HDCER/Tome 12 sans lien

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HISTOIRE
DE LA DÉCADENCE ET DE LA CHUTE
DE L’EMPIRE ROMAIN,
TRADUITE DE L’ANGLAIS
D’ÉDOUARD GIBBON.
NOUVELLE ÉDITION, entièrement revue et corrigée, précédée d’une Notice sur la vie et le caractère de GIBBON, et accompagnée de notes critiques et historiques, relatives, pour la plupart, à l’histoire de la propagation du christianisme ;
PAR M. F. GUIZOT.

TOME DOUZIÈME.

À PARIS,
CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,
RUE DE L’ÉPERON, No 6.

1819.

CHAPITRE LX.


Schisme des Grecs et des Latins. État de Constantinople. Révolte des Bulgares. Isaac Lange détrôné par son frère Alexis. Origine de la quatrième croisade. Alliance des Français et des Vénitiens avec le fils d’Isaac. Leur expédition navale à Constantinople. Les deux siéges et la conquête définitive de cette ville par les Latins.

Schisme des Grecs.


LE schisme des Églises grecque et latine suivit de près la restauration de l’empire d’Occident par Charlemagne[1]. Une animosité nationale et religieuse divise encore les deux plus nombreuses communions du monde chrétien, et le schisme de Constantinople, en aliénant ses plus utiles alliés et en irritant ses plus dangereux ennemis, a précipité la décadence et la chute de l’Empire romain en Orient.

Leur aversion pour les Latins.

Dans le cours de cette histoire, l’aversion des Grecs pour les Latins s’est souvent montrée à découvert. Elle devait sa première origine à la haine de ces derniers pour la servitude, enflammée depuis le règne de Constantin par l’orgueil de l’égalité et celui de la domination, et envenimée dans la suite par la préférence que des sujets rebelles avaient donnée à l’alliance des Francs. Dans tous les temps, les Grecs s’enorgueillirent de la supériorité de leur érudition religieuse et profane. Ils avaient reçu les premiers la lumière du christianisme, et prononcé les décrets de sept conciles généraux. Leur langue était celle de la sainte Écriture et de la philosophie ; des Barbares, plongés dans les ténèbres de l’Occident[2], ne devaient pas prétendre à discuter les questions mystérieuses de la science théologique. Ces Barbares méprisaient à leur tour l’inconstance et la subtilité des Orientaux, auteurs de toutes les hérésies ; ils bénissaient leur propre ignorance, qui se contentait de suivre avec docilité la tradition de l’Église apostolique. Dans le septième siècle cependant les synodes d’Espagne, et ensuite ceux de France, perfectionnèrent ou corrompirent le symbole de Nicée relativement au mystère de la troisième personne de la Trinité[3]. Procession du S. Esprit.Dans les longues controverses de l’Orient on avait scrupuleusement défini la nature et la génération du Christ ; et la relation connue d’un père avec son fils semblait en présenter à l’esprit quelque faible image. L’idée de naissance paraissait moins analogue au Saint-Esprit, qui, au lieu d’un don ou d’un attribut divin, était considéré par les catholiques comme une substance, une personne, un Dieu. Il n’avait pas été engendré ; mais, en style orthodoxe, il procédait. Procédait-il du père seul, peut-être par le fils ? ou du père et du fils ? Les Grecs adoptèrent la première de ces opinions ; les Latins se déclarèrent pour la seconde, et l’addition du filioque, au symbole de Nicée, alluma la discorde entre les Églises gauloise et orientale. Dans les commencemens de cette controverse, les pontifes romains affectèrent de conserver la neutralité et un caractère de modération[4]. Ils condamnaient l’innovation et acquiesçaient cependant à l’opinion des nations transalpines. Ils semblaient désirer de couvrir cette recherche inutile du voile du silence et de la charité ; et dans la correspondance de Charlemagne et de Léon III, le pape s’exprime en sage politique, tandis que le monarque se livre aux passions et aux préjugés d’un prêtre[5]. Mais l’orthodoxie de Rome céda naturellement à l’impulsion de sa politique temporelle ; et le filioque, que Léon désirait effacer, fut inscrit dans le symbole et chanté dans la liturgie du Vatican. Les symboles de Nicée et de saint Athanase sont considérés comme faisant partie de la foi catholique indispensablement nécessaire au salut ; et tous les chrétiens d’Occident, soit romains, soit protestans, chargés des anathèmes des Grecs, les rendent à ceux qui refusent de croire que le Saint-Esprit procède également du père et du fils. Variation dans la discipline ecclésiastique.De tels articles de foi ne laissent pas de possibilité d’accommodement ; mais les règles de discipline doivent éprouver des variations dans des Églises éloignées et indépendantes ; et la raison des théologiens eux-mêmes pourrait avouer que ces différences sont inévitables et peu importantes. Soit politique, soit superstition, Rome a imposé à ses prêtres et à ses diacres la rigoureuse obligation du célibat ; chez les Grecs, elle ne s’étend qu’aux évêques ; la privation y est compensée par la dignité, et rendue peu sensible par l’âge. Le clergé paroissial, les papas, jouissent de la société conjugale de la femme qu’ils ont épousée avant d’entrer dans les ordres sacrés. Dans le onzième siècle, on débattit avec chaleur une question concernant les azymes, et l’on prétendit que l’essence de l’Eucharistie dépendait de l’usage du pain fait avec ou sans levain. Dois-je citer dans une histoire sérieuse les reproches dont on chargeait avec fureur les Latins qui demeurèrent long-temps sur la défensive ? Ils négligeaient d’observer le décret apostolique qui défend de se nourrir de sang ou d’animaux étouffés ou étranglés ; ils observaient tous les samedis le jeûne mosaïque ; ils permettaient le lait et le fromage durant la première semaine du carême[6]. On accordait aux moines infirmes l’usage de la viande ; et la graisse des animaux suppléait quelquefois au défaut d’huile ; on réservait le saint chrême ou l’onction du baptême à l’ordre épiscopal. Les évêques portaient un anneau comme époux spirituels de leurs Églises ; les prêtres se rasaient la barbe et baptisaient par une simple immersion ; tels sont les crimes qui enflammèrent le zèle des patriarches de Constantinople, et que les docteurs latins justifièrent avec la même chaleur[7].

Querelles ambitieuses de Photius, patriarche de Constantinople, avec les papes. A. D. 857-886.

La superstition et la haine nationale contribuent puissamment à envenimer les contestations les plus indifférentes ; mais le schisme des Grecs eut pour cause immédiate la jalousie des deux pontifes. Celui de Rome soutenait la suprématie de l’ancienne métropole, et prétendait n’avoir point d’égal dans le monde chrétien ; celui de la capitale régnante prétendait à l’égalité, et refusait de reconnaître un supérieur. Vers le milieu du neuvième siècle, un laïque, l’ambitieux Photius[8], capitaine des gardes et principal secrétaire de l’empereur, obtint, par son mérite ou par la faveur, la dignité beaucoup plus désirable de patriarche de Constantinople. Ses connaissances étaient supérieures à celles de tout le clergé, même dans la science ecclésiastique. On n’accusa jamais la pureté de ses mœurs, mais on lui reprochait son ordination précipitée et son élévation irrégulière ; son prédécesseur Ignace, qu’on avait forcé d’abdiquer, avait encore pour lui la compassion publique et l’opiniâtreté de ses adhérens. Ils en appelèrent à Nicolas Ier, l’un des plus orgueilleux et des plus ambitieux pontifes romains, qui saisit avidement l’occasion de juger et de condamner son rival. Leur querelle fut encore aigrie par un conflit de juridiction ; les deux prélats se disputaient le roi et la nation des Bulgares, dont la récente conversion au christianisme paraissait de peu d’importance à l’un et à l’autre, s’il ne comptait pas ces nouveaux prosélytes au nombre de ses sujets spirituels. Avec l’aide de sa cour, le patriarche grec remporta la victoire ; mais dans la violence de la contestation, il déposa à son tour le successeur de saint Pierre, et enveloppa toute l’Église latine dans le reproche de schisme et d’hérésie ; Photius sacrifia la paix du monde à un règne court et précaire. Le césar Bardas, son patron, l’entraîna dans sa chute ; et Basile-le-Macédonien fit un acte de justice en replaçant Ignace, dont on n’avait pas assez considéré l’âge et la dignité. Du fond de son couvent ou de sa prison, Photius sollicita la faveur du nouveau souverain par des plaintes pathétiques et d’adroites flatteries ; et à peine son rival eut-il fermé les yeux qu’il remonta sur le siége patriarchal de Constantinople. Après la mort de Basile, Photius éprouva les vicissitudes des cours et l’ingratitude d’un élève monté sur le trône. Le patriarche fut déposé pour la seconde fois, et, dans la solitude de ses derniers momens, regretta peut-être d’avoir sacrifié à l’ambition les douceurs de l’étude et la liberté de la vie séculière. À chaque révolution, le clergé docile cédait, sans hésiter, au souffle de la cour et au signe du souverain ; un synode composé de trois cents évoques était toujours également préparé à célébrer le triomphe du saint, ou à anathématiser la chute de l’exécrable Photius[9] ; et les papes, séduits par des promesses trompeuses de secours ou de récompenses, se laissèrent entraîner à approuver ces opérations diverses, et ratifièrent, par leurs lettres ou par leurs légats, les synodes de Constantinople : mais la cour et le peuple, Ignace et Photius, rejetaient également les prétentions des papes ; on insulta, on emprisonna leurs ministres ; la procession du Saint-Esprit fut oubliée, la Bulgarie annexée pour toujours au trône de Byzance ; et le schisme prolongé par leur censure rigoureuse des ordinations multipliées qu’avait faites un patriarche irrégulier. L’ignorance et la corruption du dixième siècle suspendirent les rapports des deux nations sans adoucir leur inimitié ; mais lorsque l’épée des Normands eut fait rentrer les églises de la Pouille sous la juridiction de Rome, le patriarche, en faisant les derniers adieux à son troupeau, l’avertit, par une lettre violente, d’éviter et d’abhorrer les erreurs des Latins. La naissante majesté du pontife romain ne put souffrir l’insolence d’un rebelle ; et Michel-Cérularius fut publiquement excommunié par ses légats au milieu de Constantinople. Les papes excommunient le patriarche de Constantinople et les Grecs. 16 Juillet, A. D. 1054.Secouant la poussière de leurs pieds, ils déposèrent, sur l’autel de Sainte-Sophie, un anathème[10] terrible qui détaillait les sept mortelles hérésies des Grecs, et dévouait leurs coupables prédicateurs et leurs infortunés sectaires à l’éternelle société du démon et de ses anges de ténèbres. La concorde parut quelquefois se rétablir : selon que l’exigeaient les besoins de l’Église et de l’état, on affecta de part et d’autre le langage de la douceur et de la charité ; mais les Grecs n’ont jamais abjuré leurs erreurs, les papes n’ont point révoqué leur sentence ; et l’on peut dater de cette époque la consommation du schisme de l’Orient. Il s’augmenta de chacune des entreprises audacieuses des pontifes romains. Les malheurs et l’humiliation des souverains de l’Allemagne firent rougir et trembler les empereurs de Constantinople, et le peuple se scandalisa de la puissance temporelle et de la vie militaire du clergé latin[11].

Inimitié des Grecs et des Latins. A. D. 1000-1200.

L’antipathie des Grecs et des Latins se nourrit et se manifesta dans les trois premières expéditions de la Palestine. Alexis Comnène employa tous ses artifices, au moins à éloigner ces redoutables pèlerins. Ses successeurs, Manuel et Isaac-Lange, conspirèrent avec les musulmans la ruine des plus illustres chefs des Francs, et leur politique insidieuse et perfide fut toujours secondée par l’obéissance volontaire de leurs sujets de toutes les classes. On peut sans doute attribuer en partie cette aversion à la différence du langage, de l’habillement et des manières qui divise et aliène les unes des autres presque toutes les nations du globe. L’orgueil et la prudence du souverain s’indignaient également de ces invasions d’armées étrangères qui réclamaient impérieusement le droit de traverser ses états et de passer sous les murs de sa capitale. Ses sujets étaient pillés et insultés par les grossiers habitans de l’Occident, et la haine de ces Grecs pusillanimes était envenimée par la secrète jalousie que leur inspiraient les pieuses et courageuses entreprises des Francs ; mais le zèle aveugle de la religion ajoutait encore aux motifs profanes de l’aversion nationale ; au lieu de se voir amicalement reçus par leurs frères, les chrétiens de l’Orient, les chrétiens d’Occident entendaient retentir autour d’eux les noms de schismatiques et d’hérétiques, plus offensans pour les oreilles orthodoxes. que ceux de païens ou d’infidèles. Au lieu d’inspirer de la confiance par la conformité du culte et de la foi, les Francs étaient abhorrés des Grecs pour quelques règles de discipline ou quelques questions de théologie, dans lesquelles ils différaient eux ou leur clergé, de l’Église orientale. Dans la croisade de Louis VII, les prêtres grecs lavèrent et purifièrent un autel souillé par le sacrifice qu’y avait offert un prêtre français. Les compagnons de Frédéric-Barberousse déplorent les insultes et les mauvais traitemens qu’ils ont éprouvés, particulièrement des évêques et des moines. Ceux-ci, dans leurs prières et leurs sermons, animaient le peuple contre des Barbares impies ; et le patriarche est accusé d’avoir déclaré que les fidèles pouvaient obtenir la rémission de tous leurs péchés en exterminant les schismatiques[12]. Un enthousiaste, nommé Dorothée, alarma l’empereur, et le tranquillisa en même temps en lui prédisant que les hérétiques allemands attaqueraient la porte de Blachernes, mais que leur punition offrirait un exemple effrayant de la vengeance divine. Les passages de ces grandes armées étaient des événemens rares et dangereux ; mais les croisades firent naître entre les deux nations une correspondance qui étendit leurs lumières sans affaiblir leurs préjugés. Les Latins à Constantinople. Le luxe et les richesses de Constantinople attiraient les productions de tous les climats. Le travail et l’industrie de ses nombreux habitans balançaient cette importation. Sa position invite le commerce de toutes les parties du monde ; et son commerce fut dans tous les temps entre les mains des étrangers. Lorsque Amalfi eut perdu son importance, les Vénitiens, les Pisans et les Génois établirent des factoreries dans la capitale de l’empire ; on récompensa leurs services par des honneurs et des priviléges ; ils acquirent des terres et des maisons ; leurs familles se multiplièrent par des mariages avec les nationaux ; et lorsqu’on eut toléré une mosquée mahométane, il fut impossible d’interdire les églises du rit romain[13]. Les deux femmes de Manuel Comnène[14] étaient de la race des Francs ; la première, belle-sœur de l’empereur Conrad, et l’autre, fille du prince d’Antioche. Il obtint pour son fils Alexis une fille de Philippe-Auguste, roi de France, et il donna sa fille à un marquis de Montferrat, qui avait été élevé dans le palais de Constantinople et revêtu des dignités de la cour. Ce prince grec aspirait à la conquête de l’Occident dont il avait combattu les armées ; il estimait la valeur des Francs, se fiait à leur fidélité[15], et récompensait assez singulièrement leurs talens militaires par des offices lucratifs de juges et de trésoriers. La politique de Manuel lui suggéra de solliciter l’alliance du pape, et la voix publique l’accusa de partialité pour la nation et la religion des Latins[16]. Sous son règne et sous celui de son successeur Alexis, on les désignait également sous les noms odieux d’étrangers, d’hérétiques, ou de favoris. Ce triple crime fut sévèrement expié dans le tumulte qui an nonça le retour et l’élévation d’Andronic[17]. Le peuple courut aux armes ; des côtes de l’Asie le tyran envoya ses troupes et ses galères seconder la vengeance nationale ; et la résistance impuissante des étrangers ne servit qu’à motiver et redoubler la fureur de leurs assassins. Ni l’âge, ni le sexe, ni les liens de l’amitié ou de la parenté, ne purent sauver les victimes dévouées de la haine, de l’avarice et du fanatisme. Les Latins furent massacrés dans les rues et dans leurs maisons ; leur quartier fut réduit en cendres ; on brûla les ecclésiastiques dans leurs églises, et les malades dans leurs hôpitaux. On peut se faire une idée du carnage par l’acte de clémence qui le termina : on vendit aux Turcs quatre mille chrétiens qui survivaient à la proscription générale. Les prêtres et les moines se montraient les plus actifs et les plus acharnés à la destruction des schismatiques ; ils chantèrent pieusement un Te Deum lorsque la tête d’un cardinal romain, légat du pape, eut été séparée de son corps, attachée à la queue d’un chien, et traînée avec des railleries féroces, à travers les rues de la ville. Les plus prudens des Latins s’étaient, dès la première alarme, retirés sur leurs vaisseaux ; ils échappèrent à travers l’Hellespont à cette scène de carnage. Dans leur fuite, ils portèrent le ravage et l’incendie sur une côte de deux cents milles d’étendue, exercèrent une cruelle vengeance sur les innocens sujets de l’empire, firent particulièrement sentir leur fureur aux prêtres et aux moines, et se dédommagèrent, par le butin qu’ils enlevèrent, de la perte de leurs richesses et de celle de leurs amis. À leur retour ils firent connaître à l’Italie et à l’Europe, la faiblesse, l’opulence, la perfidie et la haine des Grecs, dont les vices furent représentés comme les suites naturelles du schisme et de l’hérésie. Les pèlerins de la première croisade avaient négligé, par un scrupule de conscience, les plus belles occasions de s’ouvrir pour toujours le chemin de Jérusalem en s’assurant la possession de Constantinople ; mais une révolution domestique invita et força presque les Français et les Vénitiens à la conquête de l’empire d’Orient.

Règne et caractère d’Isaac Lange. A. D. 1185-1195. Sept. 12.

Dans le cours de l’histoire de Byzance, j’ai déjà raconté l’hypocrisie, l’ambition, la tyrannie et la chute d’Andronic, le dernier rejeton mâle de la famille des Comnène qui ait régné à Constantinople. La révolution qui le précipita du trône sauva la vie et produisit l’élévation d’Isaac-Lange, qui descendait, par les femmes, de la même dynastie[18]. Le successeur d’un second Néron aurait facilement obtenu l’estime et l’affection de ses sujets ; mais ils furent forcés quelquefois de regretter l’administration d’Andronic. Doué d’un esprit solide et d’une tête forte, ce tyran avait su apercevoir les rapports qui liaient son intérêt personnel avec celui du public ; et tandis qu’il faisait trembler ceux qui pouvaient lui donner de l’inquiétude, les particuliers obscurs et les provinces éloignées bénissaient la justice rigoureuse de leur souverain. Son successeur, vain et jaloux du pouvoir suprême, manquait à la fois du courage et des talens nécessaires pour l’exercer ; ses vices devinrent funestes à ses sujets, et ses vertus (si toutefois il en eut) leur furent inutiles. Les Grecs, qui imputaient toutes leurs calamités à sa négligence, lui refusèrent le mérite des avantages passagers ou accidentels dont ils purent jouir sous son règne. Isaac sommeillait sur son trône et ne se réveillait qu’à la voix du plaisir. Ses heures de loisir étaient consacrées à des comédiens et à des bouffons, et même pour ces bouffons Isaac était un objet de mépris. Le luxe de ses fêtes et de ses bâtimens surpassa tout ce qu’en avaient jamais étalé les cours, le nombre de ses eunuques ou de ses domestiques montait à vingt mille, et la dépense de sa table et de sa maison à quatre mille livres d’argent par jour, ou environ quatre millions sterling par an. L’oppression était le seul moyen de fournir à ses besoins, et le peuple s’indignait également et des abus commis dans la levée des revenus publics et de celui qui s’en faisait à la cour. Tandis que les Grecs comptaient les jours de leur esclavage, un prophète, auquel Isaac accorda pour récompense la dignité de patriarche, lui annonça que durant un règne heureux de trente-deux ans, il étendrait son empire jusqu’au mont Liban et ses conquêtes au-delà de l’Euphrate. Mais sa seule démarche à l’appui de cette prédiction, fut de réclamer de Saladin[19], par une ambassade scandaleuse autant que fastueuse, la restitution du Saint-Sépulcre, et de proposer à l’ennemi du nom chrétien une alliance défensive et offensive. Entre les indignes mains d’Isaac et de son frère, les débris de l’Empire grec furent abaissés jusque dans la poussière. L’île de Chypre, dont le nom réveille les idées de l’élégance et du plaisir, fut envahie par un prince de la maison des Comnène ; et, par un singulier enchaînement de circonstances, la valeur de Richard d’Angleterre fit passer ce royaume à la maison de Lusignan, pour qui il compensa richement la perte de Jérusalem.

Révolte des Bulgares. A. D. 1186.

La révolte des Valaques et des Bulgares fut également honteuse pour la monarchie et inquiétante pour la capitale. Depuis la victoire de Basile II, ils avaient conservé durant plus de cent soixante-dix ans aux princes de Byzance une soumission très-peu gênante, mais on n’avait point essayé par quelque moyen efficace de soumettre ces tribus sauvages au joug des mœurs et des lois. Par l’ordre d’Isaac, on les priva de leur unique moyen de subsistance en leur enlevant leurs troupeaux pour servir à la pompe des fêtes nuptiales du souverain, et le refus d’une égalité de paye et de rang dans le service militaire, acheva d’aliéner ces guerriers indociles. Pierre et Asan, deux chefs puissans de la race des anciens rois[20], défendirent leurs droits et la liberté nationale : les énergumènes qui leur servaient de prédicateurs annoncèrent au peuple que le glorieux saint Demetrius, leur patron, avait abandonné pour toujours le parti des Grecs ; et la rebellion s’étendit des bords du Danube aux montagnes de la Thrace et de la Macédoine. Après quelques efforts impuissans, Isaac Lange et son frère reconnurent leur indépendance, et les troupes impériales furent bientôt découragées par la vue des ossemens de leurs camarades, dispersés le long des passages du mont Hœmus. La valeur et la politique de Jean ou Joannice établirent solidement le second royaume des Bulgares. Ce rusé Barbare envoya une ambassade à Innocent III. Il se reconnut enfant de Rome par la naissance et la religion[21], et reçut humblement du pontife la permission de battre monnaie, le titre de roi et un archevêque ou patriarche latin. Le Vatican triompha de cette conquête spirituelle, première cause du schisme ; et si les Grecs eussent conservé leur suprématie sur l’Église de Bulgarie, ils auraient abandonné sans regret toute prétention sur la monarchie.

Usurpation et caractère d’Alexis Lange. A. D. 1195-1203. 8 avril.

Les Bulgares haïssaient assez l’empire grec pour demander au ciel, dans leurs prières, la durée du règne d’Isaac Lange, le plus sûr garant de leur indépendance et de leur prospérité ; cependant leurs chefs enveloppaient dans le même mépris toute la nation et toute la famille de l’empereur. « Chez tous les Grecs, dit Asan à ses soldats, le climat, le caractère et l’éducation, sont toujours les mêmes et produiront toujours les mêmes effets : regardez au bout de cette lance les longues banderolles qui flottent au gré du vent ; elles ne diffèrent que par la couleur : composées de la même soie, ouvrées par les mêmes mains, celles qui sont teintes en pourpre n’ont ni plus de prix ni plus de valeur que les autres[22]. » Le règne d’Isaac vit s’élever et tomber plusieurs prétendans à l’empire. Un général qui avait repoussé les flottes de Sicile, fut entraîné à la révolte et à sa perte par l’ingratitude de son souverain ; et le voluptueux repos du prince fut souvent troublé par des émeutes et de secrètes conjurations. Sauvé plusieurs fois par hasard ou par le zèle de ses domestiques, il succomba enfin sous les trames d’un frère ambitieux, qui, pour acquérir la possession précaire d’un trône chancelant, oublia les sentimens de la fidélité, de la nature et de l’affection[23]. Tandis qu’Isaac chassait presque seul dans les vallées de la Thrace, Alix, dans le camp, se revêtit de la pourpre aux acclamations de toute l’armée, La capitale et le clergé souscrivirent à ce choix ; et la vanité du nouveau souverain rejeta le nom de ses pères pour le nom pompeux de la race royale des Comnène. J’ai épuisé toutes les expressions du mépris en parlant de son frère Isaac ; et j’ajouterai seulement que l’indigne Alexis[24] ne se soutint durant un règne de huit ans que par les vices plus mâles de son épouse Euphrosine. Isaac n’apprit sa chute qu’en se voyant poursuivi en ennemi par ses gardes infidèles. Il courut en fuyant devant eux jusqu’à Stagyre en Macédoine, éloignée d’environ cinquante milles ; mais seul, sans projet et sans ressource, le malheureux Isaac ne put éviter son sort ; il fut arrêté, conduit à Constantinople, privé de la vue et jeté dans une tour solitaire où il fut réduit au pain et à l’eau pour toute subsistance. Au moment de la révolution, son fils Alexis, élevé dans l’espérance de l’empire, n’avait encore que douze ans. L’usurpateur épargna son enfance, et le destina, soit durant la paix, soit durant la guerre, à faire partie de la pompe de sa cour. L’armée étant campée sur les bords de la mer, un vaisseau italien favorisa la fuite du jeune prince ; sous l’habit d’un matelot, il échappa aux recherches de ses ennemis, passa l’Hellespont, et se trouva bientôt en Sicile à l’abri du danger. Après avoir salué la demeure des saints apôtres et imploré la protection du pape Innocent III, Alexis se rendit à l’invitation de sa sœur Irène, épouse de Philippe de Souabe, roi des Romains. Mais en traversant l’Italie, il apprit que la fleur des chevaliers d’Occident, assemblés à Venise, se préparait à passer dans la Terre-Sainte ; et il s’éleva dans son cœur un rayon d’espoir d’obtenir de leurs invincibles armes le rétablissement de son père.

Quatrième croisade. A. D. 1198.

Environ dix ou douze ans après la perte de Jérusalem, la noblesse de France fut appelée de nouveau au service de la guerre sainte par la voix d’un troisième prophète, moins extravagant peut-être que Pierre l’ermite, mais fort au-dessous de saint Bernard, comme politique et comme orateur. Un prêtre ignorant, des environs de Paris, Foulques[25] de Neuilly, abandonna le service de sa paroisse pour le rôle plus flatteur de missionnaire ambulant et de prédicateur du peuple. La réputation de sa sainteté et de ses miracles se répandit au loin ; il déclamait avec véhémence contre les vices du siècle, et les sermons qu’il prêchait à Paris, en pleine rue, convertirent des voleurs, des usuriers, des filles publiques et jusqu’à des docteurs et des écoliers de l’université. À peine Innocent III avait pris possession de la chaire de saint Pierre, qu’il fit proclamer en Italie, en Allemagne et en France la nécessité ou l’obligation d’une nouvelle croisade[26]. L’éloquent pontife déplorait pathétiquement la ruine de Jérusalem, le triomphe des païens et la honte de la chrétienté : sa libéralité proposait la rémission des péchés et une indulgence plénière à tous ceux qui serviraient dans la Palestine une année en personne ou deux ans par un substitut[27]. Parmi les légats et les orateurs qui entonnèrent la trompette sacrée, Foulques de Neuilly tint le premier rang par l’éclat de son zèle et par ses succès. La situation des principaux monarques de l’Europe n’était pas favorable aux vœux du saint père. L’empereur Frédéric II, encore enfant, voyait déchirer ses états d’Allemagne par la rivalité des maisons de Souabe et de Brunswick et les factions mémorables des Guelfes et de Gibelins. Philippe Auguste de France avait accompli ce vœu dangereux et n’était point disposé à le renouveler ; mais comme ce monarque n’était pas moins avide de louanges que de puissance, il assigna volontiers un fonds perpétuel pour le service de la Terre-Sainte. Richard d’Angleterre, rassasié de gloire et dégoûté par les accidens de sa première expédition, osa répondre par une plaisanterie aux exhortations de Foulques de Neuilly, qui réprimandait avec la même assurance les peuples et les rois. « Vous me conseillez, lui dit Plantagenet, de me défaire de mes trois filles, l’orgueil, l’avarice et l’incontinence, pour les remettre à ceux à qui elles conviennent le mieux, je lègue mon orgueil aux Templiers, mon avarice aux moines de Cîteaux, et mon incontinence aux évêques. » Mais les grands vassaux et les princes du second ordre obéirent docilement au prédicateur. Les barons français se croisent.Le jeune Thibaut, comte de Champagne, âgé de vingt-deux ans, s’élança le premier dans cette sainte carrière, animé par l’exemple de son père et de son frère aîné, dont le premier avait marché à la tête de la seconde croisade, et l’autre était mort en Palestine avec le titre de roi de Jérusalem. Deux mille deux cents chevaliers lui devaient l’hommage[28] et le service militaire ; la noblesse de Champagne excellait dans l’exercice des armes[29], et par son mariage avec l’héritière de Navarre, Thibaut pouvait ajouter à ses troupes une bande courageuse de Gascons tirés des deux côtés des Pyrénées. Il eut pour compagnon d’armes, Louis, comte de Blois et de Chartres, qui tirait comme lui son origine du sang royal ; ces deux princes étaient l’un et l’autre neveux en même temps du roi de France et de celui d’Angleterre. Dans la foule des barons et des prélats qui imitèrent leur zèle, je distingue la naissance et le mérite de Matthieu de Montmorenci, le fameux Simon de Montfort, le fléau des Albigeois, et le vaillant Geoffroi de VilleHardouin[30], maréchal de Champagne[31], qui a daigné écrire ou dicter dans l’idiome[32] barbare de son siècle et de son pays[33], la relation des conseils et des expéditions dans lesquelles il joua lui-même un des principaux rôles. À la même époque, Baudouin, comte de Flandre, qui avait épousé la sœur de Thibaut, prit la croix à Bruges, ainsi que son frère Henri et les principaux chevaliers et citoyens de cette riche et industrieuse province[34]. Les chefs prononcèrent solennellement leur vœu dans l’église et le ratifièrent dans des tournois. Après avoir débattu les opérations de l’entreprise dans plusieurs assemblées générales, on résolut, pour délivrer la Palestine, de porter la guerre en Égypte, contrée ruinée, depuis la mort de Saladin, par la famine et les guerres civiles. Mais le sort de tant d’armées conduites par des souverains démontrait le danger d’entreprendre par terre cette longue expédition ; et quoique les Flamands habitassent les côtes de l’Océan, les barons français manquaient de vaisseaux et n’avaient pas la moindre connaissance de l’art de la navigation. Ils nommèrent sagement six députés ou représentans, du nombre desquels était Ville-Hardouin, et leur donnèrent le pouvoir de traiter pour la confédération et de diriger tous ses mouvemens. Les états maritimes de l’Italie pouvaient seuls transporter les pèlerins, leurs armes et leurs chevaux ; et les six députés se rendirent à Venise pour solliciter, par des motifs de dévotion et d’intérêt, le secours de cette puissante république.

État des Vénitiens. A. D. 697-1200.

Dans l’invasion d’Attila en Italie, j’ai raconté[35] que les Vénitiens échappés des villes détruites du continent avaient cherché une obscure retraite dans la chaîne des petites îles qui bordent l’extrémité du golfe adriatique. Environnés de la mer, libres, indigens, laborieux et inaccessibles, ils se réunirent insensiblement en république : les premiers fondemens de Venise furent jetés dans l’île de Rialto, et l’élection annuelle de douze tribuns fut remplacée par l’office à vie d’un duc ou doge perpétuel. Placés entre les deux empires, les Vénitiens s’enorgueillissent de l’opinion qu’ils ont toujours conservé leur indépendance primitive[36] ; ils ont soutenu par les armes leur liberté contre les latins, et pourraient facilement établir leurs droits par des écrits. Charlemagne lui-même abandonna toute prétention de souveraineté sur les îles du golfe Adriatique ; son fils Pépin échoua dans l’attaque des lagunes ou canaux, trop profonds pour sa cavalerie et trop peu pour l’approche de ses vaisseaux ; et sous le règne de tous les empereurs d’Allemagne, les terres de la république ont été clairement distinguées du royaume d’Italie. Mais les habitans de Venise adoptaient eux-mêmes l’opinion générale des nations étrangères et des Grecs leurs souverains, qui les considéraient comme une portion inaliénable de l’empire d’Orient[37]. Les neuvième et dixième siècles offrent des preuves nombreuses et incontestables de leur dépendance ; et les vains titres, les serviles honneurs de la cour de Byzance, si recherchés de leurs ducs, auraient avili les magistrats d’un peuple libre. Mais l’ambition de Venise et la faiblesse de Constantinople relâchèrent insensiblement les liens de cette dépendance, qui n’avait jamais été ni bien sévère ni bien absolue. L’obéissance se convertit en respect ; les priviléges devinrent des prérogatives, et l’indépendance du gouvernement politique affermit la liberté du gouvernement civil. Les villes maritimes de l’Istrie et de la Dalmatie obéissaient aux souverains de la mer Adriatique ; et lorsque les Vénitiens armèrent contre les Normands en faveur d’Alexis, l’empereur ne réclama point leurs secours comme un devoir de sujets, mais comme un bienfait d’alliés reconnaissans et fidèles. La mer était leur patrimoine[38] ; les Génois et les Pisans, leurs rivaux, occupaient, à la vérité, la partie occidentale de la Méditerranée, depuis la Toscane jusqu’à Gibraltar ; mais Venise acquit de bonne heure une forte part dans le commerce lucratif de la Grèce et de l’Égypte ; ses richesses s’augmentaient en proportion des demandes de l’Europe ; ses manufactures de glaces et de soies, et peut-être l’institution de sa banque, sont de la plus haute antiquité, et les fruits de l’industrie brillaient dans la magnificence de la république et des particuliers. Lorsqu’il s’agissait de maintenir l’honneur de son pavillon, de venger ses injures ou de protéger la liberté de la navigation, la république pouvait lancer et armer en peu de temps une flotte de cent galères, qu’elle employa successivement contre les Grecs, contre les Sarrasins et contre les Normands ; elle fut d’un grand secours aux Francs dans leur expédition sur les côtes de la Syrie. Mais le zèle des Vénitiens n’était ni aveugle ni désintéressé ; après la conquête de Tyr, ils partagèrent la souveraineté de cette ville, le premier entrepôt d’un commerce universel. On apercevait dans la politique de cette république, l’avarice d’un peuple commerçant et l’insolence d’une puissance maritime. La prudence guida cependant toujours son ambition, et elle oublia rarement que si l’abondance de ses galères armées était la suite et la sauvegarde de sa grandeur, ses vaisseaux marchands en étaient la cause et le soutien. Venise évita le schisme des Grecs, mais elle n’eut jamais pour le pontife romain une obéissance servile ; et sa fréquente correspondance avec les infidèles de tous les climats paraît avoir tempéré de bonne heure pour elle l’influence de la superstition. Son gouvernement primitif était un mélange informe de démocratie et de monarchie ; l’élection du doge se faisait par les suffrages d’une assemblée générale : tant que son administration plaisait au peuple, il régnait avec le faste et l’autorité d’un souverain ; mais dans les fréquentes révolutions, ces magistrats furent déposés, bannis, et quelquefois massacrés par une multitude toujours violente et souvent injuste. Le douzième siècle vit naître les commencemens de l’habile et vigilante aristocratie, qui réduit aujourd’hui le doge à n’être qu’un fantôme et le peuple un zéro[39].

Alliance des Français et des Vénitiens. A. D. 1201.

Lorsque les six ambassadeurs des Français arrivèrent à Venise, ils furent amicalement reçus dans le palais de Saint-Marc par le doge, Henri Dandolo, qui, au dernier période de la vie humaine, brillait parmi les hommes les plus illustres de son siècle[40]. Chargé du poids des ans et privé de la vue[41], Dandolo conservait toute la vigueur de son courage et de son jugement, l’ardeur d’un héros ambitieux de signaler son règne par quelques exploits mémorables, et la sagesse d’un patriote plein du désir d’établir sa renommée sur la gloire et la puissance de sa patrie. La valeur et la confiance des barons et de leurs députés obtinrent son approbation et ses louanges ; s’il n’eût été qu’un particulier, c’était, leur dit-il, en soutenant une semblable cause et dans une pareille société qu’il eût désiré de finir ses jours ; mais comme magistrat de la république, il leur demanda quelque temps pour consulter ses collègues sur cette affaire importante. La proposition des Français fut d’abord discutée par les six sages récemment nommés pour surveiller l’administration du doge ; on en fit part ensuite aux quarante membres du conseil d’état, et elle fut enfin communiquée à l’assemblée législative, composée de quatre cent cinquante membres élus annuellement dans les six quartiers de la ville. Soit en paix, soit en guerre, le doge était toujours le chef de la république, et la réputation personnelle de Dandolo ajoutait du poids à son autorité légale : on examina et on approuva ses raisons en faveur de l’alliance, et il fut autorisé à informer les ambassadeurs des conditions du traité[42]. On proposait aux croisés de s’assembler, vers la fête de Saint-Jean de l’année suivante, à Venise ; ils devaient y trouver des bâtimens à fond plat pour embarquer quatre mille cinq cents chevaux et neuf mille écuyers, avec un nombre de vaisseaux suffisant pour transporter quatre mille cinq cents chevaliers et vingt mille hommes de pied. Les Vénitiens devaient, durant neuf mois, fournir la flotte de toutes les provisions nécessaires, et la conduire partout où le service de Dieu ou de la chrétienté pourrait l’exiger, et la république devait y joindre une escadre de cinquante galères armées. Les pèlerins devaient payer, avant le départ, la somme de quatre-vingt-cinq mille marcs d’argent, toutes les conquêtes devaient se partager également entre les confédérés. Ces conditions étaient un peu dures ; mais la circonstance était pressante, et les barons français ne savaient épargner ni leur sang ni leurs richesses. On convoqua une assemblée générale pour la ratification du traité. Dix mille citoyens remplirent la grande chapelle et la place de Saint-Marc, et les nobles Français furent réduits à la nécessité, nouvelle pour eux, de s’abaisser devant la majesté du peuple. « Illustres Vénitiens, dit le maréchal de Champagne, nous sommes députés par les plus grands et les plus puissans barons de la France, pour supplier les souverains de la mer de nous aider à délivrer Jérusalem. Ils nous ont recommandé de nous prosterner à vos pieds, et nous ne nous relèverons pas que vous n’ayez promis de venger avec nous les injures du Christ. » Ce discours accompagné de leurs larmes[43], leur air martial et leur attitude suppliante arrachèrent un cri universel d’applaudissement, dont le bruit, dit Geoffroy, fut semblable à celui d’un tremblement de terre. Le vénérable doge monta sur son tribunal pour alléguer en faveur de la requête les motifs honorables et vertueux qui peuvent seuls déterminer l’assemblée de tout un peuple. Le traité fut transcrit sur un parchemin, scellé, attesté par des sermens, accepté mutuellement avec des larmes de joie par les représentans de France et de Venise, et envoyé sur-le-champ à Rome pour obtenir l’approbation du pape Innocent III. Les marchands prêtèrent deux mille marcs pour les premières dépenses de l’armement ; et des six députés, deux repassèrent les Alpes pour annoncer le succès de la négociation, tandis que les quatre autres firent inutilement un voyage à Gênes et à Pise, pour engager ces deux républiques à entrer dans la sainte confédération.

Assemblée de la croisade et départ de Venise. A. D. 1202. Oct. 8.

Des délais et des obstacles imprévus retardèrent l’exécution de ce traité. Le maréchal de retour à Troyes fut affectueusement reçu et avoué de tout par Thibaut, comte de Champagne, que les pèlerins avaient unanimement choisi pour leur général ; mais la santé de ce valeureux jeune homme commençait à s’altérer ; on perdit bientôt tout espoir de le sauver ; il déplora la destinée qui le condamnait à périr avant le temps, non sur le champ de bataille, mais sur un lit de douleur, il distribua en mourant ses trésors à ses braves et nombreux vassaux, et leur fit jurer en sa présence d’accomplir son vœu et le leur. Mais, dit le maréchal, tous ceux qui acceptèrent ses dons ne lui tinrent pas leur parole. Les plus déterminés champions de la croix s’assemblèrent à Soissons pour choisir un nouveau général ; mais, soit incapacité, jalousie ou répugnance, parmi les princes français il ne s’en trouva aucun qui réunît les talens nécessaires pour conduire l’expédition, et la volonté de l’entreprendre. Les suffrages se réunirent en faveur d’un étranger, et l’on résolut d’offrir le commandement à Boniface, marquis de Montferrat, rejeton d’une race de héros, et personnellement distingué par ses talens politiques et militaires[44]. Ni la piété ni l’ambition ne permettaient au marquis de se refuser à cette honorable invitation. Après avoir passé quelques jours à la cour de France, où il fut reçu comme un ami et un parent, il accepta solennellement, dans l’église de Soissons, la croix de pèlerin et le bâton de général, puis repassa aussitôt les Alpes pour se préparer à cette longue expédition. Vers la fête de la Pentecôte, il déploya sa bannière et se mit en route pour Venise à la tête de ses Italiens ; il y fut précédé ou suivi des comtes de Flandre et de Blois, et des plus illustres barons de France auxquels se joignit un corps nombreux de pèlerins allemands conduits par des motifs semblables à ceux qui les animaient[45]. Les Vénitiens avaient rempli et même passé leurs engagemens ; ils avaient construit des écuries pour les chevaux et des baraques pour les soldais. Les magasins étaient abondamment pourvus de fourrages et de provisions ; les bâtimens de transport, les vaisseaux et les galères n’attendaient pour mettre à la voile que le paiement stipulé par le traité pour le fret et l’armement ; mais cette somme excédait de beaucoup les richesses réunies de tous les pèlerins assemblés à Venise. Les Flamands, dont l’obéissance pour leur comte était volontaire et précaire, avaient entrepris sur leurs propres vaisseaux la longue navigation de l’Océan et de la Méditerranée ; et un grand nombre de Français et d’Italiens avaient préféré les moyens de passage moins chers et plus commodes que leur offraient Marseille et la Pouille. Ceux qui s’étaient rendus à Venise pouvaient se plaindre de ce qu’après avoir fourni leur contribution personnelle, ils se trouvaient responsables de celle des absens. Tous les chefs livrèrent volontairement au trésor de Saint-Marc leur vaisselle d’or et d’argent ; mais ce sacrifice généreux ne pouvait pas suffire, et après tous leurs efforts, il manquait trente-quatre mille marcs pour compléter la somme convenue. La politique et le patriotisme du doge levèrent cet obstacle. Il proposa aux barons de se joindre à ses compatriotes pour réduire quelques villes révoltées de la Dalmatie, et promit, à cette condition, d’aller combattre en personne dans la Palestine, et d’obtenir en outre de la république qu’elle attendit, pour le surplus de leur dette, que quelque riche conquête les mît en état d’y satisfaire. Après beaucoup de scrupules et d’hésitation, ils acceptèrent cette offre plutôt que de renoncer à leur entreprise ; Siége de Zara. Nov. 10.et les premières hostilités de la flotte et de l’armée furent dirigés contre Zara[46], ville forte, sur la côte de la Sclavonie, qui avait abandonné les Vénitiens et s’était mise sous la protection du roi de Hongrie[47]. Les croisés rompirent la chaîne ou barre qui défendait le port, débarquèrent leurs chevaux, leurs troupes et leurs machines de guerre, et forcèrent la ville de se rendre, le cinquième jour, à discrétion. On épargna la vie des habitans, mais en punition de leur révolte, on pilla leurs maisons, et les murs de la ville furent démolis. La saison était fort avancée, les confédérés résolurent de choisir un port sûr dans un pays fertile, pour y passer tranquillement l’hiver ; mais leur repos y fut troublé par les animosités nationales des soldats et des mariniers et les fréquentes querelles qui en étaient la suite. La conquête de Zara avait été une source de discorde et de scandale. La première expédition des alliés avait teint leurs armes, non pas du sang des infidèles, mais de celui des chrétiens ; le roi de Hongrie et ses nouveaux sujets étaient eux-mêmes au nombre des champions de la croix, et la crainte ou l’inconstance augmentait les scrupules des dévots. Le pape avait excommunié des croisés parjures qui pillaient et massacraient leurs frères[48] : l’anathème du pontife n’épargna que le marquis Boniface et Simon de Montfort ; l’un, parce qu’il ne s’était point trouvé au siége, et l’autre, parce qu’il abandonna tout-à-fait la confédération. Innocent aurait pardonné volontiers aux simples et dociles pénitens français ; mais il s’indignait contre l’opiniâtre raison des Vénitiens qui refusaient d’avouer leur faute, d’accepter le pardon et de reconnaître l’autorité d’un prêtre, relativement à leurs affaires temporelles.

Alliance des croisés avec le jeune Alexis.

La réunion d’une flotte et d’une armée si puissante avait ranimé l’espoir du jeune Alexis[49]. À Venise et à Zara, il pressa vivement les croisés à entreprendre son rétablissement et la délivrance de son père[50]. La recommandation de Philippe, roi d’Allemagne, la présence et les prières du jeune Grec, excitèrent la compassion des pèlerins : le marquis de Montferrat et le doge de Venise embrassèrent et plaidèrent sa cause. Une double alliance et la dignité de César avait lié les deux frères aînés de Boniface[51] avec la famille impériale. Il espérait que l’importance de ce service lui vaudrait l’acquisition d’un royaume, et l’ambition plus généreuse de Dandolo lui donnait un ardent désir d’assurer à son pays les avantages inestimables qui devaient en résulter pour son commerce et sa puissance[52]. Leur influence obtint aux ambassadeurs d’Alexis une réception favorable ; et si la grandeur de ses offres excita quelque défiance, les motifs et les récompenses qu’il présentait purent justifier le retard apporté à la délivrance de Jérusalem, et l’emploi des forces qui y avaient été consacrées. Il promit pour lui et pour son père, qu’aussitôt qu’ils auraient recouvré le trône de Constantinople, ils termineraient le long schisme des Grecs, et se soumettraient, eux et leurs sujets, à la suprématie de l’Église romaine. Il s’engagea à récompenser les travaux et les services des croisés, parle payement immédiat de deux cent mille marcs d’argent, à suivre les pèlerins en Égypte, ou, si on le jugeait plus avantageux, à entretenir, durant une année, dix mille hommes, et durant toute sa vie, cinq cents chevaliers pour le service de la Terre-Sainte. La république de Venise accepta ces conditions séduisantes ; et l’éloquence du doge et du marquis persuadèrent aux comtes de Blois, de Flandre et de Saint-Paul, ainsi qu’à huit barons de France, de prendre part à cette glorieuse entreprise. On scella, par les sermens ordinaires, un traité d’alliance offensive et défensive ; chaque individu fut séduit, selon sa situation ou son caractère, par les motifs de l’avantage général ou ceux de l’intérêt personnel ; par l’honneur de replacer un souverain sur son trône, ou par l’opinion assez raisonnable que tous les efforts des croisés pour délivrer la Palestine seraient impuissans, à moins que l’acquisition de Constantinople ne précédât et ne facilitât la conquête de Jérusalem. Mais ils commandaient une troupe de guerriers libres et de volontaires, quelquefois leurs égaux, qui raisonnaient et agissaient d’après eux-mêmes ; quoiqu’une forte majorité acceptât l’alliance, le nombre et les argumens de ceux qui la rejetaient étaient dignes de considération[53]. Les cœurs les plus intrépides se troublaient au tableau qui leur était fait des forces navales de Constantinople et de ses fortifications inaccessibles. Ils déguisaient en public leurs craintes, et se les dissimulaient peut-être à eux-mêmes par des objections plus honorables de devoir et de religion. Les dissidens alléguaient la sainteté du vœu qui les avait éloignés de leur famille et de leur maison pour courir à la délivrance du Saint-Sépulcre, et ne pensaient pas que les motifs obscurs et incertains de la politique dussent les détourner d’une sainte entreprise dont l’événement était entre les mains de la Providence. Les censures du pape et les reproches de leur conscience avaient assez sévèrement puni l’attaque de Zara, leur première faute, pour qu’ils évitassent de souiller à l’avenir leurs armes en répandant le sang des chrétiens ; l’apôtre romain avait prononcé, et il ne leur appartenait pas de punir le schisme des Grecs, ou de venger les droits suspects des empereurs de Byzance. D’après ces principes ou ces prétextes, un grand nombre de pèlerins, les plus distingués par leur valeur et leur piété, se retirèrent du camp, et leur départ fut moins funeste que l’opposition ouverte ou secrète d’un parti de mécontens qui saisirent toutes les occasions de désunir l’armée, et de nuire au succès de l’entreprise.

Départ de Zara pour Constantinople. A. D. 1203. Avril 7. Arrivée Juin 24.

