient, augmentaient annuellement le revenu du prince et de son émir.

Sous les califes fatimides. A. D. 969-1076.

La révolution qui fit passer le sceptre des Abbassides aux fatimites, fut plus avantageuse que nuisible à la Terre-Sainte : un souverain qui résidait en Égypte sentait bien mieux l’importance du commerce des chrétiens, et les émirs de la Palestine se trouvaient moins éloignés de la justice et de la puissance du trône ; mais le troisième de ces califes fatimites fut le fameux Hakem[335], jeune frénétique, que son impiété et son despotisme avaient affranchi de la crainte de Dieu et des hommes, et dont toute la conduite n’offrit qu’un mélange bizarre de vices et d’extravagances. Sans égards pour les usages de l’Égypte les plus anciens, il assujettit les femmes à une réclusion absolue : cette gêne excita les clameurs des deux sexes ; leurs cris provoquèrent sa fureur ; il fit livrer aux flammes une partie du vieux Caire, et les citoyens soutinrent contre ses gardes un combat meurtrier qui dura plusieurs jours. Le calife se montra d’abord un zélé musulman ; il fonda ou enrichit des mosquées et des colléges ; il fit transcrire à ses frais, en lettres d’or, douze cent quatre-vingt-dix exemplaires du Koran, et il ordonna d’arracher toutes les vignes de la Haute-Égypte ; mais sa vanité se flatta bientôt de l’espoir d’établir une nouvelle religion ; la réputation d’un prophète ne lui suffisait pas, et il se qualifiait d’image visible du Très-Haut, qui, après neuf apparitions sur la terre, se montrait enfin dans sa personne royale. Au nom de Hakem, le souverain des vivans et des morts, chacun devait plier les genoux et adorer une montagne près du Caire, qui était consacrée aux mystères de ce culte : seize mille personnes avaient signé sa profession de foi, et aujourd’hui même une peuplade libre et guerrière, les Druses du mont Liban, croient à la divinité de ce tyran insensé, et sont persuadés qu’il existe encore[336]. En qualité de dieu, Hakem détestait les Juifs et les chrétiens comme soumis à ses rivaux ; mais un reste de prévention ou de prudence lui parlait en faveur de la loi de Mahomet. Ses persécutions cruelles en Égypte et dans la Palestine firent quelques martyrs et un grand nombre d’apostats ; il méprisait également les droits communs et les priviléges particuliers des différentes sectes, et il défendit aux étrangers et aux habitans de Jérusalem de visiter le tombeau de Jésus-Christ. [ Sacrilége de Hakem. A. D. 1009. ]Le temple du monde chrétien, l’église de la Résurrection, fut démolie jusque dans ses fondemens ; ce prodige lumineux qu’on voyait à la fête de Pâques disparut, et on prit beaucoup de peine à bouleverser le caveau du rocher qui, à proprement parler, forme le Saint-Sépulcre. À la nouvelle de ce sacrilége, les nations de l’Europe furent saisies d’étonnement et de douleur ; mais, au lieu de s’armer pour la défense de la Terre Sainte, elles se contentèrent de brûler ou de bannir les Juifs qu’elles regardaient comme les conseils secrets de l’impie Hakem[337]. Cependant l’inconstance et le repentir de Hakem allégèrent en quelque sorte les malheurs de Jérusalem, et le tyran venait de signer la restitution des églises, lorsqu’il fut assassiné par les émissaires de sa sœur. Les califes, ses successeurs, reprirent les anciennes maximes de la religion et de la politique musulmane. La tolérance reparut de nouveau : par les pieux secours de l’empereur de Constantinople, le Saint-Sépulcre se releva du milieu de ses ruines, et après une courte privation, les pèlerins y retournèrent avec l’empressement qui en devait être la suite[338]. Le voyage de Palestine par mer exposait souvent à des dangers, et les occasions en étaient rares ; mais la conversion de la Hongrie ouvrit une route sûre entre l’Allemagne et la Grèce. La charité de saint Étienne, l’apôtre de son royaume, secourait et dirigeait les pèlerins[339] qui, de Belgrade à Antioche, traversaient un empire chrétien de quinze cents milles d’étendue. [ Le nombre de des pèlerins augmente. A. D. 1024, etc. ]Les Francs n’avaient jamais eu plus d’ardeur pour les pèlerinages, et les chemins étaient couverts de personnes de tous les sexes et de tous les rangs, qui assuraient ne désirer de vivre que jusqu’au moment où elles pourraient baiser le tombeau de leur rédempteur. Les princes et les prélats abandonnaient le soin de leurs domaines, et le nombre de ces pieuses caravanes annonçait les armées des croisés qui débarquèrent le siècle suivant dans la Palestine. Environ trente ans avant la première croisade, l’archevêque de Mayence, les évêques d’Utrecht, de Bamberg et de Ratisbonne, partirent des rives du Rhin pour se rendre sur celles du Jourdain avec une suite de sept mille personnes. L’empereur les reçut à Constantinople d’une manière hospitalière ; mais, ayant imprudemment étalé leurs richesses, ils furent attaqués par les farouches Arabes ; ils se servirent de leurs armes avec une espèce de scrupule ; ils soutinrent un siége dans le village de Capernaum, et ne durent leur délivrance qu’à la protection vénale de l’émir fatimite. Après avoir visité les saints lieux, ils s’embarquèrent pour l’Italie ; mais des sept mille personnes qui formaient leur suite, deux mille seulement revirent leur patrie. Ingulphe, secrétaire de Guillaume-le-Conquérant, était de ce pèlerinage : il raconte que, de trente cavaliers robustes et bien équipés, dont il faisait partie, et qui avaient quitté la Normandie pour aller dans la Palestine, il ne restait, lorsqu’ils repassèrent les Alpes, que vingt misérables pèlerins à pied, le bourdon à la main et la besace sur le dos[340].

Conquête de Jérusalem par les Turcs. A. D. 1076-1096.

Après la défaite des Romains, la tranquillité des califes fatimites fut troublée par les Turcs[341]. Atsiz le Carizmien, un des lieutenans de Malek-Shah, entra dans la Syrie à la tête d’une puissante armée, et réduisit Damas par le fer et la famine. Hems et les autres villes de la province reconnurent le calife de Bagdad et le sultan de la Perse ; et l’émir victorieux s’avança jusqu’aux bords du Nil sans éprouver de résistance : le fatimite se disposait à se réfugier au centre de l’Afrique, mais les nègres de sa garde et les habitans du Caire firent une sortie désespérée et chassèrent les Turcs des frontières de l’Égypte. Le meurtre et le pillage marquèrent la route que suivit Atsiz dans sa retraite ; il fit égorger le juge et les notaires de Jérusalem, qu’il avait invités à venir dans son camp, et cette exécution fut suivie du massacre de trois mille citoyens. Il ne tarda pas à voir sa cruauté ou sa défaite punie par le sultan Toucush, frère de Malek-Shah, qui, avec plus de titres et des forces plus redoutables, soutint ses droits à l’empire de la Syrie et de la Palestine. La maison de Seljouk régna à Jérusalem environ vingt ans[342] ; mais le commandement héréditaire de la sainte Cité et de son district fut abandonné à l’émir Ortok, chef d’une tribu de Turcomans, dont les enfans formèrent, après leur expulsion de la Palestine, deux dynasties qui régnèrent sur les frontières de l’Arménie et de l’Assyrie[343]. Les chrétiens de l’Orient et les pèlerins de l’Église latine déplorèrent une révolution qui, au lieu de l’administration régulière et de l’ancienne alliance des califes, les soumettait au joug de fer des étrangers du Nord[344]. La cour et l’armée du sultan offraient, à quelques égards, les arts et les mœurs de la Perse ; mais le gros des Turcs, et particulièrement les tribus pastorales, conservaient la férocité des peuplades du désert. De Nicée à Jérusalem, les contrées occidentales de l’Asie étaient le théâtre de guerres étrangères ou intestines ; et ni le caractère ni la situation des pasteurs de la Palestine, qui exerçaient une autorité précaire sur une frontière malintentionnée, ne leur permettaient d’attendre les tardifs avantages de la liberté du commerce et de la liberté de religion. Les pèlerins qui, à travers d’innombrables dangers, arrivaient aux portes de Jérusalem, devenaient les victimes du brigandage des individus ou de la tyrannie de l’administration, et succombaient souvent à la misère ou à la maladie, avant d’avoir eu la consolation de saluer le Saint-Sépulcre. Soit barbarie naturelle ou zèle d’une religion nouvelle, les Turcomans insultaient les prêtres de toutes les sectes : le patriarche fut traîné par les cheveux sur le pavé et jeté dans un cachot : pour forcer son troupeau à le racheter, la grossièreté de ces maîtres sauvages troubla souvent les cérémonies de l’église de la Résurrection. Ces détails, racontés d’une manière pathétique, excitèrent des millions de chrétiens à marcher, sous l’étendard de la croix, à la délivrance de la Terre-Sainte ; et cependant combien tous ces maux accumulés étaient au-dessous de l’action sacrilége de Hakem, que les chrétiens de l’Église latine avaient endurée si patiemment ! De moindres vexations enflammèrent le caractère plus irascible de leurs descendans. Il s’était élevé un nouvel esprit de chevalerie religieuse et de soumission à l’empire universel du pape : on avait touché un nerf très-sensible, et l’impression s’en fit sentir jusqu’au cœur de l’Europe.



CHAPITRE LVIII.


Origine de la première Croisade et nombre des Croisés. Caractère des princes latins. Leur marche à Constantinople. Politique de l’empereur grec Alexis. Conquête de Nicée, d’Antioche et de Jérusalem par les Francs, Délivrance du saint Sépulcre. Godefroi de Bouillon, premier roi de Jérusalem. Institution du royaume français ou latin.

Première croisade. A. D. 1095-1099. Pierre l’Ermite.


ENVIRON vingt ans après que les Turcs se furent emparés de Jérusalem, un ermite nommé Pierre, né à Amiens en Picardie[345], visita le Saint-Sépulcre. Ce qu’il vit souffrir aux chrétiens, ce qu’il souffrit lui-même, excita son ressentiment et sa sensibilité ; mêlant ses larmes à celles du patriarche, il le pressa de lui apprendre si on ne pouvait plus espérer aucun secours des empereurs de l’Orient. Le patriarche lui peignit les vices et la faiblesse des successeurs de Constantin : « J’armerai pour vous, lui dit Pierre, les nations guerrières de l’Europe ; » et l’Europe fut docile à la voix de l’ermite. Le patriarche, étonné, lui remit, à son départ, des lettres de créance dans lesquelles il peignait les maux des chrétiens. À peine l’ermite avait pris terre à Bari, qu’il courut, sans perdre un instant, se jeter aux pieds du pontife romain. La petite taille de Pierre et son maintien ignoble n’étaient pas propres à en imposer ; mais il avait l’œil vif et perçant, et possédait cette véhémence d’élocution qui entraîne presque toujours la persuasion[346]. Né d’une famille de gentilshommes (car il faut maintenant nous servir de l’idiome moderne), il servit d’abord sous les comtes de Boulogne, seigneurs de son voisinage et les héros de la première croisade ; mais il se dégoûta bientôt des armes et du monde ; et si, comme on l’a dit, sa femme, bien que noble, se trouvait être vieille et laide, on conçoit qu’il put, sans beaucoup de répugnance, la quitter pour se retirer dans un couvent, et peu de temps après dans un ermitage. La pénitence austère qu’il s’imposa dans cette solitude, affaiblit son corps et échauffa son imagination. Tout ce qu’il désirait, il le croyait ; et tout ce qu’il croyait, ses songes et ses révélations lui en présentaient la réalité. Pierre l’ermite revint de Jérusalem complètement fanatique ; mais comme il se rendait remarquable par l’excès d’une folie alors en vogue, le pape Urbain II le reçut comme un prophète, applaudit à son glorieux dessein, promit de l’appuyer dans un concile général, et l’encouragea à proclamer la délivrance de la Terre-Sainte. Soutenu de l’approbation du pontife, le zélé missionnaire traversa les provinces d’Italie et de France avec autant de succès que de rapidité. Il observait la diète la plus austère ; ses prières étaient longues et ferventes, et il distribuait d’une main les aumônes qu’il recevait de l’autre. La tête chauve et les pieds nus, son corps maigre enveloppé d’une robe grossière, Pierre portait et présentait aux passans un pesant crucifix ; la foule qui l’écoutait respectait jusqu’à l’âne sur lequel l’ermite était monté comme le serviteur de l’homme de Dieu ; il prêchait dans les églises, dans les rues et sur les grands chemins l’innombrable multitude qui se pressait autour de lui, et se présentait, avec une assurance égale, dans les palais et dans les chaumières. Sa voix véhémente entraînait rapidement le peuple, et tout était peuple alors : Pierre les appelait dévotement aux armes et au repentir. Lorsqu’il peignait les souffrances des habitans et des pèlerins de la Palestine, la compassion passait dans tous les cœurs ; et elle se changeait en indignation quand il sommait les guerriers du siècle de défendre leurs frères et de délivrer leur Sauveur. Compensant le défaut d’art et d’éloquence par des soupirs, des larmes et des élans de ferveur, Pierre suppléait aussi à la faiblesse de ses argumens par de bruyans et fréquens appels au Christ, à la Vierge sa mère, aux saints et à tous les anges du paradis, avec lesquels il avait familièrement conversé. Les orateurs les plus parfaits de la Grèce auraient pu porter envie aux succès de son éloquence ; l’enthousiasme grossier qui l’enflammait se communiqua rapidement, et la chrétienté attendit avec impatience le concile et les décrets du souverain pontife.

Urbain II dans le concile de Plaisance. A. D. 1095. Mars.

Le courageux Grégoire II avait formé le projet d’armer l’Europe contre l’Asie ; ses lettres peignent encore l’ardeur de son zèle et de son ambition. Des deux côtés des Alpes, cinquante mille catholiques s’étaient enrôlés sous les drapeaux de saint Pierre[347] ; et son dessein de marcher à leur tête contre les sectaires impies de Mahomet, a été révélé par son successeur. Mais le reproche ou la gloire d’exécuter cette sainte entreprise, bien que non pas en personne, était réservé à Urbain II[348], le plus fidèle des disciples de Grégoire. Urbain entreprit la conquête de l’Orient tandis que Guibert de Ravenne possédait et fortifiait la plus grande partie de Rome, et lui disputait le titre de pape et les honneurs du pontificat. Il tenta de réunir les puissances de l’Occident dans une circonstance où les princes étaient séparés de l’Église, et les peuples de leurs princes, par l’excommunication que ses prédécesseurs et lui-même avaient fulminée contre l’empereur et contre le roi de France. Philippe Ier, roi de France, supportait patiemment des censures qu’il s’était attirées par le scandale de sa conduite et de son mariage adultère. Henri IV d’Allemagne soutenait le droit d’investitures, la prérogative de confirmer les élections des évêques par la crosse et l’anneau. Mais en Italie, le parti de l’empereur était écrasé par les armes des Normands et de la comtesse Mathilde ; et cette longue querelle venait d’être envenimée par la révolte de son fils Conrad et l’ignominie de son épouse[349], qui révéla, dans les conciles de Constance et de Plaisance, les nombreuses prostitutions auxquelles elle avait été exposée par un mari peu soigneux de l’honneur de sa femme et du sien propre[350]. L’opinion générale était si favorable à la cause d’Urbain, son influence était si puissante, que le concile qu’il rassembla à Plaisance[351] fut composé de deux cents évêques d’Italie, de France, de Bourgogne, de Souabe et de Bavière. Quatre mille ecclésiastiques et trente mille laïques se rendirent à cette importante assemblée ; et comme la plus spacieuse cathédrale n’aurait pas suffi pour les contenir, les séances, qui durèrent sept jours, se tinrent dans une plaine voisine de la ville. Les ambassadeurs d’Alexis Comnène, empereur grec, vinrent y exposer les malheurs de leur souverain et le danger de Constantinople, qui n’était plus séparée que par un bras de mer étroit des Turcs, les ennemis implacables de tout ce qui portait le nom de chrétiens. Ils flattèrent adroitement, dans leur supplique, la vanité des princes latins, et leur représentèrent que la prudence et la religion les invitaient à repousser les Barbares sur les confins de l’Asie avant qu’ils s’avançassent dans le cœur de l’Europe. Au récit de la triste et périlleuse situation des chrétiens de l’Orient, toute l’assemblée fondit en larmes ; les plus ardens déclarèrent qu’ils étaient prêts à marcher, et les envoyés d’Alexis emportèrent en partant l’assurance d’un secours prompt et puissant. Le projet de délivrer Constantinople n’était qu’une partie du projet plus vaste formé pour la délivrance de Jérusalem ; mais le prudent Urbain en remit la décision finale à un second synode qu’il proposa d’assembler dans une ville de France durant l’automne de la même année. Ce court délai tendait à augmenter l’enthousiasme ; et d’ailleurs le pontife fondait son plus ferme espoir sur une nation de soldats[352], fière de la supériorité de son nom et ambitieuse d’imiter son héros Charlemagne[353], à qui le roman populaire de Turpin[354] avait attribué la conquête de Jérusalem et de la Terre-Sainte. Un motif d’affection ou de vanité détermina peut-être le choix d’Urbain, anciennement moine de Cluni, et né à Châtillon-sur-Marne, dans la province de Champagne ; il était le premier Français qui eût occupé le trône pontifical : il avait illustré sa famille et son pays, et il n’existe peut-être pas un plaisir plus doux que de reparaître, dans tout l’éclat d’une haute dignité, sur le théâtre où notre jeunesse se passa dans l’obscurité et dans les travaux.

Concile de Clermont. A. D. 1095. Novembre.

Ce peut être d’abord un sujet d’étonnement de voir le pontife romain élever au cœur de la France le tribunal d’où il lançait ses anathèmes contre le souverain de cette contrée ; mais la surprise cessera dès qu’on se sera fait une juste idée d’un roi de France du onzième siècle[355]. Philippe Ier était petit-fils de Hugues Capet, le fondateur de la famille régnante, qui, dans le déclin de la postérité de Charlemagne, avait ajouté le titre de roi à ses états héréditaires de Paris et d’Orléans. La juridiction et le revenu de ce petit état lui appartenaient en propre ; mais dans tout le reste de la France, Hugues et ses premiers descendans n’étaient que les seigneurs suzerains d’environ soixante ducs ou comtes héréditaires et indépendans[356], dédaignant les assemblées légales, et aussi peu soumis aux lois qu’au monarque, vengé à son tour de leur insubordination par l’indocilité de la noblesse inférieure. À Clermont dans les terres du comte d’Auvergne[357], le pape pouvait braver impunément le ressentiment de Philippe, et le concile qu’il y assembla ne fut ni moins nombreux ni moins respectable que celui de Plaisance[358]. Outre sa cour et le collége de cardinaux romains, le pape y réunit treize archevêques et deux cent vingt-cinq évêques : on y comptait quatre cents prélats mitrés ; les saints et les docteurs les plus renommés du siècle vinrent éclairer les pères de l’Église, et les aider de leurs conseils ; une foule de seigneurs puissans et de vaillans chevaliers accourut de tous les royaumes voisins au concile[359], et en attendit impatiemment les décrets. Telle était l’ardeur du zèle et de la curiosité, que des milliers d’étrangers, ne trouvant plus à se loger dans la ville, campèrent dans la plaine au milieu du mois de novembre. Huit jours de séances produisirent quelques canons édifians ou utiles pour la réforme des mœurs. On prononça une censure sévère contre la licence des guerres entre particuliers : on confirma la trêve de Dieu[360], ou la suspension de toute hostilité durant quatre jours de la semaine. L’Église se déclara la protectrice des prêtres et des femmes, qu’elle prit sous sa sauvegarde, et cette protection s’étendit durant trois ans aux laboureurs et aux marchands, victimes impuissantes des vexations militaires ; mais une loi, quelque respectable que soit l’autorité dont elle émane, ne parvient pas à changer en un instant le caractère d’une génération, et l’on sait beaucoup moins de gré à Urbain de ses efforts pour apaiser les querelles des particuliers, lorsqu’on songe que le but de ces efforts était de se faciliter les moyens de répandre les flammes de la guerre depuis les bords de l’Atlantique jusqu’aux rives de l’Euphrate. Depuis la tenue du synode de Plaisance, le bruit de ce grand projet s’était répandu chez toutes les nations. Les ecclésiastiques qui en revenaient avaient prêché, dans tous les diocèses, le mérite et la gloire attachés à la délivrance de la Terre-Sainte, et le pontife, du haut de la chaire qu’on lui avait élevée dans le marché de Clermont, n’eut à persuader que des auditeurs bien préparés et pressés de le croire. Ses argumens étaient clairs, son exhortation véhémente, et le succès immanquable. Des milliers de voix, réunies en une seule, interrompirent l’orateur et s’écrièrent bruyamment, dans le grossier langage du temps : « Dieu le veut. Dieu le veut[361] ! — Dieu le veut en vérité, leur répliqua le pieux Urbain ; que ce mot mémorable, dicté sans doute par le Saint-Esprit, soit dorénavant votre cri de guerre ; il animera le zèle et le courage des défenseurs de Jésus-Christ. Sa croix est le symbole de votre salut. Portez-en une rouge, de couleur de sang, sur votre poitrine ou sur vos épaules, comme une marque extérieure de votre engagement irrévocable. » On obéit avec joie ; un grand nombre d’ecclésiastiques et de laïques attachèrent sur leurs habits le signe des croisés[362], et pressèrent Urbain de marcher à leur tête. Le prudent successeur de Grégoire refusa ce dangereux honneur, alléguant pour motif le schisme de l’Église et les devoirs du pontificat. Il recommanda aux fidèles dont le sexe, la profession, l’âge ou les infirmités retenaient le zèle, de seconder, par leurs prières et leurs aumônes, le courage de ceux à qui leurs forces permettaient de servir en personne. Urbain donna le titre et les pouvoirs de légat apostolique à Adhémar, évêque du Puy en Velay, qui avait reçu le premier la croix de la main du souverain pontife. Le plus ardent des chefs temporels était Raimond, comte de Toulouse ; ses ambassadeurs excusèrent son absence du concile, et s’engagèrent pour leur maître. Tous les champions se confessèrent et reçurent l’absolution, avec une exhortation superflue d’inviter leurs compatriotes et leurs amis à les suivre. Le départ pour la Terre-Sainte fut fixé au jour solennel de l’Assomption, ou au 15 août de l’année suivante[363].

Justice des croisades.

La pratique de la violence est si familière aux hommes, qu’on pourrait supposer qu’elle leur est naturelle. Le plus léger prétexte, le droit le plus suspect, nous paraissent un motif suffisant pour armer deux nations l’une contre l’autre ; mais le nom et la nature d’une guerre sainte exigent un examen plus rigoureux, et nous ne devons pas croire légèrement que les serviteurs d’un prince de paix aient tiré de son fourreau le glaive de destruction sans des motifs respectables, un droit légitime et une nécessité indispensable. On s’éclaire sur la politique bonne ou mauvaise d’une action par la leçon tardive de l’expérience ; mais avant d’agir, il faut au moins que la conscience approuve le but et le motif de l’entreprise. Dans le siècle des croisades, les chrétiens de l’Orient et de l’Occident étaient fortement persuadés de la justice et du mérite de leur expédition ; leurs argumens se trouvent sans cesse obscurcis par un abus continuel de l’Écriture et des figures de la rhétorique : mais ils paraissent insister particulièrement sur le droit naturel et sacré de défendre leur religion, sur leurs titres particuliers à la possession de la Terre-Sainte, et sur l’impiété de leurs ennemis, soit mahométans ou païens[364]. 1o. Le droit d’une juste défense comprend sans doute celle de nos alliés civils et spirituels ; il dépend de l’existence réelle du danger, et ce danger est plus ou moins pressant en proportion de la haine et de la puissance des ennemis. On a imputé aux mahométans une maxime pernicieuse, celle d’extirper par le glaive toutes les autres religions. Cette accusation de la haine ou de l’ignorance est suffisamment réfutée par le Koran, par l’histoire des conquérans musulmans, et par la tolérance publique et légale accordée au culte des chrétiens ; mais on ne saurait nier que les mahométans n’asservissent les Églises d’Orient sous un joug de fer ; que, soit en paix, soit en guerre, ils ne s’attribuent, de droit divin et incontestable, l’empire de l’univers ; et que les conséquences nécessaires de leur croyance ne menacent continuellement les nations qu’ils nomment infidèles, de la perte de leur religion ou de leur liberté. Dans le onzième siècle, les victoires des Turcs faisaient craindre avec raison cette double perte. Ils avaient soumis en moins de trente ans tous les royaumes de l’Asie, jusqu’à Jérusalem et l’Hellespont, et l’empire grec semblait pencher vers sa ruine. Indépendamment d’un sentiment naturel d’affection pour leurs frères, les Latins étaient personnellement intéresses à défendre Constantinople, la plus puissante barrière de l’Occident, et le privilége de la défense doit s’étendre aussi légitimement à prévenir qu’à repousser une invasion : mais le succès de cette entreprise n’exigeait pas des secours si nombreux, et la raison ne peut approuver les effrayantes émigrations qui dépeuplèrent l’Europe et s’ensevelirent inutilement dans l’Asie. 2o. La possession de la Palestine n’aurait contribué d’aucune manière à la puissance ou à la sûreté des Latins, et le fanatisme a pu seul entreprendre d’excuser cette conquête d’une petite contrée éloignée. Les chrétiens réclamaient leurs droits sur la terre promise en vertu d’un titre inaliénable scellé du sang de Jésus-Christ ; leur devoir les obligeait, disaient-ils, à chasser de leur saint héritage d’injustes possesseurs qui profanaient son sépulcre et insultaient à la dévotion des pèlerins. On alléguerait vainement que la prééminence de Jérusalem et la sainteté de la Palestine avaient disparu avec la loi de Moïse ; que le Dieu des chrétiens n’est point une divinité locale, et que la possession de Bethléem ou du Calvaire, l’acquisition de sa tombe et de son berceau, ne lui feront point excuser la violation des préceptes moraux de l’Évangile. Ces argumens s’émousseront toujours contre les armes pesantes de la superstition, et les âmes religieuses n’abandonneront pas aisément leurs droits sur la terre sacrée des mystères et des miracles ; 3o. mais les guerres saintes, qui ont ensanglanté tous les climats de ce globe, depuis l’Égypte jusqu’à la Livonie, et depuis le Pérou jusqu’à Hindoustan, ont eu besoin de s’autoriser de maximes plus générales et plus flexibles. On a supposé souvent et affirmé, dans plusieurs occasions, que la différence de doctrine religieuse suffit pour justifier des hostilités ; que les champions de la croix peuvent subjuguer saintement, ou même immoler pieusement tous les mécréans opiniâtres, et que la grâce est l’unique source du pouvoir dans ce monde et du bonheur dans l’autre. Plus de quatre siècles avant la première croisade, les Barbares de l’Arabie et de la Germanie avaient envahi, à peu près vers la même époque et de la même manière, les provinces orientales et occidentales de l’Empire romain. Les conquêtes des Francs furent légitimées par le temps, par des traités et par leur conversion au christianisme ; mais les princes mahométans passaient encore, aux yeux de leurs sujets et de leurs voisins, pour des usurpateurs tyranniques auxquels, soit par la guerre ou la révolte, on pouvait légitimement ravir une possession illégitime[365].

Motifs spirituels et indulgences.

À mesure que les mœurs des chrétiens se corrompirent, leur discipline de pénitence augmenta de sévérité[366], et le grand nombre des péchés entraîna la multiplicité des remèdes. Dans l’Église primitive, l’expiation se préparait par une confession publique et volontaire. Dans le moyen âge, les évêques et les prêtres interrogèrent le criminel, le forcèrent à un compte sévère de sa pensée, de ses paroles et de ses actions, et lui prescrivirent les conditions qui devaient obtenir la miséricorde divine ; mais, comme la tyrannie et l’indulgence pouvaient abuser alternativement de ce pouvoir arbitraire, on composa une règle de discipline pour servir d’instruction et de guide aux juges spirituels. Les Grecs furent les premiers inventeurs de cette législation ; l’Église latine traduisit ou imita leurs préceptes de pénitence[367] ; et du temps de Charlemagne le clergé de chaque diocèse avait un code qu’il cachait prudemment aux yeux du vulgaire. Dans cette estimation dangereuse des offenses et des punitions, la pénétration et l’expérience des moines prévoyaient tous les cas et toutes les différences. Il se trouvait dans leur liste des péchés que n’eût pas soupçonnés l’innocence, et d’autres auxquels la raison ne peut ajouter foi. Les crimes plus ordinaires de fornication, d’adultère, de parjure et de sacrilége, de rapine et de meurtre, s’expiaient par une pénitence que l’on prolongeait relativement aux circonstances, depuis quarante jours jusqu’à sept ans. Durant ce cours de mortifications salutaires, un régime de prières et de jeûnes rétablissait la santé de l’âme et obtenait l’absolution du criminel. Le désordre de ses vêtemens annonçait ses remords et sa douleur ; il s’abstenait de toutes les affaires et de tous les plaisirs de la société : mais l’exécution rigoureuse de ces institutions aurait fait un désert du palais, du camp et de la ville ; les Barbares de l’Occident ne manquaient ni de confiance ni de docilité, mais la nature se révoltait souvent contre les principes, et le magistrat tâchait en vain d’appuyer la juridiction ecclésiastique. Il était, à la vérité, impossible d’accomplir littéralement les pénitences. Le crime d’adultère se multipliait par le renouvellement journalier des faiblesses, et celui d’homicide pouvait comprendre le massacre d’un peuple entier ; chaque action faisait un compte séparé ; et dans ces temps de vice et d’anarchie, le pécheur le moins coupable pouvait aisément contracter une dette de trois cents ans. On suppléait à son insolvabilité par une commutation ou indulgence ; vingt-six solidi[368] d’argent, environ quatre livres Sterling, acquittaient la pénitence d’une année pour l’homme riche, et trois solidi ou neuf schellings rendaient le même service à l’indigent. Ces aumônes furent bientôt employées aux usages de l’Église, qui tira de la rémission des péchés une source inépuisable de richesses et de puissance. Une dette de trois cents ans, environ douze cents livres sterling, aurait ruiné la fortune la plus brillante ; on suppléa au défaut d’or et d’argent par l’aliénation des terres ; Pépin et Charlemagne déclarent formellement que leurs immenses donations ont pour but la guérison de leur âme. C’est une maxime de la loi civile, que quiconque ne peut payer de sa bourse doit payer de son corps ; et les moines adoptèrent la pratique de la flagellation, équivalent douloureux mais économique. D’après une estimation arbitraire, on évalua l’année de pénitence à trois mille coups de discipline[369] ; et telles étaient la patience et l’activité du fameux ermite saint Dominique-l’Encuirassé[370], qu’en six jours il acquittait la dette d’un siècle entier par une fustigation de trois cent mille coups. Un grand nombre de pénitens des deux sexes imita son exemple. Et comme il était permis de transporter à un autre le mérite de sa flagellation, un champion vigoureux pouvait expier sur son dos les péchés de tous ses bienfaiteurs[371]. Ces compensations de la bourse et de la personne introduisirent, dans le onzième siècle, un genre de satisfaction plus honorable. Les prédécesseurs d’Urbain II avaient accordé des indulgences à ceux qui prenaient les armes contre les Sarrasins de l’Afrique et de l’Espagne ; ce pontife, dans le concile de Clermont, accorda une indulgence plénière à tous ceux qui s’enrôleraient sous les étendards de la croix. Il leur donna l’absolution de tous leurs péchés, et un acquit général de tout ce qui pouvait rester dû des pénitences canoniques[372]. La froide philosophie de notre siècle ne concevra pas la vive impression que produisit cette promesse sur des âmes criminelles et fanatiques. À la voix de leur pasteur, les brigands, les meurtriers, les incendiaires accouraient par milliers, pour racheter leur âme, en transportant chez les infidèles les fureurs qu’ils avaient exercées dans leur patrie. Les coupables, de tous les rangs et de toutes les espèces, adoptèrent avidement ce nouveau moyen d’expiation. Nul n’était pur, nul ne pouvait se croire exempt de péché ni de pénitence ; et ceux qui avaient le moins à redouter de la justice de Dieu ou de l’Église, n’en avaient que plus de droit d’attendre, dans ce monde et dans l’autre, la récompense de leur pieux courage. Le clergé latin n’hésita point à promettre la couronne du martyre[373] à ceux qui succomberaient dans cette sainte expédition ; et ceux qui survivraient à la conquête de la Terre-Sainte, devaient attendre sans impatience le prix toujours croissant qui leur était réservé dans le ciel. Ils offraient leur sang au fils de Dieu qui s’était immolé pour leur salut ; ils prenaient la croix et entraient avec confiance dans la voie du Seigneur ; sa providence devait veiller sur eux, et peut-être sa puissance devait-elle leur aplanir visiblement et miraculeusement tous les obstacles. La nuée et la colonne de Jehova avaient marché devant les Israélites jusque dans la terre promise ; les chrétiens ne pouvaient-ils pas espérer, à plus juste titre, que les rivières s’ouvriraient à leur passage, que les murs des plus fortes villes tomberaient au son de leurs trompettes, et que le soleil arrêterait son cours pour leur laisser le temps nécessaire à la destruction des infidèles ?

Motifs temporels et mondains.

