HDCER/Tome 12 avec liens

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HISTOIRE
DE LA DÉCADENCE ET DE LA CHUTE
DE L’EMPIRE ROMAIN,
TRADUITE DE L’ANGLAIS
D’ÉDOUARD GIBBON.
NOUVELLE ÉDITION, entièrement revue et corrigée, précédée d’une Notice sur la vie et le caractère de GIBBON, et accompagnée de notes critiques et historiques, relatives, pour la plupart, à l’histoire de la propagation du christianisme ;
PAR M. F. GUIZOT.

TOME DOUZIÈME.

À PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, No 6.

1819.

CHAPITRE LX.


Schisme des Grecs et des Latins. État de Constantinople. Révolte des Bulgares. Isaac Lange détrôné par son frère Alexis. Origine de la quatrième croisade. Alliance des Français et des Vénitiens avec le fils d’Isaac. Leur expédition navale à Constantinople. Les deux siéges et la conquête définitive de cette ville par les Latins.
Schisme des Grecs.


Le schisme des Églises grecque et latine suivit de près la restauration de l’empire d’Occident par Charlemagne[1]. Une animosité nationale et religieuse divise encore les deux plus nombreuses communions du monde chrétien, et le schisme de Constantinople, en aliénant ses plus utiles alliés et en irritant ses plus dangereux ennemis, a précipité la décadence et la chute de l’Empire romain en Orient.

Leur aversion pour les Latins.

Dans le cours de cette histoire, l’aversion des Grecs pour les Latins s’est souvent montrée à découvert. Elle devait sa première origine à la haine de ces derniers pour la servitude, enflammée depuis le règne de Constantin par l’orgueil de l’égalité et celui de la domination, et envenimée dans la suite par la préférence que des sujets rebelles avaient donnée à l’alliance des Francs. Dans tous les temps, les Grecs s’enorgueillirent de la supériorité de leur érudition religieuse et profane. Ils avaient reçu les premiers la lumière du christianisme, et prononcé les décrets de sept conciles généraux. Leur langue était celle de la sainte Écriture et de la philosophie ; des Barbares, plongés dans les ténèbres de l’Occident[2], ne devaient pas prétendre à discuter les questions mystérieuses de la science théologique. Ces Barbares méprisaient à leur tour l’inconstance et la subtilité des Orientaux, auteurs de toutes les hérésies ; ils bénissaient leur propre ignorance, qui se contentait de suivre avec docilité la tradition de l’Église apostolique. Dans le septième siècle cependant les synodes d’Espagne, et ensuite ceux de France, perfectionnèrent ou corrompirent le symbole de Nicée relativement au mystère de la troisième personne de la Trinité[3]. Procession du S. Esprit.Dans les longues controverses de l’Orient on avait scrupuleusement défini la nature et la génération du Christ ; et la relation connue d’un père avec son fils semblait en présenter à l’esprit quelque faible image. L’idée de naissance paraissait moins analogue au Saint-Esprit, qui, au lieu d’un don ou d’un attribut divin, était considéré par les catholiques comme une substance, une personne, un Dieu. Il n’avait pas été engendré ; mais, en style orthodoxe, il procédait. Procédait-il du père seul, peut-être par le fils ? ou du père et du fils ? Les Grecs adoptèrent la première de ces opinions ; les Latins se déclarèrent pour la seconde, et l’addition du filioque, au symbole de Nicée, alluma la discorde entre les Églises gauloise et orientale. Dans les commencemens de cette controverse, les pontifes romains affectèrent de conserver la neutralité et un caractère de modération[4]. Ils condamnaient l’innovation et acquiesçaient cependant à l’opinion des nations transalpines. Ils semblaient désirer de couvrir cette recherche inutile du voile du silence et de la charité ; et dans la correspondance de Charlemagne et de Léon III, le pape s’exprime en sage politique, tandis que le monarque se livre aux passions et aux préjugés d’un prêtre[5]. Mais l’orthodoxie de Rome céda naturellement à l’impulsion de sa politique temporelle ; et le filioque, que Léon désirait effacer, fut inscrit dans le symbole et chanté dans la liturgie du Vatican. Les symboles de Nicée et de saint Athanase sont considérés comme faisant partie de la foi catholique indispensablement nécessaire au salut ; et tous les chrétiens d’Occident, soit romains, soit protestans, chargés des anathèmes des Grecs, les rendent à ceux qui refusent de croire que le Saint-Esprit procède également du père et du fils. Variation dans la discipline ecclésiastique.De tels articles de foi ne laissent pas de possibilité d’accommodement ; mais les règles de discipline doivent éprouver des variations dans des Églises éloignées et indépendantes ; et la raison des théologiens eux-mêmes pourrait avouer que ces différences sont inévitables et peu importantes. Soit politique, soit superstition, Rome a imposé à ses prêtres et à ses diacres la rigoureuse obligation du célibat ; chez les Grecs, elle ne s’étend qu’aux évêques ; la privation y est compensée par la dignité, et rendue peu sensible par l’âge. Le clergé paroissial, les papas, jouissent de la société conjugale de la femme qu’ils ont épousée avant d’entrer dans les ordres sacrés. Dans le onzième siècle, on débattit avec chaleur une question concernant les azymes, et l’on prétendit que l’essence de l’Eucharistie dépendait de l’usage du pain fait avec ou sans levain. Dois-je citer dans une histoire sérieuse les reproches dont on chargeait avec fureur les Latins qui demeurèrent long-temps sur la défensive ? Ils négligeaient d’observer le décret apostolique qui défend de se nourrir de sang ou d’animaux étouffés ou étranglés ; ils observaient tous les samedis le jeûne mosaïque ; ils permettaient le lait et le fromage durant la première semaine du carême[6]. On accordait aux moines infirmes l’usage de la viande ; et la graisse des animaux suppléait quelquefois au défaut d’huile ; on réservait le saint chrême ou l’onction du baptême à l’ordre épiscopal. Les évêques portaient un anneau comme époux spirituels de leurs Églises ; les prêtres se rasaient la barbe et baptisaient par une simple immersion ; tels sont les crimes qui enflammèrent le zèle des patriarches de Constantinople, et que les docteurs latins justifièrent avec la même chaleur[7].

Querelles ambitieuses de Photius, patriarche de Constantinople, avec les papes. A. D. 857-886.

La superstition et la haine nationale contribuent puissamment à envenimer les contestations les plus indifférentes ; mais le schisme des Grecs eut pour cause immédiate la jalousie des deux pontifes. Celui de Rome soutenait la suprématie de l’ancienne métropole, et prétendait n’avoir point d’égal dans le monde chrétien ; celui de la capitale régnante prétendait à l’égalité, et refusait de reconnaître un supérieur. Vers le milieu du neuvième siècle, un laïque, l’ambitieux Photius[8], capitaine des gardes et principal secrétaire de l’empereur, obtint, par son mérite ou par la faveur, la dignité beaucoup plus désirable de patriarche de Constantinople. Ses connaissances étaient supérieures à celles de tout le clergé, même dans la science ecclésiastique. On n’accusa jamais la pureté de ses mœurs, mais on lui reprochait son ordination précipitée et son élévation irrégulière ; son prédécesseur Ignace, qu’on avait forcé d’abdiquer, avait encore pour lui la compassion publique et l’opiniâtreté de ses adhérens. Ils en appelèrent à Nicolas Ier, l’un des plus orgueilleux et des plus ambitieux pontifes romains, qui saisit avidement l’occasion de juger et de condamner son rival. Leur querelle fut encore aigrie par un conflit de juridiction ; les deux prélats se disputaient le roi et la nation des Bulgares, dont la récente conversion au christianisme paraissait de peu d’importance à l’un et à l’autre, s’il ne comptait pas ces nouveaux prosélytes au nombre de ses sujets spirituels. Avec l’aide de sa cour, le patriarche grec remporta la victoire ; mais dans la violence de la contestation, il déposa à son tour le successeur de saint Pierre, et enveloppa toute l’Église latine dans le reproche de schisme et d’hérésie ; Photius sacrifia la paix du monde à un règne court et précaire. Le césar Bardas, son patron, l’entraîna dans sa chute ; et Basile-le-Macédonien fit un acte de justice en replaçant Ignace, dont on n’avait pas assez considéré l’âge et la dignité. Du fond de son couvent ou de sa prison, Photius sollicita la faveur du nouveau souverain par des plaintes pathétiques et d’adroites flatteries ; et à peine son rival eut-il fermé les yeux qu’il remonta sur le siége patriarchal de Constantinople. Après la mort de Basile, Photius éprouva les vicissitudes des cours et l’ingratitude d’un élève monté sur le trône. Le patriarche fut déposé pour la seconde fois, et, dans la solitude de ses derniers momens, regretta peut-être d’avoir sacrifié à l’ambition les douceurs de l’étude et la liberté de la vie séculière. À chaque révolution, le clergé docile cédait, sans hésiter, au souffle de la cour et au signe du souverain ; un synode composé de trois cents évoques était toujours également préparé à célébrer le triomphe du saint, ou à anathématiser la chute de l’exécrable Photius[9] ; et les papes, séduits par des promesses trompeuses de secours ou de récompenses, se laissèrent entraîner à approuver ces opérations diverses, et ratifièrent, par leurs lettres ou par leurs légats, les synodes de Constantinople : mais la cour et le peuple, Ignace et Photius, rejetaient également les prétentions des papes ; on insulta, on emprisonna leurs ministres ; la procession du Saint-Esprit fut oubliée, la Bulgarie annexée pour toujours au trône de Byzance ; et le schisme prolongé par leur censure rigoureuse des ordinations multipliées qu’avait faites un patriarche irrégulier. L’ignorance et la corruption du dixième siècle suspendirent les rapports des deux nations sans adoucir leur inimitié ; mais lorsque l’épée des Normands eut fait rentrer les églises de la Pouille sous la juridiction de Rome, le patriarche, en faisant les derniers adieux à son troupeau, l’avertit, par une lettre violente, d’éviter et d’abhorrer les erreurs des Latins. La naissante majesté du pontife romain ne put souffrir l’insolence d’un rebelle ; et Michel-Cérularius fut publiquement excommunié par ses légats au milieu de Constantinople. Les papes excommunient le patriarche de Constantinople et les Grecs. 16 Juillet. A. D. 1054.Secouant la poussière de leurs pieds, ils déposèrent, sur l’autel de Sainte-Sophie, un anathème[10] terrible qui détaillait les sept mortelles hérésies des Grecs, et dévouait leurs coupables prédicateurs et leurs infortunés sectaires à l’éternelle société du démon et de ses anges de ténèbres. La concorde parut quelquefois se rétablir : selon que l’exigeaient les besoins de l’Église et de l’état, on affecta de part et d’autre le langage de la douceur et de la charité ; mais les Grecs n’ont jamais abjuré leurs erreurs, les papes n’ont point révoqué leur sentence ; et l’on peut dater de cette époque la consommation du schisme de l’Orient. Il s’augmenta de chacune des entreprises audacieuses des pontifes romains. Les malheurs et l’humiliation des souverains de l’Allemagne firent rougir et trembler les empereurs de Constantinople, et le peuple se scandalisa de la puissance temporelle et de la vie militaire du clergé latin[11].