Malgré cette défection, les Vénitiens pressèrent vivement le départ, et cachèrent probablement, sous l’extérieur d’un zèle généreux pour Alexis, leurs ressentimens contre sa nation et contre sa famille. La préférence accordée récemment à la république de Pise, leur rivale dans le commerce, blessait leur cupidité ; et ils avaient de longs et terribles comptes à régler avec la cour de Byzance, Dandolo ne démentait peut-être pas le conte populaire qui accusait l’empereur Manuel d’avoir violé, dans la personne du doge, les droits des nations et de l’humanité, en le privant de la vue tandis qu’il était revêtu du caractère sacré d’ambassadeur. On n’avait point vu, depuis plusieurs siècles, un pareil armement sur la mer Adriatique ; cent vingt bateaux plats, ou palandres, pour les chevaux ; deux cent quarante vaisseaux chargés de soldats et d’armes, et soixante-dix de provisions, soutenus par cinquante fortes galères, bien préparées pour le combat, composaient cette flotte formidable[54]. Le vent était favorable, la mer tranquille et le ciel serein ; tous les regards se fixaient avec admiration sur cette scène martiale et brillante. Les boucliers des chevaliers et des écuyers, servant à la fois d’ornement et de défense, étaient rangés sur les deux bords des vaisseaux ; les diverses bannières des nations et des familles, flottant à la proue, formaient un spectacle magnifique et imposant. Des catapultes et des machines propres à lancer des pierres et à ébranler des murs, tenaient lieu de notre artillerie moderne : une musique militaire charmait la fatigue et l’ennui de la navigation, et les guerriers s’encourageaient mutuellement dans la confiance que quarante mille héros chrétiens suffisaient pour faire la conquête de l’univers[55]. La flotte fut heureusement conduite de Venise à Zara par l’habileté et l’expérience des pilotes vénitiens ; elle arriva sans accident à Durazzo, située sur le territoire de l’empereur grec. L’île de Corfou lui servit de lieu de relâche et de repos. Après avoir doublé sans accident le dangereux cap Malée, qui forme la pointe méridionale de l’Hellespont ou de la Morée, les confédérés firent une descente dans les îles de Négrepont et d’Andros[56], et jetèrent l’ancre à Abydos, sur la rive asiatique de l’Hellespont. Les préludes de la conquête ne furent ni difficiles ni sanglans. Les provinciaux grecs, sans, patriotisme et sans courage, n’entreprirent point de résister. La présence de l’héritier légitime pouvait justifier leur obéissance dont ils furent récompensés par la modération et la discipline sévère, des confédérés. En traversant l’Hellespont, leur flotte se trouva resserrée dans un canal étroit, et leurs voiles innombrables obscurcirent la surface des eaux. Ils reprirent leur distance dans le vaste bassin de la Propontide, et voguèrent sur cette mer tranquille jusqu’aux attérages de la côte d’Europe, à l’abbaye de Saint-Étienne, environ à trois lieues, à l’ouest de Constantinople. Le doge les dissuada sagement de se séparer sur une côte ennemie et peuplée ; et comme les provisions tiraient à leur fin, on résolut de les renouveler, durant le temps des moissons, dans les îles fertiles de la Propontide. Les confédérés dirigèrent leur course conformément à cette intention ; mais un coup de vent et leur impatience les poussèrent à l’est, et si près de la terre et de la ville, que les remparts et les vaisseaux se saluèrent mutuellement de quelques volées de pierres et de dards. L’armée contempla en passant, avec admiration, la capitale de l’Orient, qui semblait plutôt être celle du monde, s’élevant sur les cimes de ses sept collines, et dominant le continent de l’Europe et de l’Asie. Les rayons du soleil doraient les dômes des palais et des églises, et les réfléchissaient sur la surface des eaux ; les murs fourmillaient de soldats et de spectateurs, dont le nombre frappait leurs regards, et dont ils ignoraient la lâcheté ; tous les cœurs furent frappés de crainte lorsqu’on songea que, depuis la naissance du monde, un si petit nombre de guerriers n’avait oser tenter une entreprise si périlleuse. Mais la valeur et l’espérance dissipèrent bientôt cette émotion passagère ; et chacun, dit le maréchal de Champagne, jeta les yeux sur l’épée ou sur la lance dont il devait bientôt se servir glorieusement[57]. Les Latins jetèrent l’ancre devant le faubourg de Chalcédoine. Les matelots restèrent seuls sur les vaisseaux ; les soldats, les chevaux et les armes, furent débarqués sans obstacles, et le pillage d’un des palais dé l’empereur fit goûter aux barons les premières jouissances du succès. Le troisième jour, la flotte et l’armée tournèrent vers Scutari, le faubourg asiatique de Constantinople ; quatre-vingts chevaliers français surprirent et mirent en fuite un corps de cinq cents hommes de cavalerie grecque, et une halte de neuf jours suffit pour fournir abondamment le camp de fourrages et de provisions.

L’empereur tente inutilement une négociation.

Il pourra paraître extraordinaire qu’en racontant l’invasion d’un grand empire, je n’aie point parlé des obstacles qui devaient s’opposer au succès des conquérans. Les Grecs manquaient, à la vérité, de courage ; mais ils étaient riches et industrieux, et ils obéissaient à un prince absolu. Mais il aurait fallu que ce prince pût être capable de prévoyance tandis que ses ennemis furent éloignés, et de courage dès qu’il les vit approcher. Il reçut avec dédain les premières nouvelles de l’alliance de son neveu avec les Français et les Vénitiens ; ses courtisans lui persuadèrent que ce mépris était sincère et l’effet de son courage. Chaque soir, sur la fin d’un banquet, il mettait trois fois en déroute les Barbares de l’Occident. Ces Barbares redoutaient avec raison ses forces navales ; et les seize cents bateaux pêcheurs de Constantinople[58] auraient fourni des matelots pour armer une flotte capable d’ensevelir les galères vénitiennes dans la mer Adriatique, ou de leur fermer le passage de l’Hellespont. Mais toutes les ressources peuvent devenir impuissantes par la négligence du prince et la corruption de ses ministres. Le grand-duc ou amiral faisait un trafic scandaleux, et presque public, des voiles, des mâts et des cordages. On réservait les forêts royales pour la chasse, objet bien plus important ; et les eunuques, dit Nicétas, gardaient les arbres comme s’ils eussent été consacrés au culte religieux. Le siége de Zara, et l’approche rapide des Latins, réveillèrent Alexis de son rêve d’orgueil ; dès que le danger lui parut réel, il le crut inévitable. La présomption disparut et fit place au lâche découragement et au désespoir. Ces Barbares méprisables campèrent impunément à la vue de son palais, et le monarque tremblant eut recours à une ambassade, dont la pompe et le ton menaçant déguisèrent mal aux Français l’effroi qu’avait répandu leur arrivée. Les ambassadeurs demandèrent, au nom de l’empereur des Romains, dans quelle intention l’armée des Latins campait sous les murs de sa capitale ; ils déclarèrent que si les croisés avaient sincèrement pour objet l’accomplissement de leur vœu et la délivrance de Jérusalem, Alexis applaudissait à leur pieux dessein, et était prêt à le seconder de ses trésors ; mais que s’ils osaient pénétrer dans le sanctuaire de l’empire, leur nombre, fut-il dix fois plus considérable, ne les sauverait pas de son juste ressentiment. La réponse du doge et des barons fut simple et noble, « Engagés, dirent-ils, dans la cause de la justice et de l’honneur, nous méprisons l’usurpateur de la Grèce, ses offres et ses menaces. Nous devons notre amitié, il doit obéissance à l’héritier légitime, au jeune prince qui siége ici parmi nous, et à son père, l’empereur Isaac, privé de son trône, de sa liberté et de la vue par un frère ingrat ; qu’il confesse son crime, qu’il implore la clémence de celui qu’il a persécuté, et nous intercéderons pour qu’il lui soit permis de vivre dans la paix et dans l’abondance. Mais nous regarderons une seconde ambassade comme une insulte, et nous n’y répondrons que le fer à la main dans le palais de Constantinople[59]. »

Passage du Bosphore. 6 juillet.

Dix jours après leur arrivée à Scutari, les croisés se préparèrent, comme soldats et comme catholiques, au passage du Bosphore. L’entreprise était dangereuse ; le canal était large et rapide ; dans un calme, le courant de l’Euxin pouvait descendre au milieu de la flotte les feux formidables connus sous le nom de feux grégeois ; et soixante-dix mille hommes, rangés en bataille, défendaient la rive opposée. Dans cette journée mémorable, où le hasard voulut que le temps fut doux et le ciel serein, les Latins distribuèrent leur ordre de bataille en six divisions. La première, ou avant-garde, était conduite par le comte de Flandre, un des plus puissans parmi les princes chrétiens par le nombre et l’habileté de ses arbalétriers ; les quatre qui suivaient étaient commandées par son frère Henri, par les comtes de Saint-Pol et de Blois, et par Matthieu de Montmorenci ; c’était sous les ordres de ce dernier que marchaient volontairement le maréchal et les nobles de la Champagne. Le marquis de Montferrat, à la tête des Allemands et des Lombards, conduisait la sixième division, l’arrière-garde et la réserve de l’armée. Les chevaux de bataille, sellés et couverts de leurs longs caparaçons pendans jusqu’à terre, furent embarqués sur les palandres[60]. Les chevaliers se tenaient debout auprès de leurs chevaux, le casque en tête, la lance à la main et complètement armés. Les sergens et les archers passèrent sur les bâtimens de transport, et chacun de ces bâtimens fut toué par une galère forte et rapide. Les six divisions traversèrent le Bosphore sans rencontrer ni ennemis ni obstacle. Le vœu de chaque corps et de chaque soldat était de débarquer le premier, sa résolution, de vaincre ou de mourir. Les chevaliers, jaloux du droit d’affronter les plus grands dangers, sautèrent tout armés dans la mer, et gagnèrent le rivage ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. Les sergens[61] et les archers imitèrent leur exemple ; les écuyers baissèrent les ponts des palandres et débarquèrent les chevaux. À peine les chevaliers en selle commençaient à former leurs escadrons et à baisser leurs lances, que les soixante-dix mille Grecs disparurent. Le timide Alexis donna l’exemple à ses soldats, et ne laissa d’autres traces de sa présence qu’un riche pavillon, dont le pillage apprit aux Latins qu’ils avaient combattu contre un empereur. On résolut de profiter de la première terreur de l’ennemi pour forcer, par une double attaque, l’entrée du port. Les Français emportèrent d’assaut la tour de Galata[62], située dans le faubourg de Péra, tandis que les Vénitiens entreprenaient la tâche plus difficile de rompre la barre ou chaîne tendue de cette tour au rivage de Byzance. Après quelques efforts inutiles, ils en vinrent à bout par leur intrépide persévérance : vingt vaisseaux de guerre, restes de la marine des Grecs, furent pris ou coulés bas. Les éperons, ou le poids des galères[63], coupèrent ou brisèrent les énormes chaînons ; et la flotte des Vénitiens, victorieuse et tranquille, jeta l’ancre dans le port de Constantinople. Tels furent les exploits par lesquels les Latins achetèrent les moyens d’approcher pour l’assiéger, avec environ vingt mille hommes qui leur restaient encore, une ville qui renfermait plus de quatre cent mille hommes[64], auxquels il ne manquait que du courage pour la défendre. Ce calcul suppose, à la vérité, une population d’environ deux millions d’habitans ; mais en admettant que les Grecs ne fussent point en si grand nombre, il n’est pas moins vrai que les Français croyaient à cette multitude, et que cette opinion est une preuve évidente de leur intrépidité.

Premier siége et conquête de Constantinople par les Latins. Juillet 7-18.

Dans le choix de l’attaque, les Français et les Vénitiens différèrent d’opinion ; chacun deux préférait le genre de combat dans lequel il avait plus d’expérience ; les derniers soutenaient, avec raison, que Constantinople était plus accessible du côté de la mer et du port ; mais les premiers purent déclarer sans honte qu’ils avaient suffisamment hasardé leur vie et leur fortune dans une barque et sur un élément perfide, et demandèrent à haute voix des épreuves dignes de la chevalerie, un terrain solide et un combat corps à corps, soit à pied, soit à cheval. On s’accorda prudemment à employer les deux nations au service qui leur convenait le mieux. L’armée pénétra, sous la protection de la flotte, jusqu’au fond du port ; on répara diligemment le pont de pierre placé sur le fleuve ; et les six divisions des Français formèrent leur camp en face de la capitale, sur la base du triangle qui s’étend à quatre milles depuis le port jusqu’à la Propontide[65]. Placés au bord d’un fossé large et profond, et au pied d’un rempart élevé, Ils eurent tout le loisir de considérer la difficulté de leur entreprise. Des portes de la ville, il sortait continuellement, à la droite et à la gauche de leur petit camp, des partis de cavalerie et d’infanterie légère, qui massacraient les traîneurs, dépouillaient la campagne de tout moyen de subsistance, et faisaient prendre les armes cinq ou six fois par jour. Les Français furent contraints, pour leur sûreté, de planter une palissade et de creuser un fossé. Soit que les Vénitiens eussent fourni trop peu de provisions ou que les Francs les eussent prodiguées, ceux-ci commencèrent, comme à l’ordinaire, à se plaindre de la disette, et peut-être à l’éprouver réellement ; il ne restait de la farine que pour trois semaines, et les soldats, dégoûtés de viande salée, commençaient à manger des chevaux. Le lâche usurpateur était défendu par son gendre Théodore Lascaris, jeune homme plein de valeur, qui aspirait à devenir le libérateur et le maître de son pays. Les Grecs, indifférens pour leur patrie, avaient été réveillés par le danger où se trouvait leur religion ; mais ils fondaient leur principal espoir dans le courage des gardes varangiennes, composées, au rapport des historiens, de Danois et d’Anglais[66]. Après dix jours d’un travail sans relâche, le fossé fut rempli, les assiégeans formèrent régulièrement leur attaque ; et deux cent cinquante machines élevées contre le rempart travaillèrent continuellement à en chasser les défenseurs, à battre les murs et à saper les fondemens. À la première apparence d’une brèche, les Français plantèrent leurs échelles ; mais le nombre et l’avantage du terrain l’emportèrent sur l’audace. Les Latins furent repoussés ; mais les Grecs ne purent refuser leur admiration à l’intrépidité de quinze chevaliers ou sergens, qui, montés sur la muraille, se maintinrent dans ce poste périlleux jusqu’au moment où ils furent précipités ou faits prisonniers par les gardes impériales. Du côté du port, les Vénitiens conduisirent plus heureusement leur attaque. Ces marins industrieux employèrent toutes les ressources connues avant l’invention de la poudre. Les galères et les vaisseaux formèrent une double ligne dont le front s’étendait environ à trois jets de trait. Les galères étaient soutenues dans leurs évolutions rapides par la force et la pesanteur des vaisseaux, dont les ponts, les poupes et les tours, servaient de plateforme à des machines qui lançaient des pierres pardessus la première ligne. Les soldats qui sautaient des galères sur le rivage, plantaient aussitôt leurs échelles et les montaient, tandis que les gros vaisseaux s’avançaient plus lentement dans les intervalles, et baissant un pont-levis, offraient aux soldats un chemin dans les airs de leur mât sur le rempart. Dans le fort du combat, le doge vénérable et majestueux se tenait, armé de toutes pièces, debout sur le pont de sa galère ; le grand étendard de saint Marc flottait devant lui ; il employait les menaces, les instances et les promesses pour animer l’activité de ses rameurs ; son vaisseau aborda le premier, et Dandolo précéda tous les guerriers sur le rivage. Les peuples admirèrent la magnanimité d’un vieillard aveugle, sans réfléchir que son âge et ses infirmités diminuaient autant pour lui le prix de la vie, qu’ils augmentaient celui de la gloire qui ne meurt jamais. Tout à coup une main invisible (le porte-étendard ayant probablement été tué) planta sur le rempart l’étendard de la république. Les Vénitiens s’emparèrent rapidement de vingt-cinq tours, et le cruel expédient de l’incendie chassa les Grecs du quartier environnant. Le doge avait fait annoncer ses succès à ses alliés, lorsque la nouvelle de leur danger vint l’arrêter au milieu de sa course ; il déclara noblement qu’il aimait mieux se perdre avec eux que de remporter la victoire en les laissant périr. Abandonnant ses avantages, il rappela ses troupes et courut à leur secours. Il trouva les restes harassés des six divisions françaises environnés par soixante escadrons de cavalerie grecque, dont un seul surpassait en nombre la plus forte division des Français. La honte et le désespoir avaient déterminé enfin Alexis à tenter le dernier effort d’une sortie générale ; mais la contenance ferme des Latins anéantit son espérance et sa résolution. Après avoir escarmouché de loin, il disparut avec ses troupes sur la fin du jour. Le silence ou le tumulte de la nuit augmenta sa terreur : l’usurpateur épouvanté fit transporter dans une barque dix mille livres d’or, et abandonnant lâchement son trône, son épouse et ses sujets, il traversa le Bosphore à la faveur de l’obscurité, et trouva un honteux refuge dans un petit port de la Thrace. Ses courtisans, dès qu’ils apprirent sa fuite, coururent implorer leur pardon et la paix au cachot où l’empereur aveugle attendait à chaque instant les exécuteurs qui devaient trancher ses jours. Redevable aux vicissitudes de la fortune de son salut et du retour de sa puissance, Isaac, revêtu de sa robe impériale, remonta sur son trône environné d’esclaves prosternés, dont il ne pouvait discerner ni la terreur réelle ni la joie affectée. Au point du jour, on suspendit les hostilités, et les Latins reçurent avec étonnement un message de l’empereur légitime, qui, rétabli dans ses droits, était impatient d’embrasser son fils et de récompenser ses généreux libérateurs[67].

Rétablissement de l’empereur Isaac Lange et de son fils Alexis. 19 juillet.

Mais ces libérateurs généreux n’étaient point disposés à relâcher leur otage avant d’avoir obtenu de son père le payement ou au moins la promesse de leur récompense. Ils choisirent quatre ambassadeurs. Matthieu de Montmorenci, notre historien le maréchal de Champagne, et deux Vénitiens, pour féliciter l’empereur. Les portes de la ville s’ouvrirent à leur approche ; une double file des gardes anglaises et danoises, la hache de bataille à la main, garnissait les deux côtés des rues ; les yeux étaient éblouis dans la chambre du trône, de l’éclat de l’or et des diamans, substituts trompeurs de la puissance et de la vertu. L’épouse d’Isaac, fille du roi de Hongrie, siégeait à côté de son mari, et son retour avait attiré toutes les nobles matrones de la Grèce, qui se trouvaient confondues avec un cercle de sénateurs et de soldats. Les Français, par l’organe du maréchal, parlèrent en hommes qui sentaient ce qu’on devait à leurs services, mais qui respectaient l’œuvre de leurs mains ; et Isaac comprit clairement qu’il fallait remplir, sans hésiter et sans délai, les engagemens qu’avait pris son fils avec Venise et avec les pèlerins. Après avoir fait passer les quatre ambassadeurs dans une chambre intérieure où il se rendit accompagné de l’impératrice, d’un chambellan et d’un interprète, le père du jeune Alexis demanda avec inquiétude en quoi consistaient les conventions de son fils. Le maréchal de Champagne lui ayant déclaré qu’il devait faire cesser le schisme en se soumettant, lui et ses peuples, à la suprématie du pape, contribuer par un secours à la délivrance de la Terre-Sainte, et payer comptant une contribution de deux cent mille marcs d’argent : « Ces engagemens sont pesans, répondit prudemment le monarque ; ils sont durs à accepter et difficiles à remplir ; mais rien ne peut surpasser vos mérites et vos services. » Satisfaits de cette assurance, les barons montèrent à cheval et accompagnèrent l’héritier du trône jusque dans son palais. Sa jeunesse et ses aventures lui gagnaient tous les cœurs ; il fut couronné avec son père dans l’église de Sainte-Sophie. Dans les premiers jours de son règne, le peuple, enchanté du retour de la paix et de l’abondance, jouissait avec transport du dénoûment de cette tragédie, et les nobles cachaient leurs regrets, leurs craintes et leur ressentiment sous le masque de la joie et de la fidélité. Pour éviter le désordre qui aurait pu résulter dans la ville du mélange des deux nations, on assigna pour quartiers, aux Vénitiens et aux Français, les faubourgs de Péra et de Galata en leur laissant cependant toute liberté de se promener et de commercer dans la ville. La dévotion et la curiosité attiraient tous les jours un grand nombre de pèlerins dans les églises et dans les palais de Constantinople. Insensibles peut-être à la perfection des arts qu’on voyait s’y déployer, nos grossiers ancêtres étaient du moins frappés de leur magnificence. La pauvreté de leurs villes natales rehaussait à leurs yeux l’éclat et la population de la première métropole de la chrétienté[68]. Entraîné par le sentiment de la justice et de sa reconnaissance, le jeune Alexis oubliait souvent sa dignité pour rendre des visites familières à ses bienfaiteurs ; et dans la liberté du repas, la vivacité légère des Français leur faisait oublier l’empereur d’Orient[69]. On convint, dans des conférences plus sérieuses, que le temps pouvait seul opérer la réunion des deux Églises, et qu’il fallait l’attendre avec patience. Mais l’avarice fut moins traitable que le zèle, et il fallut payer comptant une somme très-forte pour apaiser les besoins et les clameurs des croisés[70]. Alexis voyait avec inquiétude arriver le moment de leur départ. L’absence des confédérés l’aurait dispensé d’un engagement auquel il n’était point encore en état de satisfaire ; mais elle l’aurait en même temps exposé sans secours aux caprices d’une nation perfide. Alexis offrit de défrayer leur dépense et d’acquitter en leur nom le fret des vaisseaux vénitiens, s’ils voulaient prolonger leur séjour durant une année. Cette offre fut agitée dans le conseil des barons : après de nouveaux débats et de nouveaux scrupules, les chefs des Français cédèrent une seconde fois à l’opinion du doge et aux prières du jeune empereur. Le marquis de Montferrat consentit, pour le prix de seize cents livres d’or, à conduire le fils d’Isaac avec une armée dans toutes les provinces d’Europe, pour y établir son autorité et poursuivre son oncle, tandis que la présence de Baudouin et des autres confédérés en imposerait aux habitans de Constantinople. L’expédition réussit ; et les flatteurs qui environnaient le trône prédisaient à leur monarchie aveugle, que la Providence qui l’avait tiré d’un cachot le guérirait de la goutte, lui rendrait la vue, et veillerait, durant de longues années, sur la prospérité de son empire. Le père d’Alexis, fier du succès de ses armes, les écoutait avec confiance ; mais la gloire toujours croissante de son fils commença bientôt à tourmenter l’âme soupçonneuse d’un vieillard ; et tout l’orgueil de ce père envieux ne pouvait lui dissimuler que tandis qu’on ne lui accordait qu’à regret quelques faibles acclamations[71], Alexis était le sujet des louanges les plus universelles et les plus sincères.

Querelle entre les Grecs et les Latins.

L’invasion des Français dissipa l’illusion qui durait depuis plus de neuf siècles. Les Grecs aperçurent avec étonnement que la capitale de l’Empire romain n’était point inaccessible à une armée ennemie. Les Occidentaux avaient forcé la ville et disposé du trône de Constantin, et les souverains qui l’occupaient sous leur protection furent bientôt aussi odieux au peuple que ceux qui les y avaient placés. Les infirmités d’Isaac ajoutaient au mépris qu’inspiraient ses vices, et la nation ne considéra plus le jeune Alexis que comme un apostat qui renonçait aux mœurs et à la religion de ses ancêtres : on connaissait ou du moins on soupçonnait ses conventions avec les Latins. Le peuple, et surtout le clergé, étaient inviolablement attachés à leur foi et à leurs superstitions. Les couvens, les maisons et jusqu’aux boutiques des marchands, retentissaient de la tyrannie du pape et du danger de l’Église[72]. Un trésor épuisé fournissait difficilement au faste de la cour et aux exactions des confédérés. Les Grecs refusaient d’éviter, par une contribution générale, le danger menaçant du pillage et de la servitude ; on craignait, en opprimant les riches, d’exciter des ressentimens plus dangereux et plus personnels, et, en fondant l’argenterie des églises, de s’attirer le reproche d’hérésie ou de sacrilége. Dans l’absence de Boniface et du jeune empereur, une calamité funeste affligea la ville de Constantinople, et on put en accuser justement le zèle indiscret des pèlerins flamands[73]. En parcourant un jour la capitale, ils furent scandalisés à la vue d’une mosquée ou d’une synagogue où l’on adorait un seul Dieu sans lui adjoindre un fils ou un associé ; leur manière ordinaire d’argumenter avec les infidèles était de les poursuivre le fer à la main, et de réduire en cendres leurs habitations ; mais ces infidèles et quelques chrétiens du voisinage entreprirent de défendre leur vie et leurs propriétés, et les flammes allumées par le fanatisme consumèrent indistinctement les édifices les plus orthodoxes. L’incendie dura huit jours et huit nuits, et consuma une surface d’environ une lieue depuis le port jusqu’à la Propontide, composant la partie la plus peuplée de Constantinople. Il ne serait pas facile de calculer le nombre d’églises et de palais réduits en cendres, la valeur des marchandises consumées ou pillées, et la multitude de familles réduites à l’indigence. Cet outrage, qu’en vain le doge et les barons affectèrent de désavouer, rendit le nom des Latins encore plus odieux au peuple ; et une colonie d’Occidentaux, établie dans la ville, composée de plus de quinze mille personnes, crut devoir, pour sa sûreté, se retirer précipitamment dans le faubourg de Péra, à l’abri des drapeaux des confédérés. Le jeune empereur revint victorieux ; mais la politique la plus ferme et la plus sage aurait échoué dans la tempête qui entraîna sa ruine et celle de son gouvernement. Son inclination et les conseils de son père l’attachaient à ses bienfaiteurs ; mais Alexis hésitait entre la reconnaissance et le patriotisme, entre la crainte de ses sujets et celle de ses alliés[74]. Sa conduite faible et irrésolue lui enleva l’estime et la confiance des deux partis. Tandis qu’à sa sollicitation le marquis de Montferrat occupait le palais, il souffrait que les nobles conspirassent et que le peuple prît les armes pour chasser les étrangers. Insensibles à l’embarras de sa situation, les chefs des Latins le pressèrent de remplir les conditions du traité, s’irritèrent des délais, soupçonnèrent ses intentions, et exigèrent que, par une réponse décisive, il déclarât la paix ou la guerre. Ce message orgueilleux lui fut porté par trois chevaliers français et trois vénitiens : ils traversèrent sur leurs chevaux, et l’épée au côté, la foule menaçante, et arrivèrent d’an air assuré jusque devant l’empereur. Là, récapitulant d’un ton péremptoire leurs services et ses engagemens, ils déclarèrent fièrement que si l’on ne satisfaisait sur-le-champ et pleinement à leurs justes demandes, ils ne reconnaissaient plus Alexis ni pour ami ni pour souverain. Après cette déclaration, la première de ce genre dont eût jamais été blessée l’oreille d’un empereur, ils s’éloignèrent sans laisser apercevoir le moindre symptôme de crainte, mais étonnés d’avoir pu sortir du palais d’un despote et d’une ville en fureur. Leur retour au camp fut des deux côtés le signal de la guerre.

La guerre recommence. A. D. 1204.

Parmi les Grecs, la prudence et l’autorité étaient forcées de céder à l’impétuosité d’un peuple qui prenait sa rage pour de la valeur, sa multitude pour de la force, et l’impulsion du fanatisme pour une inspiration du ciel. Les deux nations méprisaient Alexis et l’accusaient également de parjure. Le peuple, qui exprimait hautement son mépris pour cette race vile et bâtarde, environna le sénat, lui demandant, par ses clameurs, un plus digne souverain. La pourpre fut successivement offerte à tous les sénateurs distingués par leur naissance ou par leur dignité, sans qu’aucun d’eux voulût accepter ce mortel honneur. Les sollicitations durèrent trois jours, et l’historien Nicétas, membre de cette assemblée, apprend que la crainte et la faiblesse soutinrent lu fidélité des sénateurs. La populace proclama de force un fantôme qui fut bientôt abandonné[75]. Mais Alexis, prince de la maison de Ducas, était le véritable auteur du tumulte, et le moteur de la guerre. Les historiens le distinguent par le surnom de Mourzoufle[76], qui, dans la langue vulgaire, désignait ses sourcils noirs, épais et rapprochés sans intervalle. À la fois patriote et courtisan, le perfide Mourzoufle, qui ne manquait ni d’art ni de courage, opposa aux Latins son éloquence et son épée, s’insinua dans la confiance d’Alexis, et en obtint l’office de chambellan et les marques de la royauté. Dans le silence de la nuit, il courut précipitamment à la chambre du jeune empereur, et, d’un air effrayé, lui persuada que les ennemis avaient séduit ses gardes et forcé le palais. L’infortuné Alexis se livra sans défiance au traître qui méditait sa perte. Il descendit avec lui par un escalier dérobé, mais cet escalier aboutissait à un cachot ; on se saisit du prince, on le dépouilla, on le chargea de chaînes, et après lui avoir laissé savourer plusieurs jours toute l’amertume de la mort, le barbare Mourzoufle le fit empoisonner, étrangler ou assommer en sa présence. L’empereur Isaac suivit Alexis et son père sont déposés par Mourzoufle, le 8 février.bientôt son fils au tombeau ; et la fortune épargna peut-être à Mourzoufle le crime inutile de hâter la mort d’un vieillard aveugle et sans moyens de se faire craindre.

Second siége de Constantinople. Janvier, avril.

La mort des empereurs et l’usurpation de Mourzoufle avaient changé la nature de la querelle. Il ne s’agissait plus d’une dispute entre alliés, dont les uns exagéraient leurs services, et les autres manquaient à leurs engagemens. Les Français et les Vénitiens oublièrent leurs griefs contre Alexis, versèrent quelques larmes sur le sort funeste de leur compagnon, et jurèrent de le venger d’une nation perfide qui avait couronné son assassin. Le sage Dandolo inclinait cependant encore à négocier ; il exigeait, soit comme subside, comme dette ou comme amende, une somme de cinquante milles livres d’or, environ deux millions sterling ; et la conférence n’aurait pas été si brusquement rompue, si, par zèle ou par politique, Mourzoufle n’eut pas refusé de sacrifier l’Église grecque au salut de l’état[77]. À travers les invectives de ses ennemis étrangers ou domestiques, on aperçoit qu’il n’était pas indigne du rôle de défenseur de son pays. Le second siége de Constantinople offrit plus de difficultés que le premier. Par un examen sévère des abus du règne précédent, l’usurpateur avait rempli le trésor et ramené l’ordre. Mourzoufle, une masse de fer à la main, visitant les postes et affectant la démarche et le maintien d’un guerrier, se faisait redouter du moins de ses soldats et de ses compatriotes. Avant et après la mort d’Alexis, les Grecs avaient deux fois, par des entreprises vigoureuses et bien concertées, essayé de brûler la flotte dans le port ; mais l’intelligence et la valeur des Vénitiens éloignèrent les brûlots, et ils se consumèrent au milieu de la mer sans causer aucun dommage[78]. Henri, frère du comte de Flandre, repoussa l’empereur grec dans une sortie nocturne ; l’avantage du nombre et de la surprise augmentèrent la honte de sa défaite. On trouva son bouclier sur le champ de bataille, et l’étendard impérial, sur lequel était une image miraculeuse de la Vierge, fut donné, comme un trophée et comme une relique, aux moines de Cîteaux, disciples de saint Bernard[79]. Environ trois mois se passèrent en préparatifs et en escarmouches, sans en excepter le saint temps du carême, et sans que les Latins entreprissent de donner un assaut général. La ville avait été reconnue imprenable du côté de la terre ; les pilotes vénitiens représentaient que l’encrage n’étant pas sûr vers les bords de la Propontide, le courant pourrait entraîner les vaisseaux jusqu’au détroit de l’Hellespont, et ces difficultés plaisaient infiniment à une partie des pèlerins, qui désiraient trouver un prétexte pour abandonner l’armée. On résolut cependant de former une attaque du côté du port. Les assiégés s’y attendaient, et l’empereur avait placé son pavillon écarlate sur une hauteur voisine, d’où il dirigeait et animait les efforts de ses soldats. Un spectateur intrépide et capable de jouir en ce moment d’un beau et magnifique spectacle, aurait admiré le vaste déploiement de ces deux armées rangées en bataille, et présentant chacune un front d’environ une demi-lieue, l’une sur les vaisseaux et les galères, l’autre sur les remparts et sur les tours dont l’élévation était encore augmentée par d’autres tours en bols à plusieurs étages. L’attaque commença par une décharge réciproque de feux, de pierres et de dards ; mais les eaux étaient profondes, les Français audacieux, les Vénitiens habiles ; ils approchèrent des murs, et sur les ponts tremblans qui joignaient les batteries flottantes des Français aux batteries solides des Grecs, il se livra un combat terrible à l’épée, à la hache et à la lance. Ils formèrent au même instant plus de cent attaques différentes, soutenues avec une égale vigueur jusqu’au moment où l’avantage du terrain et la supériorité du nombre, décidant la victoire, forcèrent les Latins à songer à la retraite. Le lendemain ils renouvelèrent l’assaut avec la même valeur et aussi peu de succès. Pendant la nuit, le doge et les barons tinrent conseil ; ils n’étaient effrayés que du danger public, et pas une seule voix ne prononça le mot de traité ou de retraite. Chaque guerrier, selon son caractère, s’attacha à l’espérance de vaincre ou de mourir glorieusement[80]. L’expérience du premier siége avait instruit les Grecs, mais elle animait les Latins ; et la certitude que Constantinople pouvait être prise, était pour eux d’un bien plus grand avantage que ne le pouvaient être pour leurs ennemis la connaissance de quelques précautions locales à prendre pour sa défense. Au troisième assaut, on enchaîna deux vaisseaux ensemble pour en doubler la force ; un vent du nord les chassait vers le rivage : les évêques de Troyes et de Soissons conduisaient l’avant-garde, et les noms de ces deux vaisseaux, le Pèlerin et le Paradis, retentissaient le long de la ligne[81] comme un favorable augure. Les bannières épiscopales furent plantées sur les murs ; on avait promis cent marcs d’argent aux premiers qui les escaladeraient ; et si la mort les priva de leur récompense, la gloire a immortalisé leurs noms. On escalada quatre tours, on enfonça les portes, et les chevaliers français, qui n’étaient peut-être pas fort rassurés sur l’océan, se crurent invincibles dès qu’ils se sentirent portés sur leurs chevaux et sur la terre ferme. Dois-je raconter que des milliers de soldats qui environnaient l’empereur, prirent la fuite à l’approche d’un seul guerrier ? Cette fuite ignominieuse est attestée par Nicétas, leur compatriote ; une armée de fantômes accompagnait le héros français, et il parut un géant aux yeux des Grecs[82]. Tandis que les vaincus abandonnaient leurs postes et jetaient leurs armes, les Latins entrèrent dans la ville sous les étendards de leurs chefs. Tous les obstacles disparurent à leur approche ; et, soit à dessein ou par accident, un troisième incendie consuma en peu d’heures une partie de la ville égale en étendue à trois des plus grandes villes de la France[83]. Sur le soir, les barons rappelèrent leurs troupes et fortifièrent leurs postes. Ils étaient effrayés de l’étendue et de la population de cette capitale, dont les églises et les palais, si on en eût senti la force, pouvaient leur coûter encore plus d’un mois à réduire. Mais dès le grand matin une procession de supplians, portant des croix et des images, annonça la soumission des Grecs, et implora la clémence des vainqueurs. L’usurpateur prit la fuite par la Porte d’or ; le marquis de Montferrat et le comte de Flandre occupèrent les palais de Blachernes et de Boucoléon, et les armes des pèlerins latins renversèrent un empire qui portait encore le titre de Romain et le nom de Constantin[84].

Pillage de Constantinople.

Constantinople avait été prise d’assaut, les lois de la guerre imposaient rien aux vainqueurs que ce que pourraient leur inspirer la religion et l’humanité. Ils reconnaissaient encore le marquis de Montferrat pour général ; et les Grecs, qui le considéraient déjà comme leur futur souverain, s’écriaient d’un ton lamentable : « Saint marquis roi, ayez pitié de nous ! » Sa prudence ou sa compassion fit ouvrir aux fugitifs les portes de la ville, et il exhorta les soldats de la croix à épargner le sang des chrétiens. Les flots de sang que fait couler Nicétas peuvent être réduits au massacre de deux mille de ses compatriotes égorgés sans résistance[85], et on ne peut pas même en accuser entièrement les conquérans : le plus grand nombre fut immolé par la colonie latine, que les Grecs avaient chassée de la ville, et qui se livrait aux ressentimens d’une faction triomphante. Quelques-uns de ces exilés se montrèrent cependant plus sensibles aux bienfaits qu’aux outrages, et Nicétas lui-même dut la conservation de sa vie à la générosité d’un marchand vénitien. Le pape Innocent accuse les pèlerins de n’avoir respecté, dans leur emportement de débauche, ni le sexe, ni l’âge, ni la profession religieuse ; il déplore amèrement que des œuvres de ténèbres, des viols, des adultères et des incestes aient été commis en plein jour ; et se plaint de ce que de nobles matrones et de saintes religieuses furent déshonorées par les valets et les paysans qui remplissaient l’armée catholique[86]. Il est assez probable que la licence de la victoire servit d’occasion et d’excuse à une multitude de péchés ; mais la capitale de l’Orient contenait sans doute un nombre de beautés vénales ou complaisantes, suffisant pour satisfaire les désirs de vingt mille pèlerins, et le droit ou l’abus de l’esclavage ne s’étendait plus sur les femmes. Le marquis de Montferrat était le modèle de la discipline et de la décence, et l’on regardait le comte de Flandre comme le miroir de la chasteté. Ils défendirent, sous peine de mort, le viol des femmes mariées, des vierges et des religieuses ; quelques-uns des vaincus invoquèrent cette proclamation[87], et les vainqueurs la respectèrent quelquefois. La débauche et la cruauté furent contenues par l’autorité des chefs et les sentimens naturels des soldats. Ce n’étaient plus des sauvages du Nord ; et quelque féroces que pussent encore paraître les Européens à cette époque, le temps, la politique et la religion avaient adouci les mœurs des Français, et surtout des Italiens : mais leur avarice eut la liberté de se satisfaire par le pillage de Constantinople, sans égard pour la semaine sainte. Toutes les richesses publiques et celles des particuliers appartenaient aux Latins par le droit de la guerre que n’avait modifié aucune promesse ni aucun traité, et toutes les mains, selon leur pouvoir et leur force, étaient également propres à exécuter la sentence et à saisir les objets confisqués. L’or et l’argent monnayés ou non monnayés fournissaient des objets d’échange universels et portatifs, que chacun pouvait, ou sur le lieu même, ou ailleurs, convertir de la manière qui convenait le mieux à son caractère et à sa situation. Des richesses que le luxe et le commerce avaient accumulées dans la capitale, les étoffes de soie, les velours, les fourrures et les épiées, étaient les plus précieuses, parce que, dans les parties moins civilisées de l’Europe, on ne pouvait pas se les procurer pour de l’argent. [ Partage du butin. ]On établit un ordre dans le pillage ; et l’on ne s’en remit pas au hasard ou à l’adresse particulière des vainqueurs du soin de régler la part de chacun ; trois églises furent choisies pour le dépôt général, et les pèlerins reçurent l’ordre d’y porter tout leur butin, sans en rien distraire, sous les peines terribles réservées au parjure, la mort et l’excommunication. Un simple soldat recevait une part, le sergent à cheval deux parts, le chevalier quatre, et ou augmentait ensuite en proportion du rang et du mérite des barons et des princes. On pendit avec sa cotte d’arme et son bouclier à son cou, un chevalier du comte de Saint-Pol, convaincu d’avoir violé cet engagement sacré. Un exemple si sévère dut rendre les autres plus habiles et plus prudens ; mais l’avidité l’emporta sur la crainte, et l’opinion générale évalue le pillage secret fort au-dessus de celui qui fut publiquement distribué. Ce dernier surpassait cependant tout ce qu’on avait jamais vu et tout ce qu’on pouvait espérer[88]. Après un partage égal entre les Français et les Vénitiens, les premiers prélevèrent une somme de cinquante mille marcs pour satisfaire à la dette contractée avec la république, et il leur restait encore quatre cent mille marcs d’argent[89], environ huit cent mille livres sterling : je ne puis pas mieux indiquer la valeur relative d’une pareille somme dans ce siècle, qu’en la représentant comme égale à sept années du revenu du royaume d’Angleterre[90].

Misère des Grecs.

Dans cette grande révolution, nous avons l’avantage de pouvoir comparer les relations de Ville-Hardouin et de Nicétas, les sentimens opposés du maréchal de Champagne et du sénateur de Byzance[91]. Ils semblerait au premier coup d’œil que les richesses de Constantinople ne firent que passer d’une nation chez l’autre, et que la perte et la douleur des Grecs furent exactement compensées par la joie et l’avantage des Latins ; mais dans le jeu funeste de la guerre, le gain n’égale jamais la perte ; et les jouissances sont faibles en comparaison des calamités. Les Latins n’obtinrent qu’un plaisir illusoire et passager ; les Grecs pleurèrent sur la ruine irréparable de leur patrie ; le sacrilége et la raillerie aggravaient leur misère. Que revint-il aux vainqueurs des trois incendies qui détruisirent une si grande partie des richesses et des édifices de Constantinople ? Quel profit tirèrent-ils des objets qu’ils brisèrent ou mutilèrent parce qu’ils ne pouvaient pas les transporter, de l’or qu’ils prodiguèrent au jeu ou en débauches ? Combien d’objets précieux les soldats ne donnèrent-ils pas à vil prix par ignorance ou par impatience ; dépouillés ainsi du prix de leur victoire par l’adresse des plus vils d’entre le Grecs ! Parmi ces derniers ceux qui n’avaient rien à perdre purent seuls tirer quelque avantage de la révolution ; mais tous les autres furent réduits à l’état le plus déplorable ; nous pouvons en juger par les aventures de Nicétas. Son magnifique palais avait été réduit en cendres dans le second incendie, et cet infortuné sénateur, suivi de sa famille et de ses amis, se réfugia dans une petite maison qui lui restait encore auprès de l’église de Sainte-Sophie. Ce fut à la porte de cette maison que le marchand vénitien monta la garde sous l’habit d’un soldat, jusqu’au moment où Nicétas put sauver, par une fuite précipitée, la chasteté de sa fille et les débris de sa fortune. Ces malheureux fugitifs, nourris dans le sein de la prospérité, partirent à pied au cœur de l’hiver. Son épouse était enceinte, et la désertion de ses esclaves les força de porter eux-mêmes leur bagage sur leurs épaules. Ils exhortèrent leurs femmes, placées au centre, au lieu de peindre et d’orner leur visage, à le couvrir de boue pour en déguiser la beauté ; chaque pas les exposait à des insultes et à des dangers, et les menaces des étrangers leur paraissaient moins insupportables que l’insolence des plébéiens au niveau desquels ils se trouvaient maintenant réduits. Ils ne respirèrent en sûreté qu’à Sélymbrie, ville située à quarante milles de Constantinople, terme de leur douloureux pèlerinage. Ils rencontrèrent sur la route le patriarche seul, à peine vêtu, monté sur un âne et réduit à l’indigence apostolique qui, si elle avait été volontaire, aurait pu être méritoire. Sacriléges et railleries.Pendant ce temps, les Latins, entraînés par la licence et l’esprit de parti, pillaient et profanaient ses églises. Après avoir arraché des calices les perles et les pierres précieuses dont ils étaient ornés, les pèlerins s’en servirent en guise de coupes. Ils jouaient et buvaient sur des tables où étaient représentées les figures du Christ et de ses apôtres, et foulaient aux pieds les objets les plus vénérables du culte des chrétiens. Dans l’église de Sainte-Sophie, les soldats déchirèrent en lambeaux le voile du sanctuaire pour en arracher la frange d’or ; ils mirent en pièces et se partagèrent le maître-autel, monument de l’art et de la richesse des Grecs ; on chargeait, au milieu des églises, sur des mulets et des chevaux, les ornemens d’or et d’argent qu’on arrachait des portes et de la chaire ; et lorsqu’ils pliaient sous le fardeau, leurs impatiens conducteurs les poignardaient, et leur sang inondait le pavé du sanctuaire. Une prostituée s’assit sur le siége du patriarche, et cette fille de Bélial, dit l’historien, chanta et dansa dans l’église pour ridiculiser les hymnes et les processions des Orientaux : l’avidité ne respecta pas même les tombeaux des souverains placés dans l’église des apôtres ; et l’on prétend que le corps de Justinien, inhumé depuis six siècles, fut trouvé tout entier, et sans aucun signe de putréfaction. Les Français et les Flamands couraient les rues de la ville, coiffés de voiles flottans, et enveloppés de longues robes peintes dont ils caparaçonnaient jusqu’à leurs chevaux : l’intempérance grossière de leurs orgies[92] insultait à la sobriété fastueuse des Orientaux, et en dérision des armes propres à un peuple de scribes et d’étudians, ils portaient à la main une plume, du papier et une écritoire, sans s’apercevoir que les instrumens de la science étaient entre les mains des Grecs modernes, aussi faibles et aussi inutiles que ceux de la valeur.

Destruction des statues.

Leur langue et leur réputation semblaient cependant les autoriser à mépriser l’ignorance des Latins et leurs faibles progrès[93]. Dans l’amour ou le respect des arts, la différence des deux nations était encore plus sensible. Les Grecs conservaient, avec vénération, les monumens de leurs ancêtres qu’ils ne pouvaient pas imiter, et nous ne pouvons nous empêcher de partager la douleur et le ressentiment de Nicétas, lorsqu’il rapporte la destruction des statues de Constantinople[94]. Nous avons vu le despotisme et l’orgueil de son fondateur constamment occupés d’embellir sa cité naissante. Des dieux et des héros avaient échappé à la destruction du paganisme ; les restes d’un siècle plus florissant ornaient encore le Forum et l’Hyppodrome. Nicétas[95] en décrit plusieurs dans un style pompeux et rempli d’affectation. Je tirerai de cette description quelques détails sur les plus intéressans. 1o. Les conducteurs des chars, qui avaient remporté le prix, étaient jetés en bronze, à leurs frais, ou à ceux du public, et placés dans l’Hyppodrome. On les voyait debout sur leur char, qui semblait courir dans la lice ; et, en admirant l’attitude, les spectateurs pouvaient juger de la ressemblance. Les plus précieuses de ces statues pouvaient avoir été transportées du stade olympique. 2o. Le sphynx, le cheval marin et le crocodile, indiquent l’ouvrage et les dépouilles de l’Égypte. 3o. La louve, qui allaite Romulus et Remus, sujet également agréable aux Romains anciens et modernes, mais qui ne pouvait guère avoir été traité avant le déclin de la sculpture chez les Grecs. 4o. Un aigle qui tient et déchire un serpent dans ses serres, monument particulier à la ville de Byzance, et attribué par les Grecs à la puissance magique du philosophe Apollonius, dont ce talisman passait pour avoir délivré Byzance des reptiles venimeux. 5o. Un âne et son conducteur, qu’Auguste plaça dans sa colonie de Nicopolis, en commémoration d’un présage qui lui avait annoncé la victoire d’Actium. 6o. Une statue équestre qui, dans l’opinion du peuple, représentait Josué, conquérant juif, étendant le bras pour arrêter le cours du soleil. Une tradition plus classique aidait à reconnaître Bellérophon et Pégase ; la libre attitude du coursier semblait indiquer qu’il marchait dans les airs plutôt que sur la terre. 7o. Un obélisque de forme carrée, dont les faces, travaillées en bosse, présentaient une variété de scènes pittoresques et champêtres ; des oiseaux qui chantaient, des gens de la campagne occupés de leurs travaux ou jouant de la musette ; des moutons bêlans, des agneaux bondissans, la mer, un paysage, une pêche et une quantité de différens poissons ; de petits amours nus, rians, folâtrant, et se jetant mutuellement des pommes ; et sur la cime de l’obélisque, une figure de femme, que la moindre haleine de vent faisait tourner, et qu’on nommait la suivante du vent. 8o. Le berger de Phrygie, qui présentait à Vénus le prix de la beauté, ou la pomme de discorde. 9o. L’incomparable statue d’Hélène. Nicétas décrit du ton de l’admiration et de l’amour la délicatesse de ses pieds, ses bras d’albâtre, ses lèvres de rose, son sourire enchanteur, la langueur de ses yeux, la beauté de ses sourcils arqués, et la parfaite harmonie de ses formes, la légèreté de sa draperie, et sa chevelure qui semblait flotter au gré du vent. Tant de beautés auraient dû faire naître la pitié ou le remords dans le cœur de ses barbares destructeurs. 10o. La figure virile ou plutôt divine d’Hercule[96], ranimé par la main savante de Lysippe ; il était d’une telle dimension que son pouce était de la grosseur, et sa jambe de la hauteur d’un homme ordinaire[97]. Il avait la poitrine et les épaules larges, les membres nerveux, les cheveux crépus et l’aspect impérieux ; sans massue, sans arc ou carquois ; sa peau de lion négligemment passée sur les épaules, il était assis sur un panier d’osier ; sa jambe et son bras droits étaient étendus de toute leur longueur ; son genou gauche plié, soutenait son coude et sa tête appuyée sur sa main gauche ; ses regards pensifs annonçaient l’indignation. 11o. Une autre statue colossale de Junon, l’ancien ornement de son temple de Samos ; quatre paires de bœufs transportèrent avec peine son énorme tête jusqu’au palais. 12o. Un troisième colosse de Pallas ou Minerve, de trente pieds de hauteur, et qui représentait avec une admirable énergie le caractère et les attributs de cette vierge martiale. Il est juste d’observer que les Grecs détruisirent eux-mêmes cette Pallas, après le premier siége, par un motif de crainte et de superstition[98]. Les croisés, dans leur cupidité incapable de sentiment, brisèrent ou fondirent les autres statues de cuivre dont je viens de donner le détail ; le prix et le travail de ces ouvrages disparurent en un moment. Le génie des artistes s’évapora en fumée, et le métal grossier, converti en monnaie, servit à payer les soldats. Les monumens de bronze ne sont pas les plus durables ; les Latins purent détourner avec un mépris stupide leurs regards des marbres animés par les Phidias et les Praxitèle[99] ; mais à moins de quelque accident, ces blocs inutiles demeuraient en sûreté sur leurs piédestaux[100]. Les plus éclairés d’entre les pèlerins, ceux qui ne partageaient pas les goûts grossiers et sensuels de leurs compatriotes, exercèrent pieusement leur droit de conquête sur les reliques des saints[101]. Cette révolution procura aux églises d’Europe une immensité de têtes, d’os, de croix et d’images, et augmenta tellement par ce moyen les pèlerinages et les offrandes, que ces reliques devinrent peut-être la partie la plus lucrative du butin rapporté de l’Orient[102]. Une grande partie des écrits de l’antiquité, perdus aujourd’hui, existaient encore au douzième siècle ; mais les pèlerins n’étaient empressés ni de conserver ni de transporter des volumes d’une langue étrangère. La multiplicité des copies peut seule perpétuer des papiers ou des parchemins que le moindre accident peut détruire ; la littérature des Grecs était concentrée presque en totalité dans la capitale[103] ; et sans connaître toute l’étendue de notre perte, nous devons vivement regretter les riches bibliothéques consumées dans les trois incendies de Constantinople.