Parmi les chefs et les soldats qui couraient au Saint-Sépulcre, j’oserai affirmer qu’il n y en avait pas un qui ne fût animé par l’esprit d’enthousiasme, par la confiance du mérite de l’entreprise, par l’espoir de la récompense et de la protection divine. Mais je suis également persuadé que, pour le plus grand nombre, ces motifs n’étaient pas les seuls ; que, pour quelques-uns même, ils ne formaient pas les principaux mobiles de l’entreprise. L’influence ou l’abus de la religion arrêtent difficilement le torrent des mœurs nationales, mais lorsqu’ils veulent en hâter le cours, leur impulsion devient irrésistible. Les papes et les synodes tonnaient en vain contre les guerres des particuliers, les tournois sanglans, les amours licencieuses et les duels judiciaires ; ils ont réussi plus aisément à exciter parmi les Grecs des disputes métaphysiques, à attirer dans les cloîtres les victimes du despotisme et de l’anarchie, à sanctifier la patience des lâches et des esclaves, ou depuis, à s’attribuer le mérite de l’humanité et de la bienveillance qu’on remarque parmi les chrétiens modernes. Le mouvement et la guerre étaient les passions chéries des Francs ou Latins ; on leur ordonnait de s’y livrer par esprit de pénitence ; de se transporter dans des pays éloignés, et de tirer leur épée contre les peuples de l’Orient ; le succès, ou même l’entreprise, devait immortaliser les noms des héros de la croix, et la piété la plus pure pouvait ne pas être insensible à cette brillante perspective de gloire militaire. Dans leurs petites guerres européennes, ils versaient le sang de leurs amis ou de leurs compatriotes pour acquérir peut-être un village ou un château ; ils devaient donc marcher avec joie contre les nations étrangères, ennemis dévoués à leurs armes ; déjà ils saisissaient en imagination les riches couronnes de l’Asie, et les succès des Normands, dans la Pouille et dans la Sicile, semblaient promettre un trône au plus obscur des aventuriers. Le pays des chrétiens, dans ces temps de barbarie, le cédait à celui des Mahométans pour le climat et pour la culture ; les avantages que la nature et l’art prodiguaient à l’Asie avaient été considérablement exagérés par le zèle ou l’enthousiasme des pèlerins, et par l’idée qu’en donnaient à l’Europe les produits d’un commerce dans l’enfance ; la crédulité du vulgaire de toutes les classes se prêtait au récit de toutes les merveilles de cette terre arrosée par des sources de miel et des ruisseaux de lait, remplie de mines d’or et de diamans, couverte de palais de marbre et de jaspe, ombragée de bosquets odoriférans de cinnamomum et d’encens. Chaque guerrier comptait sur son épée pour acquérir, dans ce paradis terrestre, un riche et honorable établissement auquel il ne donnait de bornes que celles de ses désirs[374]. Leurs vassaux et leurs soldats s’en rapportaient de leur fortune à Dieu et à leur maître. La dépouille d’un émir turc suffisait pour enrichir jusqu’au dernier soldat de l’armée, et la saveur des vins de la Grèce, la beauté des femmes grecques excitaient, dans l’imagination des champions de la croix, des mouvemens plus conformes à leur nature qu’à leur profession[375]. L’amour de la liberté animait les victimes de la tyrannie féodale et ecclésiastique. En prenant la croix, les bourgeois et les paysans attachés à la servitude de la glèbe, pouvaient échapper au pouvoir d’un maître orgueilleux, et se transplanter avec leur famille dans une terre de liberté. Le moine pouvait se soustraire à la discipline de son couvent ; le débiteur suspendre les arrérages de l’usure et la poursuite de ses créanciers ; les brigands et les malfaiteurs de toutes les sortes éludaient les châtimens de leurs crimes et bravaient les lois avec impunité[376].

Influence de l’exemple.

Ces motifs étaient puissans et en grand nombre ; mais après avoir calculé leur influence sur chaque individu en particulier, il faut y ajouter l’autorité indéfinie et toujours croissante de l’exemple et de la mode. Les premiers prosélytes devinrent les plus zélés et les plus utiles missionnaires de la croix, ils prêchaient à leurs amis et à leurs compatriotes l’obligation, le mérite et la récompense de la sainte expédition, et les auditeurs les moins disposés se trouvaient insensiblement entraînés par le tourbillon de l’autorité ou de la persuasion. Une jeunesse guerrière s’enflammait au moindre reproche ou soupçon de lâcheté ; l’occasion de visiter le Saint-Sépulcre sous la protection d’une armée formidable, séduisait les vieillards et les infirmes, les femmes et les enfans, qui consultaient plus leur zèle que leurs forces ; et ceux qui, la veille, avaient traité leurs compagnons d’insensés, adoptaient le lendemain avec ardeur la même folie. L’ignorance, qui exagérait les avantages de l’entreprise, en diminuait aussi les dangers. Depuis la conquête des Turcs, les pèlerinages étaient interrompus ; les chefs eux-mêmes n’avaient que des notions imparfaites sur la longueur de la route et la situation des ennemis ; et telle était la stupidité des gens du peuple, qu’à la première ville ou au premier château au-delà des limites qui leur étaient connues, ils étaient tentés de demander si ce n’était pas Jérusalem, le terme de leur voyage et l’objet de leurs travaux. Cependant les plus prudens d’entre les croisés, peu sûrs d’être nourris par une pluie de cailles ou de manne céleste, eurent soin de se pourvoir de ces métaux précieux admis en tout pays à représenter les commodités de la vie ; et pour avoir de quoi soutenir, selon leur rang, les dépenses de la route, les princes engagèrent leurs domaines ou même leurs provinces. Les nobles vendirent leurs terres et leurs châteaux, les paysans leur bétail et leurs instrumens de labourage : la foule et l’empressement des vendeurs faisaient baisser le prix des propriétés, tandis que les besoins et l’impatience des acheteurs donnaient aux armes et aux chevaux une valeur exorbitante. Ceux qui demeuraient et possédaient quelque argent avec le bon sens nécessaire pour le mettre à profit, s’enrichirent de l’épidémie générale[377] ; les souverains acquirent à bon marché les domaines de leurs vassaux, et les acquéreurs ecclésiastiques firent entrer en paiement l’assurance de leurs prières. Quelques croises zélés imprimèrent sur leur peau la croix que les autres ne portaient que sur leur habit ; ils se servaient d’un fer chaud ou d’une liqueur corrosive qui rendait la marque indélébile ; et un moine rusé, en montrant cette croix gravée miraculeusement sur sa poitrine, obtint la vénération du peuple et les plus riches bénéfices de la Palestine[378].

Départ des premiers croisés. A. D. 1096. Mars, mai, etc.

Le concile de Clermont avait fixé le départ des croisés au 15 août ; mais ce terme fut anticipé par la roule impatiente des plébéiens indigens ; je raconterai succinctement leurs souffrances et leurs fureurs avant de commencer le récit de l’entreprise plus sérieuse et plus heureuse de leurs chefs. Dès le commencement du printemps, plus de soixante mille personnes des deux sexes et des dernières classes du peuple vinrent, des confins de la France et de la Lorraine, se réunir autour du premier missionnaire de la croisade, et le presser, par leurs cris et leurs importunités, de les conduire au Saint-Sépulcre. Pierre, devenu général sans en avoir les talens ou l’autorité, conduisit ou suivit ses ardens prosélytes le long des bords du Rhin et du Danube. Leur nombre et leurs besoins les forcèrent bientôt à se séparer. Gauthier, sans avoir, lieutenant de l’ermite et soldat courageux quoique indigent, commanda l’avant-garde des croisés. On peut se faire une idée de cette populace, en observant qu’on n’y comptait qu’environ huit cavaliers pour quinze mille piétons. Godescal, autre moine fanatique dont les sermons avaient entraîné quinze à vingt mille paysans des villages d’Allemagne, suivit de près l’exemple et les traces de Pierre l’ermite ; et ceux-ci furent encore bientôt suivis de deux cent mille aventuriers, le plus stupide et le plus grossier rebut du peuple, qui mêlaient aux pratiques de piété toute la licence du brigandage, de l’ivrognerie et de la prostitution. Quelques comtes ou gentilshommes, à la tête de trois mille chevaux, suivaient les mouvemens de cette multitude pour partager son butin. Mais leurs véritables chefs (pourra-t-on croire à cet excès de démence ?) étaient une oie et une chèvre qu’ils portaient à la tête de la troupe, et auxquelles ces dignes chrétiens attribuaient une inspiration divine[379]. Ce fut contre les Juifs, les meurtriers de Jésus-Christ, que s’exercèrent les premiers et les moins difficiles exploits de cette bande de fanatiques et de celles qui la suivirent. Les riches et nombreuses colonies établies dans les villes commerçantes du Rhin et de la Moselle, y jouissaient, sous la protection de l’empereur et des évêques, du libre exercice de leur religion[380]. À Verdun, Trèves, Mayence, Spire et Worms, plusieurs milliers de ces infortunés furent pillés et massacrés[381] ; depuis la persécution d’Adrien, ils n’en avaient pas souffert d’aussi sanglante. La fermeté des évêques en sauva quelques-uns qui feignirent passagèrement d’embrasser la religion chrétienne ; mais les Juifs les plus opiniâtres opposèrent le fanatisme au fanatisme ; ils barricadèrent leurs maisons et trompèrent la rage ou du moins l’avarice de leurs implacables ennemis, en se précipitant dans le fleuve ou dans les flammes avec leurs familles et leurs richesses.

Leur destruction en Hongrie et dans l’Asie. A. D. 1096.

Entre les confins de l’Autriche et la capitale de l’empire d’Orient, les croises eurent à traverser un intervalle de six cents milles dans les déserts sauvages de la Hongrie et de la Bulgarie[382]. Le sol en est fertile et entrecoupé de rivières ; mais on n’y rencontrait alors que des marais et ces vastes forêts dont l’étendue ne connaît plus de bornes dès que l’homme cesse d’exercer sur la terre son impérieuse industrie. Les deux nations avaient reçu les principes du christianisme ; les Hongrois obéissaient à un prince né parmi eux, et les Bulgares étaient gouvernés par un lieutenant de l’empereur grec ; mais leur caractère féroce se réveillait au plus léger prétexte de mécontentement, et les brigandages des croisés leur en fournirent de légitimes. L’agriculture devait être languissante et mal dirigée chez un peuple ignorant, dont les villes, construites en bois et en roseaux, étaient abandonnées l’été pour les tentes, habitations des pâtres et des chasseurs. Les pèlerins demandèrent avec arrogance quelques provisions, s’en saisirent de force, les consommèrent avec voracité, et se livrèrent, dès la première querelle, à la vengeance et à l’indignation. Mais leur ignorance générale du pays, de la guerre et de la discipline, les exposait à donner dans toutes les embûches. Le préfet de Bulgarie avait sous ses ordres des troupes régulières, et au premier bruit de la trompette guerrière, la huitième ou la dixième partie des Hongrois courait aux armes et formait un corps de cavalerie formidable ; ils dressèrent des pièges à ces pieux brigands et exercèrent contre eux une vengeance sanglante et implacable[383]. Environ un tiers de cette multitude se sauva, nue et dépouillée, dans la Thrace, et Pierre l’ermite fut de ce nombre. L’empereur, qui respectait les motifs du voyage des Latins et désirait leurs secours, les fit conduire par une route sûre et facile jusqu’à Constantinople, et leur conseilla d’attendre l’arrivée de leurs compatriotes. Le souvenir de leurs fautes et de leurs pertes les contint jusqu’au moment où, ranimés par l’accueil hospitalier des Grecs, ils sentirent se rallumer leur cupidité : elle n’épargna point leur bienfaiteur ; les jardins, les palais et les églises furent également l’objet de leurs dévastations. Alexis, craignant pour sa propre sûreté, sut les engager à passer sur la rive asiatique du Bosphore ; mais leur aveugle impétuosité leur fit bientôt abandonner le poste indiqué par l’empereur, et se précipiter, tête baissée, contre les Turcs qui occupaient la route de Jérusalem. L’ermite, honteux de son personnage, s’était retiré de leur camp à Constantinople ; et Gauthier, son lieutenant, qui méritait de commander de meilleures troupes, essaya sans succès d’introduire un peu d’ordre et de discipline parmi ces sauvages. Ils se séparèrent pour piller, et tombèrent sans peine dans les piéges que leur avait préparés le sultan. Soliman avait fait adroitement courir le bruit que ceux des croisés qui marchaient en avant s’étaient emparés de sa capitale ; les autres se précipitèrent dans la plaine de Nicée pour joindre leurs compagnons et partager les dépouilles. Ils y furent accablés par les flèches des Turcs ; des monceaux d’ossemens informèrent ceux qui les suivirent du lieu de leur défaite[384], et trois cent mille des premiers croisés s’étaient ensevelis dans l’Asie, avant d’avoir enlevé une seule ville aux infidèles, avant que les chefs et les nobles de leur pays eussent achevé les préparatifs de leur entreprise[385].

Marche de la première croisade.

Aucun des monarques de l’Europe ne marcha en personne à la première croisade. L’empereur Henri IV n’était pas disposé à obéir aux injonctions du pape. Philippe Ier, roi de France, s’occupait de ses plaisirs, et Guillaume le Roux, roi d’Angleterre, d’une conquête récente. Les rois d’Espagne faisaient dans l’intérieur de leur pays la guerre aux Maures ; les souverains septentrionaux de l’Écosse et du Danemarck[386], de la Suède et de la Pologne, ne prenaient point encore de part aux intérêts et aux passions des peuples du midi. Le zèle religieux se fit plus efficacement sentir aux princes du second ordre, qui tenaient une place importante dans le système féodal. Leur situation les réunit naturellement sous quatre chefs principaux ; mais dans la peinture naturelle de leur caractère, je puis m’éviter des répétitions inutiles, en observant ici que le courage et l’habitude des armes étaient les attributs généraux de tous les aventuriers chrétiens. [ 1o. Godefroi de Bouillon. ]1o. Godefroi de Bouillon méritait le premier rang à la guerre et dans les conseils, et il eût été heureux pour les croisés qu’ils eussent chargé seul de leur conduite un héros accompli, digne de représenter Charlemagne, dont il descendait par les femmes. Son père était de la noble race des comtes de Boulogne. Sa mère avait hérité du Brabant ou Basse-Lorraine[387], et l’empereur avait investi Godefroi de ce duché, qui a été transmis à tort à sa seigneurie de Bouillon dans les Ardennes[388]. Au service de Henri IV, il porta le grand étendard de l’empire, et perça de sa lance le cœur de Rodolphe, le roi rebelle. Godefroi escalada le premier les murs de Rome, et sa maladie, son vœu, ou peut-être ses remords d’avoir porté les armes contre le pape, le confirmèrent dans la résolution qu’il avait déjà prise de visiter le Saint-Sépulcre, non pas comme pèlerin, mais comme libérateur. Sa valeur était tempérée par la prudence et la modération ; sa piété, quoique aveugle, était sincère, et il pratiquait dans le tumulte des camps toutes les vertus réelles et imaginaires d’un cénobite. Supérieur aux factions qui divisaient les chefs, Godefroi[389] réservait sa haine aux ennemis du Christ ; et bien que cette entreprise lui eût valu un royaume, ses rivaux rendaient justice à la pureté de son zèle et à son désintéressement. Il était accompagné de ses deux frères ; Eustache, l’aîné, qui avait hérité du comté de Boulogne, et Baudouin, le cadet, dont les vertus étaient moins exemptes de soupçon. Des deux côtés du Rhin on respectait également le duc de Lorraine : sa naissance et son éducation lui rendaient la langue teutonique et la langue française également familières. Les barons de France, d’Allemagne et de Lorraine assemblèrent leurs vassaux, et les confédérés qui marchèrent sous sa bannière composaient quatre-vingt mille fantassins et dix mille chevaux. [ 2o. Hugues de Vermandois, Robert de Flandre, Étienne de Chartres, etc. ]2o. Dans le parlement tenu en présence du roi, environ deux mois après le concile de Clermont, on peut considérer Hugues, comte de Vermandois, comme le plus illustre des princes qui prirent la croix ; mais c’est moins en raison de son mérite ou de ses possessions qu’il obtint le surnom de Grand, bien que, sous ces deux rapports, il méritât d’être distingué, qu’en considération du rang d’un frère du roi de France[390]. Robert, duc de Normandie, et fils aîné de Guillaume-le-Conquérant, avait perdu le royaume d’Angleterre à la mort de son père, par sa propre indolence et par l’activité de son frère Guillaume-le-Roux. Une légèreté de caractère et une faiblesse excessive effaçaient les qualités estimables de Robert. Sa gaîté naturelle le livrait aux plaisirs ; sa profession ruinait le prince et les peuples ; sa clémence aveugle multipliait les prévarications, et les vertus aimables d’un particulier devenaient des vices funestes chez un souverain. Il engagea, durant son absence, le duché de Normandie à l’usurpateur de l’Angleterre[391], pour la faible somme de dix mille marcs ; mais son départ pour la Terre-Sainte, et sa conduite durant la guerre, annoncèrent dans Robert un changement de mœurs, qui lui rendit en quelque façon l’estime publique. Un autre Robert était comte de Flandre, province royale qui a donné dans ce siècle trois reines aux trônes de France, d’Angleterre et de Danemarck. On le surnommait la lance et l’épée des chrétiens ; mais, en se livrant à l’impétuosité d’un soldat, il oubliait quelquefois le devoir d’un général. Étienne, comte de Chartres, de Blois et de Troyes, était un des plus riches princes de son siècle, et l’on comparaît le nombre de ses châteaux aux trois cent soixante-cinq jours de l’année. Il avait enrichi son esprit par l’étude des lettres, et dans le conseil des chefs, l’éloquent Étienne avait été choisi pour remplir les fonctions de président[392]. Ces quatre principaux chefs conduisaient les Français, les Normands et les pèlerins des îles de la Bretagne ; mais la liste des barons qui possédaient trois ou quatre villes excéderait, dit un auteur contemporain, le catalogue des chefs de la guerre de Troie[393]. 3o. [ 5o. Raimond de Toulouse. ]Dans le midi de la France, le commandement fut partagé entre Adhémar, évêque du Puy, légat du pape, et Raimond, comte de Saint-Gilles et de Toulouse, qui ajoutait à ces titres les titres plus brillans de duc de Narbonne et de marquis de Provence. Le premier, prélat respectable, possédait également les vertus nécessaires pour ce monde et pour l’autre ; le second, vieux guerrier, avait déjà fait la guerre aux Sarrasins de l’Espagne, et dévouait les restes de sa vie non-seulement à la délivrance, mais à la défense du Saint-Sépulcre. Son expérience et ses richesses lui donnaient un grand ascendant dans le camp des chrétiens qui eurent souvent besoin de son secours, et l’obtinrent quelquefois ; mais il était plus facile à Raimond de forcer les infidèles à louer sa valeur que de conserver l’affection de ses sujets et de ses compagnons d’armes : son caractère arrogant, envieux et opiniâtre, ternissait ses qualités brillantes, et, quoiqu’il eût abandonné pour la cause de Dieu un riche patrimoine, sa piété n’était pas, dans l’opinion publique, exempte d’un mélange d’avarice et d’ambition[394]. Les Provençaux passaient pour avoir l’esprit plus mercantile que martial, et, sous le nom de Provençaux[395], on comprenait les habitans de l’Auvergne et du Languedoc[396], les vassaux du royaume de Bourgogne et d’Arles. Raimond tira des frontières de l’Espagne une bande d’intrépides aventuriers ; dans son passage en Lombardie, une foule d’Italiens accourut sous ses drapeaux ; ses forces réunies se montèrent à cent mille combattans, soit infanterie ou cavalerie. Si Raimond fut le premier à prendre la croix et le dernier à se mettre en route, la grandeur de ses préparatifs et le projet de dire un éternel adieu à sa patrie peuvent être regardés comme une excuse légitime. [ 4o. Bohémond et Tancrède. ]4o. Le nom de Bohémond, fils de Robert Guiscard, était déjà fameux par sa double victoire sur l’empereur grec ; mais le testament de son père l’avait réduit à la principauté de Tarente et au souvenir de ses trophées d’Orient, lorsqu’il fut réveillé par le bruit de la sainte entreprise et par le passage des pèlerins français. C’est dans le caractère de ce chef normand que nous trouverons le plus d’ambition et de froide politique mêlées d’une légère dose de fanatisme religieux. Sa conduite autorise à croire qu’il avait secrètement dirigé le pape dans ses desseins, qu’il feignit d’apprendre avec autant d’étonnement qu’il mit d’ardeur à les seconder. Au siége d’Amalfi, ses discours et son exemple enflammèrent le zèle de l’armée confédérée ; il déchira son habit pour fournir des croix à ceux qui s’enrôlaient sous ses drapeaux, et se prépara à visiter Constantinople et l’Asie, à la tête de dix mille chevaux et de vingt mille hommes d’infanterie. Plusieurs princes normands suivirent leur ancien général, et son cousin Tancrède[397] l’accompagna dans cette entreprise plutôt qu’il ne marcha sous ses ordres. Le caractère accompli de Tancrède réunit toutes les vertus d’un parfait chevalier[398], le véritable esprit de la chevalerie, qui inspirait au guerrier des sentimens de bienfaisance et de générosité, bien préférables à la méprisable philosophie et à la dévotion encore plus méprisable de ce temps.

Chevalerie.

Dans l’intervalle du siècle de Charlemagne aux croisades, il s’était fait chez les Espagnols, les Normands et les Français une révolution qui s’étendit rapidement dans toute l’Europe ; on abandonna le service de l’infanterie aux plébéiens. La cavalerie devint la force des armées, et le nom honorable de miles ou soldat fut réservé aux gentilshommes [399], qui combattaient à cheval après avoir été revêtus du caractère de chevalier. Les ducs et les comtes qui avaient usurpé les droits de la souveraineté, avaient partagé les provinces à leurs fidèles barons ; et les barons avaient distribué à leurs vassaux les fiefs et les bénéfices de leur juridiction. Ces vassaux militaires, pairs les uns des autres et même de leur seigneur suzerain, composaient l’ordre équestre ou l’ordre des nobles, qui auraient rougi de regarder le paysan ou le bourgeois comme un être de leur espèce. Ils conservaient la dignité de leur naissance par leur attention à ne contracter d’alliance qu’entre eux ; et leurs fils n’étaient admis dans l’ordre de la chevalerie qu’après avoir prouvé quatre quartiers ou générations sans tache et sans reproche ; mais un vaillant plébéien pouvait s’enrichir, s’anoblir dans l’exercice des armes, et devenir la tige d’une nouvelle race. Un simple chevalier avait le droit d’en recevoir un autre qu’il jugeait digne de cet honneur militaire ; et les belliqueux souverains de l’Europe tiraient plus de gloire de cette distinction personnelle, que de l’éclat du diadème. Cette cérémonie, dont on retrouve la trace dans Tacite et dans les bois de la Germanie[400], était dans son origine simple et sans mélange d’idées religieuses. Après quelques épreuves d’usage, on chaussait au candidat les éperons, on lui ceignait l’épée, et on le frappait légèrement sur l’épaule ou sur la joue, comme pour l’avertir que cet affront était le dernier qu’il dût souffrir sans en tirer vengeance ; mais la superstition était venue se mêler à toutes les actions de la vie, soit publique, soit privée ; les guerres saintes sanctifièrent la profession des armes, et l’ordre de la chevalerie partagea les droits et les priviléges des ordres sacrés de la prêtrise. Le bain et la robe blanche du novice étaient une indécente imitation de la régénération du baptême. Les ministres de la religion bénissaient son épée qu’il déposait sur l’autel ; des prières et des jeûnes précédaient sa réception, et on l’armait chevalier au nom de Dieu, de saint George et de l’archange saint Michel. Il faisait le vœu de remplir les devoirs de sa profession, et l’éducation, l’exemple et l’opinion publique, garantissaient l’exécution de sa promesse. Comme champion de Dieu et des dames (j’ai honte de réunir deux idées si discordantes), il s’engageait à ne jamais trahir la vérité, à maintenir la justice, à protéger les malheureux, à pratiquer la courtoisie, vertu moins familière aux anciens ; à combattre les infidèles, à mépriser les attraits d’une vie douce et paisible, et à soutenir dans toutes les occasions périlleuses l’honneur de la chevalerie, dont l’abus introduisit bientôt parmi les chevaliers le mépris des arts pacifiques et de l’industrie. Ils se regardèrent comme les juges et les vengeurs de leurs injures, et rejetèrent également les lois de la société civile et de la discipline militaire. On a cependant éprouvé d’une manière bien sensible, et l’on a souvent remarqué les heureux effets de cette institution pour adoucir le caractère des Barbares, et leur inspirer des principes de bonne foi, de justice et d’humanité. Les préjugés nationaux s’effacèrent insensiblement, et la fraternité d’armes et de religion répandit l’uniformité et l’émulation parmi les chrétiens. Les guerriers de toutes les nations s’associaient continuellement au dehors pour des pèlerinages, dans l’intérieur pour des entreprises ou des exercices militaires ; et un juge impartial doit donner la préférence aux tournois des Goths sur les jeux olympiques, si fameux dans l’antiquité[401]. Au lieu des spectacles indécens qui corrompaient les mœurs des Grecs et bannissaient du stadium les vierges et les matrones, de chastes et nobles beautés ajoutaient par le charme de leur présence à la décoration pompeuse de la lice, et le vainqueur recevait de leurs mains le prix de l’adresse et du courage. La force et l’adresse qu’exigeaient la lutte et le pugilat n’ont que des rapports éloignés et incertains avec le mérite d’un soldat ; mais les tournois, tels qu’ils furent inventés en France et imités dans l’Orient et dans l’Occident, présentent la véritable image des opérations militaires. Les combats particuliers, les escarmouches générales, la défense d’un passage ou d’un château, s’exécutaient comme à la guerre, et le succès dépendait également, dans les deux cas, de l’adresse du guerrier à manier son cheval et sa lance. La lance était l’arme particulière du chevalier ; il combattait sur un grand et lourd cheval, qu’il ne montait ordinairement qu’au moment du danger. Le reste du temps, on le conduisait en main, et le chevalier faisait paisiblement sa route sur un palefroi d’une allure plus commode. La description de son casque, de son épée, de ses cuissards, de son bouclier, etc., serait ici superflue ; j’observerai seulement qu’au temps des croisades, les armures n’étaient pas si pesantes qu’elles le furent dans la suite, et qu’au lieu d’une lourde cuirasse, la poitrine n’était défendue que par un haubert ou cotte de mailles. Après avoir mis sa longue lance en arrêt, le chevalier pressait violemment de l’éperon son cheval de bataille, et s’élançait contre son adversaire. La cavalerie légère des Turcs et des Arabes pouvait rarement soutenir le choc direct et impétueux d’une telle charge. Chaque chevalier était accompagné sur le champ de bataille de son fidèle écuyer, jeune homme presque toujours d’une naissance égale à la sienne, et qui faisait à ses côtés le noviciat de la chevalerie. Ses archers et ses hommes d’armes marchaient à sa suite, et il fallait toujours quatre, cinq à six soldats pour composer une lance complète. Le service féodal n’obligeait point aux expéditions étrangères ou de la Terre-Sainte. Ou n’obtenait alors le service volontaire des chevaliers et de leur suite, que de leur zèle et de leur attachement, ou bien par des récompenses et des promesses. Leur nombre était en proportion de la puissance, des richesses et de la réputation de chaque chef indépendant ; ils se distinguaient par leur bannière, leurs armoiries et leur cri de guerre ; et c’est dans le récit de ces anciens exploits que les plus anciennes familles de l’Europe trouvent ou cherchent l’origine et les preuves de leur noblesse antique. Ce tableau abrégé de la chevalerie m’a fait anticiper sur l’histoire des croisades, qui furent en même temps l’effet et la cause de cette institution[402].

Marche des princes à Constantinople. A. D. 1096. Août 15. A. D. 1097. Mai.

Tels étaient les troupes et les chefs qui prirent la croix pour la délivrance du Saint-Sépulcre. Après le départ de la multitude des vagabonds, ils s’encouragèrent mutuellement, par lettres et dans des entrevues, à remplir leurs engagemens et à hâter leur départ. Leurs femmes et leurs sœurs voulurent partager le mérite et les dangers du pèlerinage, ils convertirent leurs trésors en lingots d’or et d’argent ; les princes et les barons emmenèrent à leur suite leurs chiens et leurs faucons pour se procurer en route les plaisirs de la chasse, et fournir en même temps leur table. La difficulté de pourvoir à la subsistance d’un si grand nombre d’hommes et de chevaux, les obligea de diviser leurs forces : leur choix ou la situation décida de la route ; on convint de se réunir dans les environs de Constantinople, et de commencer immédiatement les opérations contre les Turcs. Des bords de la Meuse ou de la Moselle, Godefroi de Bouillon traversa en ligne directe l’Allemagne, la Hongrie et le pays des Bulgares ; tant qu’il commanda seul, chaque pas de son armée donna de nouvelles preuves de sa prudence et de sa vertu. Il fut arrêté trois semaines sur les frontières de la Hongrie par un peuple chrétien qui détestait avec raison le nom ou du moins l’abus de la croix. Les injures que les Hongrois avaient reçues des premiers pèlerins étaient encore récentes : ayant abusé à leur tour de la vengeance, ils devaient redouter la colère d’un héros de la même nation et engagé dans la même entreprise ; mais après l’examen des motifs et des événemens, le vertueux Godefroi se contenta de déplorer les crimes et les malheurs de ses indignes compatriotes. Il envoya douze députés, comme messagers de paix, demander en son nom la liberté du passage, et des provisions à un prix modéré. Pour ôter toute inquiétude aux Hongrois, Godefroi confia sa personne et ensuite celle de son frère à leur souverain Carloman, qui les traita d’une manière simple mais amicale. Ils jurèrent réciproquement sur l’Évangile, l’objet commun de leur foi, d’observer les conventions ; et une proclamation portant peine de mort contint la licence et l’animosité des soldats latins. Depuis l’Autriche jusqu’à Belgrade, ils traversèrent les plaines de la Hongrie sans commettre ou souffrir la moindre injure ; et la présence de Carloman, qui voltigeait sur leurs flancs avec sa nombreuse cavalerie, servit autant à leur sûreté qu’à celle de ses états. Les croisés atteignirent les bords de la Save, et dès qu’ils eurent passé la rivière, le roi de Hongrie rendit les otages, et se sépara d’eux avec les vœux les plus sincères pour le succès de leur entreprise. Godefroi traversa de la même manière, et en observant la même discipline, les forêts de la Bulgarie et les frontières de la Thrace, et put se féliciter d’avoir presque atteint le premier terme de son pèlerinage sans avoir tiré l’épée contre un chrétien. Après avoir suivi de Turin à Aquilée les routes agréables et faciles de la Lombardie, Raimond et ses Provençaux firent une marche de quarante jours dans les contrées sauvages de la Dalmatie[403] et de l’Esclavonie ; le ciel était toujours nébuleux, le pays montueux et stérile. Les habitans prenaient la fuite ou se montraient en ennemis : peu contenus par leur religion ou leur gouvernement, ils refusaient des guides et des provisions, tuaient les traîneurs qu’ils atteignaient, et exerçaient jour et nuit la vigilance du comte, qui tira plus d’avantages de l’exécution de quelques bandits, que de son entrevue et de son traité avec le prince de Scodra[404]. Les paysans et les soldats de l’empereur grec le harcelèrent sans cependant l’arrêter dans sa marche entre Durazzo et Constantinople, et se disposaient à troubler également, par quelques hostilités équivoques, le passage des autres chefs qui s’embarquaient sur la côte d’Italie pour traverser la mer Adriatique. Bohémond était pourvu d’armes et de vaisseaux ; il était prévoyant, soigneux de maintenir la discipline, et les provinces d’Épire et de Thessalie n’avaient pas encore oublié son nom ; ses talens militaires et la valeur de Tancrède aplanirent tous les obstacles. Le prince normand affecta de ménager les Grecs, mais il permit à ses soldats de piller le château d’un hérétique[405]. Les nobles de France pressèrent leur marche avec cette ardeur aveugle et présomptueuse qu’on a reprochée souvent à leur nation. Depuis les Alpes jusqu’à la Pouille, la marche de Hugues-le-Grand, des deux Robert et d’Étienne de Chartres, à travers un pays florissant et au milieu des acclamations des catholiques, fut une espèce de procession triomphale. Ils baisèrent les pieds du pontife romain, et le frère du roi[406] de France reçut des mains du pape l’étendard doré de saint Pierre ; mais dans cette visite de dévotion et de plaisir, ils négligèrent la saison et les moyens de s’embarquer. L’hiver fut inutilement perdu, et leurs soldats dispersés dans les villes de l’Italie s’y corrompirent. La traversée se fit séparément sans aucun égard à la sûreté des flottes ni à la dignité des chefs : neuf mois après la fête de l’Assomption, fixée par le pape pour l’époque du départ, tous les princes latins se trouvaient dans les environs de Constantinople ; mais le comte de Vermandois y parut en captif : la tempête avait séparé ses premiers vaisseaux, et les lieutenans d’Alexis, contre toutes les lois des nations, s’étaient assurés de la personne du prince français. Cependant vingt-quatre chevaliers décorés de leur armure d’or, avaient annoncé l’arrivée de Hugues, et ordonné à l’empereur de respecter le général des chrétiens latins et le frère du roi des rois[407].

Politique de l’empereur Alexis Comnène. A. D. 1096. Décembre, 1097. Mai.