Inimitié des Grecs et des Latins. A. D. 1000-1200.
L’antipathie des Grecs et des Latins se nourrit et se manifesta dans les trois premières expéditions de la Palestine. Alexis Comnène employa tous ses artifices, au moins à éloigner ces redoutables pèlerins. Ses successeurs, Manuel et Isaac-Lange, conspirèrent avec les musulmans la ruine des plus illustres chefs des Francs, et leur politique insidieuse et perfide fut toujours secondée par l’obéissance volontaire de leurs sujets de toutes les classes. On peut sans doute attribuer en partie cette aversion à la différence du langage, de l’habillement et des manières qui divise et aliène les unes des autres presque toutes les nations du globe. L’orgueil et la prudence du souverain s’indignaient également de ces invasions d’armées étrangères qui réclamaient impérieusement le droit de traverser ses états et de passer sous les murs de sa capitale. Ses sujets étaient pillés et insultés par les grossiers habitans de l’Occident, et la haine de ces Grecs pusillanimes était envenimée par la secrète jalousie que leur inspiraient les pieuses et courageuses entreprises des Francs ; mais le zèle aveugle de la religion ajoutait encore aux motifs profanes de l’aversion nationale ; au lieu de se voir amicalement reçus par leurs frères, les chrétiens de l’Orient, les chrétiens d’Occident entendaient retentir autour d’eux les noms de schismatiques et d’hérétiques, plus offensans pour les oreilles orthodoxes. que ceux de païens ou d’infidèles. Au lieu d’inspirer de la confiance par la conformité du culte et de la foi, les Francs étaient abhorrés des Grecs pour quelques règles de discipline ou quelques questions de théologie, dans lesquelles ils différaient eux ou leur clergé, de l’Église orientale. Dans la croisade de Louis VII, les prêtres grecs lavèrent et purifièrent un autel souillé par le sacrifice qu’y avait offert un prêtre français. Les compagnons de Frédéric-Barberousse déplorent les insultes et les mauvais traitemens qu’ils ont éprouvés, particulièrement des évêques et des moines. Ceux-ci, dans leurs prières et leurs sermons, animaient le peuple contre des Barbares impies ; et le patriarche est accusé d’avoir déclaré que les fidèles pouvaient obtenir la rémission de tous leurs péchés en exterminant les schismatiques [12]. Un enthousiaste, nommé Dorothée, alarma l’empereur, et le tranquillisa en même temps en lui prédisant que les hérétiques allemands attaqueraient la porte de Blachernes, mais que leur punition offrirait un exemple effrayant de la vengeance divine. Les passages de ces grandes armées étaient des événemens rares et dangereux ; mais les croisades firent naître entre les deux nations une correspondance qui étendit leurs lumières sans affaiblir leurs préjugés. Les Latins à Constantinople. Le luxe et les richesses de Constantinople attiraient les productions de tous les climats. Le travail et l’industrie de ses nombreux habitans balançaient cette importation. Sa position invite le commerce de toutes les parties du monde ; et son commerce fut dans tous les temps entre les mains des étrangers. Lorsque Amalfi eut perdu son importance, les Vénitiens, les Pisans et les Génois établirent des factoreries dans la capitale de l’empire ; on récompensa leurs services par des honneurs et des priviléges ; ils acquirent des terres et des maisons ; leurs familles se multiplièrent par des mariages avec les nationaux ; et lorsqu’on eut toléré une mosquée mahométane, il fut impossible d’interdire les églises du rit romain[13]. Les deux femmes de Manuel Comnène[14] étaient de la race des Francs ; la première, belle-sœur de l’empereur Conrad, et l’autre, fille du prince d’Antioche. Il obtint pour son fils Alexis une fille de Philippe-Auguste, roi de France, et il donna sa fille à un marquis de Montferrat, qui avait été élevé dans le palais de Constantinople et revêtu des dignités de la cour. Ce prince grec aspirait à la conquête de l’Occident dont il avait combattu les armées ; il estimait la valeur des Francs, se fiait à leur fidélité[15], et récompensait assez singulièrement leurs talens militaires par des offices lucratifs de juges et de trésoriers. La politique de Manuel lui suggéra de solliciter l’alliance du pape, et la voix publique l’accusa de partialité pour la nation et la religion des Latins[16]. Sous son règne et sous celui de son successeur Alexis, on les désignait également sous les noms odieux d’étrangers, d’hérétiques, ou de favoris. Ce triple crime fut sévèrement expié dans le tumulte qui an nonça le retour et l’élévation d’Andronic[17]. Le peuple courut aux armes ; des côtes de l’Asie le tyran envoya ses troupes et ses galères seconder la vengeance nationale ; et la résistance impuissante des étrangers ne servit qu’à motiver et redoubler la fureur de leurs assassins. Ni l’âge, ni le sexe, ni les liens de l’amitié ou de la parenté, ne purent sauver les victimes dévouées de la haine, de l’avarice et du fanatisme. Les Latins furent massacrés dans les rues et dans leurs maisons ; leur quartier fut réduit en cendres ; on brûla les ecclésiastiques dans leurs églises, et les malades dans leurs hôpitaux. On peut se faire une idée du carnage par l’acte de clémence qui le termina : on vendit aux Turcs quatre mille chrétiens qui survivaient à la proscription générale. Les prêtres et les moines se montraient les plus actifs et les plus acharnés à la destruction des schismatiques ; ils chantèrent pieusement un Te Deum lorsque la tête d’un cardinal romain, légat du pape, eut été séparée de son corps, attachée à la queue d’un chien, et traînée avec des railleries féroces, à travers les rues de la ville. Les plus prudens des Latins s’étaient, dès la première alarme, retirés sur leurs vaisseaux ; ils échappèrent à travers l’Hellespont à cette scène de carnage. Dans leur fuite, ils portèrent le ravage et l’incendie sur une côte de deux cents milles d’étendue, exercèrent une cruelle vengeance sur les innocens sujets de l’empire, firent particulièrement sentir leur fureur aux prêtres et aux moines, et se dédommagèrent, par le butin qu’ils enlevèrent, de la perte de leurs richesses et de celle de leurs amis. À leur retour ils firent connaître à l’Italie et à l’Europe, la faiblesse, l’opulence, la perfidie et la haine des Grecs, dont les vices furent représentés comme les suites naturelles du schisme et de l’hérésie. Les pèlerins de la première croisade avaient négligé, par un scrupule de conscience, les plus belles occasions de s’ouvrir pour toujours le chemin de Jérusalem en s’assurant la possession de Constantinople ; mais une révolution domestique invita et força presque les Français et les Vénitiens à la conquête de l’empire d’Orient.
Règne et caractère d’Isaac Lange. A. D. 1185-1195. Sept. 12.

Dans le cours de l’histoire de Byzance, j’ai déjà raconté l’hypocrisie, l’ambition, la tyrannie et la chute d’Andronic, le dernier rejeton mâle de la famille des Comnène qui ait régné à Constantinople. La révolution qui le précipita du trône sauva la vie et produisit l’élévation d’Isaac-Lange, qui descendait, par les femmes, de la même dynastie[18]. Le successeur d’un second Néron aurait facilement obtenu l’estime et l’affection de ses sujets ; mais ils furent forcés quelquefois de regretter l’administration d’Andronic. Doué d’un esprit solide et d’une tête forte, ce tyran avait su apercevoir les rapports qui liaient son intérêt personnel avec celui du public ; et tandis qu’il faisait trembler ceux qui pouvaient lui donner de l’inquiétude, les particuliers obscurs et les provinces éloignées bénissaient la justice rigoureuse de leur souverain. Son successeur, vain et jaloux du pouvoir suprême, manquait à la fois du courage et des talens nécessaires pour l’exercer ; ses vices devinrent funestes à ses sujets, et ses vertus (si toutefois il en eut) leur furent inutiles. Les Grecs, qui imputaient toutes leurs calamités à sa négligence, lui refusèrent le mérite des avantages passagers ou accidentels dont ils purent jouir sous son règne. Isaac sommeillait sur son trône et ne se réveillait qu’à la voix du plaisir. Ses heures de loisir étaient consacrées à des comédiens et à des bouffons, et même pour ces bouffons Isaac était un objet de mépris. Le luxe de ses fêtes et de ses bâtimens surpassa tout ce qu’en avaient jamais étalé les cours, le nombre de ses eunuques ou de ses domestiques montait à vingt mille, et la dépense de sa table et de sa maison à quatre mille livres d’argent par jour, ou environ quatre millions sterling par an. L’oppression était le seul moyen de fournir à ses besoins, et le peuple s’indignait également et des abus commis dans la levée des revenus publics et de celui qui s’en faisait à la cour. Tandis que les Grecs comptaient les jours de leur esclavage, un prophète, auquel Isaac accorda pour récompense la dignité de patriarche, lui annonça que durant un règne heureux de trente-deux ans, il étendrait son empire jusqu’au mont Liban et ses conquêtes au-delà de l’Euphrate. Mais sa seule démarche à l’appui de cette prédiction, fut de réclamer de Saladin[19], par une ambassade scandaleuse autant que fastueuse, la restitution du Saint-Sépulcre, et de proposer à l’ennemi du nom chrétien une alliance défensive et offensive. Entre les indignes mains d’Isaac et de son frère, les débris de l’Empire grec furent abaissés jusque dans la poussière. L’île de Chypre, dont le nom réveille les idées de l’élégance et du plaisir, fut envahie par un prince de la maison des Comnène ; et, par un singulier enchaînement de circonstances, la valeur de Richard d’Angleterre fit passer ce royaume à la maison de Lusignan, pour qui il compensa richement la perte de Jérusalem.