CHAPITRE LXI.


Partage de l’empire entre les Français et les Vénitiens. Cinq empereurs latins des maisons de Flandre et de Courtenai. Leurs guerres contre les Bulgares et contre les Grecs. Faiblesse et pauvreté de l’empire latin. Les Grecs reprennent Constantinople. Conséquences générales des croisades.

Élection de l’empereur Baudoin Ier. A. D. 1204. Mai 9-16.


APRÈS la mort des princes légitimes, les Français et les Vénitiens se crurent suffisamment assurés de la justice de leur cause et de son succès, pour se partager d’avance les provinces de l’empire[104] : ils convinrent, par un traité, de nommer douze électeurs, six de chaque nation, et de reconnaître pour empereur de l’Orient celui qui obtiendrait la majorité de leurs suffrages. Les confédérés stipulèrent qu’en cas que les voix fussent également partagées, le sort déciderait entre les deux candidats. Ils lui accordèrent d’avance les titres et les prérogatives des empereurs précédens, les deux palais de Blachernes et de Boucoléon, et le quart de toutes les possessions qui composaient la monarchie des Grecs ; les trois autres paris, divisées en deux portions égales, furent destinées à être partagées entre les Vénitiens et les barons français. On convint que tous les feudataires, dont, par une honorable distinction, le doge fut seul excepté, prêterait au nouveau souverain foi, hommage et serment de service militaire, comme au chef suprême de l’empire ; que celle des deux nations qui donnerait l’empereur, céderait à l’autre la nomination du patriarche ; et que tous les pèlerins, quelle que fût leur impatience de visiter la Terre-Sainte, consacreraient encore une année à la conquête et à la défense des provinces de l’empire grec. Lorsque les Latins furent les maîtres de Constantinople, ils confirmèrent le traité et l’exécutèrent. Le premier et le plus important de leurs soins fut l’élection d’un empereur. Les six électeurs français étaient tous ecclésiastiques : l’abbé de Loces, l’archevêque élu d’Acre en Palestine, et les évêques de Soissons, de Troie, d’Halberstadt et de Bethléem : ce dernier remplissait dans le camp l’office de légat du pape. Respectables par leurs lumières et leur caractère sacré, ils étaient d’autant plus propres à faire un choix, qu’ils ne pouvaient pas en être l’objet. On choisit les six Vénitiens parmi les principaux ministres de l’état, et les illustres familles des Querini et des Contarini s’enorgueillissent encore d’y trouver leurs ancêtres. Les douze électeurs s’assemblèrent dans la chapelle du palais, et procédèrent à l’élection après avoir solennellement invoqué le Saint-Esprit. Le respect et la reconnaissance réunirent d’abord tous les suffrages en faveur du doge. Il était l’auteur de l’entreprise, et, malgré son âge et son état de cécité, ses exploits auraient pu mériter les éloges et l’envie des plus jeunes chevaliers ; mais le patriote Dandolo dédaignait toute ambition personnelle, et se contenta de l’honneur des suffrages qui le déclaraient digne de régner. Les Vénitiens, ses compatriotes, et peut-être ses amis, s’opposèrent eux-mêmes à sa nomination[105] : ils représentèrent avec l’éloquence de la vérité les inconvéniens qui pouvaient résulter pour la liberté nationale et pour la cause commune, de l’union incompatible de la première magistrature d’une république et de la souveraineté de l’Orient. L’exclusion du doge laissa le champ libre aux mérites plus balancés de Boniface et de Baudouin, et tous les candidats moins illustres abandonnèrent respectueusement leurs prétentions. La maturité de l’âge, une réputation brillante, le choix des aventuriers et le vœu des Grecs, recommandaient le marquis de Montferrat ; et j’ai peine à croire que ses petites possessions au pied des Alpes[106] aient pu donner de l’inquiétude à la république de Venise, maîtresse de la mer. Mais le comte de Flandre, âgé de trente-deux ans, vaillant, pieux et chaste, était chef d’un peuple riche et belliqueux, descendant de Charlemagne, cousin du roi de France, et pair des barons et des prélats qui auraient consenti avec répugnance à se soumettre à l’empire d’un étranger. Ces barons, le doge et le marquis à leur tête, attendaient à la porte de la chapelle la décision des électeurs. L’évêque de Soissons vint l’annoncer au nom de ses collègues. « Vous avez juré, dit-il, d’obéir au prince que nous choisirons ; par nos suffrages unanimes, Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, est votre souverain et empereur d’Orient. » Le comte fut salué par de bruyantes acclamations, que répétèrent bientôt, dans toute la ville, la joie des Latins et la tremblante adulation des Grecs. Boniface s’empressa le premier de baiser la main de son rival et de l’élever sur un bouclier. Baudouin fut transporté dans la cathédrale, où on lui chaussa solennellement les brodequins de pourpre. Trois semaines après l’élection, il fut couronné par le légat du pape, faisant les fonctions de patriarche ; mais le clergé vénitien remplit bientôt le chapitre de Sainte-Sophie, plaça Thomas Morosini sur le trône ecclésiastique, et ne négligea aucun moyen pour conserver à sa nation les honneurs et les bénéfices de l’Église grecque[107]. Le successeur de Constantin ne tarda pas à envoyer dans la Palestine, en France et à Rome, la nouvelle de cette révolution mémorable ; il fit transporter dans la Palestine, comme un trophée, les portes de Constantinople et les chaînes du port[108], et prit des assises de Jérusalem, les lois et les usages qui convenaient le mieux à une colonie française et à une conquête d’Orient, Baudouin, par ses lettres, invite tous les Français à venir augmenter cette colonie, peupler une vaste et superbe capitale, et cultiver des terres fertiles préparées à récompenser amplement les travaux du prêtre et ceux du soldat. Il félicite le pontife de Rome sur le rétablissement de son autorité dans l’Orient, l’engage à éteindre le schisme des Grecs par sa présence dans un concile général, et sollicite son indulgence et sa bénédiction pour des pèlerins qui avaient contrevenu à ses ordres[109]. Innocent répondit avec autant de dignité que de prudence ; il attribue aux vices des hommes la subversion de l’empire d’Orient, et adore les décrets de la Providence ; les conquérans seront, dit-il, ou absous ou condamnés, par leur conduite future, et la validité de leur traité dépend du jugement de saint Pierre ; mais Innocent leur prescrit, comme leur devoir le plus sacré, d’établir une juste subordination d’obéissance et de tribut, des Grecs aux Latins, des magistrats au clergé et du clergé au pape.

Partage de l’empire grec.

Dans le partage des provinces de l’empire[110], la part des Vénitiens se trouvait plus considérable que celle de l’empereur latin. Il n’en possédait qu’un quart ; Venise se réserva la bonne moitié du reste, et l’autre moitié fut distribuée entre les aventuriers de France et de Lombardie. Le vénérable Dandolo fut proclamé despote de la Romanie, et, selon l’usage des Grecs, chaussé des brodequins de pourpre. Il termina sa longue et glorieuse carrière à Constantinople ; et si sa prérogative ne passa point à ses successeurs, ils en conservèrent du moins le titre jusqu’au milieu du quatorzième siècle, en y joignant le titre réel, mais singulier, de seigneurs d’un quart et demi de l’Empire romain[111]. Le doge, esclave de l’état, avait rarement la permission de s’éloigner du timon de la république ; mais il se faisait représenter en Grèce par un bailli ou régent revêtu d’une juridiction en dernier ressort sur la colonie des Vénitiens. Ceux-ci possédaient trois des huit quartiers de Constantinople ; et leur tribunal indépendant était composé de six juges, quatre conseillers, deux chambellans, deux avocats fiscaux et un connétable. Une longue expérience du commerce d’Orient les avait mis à portée de choisir leur part avec discernement ; ils firent cependant une imprudence en acceptant le gouvernement et la défense d’Andrinople ; mais leur sage politique s’occupa de former une chaîne de villes, d’îles et de factoreries le long de la côte maritime, qui s’étend depuis les environs de Raguse jusqu’à l’Hellespont et au Bosphore. Les travaux dispendieux de ces conquêtes épuisaient leur trésor ; ils renoncèrent aux anciennes maximes de leur gouvernement, adoptèrent un système féodal, et se contentèrent de l’hommage des nobles[112] pour les possessions que ceux-ci entreprenaient de conquérir et de défendre. Ce fut ainsi que la famille de Sanut acquit le duché de Naxos, qui comprenait la plus grande partie de l’Archipel. La république acheta du marquis de Montferrat, pour la somme de dix mille marcs, l’île fertile de Crète ou Candie, et les débris de cent villes[113]. Mais les vues étroites d’une orgueilleuse aristocratie[114] ne permirent pas d’en tirer un grand parti, et les plus sages des sénateurs déclarèrent que ce n’était pas la possession des terres, mais l’empire de la mer qui formait le trésor de Saint-Marc. Sur la moitié échue aux aventuriers, le marquis de Montferrat était sans contredit celui qui méritait la plus forte récompense. Outre l’île de Crète, on compensa son exclusion du trône par le titre de roi et les provinces au-delà de l’Hellespont ; mais il échangea sagement cette conquête difficile et éloignée, pour le royaume de Thessalonique ou de Macédoine, à douze journées de la capitale, et assez près des états du roi de Hongrie, son beau-frère, pour en recevoir au besoin des secours. Sa marche à travers ces provinces fut accompagnée des acclamations sincères ou simulées des Grecs ; et l’ancienne et véritable Grèce reçut encore un conquérant latin[115], qui foula cette terre classique d’un pied indifférent. Les beautés de la vallée de Tempé attirèrent à peine ses regards ; il traversa avec précaution le passage étroit des Thermopyles, occupa Thèbes, Athènes et Argos, villes inconnues pour lui, et prit d’assaut Corinthe et Napoli[116], qui avaient essayé de lui résister. Les lots des pèlerins latins furent réglés par le sort, ou le choix, et des échanges successifs. Dans la joie de leur triomphe, ils abusèrent sans modération de leur pouvoir sur la vie et la fortune d’un grand nombre d’hommes. Après un examen exact des provinces, ils pesèrent dans la balance de l’avarice le revenu de chaque district, la situation plus ou moins avantageuse, et les ressources plus ou moins abondantes pour la subsistance des hommes et des chevaux. Leurs prétentions s’étendirent jusque sur les anciens démembremens de l’Empire romain ; Le Nil et l’Euphrate se trouvaient compris dans leurs partages imaginaires, et heureux était le guerrier qui se trouvait avoir dans son lot le palais du sultan d’Iconium[117]. Je n’entreprendrai point de donner ici leur généalogie ni le détail de leurs possessions ; il me suffit de dire que les comtes de Blois et de Saint-Pol obtinrent le duché de Nicée et la seigneurie de Demotica[118] ; les principaux fiefs furent tenus à la charge du service de connétable, de chambellan, d’échanson, de sommelier et de maître-d’hôtel. Notre historien, Geoffroi de Ville-Hardouin, acquit un riche établissement sur les bords de l’Hèbre, et réunit les offices de maréchal de Champagne et de Romanie. Chaque baron partit à la tête de ses chevaliers et de ses archers, pour s’emparer de son lot ; et la plupart éprouvèrent d’abord peu de résistance ; mais il résulta de cette dispersion une faiblesse générale, et l’on sent combien de querelles devaient s’élever dans un état de choses et parmi des hommes dont la force était l’unique loi. Trois mois après la conquête de Constantinople, l’empereur et le roi de Thessalonique marchèrent l’un contre l’autre : l’autorité du doge, les conseils du maréchal et la courageuse fermeté des pairs parvinrent à les réconcilier[119].

Révolte des Grecs. A. D. 1204, etc.

Deux fugitifs qui avaient occupé le trône de Constantinople prenaient encore le titre d’empereurs, et les sujets de ces princes détrônés pouvaient céder à un mouvement de compassion pour l’ancien Alexis ou être excités à la vengeance par l’ambitieux Mourzoufle. Une alliance de famille, un intérêt commun, les mêmes crimes et le mérite d’avoir ôté la vie aux ennemis de son rival, engagèrent le second usurpateur à se réunir avec le premier. Mourzoufle se rendit dans le camp d’Alexis ; il y fut reçu avec des caresses et des honneurs ; mais les scélérats sont incapables d’amitié, et doivent se méfier de ceux qui leur ressemblent. On le saisit dans le bain, et après l’avoir privé de la vue, Alexis s’assura de ses troupes, s’empara de ses trésors, et le fit chasser du camp, loin duquel Mourzoufle fut réduit à errer, objet de mépris et d’horreur pour ceux qui avaient, plus qu’Alexis, le droit de haïr et de punir l’assassin de l’empereur Isaac et de son fils. Poursuivi par la crainte et le remords, il cherchait à passer en Asie, lorsque les Latins de Constantinople le surprirent, et, par un jugement public, le condamnèrent à une mort ignominieuse. Après avoir balancé pour son supplice entre la hache, la roue et le pal, les juges firent placer[120] Mourzoufle sur le sommet d’un pilier de marbre blanc élevé de cent quarante-sept pieds, que l’on nommait la colonne de Théodose[121]. Du haut de cette colonne, il fut précipité en bas la tête la première, et se brisa sur le pavé, en présence d’une multitude de spectateurs rassemblés dans le Forum de Taurus, et qui voyaient avec étonnement, dans ce singulier spectacle, l’explication et l’accomplissement d’un ancienne prédiction[122]. Le sort d’Alexis est moins tragique : le marquis en fit présent au roi des Romains, et le lui envoya en Italie. Condamné à une prison perpétuelle, l’usurpateur fut transféré d’une forteresse des Alpes dans un monastère de l’Asie, et ne gagna pas beaucoup au change. Mais avant la révolution, Alexis avait donné sa fille en mariage à un jeune héros qui rétablit et occupa le trône des princes grecs[123]. Théodore Lascaris, empereur de Nicée. 1204-1222.Théodore Lascaris avait signalé sa valeur dans les deux siéges de Constantinople. Après la fuite de Mourzoufle, les Latins étant déjà dans la ville, il s’offrit au peuple et aux soldats pour leur empereur ; cette offre pouvait être un acte de vertu et était bien certainement une preuve de courage. S’il eût pu donner une âme à cette multitude, elle aurait écrasé sous ses pieds les étrangers qui la menaçaient ; mais le lâche désespoir des Grecs refusa son secours, et Théodore se retira dans l’Anatolie, pour y respirer l’air de la liberté, hors de la vue et de l’atteinte des conquérans. Sous le titre de despote et ensuite d’empereur, il attira sous ses drapeaux le petit nombre d’hommes courageux que le mépris de la vie soutenait contre l’esclavage ; et regardant comme légitime tout ce qui pouvait contribuer au salut public, il implora sans scrupule l’alliance du sultan des Turcs. Nicée, où Théodore fixa sa résidence, Pruse, Philadelphie, Smyrne et Éphèse, ouvrirent leurs portes à leur libérateur. Ses victoires et même ses défaites augmentèrent ses forces et sa réputation, et le successeur de Constantin conserva cette portion de l’empire, qui s’étendait depuis les bords du Méandre jusqu’aux faubourgs de Nicomédie, et dans la suite, jusqu’à ceux de Constantinople. L’héritier légitime des Comnène, fils du vertueux Manuel et petit-fils du féroce Andronic, en possédait aussi une faible portion dans une province éloignée : on le nommait Alexis, et le surnom de Grand s’appliquait probablement plus à sa taille qu’à ses exploits. Les Lange, sans craindre son origine, l’avaient nommé gouverneur ou duc de Trébisonde[124] ; sa naissance lui donnait de l’ambition, et la révolution lui valut l’indépendance. Sans changer de titre, il régna paisiblement sur la côte de la mer Noire, depuis Sinope jusqu’au Phase. Le fils qui lui succéda, et dont on ignore le nom, n’est connu que comme le vassal du sultan, qu’il suivait à la guerre avec deux cents lances. Ce prince Comnène n’était que duc de Trébisonde ; ce fut le petit-fils d’Alexis qui, déterminé par l’orgueil et la jalousie, prit le titre d’empereur. Dans la partie occidentale de l’empire, Michel, bâtard de la maison des Lange, et connu avant la révolution comme otage, soldat et rebelle, sauva un troisième fragment du naufrage. Après s’être évadé du camp de Boniface, il obtint, par son mariage avec la fille du gouverneur de Durazzo, la possession de cette ville importante ; il prit le litre de despote, et fonda une principauté puissante dans l’Épire, l’Étolie et la Thessalie, qui ont toujours été peuplées d’une race belliqueuse. Ceux des Grecs qui avaient offert leurs services aux Latins, leurs nouveaux souverains, furent refusés par ces souverains orgueilleux, et exclus[125] de tous les honneurs civils et militaires, comme des hommes nés pour obéir et trembler. Leur ressentiment les excita à prouver, en devenant des ennemis dangereux, qu’on aurait pu trouver en eux des amis utiles. L’adversité avait endurci leur courage, et tous les citoyens distingués par leur savoir ou leur vertu, leur valeur ou leur naissance, abandonnèrent Constantinople, et se retirèrent sous les gouvernemens indépendans de Trébisonde, d’Épire ou de Nicée. On ne cite qu’un seul patricien qui ait mérité le douteux éloge d’attachement et de fidélité aux Francs. Le peuple des villes et des campagnes se serait soumis sans peine à une servitude régulière et modérée ; quelques années de paix et d’industrie auraient bientôt fait oublier la guerre et ses désordres passagers ; mais la tyrannie du système féodal éloignait les douceurs de la paix et anéantissait les fruits de l’industrie. Une administration simple et des lois sages donnaient aux empereurs romains de Constantinople, s’ils avaient eu les talens nécessaires pour en faire usage, les moyens de protéger leurs sujets. Mais le trône des Latins était occupé par un prince titulaire, chef et souvent esclave de ses indociles confédérés. L’épée des barons disposait de tous les fiefs de l’empire, depuis le royaume jusqu’au plus mince château. Leur ignorance, leurs discordes et leur pauvreté, étendaient la tyrannie jusque dans les villages les plus éloignés. Les Grecs, également opprimés par le pouvoir temporel des prêtres et par la haine fanatique des soldats, se trouvaient séparés pour toujours de leurs conquérans par la barrière insurmontable du langage et de la religion. Tant que les croisés restèrent réunis dans la capitale, le souvenir de leur victoire et la terreur de leurs armes imposèrent silence à un pays subjugué. Leur séparation découvrit la faiblesse de leur nombre et les défauts de leur discipline ; quelques échecs causés par leur imprudence apprirent qu’ils n’étaient pas invincibles. La crainte des Grecs diminuait, et leur haine augmentait en proportion. Ils passèrent bientôt des murmures aux conspirations ; et avant la fin d’une année d’esclavage, le peuple vaincu implora ou accepta avec confiance le secours d’un barbare dont il avait éprouvé la puissance, et à la reconnaissance duquel il se fiait[126].

Guerre des Bulgares. A. D. 1205.

Calo-Jean ou Joannice, chef révolté des Walaques et des Bulgares, s’était empressé de complimenter les Latins par une ambassade. Le titre de roi, et la sainte bannière qu’il avait reçue du pontife romain, semblaient l’autoriser à se regarder comme leur frère, et en qualité de leur complice dans le renversement de l’empire grec, il croyait pouvoir aspirer au titre de leur ami. Joannice apprit avec étonnement que le comte de Flandre, imitant l’orgueil fastueux des successeurs de Constantin, avait renvoyé ses ambassadeurs en déclarant avec hauteur qu’il fallait que le rebelle vînt mériter son pardon en touchant de son front le marchepied du trône. S’il eût écouté son ressentiment, cet outrage aurait été lavé dans le sang ; mais, par une politique plus prudente[127], le roi des Bulgares, guettant avec soin les progrès du mécontentement des Grecs, se montra sensible à leurs malheurs, et promit de soutenir de sa personne et de toutes les forces de son royaume, les premiers efforts qu’ils tenteraient pour recouvrer leur liberté. La haine nationale étendit la conjuration et assura en même temps le secret et la fidélité. Les Grecs désiraient avec impatience le moment de plonger un poignard dans le sein de leurs ennemis victorieux ; mais ils attendirent prudemment que Henri, frère de l’empereur, eût emmené la fleur des troupes au-delà de l’Hellespont. La plupart des villes et des villages de la Thrace se montrèrent exacts au moment et au signal convenus ; et les Latins, sans armes et sans soupçons, se trouvèrent en proie à l’impitoyable et lâche vengeance de leurs esclaves. De Demotica, où commença cette scène de massacres, quelques vassaux du comte de Saint-Pol cherchèrent un asile à Andrinople ; mais la populace furieuse avait ou chassé ou immolé les Français et les Vénitiens. Celles des garnisons qui parvinrent à faire leur retraite, se rencontrèrent sur la route de la capitale ; et les forteresses isolées, qui résistaient aux rebelles, ignoraient mutuellement leur sort et celui de leur souverain. La renommée et la terreur annoncèrent au loin la révolte des Grecs et l’approche rapide du roi des Bulgares ; Joannice avait ajouté à ses troupes nationales un corps de quatorze mille Comans, tirés des déserts de la Scythie, qui buvaient, dit-on, le sang de leurs captifs, et sacrifiaient les chrétiens sur les autels de leurs divinités[128].

Alarmé de cette révolte, l’empereur dépêcha un courrier pour rappeler son frère Henri ; et si Baudouin eût attendu le retour de ce valeureux prince, qui devait lui ramener un secours de vingt mille Arméniens, il aurait pu attaquer le roi des Bulgares avec l’égalité du nombre et la supériorité décisive des armes et de la discipline. Mais l’esprit de la chevalerie ne savait point distinguer la prudence de la lâcheté. L’empereur parut dans la plaine avec cent quarante chevaliers et leur suite ordinaire de sergens et d’archers. Après d’inutiles représentations, le maréchal obéit et conduisit l’avant-garde sur la route d’Andrinople ; le comte de Blois commandait le corps de bataille, le vieux doge suivait à l’arrière-garde. Les Latins fugitifs accoururent de toutes parts sous les drapeaux de cette petite armée ; ils entreprirent le siége d’Andrinople ; et telles étaient les pieuses dispositions des croisés, qu’ils s’occupèrent, durant la semaine sainte, à piller la campagne pour leur subsistance, et à construire des machines destinées à la destruction d’un peuple chrétien. Mais ils furent bientôt troublés dans cette occupation par la cavalerie légère des Comans, qui vint audacieusement escarmoucher presque sur le nord de leurs lignes en désordre. Le maréchal fit publier une proclamation qui avertissait la cavalerie de se trouver prête, au premier son de la trompette, à monter à cheval et à se former en bataille ; et défendait, sous peine de mort, qu’aucun se détachât à la poursuite de l’ennemi. Le comte de Blois désobéit le premier à cette sage proclamation, et son imprudence entraîna la perte de l’empereur. Les Comans, à la manière des Parthes ou des Tartares, prirent la fuite dès la première charge. Mais après une course de deux lieues, ils firent volte-face, se rallièrent et enveloppèrent les pesans escadrons français au moment où les chevaliers et leurs chevaux, également essoufflés, étaient presque hors d’état de se défendre. Le comte fut tué sur le champ de bataille, l’empereur fut fait prisonnier ; et si ce fut pour avoir, l’un dédaigné de fuir, l’autre refusé de céder, leur valeur personnelle compensa faiblement l’ignorance ou la négligence qu’ils montrèrent (les devoirs imposés à un général[129].

Défaite et captivité de Beaudoin. A. D. 1205. 15 avril.

Fier de la victoire et de son illustre captif, le Bulgare s’avança pour secourir Andrinople et achever la défaite des Latins ; leur destruction eût été inévitable, si le maréchal de Romanie n’avait déployé ce courage calme et ces talens militaires rares dans tous les siècles, mais plus extraordinaires encore dans un temps où la guerre était moins une science qu’une passion. Ville-Hardouin versa ses craintes et sa douleur dans le sein de son courageux et fidèle ami le doge ; mais il répandit dans le camp une confiance qui était l’unique moyen de salut. Après avoir conservé durant tout un jour son poste dangereux entre la ville et l’armée ennemie, le maréchal décampa sans bruit dans la nuit, et sa savante retraite de trois jours consécutifs aurait été admirée de Xénophon et des dix mille ; courant sans cesse de l’arrière à l’avant-garde, là il soutenait le poids de la poursuite des uns, ici il retenait la précipitation des fugitifs. Partout où les Comans se présentaient, ils trouvaient une ligne de lances inébranlables. Le troisième jour, les troupes harassées aperçurent la mer, la ville solitaire de Rhodosto[130], et leurs compagnons arrivant des côtes de l’Asie ; ils s’embrassèrent, versèrent des larmes, et réunirent leurs armes et leurs conseils. Le comte Henri prit, au nom de son frère, le gouvernement d’un empire encore dans l’enfance et déjà dans la caducité[131]. Les Comans se retirèrent durant les chaleurs de l’été ; mais au moment du danger, sept mille Latins, infidèles à leur serment et à leurs compatriotes, désertèrent de la capitale, et de faibles succès compensèrent mal la perte de cent vingt chevaliers qui périrent dans la plaine de Rusium. Il ne restait plus à l’empereur que Constantinople et deux ou trois forteresses sur les côtes d’Europe et d’Asie. Le roi des Bulgares, irrésistible et inexorable, éluda respectueusement les instances du pape, qui conjurait son nouveau prosélyte de rendre aux Latins affligés la paix et leur empereur. La délivrance de Baudouin, répondit Joannice, n’est plus au pouvoir des mortels. Ce prince était mort en prison ; l’ignorance et la crédulité ont produit sur le genre de sa mort plusieurs versions différentes. Ceux qui aiment les histoires tragiques, croiront volontiers que le chaste captif résista aux désirs amoureux de la reine des Bulgares, que son refus l’exposa aux calomnies d’une femme et à la jalousie d’un sauvage ; qu’on lui coupa les pieds et les mains, que le reste du corps fut jeté tout sanglant parmi les carcasses des chiens et des chevaux, et qu’il respirait encore au bout de trois jours, lorsque les oiseaux de proie vinrent le dévorer[132]. Vingt ans après, dans une forêt des Pays-Bas, un ermite s’annonça comme le comte Baudouin, empereur de Constantinople et légitime souverain de la Flandre ; il raconta les circonstances extraordinaires de sa fuite, ses aventures et sa pénitence, chez un peuple également disposé à la révolte et à la crédulité. Dans un premier transport, la Flandre reconnut le souverain qu’elle avait si long-temps pleuré. Mais la cour de France, après un court examen, démasqua l’imposteur, et il subit une mort ignominieuse. Les Flamands n’abandonnèrent pas cependant une illusion qu’ils chérissaient, et les plus graves historiens accusent la comtesse Jeanne d’avoir sacrifié à l’ambition la vie de son malheureux père[133].

Règne et caractère d’Henri. A. D. 1206. Août 20. A. D. 1216. Juin 11.

Toutes les nations civilisées établissent durant la guerre un cartel pour l’échange ou la rançon des prisonniers. Si leur captivité est prolongée, leur sort n’est point un mystère, et ils sont traités, selon leur rang, avec honneur ou avec humanité ; mais les lois de la guerre étaient inconnues au sauvage prince des Bulgares ; il était difficile d’éclairer la silencieuse obscurité de ses prisons, et une année entière s’écoula avant que les Latins acquissent la certitude de la mort de Baudouin, et que son frère Henri consentît à prendre le titre d’empereur. Les Grecs applaudirent à sa modération comme à l’exemple d’une rare et inimitable vertu ; ambitieux, inconstans et perfides, ils étaient toujours prêts à saisir ou à anticiper l’occasion d’une vacance, dans le temps où presque toutes les monarchies de l’Europe avaient peu à peu reconnu et confirmé les lois de succession, qui font également la sûreté des peuples et des souverains. Les héros de la croisade moururent ou se retirèrent successivement, et Henri se trouva presque seul chargé de la guerre et de la défense de l’empire. Le vénérable Dandolo, chargé d’ans et de gloire, était descendu dans la tombe ; le marquis de Montferrat revint lentement de la guerre qu’il faisait dans le Péloponnèse pour venger Baudouin et défendre Thessalonique. Dans son entrevue avec l’empereur, ils réglèrent quelques vaines contestations sur l’hommage et le service féodaux ; une estime mutuelle et le danger commun les réunirent solidement, et ces deux princes scellèrent leur alliance par le mariage de Henri avec la fille de Boniface ; mais Henri eut bientôt à pleurer la mort de son beau-père et de son ami. Par le conseil de quelques Grecs restés fidèles, le marquis de Montferrat fit avec succès une irruption hardie dans les montagnes de Rhodope. Les Bulgares prirent la fuite à son approche ; mais ils se rallièrent pour harceler sa retraite. L’intrépide chevalier ayant appris qu’ils attaquaient son arrière-garde, sauta sur son cheval, baissa sa lance et courut aux ennemis sans daigner se couvrir de son armure ; mais dans sa poursuite imprudente, il fut percé d’un trait mortel, et les Barbares fugitifs présentèrent sa tête à Calo-Jean, comme un trophée d’une victoire dont il n’avait point eu le mérite. C’est alors, c’est à cet accident funeste que tombe la plume de Ville-Hardouin et que sa voix expire[134] ; et s’il continua d’exercer l’office de maréchal de la Romanie, la suite de ses exploits n’est point connue de la postérité[135], Henri n’était point au-dessous de la situation difficile où il se trouvait alors. Au siége de Constantinople, et au-delà de l’Hellespont, il avait acquis la réputation d’un vaillant chevalier et d’un habile général. À l’intrépidité de son frère, Henri joignait la prudence et la douceur, vertus peu connues de l’impétueux Baudouin. Dans la double guerre contre les Grecs de l’Asie et les Bulgares de l’Europe, il fut toujours le premier à cheval ou sur les vaisseaux, et sans jamais négliger les précautions qui pouvaient assurer la victoire, il excita souvent, par son exemple, les Latins découragés à sauver et à seconder leur intrépide empereur ; mais ses efforts et quelques secours d’hommes et d’argent de France, contribuèrent moins à leurs succès que les fautes, la cruauté et la mort du plus formidable de leurs adversaires. En invitant Calo-Jean à les tirer d’esclavage, les Grecs avaient espéré qu’il protégerait leurs lois et leur liberté ; mais ils eurent bientôt la triste occasion de comparer les degrés de férocité nationale et d’abhorrer le conquérant sauvage qui ne dissimulait plus l’intention de dépeupler la Thrace, de démolir les villes et de transplanter les habitans au-delà du Danube. Plusieurs villes et villages de la Thrace étaient déjà évacués ; on ne voyait plus à la place de Philippopolis qu’un monceau de ruines, et les habitans d’Andrinople et de Demotica, premiers auteurs de la révolte, redoutaient le même sort. Un cri de douleur et de repentir s’éleva jusqu’au trône de Henri, et l’empereur eut la grandeur d’âme d’ajouter la confiance au pardon. Il ne put rassembler, sous ses drapeaux, que quatre cents chevaliers avec leur suite d’archers et de sergens ; à la tête de ce petit corps d’armée, il chercha et repoussa le Bulgare, qui, outre son infanterie, commandait quarante mille hommes de cavalerie. Dans cette expédition, Henri eut l’occasion de sentir la différence d’avoir ou pour ou contre soi le vœu des habitans. Il sauva les villes qui subsistaient encore ; le sauvage Joannice, battu et couvert de honte, fut forcé d’abandonner sa proie, et le siége de Thessalonique fut la dernière des calamités qu’il causa ou éprouva. Durant l’obscurité de la nuit, il fut assassiné dans sa tente, et le général, ou peut-être le meurtrier qui le trouva baigné dans son sang, attribua ce coup à la lance de saint Démétrius et fut généralement cru[136]. Après avoir remporté plusieurs victoires, Henri conclut sagement un traité de paix honorable avec le successeur de Joannice et les princes d’Épire et de Nicée. L’abandon de quelques limites incertaines valut à l’empereur et à ses feudataires la possession tranquille d’un vaste royaume ; et son règne, qui ne dura que dix ans, procura à l’empire un court intervalle de paix et de prospérité. Supérieur à la politique étroite de Baudouin et de Boniface, il confiait sans crainte aux Grecs les emplois civils et militaires, et cette conduite généreuse devenait d’autant plus nécessaire, que les princes d’Épire et de Nicée avaient appris à séduire et à employer la valeur mercenaire des Latins. Henri s’attachait à unir tous ses sujets et à récompenser leur mérite, quels que fussent leur pays et leur langage ; mais il parut moins empressé de travailler à l’impraticable réunion des deux Églises. Pelage, légat du pape, qui affectait à Constantinople l’autorité d’un souverain, avait interdit le culte grec, et exigeait à la rigueur le payement des dîmes, la profession de foi relative à la procession du Saint-Esprit, et l’obéissance aveugle au pontife romain. Dans tous les temps, le parti le plus faible a réclamé les devoirs de la conscience et les droits de la tolérance. « Nos corps, disaient les Grecs, sont à César, mais nos âmes sont à Dieu. » La fermeté de l’empereur arrêta la persécution[137], et s’il est vrai qu’il mourut empoisonné par les Grecs, cette preuve de folie et d’ingratitude doit nous donner une triste opinion du genre humain. Sa valeur n’était qu’une vertu commune qu’il partageait avec dix mille chevaliers ; mais dans un siècle de superstition, Henri eut le courage bien plus extraordinaire de s’opposer à l’orgueil et à l’avarice du clergé. Il osa placer, dans la cathédrale de Sainte-Sophie, son trône à la droite du patriarche, et cette présomption lui attira les plus aigres censures de la part du pape Innocent III. Par un édit salutaire, un des premiers exemples des lois de main-moite, l’empereur défendit l’aliénation des fiefs. Un grand nombre de Latins, empressés de retourner en Europe, abandonnaient leurs terres à l’Église, qui les payaient en argent comptant ou avec des indulgences. Ces terres sacrées étaient immédiatement déchargées du service militaire, et une colonie de soldats aurait été bientôt convertie en une communauté de prêtres[138].

Pierre de Courtenai, empereur d’Orient. A. D. 1217, 9 avril.

Le vertueux Henri mourut à Thessalonique, où il était allé défendre le royaume, et le fils, encore enfant, de son ami Boniface. La mort des deux premiers empereurs de Constantinople avait éteint la ligne mâle des comtes de Flandre ; mais leur sœur Yolande était l’épouse d’un prince français, et la mère d’une nombreuse postérité. Une de ses filles avait épousé André, roi de Hongrie, brave et pieux champion de la croix. En le plaçant sur le trône, les barons de la Romanie se seraient assuré le secours d’un royaume puissant et voisin ; mais le sage André respectait les lois de la succession, et les Latins invitèrent la princesse Yolande et son mari, Pierre de Courtenai, comte d’Auxerre, à venir ceindre le diadème de l’empire d’Orient. L’origine illustre de son père, la maison royale de sa mère, le faisaient respecter des barons français comme le plus proche parent de leur roi. Il jouissait d’une réputation brillante et dominait sur de vastes possessions ; dans la sanglante croisade contre les Albigeois, les prêtres et les soldats avaient été pleinement satisfaits de son zèle et de sa valeur. La vanité pouvait s’applaudir de voir un Français sur le trône de Constantinople, mais la prudence devait inspirer moins d’envie que de compassion pour cette grandeur dangereuse et illusoire. Pour soutenir dignement ce titre, Courtenai fut contraint de vendre ou d’engager la plus riche partie de son patrimoine. À l’aide de ces expédiens, de la libéralité de son parent Philippe Auguste, et de l’esprit de chevalerie qui régnait dans toute la nation, il fut en état de passer les Alpes à la tête de cent quarante chevaliers et de cinq mille cinq cents sergens ou archers. Après avoir hésité, le pape Honorius III consentit à couronner le successeur de Constantin ; mais il fit cette cérémonie dans une église hors de l’enceinte de la ville, de peur qu’elle ne semblât supposer conférer quelque droit de souveraineté sur l’ancienne capitale. Les Vénitiens s’étaient engagés à transporter Pierre avec ses troupes au-delà de la mer Adriatique, et l’impératrice avec ses quatre enfans, dans le palais de Byzance ; mais ils exigèrent pour prix de ce service qu’il reprît Durazzo, occupé par le despote de l’Épire. Michel Lange ou Comnène, le premier de sa dynastie, avait légué sa puissance et son ambition à son frère Théodore, qui menaçait et attaquait déjà les établissemens des Latins. Après avoir acquitté sa dette par un assaut inutile, l’empereur leva le siége, et continua par terre son dangereux voyage jusqu’à Thessalonique. Il se perdit dans les montagnes de l’Épire, les passages se trouvèrent fortifiés, les provisions manquèrent : on le retarda par de perfides apparences de négociation ; Pierre de Courtenai et le légat romain Sa captivité et sa mort. A. D. 1217-1219. furent arrêtés à l’issue d’un banquet ; et les troupes françaises, sans chef et sans ressource, mirent bas les armes, sous la promesse trompeuse d’être nourries et traitées avec humanité. Le Vatican lança ses foudres sur l’impie Théodore, et le menaça de la vengeance de la terre et du ciel. Mais les clameurs du pape n’avaient pour objet que son légat ; il oublia l’empereur captif et ses soldats, et pardonna au despote d’Épire ou plutôt le protégea dès qu’il eut délivré le légat, et promis l’obéissance spirituelle au pontife romain. Des ordres absolus d’Honorius réprimèrent l’ardeur des Vénitiens et celle du roi de Hongrie ; et une mort[139], soit naturelle, soit violente, termina seule la captivité de l’infortuné Pierre de Courtenai[140].

Robert, empereur de Constantinople. A. D. 1221-1228.

La longue incertitude de son sort, la présence de la souveraine légitime Yolande, son épouse ou sa veuve, firent différer l’élévation d’un nouvel empereur. Avant de mourir, et au milieu de la douleur, cette princesse mit au monde un fils qui reçut le nom de Baudouin, et fut le dernier et le plus infortuné des princes latins de Constantinople : sa naissance était un titre à l’attachement des barons de la Romanie ; mais son enfance aurait long-temps exposé l’état aux troubles d’une minorité, et les droits de ses frères prévalurent. L’aîné, Philippe de Courtenai, qui, par sa mère, avait hérité de Namur, eut la sagesse de préférer la réalité d’un marquisat à l’ombre d’un empire. À son refus, Robert, le second des fils de Pierre et d’Yolande, fut appelé au trône de Constantinople. Averti par le malheur de son père, il poursuivit lentement sa route à travers l’Allemagne et le long du Danube. Le mariage de sa sœur avec le roi de Hongrie lui ouvrit un passage, et le patriarche couronna Robert dans la cathédrale de Sainte-Sophie ; mais il n’éprouva, durant tout son règne, qu’humiliations et calamités, et la colonie de la Nouvelle-France, comme on l’appelait alors, céda de tous côtés aux efforts des Grecs de l’Épire et de Nicée. Après une victoire qu’il dut plus à sa perfidie qu’à sa valeur, Théodore Lange entra dans le royaume de Thessalonique, expulsa le faible Démétrius, fils du marquis Boniface, planta ses étendards sur les murs d’Andrinople, et ajouta orgueilleusement son nom à la liste des trois ou quatre empereurs rivaux. Jean Vatacès, gendre et successeur de Théodore Lascaris, envahit les restes de la province d’Asie, et déploya, dans un règne de trente-trois ans, toutes les vertus du conquérant et du législateur. Sous sa discipline, la valeur des Français mercenaires devint le plus sûr instrument de ses victoires, et leur désertion du service de leur pays fut en même temps l’annonce et la cause de la supériorité renaissante des Grecs. Vatacès construisit une flotte, fit la loi sur l’Hellespont, réduisit les îles de Lesbos et de Rhodes, attaqua les Vénitiens de Candie, et intercepta les secours lents et faibles qui arrivaient de l’Occident. L’empereur latin fit enfin l’effort d’opposer une armée à Vatacès, et dans la défaite de cette armée, le reste des chevaliers et des premiers conquérans périt sur le champ de bataille. Mais le pusillanime Hubert était moins sensible aux succès de son ennemi qu’à l’insolence de ses sujets latins, qui abusaient également de la faiblesse de l’empereur et de celle de l’empire. Ses malheurs personnels attestent la férocité du siècle et l’anarchie de son gouvernement. Séduit par la beauté d’une fille noble de la province d’Artois, Robert, oubliant ses engagemens avec la fille de Vatacès, introduisit sa maîtresse dans son palais, et la mère de cette jeune fille, éblouie par l’éclat de la pourpre, consentit à la lui donner, quoiqu’elle l’eût promise en mariage à un gentilhomme de Bourgogne. L’amour de celui-ci se convertit en fureur : il assembla ses amis, força les portes du palais, précipita dans l’Océan la mère de sa maîtresse, et coupa inhumainement le nez et les lèvres de la femme ou concubine de l’empereur. Loin de vouloir punir le coupable, les barons applaudirent à une action féroce[141] que Robert, comme prince ou comme homme, ne pouvait pas pardonner. Il s’échappa de sa coupable capitale et courut implorer la justice ou la compassion des pontifes romains : le pape l’exhorta froidement à retourner dans son royaume ; mais avant de pouvoir se rendre à ce conseil, il succomba sous le poids de la douleur, de la honte et d’un ressentiment impuissant[142].

Baudoin II et Jean de Brienne, empereurs de Constantinople. A. D. 1228-1237.

Le siècle de la chevalerie est le seul dans lequel la valeur ait pu élever de simples particuliers sur les trônes de Jérusalem et de Constantinople. La souveraineté titulaire de Jérusalem appartenait à Marie, fille d’Isabelle et de Conrad de Monferrat, et petite-fille d’Alméric ou d’Amauri. La voix publique et le jugement de Philippe Auguste lui avaient donné pour époux Jean de Brienne, d’une famille noble de la Champagne, désigné comme le plus brave défenseur de la Terre-Sainte[143]. Dans la cinquième croisade, il conduisit cent mille Latins à la conquête de l’Égypte, et acheva la prise de Damiette : on attribua unanimement le revers dont elle fut suivie à l’avarice et à l’orgueil du légat. Après le mariage de sa fille avec Frédéric II[144], l’ingratitude de l’empereur lui fit accepter le commandement des troupes de l’Église ; quoique âgé et privé de sa couronne, le brave et généreux Jean de Brienne était toujours prêt à tirer son épée pour le service de la chrétienté. Durant les sept années du règne de son frère, Baudouin de Courtenai n’était point encore sorti de l’enfance, et les barons de la Romanie sentaient la nécessité de placer le sceptre entre les mains d’un homme et d’un héros. Le vénérable loi de Jérusalem aurait dédaigné le nom et l’office de régent ; ils convinrent de l’investir pour sa vie du titre et des prérogatives d’empereur, sous la seule condition qu’il donnerait à Baudouin sa seconde fille pour épouse ; et que, dans la maturité de son âge, ce jeune prince succéderait au trône de Constantinople. Le choix de Jean de Brienne, sa réputation et sa présence, ranimèrent l’espérance des Grecs et des Latins. Ils admirèrent l’air martial, la vigueur[145] d’un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans, et sa taille au-dessus des proportions ordinaires ; mais l’avarice et l’amour du repos avaient, à ce qu’il parut, refroidi en lui l’ardeur des entreprises ; ses troupes se débandèrent, et deux années s’écoulèrent dans une honteuse inaction. Il fut réveillé de cet assoupissement par l’alliance menaçante de Vatacès, empereur de Nicée, et d’Azan, roi des Bulgares. Ils assiégèrent Constantinople avec une armée de cent mille hommes et une flotte de trois cents vaisseaux de guerre, tandis que les forces de l’empereur latin ne consistaient qu’en cent soixante chevaliers et un petit nombre de sergens et d’archers. J’hésite à raconter qu’au lieu de défendre la ville, le héros fit une sortie à la tête de sa cavalerie, et que de quarante-huit escadrons ennemis, trois seulement, échappèrent à son invincible épée. Enflammés par son exemple, l’infanterie et les citoyens s’élancèrent sur les vaisseaux qui étaient à l’ancre au pied des murs, et en amenèrent vingt-cinq en triomphe dans le port de Constantinople. À la voix de l’empereur, les vassaux et les alliés prirent les armes pour sa défense, renversèrent tous les obstacles qui s’opposaient à leur passage, et remportèrent, l’année suivante, une seconde victoire sur les mêmes ennemis. Les poètes de ce siècle grossier ont comparé Jean de Brienne à Hector, Roland et Judas Machabée[146], mais le silence des Grecs affaiblit un peu la gloire du prince et l’autorité de ses panégyristes. L’empire perdit bientôt son dernier défenseur, et le monarque expirant eut l’ambition d’entrer en paradis vêtu de la robe d’un cordelier[147].

Bandouin II. A. D. 1237. Mars 23. A. D. 1261. Juillet 25.