J’ai lu dans un conte oriental la fable d’un berger qui perdit tout par l’accomplissement du vœu qu’il avait formé. Il demanda de l’eau : le Gange inonda ses terres et entraîna sa chaumière et son troupeau. Tel fut le sort qu’eut à craindre Alexis Comnène, dont le nom a déjà paru dans cette histoire, et dont la conduite est représentée si différemment par Anne sa fille[408] et par les écrivains latins[409]. Ses ambassadeurs avaient sollicité, dans le concile de Plaisance, un secours médiocre, peut-être d’environ dix mille hommes ; mais il fut épouvanté de l’approche de tant de chefs puissans et de tant de nations fanatiques. L’empereur flottait entre l’espérance et la crainte, entre le courage et la timidité ; mais dans sa politique tortueuse, qu’il prenait pour de la prudence, je ne puis me persuader, et je ne trouve aucune raison de croire qu’il ait conspiré contre la vie ou contre l’honneur des héros français. Les bandes conduites par Pierre l’ermite n’offraient qu’un mélange d’animaux sauvages sans raison et sans humanité ; et Alexis ne put ni prévenir ni regretter leur perte. Les troupes de Godefroi et de ses compagnons lui paraissaient mériter plus de considération, mais pas beaucoup plus de confiance. Leurs motifs pouvaient être pieux et purs ; mais l’empereur grec redoutait également l’ambition connue de Bohémond et le caractère inconnu des autres chefs. Le courage des Francs était aveugle et impétueux ; les richesses de la Grèce pouvaient les tenter ; la vue de leurs nombreuses armées, le sentiment de leurs forces pouvaient enfler leur orgueil et leur confiance, et Constantinople pouvait leur faire oublier Jérusalem. Après une longue marche et une abstinence pénible, les troupes de Godefroi campèrent dans les plaines de la Thrace ; elles apprirent avec indignation la captivité du comte de Vermandois, et le général fut obligé de permettre à leur ressentiment quelques représailles et quelques rapines. La soumission d’Alexis les apaisa ; il promit d’approvisionner leur camp ; et comme les soldats refusaient de passer le Bosphore au cœur de l’hiver, on assigna leurs quartiers au milieu des jardins et des palais qui couvraient les côtes de ce bras de mer. Mais il subsistait toujours une inimitié incurable entre deux nations qui se traitaient réciproquement d’esclaves ou de Barbares. L’ignorance amène le soupçon ; du soupçon l’on passe à des provocations journalières ; le préjugé est aveugle, la faim n’a point d’oreilles ; l’on accusa Alexis d’avoir formé le projet d’affamer ou d’attaquer les Latins dans un poste dangereux, environné de tous côtés par les eaux[410]. Godefroi fit sonner les trompettes, força un passage, couvrit la plaine de son armée et insulta les faubourgs de Constantinople ; mais il n’était pas aisé de rompre les portes de la ville ou d’escalader des remparts garnis de soldats. Après un combat douteux, les deux partis écoutèrent la voix de la paix et de la religion. Les dons et les promesses de l’empereur adoucirent insensiblement la violence des Occidentaux : comme guerrier chrétien, Alexis tâcha de ranimer le zèle de la sainte entreprise, et promit de la seconder de ses troupes et de ses trésors. Au retour du printemps, Godefroi consentit à occuper dans l’Asie un camp commode et bien approvisionné ; et dès qu’il eut traversé le Bosphore, les vaisseaux grecs revinrent sur la rive opposée. On usa successivement de cette politique avec tous les chefs, séduits par l’exemple de ceux qui les avaient devancés et affaiblis par leur départ. Alexis, par ses soins et son adresse, évita ainsi la jonction des deux armées sous les murs de Constantinople, et, avant la fête de la Pentecôte, il ne restait pas un seul des croisés sur la côte d’Europe.

Il obtient l’hommage des croisés.

Ces armées, qui menaçaient l’Europe, auraient pu délivrer l’Asie et repousser les Turcs des environs du Bosphore et de l’Hellespont. Les provinces fertiles depuis Nicée jusqu’à Antioche, avaient été récemment enlevées à l’empereur romain, qui soutenait encore ses anciens droits sur les royaumes de la Syrie et de l’Égypte. Dans son enthousiasme, Alexis se livra ou feignit de se livrer à l’ambitieuse espérance de voir ses nouveaux alliés renverser avec lui les trônes de l’Asie ; mais après quelques réflexions, la raison et ses dispositions naturelles à la méfiance le détournèrent de confier sa personne à des Barbares inconnus et sans frein. Il se contenta d’exiger des pèlerins français, par prudence ou par orgueil, un vain hommage ou serment de fidélité, et la promesse de lui restituer leurs conquêtes d’Asie, ou de se reconnaître pour les humbles et fidèles vassaux de son empire. Leur fierté se révolta d’abord à la proposition d’une servitude volontaire ; mais ils cédèrent successivement aux artifices séduisans de la flatterie et de la libéralité ; et les premiers vaincus travaillèrent efficacement à multiplier les complices de leur honte. L’orgueil de Hugues de Vermandois ne tint point contre les honneurs qu’il reçut dans sa captivité, et l’exemple d’un frère du roi de France entraîna la soumission générale. Godefroi de Bouillon regardait toutes les considérations humaines comme subordonnées à la gloire de Dieu et au succès de la croisade ; il s’était constamment refusé aux sollicitations de Raimond et de Bohémond, qui le pressaient d’entreprendre la conquête de Constantinople. Alexis, pénétré de ses vertus, le nomma avec justice le champion de l’empire, et releva son titre de vassal par la qualité de fils adoptif, qu’il lui conféra avec toutes les cérémonies requises[411]. Bohémond, objet de la haine d’Alexis, fut reçu par lui comme un ancien et fidèle allié, et l’empereur ne lui rappela ses premières hostilités que pour faire l’éloge de sa valeur, et de la gloire qu’il avait acquise dans les plaines de Durazzo et de Larisse. Le fils de Guiscard fut logé, traité et servi avec une magnificence royale ; un jour, comme il traversait une galerie du palais, une porte, laissée ouverte comme par hasard, offrit à sa vue une pile d’or et d’argent, de bijoux et de meubles précieux entassés, dans un désordre apparent, depuis le plancher jusqu’à la voûte de la chambre. « Quelles conquêtes, dit l’avide ambitieux, ne pourrait-on pas faire avec le secours de ce trésor ! — Il est à vous, lui répondit un Grec qui épiait dans ses yeux l’impression de son âme ; Bohémond, après avoir hésité un instant, daigna accepter ce magnifique présent. On flatta le Normand de l’assurance d’une principauté indépendante ; et Alexis éluda, plutôt qu’il ne la refusa, sa demande audacieuse de l’office de grand domestique ou de général de l’Orient. Les deux Robert, l’un fils du roi d’Angleterre, et l’autre parent de trois reines, fléchirent à leur tour devant le trône d’Alexis[412]. Une lettre d’Étienne de Chartres atteste ses sentimens d’admiration pour l’empereur, le meilleur et le plus libéral des hommes, dont il se croyait le favori, et qui avait promis d’élever et d’établir le plus jeune de ses fils. Le comte de Saint-Gilles et de Toulouse, qui, dans sa province méridionale, reconnaissait à peine la suprématie du roi de France, dont la langue et la nation lui étaient étrangères, déclara fièrement, à la tête de ses cent mille hommes, qu’il ne voulait être serviteur et soldat que du Christ, et que le prince grec pouvait se contenter d’un traité d’amitié et d’alliance égale. Sa résistance opiniâtre rehaussa le prix de sa soumission ; il brillait parmi les Barbares, dit la princesse Anne, comme le soleil parmi les étoiles du firmament. L’empereur confia au fidèle Raimond son antipathie pour le bruit et l’insolence des guerriers français, et ses soupçons sur les desseins de Bohémond : le politique, instruit par une longue expérience, discerna sans peine que l’amitié d’Alexis pouvait être trompeuse, mais qu’il était du moins sincère dans sa haine[413]. L’esprit de la chevalerie fut le dernier qui céda dans la personne de Tancrède, et nul ne put rougir d’imiter l’exemple de ce vaillant, chevalier. Il dédaigna l’or et les louanges du prince grec, châtia en sa présence l’insolence d’un patricien, s’enfuit en Asie sous l’habit d’un simple soldat, et céda en soupirant à l’autorité de Bohémond et à l’intérêt de la cause commune. La raison la meilleure et la plus frappante était l’impossibilité de passer la mer et d’accomplir leur vœu sans la permission et les vaisseaux d’Alexis. Mais ils se flattaient secrètement qu’arrivés sur le continent de l’Asie, leurs épées effaceraient leur honte et rompraient un engagement dont il était probable que le souverain de Byzance n’observerait pas bien religieusement les conventions ; la cérémonie de leur hommage flatta un peuple aux yeux de qui, depuis long-temps, l’orgueil tenait lieu de la puissance. Assis sur un trône élevé, l’empereur demeura muet et immobile ; les princes latins l’adorèrent et se soumirent à lui baiser les pieds ou les genoux. Leurs propres historiens, honteux d’avouer cet abaissement, n’ont point osé entreprendre de le désavouer[414].

Insolence des Francs.

L’intérêt public ou particulier avait contenu les murmures des ducs et des comtes ; mais un baron français, qu’on suppose être Robert de Paris[415], osa monter sur le trône et s’y placer à côté d’Alexis. Baudouin lui ayant fait une sage remontrance, il répondit avec impétuosité dans son idiome barbare : « Quel est donc ce mal appris qui prétend rester assis sur son siége, tandis que tant de vaillans capitaines sont debout autour de lui ? » L’empereur garda le silence, dissimula son indignation, et demanda à son interprète l’explication de ce qu’avait dit Robert, quoique, à son geste et à sa contenance, Alexis l’eût, en partie, deviné. Avant le départ des pèlerins, il voulut savoir qui était cet audacieux baron. « Je suis Français, répondit Robert, et de la noblesse la plus pure et la plus ancienne de mon pays. Tout ce que je sais, c’est qu’il y a dans mon voisinage une église[416] où se rendent ceux qui ont envie d’essayer leur valeur dans un combat singulier ; il y adressent leurs prières à Dieu et à ses saints jusqu’à ce qu’ils voient paraître un ennemi : j’y ai souvent été, et je n’ai point encore rencontré d’adversaire qui ait ose accepter mon defi. » Alexis congédia ce brave en lui donnant quelques sages avis sur sa conduite dans la guerre avec les Turcs ; et l’histoire raconte avec plaisir cet exemple frappant des mœurs de son siècle et de son pays.

Revue et dénombrement des croisés. A. D. 1097. Mai.

Alexandre entreprit et acheva la conquête de l’Asie avec trente-cinq mille Grecs ou Macédoniens[417], et il fondait particulièrement sa confiance sur la valeur et la discipline de sa phalange d’infanterie. La principale force des croisés consistait dans leur cavalerie, et quand on en fit la revue dans les plaines de Bithynie, les chevaliers et les cavaliers de leur suite montaient à cent mille combattans complétement armés d’un casque et d’une cotte de maille. De pareils soldats méritaient qu’on en fit un dénombrement exact et authentique ; et il n’est pas étonnant que la fleur de la chevalerie de toute l’Europe ait fourni, dans un premier effort, ce corps formidable de pesante cavalerie. Il y a lieu de croire que l’infanterie était destinée au service d’archers, de pionniers, d’éclaireurs. Mais le désordre qui régnait dans cette multitude ne permit aucune idée positive sur le nombre de ceux qui la composaient, et nous n’en avons d’autre garant que l’opinion ou l’imagination d’un chapelain du comte Baudouin[418], dont le témoignage n’est fondé ni sur un examen oculaire, ni sur des connaissances certaines : il évalue le nombre des pèlerins en état de porter les armes à six cent mille, sans compter les prêtres, les moines, les femmes et les enfans, qui suivaient le camp des Latins. Le lecteur se récriera sans doute ; mais avant qu’il soit revenu de son étonnement, j’ajouterai, d’après la même autorité, que si tous ceux qui reçurent la croix avaient accompli leur vœu, plus de six millions d’Européens seraient partis pour l’Asie. Effrayé de ce qu’on veut m’obliger à croire, je reçois quelque soulagement de l’opinion d’un historien plus judicieux et plus réfléchi[419], qui, après la même évaluation de la cavalerie, accuse le prêtre de Chartres de crédulité, et doute même que les régions Cisalpines (tel est le nom que doit leur donner un Français) pussent fournir à des émigrations si incroyables. L’historien sceptique, encore plus calme, se rappellera qu’un grand nombre de ces pieux volontaires ne virent jamais Nicée ni Constantinople. L’influence de l’enthousiasme est capricieuse et peu durable. Une partie des pèlerins fut retenue par la raison ou la timidité, par la faiblesse ou par l’indigence ; d’autres revinrent sur leurs pas, rebutés par les obstacles de la route, d’autant plus insurmontables que ces fanatiques ignorans ne les avaient pas prévus. Les ossemens d’un grand nombre couvrirent les contrées sauvages de la Hongrie et de la Bulgarie. Le sultan des Turcs tailla en pièces l’avant-garde ; et la perte de la première expédition a déjà été évaluée à trois cent mille tués ou morts de fatigue, et par suite de l’influence du climat. Cependant il en restait encore, et il en arrivait continuellement des troupes si nombreuses, qu’ils partageaient eux-mêmes à cet égard l’étonnement des Grecs. La copieuse énergie de la langue dont se sert la princesse Anne semble ne pas suffire à ses efforts[420]. Les nuées de sauterelles, les feuilles et les fleurs, les sables de la mer et les étoiles du ciel, ne sont que des images imparfaites de ce qu’elle a vu ou entendu, et la fille d’Alexis s’écrie que l’Europe, arrachée de ses fondemens, a été précipitée contre l’Asie. La même incertitude existe encore, relativement au nombre qui composait les anciennes armées de Darius et de Xerxès ; cependant j’incline à croire que jamais jusque alors on n’avait rassemblé, dans l’enceinte d’un seul camp, plus de soldats qu’il ne s’en trouva au siége de Nicée, première opération des princes latins. On connaît déjà leurs motifs, leur caractère et le genre de leurs armes : la plus forte partie de leurs troupes était composée de Français ; ils avaient reçu un renfort puissant de la Pouille et des bords du Rhin ; des bandes d’aventuriers étaient accourues de l’Espagne, de la Lombardie et de l’Angleterre[421] ; et des montagnes de l’Écosse, des marais de l’Irlande étaient sortis quelques sauvages fanatiques, presque nus, féroces chez eux et timides à la guerre[422]. Si la superstition ne se fût pas opposée à ce qu’une prudence sacrilége privât les faibles et les indigens du mérite du pèlerinage, la foule de ceux qui consommaient les subsistances sans contribuer à les obtenir, aurait pu attendre dans les états de l’empereur grec que leurs compagnons eussent ouvert et assuré le chemin du Seigneur. Le faible reste des pèlerins qui passèrent le Bosphore obtint la permission de visiter le Saint-Sépulcre. Accoutumés à la température du Nord, ils ne purent supporter les exhalaisons et les rayons brûlans du soleil de la Syrie ; ils consumèrent avec une aveugle prodigalité les provisions d’eau et de subsistances ; leur multitude épuisait l’intérieur du pays ; la mer était éloignée, les Grecs malintentionnés, et les chrétiens de toutes les sectes fuyaient le brigandage et la voracité de leurs frères latins. Dans cette affreuse nécessité, la famine les força quelquefois à dévorer la chair de leurs captifs enfans ou adultes. Le nom et la réputation de cannibales ajoutèrent à l’horreur des Sarrasins pour les idolâtres de l’Europe. On fit voir aux espions qui s’introduisirent dans la cuisine de Bohémond plusieurs corps humains à la broche, et les rusés Normands encouragèrent un rapport qui augmentait à la fois la haine et la terreur des infidèles[423].

Siége de Nicée. A. D. 1097. Mai 14. Juin 20.

Je me suis étendu avec plaisir sur les premières démarches des croisés, parce quelles peignent les mœurs et le caractère des Européens ; mais j’abrégerai le récit fatigant et monotone d’exploits obscurs exécutés par la force et décrits par l’ignorance. De leur premier poste aux environs de Nicomédie, ils s’avancèrent par divisions successives, sortirent des étroites limites de l’empire grec, s’ouvrirent une route à travers les montagnes, et commencèrent leur pieuse guerre contre le sultan des Turcs par le siége de sa capitale. Son royaume de Roum s’étendait depuis l’Hellespont jusqu’aux frontières de la Syrie, et barrait le chemin aux pèlerins de Jérusalem : il se nommait Kilidge-Arslan, ou Soliman[424] ; il était issu de la race de Seljouk, et fils du premier conquérant. Dans la défense d’un pays que les Turcs considéraient comme leur propriété légitime, Soliman mérita les éloges de ses ennemis, qui seuls l’ont fait connaître à la postérité. Cédant à la première impétuosité du torrent, il déposa dans Nicée sa famille et ses trésors, et il se retira dans les montagnes, suivi de cinquante mille cavaliers ; il en descendit deux fois pour attaquer les assiégeans, dont le camp formait un cercle imparfait d’environ six milles. La ville de Nicée était environnée de murs hauts et solides, flanqués de trois cent soixante-dix tours, et couverts par un fossé profond. Les musulmans qui la défendaient, placés sur les limites de la chrétienté, étaient braves, disciplinés et pleins de zèle pour leur religion. Les princes français prirent leur poste devant cette ville, et suivirent leurs attaques sans se communiquer entre eux, et sans les soumettre à un plan général. L’émulation animait leur valeur ; mais cette valeur était souillée par la cruauté, et l’émulation dégénérait en envie et en discorde. Les Latins employèrent au siége de Nicée toutes les machines de guerre connues de l’antiquité ; les mines, les béliers, les tortues, les befrois ou les tours roulantes, les balistes, les feux d’artifice, les catapultes, les frondes et les arbalètes qui lançaient des pierres et des dards[425]. En cinq semaines de travaux et de combats, on répandit beaucoup de sang, et les assiégeans, principalement le comte Raimond, firent quelques progrès ; mais les Turcs pouvaient prolonger leur résistance et assurer leur retraite tant qu’ils seraient les maîtres du lac Ascanius[426], qui s’étend à plusieurs milles à l’occident de Nicée. Alexis surmonta cet obstacle par sa prudence et son industrie ; on transporta sur des traîneaux un grand nombre de bateaux de la mer sur le lac ; on les remplit d’archers habiles qui s’opposèrent à la fuite de la sultane. Nicée fut investie de toutes parts, et un émissaire de l’empereur grec persuada aux habitans de se sauver à temps de la fureur des sauvages d’Europe en acceptant la protection de son maître. Au moment de la victoire, ou lorsqu’ils avaient du moins lieu de l’espérer, les croisés, avides de sang et de pillage, furent obligés de s’arrêter à la vue de l’étendard impérial flottant sur les murs de la citadelle, et Alexis conserva soigneusement cette conquête importante. La voix de l’honneur et de l’intérêt imposa silence aux murmures des chefs. Après un repos de neuf jours, ils dirigèrent leur marche vers la Phrygie, sous la conduite d’un général grec qu’ils soupçonnaient d’intelligence avec le sultan. La sultane et les principaux serviteurs de Soliman obtinrent la liberté sans rançon, et la générosité de l’empereur envers les mécréans[427] passa dans l’esprit des Latins pour une preuve de sa perfidie.

Bataille de Dorylée. A. D. 1097. Juillet 4.

Soliman fut plus irrité qu’abattu de la perte de sa capitale. Il informa ses sujets et ses alliés de l’invasion extraordinaire des Barbares d’Occident. Les émirs turcs obéirent à la voix du prince et de la religion. Les hordes des Turcomans vinrent se rassembler autour de ses drapeaux, et ses forces réunies sont vaguement évaluées par les chrétiens à deux cent et même à trois cent soixante mille hommes de cavalerie. Il attendit cependant avec patience que les croisés se fussent éloignés de la mer et des frontières de la Grèce, et les suivit en voltigeant sur leurs flancs. Remplis d’une imprudente confiance, ils marchaient en deux colonnes séparées et hors de portée de la vue l’une de l’autre : à quelques milles en-deçà de Dorylée en Phrygie, Soliman surprit la colonne gauche, qui était la moins nombreuse ; il l’attaqua et la mit presque en déroute[428]. La chaleur de la saison, une nuée de flèches et les cris des Ottomans semèrent la terreur et le désordre ; les croisés perdirent la confiance, se rompirent, et le combat inégal se soutenait plus par la valeur personnelle que par l’habileté de Bohémond, de Tancrède et de Robert de Normandie. La vue des bannières de Godefroi, qui accourait à leur secours avec le comte de Vermandois et soixante mille hommes de cavalerie, releva le courage épuisé des soldats, Raimond de Toulouse et l’évêque du Puy arrivèrent bientôt avec le reste de l’armée ; sans prendre un instant de repos, ils formèrent un nouvel ordre de bataille, et commencèrent un second combat. Les Ottomans les reçurent avec intrépidité, et un égal mépris pour les peuples de la Grèce et de l’Asie fit confesser aux deux partis que les Turcs et les Francs méritaient seuls le nom de soldats[429]. Les attaques furent variées et balancées par le contraste des armes et de la discipline, de la charge directe et des évolutions rapides, de la lance inclinée comme la présentaient les chrétiens, et de la javeline balancée dans la main des Turcs, de la lourde et large épée des premiers et du sabre recourbé que portaient les autres, des robes légères et flottantes et de la pesante armure, de l’arc des Tartares et de l’arbalète, arme meurtrière inconnue jusque alors aux Orientaux[430]. Tant que les chevaux conservèrent leur vigueur et qu’il resta des flèches dans les carquois, Soliman eut l’avantage, et quatre mille chrétiens mordirent la poussière ; mais sur le soir, la force l’emporta sur l’agilité : des deux côtés le nombre était égal ; partout du moins il s’en trouvait autant qu’en pouvait comporter l’espace, et qu’en pouvaient faire mouvoir les généraux ; mais en tournant les collines, la dernière division des Provençaux de Raimond tomba, peut-être sans dessein, sur les derrières d’un ennemi épuisé, et décida l’événement si long-temps suspendu : outre la multitude qu’on ne prend jamais la peine de nommer, et que l’on compte à peine, trois mille chevaliers païens périrent dans la bataille et dans la poursuite. Le camp de Soliman fut pillé, et dans le précieux butin dont il était rempli, la curiosité des Latins put trouver quelque intérêt à la vue de ces armes, de ces équipages étrangers, ainsi qu’à l’aspect nouveau pour eux des chameaux et des dromadaires. La retraite précipitée du sultan prouva l’importance de la victoire ; suivi de dix mille gardes des débris de son armée, Soliman évacua le royaume de Roum, et courut implorer le secours et animer le ressentiment de ses compatriotes d’Orient. [  Marche des croisés dans l’Asie Mineure. Juillet-septembre. ]Dans une marche de cinq cents milles, les croisés dans traversèrent les campagnes dévastées et les villes désertes de l’Asie Mineure sans rencontrer ni amis ni adversaires. Le géographe peut tracer[431] la position de Dorylée, d’Antioche, de Pisidie, d’Iconium, d’Archélaïs, de Germanicie, et comparer ces anciennes dénominations aux noms modernes d’Eskishehr la Vieille Cité, Akshehr la Ville Blanche, Cogni, Érekli et Marash. Les pèlerins passèrent dans un désert où un verre d’eau se vendait à prix d’argent ; ils y furent tourmentés d’une soif intolérable, et à la découverte du premier ruisseau ils souffrirent encore plus de leur empressement à étancher leur soif et de leur intempérance à la satisfaire : ils gravirent avec crainte et difficulté les côtes escarpées et glissantes du mont Taurus ; un grand nombre de soldats, pour marcher avec moins de danger, se débarrassèrent de leurs armes, et si la terreur n’eût pas précédé leur avant-garde, une poignée d’ennemis déterminés aurait pu renverser dans le précipice toute cette file tremblante. On portait dans une litière deux de leurs plus respectables chefs, le duc de Lorraine et le comte de Toulouse : Raimond avait été sauvé, dit-on, par miracle, d’une maladie dangereuse qui ne laissait plus d’espoir, et Godefroi avait été grièvement blessé par un ours qu’il s’amusait à chasser dans les montagnes de Pisidie.

Baudouin fonde la principauté d’Édesse. A. D. 1097-1151.

Pour compléter la consternation générale, le cousin de Bohémond et le frère de Godefroi s’étaient détachés de l’armée, chacun avec ses escadrons composés de six ou sept cents chevaliers. Ils parcoururent rapidement les montagnes et les côtes maritimes de la Cilicie, depuis Cogni jusqu’aux frontières de la Syrie. Le Normand planta le premier ses étendards sur les murs de Tarse et de Malmistra ; mais l’orgueil injuste de Baudouin irrita la patience du généreux Italien, et ils vidèrent leur querelle dans un combat singulier. L’honneur était le motif de Tancrède, et il ne voulait que la gloire pour récompense ; mais la fortune favorisa l’entreprise moins généreuse de son rival[432]. Un tyran grec ou arménien à qui les Turcs permettaient de régner sur les chrétiens d’Édesse, appela Baudouin à son secours. Le Normand accepta le titre de son fils et de son champion ; mais dès qu’il fut introduit dans la ville, il excita le peuple à massacrer son père, s’empara du trône et des trésors, étendit ses conquêtes dans les montagnes d’Arménie et dans les plaines de Mésopotamie, et fonda la première principauté des Francs ou Latins, qui subsista cinquante-quatre ans au-delà de l’Euphrate[433].

Siége d’Antioche. A. D. 1097. A. D. 1097. Octobre 21. A. D. 1098. Juin 3.

L’été et l’automne se passèrent entièrement avant que les Francs pussent pénétrer dans la Syrie. On débattit fortement dans leur conseil si l’on entreprendrait le siége d’Antioche, ou si l’on séparerait l’armée pour la laisser reposer durant l’hiver. L’amour des armes et le désir de délivrer le Saint-Sépulcre l’emportèrent, et leur résolution était peut-être conforme à la prudence, puisqu’il est constant que chaque instant de délai diminue la terreur et la force d’une invasion, et multiplie les ressources d’une guerre défensive. La capitale de la Syrie était défendue par le fleuve de l’Oronte et par le pont de fer, pont de neuf arches, qui tire son nom de ses portes massives et de deux tours construites à chacune de ses extrémités. Elles ne résistèrent point à la valeur du duc de Normandie, et sa victoire ouvrit le chemin à trois cent mille croisés. Ce dénombrement, en admettant des pertes et des désertions, prouve évidemment une exagération dans la revue de Nicée. Il n’est pas aisé de découvrir dans la description de la ville d’Antioche[434], un terme moyen entre son ancienne magnificence sous les successeurs d’Alexandre et d’Auguste, et l’aspect actuel de cette ville dans l’état de désolation où l’ont réduite les Turcs. La Tétrapolis ou les quatre villes, si elles conservaient leur nom et leur position, devaient laisser de grands vides dans une circonférence de douze milles ; et cette étendue, garnie de quatre cents tours, ne cadre pas parfaitement avec les cinq portes citées si fréquemment dans l’histoire du siége. Antioche devait cependant être encore vaste, peuplée et florissante. Baghisien, vieux général, commandait dans la place à la tête des émirs. Sa garnison consistait en six à sept mille chevaux et quinze à vingt mille hommes d’infanterie. On prétend que cent mille musulmans y périrent par le fer, et ils devaient être inférieurs en nombre aux Grecs, aux Arméniens et aux Syriens, qui n’étaient que depuis quatorze ans asservis à la race de Seljouk, Les murs étaient hauts et solides ; d’après ce qui en reste, il paraît qu’ils s’élevaient à la hauteur de soixante pieds dans les vallées, et les endroits où l’on avait employé moins d’art et de travaux étaient supposés suffisamment défendus par la montagne, les marais et la rivière : malgré ses fortifications, la ville a été prise successivement par les Persans, les Arabes, les Grecs et les Turcs. Une enceinte si vaste devait offrir plusieurs points d’attaque accessibles ; et dans le siége que les chrétiens formèrent au milieu du mois d’octobre, la vigueur de l’exécution pouvait seule excuser la hardiesse de l’entreprise. Tous les exploits qu’on peut attendre de la force et de la valeur furent vaillamment exécutés par les champions de la croix. Dans les fréquentes occasions de combats que leur offrirent les sorties, les fourrages, la défense et l’attaque des convois, ils obtinrent souvent la victoire, et nous ne pouvons nous plaindre que de l’exagération qui, en racontant leurs prouesses, a passé les bornes de la probabilité. D’un seul coup de son épée, Godefroi[435] fendit en deux un Turc depuis l’épaule jusqu’à la hanche ; moitié de l’infidèle tomba, et son cheval emporta l’autre jusqu’aux portes de la ville. Robert de Normandie dit pieusement, en galoppant à la rencontre de son adversaire : « Je dévoue ta tête aux démons de l’enfer, » et, du premier coup de son sabre, le prince fendit cette tête jusqu’à la poitrine ; mais la réalité ou le bruit de ces aventures gigantesques[436] dut apprendre aux musulmans à se renfermer dans leurs murs, et contre ces murs de pierre ou de terre la lance et l’épée sont des armes impuissantes. L’ignorance et la négligence des croisés les rendaient peu propres à conduire les longs travaux d’un siége et ses opérations successives ; ils manquaient d’intelligence pour l’invention des machines destinées à faciliter l’assaut ; ils manquaient également d’argent pour s’en pourvoir, et d’industrie pour s’en servir. À la conquête de Nicée, ils avaient été puissamment aidés par les trésors et les lumières de l’empereur Alexis, dont les secours se trouvaient faiblement remplacés par ceux de quelques vaisseaux pisans et génois, que le commerce ou la religion attiraient sur les côtes de la Syrie. Les provisions étaient peu abondantes, les retours incertains, et la communication difficile et dangereuse. Par indolence ou par faiblesse, les chrétiens avaient négligé d’investir totalement la ville, et la liberté de deux portes fournissait continuellement à la garnison des subsistances et des recrues. En sept mois de siége, les croisés virent presque toute leur cavalerie détruite, et perdirent une quantité énorme de soldats par la fatigue, la famine et la désertion, sans obtenir d’avantages considérables. Leur succès aurait peut-être été long-temps douteux, si l’artificieux et ambitieux Bohémond, l’Ulysse des Latins, n’avait pas employé les armes de la ruse et de la trahison. Antioche renfermait un grand nombre de chrétiens mécontens. Phirouz, renégat syrien, jouissait de la faveur de l’émir et du commandement de trois tours : le mérite de son repentir déguisa peut-être aux Latins et à lui-même la bassesse de sa perfidie. Un intérêt mutuel établit une correspondance secrète entre Phirouz et le prince de Tarente, et Bohémond déclara aux chefs assemblés dans le conseil, qu’il était le maître de leur livrer la ville ; mais il leur demanda la souveraineté d’Antioche pour prix de ce service, et leur détresse les força d’acquiescer à cette proposition que leur avait fait d’abord rejeter la jalousie. Les princes français et normands exécutèrent cette surprise en montant en personne sur les échelles de corde, qu’on leur jeta du haut des murs. Leur nouveau prosélyte, les mains encore teintes du sang de son frère trop scrupuleux, embrassa les serviteurs de Dieu et les introduisit dans la ville. Ils ouvrirent les portes à l’armée, et les musulmans éprouvèrent que, si la soumission était inutile, la résistance était impossible ; mais la citadelle refusa de se rendre, et les vainqueurs se virent bientôt environnés et assiégés par l’armée innombrable de Kerboga, prince de Mosul, qui venait, accompagné de vingt-huit émirs, au secours d’Antioche. Les chrétiens restèrent vingt-cinq jours dans cette situation désespérée, et l’orgueilleux lieutenant du calife ne leur laissait que l’alternative de la mort ou de la captivité[437]. [ Victoire des croisés. A. D. 1098. Juin 28. ]Réduits à l’extrémité, ils rassemblèrent les restes de leurs forces, sortirent de la ville, et par une victoire mémorable, détruisirent ou dispersèrent dans une seule journée cette multitude de Turcs et d’Arabes qu’ils ont pu, sans crainte d’être contredits, évaluer à six cent mille hommes[438]. J’examinerai tout à l’heure ce qu’ils purent devoir au secours de leurs alliés surnaturels ; mais l’intrépide désespoir des Francs fut la cause naturelle de la victoire d’Antioche, et on doit y ajouter la surprise, la discorde et peut-être les fautes de leurs ignorans et présomptueux adversaires. La confusion de la bataille a passé dans la description : nous y pouvons remarquer cependant ce qu’on dit de la tente de Kerboga, vaste palais ambulant, enrichi de tout le faste de l’Asie, et capable de contenir plus de deux mille personnes : on nous apprend aussi que ses gardes, au nombre de trois mille hommes, étaient, ainsi que leurs chevaux, complètement couverts d’une armure d’acier,

Famines, détresse des croisés dans Antioche.