Révolte des Bulgares. A. D. 1186.

La révolte des Valaques et des Bulgares fut également honteuse pour la monarchie et inquiétante pour la capitale. Depuis la victoire de Basile II, ils avaient conservé durant plus de cent soixante-dix ans aux princes de Byzance une soumission très-peu gênante, mais on n’avait point essayé par quelque moyen efficace de soumettre ces tribus sauvages au joug des mœurs et des lois. Par l’ordre d’Isaac, on les priva de leur unique moyen de subsistance en leur enlevant leurs troupeaux pour servir à la pompe des fêtes nuptiales du souverain, et le refus d’une égalité de paye et de rang dans le service militaire, acheva d’aliéner ces guerriers indociles. Pierre et Asan, deux chefs puissans de la race des anciens rois[20], défendirent leurs droits et la liberté nationale : les énergumènes qui leur servaient de prédicateurs annoncèrent au peuple que le glorieux saint Demetrius, leur patron, avait abandonné pour toujours le parti des Grecs ; et la rebellion s’étendit des bords du Danube aux montagnes de la Thrace et de la Macédoine. Après quelques efforts impuissans, Isaac Lange et son frère reconnurent leur indépendance, et les troupes impériales furent bientôt découragées par la vue des ossemens de leurs camarades, dispersés le long des passages du mont Hœmus. La valeur et la politique de Jean ou Joannice établirent solidement le second royaume des Bulgares. Ce rusé Barbare envoya une ambassade à Innocent III. Il se reconnut enfant de Rome par la naissance et la religion [21], et reçut humblement du pontife la permission de battre monnaie, le titre de roi et un archevêque ou patriarche latin. Le Vatican triompha de cette conquête spirituelle, première cause du schisme ; et si les Grecs eussent conservé leur suprématie sur l’Église de Bulgarie, ils auraient abandonné sans regret toute prétention sur la monarchie.

Usurpation et caractère d’Alexis Lange. A. D. 1195-1203. 8 avril.

Les Bulgares haïssaient assez l’empire grec pour demander au ciel, dans leurs prières, la durée du règne d’Isaac Lange, le plus sûr garant de leur indépendance et de leur prospérité ; cependant leurs chefs enveloppaient dans le même mépris toute la nation et toute la famille de l’empereur. « Chez tous les Grecs, dit Asan à ses soldats, le climat, le caractère et l’éducation, sont toujours les mêmes et produiront toujours les mêmes effets : regardez au bout de cette lance les longues banderolles qui flottent au gré du vent ; elles ne diffèrent que par la couleur : composées de la même soie, ouvrées par les mêmes mains, celles qui sont teintes en pourpre n’ont ni plus de prix ni plus de valeur que les autres[22]. » Le règne d’Isaac vit s’élever et tomber plusieurs prétendans à l’empire. Un général qui avait repoussé les flottes de Sicile, fut entraîné à la révolte et à sa perte par l’ingratitude de son souverain ; et le voluptueux repos du prince fut souvent troublé par des émeutes et de secrètes conjurations. Sauvé plusieurs fois par hasard ou par le zèle de ses domestiques, il succomba enfin sous les trames d’un frère ambitieux, qui, pour acquérir la possession précaire d’un trône chancelant, oublia les sentimens de la fidélité, de la nature et de l’affection[23]. Tandis qu’Isaac chassait presque seul dans les vallées de la Thrace, Alix, dans le camp, se revêtit de la pourpre aux acclamations de toute l’armée, La capitale et le clergé souscrivirent à ce choix ; et la vanité du nouveau souverain rejeta le nom de ses pères pour le nom pompeux de la race royale des Comnène. J’ai épuisé toutes les expressions du mépris en parlant de son frère Isaac ; et j’ajouterai seulement que l’indigne Alexis[24] ne se soutint durant un règne de huit ans que par les vices plus mâles de son épouse Euphrosine. Isaac n’apprit sa chute qu’en se voyant poursuivi en ennemi par ses gardes infidèles. Il courut en fuyant devant eux jusqu’à Stagyre en Macédoine, éloignée d’environ cinquante milles ; mais seul, sans projet et sans ressource, le malheureux Isaac ne put éviter son sort ; il fut arrêté, conduit à Constantinople, privé de la vue et jeté dans une tour solitaire où il fut réduit au pain et à l’eau pour toute subsistance. Au moment de la révolution, son fils Alexis, élevé dans l’espérance de l’empire, n’avait encore que douze ans. L’usurpateur épargna son enfance, et le destina, soit durant la paix, soit durant la guerre, à faire partie de la pompe de sa cour. L’armée étant campée sur les bords de la mer, un vaisseau italien favorisa la fuite du jeune prince ; sous l’habit d’un matelot, il échappa aux recherches de ses ennemis, passa l’Hellespont, et se trouva bientôt en Sicile à l’abri du danger. Après avoir salué la demeure des saints apôtres et imploré la protection du pape Innocent III, Alexis se rendit à l’invitation de sa sœur Irène, épouse de Philippe de Souabe, roi des Romains. Mais en traversant l’Italie, il apprit que la fleur des chevaliers d’Occident, assemblés à Venise, se préparait à passer dans la Terre-Sainte ; et il s’éleva dans son cœur un rayon d’espoir d’obtenir de leurs invincibles armes le rétablissement de son père.

Quatrième croisade. A. D. 1198.

Environ dix ou douze ans après la perte de Jérusalem, la noblesse de France fut appelée de nouveau au service de la guerre sainte par la voix d’un troisième prophète, moins extravagant peut-être que Pierre l’ermite, mais fort au-dessous de saint Bernard, comme politique et comme orateur. Un prêtre ignorant, des environs de Paris, Foulques[25] de Neuilly, abandonna le service de sa paroisse pour le rôle plus flatteur de missionnaire ambulant et de prédicateur du peuple. La réputation de sa sainteté et de ses miracles se répandit au loin ; il déclamait avec véhémence contre les vices du siècle, et les sermons qu’il prêchait à Paris, en pleine rue, convertirent des voleurs, des usuriers, des filles publiques et jusqu’à des docteurs et des écoliers de l’université. À peine Innocent III avait pris possession de la chaire de saint Pierre, qu’il fit proclamer en Italie, en Allemagne et en France la nécessité ou l’obligation d’une nouvelle croisade[26]. L’éloquent pontife déplorait pathétiquement la ruine de Jérusalem, le triomphe des païens et la honte de la chrétienté : sa libéralité proposait la rémission des péchés et une indulgence plénière à tous ceux qui serviraient dans la Palestine une année en personne ou deux ans par un substitut[27]. Parmi les légats et les orateurs qui entonnèrent la trompette sacrée, Foulques de Neuilly tint le premier rang par l’éclat de son zèle et par ses succès. La situation des principaux monarques de l’Europe n’était pas favorable aux vœux du saint père. L’empereur Frédéric II, encore enfant, voyait déchirer ses états d’Allemagne par la rivalité des maisons de Souabe et de Brunswick et les factions mémorables des Guelfes et de Gibelins. Philippe Auguste de France avait accompli ce vœu dangereux et n’était point disposé à le renouveler ; mais comme ce monarque n’était pas moins avide de louanges que de puissance, il assigna volontiers un fonds perpétuel pour le service de la Terre-Sainte. Richard d’Angleterre, rassasié de gloire et dégoûté par les accidens de sa première expédition, osa répondre par une plaisanterie aux exhortations de Foulques de Neuilly, qui réprimandait avec la même assurance les peuples et les rois. « Vous me conseillez, lui dit Plantagenet, de me défaire de mes trois filles, l’orgueil, l’avarice et l’incontinence, pour les remettre à ceux à qui elles conviennent le mieux, je lègue mon orgueil aux Templiers, mon avarice aux moines de Cîteaux, et mon incontinence aux évêques. » Mais les grands vassaux et les princes du second ordre obéirent docilement au prédicateur. Les barons français se croisent.Le jeune Thibaut, comte de Champagne, âgé de vingt-deux ans, s’élança le premier dans cette sainte carrière, animé par l’exemple de son père et de son frère aîné, dont le premier avait marché à la tête de la seconde croisade, et l’autre était mort en Palestine avec le titre de roi de Jérusalem. Deux mille deux cents chevaliers lui devaient l’hommage[28] et le service militaire ; la noblesse de Champagne excellait dans l’exercice des armes[29], et par son mariage avec l’héritière de Navarre, Thibaut pouvait ajouter à ses troupes une bande courageuse de Gascons tirés des deux côtés des Pyrénées. Il eut pour compagnon d’armes, Louis, comte de Blois et de Chartres, qui tirait comme lui son origine du sang royal ; ces deux princes étaient l’un et l’autre neveux en même temps du roi de France et de celui d’Angleterre. Dans la foule des barons et des prélats qui imitèrent leur zèle, je distingue la naissance et le mérite de Matthieu de Montmorenci, le fameux Simon de Montfort, le fléau des Albigeois, et le vaillant Geoffroi de VilleHardouin[30], maréchal de Champagne[31], qui a daigné écrire ou dicter dans l’idiome[32] barbare de son siècle et de son pays[33], la relation des conseils et des expéditions dans lesquelles il joua lui-même un des principaux rôles. À la même époque, Baudouin, comte de Flandre, qui avait épousé la sœur de Thibaut, prit la croix à Bruges, ainsi que son frère Henri et les principaux chevaliers et citoyens de cette riche et industrieuse province[34]. Les chefs prononcèrent solennellement leur vœu dans l’église et le ratifièrent dans des tournois. Après avoir débattu les opérations de l’entreprise dans plusieurs assemblées générales, on résolut, pour délivrer la Palestine, de porter la guerre en Égypte, contrée ruinée, depuis la mort de Saladin, par la famine et les guerres civiles. Mais le sort de tant d’armées conduites par des souverains démontrait le danger d’entreprendre par terre cette longue expédition ; et quoique les Flamands habitassent les côtes de l’Océan, les barons français manquaient de vaisseaux et n’avaient pas la moindre connaissance de l’art de la navigation. Ils nommèrent sagement six députés ou représentans, du nombre desquels était Villehardouin, et leur donnèrent le pouvoir de traiter pour la confédération et de diriger tous ses mouvemens. Les états maritimes de l’Italie pouvaient seuls transporter les pèlerins, leurs armes et leurs chevaux ; et les six députés se rendirent à Venise pour solliciter, par des motifs de dévotion et d’intérêt, le secours de cette puissante république.