Dans la double victoire de Jean de Brienne, je ne trouve point de traces du nom ou des exploits de Baudouin, son pupille, qui avait atteint l’âge du service militaire, et succéda au trône de son père adoptif[148]. Ce jeune prince s’occupa de commissions plus convenables à son caractère ; on l’envoya visiter les cours de l’Occident, et principalement celles du pape et du roi de France, pour exciter leur compassion par la vue de son innocence et de son malheur, et solliciter des secours d’hommes et d’argent. Il répéta trois fois ces humiliantes tournées, dans lesquelles il semble avoir toujours tâché de prolonger son absence et de différer son retour. Des vingt-cinq années de son règne, le plus grand nombre fut passé hors de son royaume, et il ne se crut jamais moins libre et moins en sûreté que dans sa patrie et dans sa capitale. Sa vanité put, dans quelques occasions, jouir avec complaisance des honneurs de la pourpre et du titre d’Auguste. Au concile général de Lyon, tandis que Frédéric II était excommunié et déposé, son collègue d’Orient siégeait sur son trône à la droite du pontife romain. Mais combien de fois cet empereur mendiant et exilé ne fut-il pas dégradé à ses propres yeux et à ceux de toutes les nations, par des mépris ou par une pitié insultante ! Lorsqu’il passa pour la première fois en Angleterre, on l’arrêta à Douvres avec une sévère réprimande d’avoir osé entrer sans permission dans un royaume indépendant. Cependant, après quelque délai, il obtint la liberté de continuer sa route, fut reçu avec une politesse froide, et partit reconnaissant d’un présent de sept cents marcs d’argent[149]. Baudouin ne tira de l’avarice de Rome que la proclamation d’une croisade et un trésor d’indulgences, monnaie dont on avait fait baisser la valeur par un usage trop fréquent et trop peu réfléchi. La naissance et les malheurs du prince grec intéressèrent l’âme généreuse de son cousin Louis IX ; mais le zèle guerrier du saint roi se portait vers l’Égypte et la Palestine. Baudouin soulagea pour un moment sa pauvreté et celle de son empire par la vente du marquisat de Namur et de la seigneurie de Courtenai, seuls restes de ses états héréditaires[150]. Au moyen de ces expédiens honteux ou ruineux, il conduisit en Romanie une armée de trente mille hommes, dont la terreur doubla le nombre aux yeux des Grecs. Ses premières dépêches aux cours de France et d’Angleterre annoncèrent des succès et des espérances. Il avait soumis tous les alentours de la capitale jusqu’à la distance de trois jours de marche, et la conquête d’une ville importante, mais qu’il ne nomme pas, et que je présume être Chiorli, devait assurer la facilité du passage et la tranquillité de la frontière. Mais toutes ces espérances (supposé que Baudouin ait dit la vérité) s’évanouirent comme un songe ; les troupes et les trésors de France se dissipèrent dans ses mains inhabiles, et l’empereur latin ne trouva d’appui pour son trône que dans une alliance honteuse avec les Turcs et les Comans. Pour sceller son traité, il donna sa nièce en mariage à l’infidèle sultan de Cogni, et pour plaire aux Comans, Baudouin se soumit aux cérémonies de leur religion. On immola un chien entre les deux armées, et les princes contractans goûtèrent du sang l’un de l’autre, comme un gage de fidélité[151]. Le successeur d’Auguste démolit les maisons vacantes de son palais ou de sa prison de Constantinople, pour en tirer du bois de chauffage, et il s’empara des plombs qui couvraient les églises pour fournir à la dépense de sa maison. Des marchands d’Italie lui firent quelques prêts à grosse usure, et Philippe, son fils et son successeur, servit, durant quelque temps, de gage pour une dette que l’empereur avait contractée à Venise[152]. La faim, la soif et la nudité sont des maux réels, mais l’opulence n’est que relative ; un prince qui serait riche comme particulier, peut être exposé, s’il étend ses besoins, à toutes les amertumes et les angoisses de l’indigence.

La sainte couronne d’épine.

Dans cette humiliante détresse, il restait encore à l’empereur ou à l’empire un trésor qui tirait sa valeur imaginaire de la dévotion du monde chrétien. Le bois de la vraie croix avait un peu perdu par les partages qui en avaient été faits ; et son long séjour entre les mains des infidèles jetait quelques soupçons sur la quantité de parcelles qu’on en avait répandues dans l’Orient et dans l’Occident ; mais on conservait dans la chapelle impériale de Constantinople une autre relique de la passion ; la couronne d’épines de Jésus-Christ était également précieuse et authentique. Dans l’absence de l’empereur, à l’exemple des anciens Égyptiens qui déposaient pour sûreté de leurs dettes les momies de leurs pères, et engageaient ainsi leur honneur et leur religion au payement de la somme, les barons de la Romanie empruntèrent treize mille cent trente-quatre pièces d’or, et donnèrent la sainte couronne pour gage[153] : à l’échéance ils se trouvèrent hors d’état de payer. Nicolas Querini, riche commerçant vénitien, consentit à rembourser les préteurs, à condition que la couronne serait déposée à Venise, et qu’elle deviendrait sa propriété personnelle, si on ne la rachetait pas avant un terme court et convenu. Les barons informèrent leur souverain de cette fâcheuse convention et du danger qui le menaçait ; et comme l’état ne pouvait pas fournir une somme d’environ sept mille livres sterling, Baudouin mettait un grand prix à retirer une telle pièce des mains ces Vénitiens et à la faire passer dans celles du roi très-chrétien[154], ce qui lui devenait à la fois plus honorable et plus avantageux ; cependant la négociation éprouva quelque difficulté. Le pieux Louis IX aurait regardé l’achat d’une relique comme un crime de simonie ; mais en changeant seulement le style de la convention, il pouvait rembourser la dette sans scrupule, recevoir le présent et en témoigner sa reconnaissance. Deux dominicains furent envoyés à Venise comme ambassadeurs, pour racheter et recevoir la sainte couronne qui avait échappé aux dangers de la mer et aux galères de Vatacès. À l’ouverture de la caisse, ils vérifièrent le sceau du doge et des barons qu’on avait apposé sur un reliquaire d’argent, dans lequel était renfermée la boîte d’or qui contenait le monument de la Passion. Les Vénitiens cédèrent à regret à la justice et à la puissance, et l’empereur Frédéric accorda respectueusement le passage. La cour de France s’avança jusqu’à Troyes en Champagne au-devant de cette précieuse relique. Le roi, nu-pieds et vêtu d’une simple chemise, la porta lui-même en triomphe dans les rues de Paris, et le don de dix mille marcs d’argent consola Baudouin de son sacrifice. Le succès de cette négociation engagea l’empereur latin à offrir avec la même générosité les autres ornemens de sa chapelle[155] ; un reste considérable du bois de la vraie croix, le lange de Jésus-Christ, la lance, l’éponge et la chaîne de sa Passion, la verqe de Moïse et une partie du crâne de saint Jean-Baptiste. Saint Louis employa une somme de vingt mille marcs à fonder, pour y recevoir toutes ces richesses spirituelles, la Sainte-Chapelle plaisamment immortalisée par la muse de Boileau. L’authenticité de ces reliques, si anciennes et tirées de pays si éloignés, ne peut plus se prouver par les témoignages des hommes ; mais elle doit être admise par ceux qui croient aux miracles qu’elles ont opérés. Dans le milieu du dernier siècle, la sainte piqûre d’une des épines de la couronne guérit radicalement un ulcère invétéré[156] : ce prodige est attesté par les chrétiens les plus dévots et les plus éclairés de la France, et n’est pas aisé à démentir, excepté pour ceux qui se trouvent prémunis d’un antidote général contre toute crédulité religieuse[157].

Succès des Grecs. A. D. 1237-1261.

Les Latins de Constantinople[158] se trouvaient environnés et pressés de toutes parts. La discorde et la division des Grecs et des Bulgares pouvaient seules différer leur destruction ; la politique et la supériorité des armes de Vatacès, empereur de Nicée, leur enlevèrent ce dernier espoir. Depuis la Propontide jusqu’aux rochers de la Pamphilie, l’Asie jouissait, sous son règne, de la paix, et de la prospérité, et les succès de chaque campagne augmentaient son influence dans l’Europe. Il chassa les Bulgares des forteresses situées dans les montagnes de la Macédoine et de la Thrace, et resserra leur royaume, le long des bords du Danube, dans les limites qui le renferment aujourd’hui. L’empereur des Romains ne put souffrir plus long-temps qu’un duc d’Épire, un prince Comnène de l’Occident, prétendît lui disputer ou partager avec lui les honneurs de la pourpre ; Démétrius changea humblement la couleur de ses brodequins, et accepta avec reconnaissance le titre de despote. Sa bassesse et son incapacité révoltèrent ses sujets, et ils implorèrent la protection du prince grec, son seigneur suzerain. Après quelque résistance, il réunit le royaume de Thessalonique à celui de Nicée ; et Vatacès régna sans compétiteur depuis les frontières de la Turquie jusqu’au golfe Adriatique. Les princes d’Europe respectaient sou mérite et sa puissance ; s’il eût voulu souscrire à la foi orthodoxe, il est probable que le pape aurait abandonné sans regret l’empereur latin de Constantinople ; mais la mort de Vatacès, le règne court et troublé de son fils Théodore et la minorité de Jean son petit-fils, suspendirent le rétablissement des Grecs. Dans le chapitre suivant, je rendrai compte de leurs révolutions intérieures ; il suffira d’observer ici que le jeune prince succomba sous l’ambition de son tuteur et de son collègue, Michel Paléologue, qui déploya le mélange de vices et de vertus ordinaire aux fondateurs d’une nouvelle dynastie. L’empereur Baudouin s’était flatté qu’une négociation que ne soutenait aucune force lui ferait recouvrer quelques provinces ou quelques villes. Ses ambassadeurs furent renvoyés de Nicée avec mépris et avec d’insultantes railleries : à chaque province qu’ils nommaient, Paléologue alléguait un prétexte qui l’obligeait à la conserver ; il était né dans l’une, il avait été élevé dans une autre au commandement militaire, il avait joui et se proposait de jouir long-temps, dans la troisième, des plaisirs de la chasse. « Et que vous proposez-vous donc de nous rendre ? lui demandèrent les ambassadeurs étonnés. — Rien, leur répondit le prince grec, pas un pouce de terre. Si votre maître désire la paix, qu’il me paye pour tribut annuel le produit des douanes de Constantinople ; à ce prix, je puis lui permettre de régner ; son refus sera le signal de la guerre. Je ne manque point d’expérience militaire, et je me fie de l’événement à Dieu et à mou épée[159]. » Il fit le premier essai de ses armes contre le despote d’Épire. Sa victoire fut suivie d’une défaite, et si dans les montagnes d’Épire le pouvoir des Lange ou Comnène résista à ses efforts et survécut à son règne, la captivité de Ville-Hardouin, prince d’Achaïe, priva les Latins du plus actif et du plus puissant vassal de leur monarchie expirante. Les républiques de Gênes et de Venise, engagées dans leur première guerre navale, se disputaient l’empire de la mer et le commerce de l’Orient. L’orgueil et l’intérêt attachaient les Vénitiens à la défense de Constantinople : leurs rivaux offrirent leurs secours à ses ennemis ; et l’alliance des Génois avec le conquérant schismatique, provoqua l’indignation de l’Église latine[160].

Les Grecs reprennent Constantinople. A. D. 1261. Juillet 25.

Occupé de son grand projet, Michel visita lui-même toutes les forteresses de la Thrace et augmenta les garnisons. Après avoir chassé les restes des Latins de leurs dernières possessions, il donna sans succès l’assaut au faubourg de Galata : un baron perfide, avec lequel il entretenait une correspondance, ne put ou ne voulut pas lui ouvrir les portes de la capitale. Au printemps suivant, Alexis Strategopolus, son général favori, qu’il avait décoré du titre de César, passa l’Hellespont à la tête de huit cents chevaux et de quelque infanterie[161], pour exécuter une expédition secrète. Ses instructions lui enjoignaient de s’approcher de Constantinople, de tout examiner avec attention, d’épier les occasions qui pourraient se présenter, mais de ne hasarder contre la ville aucune entreprise douteuse ou dangereuse. Le territoire des environs, entre la Propontide et la mer Noire, était habité par une race hardie de paysans et de malfaiteurs exercés aux armes, et d’une fidélité, fort incertaine, mais attachés, préférablement par leur langage, leur religion et leur avantage présent, au parti des Grecs. On les appelait les Volontaires[162], et ils offrirent, en cette qualité, leurs services au général de Michel, dont l’armée, augmentée des Comans auxiliaires, se trouva composée de vingt-cinq mille hommes[163]. L’ardeur de ces volontaires, et sa propre ambition, excitèrent le César à désobéir aux ordres précis de son maître, dans la juste confiance que le succès le justifierait de sa désobéissance. Les volontaires connaissaient l’état de faiblesse, de détresse et de terreur où se trouvaient les Latins, qu’ils étaient continuellement à portée d’observer, et ils présentèrent le moment comme très-favorable pour surprendre et envahir Byzance. Un jeune imprudent, qui gouvernait depuis peu la colonie de Venise, était parti avec trente galères et les plus braves chevaliers fiançais pour une folle expédition contre la ville de Daphnusia, située sur les bords de la mer Noire, à quarante lieues de Constantinople. Le reste des Latins était sans force et sans soupçons. Ils apprirent qu’Alexis avait passé l’Hellespont ; mais le faible nombre des troupes qu’il avait amenées dissipa leur inquiétude, et ils ne pensèrent point à s’informer de leur augmentation. En laissant son corps d’armée à une certaine distance, pour seconder au besoin ses opérations, il pouvait s’avancer, à la faveur de l’obscurité, avec un détachement choisi : tandis que quelques-uns devaient appliquer des échelles à la partie la plus basse des murailles, un vieux Grec avait promis d’introduire une partie de ses compatriotes, par un souterrain, jusque dans sa maison, d’où ils pourraient passer dans la ville et rompre en dedans la porte d’Or qu’on n’ouvrait plus depuis long-temps, et le conquérant devait être maître de Byzance avant que les Latins fussent avertis du danger. Après avoir hésité quelque temps, Alexis s’en fia au zèle des volontaires ; ils étaient hardis et confians ; ils réussirent : et ce que j’ai dit du plan de l’entreprise apprend quels en furent l’exécution et le succès[164]. Alexis n’eut pas plus tôt passé le seuil de la porte d’Or, qu’il trembla de sa témérité ; il s’arrêta, il délibéra, mais ses volontaires désespérés le déterminèrent à avancer, en lui peignant la retraite comme difficile et plus dangereuse que l’attaque. Tandis qu’Alexis tenait ses troupes régulières en ordre de bataille, les Comans se dispersèrent de tous côtés. On sonna l’alarme ; et les menaces de pillage et d’incendie forcèrent les habitans à prendre un parti décisif. Les Grecs de Constantinople conservaient de l’attachement pour leurs anciens souverains. Les marchands génois considéraient l’alliance récente de leur république avec le prince grec et la rivalité des Vénitiens ; tous les quartiers prirent les armes, et l’air retentit d’une acclamation générale : « Victoire et longue vie à Michel et à Jean, les augustes empereurs des Romains ! » Baudouin fut réveillé par les cris, mais le plus pressant danger ne put l’obliger à tirer l’épée pour défendre une ville qu’il abandonnait peut-être avec plus de plaisir que de regret. Il courut au rivage, aperçut heureusement les voiles de la flotte qui revenait de sa vaine expédition contre Daphnusia. Constantinople était irrévocablement perdue ; mais l’empereur latin et les principales familles s’embarquèrent sur les galères de Venise, et cinglèrent vers l’île d’Eubée, d’où elles conduisirent en Italie l’auguste fugitif, que le pape reçut avec un mélange de mépris et de compassion. Depuis la perte de sa capitale jusqu’à sa mort, Baudouin passa treize ans à solliciter les puissances catholiques de se réunir pour le replacer sur son trône. Cette supplique lui était familière ; et il ne se montra pas, dans son dernier exil, plus indigent et plus avili qu’il ne l’avait été lors de ses trois premiers voyages dans les cours de l’Europe. Son fils Philippe hérita de son vain titre, et sa fille Catherine porta en mariage ses prétentions à Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel, roi de France. La ligne femelle de la maison de Courtenai fut successivement représentée par différentes alliances jusqu’à ce que le titre d’empereur de Constantinople, trop pompeux et trop sonore pour se joindre au nom d’un particulier, s’éteignît modestement dans le silence et dans l’oubli[165].

Conséquences générales des croisades.

Après avoir raconté les expéditions des Latins dans la Palestine et à Constantinople, je ne puis quitter ce sujet sans considérer quelle fut l’influence des croisades dans les pays qui en furent les théâtres[166]. L’impression que les Francs avaient faite dans les royaumes mahométans d’Égypte et de Syrie, s’effaça dès qu’ils en disparurent, quoiqu’on n’en perdît pas le souvenir. Les fidèles disciples de Mahomet n’éprouvèrent jamais le profane désir d’étudier les lois ou le langage des idolâtres ; et leurs rapports, soit d’alliance ou d’inimitié avec les étrangers de l’Occident, n’apportèrent pas la moindre altération à la simplicité primitive de leurs mœurs. Les Grecs, qui se croyaient fiers parce qu’ils étaient vains, se montrèrent un peu moins inflexibles. Dans les efforts qu’ils firent pour recouvrer leur empire, ils s’attachèrent à égaler la valeur, la discipline et la tactique de leurs adversaires, ils pouvaient à juste titre mépriser la littérature moderne de l’Occident ; mais l’esprit de liberté qui y régnait leur révéla une partie des droits communs à tous les hommes, et ils adoptèrent quelques-unes des institutions publiques et privées des Français. La correspondance de Constantinople avec l’Italie répandit l’usage de l’idiome latin, et l’on fit ensuite à quelques-uns des pères et des auteurs classiques l’honneur de les traduire en grec[167]. Mais la persécution enflamma le zèle religieux et les préjugés nationaux des chrétiens de l’Orient ; et le règne des Latins confirma la séparation des deux Églises.

Si nous comparons, dans le siècle des croisades, les Latins de l’Europe aux Grecs et aux Arabes, si nous considérons chez ces différens peuples les divers degrés des lumières, des arts et de l’industrie, nous n’accorderons sans doute à nos grossiers ancêtres que le troisième rang parmi les nations civilisées : on peut attribuer leurs progrès successifs et la supériorité dont ils jouissent aujourd’hui, à une énergie particulière de leur caractère, à un esprit d’imitation et d’activité inconnu à leurs rivaux plus avancés, mais chez lesquels tout alors se trouvait dans un état de stagnation ou dans un mouvement rétrograde. Avec ces dispositions, les Latins devaient naturellement tirer des avantages immédiats et essentiels d’une suite d’événemens qui déployaient à leurs yeux le tableau du monde et leur ouvraient de longues et fréquentes communications avec les peuples les plus cultivés de l’Orient. Les progrès les plus précoces et les plus sensibles se manifestèrent dans le commerce, dans les manufactures et dans les arts que font naître la soif des richesses, la nécessité, le goût des plaisirs ou la vanité. Parmi la foule des fanatiques, il se pouvait trouver un captif ou un pèlerin capable de remarquer une invention ingénieuse du Caire ou de Constantinople : celui qui rapporta celle des moulins à vent[168] fut le bienfaiteur des nations : l’histoire n’a pas daigné lui payer un tribut de reconnaissance ; mais les jouissances du luxe, le sucre et les étoffes de soie, tirés originairement de la Grèce et de l’Égypte, y tiennent une place honorable. Les Latins sentirent plus tard les besoins intellectuels, et s’occupèrent plus lentement de les satisfaire. Des causes différentes et des événemens plus récens, éveillèrent en Europe la curiosité, mère de l’étude ; et dans le siècle des croisades, la littérature des Grecs et des Arabes ne leur inspirait que de l’indifférence. Ils avaient peut-être fait passer dans leur pratique quelques principes de médecine et adopté quelques figures de mathématiques ; la nécessité put former quelques interprètes d’un genre peu relevé, pour servir aux affaires des marchands et des soldats ; mais le commerce des Orientaux n’avait point répandu dans les écoles d’Europe l’étude et la connaissance de leurs langues[169]. Si un principe de religion, semblable à celui des mahométans, repoussait l’idiome du Koran, le désir de comprendre l’original de l’Évangile aurait dû exciter la patience et la curiosité des chrétiens, et la même grammaire leur eût découvert les beautés d’Homère et de Platon. Cependant, durant un règne de soixante ans, les Latins de Constantinople dédaignèrent le langage et l’érudition de leurs sujets ; les manuscrits furent les seuls trésors qu’on ne leur envia point et qu’on ne chercha point à leur arracher. Les universités de l’Occident regardaient, à la vérité, Aristote comme leur oracle ; mais c’était un Aristote barbare, et au lieu de recourir à la source, elles se contentaient humblement d’une traduction fautive composée par des Juifs ou des Maures de l’Andalousie. Les croisades n’eurent pour principe qu’un fanatisme barbare, et leurs effets les plus importans furent analogues à leur cause. Chaque pèlerin avait l’ambition de revenir chargé des dépouilles sacrées des reliques de la Grèce et de la Palestine[170] et chacune de ces reliques était précédée et suivie d’une multitude de miracles et de visions ; la foi des catholiques fut altérée par de nouvelles légendes, et leur pratique par de nouvelles superstitions. La guerre sainte fut la source funeste qui produisit l’établissement de l’inquisition, les moines mendians, les progrès définitifs de l’idolâtrie, et l’excès de l’abus des indulgences. L’esprit actif des Latins cherchait à se satisfaire aux dépens de leur raison et de leur religion ; et si l’ignorance et l’obscurité régnèrent dans les neuvième et dixième siècles, on peut dire aussi que les treizième et quatorzième furent le temps des fables et des absurdités.

Les peuples du Nord qui conquirent l’Empire romain, en adoptant le christianisme, en cultivant une terre fertile, se mêlèrent insensiblement avec les provinciaux, et réchauffèrent les cendres des arts de l’antiquité. Vers le siècle de Charlemagne, leurs établissemens avaient acquis un certain degré d’ordre et de stabilité, lorsque les invasions des Normands, des Sarrasins[171] et des Hongrois, nouveaux essaims de Barbares, replongèrent l’occident de l’Europe dans son premier état d’anarchie et de barbarie. Vers le onzième siècle, l’expulsion ou la conversion des ennemis du christianisme apaisèrent cette seconde tempête. La civilisation, qui depuis si long-temps semblait se retirer et se resserrer, recommença à s’étendre avec une constante rapidité, et ouvrit une nouvelle carrière aux épreuves et aux efforts de la génération naissante. Durant les deux siècles des croisades, les progrès des arts furent brillans et rapides ; mais je ne suis point de l’avis de certains philosophes, qui ont applaudi à l’influence de ces guerres saintes[172]. Il me semble qu’elles ont plutôt retardé qu’avancé la maturité de l’Europe[173]. La vie et les travaux de plusieurs millions d’hommes ensevelis dans l’Orient, auraient été plus utilement employés à cultiver et à perfectionner leur pays natal ; la masse toujours croissante des productions et de l’industrie aurait encourage le commerce et la navigation, et les Latins se seraient éclairés et enrichis par une correspondance amicale avec les peuples de l’Orient. Je n’aperçois qu’un seul point sur lequel les croisades aient produit un bien, ou du moins fait disparaître un mal. La portion la plus considérable des habitans de l’Europe languissait enchaînée sur sa terre natale, sans propriété, sans liberté et sans lumières ; les nobles et les ecclésiastiques, qui ne composaient relativement qu’un très-petit nombre, semblaient seuls mériter le nom d’hommes et de citoyens. Les artifices du clergé et l’épée des barons maintenaient ce système tyrannique. L’autorité des prêtres avait été utile dans les siècles de barbarie ; sans eux la lumière des sciences se serait tout-à-fait éteinte. Ils adoucirent la férocité de leurs contemporains ; le faible et l’indigent trouvèrent chez eux un asile et des secours dans leurs besoins ; enfin on leur dut la conservation ou le retour de l’ordre civil de la société. Mais l’indépendance, le brigandage et les discordes des nobles ne produisirent jamais que des désordres et des calamités ; la main de fer de l’aristocratie militaire détruisait tout espoir d’industrie et de perfectionnement. On doit considérer les croisades comme une des causes qui contribuèrent le plus efficacement à renverser l’édifice gothique du système féodal. Les barons vendirent leurs terres, et une partie de leur race disparut dans ces expéditions périlleuses et dispendieuses. Leur pauvreté força leur orgueil à accorder ces chartres de liberté qui relâchèrent les liens de l’esclave, affranchirent la ferme du paysan et la boutique de l’ouvrier, et rendirent par degrés une existence à la portion la plus nombreuse et la plus utile de la société. L’incendie qui détruisit les arbres élevés et stériles de la forêt, donna de l’air et de l’espace aux plantes humbles et nourrissantes dont se couvre la terre.

DIGRESSION SUR LA FAMILLE DES COURTENAI.

La pourpre des trois empereurs qui régnèrent à Constantinople légitimera ou excusera une digression sur l’origine de la maison de Courtenai, et sur les vicissitudes singulières de sa fortune[174], dans les trois principales branches, 1o. d’Édesse, 2o. de France, et 3o. d’Angleterre ; la dernière a survécu seule aux révolutions de huit cents ans.

Origine de la famille de Courtenai. A. D. 1020.

C’est lorsque le commerce n’a pas encore répandu les richesses, quand les lumières n ont pas encore dissipé les préjuges, que les prérogatives de la naissance se font sentir le plus fortement, et sont reconnues avec le plus d’humilité. Dans tous les siècles, les lois et les usages des Germains ont distingué les divers rangs de la société. Les ducs et les comtes qui se partagèrent l’empire de Charlemagne, rendirent leurs offices héréditaires ; chaque baron léguait à ses enfans son honneur et son épée. Les familles les plus vaines de leurs prétentions se résignent à perdre dans l’obscurité du moyen âge, la tige de leur arbre généalogique, dont les racines, quelque profondes qu’elles puissent être, aboutissent certainement à un plébéien ; et leurs généalogistes sont forcés de descendre à dix siècles après l’ère chrétienne, pour découvrir quelques renseignemens dans les surnoms, les armoiries et les archives. Les premiers rayons de lumière[175] nous font discerner Athon, chevalier français ; sa noblesse est prouvée par le rang de son père, dont on ne dit point le nom, et nous trouvons la preuve de son opulence dans la construction du château de Courtenai, à environ cinquante six milles au sud de Paris, dans le district du Gâtinois. Depuis le règne de Robert, fils de Hugues Capet, les barons de Courtenai tiennent une place distinguée parmi les vassaux qui relevaient immédiatement de la couronne ; et Josselin, petit-fils d’Athon et d’une mère noble, est enregistré parmi les héros de la première croisade. Il s’attacha particulièrement aux étendards de Baudouin de Bruges, second comte d’Édesse, son parent ; ils étaient fils de deux sœurs. Baudouin lui donna en fief une principauté dont il était digne, qu’il sut conserver, et dont le service prouve qu’il était suivi d’un grand nombre de guerriers.

1o. Les comtes d’Édesse. A. D. 1101-1152.

I. Après le départ de son cousin, Josselin fut investi du comté d’Édesse, et régna sur les deux rives de l’Euphrate. La sagesse de son gouvernement durant la paix lui attira un grand nombre de sujets de l’Europe et de la Syrie. Son économie remplit ses magasins de grains, d’huiles et de vins, et ses châteaux de chevaux, d’armes et d’argent. Dans le cours d’une sainte guerre de trente années, Josselin fut alternativement vainqueur et captif ; mais il mourut en soldat, porté dans sa litière à la tête de ses troupes ; et ses derniers regards virent la défaite des Turcs, qui s’étaient fiés sur son âge et ses infirmités. Son fils, successeur de son nom et de ses états, manquait moins de valeur que de vigilance ; mais il oublia quelquefois qu’il faut autant de soins pour conserver un empire que pour en faire la conquête. Le prince d’Édesse défia les forces des Turcs sans s’assurer le secours du prince d’Antioche, et négligea, dans les plaisirs de Turbessel en Syrie[176], la défense de la frontière qui séparaît les chrétiens des Turcs au-delà de l’Euphrate. Tandis qu’il était absent, Zenghi, le premier des Atabeks, assiégea et emporta d’assaut Édesse sa capitale, faiblement défendue par une troupe de timides et perfides Orientaux, Les Francs entreprirent de rentrer dans Édesse ; ils furent vaincus, et Courtenai termina sa vie dans les prisons d’Alep. Il lui restait encore un ample patrimoine ; mais sa veuve et son fils encore enfant ne pouvaient résister aux efforts de leurs vainqueurs ; ils cédèrent à l’empereur de Constantinople, en échange d’une pension annuelle, le soin de défendre et la honte de perdre les dernières possessions des Latins. La comtesse douairière d’Édesse se retira dans la ville de Jérusalem avec ses deux enfans. Sa fille Agnès devint l’épouse et la mère d’un roi. Son fils, Josselin III, accepta l’office de sénéchal, le premier du royaume. Dans sa nouvelle seigneurie de la Palestine, il était tenu du service militaire de cinquante chevaliers, et son nom tient une place honorable dans toutes les transactions de la guerre et de la paix ; mais on le vit disparaître lors de la perte de Jérusalem, et le nom de Courtenai, de la branche d’Édesse, fut éteint par le mariage de ses deux filles avec deux barons allemand et français[177].

2o. Les Courtenai de France.

II. Tandis que Josselin régnait au-delà de l’Euphrate, son frère aîné, Milon, fils de Josselin et petit-fils d’Athon, jouissait en paix, sur les bords de la Seine, de ses biens et de son château héréditaire, qui passèrent, après sa mort, à son troisième fils Renaud ou Réginald. Dans les annales des anciennes familles, on trouve peu d’exemples de génie ou de vertu ; mais l’orgueil de leurs descendans recueille avec soin les traits de rapines ou de violence, pourvu qu’ils annoncent une supériorité de valeur ou de puissance. Un descendant de Renaud de Courtenai devrait rougir du brigand qui dépouilla et emprisonna des marchands, quoiqu’ils eussent payé les droits du roi à Sens et à Orléans ; mais il en tirera vanité, parce que le comte de Champagne, régent du royaume, fut obligé de lever une armée pour le forcer à la restitution[178]. Renaud laissa ses domaines à sa fille aînée, et la donna en mariage au septième fils de Louis-le-Gros, qui en eut un grand nombre d’autres. Il serait naturel de supposer que ce nom va s’élever à la dignité d’un nom royal, Leur alliance avec la famille royale. A. D. 1150.que les descendans de Pierre de France et d’Élisabeth de Courtenai jouirent du titre et des honneurs de prince du sang ; mais on négligea long-temps leurs réclamations, et on finit par les rejeter. Les motifs de cette disgrâce comprendront l’histoire de la seconde branche, 1o. Dans les siècles des croisades, la maison royale de France était déjà révérée de l’Orient et de l’Occident. Mais on ne comptait que cinq règnes ou générations depuis Hugues Capet jusqu’à Pierre, et leur titre paraissait encore si précaire, que chaque monarque croyait nécessaire de faire couronner durant sa vie son fils aîné. Les pairs de France ont maintenu long-temps leur droit de préséance sur les branches cadettes de la maison régnante, et les princes du sang ne jouissaient pas, dans le douzième siècle, de cet éclat répandu aujourd’hui sur les princes les plus éloignés de la succession à la couronne. 2o. Il fallait que les barons de Courtenai fissent grand cas de leur nom, et qu’il fût en grande vénération dans l’opinion publique, pour qu’ils imposassent au fils d’un monarque l’obligation d’adopter, en épousant leur fille, son nom et ses armes pour lui et pour toute sa postérité. Lorsqu’une héritière épouse son inférieur ou même son égal, on exige et on accorde souvent cet échange. Mais en s’éloignant de la tige royale, les descendans de Louis-le-Gros se trouvèrent insensiblement confondus avec les ancêtres de leur mère, et les nouveaux Courtenai méritaient peut-être de perdre les honneurs de leur naissance, auxquels un motif d’intérêt les avait fait renoncer. 3o. La honte fut infiniment plus durable que la récompense, et leur grandeur passagère se termina par une longue obscurité. Le premier fruit de cette union, Pierre de Courtenai, avait épousé, comme je l’ai déjà dit, la sœur des comtes de Flandre, les deux premiers empereurs latins de Constantinople. Il se rendit imprudemment à l’invitation des barons de la Romanie ; ses deux fils, Robert et Baudouin, occupèrent successivement le trône de Byzance, et perdirent les derniers restes de l’empire latin de l’Orient. La petite-fille de Baudouin II allia une seconde fois cette famille au sang de France et des Valois. Pour soutenir les frais d’un règne précaire et orageux, ils engagèrent ou vendirent toutes leurs anciennes possessions, et les derniers empereurs de Constantinople ne subsistèrent que des charités de Rome et de Naples.

Tandis que les aînés dissipaient leur fortune en courant les aventures romanesques, et que le château de Courtenai était profané par un plébéien, les branches cadettes de ce nom adoptif s’étendirent et se multiplièrent ; mais le temps et la pauvreté obscurcirent l’éclat de leur naissance. Après la mort de Robert, grand-bouteiller de France, ils descendirent du rang de princes à celui de barons ; les générations suivantes se confondirent avec les simples gentilshommes, et dans les seigneurs campagnards de Tanlai et de Champinelles on ne reconnaissait plus les descendans de Hugues Capet, Les plus aventureux : embrassèrent sans déshonneur la profession de soldat ; les autres, moins riches et moins actifs, descendirent, comme leurs cousins de la branche de Dreux, dans l’humble classe des paysans. Durant une période obscure de quatre cents ans, leur origine royale devint chaque jour plus douteuse, et leur généalogie, au lieu d’être enregistrée dans les annales du royaume, ne peut être vérifiée que par les recherches pénibles des généalogistes. Ce ne fut que vers la fin du seizième siècle, lorsqu’ils virent monter sur le trône une famille qui en était presque aussi éloignée, que les Courtenai sentirent se réveiller le souvenir de leur naissance. Des doutes élevés sur la légitimité de leur noblesse leur firent entreprendre de prouver qu’ils descendaient de la famille royale. Ils réclamèrent la justice et la compassion de Henri IV, obtinrent l’attestation de vingt jurisconsultes d’Italie et d’Allemagne, et se comparèrent modestement aux descendans de David, dont le laps des siècles et le métier de charpentier n’avaient point anéanti les prérogatives[179] ; mais toutes les circonstances leur furent contraires, toutes les oreilles furent sourdes à leurs justes réclamations. L’indifférence des Valois semblait justifier celle des Bourbons : les princes du sang, de la branche régnante, dédaignèrent l’alliance d’une parenté sans éclat ; les parlemens ne rejetèrent point leurs preuves ; mais écartant un exemple dangereux par une distinction arbitraire, ils prétendirent que Saint-Louis était la véritable tige de la famille royale[180]. Les Courtenai continuèrent en vain leurs plaintes et leurs réclamations, qui se sont terminées dans ce siècle par la mort du dernier mâle de la famille[181]. Le sentiment de fierté qu’inspire la vertu adoucit la rigueur de leur situation ; ils rejetèrent toujours avec dédain les offres de faveurs et de fortune : un Courtenai, au lit de la mort, aurait sacrifié son fils unique s’il se fût montré capable de renoncer, pour le sort le plus brillant, aux titres et aux droits de prince légitime du sang de France[182].

3o. Les Courtenai d’Angleterre.

III. Selon les anciens registres de l’abbaye de Ford, les Courtenai de Devonshire descendent du prince Florus, second fils de Pierre et petit-fils de Louis-le-Gros[183]. Cette fable, inventée par la reconnaissance ou la vénalité des moines, a été trop facilement adoptée par nos antiquaires Camden[184] et Dugdale[185] ; mais elle se rapporte si peu au temps et elle est si clairement contraire à la vérité, que la fierté judicieuse de la famille refuse d’adopter ce fondateur imaginaire. Les historiens les plus dignes de confiance croient qu’après avoir donné sa fille en mariage au fils du roi, Renaud de Courtenai abandonna ses possessions de France, et obtint du monarque anglais une seconde femme et un nouvel établissement. Il est certain du moins que Henri II distingua dans ses camps et dans ses conseils un Reginald du même nom, portant les mêmes armes, et que l’on peut raisonnablement croire descendu de la race des Courtenai de France. Le droit de tutelle autorisait le seigneur suzerain à récompenser son vassal par le mariage d’une riche et noble héritière, et Courtenai acquit de belles possessions dans le Devonshire, où sa postérité réside depuis plus de six cents ans[186]. Havise, l’épouse de Renaud, avait hérité de Baudouin de Briones, baron normand, investi par Guillaume-le-Conquérant, le bien honorifique de Okehampton, qui était tenu à la charge du service de quatre-vingt-treize chevaliers. Elle avait aussi le droit, quoique femme, de réclamer les charges masculines de vicomte héréditaire ou shérif, et de gouverneur du château royal d’Exeter. Les comtes de Devon.Robert, leur fils, épousa la sœur du comte de Devon ; environ un siècle après, à l’extinction de la famille des Rivers[187], Hugues II, son petit-fils, hérita du titre qu’on regardait encore comme une dignité territoriale ; et douze comtes de Devon, du nom de Courtenai, fleurirent successivement dans une période de deux cent vingt ans. On les comptait dans le nombre des plus puissans barons du royaume, et ce ne fut qu’après une opiniâtre contestation qu’ils cédèrent au fief d’Arundel la première place dans le parlement d’Angleterre. Les Courtenai contractèrent des alliances avec les plus illustres familles, les Veres, les Despenser, les Saint-John, les Talbot, les Bohun, et même avec les Plantagenet. Dans une querelle avec Jean de Lancastre, un Courtenai, évêque de Londres, et depuis archevêque de Cantorbery, montra une confiance profane dans le nombre et la puissance de sa famille et de ses alliés. En temps de paix, les comtes de Devon vivaient dans leurs nombreux châteaux et manoirs de l’Occident : ils employaient leur immense revenu à des actes de dévotion et d’hospitalité ; et l’épitaphe d’Édouard, qu’une infirmité a fait connaître sous le nom de l’Aveugle, et que ses vertus ont fait nommer le Bon, présente avec ingénuité une sentence de morale dont pourrait cependant abuser une imprudente générosité. Après une tendre commémoration de cinquante-cinq ans d’union et de bonheur qu’il avait passés avec son épouse Mabel, le bon comte parle ainsi du fond de son tombeau :

What we gave, we have ;
What we spent, we had ;
What we left, we lost
[188].

 

Ce qu’ai donné me semble avoir encor ;

J’ai eu ce que j’ai dépensé ;
J’ai perdu ce que j’ai laissé.

Mais leurs pertes dans ce sens furent fort supérieures à leurs dons et à leurs dépenses ; et leurs héritiers furent, aussi-bien que les pauvres, l’objet de leurs soins paternels. Les sommes qu’ils payèrent pour droit de prise de possession et saisine attestent la grandeur de leurs biens, et plusieurs des domaines, actuellement possédés par leur famille, y sont depuis le quatorzième et même depuis le treizième siècle. Les Courtenai remplissaient à la guerre le devoir de chevaliers, et en méritèrent les honneurs ; on leur confia souvent la levée et le commandement des milices du Devonshire et de la Cornouailles ; ils suivirent quelquefois leur seigneur suzerain sur les frontières d’Écosse, et servirent quelquefois chez l’étranger, pour un prix convenu, avec une suite de quatre-vingts hommes d’armes et autant d’archers. Ils combattirent sur terre et sur mer avec les Édouard et les Henri. Leur nom paraît avec éclat dans les batailles, les tournois, et dans la première liste des chevaliers de la jarretière. Trois frères de cette famille contribuèrent à la victoire du prince Noir en Espagne. Au bout de six générations, les Courtenai d’Angleterre partageaient la méprisante aversion de leurs compatriotes pour la nation et le pays dont ils tiraient leur origine. Dans la querelle des deux roses, les comtes de Devon prirent le parti de la maison de Lancastre, et trois frères moururent successivement ou sur le champ de bataille ou sur l’échafaud. Henri VII les rétablit dans leurs biens et dans leurs titres ; une fille d’Édouard IV ne dédaigna pas d’épouser un Courtenai ; leur fils, créé marquis d’Exeter, jouit de la faveur de son cousin Henri VIII, et dans le camp du drap d’or il rompit une lance contre le monarque français ; mais la faveur de Henri était le prélude de la disgrâce, et la disgrâce annonçait la mort. Le marquis d’Exeter fut une des plus illustres et des plus innocentes victimes de la jalousie du tyran : son fils Édouard mourut en exil à Padoue, après avoir langui long-temps prisonnier dans la tour. L’amour secret de Marie, qu’il négligea peut-être en faveur d’Élisabeth, répand un vernis romanesque sur l’histoire de ce jeune comte dont on vante la beauté. Les débris de son patrimoine passèrent dans différentes familles par les alliances de ses quatre tantes ; et les princes qui succédèrent au trône d’Angleterre rétablirent ses honneurs personnels par des patentes, comme s’ils eussent été supprimés légalement ; mais il existait encore une branche qui descendait de Hugues Ier, comte de Devon, branche cadette de la maison de Courtenai, dont le château de Powderham a toujours été le siége depuis le règne d’Édouard III jusqu’à nos jours, c’est-à-dire depuis environ quatre cents ans. Des concessions et des défrichemens en Irlande ont considérablement augmenté leur patrimoine ; et ils viennent d’être récemment rétablis dans les honneurs de la pairie. Cependant les Courtenai conservent encore la devise plaintive qui déplore la chute de leur maison, et en affirme i’innocence[189]. Le regret de leur grandeur passée ne les rend pas sans doute insensibles à leur prospérité présente. Dans les annales des Courtenai, l’époque la plus brillante est en même temps celle de leurs plus grandes calamités ; et un pair opulent de la Grande-Bretagne ne doit pas envier des empereurs de Constantinople, qui parcouraient l’Europe en sollicitant des aumônes pour le soutien de leur dignité et la défense de leur capitale.



CHAPITRE LXII.


Les empereurs grecs de Nicée et de Constantinople. Élévation et règne de Michel Paléologue. Sa fausse réunion avec le pape et l’Église latine. Projets hostiles du duc d’Anjou. Révolte de la Sicile. Guerre des Catalans dans l’Asie et dans la Grèce. Révolutions et situation présente d’Athènes.



LA perte de Constantinople rendit aux Grecs un instant de vigueur. Les princes et les nobles quittèrent le luxe de leur palais pour courir aux armes ; et les plus forts ou les plus habiles se saisirent des débris de la monarchie. Rétablissement de l’empereur grec.On trouverait difficilement dans les longs et stériles volumes des annales de Byzance[190] deux princes comparables à Théodore Lascaris et à Jean Ducas Vatacès[191], qui replantèrent et maintinrent l’étendard romain sur les murs de Nicée en Bithynie. La différence de leur caractère se trouva parfaitement adaptée à leur situation. Théodore Lascaris. A. D. 1204-1222.Durant ses premiers efforts, le fugitif Lascaris ne possédait que trois villes et ne commandait que deux mille soldats. Un généreux désespoir le soutint dans toutes les actions de son règne ; dans toutes ses opérations militaires, il mit au hasard sa vie et sa couronne. Son activité surprit ses ennemis de l’Hellespont et du Méandre ; et son intrépidité parvint à les réduire. Dix-huit années de règne et de victoire donnèrent à la principauté de Nicée l’étendue d’un empire. Jean Ducas Vatacès. A. D. 1222-1225. Oct. 30.Vatacès, gendre et successeur de Théodore Lascaris, trouva le trône fondé sur une base plus solide, et soutenu par de plus abondantes ressources. Le caractère du nouveau souverain ainsi que le genre de sa situation, le portaient à calculer le danger, à épier l’occasion et à préparer le succès de ses desseins ambitieux. En racontant la chute de l’empire latin, j’ai brièvement rapporté les succès des Grecs, les démarches prudentes et les progrès successifs d’un conquérant, qui, dans un règne de trente-trois années, délivra les provinces de la tyrannie des nationaux et des étrangers, et serra de toutes parts la capitale, tronc dépouillé et déraciné prêt à tomber au premier coup de la hache. Mais son économie intérieure et sa paisible administration sont encore plus dignes d’éloge et d’admiration[192]. Les calamités de la guerre avaient diminué la population et détruit les moyens de subsistance : on n’avait plus ni moyens ni motifs pour s’occuper de l’agriculture ; les terres les plus fertiles demeuraient en friche et inhabitées. L’empereur en fit exploiter une partie à son bénéfice : elles profitèrent entre ses mains, sous ses yeux vigilans, plus qu’elles ne l’eussent pu faire par les soins minutieux d’un fermier. Les domaines royaux devinrent le jardin et le grenier de l’Asie, et sans opprimer ses peuples, le souverain acquit un fonds de richesses fécondes et légitimes. Selon la nature du terrain, il faisait semer des grains ou planter des vignes, et couvrait de brebis ou de pourceaux ses vastes pâturages. En présentant à l’impératrice une couronne enrichie de perles et de diamans, l’empereur lui apprit en souriant que l’achat de cet ornement précieux avait été payé de la vente des œufs, produit de son immense basse-cour. Le revenu de ses domaines servait à la consommation de son palais et à celle des, hôpitaux, à soutenir sa dignité et à satisfaire sa bienfaisance. L’influence de l’exemple fut encore plus avantageux que le revenu. La charrue reprit ses honneurs et sa sécurité. Renonçant à couvrir leur fastueuse indigence des dépouilles arrachées au peuple, ou des faveurs mendiées à la cour et que le peuple paye toujours, les nobles cherchèrent dans les productions de leurs domaines un revenu plus sûr et plus indépendant. Les Turcs s’empressèrent d’acheter le superflu des grains et des troupeaux ; Vatacès entretint soigneusement leur alliance, mais il découragea l’importation des produits de l’industrie étrangère, des soieries du Levant et des manufactures de l’Italie. « Les besoins de la nature, disait Vatacès, sont indispensables à satisfaire, mais le caprice de la mode peut naître et périr en un jour. » Par ces préceptes et son exemple, le sage monarque encourageait la simplicité des mœurs, l’industrie nationale et l’économie domestique. L’éducation de la jeunesse et l’éclat des lettres furent principalement l’objet de ses soins[193] ; et Vatacès disait avec vérité, sans prétendre décider de la préséance, qu’un prince et un philosophe sont les deux plus éminens caractères de la société humaine. Il eut pour première épouse Irène, fille de Théodore Lascaris, plus illustre par son mérite personnel et les vertus de son sexe, que par le sang des Comnène qui coulait dans ses veines, et transmit à son mari ses droits à l’empire. Après la mort de cette princesse, il épousa Anne ou Constance, fille naturelle de l’empereur Frédéric II. Mais comme elle n’avait pas atteint l’âge de puberté, Vatacès reçut dans son lit une Italienne de sa suite. Les charmes ou les artifices de cette concubine obtinrent de la faiblesse de son amant tous les honneurs d’une impératrice, dont il ne lui manqua que le titre. Les moines traitèrent cette faiblesse de crime énorme et damnable ; mais la violence de leurs invectives ne servit qu’à faire éclater la patience de leur souverain. La philosophie de notre siècle pardonnera sans doute à ce prince un seul vice racheté par une foule de vertus ; et les contemporains de Vatacès accordèrent à ses fautes ainsi qu’aux passions plus impétueuses de Lascaris, une indulgence due aux restaurateurs de l’empire[194]. Les Grecs qui gémissaient encore sous le joug des Latins, privés de lois et de tranquillité, vantaient le bonheur de ceux qui avaient recouvré la liberté nationale, et Vatacès, par une louable politique, eut soin de les convaincre qu’il était de leur intérêt de passer sous son gouvernement.

Théodore Lascaris II. A. D. 1255. Oct. 30. A. D. 1259. Août.