Durant le siége et la défense d’Antioche, les croisés avaient été alternativement enorgueillis par la victoire ou accablés de désespoir, nageant dans l’abondance ou épuisés par la famine. Un philosophe spéculatif pourrait imaginer que leur foi devait avoir une grande influence sur leurs actions, et que les soldats de la croix, les libérateurs du Saint-Sépulcre, se préparaient, par une vie sobre et vertueuse, à l’attente journalière du martyre. Mais l’expérience dissipe cette charitable illusion, et l’histoire des guerres profanes offre rarement des scènes de débauche et de prostitution comparables à celles qui se passaient sous les murs d’Antioche. Le bosquet de Daphné n’existait plus, mais l’air de Syrie était encore imprégné des mêmes vices, et les chrétiens ne résistèrent ni aux tentations que la nature inspire, ni à celles qu’elle réprouve[439]. Ils méprisaient l’autorité de leurs chefs ; les sermons et les édits étaient impuissans contre des désordres aussi contraires à la discipline militaire qu’à la pureté évangélique. Dans les premiers jours du siége et de la possession d’Antioche, les Francs dissipèrent, avec toute la prodigalité de l’insouciance et de l’irréflexion, des provisions qu’une frugale économie aurait pu faire durer plusieurs semaines et même plusieurs mois ; les environs dévastés ne pouvaient plus rien fournir, et l’armée des Turcs, dont ils étaient environnés, leur ôta même bientôt toute communication avec le reste du pays. Les maladies, fidèles compagnes de la disette, furent envenimées par les pluies de l’hiver, les chaleurs de l’été, la nourriture malsaine et l’entassement de la multitude. Les tableaux repoussans de la peste et de la famine sont toujours les mêmes, et notre imagination peut aisément nous indiquer la nature de leurs souffrances et de leurs ressources. Les restes des trésors ou du butin étaient prodigués pour se procurer les plus vils alimens ; et quelle devait être la misère du pauvre, puisque après avoir donné trois marcs d’argent pour le prix d’une chèvre[440], et quinze marcs pour celui d’un chameau étique, le comte de Flandre fut réduit à mendier un dîner, et Godefroi à emprunter un cheval ! Soixante mille chevaux qui avaient passé la revue dans le camp, se trouvèrent, avant la fin du siége, réduits à deux mille ; et à peine deux cents étaient en état de servir dans un jour de bataille. L’affaiblissement du corps et les terreurs de l’imagination éteignirent l’enthousiasme des pèlerins, et l’amour de la vie[441] l’emporta sur tous les sentimens de l’honneur et de la religion. Parmi les chefs, on peut compter trois héros sans peur et sans reproche : Godefroi de Bouillon était soutenu par sa piété magnanime ; Bohémond par l’ambition et l’intérêt personnel ; et Tancrède déclara, comme un vrai chevalier, qu’aussi long-temps qu’il serait suivi de quarante compagnons, il n’abandonnerait point l’expédition de la Palestine. Mais le comte de Toulouse et de Provence fut soupçonné d’une indisposition volontaire ; les censures de l’Église rappelèrent des bords de la mer le duc de Normandie. Hugues-le-Grand, bien qu’il commandât l’avant-garde de l’armée, saisit un prétexte équivoque pour retourner en France, et Étienne de Chartres déserta honteusement l’étendard qu’il portait et le conseil dont il était président. Les soldats perdirent courage en voyant partir Guillaume, vicomte de Melun, que les coups vigoureux de sa hache d’armes faisaient surnommer le Charron ; et les saints furent scandalisés de la chute de Pierre l’ermite, qui, après avoir armé l’Europe contre l’Asie, tenta de se soustraire aux mortifications d’un jeûne forcé. Les noms d’une multitude de guerriers sans courage ont été effacés, dit un historien, du livre de vie ; et l’on appliqua l’épithète ignominieuse de danseurs de corde aux déserteurs qui descendirent, durant la nuit, des murs d’Antioche. L’empereur Alexis, qui semblait s’avancer au secours des Latins[442], fut découragé en apprenant que leur situation était sans ressource. Livrés à un morne désespoir, ils semblaient attendre leur sort avec tranquillité. On essaya sans succès des sermens et des punitions ; et, pour forcer les soldats à la défense des murs, il fallut mettre le feu à leurs quartiers.

Légende de la Sainte lance.

Le fanatisme qui les avait conduits à une destruction presque inévitable, les fit sortir victorieux de ce danger. Dans une telle expédition et dans une telle armée, les visions, les prophéties et les miracles devaient être fréquens et familiers. Durant la détresse où les chrétiens se trouvèrent dans Antioche, ils se répétèrent avec une énergie et un succès extraordinaires. Saint Ambroise avait assuré au pieux ecclésiastique que l’époque de la grâce et de la délivrance devait être précédée par deux années d’épreuve. Des déserteurs avaient été arrêtés par l’apparition et les reproches du Christ en personne ; les morts s’étaient engagés à sortir de leurs tombeaux pour combattre avec leurs frères ; la Vierge avait obtenu le pardon de leurs péchés, et leur confiance fut ranimée par un signe visible, l’heureuse et brillante découverte de la sainte lance. On a loué dans cette occasion la politique de leurs chefs, et elle serait au moins certainement très-excusable. Mais un conseil nombreux concerte rarement une fraude pieuse, et un imposteur volontaire pouvait compter sur l’appui des hommes éclairés et sur la crédulité du peuple. Un prêtre, nommé Pierre Barthélemi, du diocèse de Marseille, d’un esprit grossièrement artificieux et de mœurs fort suspectes, fut se présenter à la porte du conseil, pour y révéler une apparition de saint André, qui s’était présenté à lui trois fois durant son sommeil, en le menaçant des plus terribles châtimens s’il osait résister aux ordres du ciel. « À Antioche, dit l’apôtre, dans l’église de mon frère saint Pierre, près du maître-autel, on trouvera, en creusant la terre, le fer de la lance qui perça le côté de notre Rédempteur. Dans trois jours, cet instrument du salut éternel sera manifesté à ses disciples et opérera leur délivrance. Cherchez et vous trouverez ; élevez ce fer mystique au milieu de l’armée, et il ira jusqu’à l’âme des mécréans. » L’évêque du Puy, légat du pape, affecta d’écouter froidement et de montrer peu de confiance ; mais la révélation fut reçue avidement par le comte Raimond, que son fidèle sujet avait choisi au nom de l’apôtre pour le gardien de la sainte lance. On résolut de tenter l’expérience. Le troisième jour, après s’être préparé, comme il convenait, par le jeûne et par la prière, le prêtre de Marseille introduisit dans l’église douze spectateurs de confiance, du nombre desquels étaient le comte Raimond et son chapelain, et fit barricader les portes pour éviter l’affluence d’une multitude impatiente. On ouvrit la terre à l’endroit indiqué ; mais les ouvriers, qui se relevaient alternativement, creusèrent jusqu’à la profondeur de douze pieds sans trouver l’objet de leurs recherches. Dans la soirée, lorsque le comte se fut retiré son poste et que les spectateurs, fatigués, commençaient à murmurer, Barthélemi, en chemise et sans souliers, descendit hardiment dans la fosse. L’obscurité de l’heure et du lieu lui donna la facilité de cacher et de déposer le fer d’une lance qui avait appartenu à quelque Sarrasin. Au premier son, au premier éclat de l’acier, on le salua avec des élans de joie et de dévotion. La sainte lance, tirée du lieu où elle était cachée, fut enveloppée dans un voile de soie brodé en or, et exposée à la vénération des croisés ; leur inquiétude se convertit en cris de joie et d’espérance, et l’enthousiasme rendit aux troupes découragées leur ancienne valeur. Quelle qu’eût été dans cette affaire la conduite des chefs, et quels que fussent leurs sentimens, ils soutinrent cette heureuse révolution par tous les moyens que pouvaient leur fournir la discipline et la religion. On renvoya les soldats dans leurs quartiers, en leur recommandant de se fortifier le corps et l’âme pour le prochain combat ; de consumer sans ménagement les dernières provisions des hommes et des chevaux, et d’attendre au point du jour le signal de la victoire. Le jour de la fête de saint Pierre et de saint Paul, les portes d’Antioche s’ouvrirent, et une procession de moines et de prêtres sortit en chantant un psaume martial : « Que le Seigneur se lève et que ses ennemis soient dispersés ! » On composa l’ordre de bataille de douze divisions en l’honneur des douze apôtres ; et en l’absence de Raimond, son chapelain fut chargé de porter la sainte lance. L’influence de cette relique ou de ce trophée se fit vivement sentir aux serviteurs du Christ, et peut-être même à ses ennemis[443]. Un hasard ou un stratagème, ou le bruit d’un miracle, vint encore ajouter à sa puissante énergie. [ Guerriers célestes. ]Trois chevaliers vêtus de blanc et couverts d’armes brillantes, sortirent ou semblèrent sortir des montagnes : Adhémar, le légat du pape, s’écria que c’étaient les martyrs saint George, saint Théodore et saint Maurice. Le tumulte du combat ne laissa ni le temps du doute ni celui de l’examen, et cette apparition favorable éblouit les yeux et l’imagination d’une armée de fanatiques. Dans les momens du danger et de la victoire, la révélation de Barthélemi de Marseille fut unanimement adoptée ; mais dans le calme qui les suivit, la dignité personnelle et la quantité d’aumônes que la garde de la sainte lance procurait au comte de Toulouse, excitèrent l’envie et réveillèrent la raison de ses rivaux. Un clerc de Normandie osa examiner philosophiquement la vérité de la légende, les circonstances de la découverte et la réputation du prophète, et le pieux Bohémond attribua exclusivement la délivrance des croisés au mérite et à l’intercession de Jésus-Christ. Les clameurs et les armes des Provençaux défendirent pendant quelque temps leur palladium national, et de nouvelles visions annoncèrent la mort et la damnation des sceptiques impies qui oseraient sonder le mérite ou la vérité de la découverte : mais l’incrédulité prévalut et força Barthélemi à soumettre sa véracité et sa vie au jugement de Dieu. On éleva au milieu du camp une pile de fagots secs, de quatre pieds de hauteur et de quatorze en longueur ; la violence des flammes montait à trente coudées, et le prêtre de Marseille fut obligé de traverser un sentier étroit, d’environ un pied, qu’on avait pratiqué dans cette fournaise. Malgré son adresse et son agilité, le malheureux eut le ventre et les cuisses grillés ; il expira dans les vingt-quatre heures, et les protestations, qu’il fit en mourant, de son innocence et de sa véracité, seront peut-être de quelque poids pour les esprits disposés à croire. Les Provençaux essayèrent en vain de substituer une croix, un anneau ou un tabernacle à la sainte lance, dont le souvenir n’excitait plus que le mépris[444]. Cependant les historiens des siècles suivans attestent gravement la révélation d’Antioche ; et telle est la marche de la crédulité, que les miracles qui ont paru suspects au temps et au lieu de leur naissance, sont reçus avec une foi implicite à une certaine distance de l’un et de l’autre.

Situation des Turcs et et des califes d’Égypte.

La prudence ou le bonheur des Francs avait différé leur expédition jusqu’au déclin de l’empire turc[445]. Sous le gouvernement vigoureux des trois premiers sultans, les royaumes de l’Asie étaient unis par la paix et la justice ; les innombrables armées qu’ils conduisaient en personne égalaient en valeur les Barbares de l’Occident et leur étaient supérieures en discipline ; mais au temps de la croisade, quatre fils de Malek-Shah se disputaient son héritage. Occupés de leur ambition personnelle, ils s’embarrassaient peu du danger public ; et les vicissitudes de leurs succès rendaient les princes vassaux de l’empire incertains et indifférens sur le véritable objet de leur fidélité. Les vingt-huit émirs qui avaient suivi les drapeaux de Kerboga étaient ses rivaux ou ses ennemis. On avait composé une armée de levées faites à la hâte dans les villes et dans les tentes de la Syrie et de la Mésopotamie, tandis que les vieilles bandes étaient retenues au-delà du Tigre, où elles se détruisaient dans les guerres civiles. Le calife d’Égypte saisit ce moment de faiblesse et de discorde pour recouvrer ses anciennes possessions ; son sultan Aphdal assiégea Tyr et Jérusalem, expulsa les fils d’Ortok, et rétablit dans la Palestine l’autorité civile et ecclésiastique des fatimites[446]. Ils apprirent avec étonnement que de nombreuses armées de chrétiens avaient passé d’Europe en Asie, et se réjouirent des siéges et des batailles qui détruisaient la puissance des Turcs, les persécuteurs de leur secte et les adversaires de leur monarchie ; mais ces chrétiens étaient les ennemis jurés du prophète, et après la conquête de Nicée et d’Antioche, leur entreprise, dont les motifs commençaient à être connus, devait les conduire sur les bords du Jourdain et peut-être du Nil. La cour du grand Caire entra avec les Latins dans une correspondance de lettres et d’ambassades dont le ton s’élevait ou s’abaissait selon les divers événemens de la guerre. Leur orgueil réciproque prenait sa source dans l’ignorance et dans l’enthousiasme. Les ministres de l’Égypte déclarèrent tantôt impérieusement, tantôt insinuèrent d’un ton plus doux que leur monarque, le véritable et légitime commandeur des fidèles, avait délivré Jérusalem de la tyrannie des Turcs, et que les pèlerins pouvaient librement visiter le sépulcre de Jésus, où on leur ferait la réception la plus amicale, pourvu qu’ils y vinssent sans armes et en divisions successives. Un moment le calife Mostali les croyant perdus sans ressources, méprisa leurs armes et fit mettre en prison leurs députés ; mais la conquête et la victoire d’Antioche abaissèrent sa fierté. Il crut devoir chercher à se concilier ces formidables champions de la croix par des présens de chevaux, de robes de soie, de vases et de bourses d’or et d’argent. Dans l’opinion qu’il se formait de leur mérite et de leur autorité, Bohémond tenait la première place, et Godefroi la seconde. Sans se laisser ébranler par leurs diverses fortunes, les croisés répondirent toujours que, sans examiner les droits particuliers de chacun des sectateurs de Mahomet, l’usurpateur de Jérusalem, quels que fussent son nom et son pays, était leur ennemi ; et qu’au lieu de leur prescrire l’ordre ou les conditions de leur pèlerinage, il ferait prudemment de leur livrer la ville et la province, leur héritage sacré et légitime, s’il voulait conserver leur alliance et prévenir sa propre destruction[447].

Délai des Francs. A. D. 1099. Juillet. A. D. 1099. Mai

Cependant presque à la vue de ce but glorieux de leur entreprise, bien qu’ils semblassent y toucher, ils n’attaquèrent la ville de Jérusalem que dix mois après la défaite de Kerboga. Le zèle et le courage des croisés se refroidirent au moment de la victoire ; et au lieu de profiter, en s’avançant, de l’épouvante qu’ils avaient répandue, ils s’empressèrent de se disperser pour jouir du luxe de la Syrie. On doit attribuer probablement cet étrange délai au défaut de forces et de subordination. Durant les pénibles et divers travaux du siége d’Antioche, toute leur cavalerie s’était anéantie. Ils avaient perdu des milliers de guerriers de tous les rangs par les maladies, la famine et la désertion. Le même abus de l’abondance avait été suivi d’une troisième famine, et les alternatives de la disette et de la débauche produisirent une maladie pestilentielle qui enleva cinquante mille pèlerins. Peu étaient en état de commander, et tous refusaient d’obéir. Les querelles particulières, assoupies pendant le danger commun, s’étaient ranimées avec la même violence d’action, ou du moins la même aigreur de sentimens ; les succès de Baudouin et de Bohémond excitaient la jalousie de leurs compagnons ; les plus braves chevaliers s’enrôlaient pour aller défendre leurs nouvelles acquisitions, et le comte Raimond épuisait vainement ses troupes et ses trésors pour une expédition inutile dans l’intérieur de la Syrie : l’hiver s’écoula dans la discorde et le désordre ; le printemps ramena quelques sentimens d’honneur et de religion, et les simples soldats, moins susceptibles d’ambition et d’envie, réveillèrent par leurs cris d’indignation l’indolence de leurs chefs. Dans le mois de mai, les restes de cette puissante armée, réduits à quarante mille hommes, [ Leur marche à Jérusalem. A. D. 1099. Mai 15. Juin 6. ]dont à peine vingt mille hommes de pied et quinze cents chevaux étaient en état de servir, s’avancèrent d’Antioche à Laodicée, et poursuivirent leur marche sans obstacle entre la côte maritime et le mont Liban. Les vaisseaux de commerce génois et pisans, qui suivaient la côte, fournirent abondamment à leur subsistance, et les croisés tirèrent de fortes contributions des émirs de Tripoli, Tyr, Sidon, Acre et Césarée, qui leur accordèrent le passage et promirent de suivre le sort de Jérusalem. De Césarée ils s’avancèrent dans le milieu du pays. Les clercs reconnurent la géographie sacrée de Lydda, Ramla, Emaüs et Bethléem ; et aussitôt qu’ils eurent découvert la sainte cité, les croisés oublièrent leurs travaux et réclamèrent leur récompense[448].

Siége et conquête de Jérusalem. A. D. 1099. Juin 7. Juillet 15.

Jérusalem a tiré quelque éclat du nombre et de la difficulté de ses mémorables siéges. Ce ne fut qu’après de longs et sanglans combats, que Babylone et Rome triomphèrent de l’obstination du peuple et des obstacles que leur opposait un terrain tel par ses escarpemens, qu’il pouvait dispenser de toute autre fortification, et des murailles garnies de tours capables de défendre la plaine la plus accessible[449]. Dans le siècle des croisades, une partie de ces obstacles n’existait plus ; les remparts, totalement détruits, avaient été imparfaitement réparés ; les Juifs et leur culte en étaient bannis pour toujours, mais la nature ne change point avec les hommes ; et la position de Jérusalem, bien que les abords en fussent un peu adoucis, pouvait encore arrêter long-temps les efforts d’un ennemi. L’expérience d’un siége récent et trois ans de possession avaient éclairé les Sarrasins d’Égypte sur les défauts d’une place que l’honneur et la religion leur défendaient d’abandonner, et sur les moyens qui pouvaient contribuer à sa sûreté. Aladin ou Istikhar, lieutenant du calife, qui commandait dans Jérusalem, tâcha de contenir les chrétiens qui l’habitaient par la crainte de leur propre destruction et de celle du Saint-Sépulcre, et anima la valeur des musulmans par l’espoir des récompenses qui les attendaient dans ce monde et dans l’autre. On assure que la garnison était composée de quarante mille Turcs ou Arabes ; et, s’il est vrai que le commandant ait pu armer de plus vingt mille des habitans, il est certain que l’armée des assiégés surpassait en nombre celle des assiégeans[450]. Si les Latins eussent été encore assez nombreux pour environner la ville, dont la circonférence était de quatre mille verges (environ deux milles anglais et demi)[451], à quel propros seraient-ils descendus dans la vallée de Ben Himmon et vers le torrent de Cédron[452], et auraient-ils côtoyé les précipices du midi et de l’orient, d’où ils n’avaient rien à craindre ni à espérer ? Ils prirent le parti de diriger le siége vers le nord et l’occident de la ville. Godefroi plaça son étendard sur la première éminence du mont Calvaire. Vers la gauche, jusqu’à la porte de Saint-Étienne, la ligne d’attaque fut prolongée par Tancrède et les deux Robert ; et le comte Raimond établit ses quartiers depuis la citadelle jusqu’au pied de la montagne de Sion, qui n’était plus renfermée dans l’enceinte de la ville. Le cinquième jour, les Francs donnèrent un assaut général, dans l’espérance fanatique de renverser les murs sans machines ou de les escalader sans échelles. L’impétuosité de leurs efforts les rendit maîtres de la première barrière, mais ils furent repoussés avec perte jusque dans leur camp. Le trop fréquent abus des stratagèmes pieux avait détruit l’influence des visions et des prophéties, et on trouva que la valeur, les travaux et la persévérance étaient les seuls moyens d’arriver à la victoire. Le siége ne dura que quarante jours, mais ce furent quarante jours de misère et de calamités. On peut attribuer à l’appétit vorace et imprévoyant des Latins les plaintes de disette continuellement renouvelées ; mais le sol pierreux de Jérusalem ne fournit presque pas d’eau ; les chaleurs de l’été avaient tari les faibles sources et desséché les torrens ; et les assiégeans ne pouvaient pas y suppléer, comme on le faisait dans la ville, par des aquéducs et des citernes. Le pays d’alentour manque également d’arbres pour mettre à couvert du soleil ou construire des bâtimens ; mais les croisés découvrirent, dans une caverne, quelques pièces de bois d’une très-forte dimension. On coupa près de Sichem un bois (le bocage enchanté du Tasse)[453]. Tancrède, par son courage et son habileté, sut faire transporter au camp les matériaux nécessaires ; et des artistes génois, qui se trouvaient heureusement dans le port de Jaffa, construisirent des machines pour le service du siége. Le duc de Lorraine et le comte de Toulouse firent élever, à leurs frais et dans leurs quartiers, deux tours roulantes que l’on conduisit avec de pieuses fatigues, non pas aux endroits les plus accessibles des fortifications, mais vers ceux qui étaient les plus négligés. La tour de Raimond fut réduite en cendres par le feu des assiégés ; mais son collègue, plus vigilant, fut aussi plus heureux ; ses archers chassèrent l’ennemi des remparts ; les Latins baissèrent le pont-levis, et un vendredi, à trois heures après-midi, le jour et l’heure de la Passion, Godefroi de Bouillon parut en vainqueur sur les murs de Jérusalem. De tous côtés, les croisés, animés par sa valeur, imitèrent son exemple ; et environ quatre cent soixante ans après la conquête d’Omar, les chrétiens délivrèrent la sainte cité du joug des mahométans. Les assiégeans étaient convenus que, dans le pillage de la ville et des richesses des particuliers, ils respecteraient la possession du premier occupant ; et les dépouilles de la grande mosquée, soixante-dix lampes et un grand nombre de vases d’or et d’argent récompensèrent l’activité de Tancrède et firent briller sa générosité. Les serviteurs du Dieu des chrétiens crurent, dans leur aveuglement, devoir l’honorer par de sanglans sacrifices. Leur implacable fureur, irritée par la résistance, ne se laissa désarmer ni par la faiblesse du sexe ni par celle de l’âge. Le massacre dura trois jours[454], et l’infection des cadavres produisit une maladie épidémique. Après avoir passé au fil de l’épée soixante-dix mille musulmans et brûlé les Juifs dans leur synagogue, ils purent encore conserver une multitude de captifs que l’avarice ou la fatigue du carnage leur fit épargner. Tancrède fut le seul de ces féroces héros de la croix qui laissât voir quelques sentimens de compassion : on peut cependant accorder des éloges à la clémence intéressée de Raimond, qui accorda une capitulation et un sauf conduit à la garnison de la citadelle[455]. Le Saint-Sépulcre était enfin libre, et les vainqueurs sanglans se préparèrent à accomplir leur vœu. La tête et les pieds nus, le cœur contrit et dans une humble posture, ils montèrent le Calvaire au milieu des antiennes chantées à haute voix par le clergé ; leurs lèvres se collèrent sur la pierre qui avait couvert le Sauveur du monde, et ils baignèrent de larmes de joie et de pénitence le monument de leur rédemption. Deux philosophes ont considéré différemment ce mélange des passions les plus féroces et les plus tendres ; l’un le regarde comme facile et naturel[456] ; l’autre comme absurde et incroyable[457]. Il a peut-être été appliqué trop rigoureusement aux mêmes personnes et au même moment : l’exemple du vertueux Godefroi réveilla la piété de ses compagnons ; en purifiant leur corps ils purifièrent aussi leur âme, et j’ai peine à croire que les plus ardens au massacre et au pillage aient été les plus édifians à la procession du Saint-Sépulcre.

Élection et règne de Godefroi de Bouillon. A. D. 1099. Juillet 25. A. D. 1100. Juillet 18.

Huit jours après cet événement mémorable, dont la mort du pape Urbain précéda la nouvelle, les chefs latins procédèrent à l’élection d’un roi pour défendre et gouverner les conquêtes de la Palestine. La retraite de Hugues-le-Grand et d’Étienne de Chartres avait nui à leur réputation qu’ils travaillèrent à réparer par une seconde croisade et une mort glorieuse. Baudouin était établi à Édesse, et Bohémond à Antioche ; les deux Robert, le duc de Normandie[458] et le comte de Flandre, préféraient leurs états héréditaires d’Occident à des prétentions douteuses sur un trône peu solide. Les compagnons de Raimond blâmèrent son ambition et sa jalousie ; et l’armée, par un choix libre, juste et nécessaire, proclama Godefroi de Bouillon, le premier et le plus digne champion de la chrétienté. Le héros accepta un dépôt non moins accompagné de danger que de gloire ; mais dans une cité où le Sauveur du monde avait été couronné d’épines, le pieux Godefroi rejeta le titre et les marques de la royauté ; et le fondateur du royaume de Jérusalem se contenta du nom modeste de défenseur et baron du Saint-Sépulcre. Son règne qui, pour le malheur de ses sujets, ne dura qu’une seule année[459], fut troublé, dès la première quinzaine, par l’approche du visir ou sultan d’Égypte, qui, n’ayant pu arriver assez tôt pour prévenir la perte de Jérusalem, était impatient d’en tirer vengeance. [ Bataille d’Ascalon. A. D. 1099. Août 12. ]Sa défaite totale à la bataille d’Ascalon scella la puissance des Latins dans la Syrie, et signala la valeur des princes français qui, après cette action, prirent congé pour long-temps de la Palestine et des guerres saintes. Les croisés purent tirer quelque gloire de la prodigieuse inégalité du nombre. Je ne m’arrêterai pas à compter les milliers de soldats, tant de cavalerie que d’infanterie, dont se composait l’armée des fatimites ; mais, à l’exception de trois mille Éthiopiens ou Noirs armés de fléaux de fer, les Barbares du midi prirent la fuite dès la première charge, et offrirent le contraste frappant de la valeur intrépide des Turcs et de la lâcheté efféminée des naturels de l’Égypte, Après avoir suspendu devant le Saint-Sépulcre l’étendard et l’épée du sultan, le nouveau roi (du moins bien digne de ce titre) embrassa, pour la dernière fois, les compagnons de ses travaux, et ne put retenir, pour la défense de la Palestine, que le brave Tancrède avec trois cents chevaliers et deux mille soldats d’infanterie. Sa puissance fut bientôt attaquée par le seul ennemi contre lequel Godefroi se trouva sans courage. La dernière peste d’Antioche avait enlevé Adhémar, évêque du Puy, homme supérieur dans l’action et dans les conseils ; les autres ecclésiastiques ne conservaient de leur caractère que l’avarice et l’orgueil, et leurs clameurs séditieuses avaient exigé que le choix d’un roi fût précédé de l’élection d’un évêque. Le clergé latin usurpa les revenus et la juridiction du patriarche ; le reproche de schisme ou d’hérésie servit d’exclusion aux Grecs et aux Syriens[460] ; et, sous le joug de fer de leurs libérateurs, les chrétiens orientaux regrettèrent la tolérance des califes arabes. Daimbert, archevêque de Pise, initié depuis long-temps dans les secrets de la politique romaine, avait amené une flotte de Pisans au secours des croisés ; il fut installé sans réclamation chef temporel et spirituel de l’Église[461]. Le nouveau patriarche se saisit aussitôt du sceptre acquis par le sang et les travaux des pèlerins : Godefroi et Bohémond se soumirent à recevoir de ses mains l’investiture de leurs possessions ; mais cet hommage lui parut insuffisant ; Daimbert réclama la propriété immédiate de Jaffa et de Jérusalem. Au lieu de repousser cette prétention par un refus franc et positif, le héros négocia avec le prêtre ; l’Église obtint un quart des deux villes, et le modeste prélat se contenta de la réversion éventuelle du reste, en cas que Godefroi mourût sans enfans, ou que, par la conquête du Caire ou de Damas, il se trouvât en possession d’un nouveau royaume.

Le royaume de Jérusalem. A. D. 1099-1187.

Sans Cette bonté de l’évêque, le conquérant se serait trouvé à peu près dépouillé de son royaume naissant, qui ne comprenait que Jérusalem, Jaffa et une vingtaine de villes ou villages des environs[462] ; encore les mahométans possédaient-ils, dans ce faible district, plusieurs forteresses imprenables ; et les laboureurs, les marchands et les pèlerins étaient exposés sans cesse à leurs hostilités. Les exploits de Godefroi, ceux des deux Baudouin, son frère et son cousin, qui succédèrent au trône, procurèrent par la suite aux Latins plus de sûreté et de tranquillité ; et ses états se trouvèrent enfin, à force de travaux et de combats, égaux en étendue, mais non pas en population, aux anciens royaumes de Juda et d’Israël[463]. Après la réduction des villes maritimes de Laodicée, Tripoli, Tyr et Ascalon[464], à laquelle contribuèrent puissamment les flottes de Venise, de Gênes, de Pise et même de Flandre et de Norwége [465], les pèlerins {d’Occident possédèrent toute la côte depuis Scanderoon jusqu’aux frontières de l’Égypte. Le prince d’Antioche rejeta la suprématie du roi de Jérusalem ; mais les comtes d’Édesse et de Tripoli se reconnurent ses vassaux. Les Latins étendirent leur royaume au-delà de l’Euphrate, et les mahométans ne conservèrent de leurs conquêtes de Syrie[466] que les quatre villes d’Hems, de Hamah, Alep et Damas. Les lois, le langage, les mœurs et les titres de la nation française et de l’Église latine, furent adoptés dans ces colonies d’outre-mer. Selon la jurisprudence féodale, les principaux états et les baronnies subordonnées passaient aux héritiers mâles ou femelles[467] ; mais le luxe et le climat de l’Asie anéantirent la race mélangée et dégénérée des premiers conquérans[468], et l’arrivée de nouveaux croisés d’Europe était un événement incertain sur lequel on ne pouvait compter. Le nombre des vassaux tenus au service militaire[469] se montait à six cent soixante-six chevaliers, qui pouvaient espérer le secours de deux cents de plus sous la bannière du comte de Tripoli ; chaque chevalier marchait au combat accompagné de quatre écuyers ou archers à cheval[470] : les églises et les vdles fournissaient cinq mille soixante-quinze sergens, probablement des soldats d’infanterie ; et la totalité des forces régulières du royaume n’excédait pas le nombre de onze mille hommes, faible défense contre les troupes innombrables des Turcs et des Sarrasins[471] ; mais la sûreté de Jérusalem se fondait principalement sur les chevaliers de l’hôpital[472] de Saint-Jean et du temple de Salomon[473] ; sur cette étrange association de la vie monastique et de la vie militaire, suggérée sans doute par le fanatisme, mais que dut approuver la politique. La fleur de la noblesse d’Europe aspirait à porter la croix et à prononcer les vœux de ces ordres respectables dont la discipline et la valeur ne se sont pas démenties, et la donation de vingt-huit mille fermes ou manoirs dont ils furent promptement enrichis[474], les mit en état d’entretenir des troupes régulières de cavalerie et d’infanterie pour la défense de la Palestine. L’austérité du couvent se dissipa bientôt dans l’exercice des armes. L’avarice, l’orgueil, la corruption de ces moines militaires scandalisèrent bientôt le monde chrétien ; leurs prétentions d’immunité et de juridiction troublèrent l’harmonie de l’Église et de l’état, et la jalousie de leur émulation menaçait sans cesse la tranquillité publique ; mais dans le fort de leurs désordres les chevaliers de l’Hôpital et du Temple conservèrent leur caractère de fanatisme et d’intrépidité ; ils négligeaient de vivre selon les lois du Christ, mais ils étaient toujours prêts à mourir pour son service ; et cette institution transporta du Saint-Sépulcre dans l’île de Malte l’esprit de la chevalerie, cause et effet des croisades[475].

Assises de Jérusalem. A. D. 1099-1369.

L’esprit de liberté qui respire dans les institutions féodales, se faisait sentir avec toute son énergie aux champions volontaires de la croix, qui choisirent parmi leurs chefs le plus digne de les commander. Un modèle de liberté politique s’établit au milieu des esclaves de l’Asie, incapables d’en apercevoir ou d’en suivre l’exemple. Les lois de ce royaume français découlent de la source la plus pure de la justice et de l’égalité. La première et la plus indispensable condition de ces lois est le consentement de ceux dont elles exigent l’obéissance et dont elles sont destinées à faire le bonheur. Dès que Godefroi de Bouillon eut accepté le rang de premier magistrat, il sollicita en public et en particulier l’avis des pèlerins les mieux informés des lois et coutumes de l’Europe. Avec le secours de ces matériaux, le conseil et l’approbation du patriarche et des barons, du clergé et du peuple, Godefroi composa les ASSISES DE JÉRUSALEM[476], monument précieux de jurisprudence féodale. Le nouveau code, scellé du sceau du roi, du patriarche et du vicomte de Jérusalem, fut déposé dans le Saint-Sépulcre, perfectionné successivement, et consulté avec respect toutes les fois qu’il s’élevait une question douteuse dans les tribunaux de la Palestine. Avec la ville et le royaume on perdit tout[477] ; mais la tradition jalouse conserva les fragmens de la loi écrite[478], et une pratique incertaine jusqu’au milieu du treizième siècle. Jean d’Ibelin, comte de Jaffa, un des principaux feudataires, récrivit le code[479], et sa révision entière fut terminée en l’année 1369 pour l’usage du royaume latin de Chypre[480].

Cour des pairs.