État des Vénitiens. A. D. 697-1200.

Dans l’invasion d’Attila en Italie, j’ai raconté[35] que les Vénitiens échappés des villes détruites du continent avaient cherché une obscure retraite dans la chaîne des petites îles qui bordent l’extrémité du golfe adriatique. Environnés de la mer, libres, indigens, laborieux et inaccessibles, ils se réunirent insensiblement en république : les premiers fondemens de Venise furent jetés dans l’île de Rialto, et l’élection annuelle de douze tribuns fut remplacée par l’office à vie d’un duc ou doge perpétuel. Placés entre les deux empires, les Vénitiens s’enorgueillissent de l’opinion qu’ils ont toujours conservé leur indépendance primitive[36] ; ils ont soutenu par les armes leur liberté contre les latins, et pourraient facilement établir leurs droits par des écrits. Charlemagne lui-même abandonna toute prétention de souveraineté sur les îles du golfe Adriatique ; son fils Pépin échoua dans l’attaque des lagunes ou canaux, trop profonds pour sa cavalerie et trop peu pour l’approche de ses vaisseaux ; et sous le règne de tous les empereurs d’Allemagne, les terres de la république ont été clairement distinguées du royaume d’Italie. Mais les habitans de Venise adoptaient eux-mêmes l’opinion générale des nations étrangères et des Grecs leurs souverains, qui les considéraient comme une portion inaliénable de l’empire d’Orient[37]. Les neuvième et dixième siècles offrent des preuves nombreuses et incontestables de leur dépendance ; et les vains titres, les serviles honneurs de la cour de Byzance, si recherchés de leurs ducs, auraient avili les magistrats d’un peuple libre. Mais l’ambition de Venise et la faiblesse de Constantinople relâchèrent insensiblement les liens de cette dépendance, qui n’avait jamais été ni bien sévère ni bien absolue. L’obéissance se convertit en respect ; les priviléges devinrent des prérogatives, et l’indépendance du gouvernement politique affermit la liberté du gouvernement civil. Les villes maritimes de l’Istrie et de la Dalmatie obéissaient aux souverains de la mer Adriatique ; et lorsque les Vénitiens armèrent contre les Normands en faveur d’Alexis, l’empereur ne réclama point leurs secours comme un devoir de sujets, mais comme un bienfait d’alliés reconnaissans «t fidèles. La mer était leur patrimoine[38] ; les Génois et les Pisans, leurs rivaux, occupaient, à la vérité, la partie occidentale de la Méditerranée, depuis la Toscane jusqu’à Gibraltar ; mais Venise acquit de bonne heure une forte part dans le commerce lucratif de la Grèce et de l’Égypte ; ses richesses s’augmentaient en proportion des demandes de l’Europe ; ses manufactures de glaces et de soies, et peut-être l’institution de sa banque, sont de la plus haute antiquité, et les fruits de l’industrie brillaient dans la magnificence de la république et des particuliers. Lorsqu’il s’agissait de maintenir l’honneur de son pavillon, de venger ses injures ou de protéger la liberté de la navigation, la république pouvait lancer et armer en peu de temps une flotte de cent galères, qu’elle employa successivement contre les Grecs, contre les Sarrasins et contre les Normands ; elle fut d’un grand secours aux Francs dans leur expédition sur les côtes de la Syrie. Mais le zèle des Vénitiens n’était ni aveugle ni désintéressé ; après la conquête de Tyr, ils partagèrent la souveraineté de cette ville, le premier entrepôt d’un commerce universel. On apercevait dans la politique de cette république, l’avarice d’un peuple commerçant et l’insolence d’une puissance maritime. La prudence guida cependant toujours son ambition, et elle oublia rarement que si l’abondance de ses galères armées était la suite et la sauvegarde de sa grandeur, ses vaisseaux marchands en étaient la cause et le soutien. Venise évita le schisme des Grecs, mais elle n’eut jamais pour le pontife romain une obéissance servile ; et sa fréquente correspondance avec les infidèles de tous les climats paraît avoir tempéré de bonne heure pour elle l’influence de la superstition. Son gouvernement primitif était un mélange informe de démocratie et de monarchie ; l’élection du doge se faisait par les suffrages d’une assemblée générale : tant que son administration plaisait au peuple, il régnait avec le faste et l’autorité d’un souverain ; mais dans les fréquentes révolutions, ces magistrats furent déposés, bannis, et quelquefois massacrés par une multitude toujours violente et souvent injuste. Le douzième siècle vit naître les commencemens de l’habile et vigilante aristocratie, qui réduit aujourd’hui le doge à n’être qu’un fantôme et le peuple un zéro[39].

Alliance des Français et des Vénitiens. A. D. 1201.

Lorsque les six ambassadeurs des Français arrivèrent à Venise, ils furent amicalement reçus dans le palais de Saint-Marc par le doge, Henri Dandolo, qui, au dernier période de la vie humaine, brillait parmi les hommes les plus illustres de son siècle[40]. Chargé du poids des ans et privé de la vue[41], Dandolo conservait toute la vigueur de son courage et de son jugement, l’ardeur d’un héros ambitieux de signaler son règne par quelques exploits mémorables, et la sagesse d’un patriote plein du désir d’établir sa renommée sur la gloire et la puissance de sa patrie. La valeur et la confiance des barons et de leurs députés obtinrent son approbation et ses louanges ; s’il n’eût été qu’un particulier, c’était, leur dit-il, en soutenant une semblable cause et dans une pareille société qu’il eût désiré de finir ses jours ; mais comme magistrat de la république, il leur demanda quelque temps pour consulter ses collègues sur cette affaire importante. La proposition des Français fut d’abord discutée par les six sages récemment nommés pour surveiller l’administration du doge ; on en fit part ensuite aux quarante membres du conseil d’état, et elle fut enfin communiquée à l’assemblée législative, composée de quatre cent cinquante membres élus annuellement dans les six quartiers de la ville. Soit en paix, soit en guerre, le doge était toujours le chef de la république, et la réputation personnelle de Dandolo ajoutait du poids à son autorité légale : on examina et on approuva ses raisons en faveur de l’alliance, et il fut autorisé à informer les ambassadeurs des conditions du traité[42]. On proposait aux croisés de s’assembler, vers la fête de Saint-Jean de l’année suivante, à Venise ; ils devaient y trouver des bâtimens à fond plat pour embarquer quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, avec un nombre de vaisseaux suffisant pour transporter quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille hommes de pied. Les Vénitiens devaient, durant neuf mois, fournir la flotte de toutes les provisions nécessaires, et la conduire partout où le service de Dieu ou de la chrétienté pourrait l’exiger, et la république devait y joindre une escadre de cinquante galères armées. Les pèlerins devaient payer, avant le départ, la somme de quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent, toutes les conquêtes devaient se partager également entre les confédérés. Ces conditions étaient un peu dures ; mais la circonstance était pressante, et les barons français ne savaient épargner ni leur sang ni leurs richesses. On convoqua une assemblée générale pour la ratification du traité. Dix mille citoyens remplirent la grande chapelle et la place de Saint-Marc, et les nobles Français furent réduits à la nécessité, nouvelle pour eux, de s’abaisser devant la majesté du peuple. « Illustres Vénitiens, dit le maréchal de Champagne, nous sommes députés par les plus grands et les plus puissans barons de la France, pour supplier les souverains de la mer de nous aider à délivrer Jérusalem. Ils nous ont recommandé de nous prosterner à vos pieds, et nous ne nous relèverons pas que vous n’ayez promis de venger avec nous les injures du Christ. » Ce discours accompagné de leurs larmes[43], leur air martial et leur attitude suppliante arrachèrent un cri universel d’applaudissement, dont le bruit, dit Geoffroy, fut semblable à celui d’un tremblement de terre. Le vénérable doge monta sur son tribunal pour alléguer en faveur de la requête les motifs honorables et vertueux qui peuvent seuls déterminer l’assemblée de tout un peuple. Le traité fut transcrit sur un parchemin, scellé, attesté par des sermens, accepté mutuellement avec des larmes de joie par les représentans de France et de Venise, et envoyé sur-le-champ à Rome pour obtenir l’approbation du pape Innocent III. Les marchands prêtèrent deux mille marcs pour les premières dépenses de l’armement ; et des six députés, deux repassèrent les Alpes pour annoncer le succès de la négociation, tandis que les quatre autres firent inutilement un voyage à Gênes et à Pise, pour engager ces deux républiques à entrer dans la sainte confédération.

Assemblée de la croisade et départ de Venise. A. D. 1202. Oct. 8.