La dégénération se fait fortement sentir entre Jean Vatacès et Théodore, son fils et son successeur, du fondateur de l’empire qui sut en soutenir le poids, à l’héritier qui ne fit que jouir de son éclat[195]. Cependant le caractère de Théodore ne manquait pas d’énergie ; 11 avait été élevé à l’école de son père et dans l’exercice des armes et de la chasse. Constantinople ne tomba point encore ; mais dans les trois années de son règne, il conduisit trois fois ses armées victorieuses jusque dans le cœur de la Bulgarie. La colère et la méfiance ternissaient ses vertus ; on peut attribuer la première, peut-être au malheur de n’avoir jamais eu à supporter la contrariété, l’autre pouvait provenir de quelques aperçus obscurs et imparfaits sur la dépravation du genre humain Dans une de ses marches en Bulgarie, il consulta ses principaux ministres sur une question de politique et le grand logothète, George Acropolita, osa soutenir avec sincérité une opinion qui blessait l’empereur Celui-ci porta la main sur son cimeterre, mais par un second mouvement, il réserva à Acropolita une punition plus Ignominieuse. Cet officier, l’un des premiers de l’empire, reçut ordre de descendre de cheval ; il fut dépouillé de ses vêtemens en présence du prince et de l’armée, et après l’avoir étendu sur la terre, deux gardes ou exécuteurs le frappèrent si long-temps et si cruellement de leurs bâtons, qu’au moment où l’empereur leur ordonna de cesser, le grand logothète eut à peine la force de se relever et de se traîner dans sa tente. Après une retraite de quelques jours, les ordres absolus de Théodore le rappelèrent au conseil ; et les Grecs étaient si entièrement morts à tout sentiment d’honneur et de honte que c’est l’offensé lui-même qui nous apprend son ignominie [196]. Une maladie dangereuse, la perspective d’une mort prochaine et le soupçon du poison ou de la magie, irritèrent la cruauté de l’empereur ; chacun de ses accès de colère coûtait la fortune ou la vie, la vue ou quelques membres à quelques-uns de ses parens et de ses principaux officiers ; et sur la fin de sa vie, le fils de Vatacès mérita du peuple, ou du moins de sa cour, le surnom de tyran. Offensé par le refus que fit une matrone de la famille des Paléologue, de donner sa fille, jeune personne d’une grande beauté, a un vil plébéien que l’empereur favorisait par caprice, il la fit mettre, sans égard pour son rang et son âge, jusqu’au cou dans un sac avec des chats dont on animait la fureur en les piquant avec des aiguilles. Dans ses derniers momens, Théodore exprima le désir d’obtenir le pardon de ses cruautés et de les effacer par la clémence ; Minorité de Jean Lascaris. A. D. 1259. Août.inquiet du sort d’un fils âgé de huit ans, que cet âge condamnait aux dangers d’une longue minorité, son dernier choix en confia la tutelle à la sainteté du patriarche Arsène et à la valeur de George Muzalon, grand-domestique, également chéri du prince et détesté du peuple. Les rapports des Grecs avec les Latins avaient introduit dans leur monarchie les titres et les priviléges héréditaires ; et les familles nobles[197] s’indignèrent de l’élévation d’un favori sans mérite, qu’elles croyaient coupable des erreurs du dernier empereur et des calamités de son règne. Dans le premier conseil, après la mort de Théodore, Muzalon prononça du haut du trône une apologie très-travaillée de sa conduite et de ses intentions ; on accabla sa modestie de protestations d’estime et de fidélité, et ses plus implacables ennemis furent les plus empressés à lui donner le titre de gardien et de sauveur des Romains. Huit jours suffirent pour préparer le succès d’une conspiration. On célébra, le neuvième, les obsèques du monarque défunt dans la cathédrale de Magnésie[198], ville d’Asie, située sur les bords de l’Hermus, au pied du mont Sipylus, et dans laquelle il était mort. La cérémonie fut interrompue par une sédition des gardes ; Muzalon, ses frères et tous leurs partisans, furent massacrés au pied de l’autel ; et l’on donna pour nouveau collègue au patriarche absent, Michel Paléologue, le plus illustre des Grecs par son mérite et par sa naissance[199].

Famille et caractère de Michel Paléogue.

Parmi ceux qui sont fiers de leurs ancêtres, le plus grand nombre est réduit à se contenter d’une gloire locale ou domestique ; il y en a peu qui osassent confier les mémoires particuliers de leur famille aux annales de leur nation. Dès le milieu du onzième siècle, la noble race des Paléologue[200] paraît avec éclat dans l’histoire de Byzance. Ce fut le vaillant George Paléologue qui plaça sur le trône le père des Comnène ; et ses parens ou ses descendans continuèrent, dans les générations suivantes, à commander les armées et à présider les conseils de l’état. La famille impériale ne dédaigna point leur alliance ; et si l’ordre de succession par les femmes eût été strictement observé, la femme de Théodore Lascaris aurait cédé à sa sœur aînée, mère de Michel Paléologue, celui qui éleva depuis sa famille sur le trône. À l’illustration de la naissance, il joignait les plus brillantes qualités politiques et militaires. Paléologue avait été élevé, dès sa première jeunesse, à l’office de connétable ou commandant des Français mercenaires ; sa dépense personnelle n’excédait jamais trois pièces d’or par jour, mais son ambition le rendait avide et prodigue ; et ses dons tiraient un nouveau prix de l’affabilité de ses manières et de sa conversation. L’amour que lui portaient le peuple et les soldats excita les inquiétudes de la cour ; et Michel échappa trois fois au danger qu’il courut par son imprudence ou par celle de ses partisans. 1o. Sous le règne de Vatacès et de la justice, il s’éleva une dispute entre deux officiers[201], dont l’un accusait l’autre de soutenir le droit héréditaire des Paléologue. La contestation fut décidée d’après la jurisprudence nouvellement empruntée des Latins, par un combat singulier. L’accusé succomba, mais persista toujours à se déclarer seul coupable, et affirma que son patron n’avait point approuvé ses propos imprudens ou criminels, dont il n’était pas même instruit. Cependant des soupçons pesaient sur le connétable ; les murmures de la malveillance le poursuivaient partout, et l’archevêque de Philadelphie, adroit courtisan, le pressa d’accepter le jugement de Dieu, et de se justifier par l’épreuve du feu[202]. Trois jours avant l’épreuve, on enveloppait le bras du patient dans un sac scellé du cachet royal, et il devait porter trois fois une boule de fer rougie au feu, depuis l’autel jusqu’à la balustrade du sanctuaire, sans employer d’artifice, et sans ressentir de mal. Paléologue éluda cette expérience dangereuse par une plaisanterie adroite. « Je suis soldat, dit-il, et prêt à combattre mes accusateurs les armes à la main ; mais un profane, un pécheur n’a point le don des miracles ; votre piété, très-saint prélat, mérite sans doute l’interposition du ciel, et je recevrai de vos mains la boule ardente qui doit être le garant de mon innocence. » L’archevêque fut déconcerté, l’empereur sourit ; de nouveaux services et de nouveaux honneurs valurent à Michel son absolution ou son pardon. 2o. Sous le règne suivant, tandis qu’il était gouverneur de Nicée, on l’informa, dans l’absence du prince, qu’il avait tout à craindre de sa méfiance, et que la mort ou au moins la perte des yeux, finirait par être sa récompense. Au lieu d’attendre l’arrivée et la sentence de Théodore, le connétable, suivi de quelques serviteurs, s’échappa de la ville et de l’empire, fut pillé en route par les Turcomans du désert, mais trouva cependant un asile à la cour du sultan. Dans cette situation équivoque, l’illustre exilé remplit également les devoirs de la reconnaissance et ceux du patriotisme, en repoussant les Tartares, en faisant passer des avis aux garnisons romaines de la frontière, et en parvenant à faire conclure un traité de paix dans lequel on stipula honorablement sa grâce et son rappel. 3o. Tandis qu’il défendait l’Orient contre les entreprises du despote d’Épire, le prince le condamna sur de nouveaux soupçons ; et, soit faiblesse ou fidélité, Michel se laissa charger de chaînes et conduire de Durazzo à Nicée, environ à six cents milles. Le respect du messager, chargé de le conduire, sut adoucir cette commission ; la maladie de l’empereur fit cesser le danger ; et Théodore, au moment d’expirer, en recommandant son fils à Paléologue, reconnut à la fois son innocence et son pouvoir.

Son élévation au trône.

Mais on avait trop outragé son innocence, et il connaissait trop bien son pouvoir pour qu’on dût espérer de l’arrêter dans la carrière ouverte à son ambition[203]. Au conseil tenu après la mort de Théodore, il fut le premier à jurer fidélité à Muzalon ; il fut ensuite le premier à violer ce serment, et sa conduite fut si adroite, qu’il tira tout l’avantage du massacre qui eut lieu peu de jours après, sans en partager le crime, ou du moins le reproche. Dans le choix d’un régent, il balança les intérêts et les passions des candidats, et en les animant l’un contre l’autre, il disposa chacun d’eux à déclarer qu’après lui Paléologue méritait la préférence. Sous le titre de grand-duc, il accepta ou s’attribua dans l’état, durant une longue minorité, l’autorité exécutive. Le patriarche n’était qu’un fantôme respectable, et Paléologue séduisit ou dissipa les factions des nobles par l’ascendant de son génie. Vatacès avait déposé les fruits de son économie dans une forteresse située sur les bords de l’Hermus, sous la garde des fidèles Varangiens. Le connétable conserva son autorité ou son influence sur les troupes étrangères ; il se servit des gardes pour envahir le trésor, et du trésor pour corrompre les gardes ; et quelque abus qu’il pût faire des richesses publiques, on ne le soupçonna jamais d’avarice ou d’avidité personnelle. Par ses discours et ceux de ses émissaires, Paléologue s’efforça de persuader aux sujets de toutes les classes que leur prospérité augmenterait en proportion de son pouvoir. Il suspendit la rigueur des taxes, objet des réclamations perpétuelles du peuple, et défendit les épreuves du feu et les combats judiciaires. Ces institutions barbares étaient déjà ou abolies ou décréditées en France[204] et en Angleterre[205], et le jugement de l’epée était contraire à la raison d’un peuple civilisé[206], ainsi qu’aux dispositions d’un peuple pusillanime. Le régent s’affectionna les vétérans en assurant la subsistance de leurs veuves et de leurs enfans. Le prêtre et le philosophe applaudirent à son zèle pour le progrès des sciences et la pureté de la religion ; et tous les candidats s’appliquèrent personnellement ses promesses vagues de ne point laisser le mérite sans récompense. Connaissant l’influence du clergé, Michel travailla avec succès à s’assurer les suffrages de cet ordre puissant. Le voyage dispendieux de Nicée à Magnésie, lui en fournit un prétexte honnête. Dans des visites nocturnes, le régent séduisit les prélats par des libéralités, et flatta la vanité de l’incorruptible patriarche par l’hommage qu’il lui rendit, conduisant sa mule dans les rues de la ville, et écartant la foule à une distance respectueuse. Sans renoncer aux droits de sa naissance, Paléologue encouragea la libre discussion des avantages d’une monarchie élective, et ses partisans demandèrent d’un ton triomphant, quel serait le malade qui voudrait confier le soin de sa santé, ou quel marchand voudrait hasarder la conduite de son vaisseau aux talons d’un médecin ou d’un pilote héréditaire. L’enfance de l’empereur, et les dangers d’une longue minorité, exigeaient la protection d’un régent qui eût de l’âge et de l’expérience ; d’un associé au-dessus de la jalousie de ses égaux, et revêtu du titre et des prérogatives de la royauté. Pour l’avantage du prince et des peuples, sans aucune vue d’intérêt pour lui-même ou pour sa famille, le grand-duc consentit à se charger de la tutelle et de l’éducation du fils de Théodore ; mais il attendait avec impatience l’heureux moment où les mains du jeune empereur seraient assez fermes pour débarrasser son tuteur des rênes de l’administration, et lui procurer la douceur de rentrer dans sa paisible obscurité. On lui donna d’abord le titre et les prérogatives de despote, qui faisaient jouir des honneurs de la pourpre et du second rang dans la monarchie romaine. Il fut ensuite convenu que Jean et Michel seraient proclamés empereurs collègues, et élevés l’un et l’autre sur un bouclier ; mais que le droit du premier à la succession lui conserverait la prééminence. Les augustes associés se jurèrent une amitié inviolable, et consentirent que les sujets s’obligeassent, par serment, à se déclarer contre l’agresseur ; expression équivoque, propre à servir de prétexte à la discorde et à la guerre civile. Paléologue paraissait satisfait ; mais à la cérémonie du couronnement, dans la cathédrale de Nicée, ses partisans réclamèrent hautement la préséance due à son âge et à son mérite. On éluda cette contestation déplacée, en remettant le couronnement de Jean Lascaris à une circonstance plus favorable ; et le jeune prince, décoré d’une légère couronne, parut à la suite de son tuteur, qui reçut seul le diadème impérial des mains du patriarche. Michel Paléologue, empereur. A. D. 1260. Janvier.Ce ne fut pas sans une extrême répugnance qu’Arsène abandonna les intérêts de son pupille ; mais les Varangiens élevèrent leur hache de bataille, et arrachèrent à l’enfance timide du prince légitime un signe d’approbation. Quelques voix firent entendre que l’existence d’un enfant ne devait plus mettre obstacle à la prospérité de la nation. Paléologue reconnaissant, distribua libéralement à ses amis les emplois civils et militaires. Il créa, dans sa propre famille, un despote et deux sebastocrateurs ; Alexis Strategopulus obtint le titre de César ; et ce vieux général paya bientôt son élévation à l’empereur grec, en le remettant en possession de Constantinople.

Conquête de Constantinople. A. D. 1261. 25 Juillet.

Ce fut dans la seconde année de son règne, tandis qu’il résidait dans le palais et les jardins de Nymphée[207], près de Smyrne, que Michel reçut dans la nuit la première nouvelle de cet Incroyable succès, que par les tendres soins de sa sœur Eulogie, on ne lui annonça qu’après l’avoir fait éveiller avec précaution. Le messager, homme obscur et inconnu, ne produisait point de lettres du général victorieux ; la défaite de Vatacès, et plus récemment l’entreprise inutile de Paléologue lui-même ne lui permettaient point de penser que huit cents soldats eussent surpris la capitale. On arrêta le messager suspect, en lui promettant de grandes récompenses si sa nouvelle se réalisait, et la mort si elle se trouvait fausse. La cour demeura quelques heures dans les alternatives de la crainte et de l’espérance, jusqu’au moment où les messagers d’Alexis arrivèrent avec les trophées de la victoire, l’épée, le sceptre[208], les brodequins et le bonnet[209] de Baudouin l’usurpateur, qu’il avait laissé tomber dans sa fuite précipitée. On convoqua sur-le-champ une assemblée des prélats, des nobles et des sénateurs ; et jamais peut-être événement ne causa une joie plus vive et plus universelle. Le nouveau souverain de Constantinople se félicita, dans un discours étudié, de sa fortune et de celle de la nation. « Il fut un temps, dit-il, un temps bien éloigné, où l’Empire des Romains s’étendait de la mer Adriatique au Tigre, et jusqu’aux confins de l’Éthiopie. Après la perte des provinces, la capitale elle-même, dans ces jours de calamité, a été envahie par les Barbares d’Occident. Du dernier degré du malheur, le flot de la prospérité nous a soulevés de nouveau ; mais nous étions toujours exilés et fugitifs ; et quand on nous demandait où était la patrie des Romains, nous indiquions en rougissant le climat du globe et la région du ciel. La Providence divine a favorisé nos armes : elle nous a rendu la ville de Constantin, le siége de l’empire et de la religion. Notre valeur et notre conduite peuvent faire, de cette précieuse acquisition, le présage et le garant de nouvelles victoires. » Retour de l’empereur. 14 août. A. D. 1260.Telle était l’impatience du prince et du peuple, que vingt jours après l’expulsion des Latins, Michel entra triomphant dans Constantinople. À son approche on ouvrit la porte d’Or ; le pieux conquérant descendit de son cheval, et fit porter devant lui une image miraculeuse de Marie la conductrice, afin que la Vierge semblât le conduire elle-même au temple de son fils, la cathédrale de Sainte-Sophie. Mais après les premiers transports de dévotion et d’orgueil, il contempla en soupirant les ruines et la solitude que présentait sa capitale désolée. Le palais souillé de fumée et de boue, portait partout les traces de la grossière intempérance des Français ; des rues entières avaient été consumées par le feu, ou dégradées par les injures du temps ; les édifices sacrés et profanes étaient dépouillés de leurs ornemens ; et, comme si les Latins eussent prévu le moment de leur expulsion, ils avaient borné leur industrie au pillage et à la destruction. L’anarchie et la misère avaient anéanti le commerce, et la population avait disparu avec la richesse. Le premier soin du monarque grec fut de rétablir les nobles dans les palais de leurs pères ; tous ceux qui purent présenter des titres rentrèrent en possession de leurs maisons ou du terrain qu’elles avaient occupé. Mais la plupart des propriétaires n’existaient plus, et le fisc en hérita. Michel repeupla Constantinople en y attirant les habitans des provinces, et les braves volontaires, ses libérateurs, y obtinrent un établissement. Les barons fiançais et les principales familles s’étaient retirés avec l’empereur ; mais la foule patiente des Latins obscurs chérissait le pays, et s’embarrassait peu du changement de maître. Au lieu de bannir les Pisans, les Génois et les Vénitiens de leurs factoreries, le sage conquérant reçut leur serment de fidélité, encouragea leur industrie, confirma leurs priviléges, et leur permit de conserver leur juridiction et leurs magistrats. Les Pisans et les Vénitiens continuèrent à occuper dans la ville leurs quartiers séparés ; mais les Génois méritaient à la fois la reconnaissance des Grecs, et excitèrent leur jalousie. Leur colonie indépendante s’était d’abord fixée à Héraclée dans un port de la Thrace. On les rappela, et ils obtinrent la possession exclusive du faubourg de Galata, poste avantageux où ils ranimèrent leur commerce, et insultèrent à la majesté de l’empire de Byzance[210].

Paléologue bannit le jeune empereur, après lui avoir fait crever les yeux. A. D. 1261. 25 déc.

On célébra le retour à Constantinople comme l’époque d’un nouvel empire ; le conquérant seul, et par le droit de son épée, renouvela la cérémonie de son couronnement dans la cathédrale de Sainte-Sophie ; Jean Lascaris, son pupille et son légitime souverain, vit insensiblement ses honneurs détruits et son nom effacé des actes du gouvernement ; mais ses droits subsistaient encore dans le souvenir des peuples, et le jeune monarque avançait vers l’âge de la virilité et de l’ambition. Soit crainte ou scrupule, Paléologue ne souilla point ses mains du sang d’un prince innocent ; mais balancé entre les sentimens d’un usurpateur et ceux d’un parent, il s’assura la possession du trône par un de ces crimes imparfaits avec lesquels l’habitude avait familiarisé les Grecs modernes : la perte de la vue rendait un prince incapable de gouverner l’empire ; au lieu de lui arracher douloureusement les yeux, on en détruisit le nerf optique en les exposant à la réverbération ardente d’un bassin rougi au feu[211], et Jean Lascaris fut relégué dans un château écarté, où il languit obscurément durant un grand nombre d’années. Ce crime réfléchi peut paraître incompatible avec les remords, mais en supposant que Michel comptât sur la miséricorde du ciel, il n’en demeurait pas moins exposé aux reproches et à la vengeance des hommes, qu’il avait mérités par sa barbare perfidie ; intimidés par sa cruauté, ses vils courtisans applaudissaient ou gardaient le silence ; mais le clergé pouvait parler au nom d’un maître invisible, et avait pour chef un prélat inaccessible aux tentations de la crainte et de l’espoir. Après une courte abdication de sa dignité, Arsène[212] avait consenti à occuper de nouveau le trône ecclésiastique de Constantinople, et à présider à la restauration de l’Église. Les artifices de Paléologue s’étaient joués long-temps de la pieuse simplicité du prélat, qui se flattait, par sa patience et sa soumission, d’adoucir l’usurpateur et de protéger le jeune empereur. Lorsque Arsène apprit le funeste sort de Lascaris, il se résolut à employer les armes spirituelles, et cette fois la superstition combattit pour la cause de la justice et de l’humanité. Paléologue est excommunié par le patriarche Arsène. A. D. 1262-1268.Dans un synode d’évêques animés par son exemple, le patriarche prononça contre Michel une sentence d’excommunication : mais il eut la prudence de continuer à le nommer dans les prières publiques. Les prélats d’Orient n’avaient point adopté les dangereuses maximes de l’ancienne Rome ; ils ne se croyaient point en droit, pour appuyer leurs censures, de déposer les monarques et de délier leurs sujets du serment de fidélité ; mais le criminel, séparé de Dieu et de l’Église, devenait un objet d’horreur, et dans une capitale habitée par des fanatiques turbulens, cette horreur pouvait armer le bras d’un assassin ou exciter une sédition. Paléologue sentit le danger, confessa son crime, et implora la clémence de son juge : le mal était irréparable ; il en avait obtenu le prix, et la rigueur de la pénitence qu’il sollicitait, pouvait effacer la faute et élever le pécheur à la réputation d’un saint ; mais l’inflexible patriarche refusa d’indiquer un moyen d’expiation ou de donner aucun espoir de miséricorde. Il daigna seulement prononcer que pour un si grand crime la réparation devait être forte. « Faut-il, dit Michel, que j’abdique l’empire ? » et il offrait ou semblait offrir de remettre l’épee impériale. Arsène fit un mouvement pour saisir ce gage de la souveraineté ; mais lorsqu’il s’aperçut que l’empereur n’était point disposé à payer si cher son absolution[213], il se retira dans sa cellule avec indignation, et laissa le monarque suppliant, en larmes et à genoux devant la porte,

Schisme des Arsénites. A. D. 1266-1312.

Le scandale et le danger de cette excommunication subsistèrent durant plus de trois années. Le temps et le repentir de Michel firent cesser les clameurs du peuple, et les prélats condamnèrent la rigueur d’Arsène comme opposée à la douceur de l’Évangile. L’empereur fit adroitement pressentir que si on rejetait encore sa soumission, il pourrait trouver à Rome un juge plus indulgent ; mais il était plus simple et plus utile de placer à la tête de l’Église byzantine le juge que pouvait désirer l’empereur. On mêla le nom d’Arsène dans quelques bruits vagues de mécontentement et de conspiration ; quelques irrégularités de son ordination et de son gouvernement spirituel fournirent un prétexte ; un synode le déposa, et une garde de soldats le transporta dans une petite île de la Propontide. Avant de partir pour son exil, le patriarche exigea avec hauteur qu’on prît un état des trésors de l’Église, déclara qu’il ne possédait personnellement que trois pièces d’or, qu’il avait gagnées à copier des psaumes, conserva toute l’indépendance de son caractère, et refusa jusqu’au dernier soupir le pardon imploré par l’empereur[214]. Quelque temps après son départ, Grégoire, évêque d’Andrinople, vint occuper le siége de Byzance ; mais il n’avait pas par lui-même assez d’autorité pour donner à l’absolution de l’empereur toute l’authenticité qu’on pouvait désirer ; Joseph, vénérable moine, remplit cette importante fonction ; cette édifiante cérémonie eut lieu en présence du sénat et du peuple. Au bout de six ans, l’humble pénitent parvint à rentrer dans la communion des fidèles, et il est satisfaisant pour l’humanité de penser que la première condition imposée à l’usurpateur, fut d’adoucir le sort de l’infortuné Lascaris ; mais l’esprit d’Arsène subsistait toujours dans une faction puissante qui s’était formée parmi les moines et le clergé, et qui entretint un schisme de plus de quarante-huit ans. Michel et son fils, respectant leurs scrupules, n’essayèrent de les attaquer qu’avec délicatesse, et la réconciliation des arsénites occupa sérieusement l’état et l’Église. Pleins de la confiance qu’inspire le fanatisme, ils avaient proposé d’éprouver par un miracle la justice de leur cause : on jeta dans un brasier ardent deux papiers sur lesquels étaient inscrits leur sentiment et celui de leurs adversaires, et ils ne doutèrent pas que les flammes ne respectassent la vérité ; mais hélas ! les deux papiers furent également consumés, et cet accident imprévu, qui rétablit la paix durant un jour, prolongea la querelle pendant une génération[215]. Le traité final donna la victoire aux arsénites : le clergé s’abstint, durant quarante jours, de toutes fonctions ecclésiastiques ; une légère pénitence fut imposée aux laïques, on déposa le corps d’Arsène dans le sanctuaire ; et au nom du saint défunt, le prince et le peuple furent absous des péchés de leurs pères[216].

Règne de Michel Paléologue. A. D. 1259. 1er déc. A. D. 1282. 11 déc.

Le crime de Paléologue avait eu pour motif, ou pour prétexte, l’établissement de sa famille ; il s’empressa d’assurer la succession en partageant les honneurs de la pourpre avec son fils aîné. Règne d’Andronic l’ancien. 1273. 8 nov. A. D. 1333. 13 février.Andronic, depuis surnommé l’Ancien, fut couronné et proclamé empereur des Romains dans la seizième année de son âge ; il porta ce titre auguste durant un règne long et peu glorieux, neuf ans comme le collégue de son père, et cinquante ans comme son successeur. Michel aurait été jugé lui-même plus digne du trône s’il n’y fût jamais monté : les assauts de ses ennemis spirituels et domestiques lui laissèrent rarement le temps de travailler à sa propre gloire ou au bonheur de ses sujets. Il enleva aux Francs plusieurs des îles les plus précieuses de l’Archipel, Lesbos, Chio et Rhodes : sous la conduite de son frère Constantin, qui commandait à Sparte et dans la Malvasie, les Grecs recouvrèrent toute la partie orientale de la Morée depuis Argos et Napoli jusqu’au cap de Ténare. Le patriarche censura sévèrement l’effusion du sang chrétien, et osa insolemment opposer aux armes des princes ses craintes et ses scrupules ; mais tandis qu’on s’occupait de ces conquêtes d’Occident, les Turcs ravageaient tous les pays au-delà de l’Hellespont, et leurs déprédations justifièrent le sentiment d’un sénateur, qui prédit au moment de sa mort que la reprise de Constantinople serait la perte de l’Asie. Les conquêtes de Michel furent faites par ses lieutenans ; son épée se rouilla dans le palais des empereurs, et ses négociations avec les papes et le roi de Naples présentent des traits d’une politique perfide et sanguinaire[217].

Son union avec l’Église latine. A. D. 1274-1277.

I. Le Vatican était le refuge le plus naturel d’un empereur latin chassé de son trône ; le pape Urbain IV, sensible aux malheurs du prince fugitif, sembla vouloir soutenir ses droits. Il fit prêcher contre les Grecs schismatiques une croisade avec indulgence plénière ; il excommunia leurs alliés et leurs adhérens, sollicita les secours de Louis IX en faveur de son parent, et demanda un dixième des revenus ecclésiastiques de la France et de l’Angleterre pour le service de la guerre sainte[218]. Le rusé Michel, qui épiait attentivement les progrès de la tempête naissante, essaya de suspendre les hostilités du pape et de calmer son zèle par des ambassades suppliantes et des lettres respectueuses ; mais il insinuait qu’un établissement de paix solide devait être le premier pas vers la réunion des deux Églises. La cour de Rome ne pouvait s’en laisser imposer par un artifice si grossier ; on répondit à Michel que le repentir du fils devait précéder le pardon du père ; et que la foi, condition équivoque, pouvait seule préparer une base d’alliance et d’amitié. Après beaucoup de détais et de détours, l’approche du danger et les importunités de Grégoire X obligèrent Paléologue d’entamer une négociation plus sérieuse : il allégua l’exemple du grand Vatacès, et le clergé grec, qui pénétrait les intentions du prince, ne s’alarma point des premières démarches de respect et de réconciliation. Mais lorsqu’il voulut presser la conclusion du traité, les prélats déclarèrent positivement que les Latins étaient, non-seulement de nom, mais de fait, des hérétiques, et qu’ils les méprisaient comme la plus vile portion de l’espèce humaine[219]. L’empereur tâcha de persuader, d’intimider ou de corrompre les ecclésiastiques les plus estimés du peuple, et d’obtenir individuellement leurs suffrages. Il se servit alternativement des motifs de la sûreté publique et des argumens de la charité chrétienne. On pesa le texte des pères et les armes des Français dans la balance de la politique et de la théologie ; et sans approuver le supplément ajouté au symbole de Nicée, les plus modérés furent amenés à avouer qu’ils croyaient possible de concilier les deux propositions qui occasionnaient le schisme, et de réduire la procession du Saint-Esprit, du père par le fils, ou du père et du fils, à un sens catholique et orthodoxe[220]. La suprématie du pape paraissait plus facile à concevoir, mais plus pénible à confesser. Cependant Michel représentait aux moines et aux prélats qu’ils pouvaient consentir à considérer l’évêque de Rome comme le premier des patriarches ; et que, dans un pareil éloignement, leur prudence saurait bien garantir les libertés de l’Église d’Orient des fâcheuses conséquences du droit d’appel. Paléologue protesta qu’il sacrifierait son empire et sa vie plutôt que de céder le moindre article de foi orthodoxe ou d’indépendance nationale ; et cette déclaration fut scellée et ratifiée par une bulle d’or. Le patriarche Joseph se retira dans un monastère, pour se décider, selon l’événement du traité, soit à abandonner son siége, soit à y remonter ; l’empereur, son fils Andronic, trente-cinq archevêques et évêques métropolitains et leurs synodes signèrent les lettres d’union et d’obéissance, et on grossit la liste du nom de plusieurs des diocèses anéantis par l’invasion des infidèles. Une ambassade composée de ministres et de prélats de confiance, dont les ordres secrets autorisaient et recommandaient une complaisance sans bornes, s’embarqua pour l’Italie, portant des parfums et des ornemens précieux pour l’autel de Saint-Pierre. Le pape Grégoire X les reçut dans le concile de Lyon à la tête de cinq cents évêques[221]. Il versa des larmes de joie sur ses enfans si long-temps égarés mais enfin repentans, reçut le serment des ambassadeurs qui abjurèrent le schisme au nom des deux empereurs, décora les prélats de l’anneau et de la mitre, chanta en grec et en latin le symbole de Nicée, avec l’addition du filioque et se félicita de ce qu’il avait été réservé à réunir les deux Églises. Les nonces du pape suivirent bientôt après les députés de Byzance, pour terminer cette pieuse opération, et leurs instructions attestent que la politique du Vatican ne se contentait point d’un vain titre de suprématie. Ils reçurent ordre d’examiner les dispositions du monarque et du peuple, d’absoudre les membres du clergé schismatique qui feraient les sermens d’abjuration et d’obéissance ; d’établir dans toutes les églises l’usage du symbole orthodoxe ; de préparer la réception d’un cardinal légat avec les pleins pouvoirs de sa dignité et de son office, et de faire sentir à l’empereur les avantages qu’il pourrait tirer de la protection temporelle du pontife romain[222].

Il persécute les Grecs. A. D. 1277-1282.

Mais ils ne trouvèrent pas un seul partisan chez une nation qui prononçait avec horreur les noms de Rome et de l’union. À la vérité, Joseph n’occupait plus le siége de patriarche ; on lui avait substitué Veccus, ecclésiastique rempli de lumières et de modération, et les mêmes motifs obligeaient encore l’empereur à persévérer dans ses protestations publiques. Mais en particulier, il affectait de blâmer l’orgueil des Latins et de déplorer leurs innovations, et Paléologue avilissant son caractère par cette double hypocrisie, encourageait et punissait en même temps l’opposition de ses sujets. Du consentement des deux Églises, on prononça une sentence d’excommunication contre les schismatiques obstinés ; Michel se fit l’exécuteur des censures ecclésiastiques ; et lorsque les moyens de persuasion ne réussissaient pas, il employait les menaces, la prison, l’exil, le fouet et les mutilations, pierres de touche, dit un historien, du courage et de la lâcheté. Deux princes grecs qui régnaient encore avec le titre de despotes sur l’Étolie, l’Épire et la Thessalie, s’étaient soumis au souverain de Constantinople ; mais ils rejetèrent les chaînes du pontife romain, et soutinrent, avec succès, leur refus par les armes. Sous leur protection, les évêques et les moines fugitifs assemblèrent des synodes d’opposition, rétorquèrent le nom d’hérétique et y ajoutèrent le nom injurieux d’apostat. Le prince de Trébisonde prit le titre d’empereur que Michel n’était plus digne de porter, et même les Latins de Négrepont, de Thèbes, d’Athènes et de la Morée, oubliant le mérite de la conversion, se joignirent, soit ouvertement ou secrètement, aux ennemis de Paléologue. Ses généraux favoris, qui faisaient partie de sa famille, désertèrent ou trahirent successivement une cause sacrilége. Sa sœur Eulogie, sa nièce et deux de ses cousines, conspirèrent contre lui ; une autre de ses nièces, Marie, reine des Bulgares, négocia la ruine de son oncle avec le sultan d’Égypte ; et leur perfidie passa dans l’opinion publique pour l’effet de la plus haute vertu[223]. Lorsque les nonces du pape le pressèrent de consommer le saint ouvrage, Paléologue leur exposa dans un récit sincère tout ce qu’il avait fait et ce qu’il avait souffert pour eux. Ils ne pouvaient douter que les sectaires des deux sexes et de tous les rangs n’eussent été privés de leurs honneurs, de leur fortune et de leur liberté. La liste des confiscations et des châtimens contenait les noms des personnes les plus chéries de l’empereur, et de celles qui méritaient le mieux ses bienfaits. Ils furent conduits à la prison où ils virent quatre princes du sang impérial, enchaînés aux quatre coins et agitant leurs fers dans un accès de rage. Deux d’entre eux sortirent de captivité, l’un par sa soumission, et l’autre par la mort ; les deux autres furent punis de leur obstination par la perte des yeux, et les Grecs les moins opposés à l’union, déplorèrent cette cruelle et funeste tragédie[224]. Les persécuteurs doivent s’attendre à la haine de leurs victimes ; mais ils tirent ordinairement quelque consolation du témoignage de leur conscience, des applaudissemens de leur parti, et peut-être du succès de leur entreprise. Michel, dont l’hypocrisie n’était animée que par des motifs de politique, devait se haïr lui-même, mépriser ses partisans, estimer et envier les rebelles courageux auxquels il s’était rendu également odieux et méprisable. Tandis qu’à Constantinople on abhorrait sa violence, on se plaignait à Rome de sa lenteur, on y révoquait en doute sa sincérité ; enfin, le pape Martin exclut de la communion des fidèles celui qui travaillait à y faire rentrer une Église schismatique. L’union dissoute. A. D. 1283.Dès que le tyran eut expiré, les Grecs, d’un consentement unanime, abjurèrent l’union ; on purifia les églises, on réconcilia les pénitens, et Andronic, versant des larmes sur les erreurs de sa jeunesse, refusa pieusement aux restes de son père les obsèques d’un prince et même d’un chrétien[225].

Charles d’Anjou s’empare de Naples et de la Sicile. A. D. 1266. Fév. 26.

II. Les Latins, durant leurs calamités, avaient laissé tomber en ruine les tours de Constantinople ; Paléologue les fit rétablir, fortifier et garnir abondamment de grains et de provisions salées, dans la crainte d’un siége qu’il s’attendait à soutenir bientôt contre les puissances de l’Occident. Le monarque des Deux-Siciles était le plus formidable de ses voisins ; mais tant que Mainfroi, bâtard de Frédéric II, occupait ce trône, ses états étaient pour l’empire d’Orient un rempart plutôt qu’un sujet d’inquiétude. Quoique actif et brave, l’usurpateur Mainfroi, séparé de la cause des Latins et proscrit par les sentences successives de plusieurs papes, était assez occupé à se défendre ; et la croisade dirigée contre l’ennemi personnel de Rome, occupait les armées qui auraient pu assiéger Constantinople. Le frère de saint Louis, Charles, comte d’Anjou et de Provence, conduisait la chevalerie de France à cette sainte[226] expédition ; le vengeur de Rome obtint pour prix la couronne des Deux-Siciles. L’aversion de ses sujets chrétiens obligea Mainfroi d’enrôler une colonie de Sarrasins, que son père avait établie dans la Pouille ; et cette ressource odieuse peut expliquer la méfiance du héros catholique, qui rejeta toutes les propositions d’accommodement. « Portez, dit Charles, ce message au sultan de Nocéra ; dites-lui que Dieu et nos épées décideront entre nous, et que s’il ne m’envoie pas en paradis, je l’enverrai sûrement en enfer. » Les armées se joignirent : j’ignore dans quel endroit de l’autre monde alla Mainfroi, mais dans celui-ci il perdit, près de Bénévent, la bataille, ses amis, la couronne et la vie. Naples et la Sicile se peuplèrent d’une race belliqueuse de noblesse française ; et leur chef ambitieux se promit la conquête de l’Afrique, de la Grèce et de la Palestine. Des motifs spécieux pouvaient le déterminer à essayer d’abord ses armes contre Constantinople, et Paléologue, qui ne comptait point sur ses propres forces, en appela plusieurs fois de l’ambition de Charles à l’humanité de Saint-Louis, qui conservait un juste ascendant sur l’esprit féroce de son frère. Charles fut retenu quelque temps dans ses états par l’invasion de Conradin, dernier héritier de la maison impériale de Souabe ; mais ce jeune prince succomba dans une entreprise au-dessus de ses forces, et sa tête, publiquement abattue sur un échafaud, apprit aux rivaux de Charles à craindre pour leur vie autant que pour leurs états. La dernière croisade de Saint-Louis sur la côte d’Afrique donna encore un répit au souverain de Byzance. Le devoir et l’intérêt obligeaient également le roi de Naples à seconder cette sainte entreprise de ses troupes et de sa personne. Il menace l’empire grec. A. D. 1270, etc.La mort de Saint-Louis le débarrassa du joug importun d’un censeur vertueux. Le roi de Tunis se reconnut vassal et tributaire de la couronne de Sicile ; et les plus intrépides des chevaliers français eurent la liberté de marcher sous sa bannière contre l’empire grec. Un mariage et un traité réunirent ses intérêts à ceux de la maison de Courtenai ; il promit sa fille Béatrix à Philippe, fils et héritier de l’empereur Baudouin ; on accorda à celui-ci une pension de six cents onces d’or pour soutenir sa dignité ; son père distribua généreusement à ses alliés les royaumes et les provinces de l’Orient, ne réservant pour lui que la ville de Constantinople et ses environs, jusqu’à la distance d’une journée de marche[227]. Dans ce danger menaçant, Paléologue s’empressa de souscrire le symbole et d’implorer la protection du pape, qui se montra alors véritablement un ange de paix et le père commun des chrétiens. Sa voix enchaîna la valeur et l’épée de Charles d’Anjou, et les ambassadeurs grecs l’aperçurent qui, profondément blessé du refus qui lui avait été fait de permettre son entreprise et de consacrer ses armes, mordait de fureur son sceptre d’ivoire dans l’antichambre du pontife romain. Il paraît que ce prince respecta la médiation désintéressée de Grégoire X ; mais l’orgueil et la partialité de Nicolas III l’éloignèrent insensiblement, et l’attachement de ce pontife pour sa maison, la famille des Ursins, aliéna du service de l’Église le plus fidèle de ses champions. La ligue contre les Grecs, composée de Philippe, l’empereur latin, du roi des Deux-Siciles et de la république de Venise, allait avoir son exécution, et l’élection de Martin IV, français de nation, au trône pontifical, donna une sanction à l’entreprise. Philippe fournissait son nom, Martin une bulle d’excommunication, les Vénitiens une escadre de quarante galères, et les redoutables forces de Charles consistaient en quarante comtes, dix mille hommes d’armes, un corps nombreux d’infanterie, et une flotte de plus de trois cents vaisseaux de transport. On fixa un jour éloigné pour le rassemblement de cette nombreuse armée dans le port de Brindes, et trois cents chevaliers s’étant d’avance emparés de l’Albanie, essayèrent d’emporter la forteresse de Belgrade. Leur défaite put flatter un instant la vanité de la cour de Constantinople ; mais Paléologue, trop éclairé pour ne pas désespérer de ses forces, se fia de sa sûreté aux effets d’une conspiration ; et, s’il est permis de le dire, aux travaux secrets du rat qui rongeait la corde de l’arc du tyran de Sicile[228].

Paléologue excite les Siciliens à se révolter. A. D. 1280.

On comptait parmi les adhérens fugitifs de la maison de Souabe, Jean de Procida, qui avait été chassé d’une petite île de ce nom, qu’il possédait dans la baie de Naples. Il descendait d’une famille noble ; mais comme son éducation avait été soignée dans son exil, Jean se tira de l’indigence en pratiquant la médecine, qu’il avait étudiée dans l’école de Salerne. Il ne lui restait plus rien à perdre que la vie, et la première qualité d’un rebelle est de la mépriser. Procida possédait l’art de négocier, de faire valoir ses raisons et de déguiser ses motifs. Dans ses diverses transactions, soit avec des nations, soit avec des particuliers, il savait persuader à tous les partis qu’il ne s’occupait que de leurs intérêts. Les nouveaux états de Charles étaient accablés de toutes espèces de vexations, soit fiscales ou militaires[229]. Il sacrifiait la fortune et la vie de ses sujets italiens à sa propre grandeur et à la licence de ses courtisans ; sa présence contenait la haine des Napolitains ; mais l’administration faible et vicieuse des lieutenans ou des gouverneurs excitait le mépris et l’indignation des Siciliens. Procida ranima par son éloquence le sentiment de la liberté, et fit trouver à chaque baron son intérêt personnel à soutenir la cause commune. Dans l’espérance d’un secours étranger, Jean visita successivement la cour de l’empereur grec et celle de Pierre, roi d’Aragon[230], qui possédait les pays maritimes de Valence et de Catalogne. On offrit à l’ambitieux Pierre une couronne qu’il pouvait justement réclamer en faisant valoir les droits de son mariage avec la sœur de Mainfroi, et le dernier vœu de Conradin qui, de l’échafaud où il perdit la vie, avait jeté son anneau à son héritier et à son vengeur. Paléologue se décida facilement à distraire son ennemi d’une guerre étrangère, en l’occupant chez lui d’une révolte ; il fournit vingt-cinq mille onces d’or, dont on se servit utilement pour armer une flotte de Catalans, qui mirent à la voile sous un pavillon sacré, et sous le prétexte d’attaquer les Sarrasins de l’Afrique. Déguisé en moine ou en mendiant, l’infatigable agent de la révolte vola de Constantinople à Rome, et de Sicile à Saragosse. Le pape Nicolas, ennemi personnel de Charles, signa lui-même le traité ; et son acte de donation transporta les fiefs de saint Pierre, de la maison d’Anjou dans celle d’Aragon. Le secret, quoique répandu dans tant de différens pays, et librement communiqué à un si grand nombre de personnes, fut gardé, durant plus de deux années, avec une discrétion impénétrable ; chacun des nombreux conspirateurs s’était pénétré de la maxime de Procida, qui déclarait qu’il se couperait la main gauche s’il soupçonnait qu’elle pût connaître l’intention de sa main droite. La mine se préparait avec un artifice profond et dangereux ; mais on ne peut assurer si le tumulte de Palerme, qui amena l’explosion, fut accidentel ou prémédité.

La veille de Pâques, tandis qu’une procession de citoyens sans armes visitait une église hors de la ville, la fille d’une maison noble fut grossièrement insultée par un soldat français[231]. La mort suivit aussitôt son insolence. Les soldats qui survinrent dispersèrent pour un instant la multitude ; mais à la fin le nombre et la fureur l’emportèrent : les conspirateurs saisirent cette occasion ; l’incendie se répandit sur toute l’île, et huit mille Français furent indistinctement égorgés dans cette révolution, à laquelle on a donné le nom de Vêpres siciliennes[232]. On déploya dans toutes les villes la bannière de l’Église et de la liberté. La présence ou l’esprit de Procida animait partout la révolte ; et Pierre d’Aragon, qui cingla de la côte d’Afrique à Palerme, entra dans la ville aux acclamations des habitans, qui le nommèrent le monarque et le libérateur de la Sicile. Charles apprit avec autant de consternation que d’étonnement la révolte d’un peuple qu’il avait si long-temps foulé aux pieds avec impunité ; et on l’entendit s’écrier, dans le premier accès de douleur et de dévotion : « Grand Dieu, si tu as résolu de m’humilier, fais-moi du moins descendre plus doucement du faite de la grandeur ! » Il rappela précipitamment, de la guerre contre les Grecs, la flotte et l’armée qui remplissaient déjà les ports de l’Italie ; et Messine se trouva exposée, par sa situation, aux premiers efforts de sa vengeance. Sans confiance en leurs propres forces, et sans espoir de secours étrangers, les citoyens auraient ouvert leurs portes, si le monarque eut voulu assurer le pardon et la conservation des anciens priviléges ; mais il avait déjà repris tout son orgueil. Les plus vives instances du légat ne purent lui arracher que la promesse d’épargner la ville, à condition qu’on lui remettrait huit cents des rebelles dont il donnerait la liste, et dont le sort serait à sa discrétion. Le désespoir des Messinois ranima leur courage ; Pierre d’Aragon vint à leur secours[233]. Le manque de provisions et les dangers de l’équinoxe forcèrent son rival de se retirer sur les côtes de la Calabre. Au même instant l’amiral des Catalans, le célèbre Roger de Loria, balaya le canal avec son invincible escadre. La flotte française, moins nombreuse en galères qu’en bâtimens de transport, fut ou brûlée ou détruite, et le même événement assura l’indépendance de la Sicile et la sûreté de Paléologue. Peu de jours avant sa mort, il apprit avec joie la chute d’un ennemi qu’il estimait et haïssait également, et peut-être se laissa-t-il gagner à cette opinion populaire, que si Charles n’eût pas rencontré Paléologue pour adversaire, Constantinople et l’Italie n’auraient eu bientôt qu’un seul maître[234]. Depuis cette époque funeste, la vie de Charles ne fut plus qu’une suite continuelle d’infortunes. Les ennemis insultèrent sa capitale, et firent son fils prisonnier. Charles mourut sans avoir recouvré la Sicile, qui, après une guerre de vingt ans, fut définitivement séparée du royaume de Naples, et transférée, comme royaume indépendant, à une branche cadette de la maison d’Aragon[235].

Service et guerres des Catalans dans l’empire grec. A. D. 1303-1307.