Deux tribunaux d’une dignité inégale, institués par Godefroi de Bouillon après la conquête de Jérusalem, maintenaient la justice et la liberté de la constitution. Le roi présidait en personne dans la cour supérieure ou cour des barons, dont les quatre premiers étaient le prince de Galilée, le seigneur de Sidon et de Césarée, les comtes de Jaffa et de Tripoli, auxquels se joignait peut-être le connétable ou maréchal[481] : ils étaient tous pairs, et juges les uns des autres ; mais tous les nobles dont les terres relevaient immédiatement de la couronne, pouvaient et devaient siéger dans la cour du roi, et ils exerçaient la même juridiction dans l’assemblée de leurs feudataires. La relation du vassal avec son seigneur était honorable et volontaire : l’un devait le respect à son protecteur, et l’autre la protection à son inférieur ; mais ils s’engageaient mutuellement leur foi, et des deux côtés l’obligation pouvait être suspendue par la négligence ou annullée par l’injure. Le clergé avait usurpé la juridiction sur les mariages et les testamens, comme matière de religion ; mais la cour suprême jugeait exclusivement toutes les affaires, civiles et criminelles des nobles, la succession et la mouvance de leurs fiefs. Chaque membre était juge et gardien du droit public et particulier : et il devait servir son seigneur de sa voix et de son épée ; mais si un supérieur injuste attentait sur la liberté ou la propriété de son vassal, les pairs de celui-ci devaient soutenir ses droits par des réclamations et par les armes. Ils affirmaient hardiment ses griefs et son innocence, exigeaient la restitution de ses terres ou de sa liberté, suspendaient en cas de déni de justice leur service personnel, délivraient leur frère de prison, et employaient tous les moyens de force pour sa défense, sans insulter directement la personne du seigneur suzerain, qui leur était toujours sacrée[482]. Les avocats de la cour étaient adroits et verbeux dans leurs plaidoyers, les réponses et les répliques ; mais l’usage du combat judiciaire remplaçait souvent les preuves et les argumens. Les assises de Jérusalem admettent dans beaucoup d’occasions cette coutume barbare qu’ont lentement abolie les lois et les mœurs de l’Europe.

Loi des combats judiciaires.

Le combat avait lieu dans toutes les causes criminelles où il était question de la perte de la vie, d’un membre ou de l’honneur, et dans toutes les demandes civiles dont la valeur égalait ou excédait celle d’un marc d’argent. Il paraît que dans les causes criminelles, la demande du combat appartenait à l’accusateur, qui, excepté dans l’accusation de crime d’état, vengeait ainsi lui-même son injure personnelle ou la mort de la personne qu’il était autorisé à représenter. Mais dans toutes les accusations susceptibles de preuves, il fallait produire des témoins du fait. Dans les causes civiles, on n’accordait pas le combat comme une preuve justificative des droits du demandeur ; il était obligé de produire des témoins qui eussent ou affirmassent avoir connaissance du fait. Le combat devenait alors le privilége du défendeur, parce qu’il accusait les témoins de parjure à son préjudice, et se trouvait par conséquent dans le même cas que le demandeur en matière criminelle ; le combat ne prouvait dans ces occasions ni pour l’affirmative, ni pour la négative, comme l’a supposé M. de Montesquieu[483]. Mais le droit d’offrir le combat était fondé sur celui d’obtenir par les armes le redressement d’une injure ; et le combat judiciaire avait lieu d’après les principes ou les motifs qui occasionnent aujourd’hui nos duels. On n’accordait un champion qu’aux femmes et aux hommes privés d’un membre ou au-dessus de l’âge de soixante ans. La défaite entraînait la mort de l’accusé ou de l’accusateur ou celle de son champion ou témoin ; mais dans les causes civiles, le demandeur était puni par l’infamie et par la perte de son procès, tandis que son champion ou son témoin subissait une mort ignominieuse. Dans beaucoup d’occasions, le droit d’accorder ou de défendre le combat était réservé au juge ; mais il y avait deux cas où il devenait la suite inévitable du défi ; si un fidèle vassal démentait un de ses pairs qui formait des prétentions injustes sur quelques portions des domaines de leur commun seigneur, ou si un plaideur mécontent osait accuser l’honneur et l’équité des juges de la cour. Il le pouvait, mais sous la clause sévère et dangereuse de se mesurer dans le même jour avec tous les membres du tribunal, même avec ceux qui s’étaient trouvés absens au moment de la condamnation ; une seule défaite entraînait la peine de mort et l’infamie. Il est fort probable que personne ne s’avisait de tenter une épreuve qui ne laissait aucune espérance de la victoire. Le comte de Jaffa mérite des éloges pour avoir employé son adresse dans l’assise de Jérusalem à éluder plutôt qu’à faciliter le combat judiciaire, qu’il considère comme fondé sur les principes de l’honneur plutôt que sur ceux de la superstition[484].

Cour des bourgeoisies.

L’institution des villes et de leurs communautés municipales est une des principales causes qui ont contribué à affranchir les plébéiens de la tyrannie féodale ; et si celles de la Palestine datent de la première croisade, on peut les classer parmi les plus anciennes du monde latin. Un grand nombre de pèlerins avaient cherché sous les bannières de la croix un refuge contre le pouvoir de leurs seigneurs ; la politique engagea les princes français à tâcher de les retenir en leur assurant les droits et les priviléges de citoyens libres. L’assise de Jérusalem déclare formellement qu’après avoir institué pour les chevaliers et les barons une cour de pairs, dans laquelle Godefroi de Bouillon présidait lui-même, il avait établi un second tribunal où il était représenté par son vicomte, La juridiction de cette cour inférieure s’étendait sur toute la bourgeoisie du royaume. Elle était composée d’un nombre choisi des citoyens les plus honorables et les plus prudens, qui faisaient serment de juger conformément aux lois toutes les affaires relatives aux actions ou à la fortune de leurs égaux[485]. Les rois et leurs grands vassaux, à mesure qu’ils s’établirent dans de nouvelles conquêtes, y suivirent l’exemple de Jérusalem ; et avant la perte de la Terre-Sainte, on y comptait plus de trente de ces corporations. Les soins du gouvernement s’étendirent à une autre classe de sujets, aux chrétiens syriens ou orientaux[486] qui gémissaient sous la tyrannie du clergé. Godefroi écouta favorablement la demande raisonnable qu’ils lui firent d’être jugés suivant leurs lois nationales. On institua pour leur usage une troisième cour dont la juridiction se bornait aux affaires qu’ils pouvaient avoir entre eux. Les membres jurés devaient être nés en Syrie, en parler la langue et en professer la religion ; mais le vicomte de la ville faisait quelquefois les fonctions de président (rais en langage arabe). Les assises de Jérusalem daignent aussi s’occuper à une distance incommensurable des nobles, des bourgeois et des étrangers, des vilains et des esclaves, des paysans attachés à la glèbe et des captifs pris à la guerre, qu’on regardait presque également comme une propriété. Le soin de soulager ou de protéger ces infortunés paraissait indigne au législateur ; mais il s’occupe des moyens d’assurer la restitution des fugitifs, sans cependant prononcer contre eux des peines afflictives. Ceux qui les avaient perdus, pouvaient les réclamer, comme des chiens ou des faucons. La valeur d’un faucon et d’un esclave était la même ; mais il fallait trois esclaves ou douze bœufs pour compenser le prix d’un cheval de bataille ; et dans le siècle de la chevalerie, le prix de cet animal si supérieur aux deux autres fut évalué à trois cents pièces d’or[487].



CHAPITRE LIX.


L’empire grec sauvé. Nombre, passage des croisés, et événemens de la seconde et de la troisième croisades. Saint Bernard. Règne de Saladin en Égypte et en Syrie. Il fait la conquête de Jérusalem. Croisades maritimes. Richard Ier, roi d’Angleterre. Le pape Innocent III. Quatrième et cinquième croisades. L’empereur Frédéric II. Louis IX de France, et les deux dernières croisades. Expulsion des Francs ou Latins par les Mameluks.

Succès d’Alexis. A. D. 1097-1118.


ON pourrait, en dérogeant pour un instant à la gravité de l’histoire, comparer l’empereur[488] au jackal, qui suit, dit-on, le lion pour se nourrir de ses restes. Quels qu’aient été ses craintes et son embarras dans le passage de la première croisade, il en fut amplement récompensé par les avantages qu’il tira ensuite des exploits des Francs. Son adresse et sa vigilance lui assurèrent la possession de Nicée, leur première conquête ; et son établissement dans ce poste, d’où il menaçait les Turcs, les força à évacuer les environs de Constantinople. Tandis que la valeur aveugle des croisés les entraînait dans le cœur de l’Asie, le rusé empereur des Grecs saisit habilement l’instant où les émirs de la côte maritime avaient été rappelés sous les drapeaux du sultan, pour chasser les Turcs des îles de Rhodes et de Chios, et faire rentrer les villes d’Éphèse, de Smyrne, de Sardes, de Philadelphie et de Laodicée sous le gouvernement de l’empire, qu’il étendit depuis l’Hellespont jusqu’aux bords du Méandre et aux côtes escarpées de la Pamphilie. Les églises reprirent leur ancienne splendeur ; les villes furent rebâties et fortifiées ; ce pays désert fut repeuplé de colonies de chrétiens qu’on engagea sans peine à se retirer de la frontière, dont l’éloignement les exposait sans cesse à de nouveaux dangers. Occupé de ces soins paternels, Alexis peut nous paraître excusable d’avoir oublié la délivrance du Saint-Sépulcre ; mais les Latins l’accusèrent de désertion et de perfidie. Ils lui avaient fait serment d’obéissance et de fidélité ; mais l’empereur s’était engagé à seconder leur entreprise en personne, ou au moins de ses troupes et de ses trésors. Sa retraite honteuse anéantit leur obligation ; et leur épée, l’instrument de leurs victoires, devint le titre et le garant de leur juste indépendance. Il ne paraît pas qu’Alexis ait renouvelé ses anciennes prétentions sur le royaume de Jérusalem[489] ; mais les frontières de la Cilicie et de la Syrie étaient des possessions plus récentes et plus accessibles à ses troupes. La grande armée des croisés se trouvait anéantie ou dispersée. Bohémond, surpris et fait prisonnier, avait laissé sans chef la principauté d’Antioche ; le prix de sa rançon l’avait chargé d’une dette considérable, et les Normands n’étaient point assez nombreux, pour repousser les hostilités continuelles des Grecs et des Turcs. Dans cette extrémité, Bohémond prit la résolution courageuse de confier la défense d’Antioche à son parent le fidèle Tancrède, d’armer les forces de l’Occident contre l’empire de Byzance, et d’exécuter le projet que lui avaient tracé les leçons et l’exemple de son père Guiscard. Il s’embarqua secrètement, et, s’il en faut croire un conte de la princesse Anne, traversa la mer occupée par ses ennemis, soigneusement caché dans un cercueil[490] ; il fut reçu en France au bruit des applaudissemens publics, et le roi lui donna sa fille en mariage. Son retour fut glorieux, puisque les guerriers les plus renommés du siècle consentirent à marcher sous ses ordres. Il repassa la mer Adriatique à la tête de cinq mille chevaux et de quarante mille hommes d’infanterie, rassemblés de toutes les extrémités de l’Europe[491]. La force de Durazzo, la prudence d’Alexis, le commencement d’une famine et l’approche de l’hiver trompèrent ses espérances ambitieuses, et ses confédérés gagnés abandonnèrent honteusement ses drapeaux ; un traité de paix[492] suspendit la terreur des Grecs, et bientôt la mort les délivra pour toujours d’un adversaire que ne pouvait arrêter aucun serment, que ne pouvait effrayer aucun danger et qu’aucun succès ne pouvait satisfaire. Ses enfans succédèrent à la principauté d’Antioche ; mais on fixa strictement les limites, on stipula clairement l’hommage, et les villes de Tarse et de Malmistra retournèrent à l’empereur de Byzance, qui possédait le circuit entier de la côte de l’Anatolie depuis Trébisonde jusqu’aux confins de la Syrie. La dynastie de Seljouk établie dans le royaume de Roum[493] se trouva séparée, de tous côtés, de la mer et du reste des musulmans. Les victoires des Francs, et même leurs défaites, avaient ébranlé la puissance des sultans, qui, depuis la perte de Nicée, s’étaient retirés dans la petite ville de Cogni ou Iconium, située dans l’intérieur des terres, à plus de trois cents milles de Constantinople[494]. Loin de trembler pour leur capitale, les princes Comnène faisaient aux Turcs une guerre offensive, et la première croisade suspendit la chute de leur empire chancelant.

Expédition par terre ; première croisade. A. D. 1101.

Dans le douzième siècle, trois grandes émigrations partirent de l’Occident pour aller par terre délivrer la Palestine ; l’exemple et le succès de la première croisade excitèrent le zèle des pèlerins et des soldats de la Lombardie, de la France et de l’Allemagne[495]. [ Deuxième croisade de Conrad III et Louis VII. A. D. 1147 ]Quarante-huit ans après la délivrance du Saint-Sépulcre, l’empereur Conrad III et Louis VII, roi de France, entreprirent la seconde croisade pour secourir l’empire ébranlé des Latins de la Palestine[496]. [ Troisième, de Frédéric Ier, A. D. 1189. ]Une grande division de la troisième croisade marcha sous les ordres de l’empereur Frédéric-Barberousse[497] qui avait ressenti, comme les rois de France et d’Angleterre, la perte de Jérusalem commune à tous les chrétiens. Ces trois expéditions se ressemblent par le nombre des croisés, par leur passage à travers l’empire grec, et par les circonstances et l’événement de leurs expéditions contre les Turcs. Un parallèle abrégé évitera la répétition d’un récit monotone et fastidieux. Quelque brillante qu’elle puisse paraître, une histoire suivie des croisades présenterait sans cesse les mêmes causes et les mêmes effets, et les efforts multipliés employés à défendre ou à reconquérir la Terre-Sainte paraîtraient autant de copies imparfaites du même original.

I. Les essaims nombreux qui suivirent de si près les traces des premiers pèlerins, étaient conduits par des chefs égaux pour le rang à Godefroi et à ses compagnons, quoiqu’ils leur cédassent en mérite et en renommée. On voyait à leur tête les bannières des ducs de Bourgogne, de Bavière et d’Aquitaine : le premier descendait de Hugues Capet, et le second fut la tige de la maison de Brunswick. L’archevêque de Milan, prince temporel, emporta les richesses de son église et de son palais, dont profitèrent les Turcs ; et les anciens croisés, Hugues-le-Grand et Étienne de Chartres, revinrent achever de remplir le vœu qu’ils n’avaient point accompli. L’immense multitude qui les suivait en désordre s’avançait sur deux colonnes : la première était composée de deux cent soixante mille personnes, et la seconde d’environ soixante mille chevaux et cent mille hommes d’infanterie[498]. Les armées de la seconde croisade auraient pu prétendre à la conquête de toute l’Asie. La noblesse de France et d’Allemagne était animée par la présence de ses souverains ; le mérite personnel de Conrad et de Louis servait, autant que leur rang, à relever l’éclat de leur expédition et à donner aux troupes une discipline que des chefs subordonnés auraient difficilement obtenue. L’empereur et le roi de France conduisaient chacun un corps de cavalerie formidable, composé de soixante-dix mille chevaliers et de leur suite ordinaire[499] ; ainsi, sans compter les troupes légères, les paysans, les femmes, les enfans, les prêtres et les moines, il faut évaluer la totalité au moins à quatre cent mille âmes. Tout fut en mouvement dans l’Occident, depuis Rome jusqu’à la Bretagne. Les rois de Bohême et de Pologne obéirent aux ordres de Conrad ; le témoignage unanime des Grecs et des Latins atteste que les agens de Byzance, après avoir compté neuf cent mille âmes au passage d’une rivière ou d’un défilé, renoncèrent à suivre cet effrayant dénombrement[500]. À la troisième croisade, l’armée de Frédéric-Barberousse fut moins nombreuse, parce que les Anglais et les Français préférèrent la navigation de la Méditerranée. Quinze mille chevaliers et autant d’écuyers composaient la fleur de la chevalerie allemande ; soixante mille chevaux et cent mille hommes d’infanterie passèrent en revue devant l’empereur dans les plaines de Hongrie ; et, après ce que nous avons vu des premières croisades, nous ne nous étonnerons plus que la crédulité ait porté à six cent mille pèlerins le nombre de ceux qui composaient cette dernière émigration[501]. Ces calculs extravagans ne prouvent que la surprise des contemporains ; mais cette surprise constate évidemment une très-grande multitude, quoiqu’elle ne la définisse pas. Les Grecs pouvaient s’applaudir de leur supériorité dans l’art et les stratagèmes de la guerre ; mais ils rendaient justice à la valeur puissante de la cavalerie française et de l’infanterie des Allemands[502] ; ces étrangers sont dépeints comme une race de fer, de taille gigantesque, dont les yeux lançaient des flammes, et qui versait le sang comme de l’eau. Conrad avait à sa suite une troupe de femmes armées comme des chevaliers. Les bottines et les éperons dorés du chef de ces amazones lui firent donner le surnom de la dame aux pieds d’or.

Passage des croisés dans les états de l’empereur grec.

II. Le nombre et le caractère des croisés étaient un objet de terreur pour les Grecs efféminés, et l’objet de notre crainte devient facilement celui de notre aversion. Mais la frayeur que leur inspirait la puissance des Turcs assoupit pour quelque temps ces sentimens de haine ; malgré les invectives des Latins, nous croyons pouvoir assurer qu’Alexis dissimula leurs insultes, éluda leurs hostilités, dirigea leur imprudence, et ouvrit à leur courage la route du pèlerinage et de la conquête. Mais dès que les sultans eurent été chassés de Nicée et des côtes maritimes, dès que, retirés dans Cogni, ils n’alarmèrent plus de leur voisinage les empereurs de Byzance, les Grecs se livrèrent davantage à l’indignation que leur causait le fréquent et libre passage des Barbares d’Occident qui menaçaient la sûreté de l’empire et insultaient à sa majesté. Les seconde et troisième croisades furent entreprises sous les règnes de Manuel Comnène et d’Isaac l’Ange. Le premier à des passions toujours impétueuses joignit souvent les sentimens d’une âme malveillante. Le second, modèle de lâcheté et de perfidie, avait puni sans mérite comme sans pitié le tyran dont il occupait alors la place. Le prince et le peuple convinrent secrètement, et peut-être tacitement, de détruire ou au moins de décourager les pèlerins par toutes sortes d’injures et de tyrannies ; leur défaut de prudence et de discipline en fournissait continuellement le prétexte et l’occasion. Les monarques de l’Occident avaient stipulé que leurs troupes auraient un libre passage dans les états de l’empereur grec, et y seraient approvisionnées à des prix convenables ; le traité était de part et d’autre garanti par des sermens et des otages, et le plus pauvre des soldats de Frédéric portait avec lui trois marcs d’argent qui lui avaient été donnés pour les frais de sa route. Mais l’injustice et la perfidie violèrent tous les engagemens, et l’aveu sincère d’un historien grec, qui préférait la vérité à l’honneur[503] de ses compatriotes, atteste les injures multipliées dont eurent à se plaindre les Latins. Au lieu de les recevoir amicalement, les villes d’Europe et d’Asie leur fermèrent leurs portes, et du haut des murs on leur descendait dans des paniers des provisions insuffisantes. L’expérience du passé et la crainte de l’avenir pouvaient excuser cette timide inquiétude ; mais l’humanité défendait de mêler dans leur pain de la chaux et d’autres ingrédiens mortels. Quand on pourrait acquitter Manuel du soupçon de connivence dans ces odieuses manœuvres, on ne peut le laver du reproche d’avoir fait battre de la monnaie à un faux titre pour commercer avec les pèlerins. À chaque pas on les arrêtait ou on les égarait dans leur route ; les gouverneurs recevaient des ordres secrets de fortifier les passages et d’abattre les ponts ; on pillait et l’on assassinait inhumainement les traîneurs ; dans le passage des forêts, des flèches lancées par des mains invisibles perçaient les chevaux et les soldats. On brûlait les malades dans leur lit, et les Grecs pendaient à des gibets, le long des routes, les cadavres de ceux qu’ils avaient égorgés. Ces injures enflammèrent le courroux des champions de la croix, qui n’étaient point doués d’une patience évangélique ; et pour éviter les suites d’une inimitié qu’ils avaient provoquée sans être de force à la repousser, les princes grecs hâtèrent le départ et l’embarquement de ces hôtes formidables. Près de la frontière des Turcs, Barberousse épargna la coupable Philadelphie[504], récompensa les services de Laodicée, et déplora la nécessité fatale qui l’avait forcé de répandre le sang de quelques chrétiens. Dans leurs entrevues avec les souverains de la France et de l’Allemagne, l’orgueil des princes grecs fut exposé à de fréquentes mortifications. La première fois que Louis parut devant Manuel, on ne lui donna qu’un tabouret bas auprès du trône[505] ; mais dès que son armée fut au-delà du Bosphore, le monarque français refusa de se prêter à une seconde entrevue, à moins que son frère l’empereur ne consentît à conférer avec lui comme avec son égal, soit sur mer, soit sur terre. Avec Conrad et Frédéric, le cérémonial éprouva encore plus de difficultés. Ils prétendaient être les empereurs de Rome et les successeurs de Constantin[506], et soutenaient avec hauteur la pureté de leur titre et de leur dignité. Le premier de ces représentans de Charlemagne ne voulut converser avec Manuel qu’à cheval au milieu de la plaine ; le second, en traversant l’Hellespont au lieu du Bosphore, évita de passer à Constantinople et d’en voir le souverain. Le prince grec ne donnait dans ses lettres à un empereur couronné à Rome que le titre de rex ou de prince des allemands ; le faible et vain Isaac Lange affectait d’ignorer le nom d’un des plus grands hommes et des plus grands monarques de son siècle. Tandis que les empereurs grecs ne voyaient dans les croisés que des objets de haine et d’inquiétude, ils entretenaient une correspondance secrète avec les Turcs et les Sarrasins. Isaac Lange se plaignit de ce que son amitié pour le grand Saladin l’avait brouillé avec les Francs, et il fonda une mosquée à Constantinople pour l’exercice public de la religion mahométane[507].

Guerre des Turcs.

III. Les nombreux essaims de pèlerins qui passèrent le Rhin à la suite de la première croisade, furent détruits dans l’Anatolie par la peste, la famine et les armes des Turcs ; les princes s’échappèrent avec quelques escadrons pour accomplir leur lamentable pèlerinage. On peut juger de leurs lumières par le dessein qu’ils avaient conçu de soumettre, chemin faisant, la Perse et le Khorasan, et de leur humanité par le massacre des habitans d’une ville chrétienne qui venaient au-devant d’eux, des palmes et des croix à la main. L’expédition de Conrad et de Louis fut moins cruelle et moins imprudente. Mais l’événement de la seconde croisade fut encore plus ruineux pour la chrétienté que ce qui l’avait précédé ; et Manuel est accusé, par ses propres sujets, d’avoir trahi les princes latins en instruisant le sultan de toutes leurs démarches, et en leur donnant des guides infidèles. Au lieu d’attaquer au même instant l’ennemi commun de deux côtés différens, l’émulation hâta le départ des Allemands, et le soupçon retarda celui des Français. Louis venait de passer le Bosphore, lorsqu’il rencontra l’empereur qui ramenait les débris de l’armée dont il avait perdu la plus grande partie sur les bords du Méandre, dans une action glorieuse, mais malheureuse. La retraite de Conrad fut hâtée par le contraste de la pompe de son rival avec son état actuel ; la désertion de ses vassaux indépendans le réduisit à ses troupes héréditaires, et il emprunta quelques vaisseaux grecs pour exécuter par mer son pèlerinage de la Palestine. Sans égard pour les leçons de l’expérience ou la nature de cette guerre, le roi de France s’avança dans le même pays, et y éprouva la même fortune. L’avant-garde, qui portait l’étendard royal et l’oriflamme[508] de saint Denis, avait imprudemment doublé sa marche ; et l’arrière-garde, que le roi commandait en personne, fut obligée de camper le soir sans avoir rejoint d’autres partis de l’armée. Ils furent environnés pendant la nuit par une multitude de Turcs, plus habiles dans l’art de la guerre que les chrétiens du douzième siècle, et qui, dans le désordre et l’obscurité, forcèrent son camp, et détruisirent ou dispersèrent l’armée. Dans le trouble général, Louis monta sur un arbre : sauvé par sa valeur et par l’aveuglement de ses ennemis, il s’échappa au point du jour ; et, presque seul, il rejoignit son avant-garde. N’osant plus poursuivre son expédition par terre, il se trouva heureux de pouvoir rassembler en sûreté les débris de son armée dans le port allié de Satalie, d’où il s’embarqua pour Antioche. Mais les Grecs lui fournirent un si petit nombre de vaisseaux, qu’il ne put emmener que les nobles et les chevaliers. La malheureuse infanterie périt abandonnée au pied des montagnes de la Pamphilie. L’empereur et le roi s’embrassèrent et pleurèrent ensemble à Jérusalem. Ils joignirent leurs troupes aux forces des chrétiens de la Syrie, et les derniers efforts de la seconde croisade vinrent se briser sans succès sous les murs de Damas. Conrad et Louis s’embarquèrent pour l’Europe avec une grande réputation personnelle de courage et de piété. Mais les Orientaux avaient bravé la puissance de ces monarques, dont le nom et les forces militaires les menaçaient depuis long-temps[509]. Peut-être auraient-ils du redouter d’avantage Frédéric Ier et son expérience acquise en Asie sous son oncle Conrad. Quarante campagnes en Allemagne et en Italie lui avaient appris à commander ; et sous son règne ses sujets, même les princes de l’empire, étaient accoutumés à obéir. Dès qu’il eut perdu de vue Philadelphie et Laodicée, les dernières villes de l’Empire grec, Barberousse s’enfonça dans une terre déserte, stérile et imprégnée de sel ; pays, dit l’historien, d’horreur et de tribulation[510]. Durant vingt jours d’une marche pénible et accablante, il fut attaqué à chaque pas par des hordes innombrables de Turcomans[511], qui semblaient renaître sans cesse plus furieux de leurs défaites. L’empereur ne se rebuta point de souffrir et de combattre ; et tel était l’excès de sa détresse, lorsqu’il atteignit Iconium, qu’à peine mille de ses chevaliers avaient encore la force de se tenir sur leurs chevaux. Cependant, par une attaque violente et imprévue, il renversa les musulmans, prit la ville d’assaut, et força le sultan[512] d’implorer sa clémence et la paix. La route une fois ouverte, Frédéric avança victorieusement jusqu’en Cilicie, où il fut malheureusement englouti dans un torrent[513] Les maladies ou les désertions détruisirent ou dispersèrent le reste des Allemands, et le fils de l’empereur périt au siége d’Acre avec la plus grande partie des Souabes ses vassaux. De tous les héros latins, Godefroi de Bouillon et Frédéric Barberousse furent les seuls qui parvinrent à traverser l’Asie Mineure. Cependant leur succès même servit d’avertissement ; et dans les siècles plus éclairés des croisades suivantes, toutes les nations préférèrent les hasards de la mer à cette route pénible et dangereuse[514].

Opiniâtreté de l’enthousiasme des croisades.

L’enthousiasme de la première croisade est un événement simple et naturel. L’espérance était encore alors dans toute sa fraîcheur, le danger inconnu, et l’entreprise conforme au génie du siècle ; mais dans l’opiniâtre persévérance de l’Europe, c’est avec autant de surprise que de compassion qu’on voit l’expérience des malheurs sans fruit pour l’instruction, les mêmes travers produisant toujours la même confiance ; six générations successives se précipitant tête baissée dans le gouffre ouvert devant elles ; et des hommes de toutes les conditions, risquant leur fortune et leur existence, contre le fol espoir d’acquérir ou de conserver une tombe de pierre placée à deux mille milles de leur pays. Durant une période de deux cents ans, après le concile de Clermont, chaque printemps et chaque été produisirent une nouvelle émigration de pèlerins armés pour la défense de la Terre-Sainte ; mais les sept grands armemens ou croisades, eurent pour motif une calamité récente ou un danger pressant. Les nations furent entraînées par l’autorité de leur pontife et l’exemple de leurs souverains. À la voix des saints orateurs, le zèle s’enflammait, la raison devenait muette. La première place parmi les orateurs doit être assignée au moine Bernard, autrement saint Bernard[515]. [ Caractère et mission de Saint Bernard. A. D. 1091-1153. ]Né d’une famille noble de Bourgogne, environ huit ans avant la première conquête de Jérusalem ; il s’ensevelit à l’âge de vingt-trois ans dans le monastère de Cîtaux, alors dans la première ferveur de son institution. Au bout de deux ans il alla, à la tête de la troisième colonie de cet ordre, s’établir à Clairvaux en Champagne[516], et se contenta, durant toute sa vie, de l’humble titre d’abbé de cette communauté. Les philosophes de notre siècle ont répandu trop indistinctement le ridicule et le mépris sur ces héros spirituels. Les plus obscurs d’entre eux se sont distingués par quelque énergie. Ils étaient au moins supérieurs à leurs sectateurs et à leurs disciples ; et dans l’âge de la superstition, ils ont atteint le but poursuivi par un grand nombre de concurrens. L’activité, l’éloquence et le talent d’écrire élevèrent saint Bernard fort au-dessus de ses rivaux et de ses contemporains. Ses compositions ne sont dépourvues ni d’esprit ni de chaleur ; et il paraît avoir conservé autant de raison et d’humanité que le permet son caractère de saint. En demeurant dans le monde, il aurait eu la septième partie d’un héritage médiocre ; par son vœu de pénitence[517] et de pauvreté, son refus de toutes les dignités ecclésiastiques, et en fermant les yeux aux vanités du monde, l’abbé de Clairvaux devint l’oracle de l’Europe et le fondateur de cent soixante monastères. La liberté de ses censures apostoliques faisait trembler les princes et les pontifes. La France, l’Angleterre et Milan, le consultèrent dans un schisme de l’Église, et obéirent à son jugement. Innocent II n’oublia point qu’il lui devait la tiare, et il eut pour successeur Eugène III, le disciple et l’ami de saint Bernard. Ce fut dans la proclamation de la seconde croisade qu’il brilla comme missionnaire et comme prophète, appelant les nations à la défense du Saint-Sépulcre[518]. Au parlement de Vézelai, il parla devant le roi, et Louis VII ainsi que ses vassaux reçurent la croix des mains de saint Bernard. L’abbé de Clairvaux entreprit ensuite la conquête moins aisée de l’empereur Conrad ; ses gestes, sa voix, sa véhémence pathétique enflammèrent un peuple flegmatique et ignorant, qui n’entendait point sa langue ; et sa route de Constance à Cologne fut le triomphe du zèle et de l’éloquence. Saint Bernard s’applaudit d’avoir réussi à dépeupler l’Europe ; il affirme que les villes et les châteaux se trouvèrent sans habitans, et calcule qu’il ne restait qu’un homme pour la consolation de sept veuves[519]. Les aveugles fanatiques, entraînés par ses discours, voulurent le choisir pour leur général ; mais il avait devant les yeux l’exemple de Pierre l’ermite ; content d’assurer aux croisés la faveur divine, il eut la sagesse de refuser le commandement d’une entreprise militaire dont les revers ou les succès auraient également obscurci la réputation de ses vertus évangéliques[520]. Cependant, après l’événement désastreux de cette croisade, l’abbé de Clairvaux fut hautement traité de faux prophète et d’auteur des calamités publiques. Ses ennemis triomphèrent, ses amis demeurèrent confus, et l’on ne vit paraître que bien tard une apologie peu satisfaisante de sa conduite. Saint Bernard y allègue son obéissance aux ordres du pape, s’étend sur les voies mystérieuses de la Providence, impute les malheurs des chrétiens à leurs crimes, et insinue modestement que sa mission avait été confirmée par des visions et des prodiges[521]. Si le fait eût été certain, l’argument était sans réplique. Des vingt ou trente miracles que ses disciples affirment avoir été opérés en un seul jour dans les assemblées publiques de la France et de l’Angleterre, qu’ils appellent en témoignage de leur réalité[522], aucun peut-être n’obtient aujourd’hui de confiance hors de l’enceinte de Clairvaux ; mais dans la guérison surnaturelle des malades, des boiteux et des aveugles présentés à l’homme de Dieu, il n’est plus possible aujourd’hui de distinguer ce qui doit être attribué au hasard, à l’imagination, à l’imposture ou à la fiction[523].

Progrès des mahométans.