Des délais et des obstacles imprévus retardèrent l’exécution de ce traité. Le maréchal de retour à Troyes fut affectueusement reçu et avoué de tout par Thibaut, comte de Champagne, que les pèlerins avaient unanimement choisi pour leur général ; mais la santé de ce valeureux jeune homme commençait à s’altérer ; on perdit bientôt tout espoir de le sauver ; il déplora la destinée qui le condamnait à périr avant le temps, non sur le champ de bataille, mais sur un lit de douleur, il distribua en mourant ses trésors à ses braves et nombreux vassaux, et leur fit jurer en sa présence d’accomplir son vœu et le leur. Mais, dit le maréchal, tous ceux qui acceptèrent ses dons ne lui tinrent pas leur parole. Les plus déterminés champions de la croix s’assemblèrent à Soissons pour choisir un nouveau général ; mais, soit incapacité, jalousie ou répugnance, parmi les princes français il ne s’en trouva aucun qui réunît les talens nécessaires pour conduire l’expédition, et la volonté de l’entreprendre. Les suffrages se réunirent en faveur d’un étranger, et l’on résolut d’offrir le commandement à Boniface, marquis de Montferrat, rejeton d’une race de héros, et personnellement distingué par ses talens politiques et militaires[44]. Ni la piété ni l’ambition ne permettaient au marquis de se refuser à cette honorable invitation. Après avoir passé quelques jours à la cour de France, où il fut reçu comme un ami et un parent, il accepta solennellement, dans l’église de Soissons, la croix de pèlerin et le bâton de général, puis repassa aussitôt les Alpes pour se préparer à cette longue expédition. Vers la fête de la Pentecôte, il déploya sa bannière et se mit en route pour Venise à la tête de ses Italiens ; il y fut précédé ou suivi des comtes de Flandre et de Blois, et des plus illustres barons de France auxquels se joignit un corps nombreux de pèlerins allemands conduits par des motifs semblables à ceux qui les animaient[45]. Les Vénitiens avaient rempli et même passé leurs engagemens ; ils avaient construit des écuries pour les chevaux et des baraques pour les soldais. Les magasins étaient abondamment pourvus de fourrages et de provisions ; les bâtimens de transport, les vaisseaux et les galères n’attendaient pour mettre à la voile que le paiement stipulé par le traité pour le fret et l’armement ; mais cette somme excédait de beaucoup les richesses réunies de tous les pèlerins assemblés à Venise. Les Flamands, dont l’obéissance pour leur comte était volontaire et précaire, avaient entrepris sur leurs propres vaisseaux la longue navigation de l’Océan et de la Méditerranée ; et un grand nombre de Français et d’Italiens avaient préféré les moyens de passage moins chers et plus commodes que leur offraient Marseille et la Pouille. Ceux qui s’étaient rendus à Venise pouvaient se plaindre de ce qu’après avoir fourni leur contribution personnelle, ils se trouvaient responsables de celle des absens. Tous les chefs livrèrent volontairement au trésor de Saint-Marc leur vaisselle d’or et d’argent ; mais ce sacrifice généreux ne pouvait pas suffire, et après tous leurs efforts, il manquait trente-quatre mille marcs pour compléter la somme convenue. La politique et le patriotisme du doge levèrent cet obstacle. Il proposa aux barons de se joindre à ses compatriotes pour réduire quelques villes révoltées de la Dalmatie, et promit, à cette condition, d’aller combattre en personne dans la Palestine, et d’obtenir en outre de la république qu’elle attendit, pour le surplus de leur dette, que quelque riche conquête les mît en état d’y satisfaire. Après beaucoup de scrupules et d’hésitation, ils acceptèrent cette offre plutôt que de renoncer à leur entreprise ; Siége de Zara. Nov. 10.et les premières hostilités de la flotte et de l’armée furent dirigés contre Zara[46], ville forte, sur la côte de la Sclavonie, qui avait abandonné les Vénitiens et s’était mise sous la protection du roi de Hongrie[47]. Les croisés rompirent la chaîne ou barre qui défendait le port, débarquèrent leurs che38 HrSTOIRE DE LA DECADENCE

aux, leurs troupes et leurs machines de guerre, et forcèrent la ville de se rendre, le cinquième jour, à discrétion. On épargna la vie des habitans, mais en punition de leur révolte , on pilla leurs maisons , et les murs de la ville furent démolis. La saison était fort avancée , les confédérés résolurent de choisir un port sûr dans un pays fertile , pour y passer tranquillement l’hiver ; mais leur repos y fut troublé par les animosités nationales des soldats et des mariniers et les fréquentes querelles qui en étaient la suite. La conquête de Zara avait été une source de discorde et de scandale. La première expédition des alliés avait teint leurs armes , non pas du sang des infidèles , mais de celui des chrétiens ; le roi de Hongrie et ses nouveaux sujets étaient eux-mêmes au nombre des champions de la croix , et la crainte ou l’inconstance augmentait les scrupules des dévots. Le pape avait excommunié des croisés parjures qui pillaient et massacraient leurs frères (i) : l’anathème du pontife n’épargna que le marquis Boniface et Simon de Montfort ; l’un, parce qu’il ne s’était point trouvé au siège, et l’autre, parce qu’il abandonna tout-à-fait la confédération. Innocent aurait pardonné volontiers aux simples et dociles pénitens français ; mais il s’indignait contre l’opiniâtre raison des Vénitiens qui refusaient d’avouer leur faute, d’accepter le pardon et de reconnaître l’autorité d’un prêtre, relativement à leurs affaires temporelles.

(i) Voyez toute la transaction et les sentimens du pape dans les Épîtres d’Innocent iii . Gesta , c. 86, 87 , 88. DE l’empire romain, ciiap, lx. Sg

Alliance des croisés avec le jeune Alexis.

La réunion d’une flotte et d’une arme’e si puissante avait ranimé l'espoir du jeune Alexis (i ). À Venise et à Zara, il pressa vivement les croisés à entreprendre son re’tablissement et la délivrance de son père (2). La recommandation de Philippe , roi d’Allemagne , la présence et les prières du jeune Grec , excitèrent la compassion des pèlerins : le marquis de Monferrat et le doge de Venise embrassèrent et plaidèrent sa cause. Une double alliance et la dignité de César avait lié les deux frères aînés de Boniface (3) avec la famille impériale. Il espérait que l’importance de ce service lui vaudrait l’acquisition d’un royaume , et l’ambition plus généreuse de Dandolo lui donnait un ardent

(i) Un lecteur moderne est surpris d’entendre nommer le jeune Alexis le valet de Constantinople , à raison de son âge , comme on dit les infants d’Espagne et le nobilissimus puer des Romains : les pages ou valets des chevaliers étaient aussi nobles que leurs maîtres ( Ville-Hardouin et Duc, no 36 ).

(2) Ville-Hardouin ( no 38) nomme l’empereur Isaac sursac , mot dérivé probablement du mot français sire ou du grec Κνρ (κνριος) , avec la terminaison du nom propre ; les noms corrompus de Tursac et de Conserac , que nous trouverons par la suite , nous donneront une idée de la licence que prenaient à cet égard les anciennes dynasties d’Assyrie et d’Egypte.

(3) Reinier et Conrad : l’un épousa Marie , fille de l’empereur Manuel Comnène ; l’autre était marié à Théodora Angela, sœur des empereurs Isaac et Alexis. Conrad abandonna la cour de Byzance et la princesse pour aller défendre la ville de Tyr contre Saladin ( Ducange , Fam. Byzant. , p. 187-203). 40 niSTOiniv DE LA. DÉCADENCE

désir d’assurer à son pays les avantages inestimables qui devaient en résulter pour son commerce et sa puissance (i). Leur influence obtint aux ambassadeurs d’Alexis une réception favorable ; et si la grandeur de ses offres excita quelque défiance, les motifs et les récompenses qu il présentait purent justifier le retard apporté à la délivrance de Jérusalem, et l’emploi des forces qui y avaient été consacrées. Il promit pour lui et pour son père, qu’aussitôt qu’ils auraient recouvré le trône de Constantinople , ils termineraient le long schisme des Grecs, et se soumettraient, eux et leurs sujets , à la suprématie de l’Église romaine. Il s’engagea à récompenser les travaux et les services des croisés, parle payement immédiat de deux cent mille marcs d'argent, à suivre les pèlerins en Égypte, ou, si on le jugeait plus avantageux, à entretenir, durant une année , dix mille hommes , et durant toute sa vie, cinq cents chevaliers pour le service de la Terre-Sainte. La république de Venise accepta ces conditions séduisantes ; et l’éloquence du doge et du marquis persuadèrent aux comtes de Blois , de Flandre et de Saint-Paul, ainsi qu’à huit barons de France, de prendre part à cette glorieuse entreprise. On scella , par les sermens ordinaires , un traité d’alliance offensive et défensive ; chaque individu fut séduit, selon sa situation ou son caractère,

(i) Nicétas (in Alex. Comn. , l. iii, c. 9 ) accuse le doge et les Vénitiens d’avoir été les auteurs de la guerre contre Constantinople , et ne considère que comme κυμα υϖερ κυματι l’arrivée et les offres honteuses du prince exilé. DE l’empire romain. CH AP. LX. /j f

par les motifs de l’avantage général ou ceux de l'inte’rêt personnel ; par l’honneur de replacer un souverain sur son trône, ou par l’opinion assez raisonnable que tous les efforts des croise’s pour délivrer la Palestine seraient impuissans, à moins que l’acquisition de Constantinople ne pre’cédât et ne facilitât la conquête de Je’rusalem. Mais ils commandaient une troupe de guerriers libres et de volontaires , quelquefois leurs égaux , qui raisonnaient et agissaient d'après eux-mêmes ; quoiqu’une forte majorité acceptât l’alliance , le nombre et les argumens de ceux qui la rejetaient e’taient dignes de considération (i). Les cœurs les plus intrépides se troublaient au tableau qui leur était fait des forces navales de Constantinople et de ses fortifications inaccessibles. Ils déguisaient en public leurs craintes, et se les dissimulaient peut-être à eux-mêmes par des objections plus honorables de devoir et de religion. Les dissidens alléguaient la sainteté du vœu qui les avait éloignés de leur famille et de leur maison pour courir a la délivrance du Saint-Sépulcre , et ne pensaient pas que les motifs obscurs et incertains de la politique dussent les détourner d’une sainte entreprise dont l’événement était entre les mains de la Providence. Les censures du pape et les reproches de leur conscience avaient assez sévèrement puni l’attaque de Zara ,

(i) Ville-Hardouin et Gunther expliquent les sentimens des deux partis. L’abbé Martin quitta l’armée à Zara, passa dans la Palestine , fut envoyé comme ambassadeur à Constantinople, et devint malgré lui le témoin du second siège. 4* iHSTOir.E m : i,a nECADEXCT ;

leur première faute, pour qu’ils évitassent de souiller à l'avenir leurs armes en re’pandant le sang des chrétiens ; l’apôtre romain avait prononcé, et il ne leur appartenait pas de punir le schisme des Grecs , ou de venger les droits suspects des empereurs de Byzance. D’après ces principes ou ces prétextes , un grand nombre de pèlerins, les plus distingués par leur valeur et leur piété , se retirèrent du camp , et leur départ fut moins funeste que l’opposition ouverte ou secrète d’un parti de mécontens qui saisirent toutes les occasions de désunir l’armée , et de nuire au succès de l’entreprise.