On ne me soupçonnera pas, j’espère, de superstitions ; mais je ne puis m’empêcher de remarquer que, même dans ce monde, l’ordre naturel des événemens offre quelquefois les plus fortes apparences d’une rétribution morale. Le premier Paléologue avait sauvé son empire en couvrant les royaumes de l’Occident de révoltes et de sang ; ces germes de discorde produisirent une génération d’hommes terribles qui assaillirent et ébranlèrent le trône de son fils. Dans nos siècles modernes, les dettes et les taxes sont le poison secret qui nous ronge au sein de la paix ; mais dans les gouvernemens faibles et irréguliers du moyen âge, elle était continuellement troublée par les calamités actuelles qui provenaient du licenciement des années. Trop paresseux pour travailler, et trop fiers pour mendier leur subsistance, les mercenaires vivaient de brigandage ; appuyés du nom de quelque chef dont ils déployaient la bannière, ils devenaient plus dangereux et semblaient un peu moins méprisables ; le souverain, à qui leur service devenait inutile et que leur présence incommodait, tâchait de s’en débarrasser sur ses voisins. Après la paix de Sicile, des milliers de Génois, de Catalans, etc.[236], qui avaient combattu par terre ou par mer pour la maison d’Aragon ou d’Anjou, se rassemblèrent et formèrent un corps de nation réunie par des mœurs et des intérêts semblables. Ayant appris l’irruption des Turcs dans les provinces asiatiques de l’empire d’Orient, ils résolurent d’aller chercher, en combattant contre eux, une solde et du butin ; et Frédéric, roi de Sicile, contribua libéralement à leur fournir les moyens de s’éloigner. Depuis vingt ans qu’ils faisaient la guerre, ils ne connaissaient plus d’autre patrie que les camps ou les vaisseaux. Ils ne savaient que se battre, n’avaient d’autre propriété que leurs armes, et ne concevaient d’autre vertu que la valeur. Les femmes qui suivaient la troupe étaient devenues aussi intrépides que leurs maris ou leurs amans : on prétendait que d’un seul coup de sabre les Catalans fendaient en deux un cavalier et son cheval ; et cette seule opinion était une arme puissante. Roger de Flor était de tous leurs chefs celui qui avait le plus de crédit, et il effaçait par son mérite personnel les fiers Aragonais, ses rivaux. Issu du mariage d’un gentilhomme allemand de la cour de Frédéric II et d’une demoiselle noble de Brindes, Roger fut successivement Templier, apostat, pirate, et enfin le plus riche et le plus puissant amiral de la Méditerranée[237]. Il cingla de Messine vers Constantinople, suivi de dix-huit galères, quatre gros vaisseaux et huit mille aventuriers. Andronic l’ancien exécuta fidèlement le traité préliminaire que le général avait dicté avant de quitter la Sicile, et reçut ce formidable secours avec un mélange de joie et de terreur. On logea Roger dans un palais ; et l’empereur donna sa nièce en mariage au vaillant étranger, qu’il décora aussitôt du titre de grand-duc ou d’amiral de la Romanie. Après quelque temps de repos, il transporta ses troupes au-delà de la Propontide, et attaqua hardiment les Turcs. Trente mille musulmans périrent dans deux batailles sanglantes ; Roger fit lever le siége de Philadelphie, et mérita d’être nommé le libérateur de l’Asie. Mais l’esclavage et la ruine de cette malheureuse province furent bientôt la suite de cette courte prospérité. Les habitans, dit un historien, s’échappèrent de la fumée pour tomber dans les flammes : les hostilités des Turcs étaient moins funestes que l’amitié des Catalans. Ils considéraient comme leur propriété la vie et la fortune de ceux qu’ils avaient sauvés ; les jeunes filles n’avaient échappé à des amans circoncis que pour passer de gré ou de force dans les bras des soldats chrétiens ; la perception des amendes et des subsides était accompagnée de rapines sans frein et d’exécutions arbitraires, et le grand-duc assiégea Magnésie, ville de l’Empire, pour la punir de la résistance qu’elle lui avait opposée[238]. Il s’excusa de cette violence sur les ressentimens d’une armée victorieuse et irritée, qui aurait méconnu son autorité et peut-être attaqué sa vie, s’il eiit prétendu châtier de fidèles soldats justement offensés du refus qu’on faisait de leur accorder le prix convenu de leur service. Les menaces et les plaintes d’Andronic découvraient la faiblesse et la misère de l’Empire. Le monarque n’avait demandé, par sa bulle d’or, que cinq cents cavaliers et mille soldats d’infanterie ; il avait cependant généreusement enrôlé et nourri la foule de volontaires qui étaient accourus dans ses états. Tandis que ses plus braves alliés se contentaient d’une paye de trois bysans d’or par mois, les Catalans recevaient chaque mois une ou même deux onces d’or, et l’on peut évaluer ainsi la paye d’une année à cent livres sterling. Un de leurs chefs avait taxé modestement à trois cent mille écus le prix de ses services futurs, et il était déjà sorti plus d’un million du trésor royal pour l’entretien de ces dispendieux mercenaires. On avait imposé une taxe cruelle sur la récolte des laboureurs ; on avait retranché un tiers des appointemens aux officiers publics, et le titre de la monnaie avait été si honteusement altéré, qu’il ne se trouvait plus que cinq parties d’or pur sur vingt-quatre[239]. Roger obéit volontiers à l’ordre que lui donna l’empereur d’évacuer une province où il ne restait plus rien à piller, mais il refusa de disperser ses troupes. Sa réponse fut respectueuse, mais sa conduite annonça l’indépendance et la révolte. Le grand-duc protesta que si l’empereur marchait contre lui, il s’avancerait de quarante pas pour baiser la terre devant lui, mais qu’en se relevant de cette humble posture, Roger n’oublierait point que sa vie et son épée étaient au service de ses compagnons. Il daigna accepter le titre de César et les marques de cette dignité, et rejeta la nouvelle proposition du gouvernement de l’Asie, avec un subside de blé et d’argent, à condition qu’il réduirait ses troupes au nombre peu dangereux de trois mille hommes. L’assassinat est la dernière ressource des riches. La curiosité conduisit le nouveau César au palais d’Andrinople, où la cour faisait sa résidence ; les Alains de la garde le poignardèrent dans l’appartement et en présence de l’impératrice ; et quoiqu’on ait prétendu qu’ils l’avaient immolé à leur vengeance particulière, ses compatriotes, tranquilles à Constantinople sur la foi des traités, furent enveloppés dans une proscription prononcée par le prince et le peuple. La plus grande partie de ces aventuriers, intimidés par la perte de leur chef, se réfugièrent sur leurs vaisseaux, mirent à la voile et se répandirent sur les côtes de la Méditerranée. Mais une vieille bande, composée de quinze cents Catalans ou Français, se maintint dans la forteresse de Gallipoli sur l’Hellespont : ils y déployèrent la bannière d’Aragon, et offrirent de justifier et de venger leur général par un combat de dix ou de cent guerriers contre un nombre égal de leurs ennemis. Au lieu d’accepter cet audacieux défi, l’empereur Michel, fils et collègue d’Andronic, résolut de les écraser sous le nombre. Il vint à bout, en épuisant toutes les ressources de l’empire, de rassembler une armée de treize mille chevaux et de trente mille hommes d’infanterie : les vaisseaux grecs et génois couvrirent la Propontide. Dans deux batailles consécutives, les Catalans, animés par le désespoir et dirigés par la discipline, triomphèrent sur mer et sur terre de ces forces imposantes. Le jeune empereur s’enfuit dans son palais, et laissa un corps de cavalerie légère, insuffisant pour la défense du pays. Ces victoires ranimèrent l’espoir des aventuriers et augmentèrent bientôt leur nombre. Des guerriers de toutes les nations se réunirent sous la bannière et le nom de la Grande-Compagnie, et trois mille mahométans convertis désertèrent les étendards de l’empereur pour se joindre à cette association militaire. La possession de Gallipoli donnait aux Catalans la facilité d’intercepter le commerce de Constantinople et de la mer Noire, tandis que leurs compagnons ravageaient, des deux côtés de l’Hellespont, les frontières de l’Europe et de l’Asie. Pour prévenir leur approche, les Grecs dévastèrent eux-mêmes tous les environs de Byzance ; les paysans se retirèrent dans la ville avec leurs troupeaux, et égorgèrent en un seul jour tous les animaux qu’ils ne pouvaient ni renfermer ni nourrir. Andronic renouvela quatre fois ses propositions de paix et fut toujours repoussé avec inflexibilité ; mais le manque de provisions et la discorde des chefs forcèrent les Catalans à s’éloigner des bords de l’Hellespont et des environs de la capitale. Après s’être séparés des Turcs, les restes de la grande compagnie continuèrent leur marche à travers la Macédoine et la Thessalie, et cherchèrent un nouvel établissement dans le cœur de la Grèce[240].

Révolution d’Athènes. A. D. 1204-1456.

Après quelques siècles d’oubli, l’irruption des Latins réveilla la Grèce pour lui faire éprouver de nouveaux malheurs. Durant les deux cent cinquante années qui s’écoulèrent entre la première et la dernière conquête de Constantinople, une multitude de petits tyrans se disputèrent cette vénérable contrée. Ses villes antiques essuyaient encore tous les désordres des guerres civiles et étrangères, sans en être consolées par les dons du génie ou de la liberté ; et si la servitude est préférable à l’anarchie, la Grèce doit se reposer avec joie sous le joug des Ottomans. Je n’entreprendrai point l’histoire obscure des différentes dynasties qui s’élevèrent et tombèrent successivement sur le continent et dans les îles, mais un sentiment de reconnaissance pour le premier séjour des muses et de la philosophie, doit naturellement intéresser tout lecteur instruit à la destinée d’Athènes[241]. Dans le partage de remplie, la principauté d’Athènes et de Thèbes avait été la récompense d’Othon de la Roche, noble guerrier de la Bourgogne[242], avec le titre de grand duc[243], auquel les Latins attribuaient un sens particulier, et dont les Grecs faisaient ridiculement remonter l’origine au siècle de Constantin[244]. Othon suivait les étendards du marquis de Monferrat ; son fils et ses deux petits-fils possédèrent paisiblement le vaste patrimoine qu’il avait acquis par un miracle de conduite ou de fortune[245], jusqu’au moment où l’héritière de cette famille contracta un mariage qui, sans le faire sortir des mains des Fran çais le fit passer à la branche aînée de la maison de Brienne. Gauthier de Brienne, issu de ce mariage, succéda au duché d’Athènes ; et avec le secours de quelques Catalans mercenaires, qu’il investit de fiefs, le grand-duc se rendit maître de plus de trente châteaux appartenant à des seigneurs ses vassaux, ou seulement ses voisins. Mais ayant été informé de l’approche et des desseins de la grande compagnie, Gauthier rassembla sept cents chevaliers, six mille chevaux et environ huit mille hommes d’infanterie, et marcha hardiment à leur rencontre jusque sur les bords du Céphise en Béotie. Les forces des Catalans ne montaient qu’à trois mille cinq cents chevaux et quatre mille hommes d’infanterie ; mais suppléant au nombre par l’ordre et la ruse, ils environnèrent leur camp d’une inondation artificielle. Le duc, suivi des chevaliers, s’étant avancé sans crainte et sans précaution dans la prairie, leurs chevaux s’enfoncèrent dans la boue, et il fut taillé en pièces avec la plus grande partie de la cavalerie française. Sa famille et sa nation furent chassées de la Grèce, et son fils Gauthier de Brienne, duc titulaire d’Athènes, tyran de Florence et connétable de France, perdit la vie dans les champs de Poitiers. Les victorieux Catalans se partagèrent l’Attique et la Béotie ; ils épousèrent les veuves et les filles des vaincus, et durant quatorze années, la grande compagnie fit trembler toute la Grèce. Des discordes les déterminèrent à reconnaître le chef de la maison d’Aragon pour leur souverain ; et jusqu’à la fin du quatorzième siècle, les rois de Sicile disposèrent d’Athènes comme d’un gouvernement ou d’un apanage de leur empire. Après les Français et les Catalans, la famille des Acciajuoli, plébéienne à Florence, puissante à Naples, et souveraine en Grèce, forma la troisième dynastie. Athènes, qu’ils embellirent de nouveaux édifices, devint la capitale d’un royaume qui comprenait Thèbes, Argos, Corinthe, Delphes et une portion de la Thessalie. Leur empire fut détruit par le victorieux Mahomet II, qui fit étrangler le dernier grand-duc, et élever ses enfans dans la discipline et la religion du sérail.

Situation présente d’Athènes.

Quoiqu’il ne reste plus aujourd’hui que l’ombre d’Athènes[246], elle contient encore huit ou dix mille habitans. Les trois quarts sont Grecs de langage et de religion ; le reste est composé de Turcs, dont les liaisons avec les citoyens ont un peu adouci l’orgueil et la gravité nationale. L’olivier, don de Minerve, fleurit toujours dans l’Attique, et le miel du mont Hymette n’a rien perdu de son parfum exquis[247]. Mais le commerce languissant est entre les mains des étrangers, et la culture de cette terre stérile est abandonnée aux Valaques errans. Les Athéniens se distinguent toujours par la subtilité et la vivacité de leur esprit ; mais ces avantages, lorsqu’ils ne sont pas dirigés et éclairés par l’étude, et ennoblis par le sentiment de la liberté, dégénèrent en une vile disposition à la ruse. Les habitans des environs ont adopté pour proverbe, « Que Dieu nous garde des Juifs de Thessalonique, des Turcs de Negrepont, et des Grecs d’Athènes ! » Ce peuple artificieux a évité la tyrannie des bachas par un expédient qui adoucit son esclavage en aggravant sa honte. Vers le milieu du dernier siècle, les Athéniens choisirent pour leur protecteur le kislar aga, ou chef des eunuques noirs du sérail. Cet esclave d’Éthiopie, qui jouit de la confiance du sultan, daigne accepter un présent de trente mille écus ; le waivode, son lieutenant, qu’il confirme à la fin de chaque année, peut en prendre cinq ou six mille de plus pour lui ; et telle est la politique adroite des Athéniens, qu’ils parviennent presque toujours à faire punir ou déposer le gouverneur dont ils ont à se plaindre. Dans leurs différends particuliers, ils prennent pour juge leur archevêque. Ce prélat, le plus riche de l’Église grecque, jouit d’un revenu d’environ mille livres sterling. Ils ont en outre un tribunal composé de huit geronti ou vieillards choisis dans les huit quartiers de la ville. Les familles nobles ne peuvent pas remonter authentiquement à plus de trois siècles ; mais leurs principaux membres se distinguent par l’affectation d’un maintien grave, un bonnet fourré et le nom pompeux d’archonte. Ceux qui aiment les contrastes, représentent le langage moderne d’Athènes comme le plus barbare des soixante-dix dialectes du grec corrompu[248]. Ce reproche est exagéré ; mais il ne serait pas aisé de trouver dans la patrie de Platon et de Démosthènes un lecteur ou une copie de leurs admirables compositions. Les Athéniens foulent, avec une indifférence insultante, les ruines glorieuses de l’antiquité ; et tel est l’excès de leur dégradation, qu’ils sont hors d’état d’admirer le génie de leurs prédécesseurs[249].



CHAPITRE LXIII.


Guerres civiles et ruine de l’empire grec. Règnes d’Andronic l’ancien, d’Andronic le jeune et de Jean Paléologue. Régence, révolte, règne et abdication de Jean Cantacuzène. Établissement d’une colonie génoise à Péra et Galata. Leurs guerres contre l’empire et contre la ville de Constantinople.

Superstition d’Andronic et du siècle. A. D. 1282-1320.


LE long règne d’Andronic l’ancien[250] n’est guère mémorable que par les querelles de l’Église grecque, l’invasion des Catalans et l’accroissement de la grandeur ottomane. On le célèbre comme le prince le plus savant et le plus vertueux de son siècle ; mais sa science et ses vertus ne contribuèrent ni à son propre perfectionnement ni au bonheur de la société. Esclave de la superstition la plus absurde, il était toujours environné d’ennemis réels ou imaginaires, et son imagination n’était pas moins frappée de la crainte des flammes de l’enfer que de celle des Turcs ou des Catalans. Sous le règne des Paléologue on considérait le choix d’un patriarche comme la plus sérieuse affaire de l’état. Les chefs de l’Église grecque étaient des moines ambitieux et fanatiques, dont les vices et les vertus, le savoir et l’ignorance, étaient également méprisables ou funestes. La discipline rigoureuse du patriarche Athanase[251] irrita le peuple et le clergé ; on l’entendit déclarer que le pécheur boirait jusqu’à la lie le calice de pénitence, et l’on répandit le conte ridicule d’un âne sacrilége qu’il avait puni, disait-on, pour avoir mangé une laitue dans le jardin d’un couvent. Chassé de son siége par la clameur publique, Athanase, avant de se retirer, composa deux écrits d’une teneur tout-à-fait opposée. Son testament public était sur le ton de la résignation et de la charité ; le codicille particulier lançait les plus terribles anathèmes sur les auteurs de sa disgrâce, et les excluait pour toujours de la communion de la sainte Trinité, des anges et des saints. Le prélat déposa ce dernier papier dans un pot de terre, qui fut placé par ses ordres sur le haut d’un pilier du dôme de Sainte-Sophie, dans l’espérance que la découverte de cet arrêt pourrait quelque jour le venger. Au bout de quatre ans, des enfans grimpant sur des échelles pour chercher des nids de pigeons, découvrirent ce fatal secret, et Andronic se trouvant compris dans l’excommunication, trembla sur le bord de l’abîme perfidement cache sous ses pas. Il fit immédiatement assembler un synode d’évêques pour discuter cette importante question : on condamna unanimement la précipitation qui avait dicté cet anathème clandestin ; mais comme il ne pouvait être levé que par celui qui l’avait prononcé, et que ce prélat chassé de son siége n’en avait plus le pouvoir, on jugea qu’aucune puissance de la terre ne pouvait infirmer la sentence. On arracha à l’auteur du désordre quelques faibles témoignages de pardon et de repentir ; mais la conscience de l’empereur était toujours alarmée, et ce prince ne désirait pas moins vivement qu’Athanase lui-même le rétablissement d’un patriarche qui pouvait seul le tranquilliser. Au milieu de la nuit, un moine, après avoir heurté rudement à la porte de la chambre où l’empereur reposait, lui annonça une révélation de peste, de famine, de tremblement de terre et d’inondation. Andronic épouvanté sauta de son lit, passa le reste de la nuit en prières, et sentit ou crut sentir la terre trembler. L’empereur, suivi d’un cortége d’évêques, se rendit à pied à la cellule d’Athanase ; et après une résistance convenable, le saint, de qui venait ce message qui avait alarmé l’empereur, consentit à absoudre le prince et à gouverner l’Église de Constantinople. Mais loin que sa disgrâce l’eût adouci, la solitude avait encore aigri son caractère, et le pasteur s’attira de nouveau la haine de son troupeau. Ses ennemis se servirent avec succès d’un singulier moyen de vengeance. Ils enlevèrent durant la nuit le marchepied ou tapis de pied de son siége, et le replacèrent, sans être aperçus, orné d’une caricature des plus satiriques. L’empereur y paraissait avec une bride dans sa bouche ; Athanase tenait les rênes, et conduisait aux pieds du Christ le docile animal. On découvrit et l’on punit les auteurs de cette insulte ; mais le patriarche, indigné de ce qu’on avait épargné leur vie, se retira une seconde fois dans sa cellule, et les yeux d’Andronic, ouverts pour un instant, se refermèrent sous son successeur.

Si cette transaction est une des plus curieuses et des plus intéressantes d’un règne de cinquante ans, je ne puis du moins me plaindre de la rareté des matériaux, lorsque je réduis en un petit nombre de pages les énormes in-folio de Pachymère[252], de Cantacuzène[253] et de Nicéphore Grégoras[254], qui ont composé la prolixe et languissante histoire de cette époque. Le nom et la situation de l’empereur Jean Cantacuzène, doivent sans doute attirer une vive curiosité sur ses ouvrages. Ses Mémoires comprennent un espace de quarante années, depuis la révolte d’Andronic le jeune, jusqu’au moment où il abdiqua lui-même l’empire ; et l’on a remarqué qu’il était, comme Moïse et César, le principal acteur des scènes qu’il décrit. Mais dans son éloquent ouvrage on chercherait en vain la sincérité d’un héros ou d’un pénitent ; retiré dans un cloître, loin des vices et des passions du monde, il présente moins une confession qu’une apologie de la vie d’un politique ambitieux. Au lieu de développer les caractères et les desseins des hommes, il ne présente que la surface spécieuse et adoucie des événemens, colorés des louanges qu’il se donne ainsi qu’à ses partisans. Leurs motifs sont toujours purs, et leur but légitime. Ils conspirent et se révoltent sans aucune vue d’intérêt, et les violences qu’ils exercent ou tolèrent, sont toujours louées comme les effets naturels de la raison et de la vertu.

Premières querelles entre les deux empereurs. A. D. 1320.

À l’imitation du premier des Paléologue, Andronic l’ancien associa son fils Michel aux honneurs de la pourpre ; et depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’à sa mort prématurée, ce prince fut considéré durant plus de vingt-cinq ans comme le second empereur des Grecs[255]. À la tête des armées il n’excita ni l’inquiétude des ennemis ni la jalousie de la cour : sa patiente modération ne calcula point les années de son père ; et ce père n’eut jamais, ni dans les vices ni dans les vertus de son fils, aucun motif pour se repentir de la faveur qu’il lui avait accordée. Le fils de Michel portait le nom d’Andronic comme son grand-père, dont cette ressemblance avait de bonne heure déterminé la tendresse. L’esprit et la beauté d’Andronic augmentèrent l’affection du vieillard, qui se flattait que ses espérances trompées dans sa première génération, se réaliseraient avec éclat dans la seconde. Son petit-fils fut élevé dans le palais comme l’héritier de l’empire et le favori de l’empereur ; et dans les sermens comme dans les acclamations du peuple, les noms du père, du fils et du petit-fils formaient une trinité auguste : mais cette grandeur précoce corrompit bientôt le jeune Andronic ; il voyait avec une impatience puérile, le double obstacle qui arrêtait et pouvait arrêter long-temps l’essor de son ambition. Elle n’avait pour motif ni le désir de la gloire ni celui de travailler au bonheur de ses peuples ; l’opulence et l’impunité étaient à ses yeux les plus précieuses prérogatives d’un monarque ; et il commença ses indiscrétions par la demande qu’il fit d’être investi de quelques îles riches et fertiles où il pût vivre dans les plaisirs et l’indépendance. L’empereur s’offensa des nombreux et bruyans désordres qui troublaient la tranquillité de sa capitale ; le jeune prince emprunta des usuriers génois de Péra les sommes que lui refusait la parcimonie de son grand-père ; et cette dette onéreuse, au moyen de laquelle il affermit l’intérêt de la faction qu’il s’était formée, fut telle bientôt qu’elle ne pouvait plus être payée qu’au moyen d’une révolution. Une femme belle et d’un rang distingué, mais dont les mœurs étaient celles d’une courtisane, avait donné au jeune Andronic les premières leçons de l’amour. Il eut lieu de soupçonner les visites nocturnes d’un rival, et ses gardes, placés en embuscade à la porte de sa maîtresse, percèrent de leurs flèches un étranger qui passait dans la rue. Cet étranger était le prince Manuel son frère, qui languit et mourut de sa blessure. L’empereur Michel, leur père, dont la santé déclinait, expira environ huit jours après, pleurant la perte de ses deux enfans[256]. Quoique le jeune Andronic n’eût pas eu l’intention de commettre un pareil crime, il ne devait pas moins con sidérer la perte de son frère et de son père comme la suite de ses déréglemens ; et ce fut avec une profonde douleur que les hommes, capables de sentiment et de réflexion, aperçurent qu’au lieu d’éprouver de la tristesse et des remords, il dissimulait faiblement sa joie d’être débarrassé de deux odieux compétiteurs. Ces événemens funestes et de nouveaux désordres aliénèrent par degrés le chef de l’empire. Après avoir épuisé en vain les conseils et les reproches, il transporta sur un autre de ses petits-fils ses espérances et son affection[257]. Ce changement fut annoncé par un nouveau serment de fidélité fait au souverain et à la personne qu’il voudrait choisir pour son successeur. L’héritier naturel du trône, après s’être porté à de nouvelles insultes et avoir essuyé de nouveaux reproches, se vit exposé à l’ignominie d’un procès public. Avant de prononcer la sentence qui l’aurait probablement condamné à passer sa vie dans un cachot ou dans la cellule d’un monastère, l’empereur apprit que les partisans armés de son petit-fils remplissaient les cours de son palais. Il consentit à changer son jugement en un traité de réconciliation ; et cette victoire encouragea le jeune Andronic et sa faction.

Troisième guerre civile entre les deux empereurs. A. D. 1321. 20 avril. A. D. 1328. Mai 24.

Cependant la capitale, le clergé et le sénat tenaient à la personne du vieil empereur, ou du moins à son gouvernement ; et les mécontens ne pouvaient espérer de faire triompher leur cause et de renverser son trône que par la fuite, la révolte et des secours étrangers. Le grand domestique, Jean Cantacuzène, était l’âme de l’entreprise. C’est de sa fuite de Constantinople que datent ses opérations et ses Mémoires ; et si c’est lui-même qui a vanté son patriotisme, un historien du parti contraire a du moins loué le zèle et l’habileté qu’il déploya en faveur du jeune empereur. Le jeune prince s’échappa de la capitale sous le prétexte d’une partie de chasse, leva à Andrinople l’étendard de la rebellion, et eut en peu de temps une armée de cinquante mille hommes, que le devoir ni l’honneur n’auraient pu décider à prendre les armes contre les Barbares. Des forces si considérables étaient capables de sauver l’empire ou de lui imposer la loi ; mais la discorde régnait dans les conseils des rebelles, leurs opérations étaient lentes et incertaines, et la cour de Constantinople retardait leurs progrès par des intrigues et des négociations. Les deux Andronic prolongèrent, suspendirent et renouvelèrent, durant sept années, leurs désastreuses contestations. Par un premier traité, ils partagèrent les restes de l’empire ; Constantinople, Thessalonique et les îles, appartinrent au vieil Andronic ; le jeune acquit la souveraineté indépendante de presque toute la Thrace, depuis Philippi jusqu’au district de Byzance. Couronnement d’Andronic le jeune. A. D. 1325, 2 fév.Par son second traité, le jeune Andronic stipula son couronnement immédiat, le payement de son armée, et le partage égal des revenus et de la puissance. La surprise de Constantinople et la retraite définitive du vieil Andronic terminèrent la troisième guerre civile, et le jeune vainqueur régna seul sur l’empire. On peut découvrir les raisons de ces lenteurs dans le caractère des hommes et dans l’esprit du siècle. Lorsque l’héritier du trône exposa ses premiers griefs et annonça ses craintes, les peuples l’écoutèrent avec intérêt et lui prodiguèrent des applaudissemens. Ses émissaires répandirent de tous côtés qu’il augmenterait la paye des soldats et déchargerait ses sujets d’une partie des impôts ; et on ne réfléchit point que ces deux promesses se détruisaient mutuellement. Toutes les fautes commises, durant un règne de quarante ans, servirent de prétexte à la révolte. La génération naissante voyait avec mécontentement se prolonger à l’infini le règne d’un prince dont les maximes et les favoris étaient de l’autre siècle ; et la vieillesse d’Andronic n’inspirait point de respect, parce que sa jeunesse avait manqué d’énergie. Il lirait des taxes publiques un revenu de cinq cent mille livres pesant d’or, et ce monarque, le plus riche des princes chrétiens, ne pouvait entretenir trois mille hommes de cavalerie et trente galères pour arrêter les progrès et les ravages des Turcs[258]. « Que ma situation, disait le jeune Andronic, est différente de celle du fils de Philippe ! Alexandre se plaignait de ce que son père ne lui laisserait rien à conquérir ; hélas ! mon grand-père ne me laissera rien à perdre. » Mais les Grecs s’aperçurent bientôt qu’une guerre civile ne guérirait point les maux de l’état, et que leur jeune favori n’était pas destiné à devenir le sauveur d’un empire à son déclin. À la première défaite son parti se trouva rompu par la légèreté du chef, par les différends qui s’élevèrent entre ses partisans, et par les intrigues de l’ancienne cour, qui sut engager les mécontens à déserter ou à trahir la cause du rebelle. Andronic le jeune se laissa toucher par le remords, fatiguer par les affaires ou tromper par les négociations. Il cherchait plus les plaisirs que la puissance ; et la liberté qu’il eut d’entretenir mille chiens de chasse, mille faucons et mille chasseurs, suffit pour ternir sa renommée, et désarmer son ambition.

Andronic l’Ancien abdique l’empire. A. D. 1328, 24 mai.

Considérons à présent la catastrophe de cette intrigue compliquée, et la situation définitive des principaux acteurs[259]. Andronic l’ancien passa presque toute sa vieillesse dans la discorde civile ; les différens événemens de la guerre ou des traités diminuèrent successivement et sa réputation et sa puissance, jusqu’à la nuit fatale où le jeune Andronic s’empara de la ville et du palais sans éprouver de résistance. Le commandant en chef, dédaignant les avis qu’on lui donnait sur le danger, dormait paisiblement dans son lit, dans toute la sécurité de l’ignorance, tandis que le faible monarque, agité d’inquiétudes, était abandonné à une troupe de pages et d’ecclésiastiques. Ses terreurs ne tardèrent pas à se réaliser ; des acclamations se firent entendre, et proclamèrent le nom et la victoire d’Andronic le jeune. Prosterné aux pieds d’une image de la Vierge, il envoya humblement remettre le sceptre et demander la vie au conquérant. La réponse de celui-ci fut convenable et respectueuse. Il se chargeait, dit-il, du gouvernement pour satisfaire le vœu du peuple ; mais son grand-père n’en conserverait pas moins son rang et sa supériorité. Le vainqueur lui laissait son palais, et lui assignait une pension de vingt-quatre mille pièces d’or, dont une moitié devait être fournie par le trésor royal, et l’autre par la pêche de Constantinople. Mais, dépouillé de sa puissance, Andronic tomba bientôt dans le mépris et dans l’oubli. Le silence de son palais n’était plus troublé que par les bestiaux et les volailles du voisinage, qui en parcouraient impunément les cours solitaires. Sa pension fut réduite à dix mille pièces d’or[260], dont il ne pouvait obtenir le payement. L’affaiblissement de sa vue vint encore aggraver ses souffrances. On rendait chaque jour sa détention plus rigoureuse, et durant une absence et une maladie de son petit-fils, ses barbares gardiens l’obligèrent, en le menaçant de la mort, à quitter la pourpre pour l’habit et la profession monastique. Le moine Antoine (c’était le nom qu’il avait pris) avait renoncé aux vanités de ce monde ; mais il se trouva avoir besoin d’une grossière robe fourrée pour l’hiver : comme le vin lui était défendu par son confesseur, et l’eau par son médecin, il se trouvait réduit, pour toute boisson, au sorbet d’Égypte. Ce ne fut pas sans peine que l’ancien empereur des Romains parvint à se procurer trois ou quatre pièces d’or pour pourvoir à ses modestes besoins ; et s’il est vrai qu’il ait sacrifié cet or pour soulager les maux encore plus pressans d’un ami, ce sacrifice est de quelque mérite aux yeux de la religion et de l’humanité. Sa mort. A. D. 1332. 13 févr.Quatre ans après son abdication, Andronic ou Antoine expira dans sa cellule, âgé de soixante-quatorze ans ; et tout ce que purent lui promettre les derniers discours de la flatterie, ce fut une couronne plus brillante que celle qu’il avait portée dans ce monde corrompu[261].

Règne d’Andronic le jeune. A. D. 1328. 24 mai. A. D. 1341, juin 15.

Le règne d’Andronic le jeune ne fut ni plus glorieux ni plus fortuné que celui de son grand-père[262]. Il ne momentanément et avec amertume des fruits de son ambition. Monté sur le trône, il perdit les restes de son ancienne popularité ; les défauts de son caractère furent alors plus en vue. Les murmures du public le forcèrent à marcher en personne contre les Turcs. Andronic ne manqua pas de courage au moment du danger ; mais il ne remporta qu’une blessure pour trophée de son expédition ; et la victoire des Ottomans consolida l’établissement de leur monarchie. Les désordres du gouvernement civil parvinrent à leur dernier période ; sa négligence à observer les usages et à conserver l’intégrité du costume national, a été déplorée par les Grecs comme le funeste symptôme de la décadence de l’empire. Les débauches de sa jeunesse avaient hâté pour lui l’âge des infirmités, et le monarque, à peine sauvé par la nature, ou les médecins, ou la Vierge, d’une maladie très-dangereuse, fut enlevé presque subitement dans la quarante-cinquième année de son âge. Ses deux épouses.Il avait été marié deux fois, et comme les progrès des Latins dans les armes et dans les arts avaient adouci les préjugés de la cour de Byzance, ses deux épouses furent prises parmi les princesses de l’Allemagne et de l’Italie ; la première, connue dans son pays sous le nom d’Agnès, et en Grèce sous celui d’Irène, était fille du duc de Brunswick. Son père[263], petit souverain[264] d’un pays indigent et sauvage dans le nord de l’Allemagne[265], tirait quelques revenus du produit de ses mines d’argent[266], et les Grecs ont célébré sa famille comme la plus ancienne et la plus noble de la race teutonique[267]. Irène mourut sans laisser d’enfans, et Andronic épousa Jeanne, sœur du comte de Savoie[268]. On préféra l’empereur grec au roi de France[269] ; et le comte, honorant en sa sœur le titre d’impératrice, la fit accompagner d’une nombreuse suite de filles nobles et de chevaliers : elle fut régénérée et couronnée dans l’église de Sainte-Sophie, sous le nom plus orthodoxe d’Anne. À la suite de ses noces, les Grecs et les Italiens se disputèrent le prix de l’adresse et de la valeur dans des tournois et des exercices militaires.

Règne de Jean Paléologue. A. D. 1341. 15 juin. A. D. 1391.

L’impératrice Anne de Savoie survécut à son mari. Jean Paléologue, leur fils, hérita du trône dans neuvième année de son âge ; et son enfance eut pour protecteur le plus illustre et le plus vertueux des Grecs. Bonheur de Jean Cantazuène.La sincère et tendre amitié que son père conserva toujours pour Cantacuzène, fait également honneur au prince et au ministre. La noblesse du dernier égalait presque[270] celle de son maître ; leur attachement s’était formé au milieu des plaisirs de leur jeunesse, et l’énergie résultante d’une éducation modeste, compensait chez le sujet le lustre nouveau que la pourpre donnait au prince. Nous avons vu Cantacuzène enlever le jeune empereur à la vengeance de son grand-père, et le ramener triomphant dans le palais de Constantinople, après six ans de guerre civile. Sous le règne d’Andronicle-Jeune, le grand-domestique gouverna l’empereur et l’empire : ce fut lui qui recouvra l’île de Lesbos et la principauté d’OEtolie ; ses ennemis avouent qu’au milieu des déprédateurs du bien public, Cantacuzène seul se montra modéré et retenu ; et l’état qu’il donne volontairement de sa fortune[271], laisse présumer qu’il l’avait reçue par héritage, et ne l’augmenta point par des rapines. Il ne spécifie pas à la vérité la valeur de son argent comptant, de sa vaisselle et de ses bijoux. Cependant, après le don volontaire de deux cents vases d’argent, après que ses amis en eurent mis un grand nombre en sûreté, et que ses ennemis en eurent beaucoup pillé, ses trésors confisqués suffirent pour équiper une flotte de soixante-dix galères. Cantacuzène ne donne point l’état de ses domaines, mais ses greniers renfermaient une quantité immense d’orge et de froment ; et d’après la pratique de l’antiquité, les mille paires de bœufs, employés à la culture de ses terres, indiquent environ soixante-deux mille cinq cents acres de labour[272]. Ses pâturages renfermaient deux mille cinq jumens poulinières, deux cents chameaux, trois cents mulets, cinq cents ânes, cinq mille bêtes à cornes, cinquante mille cochons et soixante-dix mille moutons[273]. Ce précieux détail d’opulence rurale a droit de nous paraître étonnant dans la décadence de l’empire, et principalement dans la Thrace, province successivement dévastée par tous les partis. La faveur dont son maître l’honorait était fort au-dessus de sa fortune. Dans quelques momens de familiarité et durant sa maladie, l’empereur désira détruire la distance demeurée entre eux, et pressa son ami d’accepter la pourpre et le diadème. Il est nommé régent de l’empire.Le grand-domestique eut assez de vertu pour résister à cette offre séduisante ; il l’affirme du moins dans son histoire : le dernier testament d’Andronic-le-Jeune le nomma tuteur de son fils et régent de l’empire.

Sa régence est attaquée. A. D. 1341.

Si, pour récompense de ses services, on eût accordé au régent un juste tribut de reconnaissance et de docilité, la pureté de son zèle pour les intérêts de son pupille ne se serait peut-être jamais démentie[274]. Cinq cents soldats choisis gardaient le jeune empereur et son palais ; on célébra avec décence les obsèques de son père ; la tranquillité de la capitale annonçait sa soumission ; et cinq cents lettres envoyées dans les provinces dès le premier mois qui suivit la mort du monarque, leur apprirent ses dernières volontés. Par Apocaucus.L’ambition du grand-duc ou amiral Apocaucus fit disparaître l’heureuse perspective d’une minorité tranquille ; et pour rendre sa perfidie plus odieuse, l’auguste historien confesse l’imprudence qu’il avait eue d’élever Apocaucus à la dignité de grand-duc, contre l’avis de son souverain plus pénétrant que lui. Audacieux et rusé, avide et prodigue, l’amiral faisait alternativement servir tous ses vices aux vues de son ambition, et ses talens à la ruine de sa patrie. Enorgueilli par le commandement d’une forteresse et celui des forces navales, Apocaucus conspirait contre son bienfaiteur, et lui prodiguait en même temps des assurances d’attachement et de fidélité. Toutes les femmes de la cour de l’impératrice lui étaient vendues et agissaient d’après ses plans. Par l’impératrice Anne de Savoie.Il sut exciter Anne de Savoie à réclamer la tutelle de son fils ; on déguisa le désir de commander sous le masque de la sollicitude maternelle ; et l’exemple du premier des Paléologue instruisait sa postérité à tout craindre d’un tuteur perfide. Par le patriarche.Le patriarche Jean d’Apri, vieillard vain, faible et environné d’une parenté nombreuse et indigente, produisit une ancienne lettre d’Andronic, par laquelle l’empereur léguait le prince et le peuple à ses soins pieux. Le sort de son prédécesseur Arsène l’engageait à prévenir le crime d’un usurpateur plutôt que d’avoir à le punir ; et Apocaucus ne put s’empêcher de sourire du succès de ses flatteries, lorsqu’il vit l’évêque de Byzance s’environner du même appareil que le pontife romain, et réclamer les mêmes droits temporels[275]. Une ligue secrète se forma entre ces trois personnes si différentes de caractère et de situation ; on rendit au sénat une ombre d’autorité, et l’on séduisit les peuples par le nom de liberté. Cette confédération puissante attaqua le grand-domestique, d’abord d’une manière détournée, et ensuite à force ouverte. On disputa ses prérogatives, on rejeta ses conseils ; ses amis furent persécutés, et il courut souvent des risques pour sa vie au milieu de la capitale et à la tête des armées. Tandis qu’il s’occupait au loin du service de l’état, on l’accusa de trahison, on le déclara ennemi de l’empire et de l’Église, et on le dévoua lui et tous ses adhérens au glaive de la justice, à la vengeance du peuple et aux puissances de l’enfer. Sa fortune fut confisquée ; on jeta dans une prison sa mère, déjà avancée en âge : tous ses services furent mis en oubli, et Cantacuzène se vit forcé, par la violence et l’injustice, à commettre le crime dont on l’avait accusé[276]. Rien dans sa conduite précédente n’autorise à penser qu’il eût formé aucun dessein coupable ; la seule chose du moins qui pût le faire soupçonner, serait la véhémence de ses protestations réitérées d’innocence, et les éloges qu’il donne à la sublime pureté de sa vertu. Tandis que l’impératrice et le patriarche conservaient encore avec lui les apparences de l’amitié, il sollicita, à plusieurs reprises, la permission d’abandonner la régence et de se retirer dans un monastère. Lorsqu’on l’eut déclaré ennemi public, Cantacuzène résolut d’aller se jeter aux pieds du prince, et de présenter sa tête à l’exécuteur sans murmure et sans résistance. Ce ne fut qu’avec répugnance qu’il prêta l’oreille à la voix de la raison, sentit qu’il était de son devoir de sauver sa famille et ses amis, et qu’il n’y pouvait réussir qu’en prenant les armes et le titre de souverain.

Cantacuzène prend la pourpre. A. D. 1341. 26 oct.

Ce fut dans la forteresse de Demotica, son patrimoine particulier, que l’empereur Jean Cantacuzene prit les brodequins pourpres. Sa jambe droite fut chaussée par ses nobles parens, et la gauche par les chefs latins auxquels il avait conféré l’ordre de la chevalerie. Mais s’attachant à conserver encore dans sa révolte les formes de la fidélité, il fit proclamer les noms de Paléologue et d’Anne de Savoie avant le sien et celui d’Irène son épouse. Une vaine cérémonie déguise mal la rebellion, et aucune injure personnelle ne peut sans doute excuser un sujet qui prend les armes contre son souverain : mais le manque de préparatifs et de succès peut confirmer ce que nous assure Cantacuzène, qu’il fut entraîné dans cette entreprise décisive moins par choix que par nécessité. Constantinople resta fidèle au jeune empereur. On sollicita le roi des Bulgares de secourir Andrinople. Les principales villes de la Thrace et de la Macédoine, après avoir hésité quelque temps, abandonnèrent le parti du grand-domestique ; et les chefs des troupes et des provinces pensèrent que leur intérêt particulier devait les engager à préférer le gouvernement sans vigueur d’une femme et d’un prêtre. L’armée de Cantacuzène, partagée en seize divisions, se cantonna sur les bords du Mélas, pour contenir ou intimider la capitale. La terreur ou la trahison dispersa ses troupes, et les officiers, particulièrement les Latins mercenaires, acceptèrent les présens de la cour de Byzance et passèrent à son service. Après cet événement, l’empereur rebelle, car sa fortune flottait entre ces deux titres, se retira vers Thessalonique avec un reste de soldats choisis. Mais il échoua dans son entreprise sur cette place importante, et son ennemi Apocaucus le poursuivit par terre et par mer à la tête de forces très-supérieures. Chassé de la côte, Cantacuzène, en se retirant ou plutôt en fuyant dans les montagnes de Servie, assembla ses soldats dans le dessein de ne conserver que ceux qui offriraient volontairement de suivre sa fortune abattue. Un grand nombre l’abandonna bassement avec quelques protestations ; et sa troupe fidèle se trouva réduite d’abord à deux mille, et enfin à cinq cents hommes. Le cral ou despote des Serviens[277] le reçut avec humanité ; mais du rôle d’allié, il descendit successivement à celui de suppliant, d’otage et de captif, réduit à attendre à la porte d’un Barbare qui pouvait disposer à son gré de la vie et de la liberté d’un empereur romain. Les offres les plus séduisantes ne purent cependant déterminer le cral à violer les lois de l’hospitalité ; mais il se rangea bientôt du côté du plus fort, et renvoya, sans lui faire aucune insulte, son ami Cantacuzène s’exposer ailleurs à de nouvelles vicissitudes d’espérances et de dangers. Des succès variés alimentèrent durant près de six années les fureurs et les désordres de la guerre civile. Guerre civile. A. D. 1341-1347.Les factions des Cantacuzains et des Paléologues, des nobles et des plébéiens, remplissaient les villes de leurs dissensions, et invitaient mutuellement les Bulgares, les Serviens et les Turcs à consommer la ruine commune des deux partis. Le régent déplorait les calamités dont il était l’auteur et la victime ; et sa propre expérience a pu lui dicter la juste et piquante observation qu’il fait sur la différence qui existe entre les guerres civiles et les guerres étrangères. « Les dernières, dit-il, ressemblent aux chaleurs extérieures de l’été, toujours tolérables et souvent utiles ; mais les autres ne peuvent se comparer qu’à une fièvre mortelle, dont l’ardeur consume et détruit les principes de la vie »[278].

Victoire de Cantacuzène.

L’imprudence qu’ont eue les nations civilisées de mêler des peuples barbares ou sauvages dans leurs contestations, a toujours tourné à leur honte et à leur malheur ; cette ressource, favorable quelquefois à l’intérêt du moment, répugne également aux principes de l’humanité et de la raison. Il est d’usage que les deux partis s’accusent réciproquement d’avoir contracté les premiers cette indigne alliance ; et ceux qui ont échoué dans leur négociation, sont ceux qui témoignent le plus d’horreur pour un exemple qu’ils envient et qu’ils ont tâché inutilement d’imiter. Les Turcs de l’Asie étaient moins barbares peut-être que les pâtres de la Bulgarie et de la Servie ; mais leur religion les rendait les plus implacables ennemis de Rome et des chrétiens. Les deux factions employèrent à l’envi les profusions et les bassesses pour gagner l’amitié des émirs. L’adresse de Cantacuzène lui obtint la préférence ; mais le mariage de sa fille avec un infidèle, et la captivité de plusieurs milliers de chrétiens, furent le prix odieux du secours et de la victoire, et le passage des Ottomans en Europe précipita la ruine des débris de l’Empire romain. La mort d’Apocaucus, juste mais singulière récompense de ses crimes, fit pencher la balance en faveur de son ennemi ; l’amiral avait fait saisir dans la capitale et dans les provinces une foule de nobles et de plébéiens, objets de sa haine ou de ses craintes. Ils étaient renfermés dans le vieux palais de Constantinople, et leur persécuteur s’occupait avec activité de faire hausser les murs, resserrer les chambres, et de tout ce qui pouvait assurer leur détention et aggraver leur misère. Un jour qu’ayant laissé ses gardes à la porte, il veillait dans la cour intérieure au travail de ses architectes, deux courageux prisonniers de la famille des Paléologue, armés de bâtons et animés par le désespoir, s’élancèrent sur l’amiral et l’étendirent mort à leurs pieds[279]. La prison retentit des cris de vengeance et de liberté ; tous les captifs rompirent leurs fers ; ils barricadèrent leur retraite, et exposèrent sur les créneaux la tête d’Apocaucus, dans l’espérance d’obtenir l’approbation du peuple et la clémence de l’impératrice. Anne de Savoie vit peut-être sans regret la chute d’un ministre ambitieux et arrogant ; mais tandis qu’elle hésitait à prendre un parti, la populace, et particulièrement les mariniers, animés par la veuve de l’amiral, enfoncèrent la prison, firent main-basse sur tous ceux qui se présentèrent ; les prisonniers, la plupart innocens du meurtre d’Apocaucus, ou qui plutôt n’en avaient pas partagé la gloire et qui s’étaient réfugiés dans une église, furent égorgés au pied des autels ; et la mort du monstre fut aussi funeste et aussi sanglante que l’avait été sa vie. Cependant ses talens soutenaient seuls la cause du jeune empereur ; après sa mort, ses partisans, remplis de soupçons les uns contre les autres, abandonnèrent la conduite de la guerre et rejetèrent toutes les offres de réconciliation. Dès les commencemens de la guerre civile, l’impératrice avait senti et avoué que les ennemis de Cantacuzène la trompaient ; mais le patriarche prêcha fortement contre le pardon des injures, et lia la princesse par un serment de haine éternelle qu’elle ne pouvait rompre sans s’exposer aux foudres redoutables de l’excommunication[280]. La haine d’Anne de Savoie fut bientôt indépendante de cette crainte, elle contempla les calamités de l’empire avec l’indifférence d’une étrangère. La concurrence d’une impératrice enflamma sa jalousie, et elle menaça à son tour le patriarche, qui semblait incliner pour la paix, d’assembler un synode et de le dégrader de sa dignité. L’usurpateur aurait pu tirer un avantage décisif de la discorde et de l’incapacité de ses ennemis ; mais la faiblesse des deux partis prolongea la guerre civile, et la modération de Cantacuzène n’a point échappé au reproche d’indolence et de timidité. Il s’empara successivement des villes et des provinces, et le royaume de son pupille se trouva bientôt réduit à l’enceinte de Constantinople ; mais la capitale contrebalançait seule le reste de l’empire, et Cantacuzène, avant d’entreprendre cette importante conquête, voulait s’y assurer et la faveur publique et de secrètes intelligences. Cantacuzène rentre dans Constantinople. A. D. 1347. 8 janvier. Un Italien nommé Facciolati[281] avait succédé à la dignité de grand-duc ; il commandait la flotte, les gardes et la porte d’Or : cependant son humble ambition ne dédaigna point le prix de la perfidie ; la révolution s’exécuta sans danger et sans qu’il en coûtât une goutte de sang. Dépourvue de tout moyen de résistance et de tout espoir de secours, l’inflexible Anne de Savoie voulait encore défendre le palais plutôt que de livrer Byzance à sa rivale ; elle aurait volontiers réduit la ville en cendres, mais les deux partis s’opposèrent également à ses fureurs, et le vainqueur, en dictant son traité, renouvela ses protestations de zèle et d’attachement pour le fils de son bienfaiteur. Le mariage de sa fille avec Jean Paléologue s’accomplit, et l’on stipula les droits héréditaires de son pupille ; mais toute l’administration fut confiée pour dix ans à Cantacuzène. On vit deux empereurs et trois impératrices s’asseoir à la fois sur le trône de Constantinople, et une amnistie générale calma les craintes et assura les propriétés des sujets les plus coupables. On célébra les noces et le couronnement avec un extérieur de concorde et de magnificence également dépourvues de réalité. Durant les derniers troubles, on avait dissipé les trésors de l’état, et dégradé ou vendu jusqu’aux meubles du palais. La table impériale fut servie en étain ou en poterie, et la vanité remplaça l’or et les bijoux par du verre et du plomb doré[282].

Règne de Jean Cantacuzène. A. D. 1347, 8 janvier. A. D. 1355, janv.