La toute-puissance divine est exposée elle-même aux murmures des mortels opposés dans leurs vœux ; la délivrance de Jérusalem, que l’Europe regarda comme un bienfait du ciel, fut déplorée, et peut-être regardée en Asie comme une calamité. Après la prise de cette ville, les Syriens fugitifs répandirent au loin la consternation ; Bagdad pleura prosternée dans la poussière. Zeineddin, cadi de Damas s’arracha la barbe en présence du calife ; et tout le divan répandit des larmes au récit de cette triste aventure[524]. Mais les commandeurs des fidèles, captifs eux-mêmes entre les mains des Turcs, ne pouvaient offrir que des larmes. Dans le dernier siècle des Abbassides, leur puissance temporelle se rétablit un peu ; mais elle était bornée à la ville de Bagdad et aux provinces des environs. Leurs tyrans, les descendans de Seljouk, avaient éprouvé, comme toutes les dynasties asiatiques, les vicissitudes de la valeur, de la puissance, de la discorde, de la faiblesse et de la décadence. Leurs forces ni leur courage ne suffisaient pas à la défense de la religion ; et Sangiar, le dernier héros de leur race, retiré au fond de la Perse, n’était pas même connu de nom des chrétiens orientaux[525]. [ Les Atabeks de Syrie. ]Tandis que les faibles sultans languissaient dans leurs harems, retenus par des chaînes de soie, cette pieuse tâche fut entreprise par leurs esclaves, les Atabeks[526], dont le nom turc peut, comme celui des patrices de Byzance, se traduire par père du prince. Le vaillant Turc Ascanzar avait été le favori de Malek Shaw, dont il obtint le privilége de se tenir à la droite de son trône ; mais dans les guerres civiles qui suivirent la mort du prince, il perdit son gouvernement d’Alep et la vie. [ Zenghi. A. D. 1127-1145. ]Les fidèles émirs qui lui avaient été soumis persistèrent dans leur attachement pour son fils Zenghi, qui fit ses premières armes contre les Francs à la défaite d’Antioche. Trente campagnes au service du calife et des sultans établirent sa renommée militaire ; et il obtint le commandement de Mosul, comme le seul champion qui pût venger et défendre la cause du prophète. Zenghi ne trompa point l’espoir de sa nation ; après un siége de vingt-cinq jours, il prit d’assaut la ville d’Édesse, et chassa les Francs de toutes leurs conquêtes au-delà de l’Euphrate[527]. Le souverain indépendant de Mosul et d’Alep soumit les tribus martiales du Curdistan ; ses soldats apprirent à considérer les camps comme leur patrie, et se fièrent à sa libéralité de leurs récompenses, et à sa protection du soin de leurs familles délaissées. [ Noureddin. A. D. 1145-1174. ]À la tête de ces vétérans, son fils Noureddin réunit insensiblement les possessions mahométanes, ajouta le royaume de Damas à celui d’Alep, et fit avec succès une longue guerre aux chrétiens de la Syrie. Il étendit son vaste empire depuis le Tigre jusqu’au Nil ; et les Abbassides décorèrent leur fidèle serviteur du titre et des prérogatives de la royauté. Les Latins eux-mêmes admirèrent la sagesse, la valeur, et même l’équité et la dévotion de cet implacable adversaire[528]. Dans sa vie privée et dans son gouvernement, ce pieux guerrier ranima le zèle et ramena la simplicité des premiers califes : l’or et la soie furent bannis de son palais ; il défendit l’usage du vin dans ses états, appliqua scrupuleusement les revenus publics au service des peuples, et n’employa jamais à la dépense de sa frugale maison que le revenu du bien qu’il avait acheté de sa part légitime du butin fait sur l’ennemi. La sultane favorite avait montré le plus vif désir d’obtenir un objet de parure. « Hélas ! lui répondit le monarque, je crains Dieu, et je ne suis que le trésorier des musulmans. Leurs richesses ne m’appartiennent pas ; mais je possède encore trois boutiques dans la ville de Hems, vous pouvez en disposer, et je ne puis donner autre chose. » Sa chambre de justice était la terreur des grands et le refuge des pauvres. Quelques années après la mort du sultan, un citoyen opprimé sortit dans la rue en s’écriant : « Ô Noureddin ! Noureddin ! qu’es-tu devenu ? Prends pitié de ton peuple, et viens le secourir. » On craignit un tumulte, et un tyran sur son trône rougit ou trembla au nom d’un monarque qui avait cessé de vivre.

Conquête de l’Égypte par les Turcs. A. D. 1165-1169.

Les armes des Turcs et celles des Francs avaient chassé les fatimites de la Syrie ; mais le déclin de leur réputation et de leur influence en Égypte eut des suites encore plus importantes. On les respectait comme les descendans et les successeurs du prophète. Renfermés invisiblement dans le palais du Caire, leur personne sacrée était rarement profanée par les regards, soit de leurs sujets, soit des étrangers. Les ambassadeurs[529] latins ont décrit la cérémonie de leur introduction à travers une suite de passages obscurs et de portiques illuminés. La scène était animée par le gasouillement des oiseaux et le murmure des fontaines ; ils ne voyaient de tous côtés que des animaux rares et des meubles précieux. On leur fit voir une partie du trésor, et ils supposèrent le reste. Après avoir passé un grand nombre de portes gardées par des noirs et des eunuques, ils parvinrent au sanctuaire ou à la chambre où le souverain était caché par un rideau. Le visir, qui conduisait les ambassadeurs, quitta son cimeterre et se prosterna trois fois sur le plancher. Le rideau fut enfin tiré, et ils contemplèrent le commandeur des fidèles, qui donna ses ordres à son premier esclave ; mais cet esclave était son maître : les visirs ou sultans avaient usurpé l’administration suprême de l’Égypte : les contestations des candidats à cette place se décidaient par les armes, et l’on insérait le nom du plus digne ou du plus fort dans la patente royale du commandement. Les factions de Dargham et de Shawer s’expulsaient alternativement de la capitale et du royaume, et le vaincu implorait la dangereuse protection du sultan de Damas ou du roi de Jérusalem, les ennemis jurés de la secte et de la monarchie des fatimites. La puissance et la religion des Turcs les rendaient plus formidables ; mais les Francs pouvaient sans obstacles s’avancer directement de Gaza jusqu’au Nil, tandis que Noureddin par la situation de ses états était forcé de faire faire à ses troupes, autour de l’Arabie, un circuit pénible et dangereux qui les exposait à la soif, à la fatigue et aux vents brûlans du désert. Un mélange de zèle et d’ambition faisait désirer au prince turc de régner en Égypte sous le nom des Abbassides : mais le rétablissement de Shawer, qui avait imploré sa protection, fut le motif spécieux de sa première expédition. Il en chargea l’émir Shiracouh, général renommé par sa valeur et son expérience. Dargham perdit la bataille et la vie ; mais l’ingratitude, les soupçons et les craintes fondées de son heureux rival, l’engagèrent bientôt à solliciter le secours du roi de Jérusalem pour délivrer l’Égypte de ses insolens bienfaiteurs. Shiracouh ne put résister à leurs forces réunies : il abandonna sa conquête récente et évacua Belbeis ou Peluse, à condition qu’on lui laisserait faire librement sa retraite. Tandis que les Turcs défilaient devant l’ennemi et que leur général fermait la marche, attentif à tout ce qui se passait et armé de sa hache de bataille, un Franc osa lui demander s’il ne craignait point qu’on l’attaquât. « Il ne tient qu’à vous sans doute, lui répondit l’intrépide émir, de commencer l’attaque ; mais tenez-vous pour assuré qu’aucun de mes soldats n’ira en paradis sans avoir envoyé un infidèle aux enfers. » Le rapport qu’il fit de la richesse du pays, de la mollesse des habitans et de leurs discordes, ranima l’espoir de Noureddin. Le calife de Bagdad applaudit à son pieux dessein, et Shiracouh descendit une seconde fois dans l’Égypte avec douze mille Turcs et onze mille Arabes. Cependant ces forces se trouvèrent encore inférieures aux armées confédérées des Francs et des Sarrasins ; et il me semble que son passage du Nil, sa retraite dans la Thébaïde, ses évolutions à la bataille de Babain, la surprise d’Alexandrie, ses marches et ses contremarches dans les plaines et les vallées de l’Égypte, depuis le tropique jusqu’à la mer, indique un degré supérieur et nouveau d’intelligence militaire. La valeur de ses troupes seconda son habileté, et à la veille d’une action un mameluck s’écria[530] : « Si nous ne pouvons pas délivrer l’Égypte de ces chiens de chrétiens, pourquoi ne renonçons-nous pas aux honneurs et aux récompenses que promet le sultan ? Pourquoi n’allons-nous pas labourer la terre avec les paysans, ou filer avec les femmes dans un harem ? » Cependant, malgré tous ses efforts [531], malgré la belle défense que son neveu Saladin fit à Alexandrie[532], Shiracouh termina sa seconde expédition par une retraite précédée d’une capitulation honorable, et Noureddin attendit impatiemment l’occasion de tenter avec plus de succès une troisième entreprise. Elle lui fut bientôt offerte par l’ambition ou la cupidité d’Amalric ou Amauri, roi de Jérusalem, qui s’était pénétré de cette pernicieuse maxime, qu’on ne devait point de bonne foi aux ennemis de Dieu. Un guerrier religieux, le grand-maître de l’Hôpital, l’encouragea dans ses projets ; l’empereur de Constantinople donna ou promit une flotte pour seconder les armées de la Syrie ; et le perfide chrétien, peu content du butin et des subsides de l’Égypte, en entreprit la conquête. Dans cette extrémité, les musulmans tournèrent les yeux vers le sultan de Damas ; le visir, environné de tous côtés par des dangers, céda aux désirs unanimes de sa nation, et Noureddin parut satisfait de l’offre d’un tiers des revenus du royaume. Les Francs étaient déjà aux portes du Caire ; mais, à leur approche, on brûla les faubourgs de la vieille cité, on les trompa par une négociation insidieuse, et leurs vaisseaux ne purent remonter le Nil. Ils évitèrent prudemment un combat avec les Turcs au milieu d’un pays ennemi ; et Amauri retourna dans la Palestine avec la honte et le reproche qui suivent toujours l’injustice, quand elle n’est point couronnée par le succès. Après le départ des Francs, Shiracouh fut revêtu d’une robe d’honneur, comme libérateur de l’Égypte ; mais il la souilla bientôt du sang de l’infortuné Shawer. Les émirs turcs daignèrent, durant quelque temps, occuper le poste de visir ; mais cette conquête étrangère précipita la chute des fatimites, et cette paisible révolution fut l’affaire d’un ordre et d’un mot ; les califes étaient dégradés dans l’opinion publique par leur propre faiblesse et par la tyrannie des visirs ; leurs sujets avaient été scandalisés de voir le descendant et le successeur du prophète tendre sa main nue à la main grossière d’un ambassadeur latin. Ils avaient versé des larmes en lui voyant adresser au sultan de Damas des cheveux de ses femmes, comme un emblême de détresse et de douleur. [ Chute de califes fatimites. A. D. 1171. ]Par l’ordre de Noureddin et la sentence des docteurs, on rétablit solennellement les noms sacrés et les honneurs d’Abubeker, d’Omar et d’Othman ; le calife Mostadi de Bagdad fut reconnu, dans les prières publiques, pour le vrai commandeur des fidèles ; et la livrée verte des fils d’Ali fit place à la couleur noire des Abbassides. Le dernier de sa race, le calife Adhed expira, dix jours après, dans l’heureuse ignorance de son sort : ses trésors assurèrent l’obéissance des soldats et firent cesser les murmures des sectaires ; et dans aucune[533] des révolutions suivantes, les Égyptiens ne se sont écartés de la tradition orthodoxe des musulmans.

Règne et caractère de Saladin. A. D. 1171-1193.

Les collines situées au-delà du Tigre sont occupées par les Curdes, tribus de patres hardis[534], vigoureux, sauvages, indociles, adonnes au brigandage et opinâtrément attachés au gouvernement de leurs chefs nationaux. La ressemblance du nom, de la situation et des mœurs nous autorisent à penser que ce sont les Carduchiens des Grecs[535], et ils défendent encore contre la Porte ottomane l’antique liberté qu’ils maintinrent malgré les efforts des successeurs de Cyrus. L’indigence et l’ambition leur firent embrasser la profession de soldats mercenaires ; le règne du grand Saladin fut préparé par les services militaires de son père et de son oncle[536], et le fils de Job ou Ayub, simple Curde, était assez grand pour sourire de sa généalogie, que la flatterie faisait remonter aux califes arabes[537]. Noureddin prévoyait si peu la ruine prochaine dont sa maison était menacée, qu’il força le jeune Saladin de suivre en Égypte son oncle Shiracouh. La défense d’Alexandrie avait établi sa réputation militaire ; et, si nous pouvons en croire les Latins, il sollicita et reçut du général des chrétiens les honneurs profanes de la chevalerie[538]. À la mort de Shiracouh, Saladin, le plus jeune et le moins puissant des émirs, obtint par cette considération le poste de grand visir ; mais aidé des conseils de son père, qu’il invita de se rendre au Caire, son génie prit de l’ascendant sur ses égaux, et sut attacher l’armée à sa personne et à ses intérêts. Tant que Noureddin vécut, ces Curdes ambitieux furent les plus soumis de ses esclaves ; et le prudent Ayub imposa silence aux murmures indiscrets du divan, en déclarant que, si le sultan l’ordonnait, il conduirait lui-même au pied du trône son fils chargé de chaînes. « J’ai dû, ajouta-t-il à Saladin en particulier, tenir ce langage dans une assemblée composée de vos rivaux ; mais nous sommes aujourd’hui au-dessus de la crainte et de l’obéissance, et les menaces de Noureddin n’obtiendront pas de nous le tribut d’une canne à sucre. » La mort du sultan vint à propos leur sauver le danger et le reproche d’une telle contestation. Son fils, âgé de onze ans, demeura quelque temps entre les mains des émirs de Damas, et le nouveau maître de l’Égypte fut décoré par le calife de tous les titres[539] qui pouvaient sanctifier son usurpation aux yeux du peuple : mais Saladin ne se contenta pas long-temps de la possession de l’Égypte ; il chassa les chrétiens de Jérusalem, et les Atabeks de Damas, d’Alep et de Diarbekir. La Mecque et Médine le reconnurent pour protecteur temporel ; son frère conquit l’Yémen ou l’Arabie Heureuse ; et, à sa mort, son empire s’étendait de Tripoli en Afrique jusqu’au Tigre, et depuis l’océan indien jusqu’aux montagnes de l’Arménie. Dans nos principes d’ordre et de fidélité aux souverains, son caractère nous frappe d’abord comme fortement entaché du reproche d’ingratitude et de perfidie ; mais son ambition peut trouver, en quelque façon, son excuse dans les révolutions de l’Asie[540], où il ne restait pas même l’idée de succession légitime, dans l’exemple récent des Atabeks eux-mêmes, dans le respect qu’il montra toujours au fils de son bienfaiteur, dans sa conduite humaine et généreuse pour les branches collatérales, dans son mérite et leur incapacité, dans l’approbation du calife, source unique de l’autorité légitime, et enfin dans le vœu et les intérêts des peuples, dont le bonheur est le premier objet du gouvernement. Ils admiraient chez Saladin, comme chez son prédécesseur, l’union heureuse et rare des vertus d’un saint avec celles d’un héros ; car ces deux princes sont également rangés au nombre des saints du mahométisme ; constamment occupés à méditer de saintes guerres, ils semblent avoir contracté dans l’habitude de cette pensée une teinte de caractère sérieuse et tempérée qui se répand sur leur vie et sur leurs actions. Le dernier avait été, durant sa jeunesse, adonné au vin et aux femmes[541] : mais l’ambition le fit bientôt renoncer aux plaisirs des sens, pour les folies plus graves de la puissance et de la renommée. Saladin portait une robe de laine grossière ; l’eau était son unique boisson. Il se montra aussi sobre et beaucoup plus chaste que le prophète arabe, et sa foi ainsi que sa pratique furent toujours celles d’un rigide musulman. Il s’affligea toujours de ce que les soins qu’exigeait la défense de la religion ne lui avaient pas permis d’accomplir le pèlerinage de la Mecque ; mais aux heures fixées, le sultan, cinq fois par jour, priait avec ses frères ; et lorsqu’il avait commis l’omission involontaire de quelques jeûnes prescrits par son prophète, il la réparait scrupuleusement. On peut citer comme une preuve, un peu fastueuse à la vérité, de son courage et de sa dévotion, l’habitude qu’il avait, avant les batailles, de lire le Koran sur son cheval, tout en marchant à la tête de ses troupes, entre les deux armées prêtes à se charger[542]. Il ne daigna encourager d’autre étude que la doctrine superstitieuse de la secte de Shafei : son mépris pour les poètes faisait leur sûreté, mais toutes les sciences profanes étaient l’objet de son aversion : un philosophe qui avait mis au jour quelques nouveautés spéculatives, fut saisi et étranglé par l’ordre du pieux sultan. Le plus obscur de ses sujets pouvait réclamer la justice du divan contre le sultan ou contre ses ministres ; Saladin ne dérogeait à l’équité que lorsqu’un royaume était le prix de son injustice. Tandis que les descendans de Seljouk et de Zenghi lui tenaient l’étrier et rangeaient ses vêtemens, les derniers de ses domestiques éprouvaient sa douceur et son affabilité. Il prouva l’excès de sa libéralité en distribuant douze mille chevaux au siége d’Acre ; et au moment de sa mort, on ne trouva dans son trésor que quarante-sept drachmes d’argent et une seule pièce d’or. Cependant durant son règne, presque entièrement consacré à la guerre, il diminua les tributs, et les citoyens jouirent paisiblement des fruits de leur industrie ; il fonda dans l’Égypte, dans la Syrie et dans l’Arabie, des mosquées, des colléges et des hôpitaux, et bâtit une citadelle au Caire, qu’il fit environner de murs : mais tous ses ouvrages avaient le public pour objet[543], et le sultan ne s’accorda ni un palais ni un jardin destinés à son luxe personnel. Dans un siècle de fanatisme, les vertus naturelles d’un héros fanatique subjuguèrent l’estime et l’admiration des chrétiens : l’empereur d’Allemagne se glorifiait de son amitié[544] ; l’empereur grec sollicitait son alliance[545], et la conquête de Jérusalem répandit et enfla peut-être sa renommée dans l’Orient et dans l’Occident.

Sa conquête du royaume de Jérusalem. A. D. 1187. Juillet 5.

Le royaume de Jérusalem dut sa courte existence[546] aux discordes des Turcs et des Sarrasins. Les califes fatimites et les sultans de Damas se laissèrent entraîner à sacrifier la cause de leur religion à quelques avantages présens et personnels. Mais les forces de l’Égypte, de la Syrie et de l’Arabie se trouvaient alors réunies sous l’empire d’un héros que la nature et la fortune semblaient avoir armé contre les chrétiens ; tout, autour de Jérusalem, portait un aspect menaçant ; tout, au dedans, était faible et ruiné. Après la mort des deux Baudouin, l’un frère et l’autre cousin de Godefroi de Bouillon, le sceptre passa à Mélisende, fille du second Baudouin, et à son mari Foulques, comte d’Anjou, tige, par un premier mariage, de nos Plantagenet d’Angleterre. Leurs deux fils, Baudouin III et Amauri, soutinrent avec quelques succès une guerre très-vive contre les infidèles. Mais la lèpre, fruit des croisades, priva Baudouin IV, fils d’Amauri, des facultés du corps et de l’esprit. Sa sœur, Sybille, mère de Baudouin V, se trouvait son héritière naturelle, et celle-ci, après la mort suspecte de son fils, couronna son second mari, Guy de Lusignan, prince d’une belle figure, mais de si peu de réputation, qu’on entendit Geoffroi, son propre frère, s’écrier : « Puisqu’ils en ont fait un roi, ils auraient sûrement fait de moi un dieu. » Ce choix fut généralement blâmé. Raimond, comte de Tripoli, le plus puissant des vassaux qu’on avait exclus de la succession et de la régence, conçut contre le roi une haine implacable, et vendit au sultan son honneur et sa conscience. Tels étaient les gardiens de la sainte cité, un lépreux, un enfant, une femme, un lâche et un traître. Sa chute fut cependant encore retardée douze années par quelques secours d’Europe, par la valeur des religieux militaires, et par les occupations que trouva son grand ennemi, soit dans l’intérieur de son empire, soit à une grande distance de celui de Jérusalem. À la fin, cet état, sur le penchant de sa ruine, se trouva environné et pressé de tous côtés par un cercle d’ennemis, et les Francs violèrent imprudemment la trêve qui prolongeait leur existence. Renaud de Châtillon, soldat de fortune, avait surpris une forteresse voisine du désert, d’où il pillait les caravanes, insultait la religion du prophète, et menaçait les villes de Médine et de la Mecque. Saladin daigna se plaindre et demander une satisfaction qu’il ne désirait pas d’obtenir : on la refusa, et il attaqua immédiatement la Terre-Sainte à la tête d’une armée de quatre-vingt mille hommes. Sa première expédition fut le siége de Tibériade, que lui suggéra le comte de Tripoli à qui cette ville appartenait. Le roi de Jérusalem se laissa persuader d’épuiser ses garnisons, et d’armer son peuple pour secourir cette place[547] importante. Le perfide Raimond fit surprendre les chrétiens dans un camp dépourvu d’eau, et prit la fuite au moment du combat, chargé des malédictions des deux partis[548]. Lusignan fut défait et pris après avoir perdu trente mille hommes ; et la vraie croix, épouvantable malheur ! tomba entre les mains des infidèles. On conduisit dans la tente de Saladin le roi captif, presque mourant de soif et de frayeur. Son vainqueur généreux lui présenta une coupe de sorbet rafraîchi dans de la neige ; mais il ne permit pas que Renaud de Châtillon partageât ce garant de sa clémence et de son hospitalité, « La personne et la dignité d’un roi, lui dit Saladin, sont sacrées : mais ce brigand impie rendra sur-le-champ hommage au prophète qu’il a blasphémé, ou souffrira la mort qu’il a si souvent méritée. » Soit orgueil, soit conscience, le guerrier chrétien refusa ; le sultan frappa Renaud sur la tête avec son cimeterre, et ses gardes l’achevèrent[549]. On conduisit à Damas, dans une prison honorable, le souverain tremblant de Jérusalem, qu’une prompte rançon devait bientôt mettre en liberté. Mais la victoire de Saladin fut souillée par l’exécution de deux cent trente chevaliers de l’Hôpital, intrépides champions et martyrs de leur foi. Le royaume se trouvait sans chef, et des deux grands-maîtres des ordres militaires, l’un avait été tué, et l’autre fait prisonnier. On avait rassemblé pour ce fatal combat les garnisons de la capitale et de toutes les villes de la côte maritime et de l’intérieur du pays. Tyr et Tripoli purent seules résister à la rapide invasion de Saladin, et trois mois après la bataille de Tibériade, le sultan parut à la tête de son armée aux portes de Jérusalem[550].

Prise de Jérusalem. A. D. 1187. 2 octobre.

Il pouvait imaginer que le siége d’une ville dont le sort intéressait l’Europe et l’Asie ranimerait les dernières étincelles de l’enthousiasme, et que, des soixante mille chrétiens qu’elle renfermait encore, chaque homme serait un soldat et chaque soldat un héros avide du martyre. Mais la reine Sybille tremblait pour elle-même et pour son mari captif ; ceux des barons et des chevaliers qui avaient pu se soustraire à la mort et à la captivité conservaient, dans cette extrémité, le même esprit de faction et d’égoïsme. La majeure partie des habitans était composée de chrétiens orientaux que l’expérience avait instruits à préférer le gouvernement des mahométans à celui des Latins[551], et le Saint-Sépulcre attirait une populace indigente sans armes et sans courage, qui subsistait de la charité des pèlerins. On fit cependant à la hâte quelques faibles préparatifs de défense ; mais l’armée victorieuse repoussa les sorties des assiégés, plaça ses machines avec succès, ouvrit une large brèche, et planta sur les murs, le quatorzième jour, douze étendards du prophète et du sultan. En vain la reine, les femmes et les moines de la ville, nu-pieds et en procession, allèrent supplier le fils de Dieu de sauver son tombeau des mains sacriléges des infidèles ; il fallut avoir recours à la clémence du vainqueur qui repoussa la première députation par un refus rigoureux, et répondit qu’il avait juré de venger les longues souffrances si patiemment endurées par les musulmans ; que l’heure du pardon était passée, et le moment arrivé d’expier le sang innocent qu’avaient répandu Godefroi et les premiers croisés. Mais les chrétiens poussés au désespoir firent sentir au sultan, par un courageux effort, que son succès n’était pas encore assuré ; et le sultan écouta avec respect un appel au maître commun de tous les humains. Un sentiment d’humanité adoucit la rigueur du fanatisme et de la conquête : Saladin accepta la soumission de la ville, et consentit à épargner le sang des habitans. Les chrétiens grecs et orientaux obtinrent la liberté de vivre sous son gouvernement ; mais il fut statué que tous les Francs et les Latins évacueraient sous quarante jours Jérusalem, et seraient conduits en sûreté dans les ports de l’Égypte et de la Syrie. Les rançons furent fixées, pour les hommes, à dix pièces d’or, a cinq pour les femmes, et à une pour les enfans. Ceux qui n’étaient point en état de se racheter, restèrent pour toujours en esclavage. Quelques historiens se sont fait un malin plaisir de comparer la clémence de Saladin au massacre de la première croisade : cette différence tiendrait uniquement au caractère personnel du conquérant ; mais on ne doit pas oublier d’ailleurs que les chrétiens avaient offert de capituler, que les mahométans obstinés soutinrent le siége jusqu’à l’extrémité, et que la ville fut emportée d’assaut. On doit, à la vérité, rendre justice à l’exactitude avec laquelle le sultan exécuta les conditions du traité ; et il mérite d’être loué du regard de compassion qu’il jeta sur la misère des vaincus. Au lieu d’exiger rigoureusement sa dette, il accepta une somme de trente mille bysans pour la rançon de sept mille pauvres, et en délivra deux ou trois mille gratuitement. Le nombre des esclaves se réduisit à onze ou au plus à quatorze mille personnes. Dans son entrevue avec la reine, Saladin consola l’infortune de cette princesse par ses discours et même par ses larmes ; il distribua libéralement des aumônes aux veuves et aux orphelins qu’avait faits la guerre ; et tandis que les chevaliers de l’Hôpital combattaient contre lui, le vainqueur compatissant permit à ceux de leurs frères qui, plus vraiment pieux, s’occupaient du service des malades, de continuer leurs soins durant une année. Ces actes de clémence et de vertu méritent l’amour et l’admiration des hommes. Rien n’obligeait Saladin à feindre, et son rigoureux fanatisme l’aurait engagé plutôt à dissimuler qu’à affecter une coupable compassion pour les ennemis du Koran. Lorsque Jérusalem eut été délivrée de la présence des étrangers, le sultan fit son entrée triomphante au son d’une musique guerrière et ses étendards déployés devant lui, La grande mosquée d’Omar, dont on avait fait une église, fut de nouveau consacrée à un seul Dieu et à Mahomet son prophète. Les pavés et les murs furent purifiés avec de l’eau rose, et l’on plaça dans le sanctuaire une chaire faite des mains de Noureddin. Mais, lorsqu’on vit renverser et traîner dans les rues la croix d’or, qui éclatait sur le dôme, les chrétiens de toutes les sectes poussèrent un lamentable gémissement auquel répondirent les joyeuses acclamations des musulmans. Le patriarche avait rassemblé dans quatre coffres d’ivoire les croix, les images, les vases et les reliques de la sainte cité ; le sultan s’en saisit dans l’intention de présenter au calife ces trophées de l’idolâtrie chrétienne. Il consentit cependant à les confier au patriarche et au prince d’Antioche, et ces gages sacrés furent rachetés par Richard d’Angleterre au prix de cinquante-deux mille byzans d’or[552].

Troisième croisade par mer. A. D. 1188.

Les différentes nations pouvaient craindre ou espérer l’expulsion prochaine et totale des chrétiens de la Syrie, qui ne fut cependant accomplie que plus d’un siècle après la mort de Saladin[553]. La résistance de Tyr l’arrêta dans la carrière de la victoire ; on avait imprudemment conduit dans ce port toutes les troupes des garnisons qui avaient capitulé : elles se trouvèrent en assez grand nombre pour défendre la place, et l’arrivée de Conrad de Montferrat rétablit la confiance et l’union parmi cette multitude indisciplinée. Son père, vénérable pèlerin, avait été fait prisonnier à la bataille de Tibériade ; mais cet échec était encore ignoré dans la Grèce et en Italie, lorsque l’ambition et la piété engagèrent le fils à visiter les états de son neveu, le jeune Baudoin. La vue des étendards de Mahomet l’avertit d’éviter la côte de Jaffa ; et Conrad fut unanimement reçu comme le prince et le défenseur de Tyr qu’assiégeait déjà Saladin. La fermeté de son zèle, et peut-être la connaissance de la générosité de son ennemi, lui donnèrent la force de braver les menaces du sultan, et de déclarer que, quand même son vieux père serait exposé sur la brèche, il lancerait le premier dard et ferait gloire de descendre d’un martyr[554]. On ouvrit le port de Tyr à la flotte des Égyptiens ; mais on retendit brusquement la chaîne, et cinq galères furent prises ou coulées bas. Mille Turcs périrent dans une sortie ; et Saladin, après avoir brûlé ses machines, retourna à Damas, terminant ainsi une campagne si glorieuse par une honteuse retraite. Il eut bientôt à soutenir une tempête plus redoutable. Des relations pathétiques et même des tableaux qui représentaient, d’une manière faite pour émouvoir, l’esclavage et la profanation de Jérusalem, réveillèrent le zèle engourdi de l’Europe. L’empereur Frédéric Barberousse et les rois de France et d’Angleterre prirent la croix ; les faibles états maritimes de l’Océan et de la Méditerranée devancèrent la lenteur de leurs immenses préparatifs. Les Italiens, habiles et prévoyans, s’embarquèrent les premiers sur des vaisseaux de Pise, de Gênes et de Venise, qui furent suivis de près par les pèlerins les plus empressés de la France, de la Normandie et des îles de l’Occident. Près de cent vaisseaux se trouvèrent remplis des secours puissans de la Flandre, de la Frise et du Danemarck, et les guerriers du Nord se faisaient distinguer dans la plaine par leur haute taille et leur pesante hache de bataille[555]. La voix de Conrad et les murs de Tyr ne purent contenir long-temps cette multitude sans cesse croissante. Ils déploraient l’infortune et révéraient la dignité de Lusignan, que les Turcs avaient relâché, probablement dans l’espérance de désunir l’année des Latins. Il proposa le siége de Ptolémaïde, ou d’Acre, à trente milles au sud de Tyr, et la place fut aussitôt investie par trente mille hommes d’infanterie et deux mille chevaux, dont on sembla lui donner le commandement. [ Siége d’Acre. A. D. 1189. Juillet. A. D. 1191. Juillet. ]Je ne m’étendrai point sur l’histoire de ce siége mémorable qui dura près de deux ans, et consomma dans un cercle étroit les forces de l’Europe et de l’Asie. Jamais la flamme de l’enthousiasme ne se montra, dans son impétuosité, plus violente et plus destructive ; les fidèles, tel était le nom commun aux deux partis, en honorant leurs martyrs, ne pouvaient refuser un tribut de louanges au zèle égaré et au courage de leurs adversaires. Au premier bruit de la trompette sacrée, les musulmans de l’Égypte, de l’Arabie, de la Syrie et de toutes les provinces d’Orient se réunirent sous les drapeaux du serviteur de Mahomet[556]. Son camp, soit qu’il l’avançât ou le reculât, ne s’éloignait d’Acre que de quelques milles ; et il travaillait jour et nuit à la délivrance de ses frères et à la destruction des chrétiens. On livra, dans le voisinage du mont Carmel, neuf batailles, qui toutes en méritaient le nom ; et telles furent les vicissitudes de la fortune, que le sultan s’ouvrit une fois un chemin jusque dans la ville, et que, dans une autre circonstance, les chrétiens pénétrèrent dans la tente de Saladin. Par le secours des plongeurs et des pigeons, il entretenait avec la ville une correspondance suivie ; et dès que la mer se trouvait libre, la garnison épuisée était remplacée par de nouveaux soldats. La famine, les combats, et l’influence d’un climat étranger, diminuaient tous les jours l’armée des Latins ; mais les tentes des morts se remplissaient de nouveaux arrivans qui exagéraient le nombre et la diligence de ceux qui marchaient sur leurs traces. Le vulgaire étonné se laissa persuader que le pape lui-même était arrivé dans les environs de Constantinople, à la tête d’une armée innombrable. La marche de l’empereur remplissait l’Orient d’alarmes plus sérieuses. C’était la politique de Saladin qui multipliait les obstacles que Barberousse rencontrait dans l’Asie et peut-être dans la Grèce ; et la joie que lui causa la mort de ce souverain fut proportionnée à l’estime qu’il lui inspirait. Les chrétiens éprouvèrent plus de découragement que de confiance à l’arrivée du duc de Souabe et de cinq mille Allemands, débris de son armée, épuisée par le voyage. Enfin, au printemps de la seconde année, les flottes de France et d’Angleterre jetèrent l’ancre dans la baie de Ptolémaïde ; et l’émulation des deux jeunes rois, Philippe-Auguste et Richard Plantagenet, donna une nouvelle vigueur aux opérations du siége. Après avoir employé tous les moyens, épuisé toutes les ressources, les défenseurs de la ville se soumirent à leur sort ; ils obtinrent une capitulation, mais à de dures conditions. On stipula, pour prix de leur vie et de leur liberté, une somme de deux cent mille pièces d’or, la délivrance de cent nobles et de quinze cents captifs d’un ordre inférieur, et la restitution du bois de la vraie croix. Quelques contestations sur le traité, et quelques délais dans l’exécution, ranimèrent la fureur des Francs, et le sanguinaire Richard[557] fit décoller trois mille musulmans presque à la vue du sultan. Par la conquête d’Acre, les Latins acquirent une forte place et un port commode ; mais ils payèrent bien cher cet avantage. L’historien, ministre de Saladin, d’après les rapports des ennemis, évalue à cinq ou six cent mille le nombre des chrétiens arrivés successivement, et celui des soldats morts les armes à la main à cent mille. Il calcule que les maladies et les naufrages en enlevèrent une quantité beaucoup plus considérable ; et que de cette puissante armée, une très-petite partie seulement put retourner sans accidens dans sa patrie [558].

Richard d’Angleterre dans la Palestine. A. D. 1191, 1192.