Départ de Zara pour Constantinople. A. D. 1203. Avril 7. Arrivée Juin 24.

Malgré cette défection , les Vénitiens pressèrent vivement le départ, et cachèrent probablement, sous l'extérieur d'un zèle généreux pour Alexis , leurs ressentimens contre sa nation et contre sa famille. La préférence accordée récemment à la république de Pise , leur rivale dans le commerce , blessait leur cupidité ; et ils avaient de longs et terribles comptes à régler avec la cour de Byzance, Dandolo ne démentait peut-être pas le conte populaire qui accusait l’empereur Manuel d’avoir violé , dans la personne du doge, les droits des nations et de l’humanité , en le privant de la vue tandis qu’il était revêtu du caractère sacré d’ambassadeur. On n’avait point vu, depuis plusieurs siècles, un pareil armement sur la mer Adriatique ; cent vingt bateaux plats, ou palandres, pour les chevaux ; deux cent quarante vaisseaux chargés de soldats et d’armes, et soixante-dix de provisions, soutenus par cinquante fortes galères, bien préPage:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/51 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/52 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/53 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/54 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/55 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/56 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/57 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/58 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/59 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/60 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/61 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/62 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/63 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/64 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/65 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/66 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/67 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/68 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/69 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/70 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/71 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/72 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/73 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/74 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/75 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/76 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/77 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/78 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/79 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/80 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/81 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/82 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/83 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/84 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/85 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/86 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/87 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/88 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/89 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/90 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/91 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/92 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/93



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CHAPITRE LXIV.


Conquêtes de Gengis-khan et des Mongoux depuis la Chine jusqu’à la Pologne. Danger des Grecs et de Constantinople. Origine des Turcs ottomans en Bithynie. Règnes et victoires d’Othman, Orchan, Amurath Ier et Bajazet Ier. Fondation et progrès de la monarchie des Turcs en Asie et en Europe. Situation critique de Constantinople et de l’empire grec.


DES petites querelles d’une ville avec ses faubourgs, des discordes et de la lâcheté des Grecs dégénérés, je vais passer aux brillantes victoires des Turcs, dont l’esclavage civil était ennobli par la discipline militaire, l’enthousiasme religieux et l’énergie du caractère national. L’origine et les progrès des Ottomans, aujourd’hui souverains de Constantinople, se trouvent lies aux plus importantes scènes de l’histoire moderne ; mais elles exigent la connaissance préliminaire de la grande irruption des Mongoux et des Tartares, dont on peut comparer les conquêtes rapides aux premières convulsions de la nature, qui agitèrent et changèrent la surface du globe. Je me suis déjà cru permis de faire entrer dans mon ouvrage les détails relatifs aux nations qui ont contribué de près ou de loin à la chute de l’Empire romain ; et je ne puis me déterminer à passer sous silence des événemens dont la grandeur peu commune peut intéresser le philosophe à l’histoire du carnage et de la destruction[48].

Zingis-kan ou Gengis-Khan, premier empereur des Mongoux et des Tartares. A. D. 1206-1227.
Toutes ces émigrations sont sorties successivement des vastes montagnes situées entre la Chine, la Sibérie et la mer Caspienne. Les anciennes résidences des Huns et des Turcs étaient habitées, dans le douzième siècle, par des hordes ou tribus de pâtres, qui descendaient de la même origine, et conservaient les mêmes mœurs. Le redoutable Gengis-Khan les réunit et les conduisit à la victoire. Ce Barbare, connu primitivement sous le nom de Témugin, s’était élevé, en écrasant ses égaux, au faîte de la grandeur. Il descendait d’une race noble ; mais ce fut dans l’orgueil de la victoire que le prince ou son peuple imaginèrent d’attribuer l’origine de la famille de Gengis à une vierge immaculée, mère de son septième ancêtre. Son père avait régné sur treize hordes formant environ trente ou quarante mille familles. Durant l’enfance de Témugin, plus des deux tiers lui refusèrent l’obéissance et le tribut. À l’âge de treize ans, Témugin livra bataille à ses sujets rebelles, et le futur conquérant de l’Asie fut obligé de céder et de prendre la fuite. Mais il se montra supérieur à la fortune ; et à l’âge de quarante ans, Témugin faisait respecter son nom et son pouvoir à toutes les tribus environnantes. Dans un état de société où la politique est encore grossière et la valeur générale, l’ascendant d’un seul ne peut être fondé que sur le pouvoir et la volonté de punir ses ennemis et de récompenser ses partisans. Lorsque Témugin conclut sa première ligue militaire, les cérémonies se bornèrent au sacrifice d’un cheval, et à goûter réciproquement de l’eau d’un ruisseau. Il promit de partager avec ses compagnons les faveurs et les revers de la destinée, et leur distribua ses effets et ses chevaux, conservant pour fortune leur reconnaissance et son espoir. Après sa première victoire, il fit placer soixante-dix chaudières sur une fournaise, et soixante-dix rebelles des plus coupables furent jetés dans l’eau bouillante. Sa sphère d’attraction s’agrandit tous les jours par la ruine de ceux qui résistaient et la prudente soumission des autres ; les plus hardis tremblèrent en contemplant, enchâssé dans de l’argent, le crâne du kan des Keraïtes[49], qui, sous le nom de prêtre Jean, avait entretenu une correspondance avec le pape et les princes de l’Europe. L’ambitieux Témugin ne négligea point l’influence de la superstition ; et ce fut d’un prophète de ces hordes sauvages, qui montait quelquefois au ciel sur un cheval blanc, qu’il reçut le Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/273 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/274 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/275 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/276 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/277 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/278 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/279 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/280 Page:Gibbon - 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CHAPITRE LXVI.


Sollicitations des empereurs d’Orient auprès des papes. Voyages de Jean Paléologue Ier, de Manuel et de Jean II dans les cours de l’Occident. Union des Églises grecque et latine proposée par le concile de Bâle, et accomplie à Ferrare et à Florence. État de la littérature à Constantinople. Sa renaissance en Italie, où elle fut portée par les Grecs fugitifs. Curiosité et émulation des Latins.
Ambassade de l’empereur Andronic le jeune au pape Benoît XII. A. D. 1339.