Je me hâte de conclure l’histoire personnelle de Jean Cantacuzène[283] ; sa victoire lui valut l’empire ; mais le mécontentement des deux partis troubla son règne et ternit son triomphe. Ses partisans purent regarder l’amnistie générale comme un acte de pardon pour ses ennemis et d’oubli de ses amis[284]. Ils avaient vu pour sa cause leurs biens confisqués ou pillés ; réduits à l’aumône dans les rues de Constantinople, ils maudissaient la générosité intéressée d’un chef qui, placé sur le trône de l’empire, avait pu aisément renoncer à son patrimoine. Les adhérens de l’impératrice rougissaient de devoir leur vie et leur fortune à la faveur précaire d’un usurpateur, et les désirs de vengeance se couvraient du masque d’une tendre inquiétude pour les intérêts et même pour la vie du jeune empereur. Ils furent alarmés avec raison de la demande que firent les partisans de Cantacuzène d’être dégagés de leur serment de fidélité envers les Paléologue, et mis en possession de quelques places de sûreté. Ils plaidèrent leur cause avec éloquence, et n’obtinrent, dit l’empereur Cantacuzène lui-même, « qu’un refus de ma vertu sublime et presque incroyable. » Des séditions et des compplots troublèrent continuellement son gouvernement ; il tremblait sans cesse que quelque ennemi étranger ou domestique n’enlevât le prince légitime pour faire de son nom et de ses injures le prétexte de la révolte. À mesure qu’il avançait en âge, le fils d’Andronic commençait à agir et à sentir par lui-même ; les vices qu’il avait hérités de son père hâtèrent, plutôt qu’ils ne les retardèrent, les progrès de son ambition naissante, et Cantacuzène, si nous pouvons en croire ses protestations, travailla avec un zèle sincère à le retirer de la honte de ses inclinations sensuelles, et à élever son âme au niveau de sa fortune. Dans l’expédition de Servie, les deux empereurs affectant l’un et l’autre un air de satisfaction et d’intelligence, se montrèrent ensemble aux troupes et aux provinces, et Cantacuzène initia son jeune collègue aux sciences de la guerre et du gouvernement. Après la conclusion de la paix, il laissa son rival à Thessalonique, résidence royale située sur la frontière, afin de le soustraire aux séductions d’une ville voluptueuse, et d’assurer par son absence la tranquillité de la capitale ; mais en s’éloignant il perdit de son pouvoir, et le fils d’Andronic, entouré de courtisans artificieux ou irréfléchis, apprit à haïr son tuteur, à déplorer son exil et à revendiquer ses droits. Il fit une alliance secrète avec le despote de Servie, et bientôt après déclara ouvertement sa révolte ; Cantacuzène, placé sur le trône d’Andronic l’ancien, défendit la cause de l’âge et de la prééminence qu’il avait si vigoureusement attaquée durant sa jeunesse. À sa sollicitation, l’impératrice mère consentit à employer sa médiation, et fit un voyage à Thessalonique, d’où elle revint sans succès ; mais à moins que l’adversité n’eût produit chez Anne de Savoie une grande métamorphose, on peut douter du zèle et même de la sincérité qu’elle mit dans cette démarche. Tout en retenant le sceptre d’une main ferme et vigoureuse, le régent avait chargé Anne de représenter à son fils que les dix années de l’administration de son beau-père allaient bientôt expirer, et que ce prince, après avoir essayé des vains honneurs de ce monde, ne soupirait que pour le repos du cloître et ne désirait que la couronne du ciel. Si ces sentimens eussent été sincères, il pouvait en abdiquant rendre la paix à l’empire, et tranquilliser sa propre conscience par un acte de justice. Jean Paléologue prend les armes contre Cantacuzène. A. D. 1353.Paléologue était à l’avenir seul responsable de son gouvernement ; et quels que fussent ses vices, on ne pouvait pas en craindre des suites plus funestes que les calamités d’une guerre civile, dans laquelle les deux partis se servirent encore des Barbares et des infidèles pour consommer réciproquement leur propre destruction. Le secours des Turcs qui s’établirent alors en Europe d’une manière définitive, fit encore triompher Cantacuzène dans cette troisième querelle ; et Paléologue, battu sur mer et sur terre, fut contraint de chercher un asile parmi les Latins de l’île de Ténédos. Son insolence et son obstination engagèrent le vainqueur dans une démarche qui devait rendre la querelle irréconciliable. Il revêtit son fils Matthieu de la pourpre, l’associa à l’empire, et établit ainsi la succession dans la famille des Cantacuzène ; mais Constantinople était encore attachée au sang de ses anciens maîtres, et cette dernière injure accéléra le retour de l’héritier légitime. Un noble Génois entreprit de rétablir Paléologue, obtint la promesse d’épouser sa sœur, et termina la révolution avec deux galères et deux mille cinq cents auxiliaires. Sous le prétexte de détresse, ces galères furent admises dans le petit port ; on ouvrit une porte, les soldats latins s’écrièrent tous ensemble : « Victoire et longue vie à l’empereur Jean Paléologue ! » et les habitans répondirent à leurs acclamations par un soulèvement en sa faveur. Il restait encore à Cantacuzène un parti nombreux et fidèle ; mais ce prince affirme dans son histoire (espère-t-il qu’on le croie ?) que sûr d’obtenir la victoire, il en fit le sacrifice à la délicatesse de sa conscience, et que ce fut volontairement pour obéir à la voix de la religion et de la philosophie, qu’il descendit du trône pour s’enfermer avec joie dans la solitude d’un monastère[285]. Abdication de Cantacuzène, au mois de janvier A. D. 1355.Dès qu’il eut renoncé à l’empire, son successeur le laissa paisiblement de la réputation de sainteté : il dévoua les restes de sa vie à l’étude et aux exercices de la piété monastique. Soit à Constantinople, ou dans le monastère du mont Athos, le moine Josaphat fut toujours respecté comme le père temporel et spirituel de l’empereur, et il ne sortit de sa retraite que comme ministre de paix, pour vaincre l’obstination et obtenir le pardon de son fils rebelle[286].

Dispute concernant la lumière du mont Thabor. A. D. 1341-1351.

Cependant Cantacuzène exerça dans le cloître son esprit à la guerre théologique. Il aiguisa contre les Juifs et contre les mahométans tous les traits de la controverse[287] ; et, dans toutes les situations de sa vie, défendit avec un zèle égal la lumière divine du mont Thabor, question mémorable, et chef-d’œuvre de la folie religieuse des Grecs. Les faquirs de l’Inde[288] et les moines de l’Église orientale étaient également persuadés que dans l’abstraction totale des facultés du corps et de l’imagination, le pur esprit pouvait s’élever à la jouissance ou à la vision de la Divinité. Les expressions de l’abbé qui gouvernait les monastères du mont Athos[289] dans le onzième siècle, développeront d’une manière plus sensible l’opinion et les pratiques de ces religieux. « Quand vous serez seuls dans votre cellule, dit le docteur asiatique, fermez la porte et asseyez-vous dans un coin ; élevez votre imagination au-dessus de toutes les choses vaines et transitoires ; appuyez votre barbe et votre menton sur votre poitrine ; tournez vos regards et vos pensées vers le milieu de votre ventre où est placé votre nombril, et cherchez l’endroit du cœur, siége de l’âme. Tout vous paraîtra d’abord triste et sombre ; mais si vous persévérez jour et nuit, vous éprouverez une joie ineffable. Dès que l’âme a découvert la place du cœur, elle se trouve enveloppée dans une lumière mystique et éthérée. » Cette lumière, production d’une imagination malade, d’un estomac et d’un cerveau vides, était adorée des quiétistes comme l’essence pure et parfaite de Dieu lui-même. Tant que cette folie se renferma dans les monastères du mont Athos, les solitaires simples dans leur foi ne pensèrent point à s’informer comment l’essence divine pouvait être une substance matérielle, ou comment une substance immatérielle pouvait se rendre sensible aux yeux du corps. Mais sous le règne d’Andronic le jeune, ces couvens reçurent la visite de Barlaam, moine de la Calabre[290], également versé dans la philosophie et la théologie, dans la langue des Grecs et celle des Romains, et dont le génie souple pouvait, selon l’intérêt du moment, soutenir leurs opinions opposées ; un solitaire indiscret révéla au voyageur les mystères de l’oraison mentale ou contemplative. Barlaam ne laissa point échapper l’occasion de ridiculiser les quiétistes qui plaçaient l’âme dans le nombril, et d’accuser les moines du mont Athos d’hérésie et de blasphème. Ses argumens forcèrent les plus instruits à renoncer aux opinions peu approfondies de leurs frères ou du moins à les dissimuler, et Grégoire Palamas introduisit une distinction scolastique entre l’essence de Dieu et son opération. Son essence inaccessible réside, selon Grégoire, au milieu d’une lumière éternelle et incréée, et cette vision béatifique des saints s’était manifestée aux disciples du mont Thabor, dans la transfiguration de Jésus-Christ. Mais cette distinction ne put se soustraire au reproche de polythéisme ; Barlaam nia avec violence l’éternité de la lumière du mont Thabor, et accusa les palamites de reconnaître deux substances éternelles ou deux divinités, l’une visible et l’autre invisible. Du mont Athos, où la fureur des moines menaçait sa vie, le moine calabrois s’enfuit à Constantinople, où ses manières agréables et polies lui gagnèrent la confiance du grand-domestique et celle de l’empereur. La cour et la ville prirent part à cette querelle théologique, suivie avec ardeur au milieu des désordres de la guerre civile. Mais Barlaam déshonora sa doctrine par sa fuite et son apostasie ; les palamites triomphèrent, et le patriarche Jean d’Apri, leur adversaire, fut déposé par le consentement unanime des deux factions de l’état. Cantacuzène présida, en qualité d’empereur et de théologien, le synode de l’Église grecque, qui établit comme article de foi la lumière incréée du mont Thabor ; et après tant d’autres insultes, la raison humaine dut se regarder comme peu blessée par l’addition d’une seule absurdité. Un grand nombre de rouleaux de papier ou de parchemins furent salis de cette dispute ; les sectaires impénitens qui refusèrent de souscrire à ce nouveau symbole, furent privés des honneurs de la sépulture chrétienne ; mais dès le siècle suivant, cette question tomba dans l’oubli, et je ne vois point que le glaive ou le feu aient été employés à extirper l’hérésie du moine Barlaam[291].

Établissement des Génois à Péra ou Galata. A. D. 1261-1347.

J’ai réservé pour la fin de ce chapitre la guerre des Génois, qui ébranla le trône de Cantacuzène et démontra la faiblesse de l’empire. Les Génois qui occupaient le faubourg de Péra ou Galata depuis que les Latins avaient été chassés de Constantinople, recevaient cet honorable fief de la bonté du souverain : on leur permettait de conserver leurs lois et d’obéir à leurs magistrats particuliers, mais en se soumettant aux devoirs de vassaux et de sujets. On emprunta des Latins la dénomination expressive d’hommes liges[292], et leur podestat ou chef, avant de prendre possession de son office, prêtait à l’empereur le serment de fidélité. Gènes fit avec les Grecs une alliance solide, et s’engagea à fournir à l’empire, en cas de guerre défensive, une flotte de cent galères, dont la moitié devait être armée et équipée aux frais de la république. Michel Paléologue s’attacha durant son règne à relever la marine nationale, afin de ne plus dépendre d’un secours étranger ; et la vigueur de son gouvernement contint les Génois de Galata dans les bornes que l’insolence de la richesse et l’esprit républicain les disposaient souvent à franchir. Un de leurs matelots se vanta un jour que ses compatriotes seraient bientôt les maîtres de la capitale, et tua le Grec qui s’était offensé de cette menace. Un de leurs vaisseaux de guerre, en passant devant le palais, refusa le salut, et se permit ensuite quelques actes de piraterie sur la mer Noire. Les Génois se disposaient à défendre les coupables ; mais environnés des troupes impériales dans le long village de Galata ouvert de toutes parts, prêts à se voir donner l’assaut, ils implorèrent humblement la clémence de leur souverain. La facilité de pénétrer dans leur résidence, en assurant leur soumission, les exposait aux attaques des Vénitiens, leurs rivaux, qui, sous le règne d’Andronic l’ancien, osèrent insulter la majesté du trône. À l’approche de leurs flottes, les Génois se retirèrent dans la ville avec leurs familles et leurs effets. Le faubourg qu’ils habitaient fut réduit en cendres ; et le prince pusillanime, témoin de cet incendie, en témoigna pacifiquement son ressentiment dans une ambassade. Les Génois tirèrent un avantage durable de cette calamité passagère, et abusèrent bientôt de la permission qu’ils obtinrent d’environner Galata d’un mur fortifié, d’introduire l’eau de la mer dans le fossé, et de garnir le rempart de tours et de machines propres à le défendre. Les limites étroites de leur habitation ne purent contenir long-temps l’accroissement de leur colonie ; ils acquirent successivement de nouveaux terrains, et les montagnes voisines se couvrirent de leurs maisons de campagne et de leurs châteaux qu’ils unirent et couvrirent par de nouvelles fortifications[293]. Les empereurs grecs, maîtres du passage étroit qui forme pour ainsi dire la porte de la mer intérieure, regardaient le commerce et la navigation du Pont-Euxin comme une partie de leur patrimoine. Sous le règne de Michel Paléologue, le sultan d’Égypte reconnut leur prérogative, en sollicitant et en obtenant la permission d’expédier tous les ans un vaisseau dans la Circassie et dans la Petite-Tartarie, pour l’achat des esclaves ; permission dangereuse pour les chrétiens, puisque ces esclaves étaient ceux qu’on élevait pour recruter la redoutable troupe des mameluks[294]. Commerce et insolence des Génois.La colonie génoise de Péra fit avec avantage le commerce lucratif de la mer Noire ; ils fournirent les Grecs de grains et de poissons, deux articles presque également indispensables à un peuple superstitieux. Il semble que la nature prenne soin de faire croître elle-même les fertiles moissons de l’Ukraine, produits d’une culture grossière et sauvage ; et les énormes esturgeons que l’on pêche vers l’embouchure du Don ou du Tanaïs, lorsqu’ils s’arrêtent dans le riche limon et les eaux profondes des Palus-Méotides, renouvellent sans cesse une exportation inépuisable de caviar et de poisson salé[295]. Les eaux de l’Oxus, de la mer Caspienne, du Volga et du Don, ouvraient un passage pénible et hasardeux aux épiceries et aux pierres précieuses de l’Inde. Après une marche de trois mois, les caravanes de Carizme trouvaient les vaisseaux d’Italie dans les ports de la Crimée[296]. Les Génois s’emparèrent de toutes ces branches de commerce, et forcèrent les Vénitiens et les Pisans d’y renoncer. Ils tenaient les nationaux en respect par les villes et les forteresses qui s’élevaient insensiblement sur les fondemens de leurs modestes factoreries ; et les Tartares assiégèrent inutilement Caffa[297], leur principal établissement. Les Grecs, totalement dépourvus de vaisseaux, étaient à la merci de ces audacieux marchands, qui approvisionnaient ou affamaient Constantinople au gré de leur caprice ou de leur intérêt. Les Génois s’approprièrent la pêche, les douanes et jusqu’aux droits seigneuriaux du Bosphore, dont ils tiraient un revenu de deux cent mille pièces d’or ; et c’était avec répugnance qu’ils en laissaient trente mille à l’empereur[298], La colonie de Péra ou Galata agissait soit en temps de paix, soit en temps de guerre, comme un état indépendant ; et le podestat génois oubliait souvent, comme cela arrivera toujours dans les établissemens éloignés, qu’il dépendait de la république.

Guerre des Génois contre l’empereur Cantacuzène. A. D. 1348.

L’insolence des Génois fut encouragée par la faiblesse d’Andronic l’ancien et par les guerres civiles qui affligèrent sa vieillesse et la minorité de son petit-fils. Les talens de Cantacuzène furent employés à ruiner l’empire plutôt qu’à le défendre ; et après avoir terminé victorieusement la guerre civile, il se trouva réduit à la honte de faire juger qui des Grecs ou des Génois devait régner à Constantinople. Le refus de quelques terres voisines, de quelques hauteurs où ils voulaient construire de nouvelles fortifications, offensa les marchands de Péra, et durant l’absence de l’empereur qu’une maladie retenait à Démotica, ils bravèrent le faible gouvernement de l’impératrice. Ces audacieux républicains attaquèrent et coulèrent bas un vaisseau de Constantinople, qui avait osé pêcher à l’entrée du port ; ils en massacrèrent l’équipage, et ensuite, au lieu de solliciter leur pardon, ils osèrent demander satisfaction. Ils prétendirent que les Grecs renonçassent à tout exercice de navigation, et repoussèrent avec des forces régulières les premiers mouvemens de l’indignation du peuple. Tous les Génois de la colonie, sans distinction de sexe ni d’âge, travaillèrent avec une diligence incroyable à occuper le terrain qu’on leur refusait, à élever un mur solide, et à l’environner d’un fossé profond. En même temps, ils attaquèrent et brûlèrent deux galères byzantines. Trois autres, dans lesquelles consistaient les restes de la marine impériale, prirent la fuite pour éviter le même sort. Toutes les habitations situées hors du port ou le long du rivage furent pillées et détruites ; le régent et l’impératrice ne s’occupèrent que de défendre la capitale. Le retour de Cantacuzène calma l’alarme publique. L’empereur inclinait pour des mesures pacifiques ; mais ses ennemis refusèrent toutes les propositions raisonnables, et il céda à l’ardeur de ses sujets, qui menaçaient les Génois, dans le style de l’Écriture, de les briser comme un vase d’argile, et qui payèrent cependant avec répugnance les taxes imposées pour la construction des vaisseaux et les dépenses de la guerre. Les deux nations étant maîtresses, l’une de la terre et l’autre de la mer, Constantinople et Péra éprouvaient également tous les inconvéniens d’un siége. Les marchands de la colonie, qui s’étaient flattés de voir terminer la querelle en peu de jours, commençaient à murmurer de leurs pertes ; la république de Gènes, déchirée par des factions, tardait à envoyer des secours ; et les plus prudens profitèrent de l’occasion d’un vaisseau de Rhodes pour éloigner leur fortune et leur famille du théâtre de la guerre. Défaite de la flotte de Cantacuzène.Au commencement du printemps, la flotte de Byzance, composée de sept galères et de quelques petits vaisseaux, sortit du port, cingla, rangée sur une seule ligne, vers le rivage de Péra, et présenta maladroitement le flanc à la proue de ses adversaires. Les équipages étaient composés de paysans ou d’ouvriers qui n’avaient point, pour compenser leur ignorance, le courage naturel des Barbares. Le vent était fort, la mer haute : à peine aperçurent-ils de loin l’escadre ennemie encore immobile, qu’ils se précipitèrent dans la mer, se livrant à un danger certain pour éviter un danger douteux. Les troupes qui marchaient à l’attaque des lignes de Péra, furent au même instant saisies de la même terreur panique, et les Génois furent étonnés, presque honteux du peu que leur avait coûté cette double victoire ; ayant couronné de fleurs leurs vaisseaux, ils amarinèrent les galères abandonnées, et les promenèrent plusieurs fois en triomphe devant les murs du palais. La seule vertu que pût en ce moment exercer l’empereur était la patience, et l’espoir de la vengeance sa seule consolation. Cependant la détresse où se trouvaient réduits les deux partis, les contraignit à un arrangement momentané, et l’on essaya de couvrir la honte de l’empire de quelques légères apparences de dignité et de puissance. Cantacuzène ayant convoqué les chefs de la colonie, feignit de mépriser l’objet de la contestation, et après quelques doux reproches, accorda généreusement aux Génois les terres dont ils s’étaient emparées, et que, pour la forme seulement, il avait voulu ou paru remettre sous la garde de ses officiers[299].

Victoire des Génois sur les Grecs et les Vénitiens. 13 février 1352.

Mais l’empereur fut bientôt sollicité de violer cet accord et de joindre ses armes à celles des Vénitiens, ennemis éternels des Génois et de leurs colonies. Tandis qu’il balançait entre la paix et la guerre, les habitans de Péra ranimèrent son juste ressentiment en lançant de leur rempart un bloc de pierre qui tomba au milieu de Constantinople. Lorsqu’il en fit des plaintes, ils s’excusèrent froidement sur l’imprudence de leur ingénieur. Mais ils recommencèrent dès le lendemain, et se félicitèrent d’une épreuve qui leur apprenait que Constantinople n’était point hors de l’atteinte de leur artillerie. Cantacuzène signa aussitôt le traité proposé par les Vénitiens ; mais la puissance de l’Empire romain influa bien peu dans la querelle de ces deux riches et puissantes républiques[300]. Depuis le détroit de Gibraltar jusqu’à l’embouchure du Tanaïs, leurs flottes combattirent plusieurs fois sans avantages décisifs, et donnèrent enfin une bataille mémorable dans l’étroite mer qui baigne les murs de Constantinople. Il ne serait pas facile de concilier ensemble les relations des Grecs, des Vénitiens et des Génois[301]. En suivant le récit d’un historien impartial[302], j’emprunterai de chaque nation les faits qui sont à son désavantage ou à l’honneur de ses ennemis. Les Vénitiens, soutenus de leurs alliés, les Catalans, avaient l’avantage du nombre ; et leur flotte, en y comprenant le faible secours de huit galères byzantines, était composée de soixante-quinze voiles. Les Génois n’en avaient pas plus de soixante-quatre ; mais leurs vaisseaux de guerre surpassaient, dans ce siècle, en force et en grandeur, ceux de toutes les puissances maritimes ; ils étalent commandés par Doria et Pisani, dont les familles et les noms tiennent une place honorable dans les annales de leur patrie ; mais les talens et la réputation du premier éclipsaient le mérite personnel de son rival. Ils attaquèrent les ennemis dans un moment de tempête, et le combat tumultueux dura depuis l’aurore jusqu’à la fin du jour. Les ennemis des Génois font l’éloge de leur valeur, et la conduite des Vénitiens n’obtient pas même l’approbation de leurs amis ; mais les deux partis admirent unanimement l’adresse et la valeur des Catalans, qui, couverts de blessures, soutinrent tout l’effort du combat. Lorsque les deux flottes se séparèrent, la victoire pouvait paraître incertaine. Cependant si les Génois perdirent treize galères prises ou coulées bas, ils en détruisirent vingt-six, deux des Grecs, dix des Catalans, et quatorze des Vénitiens. Le chagrin des vainqueurs fit connaître qu’ils étaient accoutumés à compter sur des victoires plus décisives ; mais Pisani avoua sa défaite en se retirant dans un port fortifié, d’où ensuite, sous le prétexte d’exécuter les ordres du sénat, il fit voile avec les restes d’une flotte fugitive et en désordre pour l’île de Candie, laissant la mer libre à ses rivaux. Dans une lettre adressée publiquement au doge et au sénat, Pétrarque[303] emploie son éloquence à réconcilier les deux puissances maritimes, les deux flambeaux de l’Italie. L’orateur célèbre la valeur et la victoire des Génois, qu’il considère comme les plus habiles marins de l’univers, et déplore le malheur de leurs frères les Vénitiens. Il les engage à poursuivre avec la flamme et le fer les vils et perfides Grecs, et à purger la capitale de l’Orient de l’hérésie dont elle est infectée. Abandonnés de leurs alliés, les Grecs ne pouvaient plus espérer de faire résistance : trois mois après cette bataille navale, l’empereur Cantacuzène sollicita et signa un traité par lequel il bannissait pour toujours les Catalans et les Vénitiens, et accordait aux Génois tous les droits du commerce et presque de la souveraineté. L’empire romain (on ne peut s’empêcher de sourire en lui donnant encore ce nom) serait bientôt devenu une dépendance de Gènes, si l’ambition de cette république n’eût pas été arrêtée par la perte de sa liberté et la destruction de sa marine. Une longue rivalité de cent trente ans se termina par le triomphe de Venise ; et les factions des Génois forcèrent leur nation à chercher la paix domestique sous la domination d’un maître étranger, du duc de Milan ou du roi de France. Cependant, en renonçant aux conquêtes, les Génois conservèrent le génie du commerce ; la colonie de Péra continua de dominer la capitale, et resta maîtresse de la navigation de la mer Noire, jusqu’au moment où la conquête des Turcs l’enveloppa dans la ruine de Constantinople.



CHAPITRE LXIV.


Conquêtes de Gengis-khan et des Mongoux depuis la Chine jusqu’à la Pologne. Danger des Grecs et de Constantinople. Origine des Turcs ottomans en Bithynie. Règnes et victoires d’Othman, Orchan, Amurath Ier et Bajazet Ier. Fondation et progrès de la monarchie des Turcs en Asie et en Europe. Situation critique de Constantinople et de l’empire grec.


DES petites querelles d’une ville avec ses faubourgs, des discordes et de la lâcheté des Grecs dégénérés, je vais passer aux brillantes victoires des Turcs, dont l’esclavage civil était ennobli par la discipline militaire, l’enthousiasme religieux et l’énergie du caractère national. L’origine et les progrès des Ottomans, aujourd’hui souverains de Constantinople, se trouvent lies aux plus importantes scènes de l’histoire moderne ; mais elles exigent la connaissance préliminaire de la grande irruption des Mongoux et des Tartares, dont on peut comparer les conquêtes rapides aux premières convulsions de la nature, qui agitèrent et changèrent la surface du globe. Je me suis déjà cru permis de faire entrer dans mon ouvrage les détails relatifs aux nations qui ont contribué de près ou de loin à la chute de l’Empire romain ; et je ne puis me déterminer à passer sous silence des événemens dont la grandeur peu commune peut intéresser le philosophe à l’histoire du carnage et de la destruction[304].

Zingis-kan ou Gengis-Khan, premier empereur des Mongoux et des Tartares. A. D. 1206-1227.

Toutes ces émigrations sont sorties successivement des vastes montagnes situées entre la Chine, la Sibérie et la mer Caspienne. Les anciennes résidences des Huns et des Turcs étaient habitées, dans le douzième siècle, par des hordes ou tribus de pâtres, qui descendaient de la même origine, et conservaient les mêmes mœurs. Le redoutable Gengis-Khan les réunit et les conduisit à la victoire. Ce Barbare, connu primitivement sous le nom de Témugin, s’était élevé, en écrasant ses égaux, au faîte de la grandeur. Il descendait d’une race noble ; mais ce fut dans l’orgueil de la victoire que le prince ou son peuple imaginèrent d’attribuer l’origine de la famille de Gengis à une vierge immaculée, mère de son septième ancêtre. Son père avait régné sur treize hordes formant environ trente ou quarante mille familles. Durant l’enfance de Témugin, plus des deux tiers lui refusèrent l’obéissance et le tribut. À l’âge de treize ans, Témugin livra bataille à ses sujets rebelles, et le futur conquérant de l’Asie fut obligé de céder et de prendre la fuite. Mais il se montra supérieur à la fortune ; et à l’âge de quarante ans, Témugin faisait respecter son nom et son pouvoir à toutes les tribus environnantes. Dans un état de société où la politique est encore grossière et la valeur générale, l’ascendant d’un seul ne peut être fondé que sur le pouvoir et la volonté de punir ses ennemis et de récompenser ses partisans. Lorsque Témugin conclut sa première ligue militaire, les cérémonies se bornèrent au sacrifice d’un cheval, et à goûter réciproquement de l’eau d’un ruisseau. Il promit de partager avec ses compagnons les faveurs et les revers de la destinée, et leur distribua ses effets et ses chevaux, conservant pour fortune leur reconnaissance et son espoir. Après sa première victoire, il fit placer soixante-dix chaudières sur une fournaise, et soixante-dix rebelles des plus coupables furent jetés dans l’eau bouillante. Sa sphère d’attraction s’agrandit tous les jours par la ruine de ceux qui résistaient et la prudente soumission des autres ; les plus hardis tremblèrent en contemplant, enchâssé dans de l’argent, le crâne du kan des Keraïtes[305], qui, sous le nom de prêtre Jean, avait entretenu une correspondance avec le pape et les princes de l’Europe. L’ambitieux Témugin ne négligea point l’influence de la superstition ; et ce fut d’un prophète de ces hordes sauvages, qui montait quelquefois au ciel sur un cheval blanc, qu’il reçut le titre de Gengis[306], le plus grand, et le droit divin à la conquête et à l’empire de l’univers. Dans un couroultaï ou diète générale, il s’assit sur un feutre, qu’on révéra long-temps comme une relique ; et on le proclama solennellement grand kan ou empereur des Mongoux[307] et des Tartares[308]. De ces noms devenus rivaux, bien que sortis de la même source, le premier s’est perpétué dans la race impériale, et l’autre, par erreur ou par hasard, s’est étendu à tous les habitans des vastes déserts du Nord.

Lois de Gengis-Khan.

Le code de lois, dicté par Gengis à ses sujets, protégeait la paix domestique et encourageait les guerres étrangères. Les crimes d’adultère, de meurtre, de parjure, le vol d’un cheval ou d’un bœuf, étaient punis de mort, et les plus féroces des hommes conservèrent entre eux de la modération et de l’équité. L’élection du grand kan fut réservée à l’avenir aux princes de sa famille et aux chefs des tribus. Il fit des règlemens pour la chasse, source des plaisirs et de la subsistance d’un camp de Tartares. La nation victorieuse ne pouvait être soumise à aucun travail servile : elle en chargeait les esclaves et les étrangers ; et tous les travaux étaient serviles à ses yeux, excepté la profession des armes. L’exercice et la discipline des troupes indiquent l’expérience d’un ancien commandant. Elles étaient armées d’arcs, de cimeterres et de massues de fer, et divisées par cent, par mille et par dix mille. Chaque officier ou soldat répondait, sur sa propre vie, de la sûreté ou de l’honneur de ses compagnons ; et le génie de la victoire semble avoir dicte la loi qui défend de faire la paix avec l’ennemi, qu’il ne soit suppliant et vaincu. Mais c’est à la religion de Gengis que nous devons principalement nos éloges et notre admiration. Tandis que les inquisiteurs de la foi chrétienne défendaient l’absurdité par la cruauté, un Barbare, prévenant les leçons de la philosophie, établissait par ses lois un système de théisme pur et de parfaite tolérance[309]. Son premier et seul article de foi était l’existence d’un Dieu, l’auteur de tout bien, qui remplit de sa présence la terre et les cieux, créés par son pouvoir. Les Tartares et les Mongouls adoraient les idoles particulières de leur tribu ; des missionnaires étrangers en avaient converti un grand nombre à la loi du Christ, à celle de Moïse ou de Mahomet. Ils professaient tous, librement et sans querelles, leur religion dans l’enceinte du même camp. Le bonze, l’iman, le rabbin, le nestorien et le prêtre catholique jouissaient également de l’exemption honorable du service et du tribut. Dans la mosquée de Bochara, le fougueux conquérant put fouler le Koran aux pieds de ses chevaux ; mais dans les momens de calme, le législateur respecta les prophètes et les pontifes de toutes les sectes. La raison de Gengis ne devait rien aux livres : le kan ne savait ni lire ni écrire ; et en exceptant la tribu des Igours, presque tous les Mongouls ou les Tartares étaient aussi ignorans que leur souverain. Le souvenir de leurs exploits s’est conservé par tradition. Soixante-huit ans après la mort de Gengis, on a recueilli et écrit ces traditions[310]. On peut suppléer à l’insuffisance de leurs annales, par celles des Chinois[311], des Persans[312], des Arméniens[313], des Syriens[314], des Arabes[315], des Grecs[316], des Russes[317], des Polonais[318], des Hongrois [319] et des Latins[320] ; et chacune de ces nations peut obtenir confiance lorsqu’elle raconte ses pertes et ses défaites[321].

Son invasion de la Chine. A. D. 1210-1214.

Les armes de Gengis et de ses lieutenans soumirent successivement toutes les hordes du désert, qui campaient entre le mur de la Chine et le Volga. L’empereur mongoul devint le monarque du monde pastoral, de plusieurs millions de pâtres et de soldats fiers de leur réunion, et impatiens d’essayer leurs forces contre les riches et pacifiques habitans du Midi. Ses ancêtres avaient été tributaires des empereurs de la Chine, et Témugin lui-même s’était abaissé à recevoir un titre d’honneur et de servitude. La cour de Pékin reçut avec surprise une ambassade de son ancien vassal, qui, du ton d’un roi, prétendait lui imposer le tribut de subsides et d’obéissance qu’il avait précédemment payé lui-même, et affectait de traiter le fils du ciel avec le plus grand mépris. Les Chinois déguisèrent leurs craintes sous une réponse hautaine, et ces craintes furent bientôt justifiées par la marche d’une nombreuse armée, qui perça de tous côtés à travers la faible barrière de leur grand mur. Les Mongouls prirent quatre-vingt-dix villes d’assaut ou par famine. Les dix dernières se défendirent avec succès ; et Gengis, qui connaissait la piété filiale des Chinois, couvrit son avant-garde de leurs parens captifs ; indigne abus de la vertu de ses ennemis, qui insensiblement cessa de répondre au but qu’il se proposait. Cent mille Khitans, qui gardaient la frontière, se révoltèrent et se joignirent aux Tartares. Le vainqueur consentit cependant à traiter : une princesse de la Chine, trois mille chevaux, cinq cents jeunes hommes, autant de vierges, et un tribut d’or et d’étoffes de soie furent le prix de sa retraite. Dans sa seconde expédition, il força l’empereur de la Chine à se retirer au-delà de la rivière Jaune, dans une résidence plus méridionale. Le siége de Pékin fut long et difficile[322] ; la famine réduisit les habitans à se décimer pour servir de pâture à leurs concitoyens ; quand ils manquèrent de pierres, ils lancèrent des lingots d’or et d’argent. Mais les Mongouls firent jouer une mine au milieu de la ville, et l’incendie du palais dura trente jours. La Chine, ravagée par les Tartares, était encore intérieurement déchirée par des factions ; et Gengis ajouta à son empire les cinq provinces septentrionales de ce royaume.

De Carizme, de la Transoxiane et de la Perse. A. D. 1218-1224.

Vers l’occident, ses possessions touchaient aux frontières de Mohammed, sultan de Carizme, dont les vastes états s’étendaient depuis le golfe Persique jusqu’aux limites de l’Inde et du Turquestan, et qui, ambitieux d’imiter Alexandre-le-Grand, avait oublié la sujétion et l’ingratitude de ses ancêtres envers la maison de Seljouk. Gengis, dans l’intention d’entretenir une liaison de commerce et d’amitié avec le plus puissant des princes musulmans, rejeta les sollicitations secrètes du calife de Bagdad, qui voulait sacrifier l’état et sa religion à sa vengeance personnelle. Mais un acte de violence et d’inhumanité attira justement les armes des Tartares dans l’Asie méridionale. Mohammed fit arrêter et massacrer à Otrar une caravane composée de trois ambassadeurs et de cent cinquante marchands. Ce ne fut cependant qu’après la demande et le refus d’une satisfaction, après avoir prié et jeûné durant trois nuits sur une montagne, que l’empereur mongoul en appela au jugement de Dieu et de son épée. Nos batailles d’Europe, dit un écrivain philosophe[323], ne sont que de faibles escarmouches, si nous les comparons aux armées qui combattirent et périrent dans les plaines de l’Asie. Sept cent mille Mongouls ou Tartares marchèrent, dit-on, sous les ordres de Gengis et de ses quatre fils ; ils rencontrèrent dans les vastes plaines qui s’étendent au nord du Sihon ou Jaxartes, le sultan Mohammed à la tête de quatre cent mille guerriers ; et dans la première bataille qui dura jusqu’à la nuit, cent soixante mille Carizmiens perdirent la vie. Mohammed, surpris du nombre et de la valeur de ses ennemis, fit sa retraite et distribua ses troupes dans les villes de ses frontières, persuadé que ces Barbares invincibles sur le champ de bataille se laisseraient rebuter par la longueur et la difficulté d’un si grand nombre de siéges réguliers ; mais Gengis avait sagement formé un corps d’ingénieurs et de mécaniciens chinois, instruits peut-être du secret de la poudre, et capables d’attaquer sous sa discipline un pays étranger avec plus de vigueur et de succès qu’ils n’avaient défendu leur patrie. Les historiens persans racontent les siéges et la réduction d’Otrar, Cogende, Bochara, Samarcande, Carizme, Hérat, Merou, Nisabour, Balch, et Candahar, et la conquête des riches et populeuses contrées de la Transoxiane, de Carizme et du Khorazan ; les ravages de Gengis et des Mongouls nous ont déjà servi à donner une idée de ce qu’avaient pu être les invasions des Huns et d’Attila, et je me contenterai d’observer que depuis la mer Caspienne jusqu’à Indus, les conquérans convertirent en un désert une étendue de plusieurs centaines de milles, que la main des hommes avait cultivée et ornée de nombreuses habitations, et que cinq siècles n’ont pas suffi à réparer le ravage de quatre années. L’empereur mongoul encourageait ou tolérait les fureurs de ses soldats : emportés par l’ardeur du carnage et celle du pillage, ils oubliaient toute idée de jouissance future, et la cause de la guerre excitait encore leur férocité par les prétextes de la justice et de la vengeance. La chute et la mort du sultan Mohammed, qui, abandonné de tous et sans exciter de pitié, expira dans une île déserte de la mer Caspienne, sont une faible expiation des calamités dont il fut l’auteur. Son fils Gélaleddin arrêta souvent les Mongouls dans la carrière de la victoire ; mais la valeur d’un seul héros ne suffisait pas pour sauver l’empire des Carizmiens : écrasé par le nombre dans une retraite qu’il faisait sur les bords de l’Indus, Gélaleddin poussa son cheval au milieu des flots ; et traversant avec intrépidité le fleuve le plus rapide et le plus large de l’Asie, il excita chez son vainqueur un mouvement d’admiration. Ce fut après cette victoire que l’empereur mongoul, cédant à regret aux murmures de ses soldats enrichis et fatigués, consentit à les ramener dans leur terre natale. Chargé des dépouilles de l’Asie, il retourna lentement sur ses pas, laissa voir quelque pitié pour la misère des vaincus, et annonça l’intention de rebâtir les villes détruites par son invasion. Au-delà de l’Oxus et du Jaxartes, les deux généraux qu’il avait détachés avec trente mille hommes de cavalerie pour réduire les provinces méridionales de la Perse, joignirent son armée. Après avoir renversé tout ce qui s’opposait à leur passage, forcé le défilé de Derbend, traversé le Volga et le désert, et fait le tour entier de la mer Caspienne, ils revenaient triomphans d’une expédition dont l’antiquité n’offrait point d’exemples, et qu’on n’a jamais essayé de renouveler ; Gengis signala son retour par la défaite de tout ce qui restait de peuples Tartares rebelles ou indépendans, [ Sa mort. A. D. 1227. ]et mourut plein d’années et de gloire, en exhortant ses fils à achever la conquête de la Chine.

Conquêtes des Mongouls sous les successeurs de Gengis.

Le harem de Gengis renfermait cinq cents femmes ou concubines, et parmi sa nombreuse postérité, il avait choisi quatre de ses fils, illustres par leur mérite autant que par leur naissance, qui exerçaient sous leur père les principaux emplois civils et militaires. Toushi était son grand veneur, Zagatai[324] son juge, Octai son ministre, et Tuli son général. [ A. D. 1227-1295. ]Leurs noms et leurs actions se font souvent remarquer dans l’histoire de ses conquêtes. Fermement unis par le sentiment de leur intérêt et de l’intérêt public, trois de ces frères ainsi que leurs familles se contentèrent de royaumes dépendans, et d’un consentement unanime Octai fut proclamé grand-kan ou empereur des Mongouls ou des Tartares. Octai eut pour successeur son fils Gayuk, dont la mort transmit le sceptre de l’empire à ses cousins Mangou et Cublai, fils de Tuli et petits-fils de Gengis. Dans les soixante-huit années qui suivirent, sa mort, ses quatre premiers successeurs soumirent presque toute l’Asie et une grande partie de l’Europe. Sans m’asservir à l’ordre des temps ou m’étendre sur les détails des événemens, je donnerai un tableau général du progrès de leurs armes, 1o. à l’orient ; 2o. au sud ; 3o. à l’occident et au nord.

De l’empire septentrional de la Chine. A. D. 1234.

I. Avant l’invasion de Gengis, la Chine était partagée en deux empires ou dynasties du nord et du midi[325], et la conformité des lois, du langage et des mœurs adoucissait les inconvéniens de la différence d’origine et d’intérêt. La conquête de l’empire du nord démembré par Gengis fut totalement accomplie sept ans après sa mort. Forcé d’abandonner Pékin, l’empereur avait fixé sa résidence à Kaifiong, ville dont l’enceinte formait une circonférence de plusieurs lieues, et qui, si l’on peut en croire les annales chinoises, contenait quatorze cent mille familles d’habitans et de fugitifs ; il fallut encore avoir recours à la fuite ; il s’échappa suivi de sept cavaliers, et se réfugia dans une troisième capitale, où, perdant tout espoir de sauver sa vie, il monta sur un bûcher en protestant de son innocence et accusant son malheur, et ordonna qu’on y mît le feu dès qu’il se serait poignardé. La dynastie des Song, les anciens souverains nationaux de tout l’empire, survécut environ quarante-cinq ans à la chute dès usurpateurs du nord. La conquête totale ne s’exécuta que sous le règne de Cublai ; les Mongouls, durant cet intervalle, en furent souvent détournés par des guerres étrangères, et les Chinois, qui osaient rarement faire tête à leurs vainqueurs dans la plaine, leur offraient dans les villes par leur résistance passive, une suite interminable d’assauts à livrer et des millions d’hommes à massacrer. On employait alternativement pour l’attaque et pour la défense les machines de guerre des anciens et le feu grégeois : il paraît qu’on était déjà familiarisé avec l’usage de la poudre, des bombes et des canons[326]. Les siéges étaient dirigés par des mahométans et par des Francs, que les libéralités de Cublai attiraient à son service. Après avoir passé la grande rivière, les troupes et l’artillerie furent transportées, sur une longue suite de différens canaux, jusqu’à la résidence royale de Hamcheu ou Quinsay dans le pays où se fabrique la soie, et le plus délicieux climat de la Chine. L’empereur, prince jeune et timide, se rendit sans résistance, et avant de partir pour son exil, au fond de la Tartarie, frappa neuf fois la terre de son front, soit pour implorer la clémence du grand kan ou pour lui rendre grâces. Cependant la guerre, désormais appelée révolte, [ De la Chine méridionale. A. D. 1279. ]se soutenait toujours dans les provinces méridionales, depuis Hamcheu jusqu’à Canton ; et les restes obstinés du courage et de la liberté, chassés de la terre, se réfugièrent sur les vaisseaux ; mais lorsque les Song se virent enveloppés et accablés par une flotte supérieure ; « il est plus glorieux pour un monarque, dit le plus brave de leurs champions, de mourir libre que de vivre esclave, » et il se précipita dans la mer tenant dans ses bras l’empereur encore enfant. Cent mille Chinois imitèrent cet exemple, et tout l’empire, depuis Tonkin jusqu’au grand mur, reconnut Cublai pour son souverain. Son ambition insatiable méditait la conquête du Japon ; la tempête détruisit deux fois sa flotte, et cette expédition malheureuse coûta inutilement la vie à cent mille Mongouls ou Chinois ; mais la force ou la terreur de ses armes réduisit les royaumes circonvoisins de la Korée, du Tonkin, de la Cochinchine, de Pégu, du Bengale et du Thibet à différens degrés de tribut et d’obéissance. Il parcourut l’océan, indien avec une flotte de mille vaisseaux ; une navigation de soixante-huit jours les conduisit, à ce qu’il paraît, à l’île de Bornéo, située sous la ligne équinoxiale ; et quoiqu’ils n’en revinssent pas sans gloire et sans dépouilles, l’empereur fut mécontent d’avoir laissé échapper le sauvage souverain de cette contrée.

De la Perse et de l’empire des califes. A. D. 1258.

II. Les Mongouls firent plus tard la conquête de l’Indoustan sous la conduite des princes de la maison de Timour ; mais Holagou-kan, petit-fils de Gengis, frère et lieutenant des deux empereurs Mangou et Cublai, acheva celle de l’Iran ou de la Perse, Sans entrer dans le détail monotone d’une foule de sultans, d’émirs ou d’atabeks qu’il écrasa sous sa puissance, j’observerai seulement la défaite et la destruction des Assassins ou Ismaélites[327] de la Perse, destruction qu’on peut regarder comme un service rendu à l’humanité. Ces odieux sectaires avaient régné durant plus de cent soixante ans avec impunité dans les montagnes situées au sud de la mer Caspienne, et leur prince ou iman nommait un lieutenant pour conduire et gouverner la colonie du mont Liban, si formidable et si fameuse dans l’histoire des croisades[328]. Au fanatisme du Koran, les Ismaélites joignaient les opinions indiennes de la transmigration des âmes, et les visions de leurs propres prophètes. Leur premier devoir était de dévouer aveuglément leur âme et leur corps aux ordres du vicaire de Dieu. Les poignards de ses missionnaires se firent sentir dans l’Orient et l’Occident. Les chrétiens et les musulmans comptent un grand nombre d’illustres victimes sacrifiées au zèle, à l’avarice ou au ressentiment du Vieux de la montagne, nom qu’on lui donnait par corruption. L’épée de Holagou brisa ses poignards, les seules armes dont il sût faire usage : il ne reste aujourd’hui d’autre vestige de ces ennemis de l’humanité que le mot d’assassin, que les langues de l’Europe ont adopté dans son sens le plus odieux. Le lecteur qui a suivi la grandeur et le déclin de la maison des Abbassides, ne verra point son extinction avec indifférence. Depuis la chute des descendans de l’usurpateur Seljouk, les califes avaient recouvré leurs états héréditaires de Bagdad et de l’Irac d’Arabie ; mais la ville était déchirée par des factions théologiques, et le commandeur des fidèles s’ensevelissait dans son harem, composé de sept cents concubines. À l’approche des Mongouls, il leur opposa de faibles armées et des ambassades hautaines. « C’est par l’ordre de Dieu, dit le calif Mostasem, que les fils d’Abbas commandent sur la terre. Il soutient leur trône, et leurs ennemis seront châtiés dans ce monde et dans l’autre. Qui est donc cet Holagou qui ose s’élever contre eux ? S’il veut la paix, qu’il se retire à l’instant de leur territoire sacré, et il obtiendra peut-être de notre clémence le pardon de sa faute. » Un visir perfide entretenait cette aveugle présomption, et assurait son maître que, les Barbares fussent-ils dans la ville, les femmes et les enfans suffiraient pour les écraser du haut de leurs terrasses. Mais à peine Holagou eut-il touché le fantôme, qu’il s’évanouit en fumée ; après deux mois de siége, Bagdad fut emportée d’assaut et pillée par les Mongouls ; leur féroce commandant prononça la sentence du calife Mostasem, dernier successeur temporel de Mahomet, et dont la famille, descendue d’Abbas, avait occupé durant plus de cinq siècles les trônes de l’Asie. Quels que fussent les desseins du conquérant, le désert de l’Arabie protégea contre son ambition les saintes cités de la Mecque et de Médine[329]. Mais les Mongouls se répandirent au-delà du Tigre et de l’Euphrate, pillèrent Alep et Damas, et menacèrent de se joindre aux Francs pour délivrer Jérusalem. C’en était fait de l’Égypte, si elle n’eût été défendue que par ses faibles enfans ; mais les Mamelucks avaient respiré dans leur jeunesse l’air vivifiant de la Scythie ; ils égalaient les Mongouls en valeur, et les surpassaient en discipline. [ De l’Anatolie. A. D. 1242-1272. ]Ils attaquèrent plusieurs fois l’ennemi dans des batailles rangées, et repoussèrent le cours de ce torrent à l’orient de l’Euphrate, sur les royaumes de l’Arménie et de l’Anatolie, qu’il envahit avec une violence irrésistible. Le premier appartenait aux chrétiens, et le second était occupé par les Turcs. Les sultans d’Iconium résistèrent quelque temps aux Mongouls ; mais enfin l’un d’entre eux, Azzadin, fut forcé de chercher un asile chez les Grecs de Constantinople, et les kans Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/291 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/292 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/293 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/294 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/295 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/296 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/297 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/298 Page:Gibbon - 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CHAPITRE LXVI.


Sollicitations des empereurs d’Orient auprès des papes. Voyages de Jean Paléologue Ier, de Manuel et de Jean II dans les cours de l’Occident. Union des Églises grecque et latine proposée par le concile de Bâle, et accomplie à Ferrare et à Florence. État de la littérature à Constantinople. Sa renaissance en Italie, où elle fut portée par les Grecs fugitifs. Curiosité et émulation des Latins.

Ambassade de l’empereur Andronic le jeune au pape Benoît XII. A. D. 1339.