Philippe-Auguste et Richard Ier sont les deux seuls rois de France et d’Angleterre qui aient jamais combattu sous les mêmes drapeaux : mais la jalousie nationale nuisait continuellement à l’intérêt de la sainte guerre qu’ils avaient entreprise ; et les deux factions qu’ils protégeaient dans la Palestine étaient plus animées l’une contre l’autre, que contre l’ennemi commun. Les Orientaux considéraient le roi de France comme supérieur en puissance et en dignité ; et en l’absence de l’empereur les Latins le reconnaissaient pour leur chef[559]. Ses exploits furent au-dessous de sa renommée ; Philippe était brave, mais l’homme d’état dominait dans son caractère. Il se lassa bientôt de sacrifier ses intérêts et sa santé sur une côte stérile, et la prise d’Acre fut le signal de son départ ; il laissa dix mille soldats et cinq cents chevaliers sous les ordres du duc de Bourgogne pour la défense de la Terre-Sainte, ce qui ne lui fit pas pardonner sa désertion. Le roi d’Angleterre, quoique inférieur en dignité, surpassait son rival en richesses et en renommée militaire[560] ; et si une valeur brutale et féroce suffit pour constituer l’héroïsme, Richard Plantagenet doit tenir un des premiers rangs parmi les héros de son siècle. La mémoire de Cœur-de-Lion fut long-temps chère et glorieuse aux Anglais. Soixante ans après sa mort, les petits-fils des Turcs et des Sarrasins qu’il avait vaincus, le célébraient dans leurs proverbes. Les mères de Syrie se servaient de son nom pour imposer silence à leurs enfans ; et lorsqu’un cheval faisait un écart, on entendait ordinairement son cavalier s’écrier : « Crois-tu que le roi Richard soit dans ce buisson[561] ? » Sa cruauté envers les musulmans était un effet de son zèle et de son caractère ; mais je ne puis me persuader qu’un soldat si prompt et si courageux à se servir de sa lance, se soit abaissé à recourir au poignard, contre son collègue, le vaillant Conrad de Montferrat, qui périt à Acre assassiné par une main inconnue[562]. Après la prise d’Acre et le départ de Philippe, le roi d’Angleterre conduisit les croisés à la conquête de la côte maritime, et ajouta les villes de Jaffa et de Césarée aux débris du royaume de Lusignan. Une marche de cent milles, depuis Acre jusqu’à Ascalon, ne fut durant onze jours qu’un grand et perpétuel combat. Abandonné de ses troupes, Saladin se trouva sur le champ de bataille accompagné seulement de dix-sept de ses gardes, et y demeura sans baisser ses étendards ou faire cesser le bruit de sa trompette. Il parvint à rallier ses soldats et à les ramener contre les ennemis ; ses prédicateurs ou ses hérauts sommèrent d’une voix forte les unitaires de tenir ferme contre les chrétiens idolâtres ; mais l’effort de ces idolâtres était irrésistible, et ce ne fut qu’en démolissant les murs et les bâtimens d’Ascalon que le sultan put les empêcher d’occuper cette importante forteresse située sur les confins de l’Égypte. Durant un hiver rigoureux, les armées restèrent dans l’inaction ; mais dès le commencement du printemps, les Francs, conduits par le roi d’Angleterre, s’avancèrent à une journée de Jérusalem ; et la vigilance de Richard intercepta un convoi ou caravane de sept mille chameaux, Saladin[563] s’était renfermé dans la sainte cite, mais elle était devenue le séjour de la discorde et de la consternation. Il pria, jeûna, prêcha et offrit de partager les dangers du siége ; mais soit attachement, soit esprit de révolte, ses mamelucks, encore frappés du malheur récent de leurs compagnons d’Acre, pressèrent le sultan par des clameurs de réserver sa personne et leur valeur pour la défense de la religion et de l’empire[564]. La brusque retraite des chrétiens délivra les musulmans, qui l’attribuèrent à un miracle[565] ; Richard vit ses lauriers flétris par la prudence ou l’envie de ses compagnons. Sur une montagne d’où l’on découvrait Jérusalem, le héros se voilà le visage, et s’écria d’un ton d’indignation : « Ceux qui refusent de délivrer le Saint-Sépulcre de Jésus-Christ sont in dignes de le contempler. Ayant appris, en arrivant à Acre, que le sultan avait surpris la ville de Jaffa, il embarqua quelques troupes sur des vaisseaux marchands qui se trouvaient dans le port, et sauta le premier sur le rivage. Sa présence releva le courage des défenseurs de la citadelle, et soixante mille Turcs ou Sarrasins prirent la fuite en apprenant son arrivée. Instruits de la faiblesse de son escorte, ils reparurent dans la matinée du lendemain, et le trouvèrent campé sans précautions devant les portes avec dix-sept chevaliers et trois cents archers. Il soutint l’attaque sans s’embarrasser du nombre ; et ses ennemis attestent que Richard, brandissant sa lance, galoppa le long des rangs des Sarrasins depuis la droite de leur armée jusqu’à la gauche, sans rencontrer un seul mahométan qui eût la hardiesse de l’arrêter[566]. Est-ce donc ici l’histoire de Roland ou d’Amadis ?

Son traité et son départ. A. D. 1192. Septembre.

Durant les hostilités, les Francs et les musulmans commencèrent, cessèrent et reprirent plusieurs fois de lentes et languissantes négociations[567]. Quelques actes de courtoisie entre les deux rois, des présens de fruits et de neige, l’échange de quelques faucons de Norwége contre des chevaux arabes, adoucirent l’aigreur d’une guerre de religion. Les vicissitudes des succès purent faire soupçonner aux deux monarques que le ciel ne prenait point de part à leur querelle, et ils se connaissaient trop bien pour espérer une victoire décisive[568]. La santé de Richard et celle de Saladin déclinaient ; ils souffraient, l’un et l’autre, tous les inconvéniens attachés aux discordes civiles et aux guerres éloignées. Plantagenet brûlait de punir un rival perfide qui avait envahi la Normandie dans son absence, et l’infatigable sultan ne pouvait plus résister aux clameurs des soldats, instrumens de son zèle guerrier, et du peuple qui en était la victime. Le roi d’Angleterre demanda d’abord la restitution de Jérusalem, de la Palestine et de la vraie croix, déclarant avec fermeté que lui et tous les pèlerins consumeraient leur vie dans leur sainte entreprise plutôt que de retourner en Europe chargés de remords et d’ignominie ; mais la conscience de Saladin ne lui permettait pas de consentir, à moins d’une forte compensation, à rendre aux chrétiens leurs idoles, ou à favoriser leur idolâtrie. Il défendit avec la même fermeté ses droits temporels et religieux sur la souveraineté de la Palestine, allégua l’importance et la sainteté de Jérusalem, et rejeta toute convention d’établissement pour les Latins ou de partager avec eux. Richard proposa de donner sa sœur en mariage au frère de Saladin ; mais la différence de religion ne permit pas d’accomplir cette alliance : la princesse ne se serait vue qu’avec horreur dans les bras d’un Turc, et Adel ou Saphadin n’aurait pas aisément renoncé à la pluralité des femmes. Le sultan refusa une entrevue avec Richard, alléguant la différence de langage, qui les empêchait de s’entendre mutuellement. La négociation fut artificieusement conduite et prolongée par des envoyés et des interprètes. Le traité définitif fut également désapprouvé par les zélés des deux partis, ainsi que par le pontife romain et par le calife de Bagdad. On stipula que Jérusalem et le Saint-Sépulcre seraient ouverts à la dévotion des chrétiens et des pèlerins d’Europe ; qu’ils ne payeraient point de tribut et n’éprouveraient point de vexations ; qu’après la démolition d’Ascalon, ils posséderaient toute la côte maritime depuis Jaffa jusqu’à Tyr, en y comprenant ces deux villes ; que le comte de Tripoli et le prince d’Antioche seraient compris dans la trêve ; et que durant trois ans et trois mois on cesserait, de part et d’autre, toute hostilité. Les principaux chefs des deux armées jurèrent d’observer la convention ; mais les deux monarques se contentèrent de donner leur parole et la main droite ; on dispensa la majesté royale d’un serment qui semble indiquer le soupçon de perfidie. Richard courut chercher en Europe une longue captivité et une mort prématurée ; et un petit nombre de mois termina la vie et la gloire de Saladin. [ Mort de Saladin. 4 mars. A. D. 1195. ]Les Orientaux célèbrent la manière édifiante dont il mourut à Damas ; mais ils semblent ignorer qu’il distribua également ses aumônes aux sectateurs des trois différentes religions[569] ou qu’il fit étendre un drap mortuaire au lieu d’étendard, pour avertir l’Orient de l’instabilité de la grandeur humaine. Sa mort détruisit l’unité de l’empire ; ses fils furent opprimés par le bras puissant de leur oncle Saphadin ; les dissensions des sultans d’Égypte, de Damas et d’Alep[570] se renouvelèrent, et les Francs ou Latins respirèrent en paix dans leurs forteresses sur les côtes de la Syrie, et purent encore se livrer à l’espoir.

Innocent III. A. D. 1216.

La dîme de Saladin, imposée généralement sur le peuple et sur le clergé de l’Église latine pour le service de la guerre sainte, est un des monumens les plus honorables de sa renommée et de la terreur qu’il inspirait. Cette pratique était trop lucrative pour cesser avec l’occasion qui la fit naître ; et ce tribut fut l’origine des censives et dixièmes accordés aux souverains par les pontifes romains, sur les biens de l’Église, ou réservés pour l’usage particulier du saint siége[571] ; ce tribut pécuniaire dut servir à augmenter l’intérêt que prenaient les papes à la délivrance de la Terre-Sainte. Après la mort de Saladin, leurs lettres, leurs légats et leurs missionnaires continuèrent à prêcher les croisades, et l’on pouvait espérer du zèle et des talens d’Innocent III le succès de cette pieuse entreprise[572]. Sous ce jeune et ambitieux pontife, les successeurs de saint Pierre atteignirent au dernier degré de leur grandeur, et, durant un règne de dix-huit ans, il exerça une autorité despotique sur les empereurs et les rois, qu’il créait et déposait, et sur les nations, qu’il punissait des fautes de leurs chefs en les privant, durant des mois ou des années, de tout exercice de leur culte religieux. Innocent se comporta, dans le concile de Latran, comme le souverain spirituel et presque comme le maître temporel de l’Orient et de l’Occident. Ce fut aux pieds de son légat que Jean d’Angleterre déposa sa couronne ; et Innocent put se vanter des deux triomphes les plus signalés qui aient jamais été remportés sur le bon sens et sur l’humanité, l’établissement du dogme de la transsubstantiation, et celui des premiers fondemens de l’inquisition. À sa voix, deux croisades furent entreprises, la quatrième et la cinquième ; mais, excepté le roi de Hongrie, elles n’eurent pour chefs que des princes du second ordre ; les forces se trouvèrent insuffisantes pour l’expédition, et le succès ne répondit point aux espérances du pape et des peuples. [ Quatrième croisade A. D. 1203. ]La quatrième croisade oublia la Syrie pour Constantinople, dont la conquête par les Latins fera le sujet du chapitre suivant. [ Cinquième. A. D. 1218. ]Dans la cinquième[573], deux cent mille Francs débarquèrent à l’embouchure orientale du Nil. Ils crurent assez raisonnablement que la meilleure manière de délivrer la Palestine était de vaincre le sultan en Égypte, lieu de sa résidence et magasin de son empire ; et après un siége de seize mois, les musulmans eurent à regretter la perte de Damiette. Mais l’armée des chrétiens fut détruite par l’orgueil et l’insolence du légat Pelage, qui, au nom du pape, s’était emparé du commandement. Les Francs, épuisés par les épidémies, environnés des eaux du Nil et de toutes les forces de l’Orient, abandonnèrent Damiette pour obtenir la liberté de la retraite, quelques concessions en faveur des pèlerins, et la restitution tardive du bois suspect de la vraie croix. On doit, en quelque sorte, attribuer le peu de succès des croisades à la multiplicité et à l’abus de ces pieuses expéditions que l’on prêchait, à la même époque, contre les païens de la Livonie, les Maures d’Espagne, les Albigeois de France, et les rois de Sicile de la famille impériale[574]. Dans ces entreprises méritoires, sans sortir de l’Europe, les aventuriers pouvaient obtenir les mêmes indulgences et des récompenses temporelles plus sûres et plus considérables ; les papes se livrant à leur zèle contre des ennemis domestiques, se laissaient aller quelquefois à oublier les malheurs des chrétiens de la Syrie. Le dernier siècle des croisades mit momentanément à leur disposition une armée et un revenu considérables ; et de profonds raisonneurs ont fortement soupçonné que, depuis le premier synode de Plaisance, la politique de Rome avait seule conduit toutes ces entreprises. Ce soupçon n’est fondé ni en réalité ni en vraisemblance. Les successeurs de saint Pierre paraissent avoir plutôt suivi que dirigé l’impulsion des mœurs et des préjugés ; sans en prévoir la saison, sans en soigner la culture, ils recueillaient en leur temps les fruits naturels de la superstition ; et cette récolte se faisait pour eux sans travail et sans danger. Innocent annonça en termes équivoques, dans le concile de Latran, le projet d’animer les croisés par son exemple ; mais le pilote du vaisseau sacré ne pouvait abandonner le gouvernail, et aucun des pontifes romains ne bénit de sa sainte présence les expéditions de la Palestine[575].

L’empereur Frédéric II dans la Palestine. A. D. 1228.

Les papes prenaient, sous leur protection immédiate, la personne, la famille et la fortune des pèlerins. Ces patrons spirituels s’arrogèrent bientôt le droit de diriger leurs opérations et de les forcer à remplir leur engagement. Frédéric II[576], petit-fils de Barberousse, fut successivement le pupille, l’ennemi et la victime de l’Église. À l’âge de vingt-un ans, il prit la croix par obéissance pour Innocent III, son tuteur, qui lui fit ensuite renouveler sa promesse à chacun de ses couronnemens, comme roi et comme empereur. Le mariage de Frédéric avec l’héritière de Jérusalem lui imposa pour toujours le devoir de défendre le royaume de son fils Conrad. Mais lorsque Frédéric avança en âge et sentit son autorité plus affermie, il se repentit des engagemens contractés dans sa jeunesse ; ses lumières et son expérience lui avaient appris à mépriser les illusions du fanatisme et les couronnes de l’Asie. Il n’avait plus le même respect pour les successeurs d’Innocent, et le projet de rétablir la monarchie italienne, depuis la Sicile jusqu’aux Alpes, occupait exclusivement son ambition. Mais le succès de cette entreprise aurait réduit les papes à leur simplicité primitive ; et, après s’être laissé amuser douze ans par des délais et des excuses, ils le déterminèrent, à force de sollicitations et de menaces, à fixer l’époque de son départ pour la Palestine. Il fit préparer, dans les ports de la Sicile et de la Pouille, une flotte de cent galères et de cent vaisseaux construits de manière à transporter et débarquer facilement deux mille cinq cents chevaliers avec leurs chevaux et leur suite. Ses vassaux de Naples et d’Allemagne formèrent une armée puissante ; et la renommée grossit jusqu’à soixante mille le nombre des pèlerins d’Angleterre, Mais les lenteurs volontaires ou inévitables de ces immenses préparatifs consommèrent les provisions et les forces des plus pauvres pèlerins : l’armée s’éclaircit par les maladies et par la désertion, et l’été brûlant de la Calabre anticipa sur les ravages d’une campagne de Syrie. Enfin l’empereur mit à la voile de Brindes avec une flotte et une armée de quarante mille hommes. Mais il ne tint la mer que trois jours, et cette retraite précipitée, que ses amis attribuèrent à une grave indisposition, fut imputée, par ses ennemis, à une désobéissance volontaire et opiniâtre. Pour avoir rompu son vœu, Frédéric fut excommunié par Grégoire IX, qui l’excommunia une seconde fois l’année suivante, pour avoir osé l’accomplir[577]. Tandis qu’il se croisait en Palestine, on prêchait contre lui une croisade en Italie ; et, à son retour, on le força de demander pardon des injures qu’il avait reçues. Les ordres militaires et le clergé de la Palestine étaient avertis d’avance qu’ils devaient lui désobéir et rejeter toute communication avec un excommunié. Enfin, dans ses propres états et dans son camp, l’empereur fut contraint de permettre qu’on ne donnât les ordres qu’au nom de Dieu et de la république chrétienne, sans faire mention du sien. Frédéric entra dans Jérusalem en triomphe ; et de ses propres mains, car aucun prêtre ne voulut en faire l’office, il prit la couronne sur l’autel du Saint-Sépulcre. Mais le patriarche jeta un interdit sur l’église profanée par sa présence ; et les chevaliers du Temple et de l’Hôpital prévinrent le sultan du moment où Frédéric pouvait être surpris et tué sur les bords du Jourdain, où il se rendait faiblement accompagné. Environné de fanatiques et de factieux, il lui était impossible de prétendre à des victoires, et difficile de pourvoir à sa propre sûreté. Mais les discussions des mahométans et leur estime particulière pour Frédéric lui procurèrent un traité de paix avantageux. L’ennemi de l’Église fut accusé d’avoir entretenu avec les mécréans des liaisons d’amitié indignes d’un chrétien, d’avoir méprisé la stérilité du sol, et d’avoir eu l’impiété de dire que si Jehovah eût connu le royaume de Naples, il n’aurait pas choisi la Palestine pour l’héritage de son peuple chéri. Cependant Frédéric obtint du sultan la restitution de Jérusalem, Bethléem, Nazareth, Tyr et Sidon ; les Latins eurent la liberté d’habiter et de fortifier la ville. Les disciples de Jésus et de Mahomet convinrent de s’accorder réciproquement la liberté civile et religieuse ; et tandis que les uns officiaient dans l’église du Saint-Sépulcre, les autres pouvaient prier et prêcher dans la mosquée du temple[578], d’où le prophète partit durant la nuit pour son voyage au ciel. Le clergé se récria contre cette tolérance scandaleuse ; les musulmans, se trouvant les plus faibles, furent insensiblement expulsés ; et tout ce qu’on avait pu raisonnablement se proposer pour but dans les expéditions des croisades, fut accompli sans verser de sang. Les églises se rétablirent, des moines repeuplèrent les couvens, et, en moins de quinze années, Jérusalem compta six mille Latins parmi ses habitans. [ Invasion des Carizmiens. A. D. 1243. ]L’irruption des sauvages Carizmiens[579] mit à cet état de paix et de prospérité, dont les Latins s’étaient montrés si peu reconnaissans envers celui qui le leur avait procuré. Chassés des bords de la mer Caspienne par les Mongoux, ces pâtres se précipitèrent sur la Syrie, et l’union des Francs avec les sultans d’Alep, d’Hems et de Damas, ne suffit point pour repousser leur irruption. La mort ou la captivité étaient le prix de la résistance ; une seule bataille extermina presque totalement les ordres militaires. Le pillage de la ville, et la profanation du Saint-Sépulcre, firent avouer et regretter aux Francs la discipline et l’humanité des Turcs et des Sarrasins.

Saint Louis et la sixième croisade. A. D. 1254.

Les sixième et septième croisades furent entreprises par Louis IX, roi de France, qui perdit sa liberté en Égypte, et sa vie sur la côte d’Afrique. Rome le canonisa vingt-huit ans après sa mort, et on découvrit sur-le-champ soixante-cinq miracles, qui, solennellement attestés, semblèrent justifier les honneurs rendus à sa mémoire[580]. La voix de l’histoire rend à ses vertus un témoignage plus honorable. Elle nous représente réunies en lui celles de l’homme, du roi et du héros ; l’amour de la justice tempéra l’impétuosité de sa valeur ; Louis fut le père de ses sujets, l’ami de ses voisins et la terreur des infidèles[581]. La funeste influence de la superstition ternit seule les qualités de son esprit et de son cœur. Sa dévotion admirait les moines mendians de saint François et de saint Dominique, et ne dédaignait pas de les imiter : il poursuivit avec un zèle aveugle et cruel les ennemis de la foi, et le meilleur des rois descendit deux fois de son trône pour jouer le rôle d’un chevalier errant. Si un moine eût écrit son histoire, il aurait sans doute prodigué des louanges aux parties les plus repréhensibles de son caractère ; mais le brave et loyal[582] Joinville, qui posséda l’amitié de son maître et partagea sa captivité, a tracé naïvement le tableau de ses vertus et de ses défauts. La connaissance qu’il avait des vues secrètes de son roi, peut nous donner lieu de soupçonner celui-ci de projets politiques tendant à affaiblir la puissance des grands vassaux, projets dont on accusa souvent les souverains qui encouragèrent les croisades. Louis IX fut un des princes du moyen âge qui travaillèrent avec le plus de succès à rétablir les prérogatives de la couronne ; mais ce fut dans son royaume, et non pas en Orient, qu’il fit ces acquisitions pour lui et pour sa postérité. Son vœu eut pour motif une maladie et l’enthousiasme ; et s’il fut l’auteur de cette pieuse folie, il en fut aussi la victime. La France épuisa ses troupes et ses trésors pour envahir l’Égypte. Louis couvrit la mer de Chypre de dix-huit cents voiles ; le calcul le plus modéré porte son armée à cinquante mille hommes, et si nous pouvons en croire son propre témoignage rapporté par la vanité orientale, il débarqua neuf mille cinq cents chevaux, et cent trente mille piétons qui firent leur pèlerinage sous sa protection[583].

Louis, armé de toutes pièces, et précédé de l’oriflamme, sauta un des premiers sur le rivage ; et les musulmans, épouvantés, abandonnèrent au premier assaut la ville de Damiette, qui avait soutenu un siége de seize mois contre ses prédécesseurs ; [ Prise de Damiette. A. D. 1249. ]mais Damiette fut la première et la dernière de ses conquêtes ; dans la sixième croisade, les mêmes causes renouvelèrent, presque sur le même terrain, les calamités qui avaient fait manquer la cinquième[584]. Après un délai funeste, qui introduisit dans le camp les germes d’une maladie épidémique, les Francs s’avancèrent de la côte maritime vers la capitale de l’Égypte, et tâchèrent de franchir l’inondation du Nil qui s’opposait à leurs progrès. Sous les yeux de leur intrépide monarque, les barons et les chevaliers français déployèrent leur invincible valeur et leur insurmontable mépris pour toute espèce de discipline. Le comte d’Artois, par une saillie d’une bravoure inconsidérée, prit d’assaut la ville de Massoure, et des pigeons dressés volèrent annoncer aux habitans du Caire que tout était perdu ; mais un soldat, qui usurpa depuis le sceptre, rassembla les fugitifs ; le corps de l’armée française était éloigné ; les troupes du comte d’Artois furent écrasées, et leur général perdit la vie. Les musulmans faisaient continuellement tomber sur les Français une pluie de feu grégeois ; les galères égyptiennes commandaient le Nil ; les Arabes occupaient la plaine et interceptaient les provisions ; chaque jour aggravait les maux de la famine et de l’épidémie, et au moment où la retraite parut nécessaire, elle se trouva impraticable. Les écrivains orientaux avouent que Louis aurait pu s’échapper, s’il eût voulu abandonner ses sujets. [ Captivité de Saint-Louis en Égypte. ]On le fit prisonnier avec la plus grande partie de sa noblesse ; tous ceux qui ne purent servir ou se racheter furent massacrés impitoyablement, et une file de têtes chrétiennes décora les murs du grand Caire[585] ; on chargea Louis de chaînes ; [ A. D. 1250. Avr. 5. Mai 6. ]mais le généreux vainqueur, petit-fils du frère de Saladin, envoya une robe d’honneur à son auguste captif ; quatre cent mille pièces d’or et la restitution de Damiette obtinrent la liberté du roi de France et de ses soldats[586]. Les descendans efféminés des compagnons de Saladin, amollis par le luxe et le climat, n’étaient point en état de résister à la fleur des chevaliers de l’Europe ; ils durent la victoire à la valeur de leurs esclaves ou mamelucks, robustes enfans de la Tartarie, achetés à des marchands de Syrie, et dès leurs premiers ans élevés dans les camps et dans le palais du sultan. Mais l’Égypte offrit bientôt un nouvel exemple du danger des bandes prétoriennes, et la rage de ces animaux féroces, qu’on avait lâchés contre les Français, dévora bientôt leur bienfaiteur. Enflés par l’orgueil de la victoire, les mamelucks assassinèrent Touran Shaw, le dernier rejeton de sa race, et les plus audacieux de ses assassins entrèrent dans la chambre du roi captif, le cimeterre à la main et encore teint du sang de leur sultan. La fermeté de Louis les força au respect[587] ; l’avarice fit taire le fanatisme et la cruauté ; le traité s’accomplit, et le roi de France, avec les débris de son armée, eut la liberté de s’embarquer pour la Palestine. Il passa quatre ans dans la ville d’Acre, sans pouvoir pénétrer jusqu’à Jérusalem, et refusant toujours de retourner sans gloire dans sa patrie.

Sa mort devant Tunis, dans la septième croisade. A. D. 1270. Août 25.

Après seize ans de sagesse et de repos, le souvenir de sa défaite excita Saint-Louis à entreprendre dans la septième et dernière des croisades. Ses finances étaient rétablies, ses états augmentés, et il s’était élevé une nouvelle génération de guerriers. Il s’embarqua avec une nouvelle confiance à la tête de six mille cavaliers et de trente mille hommes d’infanterie. La perte d’Antioche avait déterminé cette expédition, et le bizarre espoir de faire recevoir le baptême au roi de Tunis engagea le monarque français à cingler vers la côte d’Afrique ; le bruit répandu qu’on y célait d’immenses trésors, consola les soldats du retard apporté à leur pèlerinage. Au lieu de trouver un prosélyte, il fallut faire un siége. Les Français, trompés dans leur attente, périssaient au milieu des sables brûlans ; Saint-Louis expira dans sa tente, et à peine était-il mort que son successeur donna le signal de la retraite[588]. « C’est ainsi, dit un ingénieux écrivain, qu’un roi chrétien mourut près des ruines de Carthage, en faisant la guerre aux musulmans dans un pays où Didon avait introduit les divinités de la Syrie[589]. »

Les Mamelucks d’Égypte. A. D. 1250-1517.

On ne peut inventer une constitution plus tyrannique et plus absurde que celle qui condamne toujours une nation à la servitude sous le gouvernement arbitraire d’esclaves étrangers. Tel a été cependant l’état de l’Égypte depuis plus de cinq siècles. Les plus illustres sultans des dynasties[590] Baharite et Borgite sortaient eux-mêmes des bandes tartares ou circassiennes, et les vingt-quatre beys ou chefs militaires ont toujours eu pour successeurs, non pas leurs enfans, mais leurs domestiques. Ils produisent le traité que Sélim Ier fit avec la république[591] comme la grande chartre de leur liberté ; et l’empereur ottoman reçoit toujours de l’Égypte un faible tribut pour gage de leur soumission. Ces deux dynasties n’offrent, en exceptant de courts intervalles d’ordre et de tranquillité, qu’une période presque continuelle de meurtres et de brigandages [592]. Mais leur trône, quoique ébranlé, se soutenait toujours sur la base solide de la discipline et de la valeur. Ils gouvernaient l’Égypte, l’Arabie, la Nubie et la Syrie ; les mamelucks, composés originairement de huit cents hommes de cavalerie, se multiplièrent jusqu’au nombre de vingt-cinq mille. Ils avaient à leurs ordres cent sept mille hommes de milice provinciale, et pouvaient compter dans l’occasion sur le secours de soixante-six mille Arabes[593]. Avec des forces si considérables, des princes courageux ne pouvaient pas souffrir long-temps sur leurs côtes une nation indépendante et ennemie ; et si l’expulsion des Francs fut différée durant près de quarante années, ils durent ce demi-siècle d’existence aux embarras d’un empire mal affermi, à l’invasion des Mongoux et aux secours qu’ils reçurent de quelques pèlerins guerriers. Dans ce nombre, le lecteur anglais remarquera le nom d’Édouard Ier, qui prit la croix durant la vie de son père Henri. À la tête de mille soldats, le futur conquérant du pays de Galles et de l’Écosse fit lever le siége d’Acre, s’avança jusqu’à Nazareth à la tête de neuf mille hommes, rivalisa la gloire de son oncle Richard, força par ses exploits les ennemis à une trêve de dix ans, et revint en Europe dangereusement blessé par un assassin fanatique[594]. Bondocdar ou Bibars, sultan d’Égypte et de Syrie, surprit et détruisit presque entièrement la ville d’Antioche[595], qui par sa position s’était trouvée jusque alors moins exposée aux calamités de la guerre sainte. Telle fut la fin de cette principauté, et la première conquête des chrétiens fut dépeuplée par le massacre de dix-sept mille et la captivité de cent mille de ses habitans. Les villes maritimes de Laodicée, Gabala, Tripoli, Béryte, Sidon, Tyr, Jaffa, et les forteresses des Hospitaliers et des Templiers, se rendirent successivement. Les Francs conservèrent pour toute possession la ville et la colonie de Saint-Jean d’Acre, désignée par quelques écrivains sous le nom plus classique de Ptolémaïs.

Après la perte de Jérusalem, Acre[596], qui en est éloignée d’environ soixante-dix milles, devint la métropole des Latins orientaux ; ils l’ornèrent de bâtimens vastes et solides, l’environnèrent d’un double mur, et y construisirent un poste artificiel. Des fugitifs et de nouveaux pèlerins en augmentèrent la population. Durant les suspensions d’hostilités, sa position favorable au commerce attirait celui de l’Orient et de l’Occident : on trouvait dans ses marchés les productions de tous les climats, et des interprètes de toutes les langues ; mais ce mélange de toutes les nations amenait et propageait aussi tous les vices. De tous les disciples de Jésus et de Mahomet, les habitans des deux sexes de la ville d’Acre passaient pour les plus corrompus, et les lois n’étaient pas assez puissantes pour y restreindre l’abus de la religion. La ville avait plusieurs souverains et point de gouvernement. Les rois de Jérusalem et de Chypre, de la maison de Lusignan, les princes d’Antioche, les comtes de Tripoli et de Sidon, les grands-maîtres de l’Hôpital, du Temple et de l’ordre teutonique, les républiques de Venise, de Gènes, de Pise, le légat du pape, les rois de France et d’Angleterre, y prétendaient tous à une autorité indépendante. Dix-sept tribunaux y exerçaient le droit de vie et de mort, et les coupables d’un quartier se réfugiaient dans l’autre, où ils ne manquaient jamais d’obtenir protection. La jalousie des différentes nations donnait lieu souvent à des violences et à des scènes sanglantes. Quelques aventuriers, déshonorant la croix qu’ils portaient, suppléèrent au défaut de paye par le pillage de plusieurs villages mahométans. Dix-neuf marchands syriens qui commerçaient sur la foi publique, furent dépouillés et pendus par les chrétiens ; et le refus d’une satisfaction équitable justifia les hostilités du sultan Khalil. Il s’avança vers la ville, à la tête de soixante mille chevaux et de cent quarante mille hommes d’infanterie. Son train d’artillerie, si je puis me servir de cette expression, était puissant et nombreux. Il fallut cent charriots pour transporter les pièces de bois dont se composait une seule machine : l’historien Abulféda, qui servait dans les troupes de Hamah, fut lui-même témoin de cette sainte guerre. Quels que fussent les vices des Francs, l’enthousiasme et le désespoir ranimèrent leur courage ; mais, déchirés par les discordes de leurs dix-sept chefs, ils furent accablés de tous cotés par les forces du sultan. [ Perte d’Acre et de la Terre-Sainte. A. D. 1291. 18 mai. ]Après un siége de trente-trois jours, les musulmans forcèrent le double mur. Leurs machines détruisirent la principale tour ; les mamelucks donnèrent un assaut général, la ville fut emportée, et soixante mille chrétiens périrent ou tombèrent dans l’esclavage. Le couvent ou plutôt la forteresse des Templiers tint encore durant trois jours ; mais une flèche blessa mortellement le grand-maître, et de cinq cents chevaliers, dix seulement conservèrent la vie, moins heureux que les victimes des combats, si le sort les réservait à partager, sur un échafaud, l’injuste et cruelle proscription de leur ordre. Le roi de Jérusalem, le patriarche et le grand-maître de l’Hôpital, effectuèrent leur retraite vers le rivage ; mais la mer était agitée et le nombre des vaisseaux insuffisant. Un grand nombre de fugitifs périrent dans les flots avant d’atteindre l’île de Chypre, où Lusignan pouvait se consoler de la perte de la Palestine. Le sultan fit démolir les églises et les fortifications des villes latines ; un motif de crainte ou d’avarice laissa libre l’accès du Saint-Sépulcre à la dévotion de quelques pèlerins, et un silence lugubre et solitaire régna sur la côte qui avait si longtemps retenti des querelles du monde[597].


FIN DU TOME ONZIÈME.