DURANT les quatre derniers siècles de leur empire, on pourrait considérer les marques de haine ou d’amitié des princes grecs à l’égard du pape, comme le thermomètre de leur détresse et de leur prospérité, du succès et de la chute des dynasties barbares. Lorsque les Turcs de la race de Seljouk envahirent l’Asie et menacèrent Constantinople, nous avons vu les ambassadeurs d’Alexis implorer au concile de Plaisance la protection du père commun des chrétiens. À peine les pèlerins français eurent repoussé le sultan de Nicée à Iconium, que les empereurs de Byzance reprirent ou cessèrent de dissimuler leur haine et leur mépris naturel pour les schismatiques de l’Occident, et cette imprudence précipita la première chute de leur empire. Le ton doux et charitable de Valacès marque la date de l’invasion des Mongoux. Après la prise de Constantinople, des factions et des ennemis étrangers ébranlèrent le trône du premier Paléologue. Tant que l’épée de Charles fut suspendue sur sa tête, il fit bassement sa cour au pape, et sacrifia au danger du moment sa foi, ses vertus, et l’affection de ses sujets. Après la mort de Michel, le prince et le peuple soutinrent l’indépendance de leur Église et la pureté de leur symbole. Andronic l’ancien ne craignait ni n’aimait les Latins : dans ses derniers malheurs, l’orgueil servit de rempart à sa superstition ; il ne put décemment rétracter à la fin de sa vie les opinions qu’il avait soutenues avec fermeté dans sa jeunesse. Andronic, son petit-fils, asservi par son caractère et par sa situation, lorsqu’il vit les Turcs envahir la Bythinie, sollicita une alliance spirituelle et temporelle avec les princes de l’Occident. Après cinquante ans de séparation et de silence, le moine Barlaam fut député secrètement vers le pape Benoît XII ; et il paraît que ses insidieuses instructions avaient été tracées par la main habile du grand domestique[50]. « Très-saint père, dit le moine, l’empereur ne désire pas moins que vous la réunion des deux Églises ; mais dans une entreprise si délicate, il se trouve forcé de respecter sa propre dignité et les préjugés de ses sujets. Les moyens sont de deux sortes, la force ou la persuasion. L’insuffisance du premier est déjà démontrée par l’expérience, puisPage:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/412 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/413 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/414 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/415 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/416 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/417 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/418 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/419 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/420 Page:Gibbon - 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NOTES
  1. Mosheim trace l’histoire du schisme des Grecs depuis le neuvième siècle jusqu’au dix-huitième, avec érudition, clarté et impartialité. Voyez sur le filioque (Inst., Hist. eccl., p. 277), Léon III (p. 303), Photius (p. 307, 308), Michel Cerularius (p. 370, 371).
  2. Ανδρες δυσσεβεις και αποτροπαιοι, ανδρες εκ οκοτȢς αναδυντες, της γαρ ΕσπεριȢ μοιρας υπηρχον γεννηματα (Photius, Épistol., p. 47, édition de Montacut). Le patriarche d’Orient continue à employer les images du tonnerre, de tremblemens de terre, de grêle, précurseurs de l’ante-christ, etc.
  3. Le jésuite Pétau discute le sujet mystérieux de la procession du Saint-Esprit, sous le rapport du sens ou de l’absurdité qu’il présente relativement à l’histoire, la théologie et la controverse (Dogmata theologica, t. II, l. VII, pages 362-440).
  4. Il posa sur la châsse de saint Pierre deux boucliers d’argent pur, du poids de quatre-vingt-quatorze livres et demie, sur lesquels il inscrivit le texte des deux symboles (utroque symbolo) pro amore et cantelâ orthodoxœ fidei. (Anastas. in Léon III ; dans Muratori, t. III, part. I, p. 208.) Son langage prouve évidemment que ni filioque, ni le symbole d’Athanase, n’étaient reconnus à Rome vers l’année 830.
  5. Les Missi de Charlemagne le pressèrent de déclarer que tous ceux qui rejetaient le filioque, ou au moins sa doctrine, seraient inviolablement damnés. Tous, répondit le pape, ne sont pas capables d’atteindre altiora mysteria ; qui potuerit et non voluerit, salvus esse non potest. (Collect. concil., l. IX, p. 277-286.) Le potuerit laissait de grandes ressources pour le salut.
  6. Après quelques règlemens très-sévères, la discipline ecclésiastique s’est aujourd’hui fort relâchée en France. Le lait, le beurre et le fromage sont une nourriture ordinaire du carême, et on y autorise l’usage des œufs par une permission annuelle, qui équivaut à une indulgence perpétuelle (Vie privée des Français, t. II, p. 27-38).
  7. Les monumens originaux du schisme et les accusations des Grecs contre les Latins sont déposés dans les lettres de Photius (Epist. Encyclica II, p. 47-61) et de Michel Cerularius (Canisii antiq. Lectiones, t. III, part. I, p. 281-324, édit. de Basnage, avec la réponse prolixe du cardinal Humbert).
  8. Les Conciles (édit. de Venise) contiennent tous les actes des synodes et l’histoire de Photius. On aperçoit légèrement dans l’Abrégé de Dupin et de Fleury leur prudence ou leurs préjugés.
  9. Le synode de Constantinople, tenu en l’an 869, est le huitième des conciles généraux, la dernière assemblée de l’Orient qui ait été reconnue par l’Église romaine. Elle rejette les synodes de Constantinople des années 867 et 879, qui furent cependant également nombreux et bruyans ; mais ils furent favorables à Photius.
  10. Voyez cet anathème dans les Conciles, t. XI, p. 1457-1460.
  11. Anne Comnène (Alexiad., l. I, p. 31-33) peint l’horreur, non-seulement de l’Église, mais de la cour, pour Grégoire VII, les papes et la communion romaine. Le style de Cinnamus et de Nicétas est encore plus véhément. Combien cependant la voix de l’histoire est calme et modérée en comparaison de celle des théologiens !
  12. Son historien anonyme (De expedit. Asiat. Fred. I, in Canisii Lection. antiq., t. III, part. II, p. 511, édit. de Basnage) cite les sermons du patriarche grec : Quomodo Grœcis injunxerat in remissionem peccatorum Peregrinos occidere et delere de terra. Taginon observe (in Scriptores Freher, t. I, p. 409, édit. de Struv.) : Grœci hœreticos nos appellant : clerici et monachi dictis et factis persequuntur. Nous pouvons ajouter la déclaration de l’empereur Baudouin, quinze ans après : Hœc est (gens) quœ Latinos omnes non hominum nomine ; sed canum dignabatur, quorum sanguinem effundere pene inter merita reputabant. (Gesla Innocent III, c. 92, in Muratori, Script. rerum Italicar., t. III, part. I, p. 536). Il peut y avoir quelque exagération, mais elle n’en contribua pas moins efficacement à l’action et à la réaction de la haine, qui était réelle.
  13. Voyez Anne Comnène (Alexiad., l. VI, p. 161, 162) et un passage remarquable de Nicétas dans Manuel, l. V, c. 9, qui observe sur les Vénitiens, κατα σμηνη και φρατριας την ΚωνςαντινȢ ϖολιν τησ οικειας ηλλαξαντο, etc.
  14. Ducange, Fam. byzant., 186, 187.
  15. Nicétas, in Manuel, l. VI, c. 2. Regnante enim (Manuele)… apud eum tantam latinus populus repererat gratiam ut neglectis Grœculis suis tanquam viris mollibus effœminatis… solis Latinis grandia committeret negotia… erga eos profusâ liberalitate abundabat… ex omni orbe ad eum tanquam ad benefactorem nobiles et ignobiles concurrebant. (Guillaume de Tyr, XXII, c. 10).
  16. Les soupçons des Grecs auraient été confirmés s’ils eussent vu les lettres politiques de Manuel au pape Alexandre III, l’ennemi de son ennemi Frédéric Ier, dans lesquelles l’empereur déclare le désir de réunir les Grecs et les Latins en un seul troupeau sous un seul berger, etc. Voy. Fleury, Hist. ecclés., t. XV, p. 187, 213-243.
  17. Voyez les relations des Grecs et des Latins dans Nicétas, dans Alexis Comnène (c. 10), et Guillaume de Tyr (l. XXII, c. 10, 11, 12, 13) ; la première, modérée et concise ; la seconde, verbeuse, véhémente et tragique.
  18. Le sénateur Nicétas a composé en trois livres l’histoire du règne d’Isaac Lange (p. 228-290), et les charges de logothète ou principal secrétaire et de juge du voile ou du palais, ne donnent pas lieu d’attendre de sa part une grande impartialité. Il est vrai qu’il n’écrivit qu’après la chute et la mort de son bienfaiteur.
  19. Voyez Bohadin (vit. Saladin., p. 129-131, 226, vers. Schultens). L’ambassadeur d’Isaac parlait également le français, le grec et l’arabe, et c’est un phénomène pour ce siècle. On reçut honorablement ses ambassades ; mais elles ne produisirent d’autre effet que beaucoup de scandale dans l’Occident.
  20. Ducange, Fam. dalmat., p. 318, 319, 320. La correspondance du pontife romain avec le roi des Bulgares se trouve dans les Gesta Innocent. III, c. 66-82, p. 513-525.
  21. Le pape reconnait son origine, a nobili urbis Romœ prosopiâ genitores tui originem traxerunt. M. d’Anville (États de l’Europe, p. 258-262) explique cette tradition et la forte ressemblance de la langue latine avec l’idiome de Valachie. Le torrent des émigrations avait entraîné les colonies placées par Trajan dans la Dacie, des bords du Danube sur ceux du Wolga ; et une seconde vague les avait ramenées du Wolga au Danube. Cela est possible, mais fort extraordinaire.
  22. Cette parabole est bien dans le style sauvage ; mais je voudrais que le Valaque n’y eût pas fait entrer le nom classique des Mysiens, les expériences de la pierre d’aimant et le passage d’un ancien poète comique. (Nicétas, in Alex. Comnena, l. I, p. 292-300.)
  23. Les Latins aggravent l’ingratitude d’Alexis, en supposant que son frère Isaac l’avait délivré des mains des Turcs qui le tenaient en captivité. On a sans doute affirmé ce conte pathétique à Venise et à Zara, mais je n’en trouve aucune trace dans les historiens grecs.
  24. Voyez le règne d’Alexis Lange ou Comnène dans les trois livres de Nicétas, p. 291-352.
  25. Voyez Fleury (Hist. ecclés., t. XVI, p. 26, etc.), et Villehardouin, no 1, avec les Observations de Ducange, que je suis toujours censé citer avec le texte original.
  26. La Vie contemporaine du pape Innocent III, publiée par Baluze et Muratori (Script. rerum ital., t. III, part. I, p. 486-568), est très-précieuse par l’importance des instructions insérées dans le texte ; on peut y lire la bulle de la croisade, c. 84, 85.
  27. « Porce cil pardon fut issi gran, se s’en esmeurent mult li cuers des genz, et mult s’en croisièrent, porce que li pardons ere si gran. » Villehardouin, no 1. Nos philosophes peuvent raffiner sur les causes des croisades ; mais tels étaient les véritables sentimens d’un chevalier français.
  28. Ce nombre de fiefs, dont dix-huit cents devaient hommage-lige, était enregistré dans l’église de Saint-Étienne de Troyes, et fut attesté en 1213 par le maréchal de la Champagne (Ducange, Observ., p. 254).
  29. Campania… militiœ privilegio singularis excellit… in tyrociniis… prolusione armorum, etc. (Ducange, p. 249), tiré de l’ancienne Chronique de Jérusalem, A. D. 1177-1199.
  30. Le nom de Villehardouin tire son origine d’un village ou château du diocèse de Troyes, entre Bar et Arcy. La famille était noble et ancienne. La branche ainée de notre historien subsista jusqu’en 1400 ; la cadette, qui acquit la principauté de l’Achaïe, se fondit dans la maison de Savoie (Ducange, p. 235-245).
  31. Son père et ses descendans possédèrent cet office ; mais Ducange n’en a pas suivi la trace avec son activité ordinaire. Je trouve qu’en 1356 cet office passa dans la maison de Conflans ; mais ces maréchaux de province sont éclipsés depuis longtemps par les maréchaux de France.
  32. Ce langage, dont je donnerai quelques échantillons, a été expliqué par Vigenère et Ducange dans une version et un glossaire. Le président de Brosses (Méchanisme des langues, t. II, p. 83) le donne comme un modèle du langage qui a cessé d’être français, et qui ne peut être compris que par les grammairiens.
  33. Son âge et son expression, « moi qui ceste œuvre dicta » (no 62, etc.), peuvent faire naître le soupçon (plus fondé que celui de M. Wood relativement à Homère) qu’il ne savait ni lire ni écrire. Cependant la Champagne peut se vanter d’avoir produit les deux premiers historiens, les nobles pères de la prose française, Villehardouin et Joinville.
  34. La croisade, les règnes du comte de Flandre, de Baudouin et de son frère Henri, font le sujet particulier d’une histoire composée par Doutremens, jésuite (Constantinopolis Belgica, Tournai, 1638, in-4o.), que je ne connais que d’après ce qu’en a dit Ducange.
  35. Hist. etc, t. VI, p. 356.
  36. Pagi (Critica, t. III, A. D. 810, no 4, etc.) discute la fondation, l’indépendance de Venise et l’invasion de Pépin, (Voyez la Dissert. de Beretti, Chor. Ital. medii œvi ; in Muratori, Script., t. X, p. 153). Les deux critiques montrent un peu de partialité, le Français contre, et l’Italien pour la République.
  37. Lorsque le fils de Charlemagne réclama ses droits de souveraineté, les fidèles Vénitiens lui répondirent : οτι ημεις δȢλοι θελομεν ειναι τȢ Ρομαιων Βασιλεως (Constant. Porphyrogénète, De admin. imper., part. II, c. 28, p. 85) ; et la tradition du neuvième siècle établit le fait du dixième, confirmé par l’ambassade de Luitprand de Crémone. Le tribut annuel que l’empereur leur permit de payer au roi d’Italie, double leur servitude en l’allégeant ; mais le mot odieux de δȢλοι doit se traduire comme dans la chartre de 837 (Laugier, Hist. de Venise, t. I, p. 67, etc.), par le terme plus doux de subditi ou fidèles.
  38. Voyez les vingt-cinquième et trentième Dissertations des antiquités du moyen âge par Muratori. L’histoire du commerce par Anderson ne date le commerce des Vénitiens avec l’Angleterre que de l’année 1323. L’abbé Dubos (Hist. de la Ligue de Cambrai, t. II, p. 443-480) donne une description intéressante de l’état florissant de leur commerce et de leurs richesses au commencement du quinzième siècle.
  39. Les Vénitiens n’ont écrit et publié leur histoire que fort tard. Leurs plus anciens monumens sont, 1o. la sèche Chronique (peut-être) de Jean Sagornin (Venise, 1765, in-8o), qui représente l’état et les mœurs de Venise dans l’année 1028, 2o. l’histoire plus volumineuse du doge (1342-1354) André Dandolo, publiée pour la première fois dans le douzième tome de Muratori, A. D. 1728. L’histoire de Venise, par l’abbé Laugier (Paris, 1728), est un ouvrage de quelque mérite, dont je me suis servi principalement pour la partie de la constitution de cette république.
  40. Henri Dandolo avait quatre-vingt-quatre ans quand il fut élu doge (A. D. 1192), et quatre-vingt-dix-sept quand il mourut (A. D. 1205). Voyez les observations de Ducange sur Villehardouin, no 204. Mais les écrivains originaux ne font aucune réflexion sur cette extraordinaire longévité. Il n’existe pas, je crois, un second exemple d’un héros presque centenaire. Théophraste pourrait servir d’exemple d’un écrivain de près de quatre-vingt-dix ans : mais au lieu de εννενηκοντα (Proœm. ad Character.), je me sens aussi disposé à lire εβδομηκοντα, comme l’a jugé son dernier éditeur Fischer, et comme l’a pensé d’abord Casaubon. Il est presque impossible que le corps et l’imagination conservent leur vigueur dans un âge si avancé.
  41. Les Vénitiens modernes (Laugier, t. II, p. 119) accusent l’empereur Manuel ; mais cette calomnie est réfutée par Villehardouin et les anciens écrivains, qui supposent que Dandolo perdit la vue à la suite d’une blessure (no 34 et Ducange).
  42. Voyez le traité original dans la Chronique d’André Dandolo, p. 323-326.
  43. En lisant Villehardouin, on ne peut s’empêcher de remarquer que le maréchal et ses confrères les chevaliers répandaient fréquemment des larmes. « Sachiez que la ot mainte lerme plorée de pitié (no 17) ; mult plorant (ibid.) ; mainte lerme plorée (no 34) si orent mult pitié et plorèrent mult durement (no 60) ; i ot maint lerme plorée de pitié (no 202). » Ils pleuraient dans toutes les occasions, tantôt de douleur, tantôt de joie, et tantôt de dévotion.
  44. Par une victoire contre les citoyens d’Asti (A. D. 1191), par une croisade dans la Palestine et par une ambassade du pape chez les princes allemands (Muratori, Annali d’Italia, t. X, p. 163-202).
  45. Voyez la croisade des Allemands dans l’Historia C. P. de Gunther (Cab. Antiq. Lect., t. IV, p. V-VIII), qui célèbre le pèlerinage de Martin, son abbé, un des prédicateurs rivaux de Foulques de Neuilly. Son monastère de l’ordre de Cîteaux était situé dans le diocèse de Bâle.
  46. Jadera, aujourd’hui Zara, était une colonie romaine qui reconnaissait Auguste pour son fondateur. Elle a environ, dans l’état présent, deux milles de tour, et contient cinq à six mille habitans ; mais elle est très-bien fortifiée, et tient à la terre ferme par un pont. Voy. les Voyages de Spon et de Wheeler, Voyages de Dalmatie, de Grèce, etc., t. I, p. 64-70 ; Voyage en Grèce, p. 8-14. Ce dernier, confondant Sestertia et Sestertii, évalue un arc de triomphe décoré de colonnes et de statues, à douze livres st. Si de son temps il n’y avait point d’arbres dans les environs de Zara, c’est qu’on n’y avait pas encore planté apparemment les cerisiers qui nous fournissent de si excellent marasquin.
  47. Katona (Hist. crit reg. Hungar. Stirpis Arpad., t. IV, p. 536-558) rassemble les faits et les témoignages les plus défavorables aux conquérans de Zara.
  48. J’invite le lecteur à repasser ceux des chapitres de cette histoire qui traitent des mœurs des nations pastorales, des conquêtes d’Attila et des Huns, et que j’ai composés dans un temps où j’avais le désir plutôt que l’espérance de continuer mon ouvrage.
  49. Les kans des Kéraites n’auraient probablement pu même lire les éloquentes épîtres que composèrent en leur nom les missionnaires nestoriens, qui enrichissaient leur royaume de toutes les fabuleuses merveilles attribuées aux royaumes indiens. Peut-être ces Tartares (nommés le prêtre Jean) s’étaient-ils soumis au baptême et l’ordination (Voyez Assem., Bibl. orient., t. III, part. II, p. 487-503).
  50. Cette curieuse instruction a été tirée, je crois, des archives du Vatican, par Odoric Raynald, et insérée dans sa continuation des annales de Baronius (Rome, 1646-1677, en dix volumes in-folio). Je me suis contenté de l’abbé Fleury (Hist. ecclés., t. XX, p. 1-8, dont j’ai toujours trouvé les extraits clairs, exacts et exempts de toute partialité.