NOTES
  1. Le savant Mosheim examine avec sa justesse et sa bonne foi ordinaires les erreurs et les vertus des pauliciens (Hist. eccles. seculum IX, p. 311, etc.). Il tire les faits de Photius (contra Manichœos, l. I) et de Pierre le Sicilien (Hist. Manichœorum). Le premier de ces ouvrages n’est pas tombé entre mes mains ; j’ai lu le second, que préfère Mosheim, dans une version latine insérée dans la Maxima Bibliotheca Patrum (t. XVI, p. 754-764), d’après l’édition du jésuite Raderus (Ingolstadt, 1604, in-4o.).
  2. Au temps de Théodoret, le diocèse de Cyrrhus, en Syrie, contenait huit cents villages : deux de ces villages étaient habités par les ariens et les eunomiens, et huit par les marcionites, que le laborieux évêque réunit à l’Église catholique. (Dupin, Biblioth. ecclés., t. IV, p. 81, 82.)
  3. Nobis profanis ista (sacra Evangelia) légère non licet, sed sacerdotibus duntaxat ; tel fut le premier scrupule d’un catholique à qui on conseillait de lire la Bible. (Pierre le Sicilien, p. 761.)
  4. Les pauliciens ont, pour rejeter la seconde Épitre de saint Pierre, l’autorité de quelques-uns des écrivains les plus respectables, soit parmi les anciens ou parmi les modernes (Voyez Wettstein, ad loc. Simon, Hist. crit. du Nouveau Testament, c. 17). Les pauliciens dédaignaient aussi l’Apocalypse (Pierre le Sic., p. 756) ; mais puisque les contemporains ne leur en firent pas un crime, il faut que les Grecs du neuvième siècle aient mis peu d’intérêt aux révélations.
  5. Cette dispute, qui n’a pas échappé à la malignité de Porphyre, suppose de l’erreur ou de la passion dans l’un ou l’autre des apôtres, ou peut-être dans tous les deux. Saint Chrysostôme, saint Jérôme et Érasme la donnent pour une querelle supposée, une fraude pieuse, imaginée pour instruire les gentils et corriger les Juifs (Middleton, Works, vol. II, p. 1-20).
  6. Le lecteur qui désirera des détails sur tous les livres hétérodoxes, peut consulter les recherches de Beausobre (Hist. critique du Manichéisme, t. I, p. 305-437). Saint Augustin, parlant des livres manichéens qui se trouvaient en Afrique, dit : Tam multi, tam grandes, tam pretiosi codices (contrà Faust., XIII, 14) ; mais il ajoute sans pitié : incendite omnes illas membranas, et on suivit son conseil à la rigueur.
  7. Pierre le Sicilien (p. 756) a indiqué avec beaucoup de prévention et de passion les six erreurs capitales des pauliciens.
  8. Primum illorum axioma est, duo rerum esse principia ; Deum malum et Deum bonum aliumque hujus mundi conditorem et principem, et alium futuri œvi. (Pierre le Sicilien, p. 756.)
  9. Deux savans critiques, Beausobre (Hist. critique du Manichéisme, l. I, IV, V, VI) et Mosheim (Institut. histor. eccles. et De rebus christianis ante Constantinum, sec. I, II, III), se sont efforcés de reconnaître et de distinguer les différens systèmes des gnostiques sur les deux principes.
  10. Les Mèdes et les Perses ont possédé plus de trois siècles et demi les provinces situées entre l’Euphrate et l’Halys (Hérodote, l. I, c. 103), et les rois de Pont étaient de la maison royale des Achæménides. (Salluste, Fragment, l. III, avec le Supplément et les notes du président de Brosses.)
  11. Il est vraisemblable que Pompée la fonda après la conquête du Pont. Cette ville se trouve sur le Lycus, au-dessus de Neo-Césarée : les Turcs la nomment Coulei-Hisar ou Chonac ; elle est peuplée, et située dans un pays naturellement fortifié. (D’Anville, Géographie ancienne, t. II, p. 34 ; Tournefort, Voyage du Levant, t. III, lettre 21, p. 293).
  12. Le temple de Bellone, à Comana, dans le Pont, était une riche et puissante fondation : le grand-prêtre était révéré comme la seconde personne du royaume. Cet emploi avait été occupé par plusieurs des aïeux maternels de Strabon, qui s’arrête, avec une complaisance particulière (l. XII, p. 809-835, 836, 837), sur le temple, le culte de la déesse, et la fête qu’on y célébrait deux fois chaque année ; mais la Bellone du Pont ressemblait à la déesse de l’amour plus qu’à celle de la guerre.
  13. Grégoire, évêque de Neo-Césarée (A. D. 240-265), surnommé le Thaumaturge ou le faiseur de merveilles. Un siècle après, Grégoire de Nysse, frère du grand saint Basile, publia l’histoire ou le roman de la vie de Grégoire le Thaumaturge.
  14. Hoc cœterum ad sua egregia facinora, divini atque orthodoxi imperatores addiderunt, ut manichœos montanosque capitali puniri sententiâ juberent, eorumque libros quocumque in loco inventi essent flammis tradi ; quod si quis uspiam eosdem occultasse deprehenderetur, hune eundem mortis pœnœ addici, ejusque bona in fiscum inferri. (Pierre le Sic., p. 759). Que pouvaient désirer de plus la bigotterie et l’esprit de persécution ?
  15. Il paraîtrait que les pauliciens se permirent quelques équivoques et des restrictions mentales, jusqu’au moment où les catholiques trouvèrent enfin par quelles questions ils pouvaient les réduire à l’alternative de l’apostasie ou du martyre. (Pierre le Sicilien, p. 760).
  16. Pierre le Sicilien (p. 579-763) raconte cette persécution avec joie et d’un ton de plaisanterie. Justus justa persolvit. — Siméon n’était pas τιτος, mais κητος, (la prononciation des deux voyelles doit avoir été à peu près la même), une grande baleine qui submergeait les marins qui la prenaient pour une île. (Voyez aussi Cedrenus, p. 434-435.)
  17. Pierre le Sicilien (p. 763-764), le continuateur de Théophane (l. IV, c. 4, p. 103, 104), Cedrenus (p. 541, 542, 545) et Zonare (t. II, l. XVI, p. 156) racontent la révolte et les exploits de Carbeas et de ses pauliciens.
  18. Otter (Voyages en Turquie et en Perse, t. II), selon toute apparence, c’est le seul Franc qui soit allé dans le pays des Barbares indépendans, de Téphrice, aujourd’hui Divrigni ; il fut assez heureux pour s’échapper de chez eux à la suite d’un officier turc.
  19. Genesius a exposé, dans l’histoire de Chrysocheir (Chron., p. 67-70, édit. de Venise), la faiblesse de l’empire. Constantin Porphyrogenète (in vit. Basil., c. 37-43, p. 166-171) parle avec étalage de la gloire de son grand-père. Cedrenus (p. 370-573) n’a ni leurs passions ni leurs connaissances.
  20. Συναπεμαρανθη πασα ή ανθȢσα της Τεφρικης ευανδρια. Que la langue grecque a d’élégance, même dans la bouche de Cedrenus !
  21. Copronyme transplanta ses συγγενεις, hérétiques ; et ainsi εϖλατυνθη ή αιρεσις Παυλικιανων, dit Cedrenus (p. 463), qui a copié les Annales de Théophane.
  22. Pierre le Sicilien, qui résida neuf mois à Téphrice (A. D. 870) pour négocier la rançon des captifs (p. 764), fut instruit de ce projet de mission ; et, pour empêcher le triomphe de l’erreur, il adressa l’Historia manichœorum au nouvel archevêque des Bulgares (p. 754).
  23. Zonare (tom. II, l. XVII, p. 209) et Anne Comnène (Alexiad., l. XXV, p. 450, etc.) parlent de la colonie de pauliciens et de jacobites, transplantée par Zimiscès (A. D. 970) d’Arménie dans la Thrace.
  24. Anne Comnène raconte dans l’Alex. (l. V, p. 31 ; l. VI, p. 154-155 ; l. XIV, p. 450-457, avec les Rem. de Ducange) la conduite apostolique de son père envers les manichéens : elle les traitait d’abominables hérétiques, et elle avait le projet de les réfuter.
  25. Le moine Basile, chef des bogomiles, secte de gnostiques qui s’évanouit bientôt (Anne Comnène, Alexiade, l. xv. p. 486-494 ; Mosheim, Hist. eccles., p. 420).
  26. Matt. Paris, Hist. major., p. 267. Ducange rapporte ce passage de l’historien anglais, dans une excellente note sur une page de Villehardouin (no 208), qui trouva les pauliciens à Philippopolis alliés des Bulgares.
  27. Voyez Marsigli, Stato Militare dell’ imperio ottomano, p. 24.
  28. Muratori (Antiq. Ital. medii œvi, t. V, Dissert. 60, p. 81-152) et Mosheim (p. 379-382, 419-422) discutent fort en détail ce qui a rapport à l’établissement des Pauliciens en Italie et en France, Mais ces deux auteurs ont négligé un passage curieux de Guillaume de la Pouille, qui les montre d’une manière très-claire dans une bataille entre les Grecs et les Normands. A. D. 1040 (in Muratori, Script. rerum italic., t. V, p. 256) :

    Cum Grœcis aderant, quidam, quos pessimus error,
    Fecerat amentes et ab ipso nomen habebant.


    Mais il connaît si peu leur doctrine, qu’il en fait une espèce de sabellianisme ou de patripassianisme.

  29. Le nom de Bulgari, B—ulgres, B—ugres, désignait un peuple ; les Français en ont fait un terme de reproche, qu’ils ont appliqué tour à tour aux usuriers et à ceux qui se livrent au péché contre nature. Ou a donné celui de Paterini ou Patelini à l’hypocrite qui a une langue flatteuse et emmiellée, tel que le principal personnage de la farce originale et plaisante de l’avocat Patelin (Ducange, Gloss. latin. medii et infimi œvi). Les manichéens étaient aussi nommés Cathari ou les Purs, par corruption Gazari, etc.
  30. Mosheim (p. 477-481) donne une idée juste, quoique générale, des lois portées à l’égard des Albigeois, de la croisade publiée contre eux, et de la persécution qu’ils ont essuyée. On en trouve les détails dans les historiens ecclésiastiques anciens et modernes, catholiques et protestans ; et Fleury est le plus impartial et le plus modéré de tous les auteurs.
  31. Les Actes (Liber sententiarum) de l’Inquisition de Toulouse (A. D. 1307-1323) ont été publiés par Limborch (Amsterdam, 1692), précédés d’une histoire de l’Inquisition en général. Ils méritaient un éditeur plus savant et plus critique. Comme il ne faut calomnier ni Satan ni le saint-office, j’observerai que, sur une liste de criminels de dix-neuf pages in-folio, quinze hommes et quatre femmes seulement furent livrés au bras séculier.
  32. Mosheim expose dans la seconde partie de son histoire générale, les opinions et les procédés des premiers réformateurs ; mais la balance qu’il a tenue jusque-là d’un œil si sûr et d’une main si ferme, commence alors à pencher en faveur de ses frères les luthériens.
  33. La réformation de l’Angleterre s’opéra sous Édouard VI d’une manière plus hardie et plus complète ; mais la déclaration formelle et énergique, contenue dans les articles fondamentaux de notre Église, contre la présence réelle, a été effacée dans l’original pour plaire au peuple, aux luthériens ou à la reine Elisabeth (Burnet, History of the Reformation, vol. II, p. 82, 128, 302).
  34. « Sans Luther et sans moi, disait le fanatique Whiston au philosophe Halley, vous seriez à genoux devant une image de saint Winifred. »
  35. L’article Servet du Dictionnaire critique de Chauffepié est ce que j’ai trouvé de mieux sur cette honteuse condamnation. Voyez aussi l’abbé d’Artigny, nouveaux Mémoires d’Histoire, etc., t. II, p. 55-164.
  36. Je suis plus révolté du supplice de Servet que des autodafé de l’Espagne et du Portugal. 1o. Le zèle de Calvin semble avoir été envenimé par la malveillance et peut-être par la jalousie. Il accusa son adversaire devant les juges de Vienne, leurs ennemis communs ; et, pour le perdre, il eut la bassesse de violer le dépôt sacré d’une correspondance particulière. 2o. Cet acte de cruauté ne fut pas même coloré du prétexte d’un danger pour l’Église ou pour l’état. Lorsque Servet passa à Genève, il y mena une vie tranquille ; il ne prêcha point, il ne publia aucun livre, il ne fit point de prosélytes. 3o. Un inquisiteur catholique se soumet du moins au joug qu’il impose ; mais Calvin viola cette belle maxime, de faire aux autres ce qu’on veut qu’ils nous fassent ; maxime que je trouve dans un Traité moral d’Isocrate (in Nicocle, t. I, p. 93, édit. Battie), quatre siècles avant la publication de l’Évangile. Α πασχοντες υφ’ ετερων οργιζεσθε, ταυτα τοις αλλοις μη τοιειτε. (*)
    (*) Gibbon n’a pas rendu exactement le sens de ce passage, qui ne renferme point la maxime de la charité, faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fissent ; mais simplement la maxime de la justice, ne faites pas aux autres ce qui vous irriterait s’ils vous le faisaient à vous-même. (Note de l’éditeur).
  37. Voyez Burnet, vol. II, p. 84-86. L’autorité du primat subjugua le bon sens et l’humanité du jeune roi.
  38. Érasme peut être regardé comme le père de la théologie rationnelle. Elle sommeillait depuis un siècle, lorsqu’elle fut remise en honneur en Hollande parmi les Arminiens, Grotius, Limborch et Le Clerc ; en Angleterre, par Chillingworth et les latitudinaires de Cambridge (Burnet, Hist. of my own Times, vol. I, p. 261-268, édit. in-8o), Tillotson, Clarke, Hoadly, etc.
  39. Je suis fâché d’observer que les trois philosophes du dernier siècle, Bayle, Leibnitz et Locke, qui ont défendu si noblement les droits de la tolérance, étaient des laïques et des philosophes.
  40. Voyez l’excellent chapitre de sir William Temple, sur la religion des Provinces-Unies. J’en veux à Grotius (De rebus belgicis, Annal., l. I, p. 13-14, édit. in-12) de ce qu’il approuve les lois impériales relatives à la persécution, et ne condamne que le tribunal sanguinaire de l’Inquisition.
  41. Sir William Blackstone (Commentaries, vol. IV, p. 53-54) explique la loi d’Angleterre, telle qu’elle a été établie lors de la révolution. En exceptant les papistes et ceux qui nient la Trinité, elle laisserait une assez grande latitude à la persécution, si l’esprit national n’était plus fort que cent actes du parlement.
  42. Je dénonce à l’animadversion publique deux passages du docteur Priestley, qui découvrent la tendance réelle de ses opinions. Le premier (Hist. of the Corruptions of Christianity, vol. I, p. 275, 276) doit faire trembler les prêtres, et le second (vol. II, p. 484) doit faire trembler le magistrat.
  43. Le laborieux Jean Gotthelf Stritter a compilé, rédigé et traduit en latin tous les passages de l’histoire Byzantine qui ont rapport aux Barbares, dans ses Memoriœ populorum, ad Danubium, Pontum-Euxinum, Paludem Mœotidem, Caucasum, mare Caspium, et inde magis ad septentriones incolentium, Petropoli, 1771-1779, 4 tomes ou 6 volume in-4o ; mais il n’a pas relevé, par le mérite du travail, la valeur de ces indigestes matériaux.
  44. Voyez le chapitre XXXIX de cet ouvrage.
  45. Théophane, p. 296-299 ; Anastase, p. 113 ; Nicéphore. C. P. p. 22, 23. Théophane place l’ancienne Bulgarie sur les rives de l’Atell ou du Volga ; mais il fait déboucher ce fleuve dans l’Euxin ; et, d’après cette faute grossière, on ne peut avoir en lui aucune confiance.
  46. Paul Diacre (De gestis Langobard., l. V, c. 29, p. 881, 882), Camillo Pellegrino (De ducatu Beneventano, dissert 7, in scriptores rerum ital., t. V, p. 186, 187), et Beretti (Chronograph. Ital. medii œvi, p. 273, etc.), concilient aisément les différences apparentes qui se trouvent entre l’historien lombard et les Grecs cités dans la note précédente. Cette colonie bulgare s’établit dans un canton désert du Samnium, et apprit le latin sans oublier sa langue naturelle.
  47. Dans la dispute sur la juridiction ecclésiastique entre les patriarches de Rome et de Constantinople (Baronius, Annal. eccles., A. D. 869, no 75), ces provinces de l’empire grec, et parlant son langage, sont assignées au royaume des Bulgares.
  48. Cedrenus (p. 713) désigne clairement la position de Lychnidus ou Achrida, et le royaume dont elle était le centre. La translation de l’archevêché ou du patriarchat de Justinianea prima à Lychnidus et ensuite à Ternovo, a jeté de l’embarras dans les idées ou les expressions des Grecs. Nicephorus Gregoras (l. II, c. 2, p. 14, 15), Thomassin (Discipline de l’Église, t. I, l. I, c. 19-23), et un Français (d’Anville) montrent des connaissances plus précises sur la géographie de l’empire grec. (Hist. de l’acad. des inscriptions, t. 31.)
  49. Chalcocondyles, en état de prononcer sur cette matière, affirme l’identité de la langue des Dalmates, des Bosniens, des Serviens, des Bulgares et des Polonais (De rebus turcicis, l. X, p. 283), et ailleurs des Bohémiens (l. II, p. 38). Le même auteur a indiqué l’idiome particulier des Hongrois.
  50. Voyez l’ouvrage de Jean-Christophe de Jordan (De originibus sclavicis, Vienne, 1745, en quatre parties ou deux vol. in-fol.). Son recueil et ses recherches jettent du jour sur les antiquités de la Bohême et des pays circonvoisins ; mais son plan est très-borné, son style barbare, et sa critique superficielle ; et le conseiller aulique n’est pas affranchi des préjugés d’un Bohémien.
  51. Jordan adopte l’étymologie bien connue et vraisemblable de slava, laus, gloria, terme d’un usage familier dans les différens dialectes et dans les diverses parties du discours, et qui forme la terminaison des noms les plus illustres, (De originibus sclavicis, pars I, p. 40 ; pars IV, p. 101, 102.)
  52. Il paraît que ce changement d’une dénomination nationale en un nom appellatif, eut lieu au douzième siècle dans la France orientale, où les princes et les évêques avaient beaucoup d’Esclavons captifs, non de la race bohémienne, s’écrie Jordan, mais de celle des Sorabes. Ensuite le mot devint d’un usage général ; il passa dans les langues modernes, et même dans le style des derniers auteurs de Byzance (Voyez les Glossaires grecs et latins). La confusion du nom des σερβλοι, Serviens, et des Servi latins se propagea encore davantage, et était plus familière aux Grecs du Bas-Empire. (Constantin Porphyr., De administrando imperio, c. 32, p. 99).
  53. L’empereur Constantin Porphyrogenète, très-exact lorsqu’il parle des choses de son temps, mais très-fabuleux lorsqu’il parle de ce qui s’est passé avant lui, donne des détails sur les Esclavons de la Dalmatie (c. 29-36).
  54. Voyez la Chronique anonyme du onzième siècle, attribuée à Jean Sagorninus (p. 94-102), et la Chronique composée au quatorzième siècle par le doge André Dandolo (Script. rerum italic., t. XII, p. 227-230), les deux plus anciens monumens de l’histoire de Venise.
  55. Les Annales de Cedrenus et de Zonare parlent, sous les dates qui s’y rapportent, du premier royaume des Bulgares. Stritter (Memoriœ populurum, t. II, pars II, p. 441-647) a recueilli les matériaux qu’offrent les auteurs de Byzance ; et Ducange a fixé et ordonné la suite des rois Bulgares (Fam. byzant., p. 305-318.)
  56. Simeonem semi-Grœcum esse aiebant, eo quod à pueritiâ Byzantii Demosthenis rhetoricam et Aristotelis syllogismos didicerat (Luitprand, l. III, C 8). Il dit dans un autre endroit, Simeon, fortis bellator, Bulgariœ prœerat ; christianus sed vicinis Grœcis valde inimicus (l. I, c. 2).
  57. — Rigidum fera dextera cornu
    Dum tenet infregit, truncâque à fronte revellit.


    Ovide (Métamorph., IX, 1-100) a peint hardiment le combat des naturels du pays et des étrangers sous la figure du dieu du fleuve et du héros.

  58. L’ambassadeur d’Othon fut révolté des excuses que lui firent les Grecs : Cum Christophori filiam Petrus Bulgarorum VASILEUS conjugem duceret, Symphona, ici est consonantia, scripto juramento firmata sunt ut omnium gentium apostolis, id est nunciis penes nos Bulgarorum apostoli prœponantur, honorentur, diligantur (Luitprand, in Legatione, p. 482). Voyez le Cérémonial de Constantin Porphyrogenète, t. I, p. 82 ; t. II, p. 429, 430-434, 435-443, 444-446, 447, avec les Observations de Reiske.
  59. Un évêque de Wurtzbourg soumit cette opinion au jugement d’un révérend abbé. Celui-ci décida gravement que gog ou magog étaient les persécuteurs spirituels de l’Église, parce que gog signifie le faîte, l’orgueil des hérésiarques ; et magog, ce qui vient du faîte, c’est-à-dire la propagation de leur secte. Voilà pourtant les hommes qui ont commandé le respect du genre humain ! (Fleury, Hist. eccles., t. XI, p. 594, etc.)
  60. Les deux auteurs hongrois de qui j’ai tiré le plus de secours sont George Pray (Dissertationes ad annales veterum Hungarorum, etc. Vienne, 1775, in-folio) et Étienne Katona (Hist. critica ducum et regum Hungariœ stirpis Arpadianœ, Pest, 1778-1781, 5 vol. in-8o.). Le premier embrasse un grand intervalle sur lequel il ne peut souvent former que des conjectures. Le second, par ses lumières, son jugement et sa sagacité, mérite le nom d’un historien critique.
  61. On donne à l’auteur de cette Chronique le titre de notaire du roi Bela. Katona le place au douzième siècle, et le défend contre les accusations de Pray. Il paraît que cet annaliste grossier avait travaillé sur quelques monumens historiques, car il dit avec dignité : Rejectis falsis fabulis rusticorum, et garrulo cantu joculatorum. Ces fables ont été recueillies au quinzième siècle par Thutotzius, et embellies par l’Italien Bonfinius. Voyez le Discours préliminaire de l’Historia critica Ducum, p. 7-33.
  62. Voyez Constantin, De administrando imperio, (c. 3, p. 4, 13, 38, 42). Katona a fixé avec intelligence la date de cet ouvrage aux années 949, 950, 951 (p. 4-7). L’historien critique (p. 34-107) s’efforce de prouver l’existence et de raconter les actions du duc Almus, père d’Arpad, tacitement rejeté par Constantin.
  63. Pray (Dissert., p. 37-39) rapporte et éclaircit les passages originaux des missionnaires hongrois, Bonfinius et Æneas Sylvius.
  64. On voit dans les déserts au sud-ouest d’Astrakan, les ruines d’une ville nommée Madchar, qui atteste le séjour des Hongrois ou Magyar dans ces lieux. (Précis de la Géog. univ., par M. Maltebrun, t. I, p. 353). (Note de l’Éd.)
  65. Fischer (Quœstiones petropolitanœ, de origine Hungrorum) et Pray (Dissert. 1, 2, 3, etc.) ont donné plusieurs Tables de comparaison de la langue des Hongrois avec les dialectes finniques. L’affinité est frappante, mais les listes sont courtes, les mots qu’on y trouve ont été choisis à dessein, et je lis dans le savant Bayer (Comment. acad. Petropol., t. X, p. 374), que bien que la langue des Hongrois ait adopté un grand nombre de mots finniques (innumeras voces), elle diffère toto genio et naturâ.
  66. Dans la région de Turfan, que les géographes chinois décrivent nettement et en détail (Gaubil, Histoire du grand Gengis-Khan, p. 13 ; de Guignes, Histoire des Huns, t. II, p. 31, etc.).
  67. Histoire généalogique des Tartares, par Abulghazi-Bahadur-Khan, part. II, p. 90-98.
  68. Isbrand Ives (Harris, Collection of Voyages and Travels, vol. II, p. 920, 921) et Bell (Travels, vol. I, p. 174), en allant à la Chine, trouvèrent les Vogulitz aux environs de Tobolsk. En mettant les mots à la torture, selon l’art des étymologistes, Ugur et Vogul offrent le même nom. Les montagnes circonvoisines sont réellement appelées Ugriennes, et de tous les dialectes finniques, le vogulien est celui qui approche le plus du hongrois (Fischer, Dissert. I, p. 20-30 ; Pray, Dissert. 2, p. 31-34).
  69. Les huit tribus de la race finnique sont décrites dans l’ouvrage curieux de M. Lévesque (Hist. des Peuples soumis à la domination de la Russie, t. I, p. 361-561).
  70. Ce tableau des Hongrois et des Bulgares est tiré principalement de la Tactique de Léon (p. 796-801) et des Annales latines que rapportent Baronius, Pagi et Muratori, A. D. 889, etc.
  71. Buffon, Hist. nat., t. V, p. 6, in-12. Gustave Adolphe entreprit sans succès de former un régiment de Lapons. Grotius dit de ces tribus arctiques, Arma, arcus et pharetra, sed adversus feras (Ann., l. IV, p. 236) ; et d’après l’exemple de Tacite, il essaie de couvrir d’un vernis philosophique leur brutale ignorance.
  72. Léon a observé que le gouvernement des Turcs était monarchique, et que leurs châtimens étaient rigoureux (Tactique, p. 896, αϖεινεις και βαρειας). Rhegino (in Chron., A. D. 889) met le vol au nombre des crimes capitaux, ce qui est confirmé par le code original de Saint-Étienne (A. D. 1016). Si un esclave commettait un délit, la première fois on lui coupait le nez ou on l’obligeait à payer cinq vaches ; la seconde fois on lui coupait les oreilles ou on exigeait de lui la même amende ; la troisième, il était puni de mort ; ce n’est qu’à la quatrième offense qu’on infligeait ce châtiment à l’homme libre, qui, pour un premier délit, perdait sa liberté (Katona, Hist. regum hungar., t. I, p. 231, 232).
  73. Voyez Katona, Hist. ducum Hungar., p. 321-352.
  74. Hungarorum gens, cujus omnes fere nationes expertœ sœvitiam, etc. ; c’est ainsi que commence la préface de Luitprand (l. I, c. 2), qui s’étend souvent sur les malheurs de son temps. (Voyez l. I, c. 5 ; l. II, c. 1, 2, 4, 5, 6, 7 ; l. III, c. 1, etc. ; l. V, c. 8, 15, in Legat., p. 485.) Son coloris est brillant, mais il faut rectifier sa chronologie d’après les remarques de Pagi et de Muratori.
  75. Katona (Hist. ducum, etc., p. 107-499) a répandu le jour de la critique sur les trois règnes sanguinaires d’Arpad, de Zoltan et de Toxus. Il a recherché soigneusement ce qui avait rapport aux naturels du pays et aux étrangers ; toutefois j’ai ajouté à ces annales de gloire et de ravage la destruction de Brème, dont il ne semble pas avoir eu connaissance (Adam de Brème, I, 43).
  76. Muratori a examiné, avec un soin patriotique, le danger que courut Modène et les ressources qu’elle avait alors. Les citoyens conjurèrent saint Geminien, leur patron, de détourner, par son intercession, le rabies, flagellum, etc.

    Nune te rogamus licet servi pessimi
    Ab Ungarorum nos defendas jaculis.


    L’évêque éleva des murailles pour la défense publique, non pas contra dominos serenos (Antiq. Italic. med. œvi, t. I, Dissertat. I, p. 21, 22) ; et la chanson de la garde de nuit n’est pas sans élégance et sans utilité (t. III, Dissertat. 40, p. 709). L’annaliste italien a indiqué d’une manière exacte la suite de leurs incursions (Annali d’Italia, t. VII, p. 365, 367, 393, 401, 437, 440 ; t. VIII, p. 19, 41, 52, etc.).

  77. Les Annales de Hongrie et de Russie supposent qu’ils assiégèrent, attaquèrent ou du moins insultèrent Constantinople (Pray, Dissert. 10, p. 239 ; Katona, Hist. ducum., p. 354-360), et les historiens de Byzance (Leo grammaticus, p. 506 ; Cedrenus, t. II, p. 629) conviennent presque de ce fait ; mais Katona, et même le notaire de Bela, le contestent ou le révoquent en doute, quoiqu’il soit glorieux pour leur nation. Leur scepticisme est digne d’éloges : sans doute ils ne pouvaient ni copier ni adopter les rusticorum fabulas ; mais Katona aurait dû faire attention au témoignage de Luitprand ; Bulgarorum gentem atque GRÆCORUM tributariam fecerant (Hist., l. II, c. 4, p. 435).
  78. — λεονθ’ ως δηρινθητην
    Οτ ουρεος κορυφησι περι κταμενης ελαφοιο
    Αμφω πειναοντε μεγα φρονεοντε μαχεςθον.

  79. Katona (Hist. ducum, p. 360, 368, 427, 470) discute longuement ce qui a rapport à ces deux batailles. Luitprand l. II, c. 8, 9) offre le témoignage le plus sûr sur la première, et Witichin (Annal. saxon., l. III) sur la seconde ; mais l’historien critique ne passera pas sous silence le cornet d’un guerrier, conservé, dit-on, à Jaz-Berin.
  80. Hune vero triumphum tam laude quam memoriâ dignum, ad Meresburgum rex in superiori cœnaculo domûs per ζωγραφιαν, id est, picturam notari, prœcepit, adeo ut rem veram potius quam verisimilem videas (Luitprand, l. II, c. 9). Charlemagne avait fait peindre des sujets sacrés dans un autre palais d’Allemagne, et Muratori observe avec raison : Nulla sœcula fuére in quibus pictores desiderati fuerint (Antiq. ital. med. œvii, t. II, Diss. 24, p. 360-361) ; les prétentions des Anglais à l’antiquité de l’ignorance et de l’imperfection originale, selon les piquantes expressions de M. Walpole, sont d’une date beaucoup plus récente. (Anecdotes of Painting, vol. I, p. 2, etc.)
  81. Voyez Baronius, Annal, eccles., A. D. 929, nos 2-5. Luitprand (l. IV, c. 12), Sigebert et les Actes de saint Gérard, témoignages très-dignes de foi, parlent de la lance de Jésus-Christ ; mais ce que j’ai dit des autres reliques n’est fondé que sur les Gesta Anglorum post Bedam, l. II, c. 8.
  82. Katona, Hist. ducum Hungar., p. 500, etc.
  83. Parmi ces colonies on peut distinguer, 1o. les Chozares ou Cabari, qui se joignirent aux Hongrois (Constant., De admin. imper., c. 39, 40, p. 108, 109) ; 2o. les Jazyges, les Moraves et les Sicules, que les Hongrois trouvèrent sur le territoire où ils s’établirent ; les derniers, qui étaient peut-être les restes des Huns d’Attila, furent chargés de garder la frontière ; 3o. les Russes, ainsi que les Suisses aujourd’hui chez les Français, donnèrent leurs noms aux portiers des maisons royales ; 4o. les Bulgares, dont les chefs (A. D. 956) furent appelés, cum magnâ multitudine HISMAHELITARUM. Quelques-uns de ces Esclavons avaient-ils embrassé la religion musulmane ? 5o. les Bissènes et les Cumans, mélange de Patzinacites, d’Uzi et de Chozares, etc., qui s’étaient répandus jusqu’à la partie inférieure du Danube. Les rois de Hongrie reçurent (A. D. 1239) et convertirent la dernière colonie de quarante mille Cumans, et reçurent de cette colonie un nouveau titre (Pray, Dissert. 6, 7, p. 109-173 ; Katona, Hist. ducum, p. 95-99, 259-264, 476-479, 483, etc.).
  84. Christiani autem, quorum pars major populi est, qui ex omni parte mundi illuc tracti sunt captivi, etc. Ainsi parlait Piligrinus, le premier missionnaire qui entra en Hongrie, A. D. 378. Pars major est fort (Hist. ducum, p. 517).
  85. Les anciennes Chartres font mention des fideles Teutonici de Geisa ; et Katona, avec son habileté ordinaire, est parvenu à évaluer avec justesse la force de ces colonies, si exagérée par l’italien Ranzanus (Hist. crit. ducum, p. 667-681).
  86. Chez les Grecs, cette dénomination nationale est exprimée par Ρως, mot indéclinable, qui a donné lieu à plusieurs étymologies imaginaires. J’ai lu avec plaisir et avec utilité une Dissertation, De origine Russorum (Comment. acad. Petropolitanœ, t. VIII, p. 388-436), par Théophile Sigefrid Bayer, Allemand plein de savoir, qui a dévoué sa vie et ses travaux au service de la Russie. J’ai aussi profité d’un morceau de géographie de d’Anville, intitulé : de l’Empire de Russie, son origine et ses accroissemens (Paris, 1772, in-12).
  87. Voyez le passage entier (dignum, dit Bayer, ut aureis in tabulis figatur) dans les Annales Bertiniani Francorum (in Script. ital., Muratori, t. II, part. I, p. 525), A. D. 839, vingt-deux ans avant l’ère de Ruric. Luitprand, qui vivait au dixième siècle, parle (Hist., l. V, c. 6) des Russes et des Normands comme des mêmes Aquilonares homines, remarquables par la vivacité de leur teint.
  88. Je ne connais ces Annales que par l’histoire de la Russie, de M. Lévesque. Nestor, le premier et le meilleur des annalistes russes, était moine de Kiow, et mourut au commencement du douzième siècle ; mais sa chronique est demeurée peu connue jusqu’en 1767, époque où ou l’a publiée in-4o, à Pétersbourg. Lévesque (Hist. de Russie, t. I, p. 16 ; Coxe, Travels, vol. II, p. 184). (*)
    (*) Feu Schlœtzer a traduit et commenté les Annales de Nestor, et son travail est la mine où il faut puiser désormais pour l