TABLE DES CHAPITRES
contenus dans le douzième volume.

Chapitre LX. Schisme des Grecs et des Latins. État de Constantinople. Révolte des Bulgares. Isaac Lange détrôné par son frère Alexis. Origine de la quatrième croisade. Alliance des Français et des Vénitiens avec le fils d’Isaac. Leur expédition navale à Constantinople. Les deux siéges et la conquête définitive de cette ville par les Latins. 
 1
Chapitre LXI. Partage de l’empire entre les Français et les Vénitiens. Cinq empereurs latins des maisons de Flandre et de Courtenai. Leurs guerres contre les Bulgares et contre les Grecs. Faiblesse et pauvreté de l’empire latin. Les Grecs reprennent Constantinople. Conséquences générales des croisades. 
 86
Chapitre LXII. Les empereurs grecs de Nicée et de Constantinople. Élévation et règne de Michel Paléologue. Sa fausse réunion avec le pape et l’Église latine. Projets hostiles du duc d’Anjou. Révolte de la Sicile. Guerre des Catalans dans l’Asie et dans la Grèce. Révolutions et situation présente d’Athènes. 
 158
Chapitre LXIII. Guerres civiles et ruine de l’empire grec. Règnes d’Andronic l’ancien, d’Andronic le jeune et de Jean Paléologue. Régence, révolte, règne et abdication de Jean Cantacuzéne. Établissement d’une colonie génoise à Péra et à Galata. Leurs guerres contre l’empire et contre la ville de Constantinople.
 
 213
Chapitre LXIV. Conquête de Gengis-kan et des Mongouls depuis la Chine jusqu’à la Pologne. Danger des Grecs et de Constantinople. Origine des Turcs ottomans en Bithynie. Rognes et victoires d’Olhman, Orchan, Amurath IIer et Bajazet Ier. Fondation et progrès de la monarchie des Turcs en Asie et en Europe. Situation critique de Constantinople et de l’empire grec. 
 262
Chapitre LXV. Élévation de Timour ou Tamerlan sur le trône de Samarcande. Ses conquêtes dans la Perse, la Géorgie, la Tartarie, la Russie, l’Inde, la Syrie et l’Anatolie. Sa guerre contre les Turcs. Défaite et captivité de Bajazet. Mort de Timour. Guerre civile des fils de Bajazet. Rétablissement de la monarchie des Turcs par Mahomet Ier. Siége de Constantinople par Amurath II
 329
Chapitre LXVI. Sollicitations des empereurs d’Orient auprès des papes. Voyages de Jean Paléologue Ier, de Manuel et de Jean II dans les cours de l’Occident. Union des Églises grecque et latine proposée par le concile de Bâle, et accomplie à Ferrare et à Florence. État de la littérature à Constantinople. Sa renaissance en Italie, où elle fut portée par les Grecs fugitifs. Curiosité et émulation des Latins. 
 402
fin de la table des chapitres.