DURANT les quatre derniers siècles de leur empire, on pourrait considérer les marques de haine ou d’amitié des princes grecs à l’égard du pape, comme le thermomètre de leur détresse et de leur prospérité, du succès et de la chute des dynasties barbares. Lorsque les Turcs de la race de Seljouk envahirent l’Asie et menacèrent Constantinople, nous avons vu les ambassadeurs d’Alexis implorer au concile de Plaisance la protection du père commun des chrétiens. À peine les pèlerins français eurent repoussé le sultan de Nicée à Iconium, que les empereurs de Byzance reprirent ou cessèrent de dissimuler leur haine et leur mépris naturel pour les schismatiques de l’Occident, et cette imprudence précipita la première chute de leur empire. Le ton doux et charitable de Valacès marque la date de l’invasion des Mongoux. Après la prise de Constantinople, des factions et des ennemis étrangers ébranlèrent le trône du premier Paléologue. Tant que l’épée de Charles fut suspendue sur sa tête, il fit bassement sa cour au pape, et sacrifia au danger du moment sa foi, ses vertus, et l’affection de ses sujets. Après la mort de Michel, le prince et le peuple soutinrent l’indépendance de leur Église et la pureté de leur symbole. Andronic l’ancien ne craignait ni n’aimait les Latins : dans ses derniers malheurs, l’orgueil servit de rempart à sa superstition ; il ne put décemment rétracter à la fin de sa vie les opinions qu’il avait soutenues avec fermeté dans sa jeunesse. Andronic, son petit-fils, asservi par son caractère et par sa situation, lorsqu’il vit les Turcs envahir la Bythinie, sollicita une alliance spirituelle et temporelle avec les princes de l’Occident. Après cinquante ans de séparation et de silence, le moine Barlaam fut député secrètement vers le pape Benoît XII ; et il paraît que ses insidieuses instructions avaient été tracées par la main habile du grand domestique[330]. « Très-saint père, dit le moine, l’empereur ne désire pas moins que vous la réunion des deux Églises ; mais dans une entreprise si délicate, il se trouve forcé de respecter sa propre dignité et les préjugés de ses sujets. Les moyens sont de deux sortes, la force ou la persuasion. L’insuffisance du premier est déjà démontrée par l’expérience, puisPage:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/412 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/413 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/414 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/415 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/416 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/417 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/418 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/419 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/420 Page:Gibbon - 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NOTES
  1. Mosheim trace l’histoire du schisme des Grecs depuis le neuvième siècle jusqu’au dix-huitième, avec érudition, clarté et impartialité. Voyez sur le filioque (Inst., Hist. eccl., p. 277), Léon III (p. 303), Photius (p. 307, 308), Michel Cerularius (p. 370, 371).
  2. Ανδρες δυσσεβεις και αποτροπαιοι, ανδρες εκ οκοτȢς αναδυντες, της γαρ ΕσπεριȢ μοιρας υπηρχον γεννηματα (Photius, Épistol., p. 47, édition de Montacut). Le patriarche d’Orient continue à employer les images du tonnerre, de tremblemens de terre, de grêle, précurseurs de l’anté-christ, etc.
  3. Le jésuite Pétau discute le sujet mystérieux de la procession du Saint-Esprit, sous le rapport du sens ou de l’absurdité qu’il présente relativement à l’histoire, la théologie et la controverse (Dogmata theologica, t. II, l. VII, pages 362-440).
  4. Il posa sur la châsse de saint Pierre deux boucliers d’argent pur, du poids de quatre-vingt-quatorze livres et demie, sur lesquels il inscrivit le texte des deux symboles (utroque symbolo) pro amore et cantelâ orthodoxœ fidei. (Anastas. in Léon III ; dans Muratori, t. III, part. I, p. 208.) Son langage prouve évidemment que ni filioque, ni le symbole d’Athanase, n’étaient reconnus à Rome vers l’année 830.
  5. Les Missi de Charlemagne le pressèrent de déclarer que tous ceux qui rejetaient le filioque, ou au moins sa doctrine, seraient inviolablement damnés. Tous, répondit le pape, ne sont pas capables d’atteindre altiora mysteria ; qui potuerit et non voluerit, salvus esse non potest. (Collect. concil., l. IX, p. 277-286.) Le potuerit laissait de grandes ressources pour le salut.
  6. Après quelques règlemens très-sévères, la discipline ecclésiastique s’est aujourd’hui fort relâchée en France. Le lait, le beurre et le fromage sont une nourriture ordinaire du carême, et on y autorise l’usage des œufs par une permission annuelle, qui équivaut à une indulgence perpétuelle (Vie privée des Français, t. II, p. 27-38).
  7. Les monumens originaux du schisme et les accusations des Grecs contre les Latins sont déposés dans les lettres de Photius (Epist. Encyclica II, p. 47-61) et de Michel Cerularius (Canisii antiq. Lectiones, t. III, part. I, p. 281-324, édit. de Basnage, avec la réponse prolixe du cardinal Humbert).
  8. Les Conciles (édit. de Venise) contiennent tous les actes des synodes et l’histoire de Photius. On aperçoit légèrement dans l’Abrégé de Dupin et de Fleury leur prudence ou leurs préjugés.
  9. Le synode de Constantinople, tenu en l’an 869, est le huitième des conciles généraux, la dernière assemblée de l’Orient qui ait été reconnue par l’Église romaine. Elle rejette les synodes de Constantinople des années 867 et 879, qui furent cependant également nombreux et bruyans ; mais ils furent favorables à Photius.
  10. Voyez cet anathème dans les Conciles, t. XI, p. 1457-1460.
  11. Anne Comnène (Alexiad., l. I, p. 31-33) peint l’horreur, non-seulement de l’Église, mais de la cour, pour Grégoire VII, les papes et la communion romaine. Le style de Cinnamus et de Nicétas est encore plus véhément. Combien cependant la voix de l’histoire est calme et modérée en comparaison de celle des théologiens !
  12. Son historien anonyme (De expedit. Asiat. Fred. I, in Canisii Lection. antiq., t. III, part. II, p. 511, édit. de Basnage) cite les sermons du patriarche grec : Quomodo Grœcis injunxerat in remissionem peccatorum Peregrinos occidere et delere de terra. Tagino observe (in Scriptores Freher, t. I, p. 409, édit. de Struv.) : Grœci hœreticos nos appellant : clerici et monachi dictis et factis persequuntur. Nous pouvons ajouter la déclaration de l’empereur Baudouin, quinze ans après : Hœc est (gens) quœ Latinos omnes non hominum nomine ; sed canum dignabatur, quorum sanguinem effundere pene inter merita reputabant. (Gesta Innocent III, c. 92, in Muratori, Script. rerum Italicar., t. III, part. I, p. 536). Il peut y avoir quelque exagération, mais elle n’en contribua pas moins efficacement à l’action et à la réaction de la haine, qui était réelle.
  13. Voyez Anne Comnène (Alexiad., l. VI, p. 161, 162) et un passage remarquable de Nicétas dans Manuel, l. V, c. 9, qui observe sur les Vénitiens, κατα σμηνη και φρατριας την ΚωνςαντινȢ πολιν τησ οικειας ηλλαξαντο, etc.
  14. Ducange, Fam. byzant., 186, 187.
  15. Nicétas, in Manuel, l. VI, c. 2. Regnante enim (Manuele)… apud eum tantam latinus populus repererat gratiam ut neglectis Grœculis suis tanquam viris mollibus effœminatis… solis Latinis grandia committeret negotia… erga eos profusâ liberalitate abundabat… ex omni orbe ad eum tanquam ad benefactorem nobiles et ignobiles concurrebant. (Guillaume de Tyr, XXII, c. 10).
  16. Les soupçons des Grecs auraient été confirmés s’ils eussent vu les lettres politiques de Manuel au pape Alexandre III, l’ennemi de son ennemi Frédéric Ier, dans lesquelles l’empereur déclare le désir de réunir les Grecs et les Latins en un seul troupeau sous un seul berger, etc. Voy. Fleury, Hist. ecclés., t. XV, p. 187, 213-243.
  17. Voyez les relations des Grecs et des Latins dans Nicétas, dans Alexis Comnène (c. 10), et Guillaume de Tyr (l. XXII, c. 10, 11, 12, 13) ; la première, modérée et concise ; la seconde, verbeuse, véhémente et tragique.
  18. Le sénateur Nicétas a composé en trois livres l’histoire du règne d’Isaac Lange (p. 228-290), et les charges de logothète ou principal secrétaire et de juge du voile ou du palais, ne donnent pas lieu d’attendre de sa part une grande impartialité. Il est vrai qu’il n’écrivit qu’après la chute et la mort de son bienfaiteur.
  19. Voyez Bohadin (vit. Saladin., p. 129-131, 226, vers. Schultens). L’ambassadeur d’Isaac parlait également le français, le grec et l’arabe, et c’est un phénomène pour ce siècle. On reçut honorablement ses ambassades ; mais elles ne produisirent d’autre effet que beaucoup de scandale dans l’Occident.
  20. Ducange, Fam. dalmat., p. 318, 319, 320. La correspondance du pontife romain avec le roi des Bulgares se trouve dans les Gesta Innocent. III, c. 66-82, p. 513-525.
  21. Le pape reconnait son origine, a nobili urbis Romœ prosopiâ genitores tui originem traxerunt. M. d’Anville (États de l’Europe, p. 258-262) explique cette tradition et la forte ressemblance de la langue latine avec l’idiome de Valachie. Le torrent des émigrations avait entraîné les colonies placées par Trajan dans la Dacie, des bords du Danube sur ceux du Wolga ; et une seconde vague les avait ramenées du Wolga au Danube. Cela est possible, mais fort extraordinaire.
  22. Cette parabole est bien dans le style sauvage ; mais je voudrais que le Valaque n’y eût pas fait entrer le nom classique des Mysiens, les expériences de la pierre d’aimant et le passage d’un ancien poète comique. (Nicétas, in Alex. Comnena, l. I, p. 299-300.)
  23. Les Latins aggravent l’ingratitude d’Alexis, en supposant que son frère Isaac l’avait délivré des mains des Turcs qui le tenaient en captivité. On a sans doute affirmé ce conte pathétique à Venise et à Zara, mais je n’en trouve aucune trace dans les historiens grecs.
  24. Voyez le règne d’Alexis Lange ou Comnène dans les trois livres de Nicétas, p. 291-352.
  25. Voyez Fleury (Hist. ecclés., t. XVI, p. 26, etc.), et Ville-Hardouin, no 1, avec les Observations de Ducange, que je suis toujours censé citer avec le texte original.
  26. La Vie contemporaine du pape Innocent III, publiée par Baluze et Muratori (Script. rerum ital., t. III, part. I, p. 486-568), est très-précieuse par l’importance des instructions insérées dans le texte ; on peut y lire la bulle de la croisade, c. 84, 85.
  27. « Porce cil pardon fut issi gran, se s’en esmeurent mult li cuers des genz, et mult s’en croisièrent, porce que li pardons ere si gran. » Villehardouin, no 1. Nos philosophes peuvent raffiner sur les causes des croisades ; mais tels étaient les véritables sentimens d’un chevalier français.
  28. Ce nombre de fiefs, dont dix-huit cents devaient hommage-lige, était enregistré dans l’église de Saint-Étienne de Troyes, et fut attesté en 1213 par le maréchal de la Champagne (Ducange, Observ., p. 254).
  29. Campania… militiœ privilegio singularis excellit… in tyrociniis… prolusione armorum, etc. (Ducange, p. 249), tiré de l’ancienne Chronique de Jérusalem, A. D. 1177-1199.
  30. Le nom de Ville-Hardouin tire son origine d’un village ou château du diocèse de Troyes, entre Bar et Arcy. La famille était noble et ancienne. La branche ainée de notre historien subsista jusqu’en 1400 ; la cadette, qui acquit la principauté de l’Achaïe, se fondit dans la maison de Savoie (Ducange, p. 235-245).
  31. Son père et ses descendans possédèrent cet office ; mais Ducange n’en a pas suivi la trace avec son activité ordinaire. Je trouve qu’en 1356 cet office passa dans la maison de Conflans ; mais ces maréchaux de province sont éclipsés depuis longtemps par les maréchaux de France.
  32. Ce langage, dont je donnerai quelques échantillons, a été expliqué par Vigenère et Ducange dans une version et un glossaire. Le président de Brosses (Méchanisme des langues, t. II, p. 83) le donne comme un modèle du langage qui a cessé d’être français, et qui ne peut être compris que par les grammairiens.
  33. Son âge et son expression, « moi qui ceste œuvre dicta » (no 62, etc.), peuvent faire naître le soupçon (plus fondé que celui de M. Wood relativement à Homère) qu’il ne savait ni lire ni écrire. Cependant la Champagne peut se vanter d’avoir produit les deux premiers historiens, les nobles pères de la prose française, Ville-Hardouin et Joinville.
  34. La croisade, les règnes du comte de Flandre, de Baudouin et de son frère Henri, font le sujet particulier d’une histoire composée par Doutremens, jésuite (Constantinopolis Belgica, Tournai, 1638, in-4o.), que je ne connais que d’après ce qu’en a dit Ducange.
  35. Hist. etc, t. VI, p. 356.
  36. Pagi (Critica, t. III, A. D. 810, no 4, etc.) discute la fondation, l’indépendance de Venise et l’invasion de Pépin, (Voyez la Dissert. de Beretti, Chor. Ital. medii œvi ; in Muratori, Script., t. X, p. 153). Les deux critiques montrent un peu de partialité, le Français contre, et l’Italien pour la République.
  37. Lorsque le fils de Charlemagne réclama ses droits de souveraineté, les fidèles Vénitiens lui répondirent : οτι ημεις δȢλοι θελομεν ειναι τȢ Ρομαιων Βασιλεως (Constant. Porphyrogénète, De admin. imper., part. II, c. 28, p. 85) ; et la tradition du neuvième siècle établit le fait du dixième, confirmé par l’ambassade de Luitprand de Crémone. Le tribut annuel que l’empereur leur permit de payer au roi d’Italie, double leur servitude en l’allégeant ; mais le mot odieux de δȢλοι doit se traduire comme dans la chartre de 837 (Laugier, Hist. de Venise, t. I, p. 67, etc.), par le terme plus doux de subditi ou fideles.
  38. Voyez les vingt-cinquième et trentième Dissertations des antiquités du moyen âge par Muratori. L’histoire du commerce par Anderson ne date le commerce des Vénitiens avec l’Angleterre que de l’année 1323. L’abbé Dubos (Hist. de la Ligue de Cambrai, t. II, p. 443-480) donne une description intéressante de l’état florissant de leur commerce et de leurs richesses au commencement du quinzième siècle.
  39. Les Vénitiens n’ont écrit et publié leur histoire que fort tard. Leurs plus anciens monumens sont, 1o. la sèche Chronique (peut-être) de Jean Sagornin (Venise, 1765, in-8o), qui représente l’état et les mœurs de Venise dans l’année 1028, 2o. l’histoire plus volumineuse du doge (1342-1354) André Dandolo, publiée pour la première fois dans le douzième tome de Muratori, A. D. 1728. L’histoire de Venise, par l’abbé Laugier (Paris, 1728), est un ouvrage de quelque mérite, dont je me suis servi principalement pour la partie de la constitution de cette république.
  40. Henri Dandolo avait quatre-vingt-quatre ans quand il fut élu doge (A. D. 1192), et quatre-vingt-dix-sept quand il mourut (A. D. 1205). Voyez les Observations de Ducange sur Ville-Hardouin, no 204. Mais les écrivains originaux ne font aucune réflexion sur cette extraordinaire longévité. Il n’existe pas, je crois, un second exemple d’un héros presque centenaire. Théophraste pourrait servir d’exemple d’un écrivain de près de quatre-vingt-dix ans : mais au lieu de εννενηκοντα (Proœm. ad Character.), je me sens aussi disposé à lire εβδομηκοντα, comme l’a jugé son dernier éditeur Fischer, et comme l’a pensé d’abord Casaubon. Il est presque impossible que le corps et l’imagination conservent leur vigueur dans un âge si avancé.
  41. Les Vénitiens modernes (Laugier, t. II, p. 119) accusent l’empereur Manuel ; mais cette calomnie est réfutée par Ville-Hardouin et les anciens écrivains, qui supposent que Dandolo perdit la vue à la suite d’une blessure (no 34 et Ducange).
  42. Voyez le traité original dans la Chronique d’André Dandolo, p. 323-326.
  43. En lisant Ville-Hardouin, on ne peut s’empêcher de remarquer que le maréchal et ses confrères les chevaliers répandaient fréquemment des larmes. « Sachiez que la ot mainte lerme plorée de pitié (no 17) ; mult plorant (ibid.) ; mainte lerme plorée (no 34) si orent mult pitié et plorèrent mult durement (no 60) ; i ot maint lerme plorée de pitié (no 202). » Ils pleuraient dans toutes les occasions, tantôt de douleur, tantôt de joie, et tantôt de dévotion.
  44. Par une victoire contre les citoyens d’Asti (A. D. 1191), par une croisade dans la Palestine et par une ambassade du pape chez les princes allemands (Muratori, Annali d’Italia, t. X, p. 163-202).
  45. Voyez la croisade des Allemands dans l’Historia C. P. de Gunther (Can. Antiq. Lect., t. IV, p. V-VIII), qui célèbre le pèlerinage de Martin, son abbé, un des prédicateurs rivaux de Foulques de Neuilly. Son monastère de l’ordre de Cîteaux était situé dans le diocèse de Bâle.
  46. Jadera, aujourd’hui Zara, était une colonie romaine qui reconnaissait Auguste pour son fondateur. Elle a environ, dans l’état présent, deux milles de tour, et contient cinq à six mille habitans ; mais elle est très-bien fortifiée, et tient à la terre ferme par un pont. Voy. les Voyages de Spon et de Wheeler, Voyages de Dalmatie, de Grèce, etc., t. I, p. 64-70 ; Voyage en Grèce, p. 8-14. Ce dernier, confondant Sestertia et Sestertii, évalue un arc de triomphe décoré de colonnes et de statues, à douze livres st. Si de son temps il n’y avait point d’arbres dans les environs de Zara, c’est qu’on n’y avait pas encore planté apparemment les cerisiers qui nous fournissent de si excellent marasquin.
  47. Katona (Hist. crit. reg. Hungar. Stirpis Arpad., t. IV, p. 536-558) rassemble les faits et les témoignages les plus défavorables aux conquérans de Zara.
  48. Voyez toute la transaction et les sentimens du pape dans les Épîtres d’Innocent III. Gesta, c. 86, 87, 88.
  49. Un lecteur moderne est surpris d’entendre nommer le jeune Alexis le valet de Constantinople, à raison de son âge, comme on dit les infants d’Espagne et le nobilissimus puer des Romains : les pages ou valets des chevaliers étaient aussi nobles que leurs maîtres (Ville-Hardouin et Duc., no 36).
  50. Ville-Hardouin (no 38) nomme l’empereur Isaac sursac, mot dérivé probablement du mot français sire ou du grec Κυρ (κυριος), avec la terminaison du nom propre ; les noms corrompus de Tursac et de Conserac, que nous trouverons par la suite, nous donneront une idée de la licence que prenaient à cet égard les anciennes dynasties d’Assyrie et d’Égypte.
  51. Reinier et Conrad : l’un épousa Marie, fille de l’empereur Manuel Comnène ; l’autre était marié à Théodora Angela, sœur des empereurs Isaac et Alexis. Conrad abandonna la cour de Byzance et la princesse pour aller défendre la ville de Tyr contre Saladin (Ducange, Fam. Byzant., p. 187-203).
  52. Nicétas (in Alex. Comn., l. III, c. 9) accuse le doge et les Vénitiens d’avoir été les auteurs de la guerre contre Constantinople, et ne considère que comme κυμα υϖερ κυματι l’arrivée et les offres honteuses du prince exilé.
  53. Ville-Hardouin et Gunther expliquent les sentimens des deux partis. L’abbé Martin quitta l’armée à Zara, passa dans la Palestine, fut envoyé comme ambassadeur à Constantinople, et devint malgré lui le témoin du second siége.
  54. La naissance et la dignité d’André Dandolo lui donnaient des motifs et des moyens pour rechercher dans les archives de Venise l’histoire de son illustre ancêtre. Le laconisme de son récit rend un peu suspectes les relations modernes et verbeuses de Sanudo (in Muratori, Scriptores rerum italicarum, t. XXII), Blondus, Sabellicus et Rhamnusius.
  55. Ville-Hardouin, no 62. Ses sentimens sont aussi originaux que sa manière de les exprimer ; il est sujet à pleurer, mais ne se réjouit pas moins de la gloire et du danger des combats avec un enthousiasme auquel un écrivain sédentaire ne peut atteindre.
  56. Dans ce Voyage, presque tous les noms géographiques se trouvent défigurés par les Latins : le nom moderne de Chalcis et de toute l’Eubée est dérivé du nom de l’Euripus, d’où Esripo, Negripo, Negrepont, qui déshonore nos cartes. (D’Anville, Géogr. ancienne, t. I, p. 263.)
  57. Et sachiez que il ne ot si hardi cui le cuer ne fremist (c. 67.). … Chascuns regardait ses armes… que par tems en aront mestier (c. 68). Telle est la franchise du vrai courage.
  58. Eandem urbem plus in solis navibus piscatorum abundare, quam illos in toto navigio. Habebat enim mille et sexcentas piscatorias naves… Bellicas autem sive mercatorias habebant infinite multidinis et portum tutissimum. Gunther, Hist. C. P., c. 8, p. 10.
  59. Καθαπερ ιερων αλσεων, ειπειν δε και θεοφυτεντων παραδειοων εφειδοντο τȢτωνι. Nicétas, in Alex. Comneno, l. III, c. 9, p. 348.
  60. D’après la traduction de Vigenère, j’adopte le nom sonore de palandre, dont on se sert, je crois, encore dans les parages de la Méditerranée. Cependant, si j’écrivais en français, j’emploierais le mot primitif et expressif de vessiers ou huissiers, tiré de huis, vieux mot qui signifiait une porte que l’on baissait comme un pont-levis, mais qui à la mer se relevait en dedans du bâtiment (Voyez Ducange ou Ville-Hardouin, no 14 ; et Joinville, p. 27, 28, édit. du Louvre).
  61. Pour éviter l’expression vague de suite ou suivans, etc., je me sers, d’après Ville-Hardouin, du nom de sergens, pour indiquer tons les cavaliers qui n’étaient point chevaliers. Il y avait des sergens d’armes et des sergens de lois, et on peut, à la parade et dans la salle de Westminster, observer l’étrange résultat de cette distinction. (Ducange, Gloss. lat. Servientes, etc., t. VI, p. 226-231.)
  62. Il est inutile d’observer qu’au sujet de Galata, de la chaîne, etc., le récit de Ducange est complet et circonstancié. Consultez aussi les chapitres particuliers du C. P. Christiana du même auteur. Les habitans de Galata étaient si vains et si ignorans, qu’ils s’appliquèrent l’Épître de saint Paul aux Galatiens.
  63. Le vaisseau qui rompit la chaîne portait le nom d’Aquila, l’Aigle (Dandolo, Chron., p. 322), que Blondus (De gestis Venet.) a transformé en Aquilo, vent du nord. Ducange (dans ses Observations, no 83) adopte ce dernier ; mais il ne connaissait pas le texte irrécusable de Dandolo, et il négligea d’observer la topographie du port ; le vent du sud-est aurait été infiniment plus favorable à l’expédition que le vent du nord.
  64. Quatre cent mille hommes ou plus (Ville-Hardouin, no 134), doit s’entendre d’hommes en état de porter les armes. Le Beau (Hist. du Bas-Empire, t. XX, p. 417) accorde à Constantinople un million d’habitans, soixante mille hommes de cavalerie, et une multitude innombrable de soldats. Dans son état de dégradation, la capitale de l’empire ottoman contient aujourd’hui quatre cent mille âmes (Voyages de Bell, vol. II, p. 401, 402) ; mais comme les Turcs ne tiennent aucun registre des morts ni des naissances, et que tous les rapports sont suspects, il est impossible de constater leur population réelle. (Niebuhr, Voyag. en Arab., t. I, p. 18, 19.)
  65. D’après les plans les plus corrects de Constantinople, je ne puis admettre qu’une étendue de quatre mille pas. Cependant Ville-Hardouin}} fixe l’espace à trois lieues (no 86). Si ses yeux ne l’ont pas trompé, il faut croire qu’il comptait par lieues gauloises, qui n’étaient que de quinze cents, pas, et dont peut-être on se sert encore en Champagne.
  66. Ville-Hardouin (nos 89-95) désigne les gardes ou Varangi par les noms d’Anglais et de Danois avec leurs haches. Quelle que fût leur origine, un pèlerin français ne pouvait se tromper sur les nations dont ils étaient alors composés.
  67. Pour le premier siége et la conquête de Constantinople, on peut lire la lettre originale des croisés à Innocent III, Ville-Hardouin (nos 75-99), Nicétas (in Alexio. Comnène, l. III, c. 10, p. 349-352), Dandolo (in Chron., p. 322). Gunther et l’abbé Martin n’étaient point encore de retour de leur premier pèlerinage à Jérusalem ou à Saint-Jean-d’Acre, où ils demeuraient obstinément, quoique la plus grande partie de leurs compagnons y fussent morts de la peste.
  68. Comparez dans la grossière énergie de Ville-Hardouin (nos 66-100) l’intérieur de Constantinople, ses environs, et l’impressîon que ce spectacle fit aux croisés : Cette ville, dit-il, que de toutes les autres cre souveraine. Voyez les passages de cette description dans Foulcher de Chartres (Hist. Hieros., t. I, c. 4) et Guillaume de Tyr (II, 3 ; XX, 26).
  69. En jouant aux dés les Latins lui ôtèrent son diadème, et le coiffèrent d’un bonnet de laine ou de poil. Το μεγαλοϖρεϖες και παγκλειςον κατερρυϖαινεν ονομα. (Nicétas, p. 358). Si cette plaisanterie lui fut faite par des Vénitiens, c’était une suite de l’insolence naturelle aux négocians et aux républicains.
  70. Ville-Hardouin, no 181 ; Dandolo, p. 322. Le doge affirme que les Vénitiens furent payés plus lentement que les Français ; mais il observe que l’histoire des deux nations n’est point d’accord sur cet objet. Avait-il lu Ville-Hardouin ? Les Grecs se plaignirent, quod totius Grœciœ opes transtulisset (Gunther, Hist. C. P., c. 13). Voyez les lamentations et les invectives de Nicétas, p. 355.
  71. Le règne d’Alexis Comnène contient dans Nicétas trois livres entiers ; et il expédie en cinq chapitres la courte restauration d’Isaac et de son fils (p. 302-362).
  72. Nicétas, en reprochant à Alexis son alliance impie, insulte dans les termes les plus offensans à la religion du pape de Rome, μειζον και ατοϖωτατον… παρεκτροϖην πιςεως… των τȢ Παϖα προνομιων καινισμον… μεταθεσιν τε και μεταϖοιησιν των παλαιων Ρωμαιοις εθων (p. 348). Telles furent les expressions de tous les Grecs jusqu’à la subdivision totale de leur empire.
  73. Nicétas (p. 355) est positif dans ses accusations, et charge particulièrement les Flamands (Φλαμιονες) ; mais il regarde mal à propos leur nom comme ancien. Ville-Hardouin (no 107) disculpe les barons, et ignore ou affecte d’ignorer le nom des coupables.
  74. Comparez les plaintes et les soupçons de Nicétas (p. 359-362) avec les accusations positives de Baudouin de Flandre (Gesta Innocent. III, c. 92, p. 534), cum patriarcha et mole nobilium, nobis promissis perjurus et mendax.
  75. Il se nommait Nicolas Canabus. Nicétas en fait l’éloge, et Mourzoufle le sacrifia à sa vengeance (p. 362).
  76. Ville-Hardouin (no 116) en parle comme d’un favori, et semble ignorer qu’il était prince du sang impérial et de la maison de Ducas. Ducange, qui furète partout, soupçonne qu’il était le fils d’Isaac Ducas Sébastocrator, et cousin issu de germain du jeune empereur Alexis.
  77. Nicétas atteste cette négociation, qui paraît assez probable (p. 365) ; mais Ville-Hardouin et Dandolo la regardent comme honteuse, et la passent sous silence.
  78. Baudouin parle de ces deux tentatives contre la flotte, (Gesta) c. 92, p. 534, 535 ; Villehardouin (nos 113-115) ne parle que de la première. Il est à remarquer qu’aucun de ces guerriers n’observe aucune propriété particulière aux feux grégeois.
  79. Ducange (no 119) nous inonde d’un torrent d’érudition relativement au gonfanon impérial. On montre encore cette bannière de la Vierge à Venise comme un trophée et une relique. Si c’est la véritable, le pieux Dandolo a trompé les moines de Cîteaux.
  80. Ville-Hardouin (no 126) avoue que mult ere grant péril ; et Gunther (Hist. C. P., c. 13) affirme que nulla spes victoriœ arridere poterat. Cependant le chevalier parle avec mépris de ceux qui pensaient à la retraite, et le moine donne des louanges à ceux de ses compatriotes qui étaient résolus de mourir les armes à la main.
  81. Baudouin et tous les écrivains honorent les noms de ces deux galères de felici auspicio.
  82. En faisant allusion à Homère, Nicétas l’appelle εννεα οργυιας, haut de neuf orgyœ ou dix-huit verges anglaises, environ cinquante pieds. Une pareille taille aurait en effet rendu la terreur des Grecs fort excusable. L’auteur paraît dans cette occasion plus attaché aux merveilles qu’à son pays, ou peut-être à la vérité. Baudouin s’écrie dans les termes du psalmiste, Persequitur unus ex nobis centum alienos.
  83. Ville-Hardouin (no 130) ignore encore les auteurs de cet incendie, moins condamnable que le premier, et dont Gunther accuse quidam comes Teutonicus (c. 14). Ils semblent rougir, les incendiaires !
  84. Pour le second siége et la conquête de Constantinople, voyez Ville-Hardouin (nos 113-132), la deuxième lettre de Baudouin à Innocent III (Gesta, c. 92, p. 534-537), et le règne entier de Mourzoufle dans Nicétas (p. 363-375). Voy. aussi quelques passages de Dandolo (in Chron. Venet., p. 323-330), et Gunther (Hist. C. P., c. 14-18), qui ajoutent le merveilleux des visions et des prophéties. Le premier cite un oracle de la sibylle Erythrée, qui annonce un grand armement sur la mer Adriatique, sous la conduite d’un général aveugle, et destiné contre Byzance, etc. ; prédiction fort surprenante, si elle n’était pas postérieure à l’événement.
  85. Ceciderunt tamen câ die civium quasi duo millia, etc. (Gunther, c. 18.) L’arithmétique est une pierre de touche pour évaluer l’exagération de la passion et des figures de rhétorique.
  86. Quidam (dit Innocent III, Gesta, c. 94, p. 538) nec religioni, nec œtati, nec sexui pepercerunt : sed fornicationes, adulteria, et incestus in oculis omnium exercentes, non solum maritatas et viduas, sed et matronas et virgines deoque dicatas exposuerunt spurcitiis garcionum. Villehardouin ne parle point de ces accidens communs à la guerre.
  87. Nicétas sauva et épousa dans la suite une vierge noble qu’un soldat, εϖι μαρτυσι οπολλοις ονηδον εϖιζρωμωμενος, avait presque violée, sans égard pour εντολαι, ενταλματα ευ γεγονοτων.
  88. En parlant de la masse générale des richesses, Gunther observe, ut de pauperibus et advenis civis ditissimi redderentur (Hist. C. P., c. 18). Ville-Hardouin (no 132), que depuis la création ne fut tant gaaignié dans une ville. Baudouin (Gesta, c. 92) ut tantum tota non videatur possidere Latinitas.
  89. Ville-Hardouin, nos 133-135. Il y a une variante dans le texte, et l’on peut lire cinq cent mille au lieu de quatre cent mille. Les Vénitiens avaient offert de prendre la masse entière des dépouilles, et de donner quatre cents marcs à chaque chevalier, deux cents à chaque prêtre ou cavalier, et cent à chaque soldat. Ce marché n’aurait pas été avantageux pour la république. (Le Beau, Hist. du Bas-Empire, t. XX, p. 506 ; je ne sais d’où il a pris cela.)
  90. Au concile de Lyon (A. D. 1245), les ambassadeurs d’Angleterre évaluèrent le revenu de la couronne comme inférieur à celui du clergé étranger, qui montait à soixante mille marcs chaque année (Matthieu Paris, p. 451 ; Hist. d’Angleterre, par Hume, vol. II, p. 170).
  91. Nicétas décrit d’une manière pathétique le sac de Constantinople et ses malheurs personnels (p. 367-369, et dans le Status urbis C. P., p. 375-384) ; Innocent III (Gesta, c. 92) confirme la réalité même des sacriléges que déplorait Nicétas ; mais Ville-Hardouin ne laisse apercevoir ni pitié ni remords.
  92. Si j’ai bien compris le texte grec de Nicétas, leurs mets favoris étaient des culottes de bœuf bouillies, du porc salé avec des pois, et de la soupe avec de l’ail et des herbes acres ou acides (p. 382).
  93. Nicétas emploie des expressions très-dures, παρ αγραμματοις Βαρβαροις, και τελεον αναλφαβητοις (Frag. apud Fabricius, Bibl. grœc., t. VI, p. 414.) Il est vrai que ce reproche s’applique particulièrement à leur ignorance de la langue grecque et des sublimes ouvrages d’Homère. Les Latins des douzième et treizième siècles ne manquaient point d’ouvrages de littérature dans leur propre langue. Voyez les Recherches philologiques de Harris, p. 111, c. 9, 10, 11.
  94. Nicétas était né à Chonæ eu Phrygie (l’ancienne Colosses de saint Paul). Il s’était élevé au rang de sénateur, de juge du Voile et de grand Logothète. Après la ruine de l’empire, dont il fut témoin et victime, il se retira à Nicée, et composa une histoire complète et soignée depuis la mort d’Alexis Comnène jusqu’au règne de Henri.
  95. Un manuscrit de Nicétas (dans la Biblioth. Bodléienne) contient ce fragment curieux sur les statues de Constantinople, que la fraude ou la honte, ou plutôt la négligence a omis dans les autres éditions. Il a été publié par Fabricius (Bibl. grœc., t. VI, p. 405-416) j et loué excessivement par l’ingénieux M. Harris de Salisbury (Recherc. philologiques, part. III, c. 5, p. 301-312).
  96. Pour nous donner l’idée de la statue d’Hercule, M. Harris a cité une épigramme et donné la figure d’une superbe pierre, qui cependant ne copie point l’attitude de la statue, qui représentait Hercule sans massue, la jambe et le bras droit étendus.
  97. Je transcris littéralement les proportions données par Nicétas, qui me paraissent très-ridicules, et feront peut-être juger que le bon goût prétendu de ce sénateur se réduisait à de l’affectation et de la vanité.
  98. Nicétas, in Isaaco Angelo et Alexio, c. 3, p. 359. L’éditeur latin observe très-judicieusement que l’historien fait dans son style emphatique ex pulice elephantem.
  99. Nicétas, dans deux passages (édition de Paris, p. 360 ; Fabricius, p. 408), couvre les Latins de reproche piquant de οιτȢ καλȢ ανεραςοι Βαρβαροι, et il s’explique clairement sur leur avidité pour le cuivre. Cependant les Vénitiens eurent le mérite de transporter quatre chevaux de bronze de Constantinople à la place de Saint-Marc (Sanuto, Vite dei Dogi, in Muratori, Script. rerum italicar., t. XXII, p. 534).
  100. Winckelman, Hist. de l’Art, t. III, p. 269-270.
  101. Voyez le vol pieux de l’abbé Martin, qui transporta une riche cargaison dans son couvent de Paris, diocèse de Bâle (Gunther, Hist. C. P., c. 19-23, 24). Cependant, en dérobant ces saintes dépouilles, le saint encourut la peine d’excommunication, et fut peut-être infidèle à un serment.
  102. Fleury, Hist. ecclés., t. XVI, p. 139-145.
  103. Je terminerai ce chapitre par quelques mots sur une histoire moderne, qui donne les détails de la prise de Constantinople par les Latins, mais qui n’est tombée qu’un peu tard entre mes mains. Paolo Ramusio, le fils du compilateur de Voyages, fut nommé par le sénat de Venise pour écrire l’histoire de la conquête. Il reçut cet ordre dans sa jeunesse, et l’exécuta quelques années après. Il composa en latin un ouvrage élégamment écrit, intitulé : De bello Constantinopolitano et imperatoribus Comnenis per Gallos et Venetos restitutis (Venise, 1635, in-folio). Ramusio ou Rhamnusus transcrit et traduit, sequitur ad unguem, un manuscrit de Ville-Hardouin qu’il possédait ; mais il a enrichi son récit de matériaux grecs et latins, et nous lui devons la description correcte de la flotte, les noms des cinquante nobles Vénitiens qui commandaient les galères de la république, et la connaissance de l’opposition patriotique de Pantaléon Barbi au choix du doge pour empereur.
  104. Voyez l’original du traité de partage dans la Chronique d’André Dandolo (p. 326-330), et l’élection qui en fut la suite, dans Ville-Hardouin (nos 136-140), les Observations de Ducange et le premier livre de l’Histoire de Constantinople sous l’empire des Français.
  105. Après avoir rapporté la nomination du doge par un électeur français, son parent André Dandolo approuve son exclusion, quidam Venetorum fidelis et nobilis senex, usus oratione satis probabili, etc., que les écrivains modernes, depuis Blondus jusqu’à Le Beau, ont brodée chacun à leur fantaisie.
  106. Nicétas (p. 384), vain et ignorant comme un Grec, désigne le marquis de Montferrat comme le chef d’une puissance maritime, Λαμϖαρδιαν δε οικεισθαι παραλιον ; peut-être a-t-il été induit en erreur par le thème byzantin de Lombardie, situé sur les côtes de la Calabre.
  107. Ils exigèrent de Morosini qu’il fit serment de ne recevoir dans le chapitre de Sainte-Sophie, chargé de droit des élections, que des Vénitiens qui auraient habité Venise au moins pendant dix ans ; mais le clergé fut jaloux de la prérogative qu’ils s’arrogeaient, le pape la désapprouva, et des six patriarches latins de Constantinople, le premier et le dernier furent seuls Vénitiens.
  108. Nicétas, p. 383.
  109. Les lettres d’Innocent III fournissent de riches matériaux pour l’histoire des institutions civiles et ecclésiastiques de l’empire latin de Constantinople. Les plus importantes de ces lettres (dont Étienne Baluze a publié la collection en deux volumes in-folio) sont insérées dans ses Gesta, dans Muratori, Script. rerum italic., t. III, part. I, c. 94-105.
  110. Dans le traité de partage les copistes ont défiguré presque tous les noms. On pourrait les rectifier, et une bonne carte adaptée au dernier siècle de l’empire de Byzance serait d’un grand secours à la géographie ; mais malheureusement d’Anville n’existe plus.
  111. Leur style était dominus quartœ partis et dimidiœ imperii Romani ; et ils le conservèrent jusqu’à l’année 1356, où Giovanni Dolfino fut nommé doge (Sanut, pag. 430- 641). Pour le gouvernement de Constantinople, voyez Ducange, Hist. de C. P., I, 37.
  112. Ducange (Hist. C. P., II, 6) a rapporté la conquête que firent la république ou les nobles Vénitiens, des îles de Candie, de Corfou, Céphalonie, Zanthe, Naxos, Paros, Mélos, Andros, Mycone, Scyros, Ceos et Lemnos.
  113. Boniface vendit l’île de Candie le douze du mois d’août de l’année 1204. Voyez la transaction dans Sanut, p. 533 ; mais j’ai peine à concevoir comment cette île était le patrimoine de sa mère, ou comment sa mère pouvait être la fille d’un empereur du nom d’Alexis.
  114. En 1212, le doge Pierre Zani envoya dans l’île de Candie une colonie tirée des différens quartiers de Venise ; mais les natifs de cette île, par leurs mœurs sauvages et leurs fréquentes révoltes, pouvaient être comparée aux Corses sous le joug des Génois ; et lorsque je rapproche le récit de Belon de celui de Tournefort, je ne vois pas grande différence entre la Candie des Vénitiens et celle des Turcs.
  115. Ville-Hardouin (nos 159, 160, 173-177) et Nicétas (p. 387-394) racontent l’expédition du marquis Boniface dans la Grèce. Le citoyen de Chones a pu tenir ces détails de son frère Michel, archevêque d’Athènes, qu’il représente comme un orateur éloquent, un homme d’état habile, et par-dessus tout comme un saint. On aurait pu tirer des manuscrits de Nicétas qui se trouvent à la Bibliothéque Bodléienne, son éloge d’Athènes et sa description de Tempé (Fabricius, Bibl. grœc., t. VI, p. 405), et elles auraient mérité d’occuper les recherches de M. Harris.
  116. Napoli de Romanie ou Nauplia, l’ancien port de mer d’Argos, est encore une place forte considérable ; elle est assise sur une péninsule environnée de rochers, et a un bon port. Voyez les Voyages de Chandler dans la Grèce, p. 227.
  117. J’ai adouci l’expression de Nicétas, qui s’efforce de faire ressortir la présomption des Francs. Voyez De rebus, post. C. P., expugnatam, p. 375-384.
  118. Cette ville, environnée par la rivière de l’Hèbre, à six lieues d’Andrinople, reçut des Grecs, à raison de son double mur, le nom de Didymoteichos, qui fut insensiblement changé en celui de Demotica ou Dimot. J’ai préféré le nom moderne de Demotica. Ce fut le dernier lieu qu’habita Charles XII durant son séjour en Turquie.
  119. Ville-Hardouin rend compte de leur querelle (nos 146-158) avec le ton de la franchise et de la liberté. L’historien grec (p. 387) rend hommage au mérite et à la réputation du maréchal, μεγα παρα τοις Λατινων δυναμενω ςρατευμασι : il ne ressemble point à certains héros modernes, dont les exploits ne sont connus que par leurs Mémoires.
  120. Voyez la mort de Mourzoufle dans Nicétas (p. 393), Ville-Hardouin (nos 141, 145, 163) et Gunther (c. 20, 21). Ni le maréchal, ni le moine n’annoncent le moindre mouvement de pitié pour un usurpateur ou un rebelle, dont le supplice était cependant d’un genre plus nouveau que ses crimes.
  121. La colonne d’Arcadius, dont les bas-reliefs représentent ses victoires ou celles de son père Théodose, existe encore à Constantinople ; on en trouve la description et la mesure dans les ouvrages de Gyllius (Topograph. IV, 7), Banduri (ad. l. I, Antiquit., C. P., p. 507, ete.) et Tournefort (Voyage du Levant, t. II, lett. 12, p. 231).
  122. Le conte ridicule de Gunther relativement à cette columna fatidica ne mérite aucune attention ; mais il est assez extraordinaire que cinquante ans avant la conquête des Latins, le poète Tzetzès (Chiliad., IX, 277) ait raconté le songe d’une matrone qui avait vu une armée dans le Forum, et un homme assis sur la colonne, frappant ses mains l’une contre l’autre, et jetant un grand cri.
  123. Ducange (Fam. byzant.) a examiné soigneusement et représenté avec clarté les dynasties de Nicée, de Trébisonde et d’Épire, dont Nicétas vit les commencemens sans en concevoir de grandes espérances.
  124. Si l’on excepte quelques faits contenus dans Pachymère et Nicéphore Grégoras, et que nous citerons dans la suite, les historiens de Byzance ne daignent point parler de l’empire de Trébisonde ou de la principauté de Lazis. Les Latins n’en font guère mention que dans les romans des quatorzième et quinzième siècles. Cependant l’infatigable Ducange a découvert (Fam. byzant., p. 192) deux passages authentiques dans Vincent de Beauvais (l. XXXI, c. 144) et le protonotaire Ogier (ap. Wadding, A. D. 1279, no 4).
  125. Nicétas fait un portrait des Français-Latins, où l’on reconnaît partout la touche du ressentiment et des préjugés : Ȣδεν των αλλων εθνων εις Αρεος εργα παρασυβεβλησδαι ηνειχοντο, αλλ’ Ȣδε τις των χαριτων η των μȢσων παρα τοις βαρβαροις τȢτοις εϖεξνιζετο, και παρα τȢτο οιμαι την φυσιν ησαν ανημεροι, και τον χολον ειχον τȢ λογȢ προτρεχοντα.
  126. Je commence à me servir ici avec confiance et liberté des huit livres de l’Hist. C. P., sous l’empire des Français, que Ducange a donnés pour supplément à l’histoire de Ville-Hardouin, et qui bien qu’écrite d’un style barbare, a cependant le mérite d’être un ouvrage classique et original.
  127. On peut voir dans la réponse de Joannice au pape, ses réclamations et ses plaintes (Gesta Innocent. III, c. 108, 109) ; on le chérissait à Rome comme l’enfant prodigue.
  128. Les Comans étaient une horde de Tartares ou de Turcomans, qui campaient, dans les douzième et treizième siècles, sur les frontières de la Moldavie. Il y avait parmi eux un grand nombre de païens et quelques mahométans. Toute la horde fut convertie au christianisme (A. D. 1370) par Louis, roi de Hongrie.
  129. Nicétas, par haine ou par ignorance, impute la défaite à la lâcheté de Dandolo (p. 383) ; mais Ville-Hardouin partage sa propre gloire avec son vénérable ami, qui viels home ère et gote ne veoit, mais mult ere sages et preus et vigueros (no 193).
  130. La géographie exacte et le texte original de Ville-Hardouin (no 194) placent Rhodosto à trois journées de chemin (trois Jornées) d’Andrinople ; mais Vigenère, dans sa version, a ridiculement substitué trois heures ; et cette erreur, que Ducange n’a point corrigée, a fourvoyé plusieurs modernes dont je tairai les noms.
  131. Ville-Hardouin et Nicétas (p. 386-416) racontent le règne et la mort de Baudouin ; et Ducange supplée à leurs omissions dans ses Observations et à la fin de son premier livre.
  132. Après avoir écarté toutes les circonstances suspectes et improbables, nous pouvons prouver la mort de Baudouin, 1o. par l’opinion des barons qui n’en doutaient pas (Ville-Hardouin, no 230) ; 2o. par la déclaration de Joannice ou Calo-Jean, qui s’excuse de n’avoir pas donné la liberté à l’empereur, quia debitum carnis exsolverat cum carcere teneretur (Gesta Innocent. III, c. 109).
  133. Voyez l’histoire de cet imposteur, d’après les écrivains français et flamands, dans Ducange (Hist. de C. P., III, 9) et les fables ridicules adoptées par les moines de Saint-Alban, dans Matthieu Paris (Hist. maj., p. 271, 272).
  134. Ville-Hardouin, no 257. Je cite avec regret cette triste conclusion. Nous perdons à la fois l’original de l’histoire et les Commentaires précieux de Ducange. Les deux lettres de Henri au pape Innocent III, jettent quelque clarté sur les dernières pages de notre auteur (Gesta, c. 106, 107).
  135. Le maréchal vivait encore en 1212 ; mais il est probable qu’il mourut peu de temps après cette époque, et qu’il ne retourna point en France (Ducange, Observations sur Ville-Hardouin, p. 238). Son fief de Messinople, qu’il tenait de Boniface, était l’ancienne Maximianopolis, qui florissait du temps d’Ammien-Marcellin parmi les villes de la Thrace (no 141).
  136. L’église de ce patron de Thessalonique était desservie par les chanoines du Saint-Sépulcre ; elle contenait une huile sainte qui distillait continuellement, et il s’y faisait d’étonnans miracles. (Ducange, Hist. de Constantinople, II, 4).
  137. Acropolita (c. 17) rapporte la persécution du légat et la tolérance de Henri (Ερη comme il l’appelle), κλνδωνα κατεςορεσε.
  138. Voyez le règne de Henri dans Ducange (Hist. de C. P., l. I, c. 35-41 ; l. II, c. 1-12), à qui les lettres des papes ont été d’une grande ressource. Le Beau (Hist. du Bas-Empire, t. XXI, p. 120-122) a trouvé, peut-être dans Doutremens, quelques lois de Henri qui établissent le service des fiefs et les prérogatives de l’empereur.
  139. Acropolita (c. 14) affirme que Pierre de Courtenai périt par l’épée (εργον μαχαιρας γενεσθαι) ; mais ses expressions obscures me font présumer qu’il avait auparavant été en captivité, ως παντασ αρδην δεσμωτας ποιησαι συν πασισκευεσι. La Chronique d’Auxerre diffère la mort de l’empereur jusqu’en 1219, et Auxerre est dans les environs de Courtenai.
  140. Voyez le règne et la mort de Pierre de Courtenai dans Ducange (Hist. de C. P., l. II, c. 22-28), qui fait de faibles efforts pour excuser Honorius III de son indifférence sur le sort de l’empereur.
  141. Marin Sanut (Secreta fidelium crucis, l. II, part. IV, c. 18, p. 73) est si enchanté de cette scène sanglante, qu’il la transcrit en marge comme bonum exemplum. Cependant il reconnaît la demoiselle pour femme légitime de Robert.
  142. Voyez le règne de Robert dans Ducange, Hist. de C. P., l. III, c. 1-12.
  143. Rex igitur Franciœ, deliberatione habita respondit nuntiis, se daturum hominem Syriœ partibus aptum ; in armis probum (preux), in bellis securum, in agendis providum, Johannem comitem Brennensem (Sanut, Secret. fidel., l. III, part. XI, c. 4, p. 205 ; Matthieu Paris, p. 159).
  144. Giannone (Istoria civile, t. II, l. XVI, p. 380-385) discute le mariage de Frédéric II avec la fille de Jean de Brienne, et la double union des couronnes de Naples et de Jérusalem.
  145. Acropolita, c. 27. L’historien était alors un enfant, et il fut élevé à Constantinople. En 1223, il avait onze ans, lorsque son père, pour échapper au joug des Latins, abandonna une fortune brillante et s’enfuit à la cour de Nicée, où son fils fut élevé aux premiers honneurs.
  146. Philippe Mouskes, évêque de Tournai (A. D. 1274-1282), a composé une espèce de poëme, ou plutôt de chronique en vers, en vieux patois flamand, sur les empereurs de Constantinople ; et Ducange l’a publié à la fin de l’histoire de Ville-Hardouin ; voyez (p. 224) les prouesses de Jean de Brienne.

    N’Aie, Ector, Roll’ ne Ogiers
    Ne Judas Machabeus li fiers
    Tant ne fit d’armes en estors
    Com fist li rois Jehans cel jors
    Et il defors et il dedans
    La paru sa force et ses sens
    Et li hardiment qu’il avait.

  147. Voyez le règne de Jean de Brienne dans Ducange, Hist. de C. P., l. III, c. 13-26.
  148. Voyez le règne de Baudouin II, jusqu’à son expulsion de Constantinople, dans Ducange, Hist. de C. P., l. IV, c. 1-34 ; la fin l. V, c. 1-33.
  149. Matthieu Paris raconte les deux visites de Baudouin II à la cour d’Angleterre (p. 396, 637), son retour en Grèce, armatâ manu (p. 407), ses lettres de son nomen formidabile, etc. (p. 481). Ce dernier passage a échappé à Ducange ; voyez l’expulsion de Baudouin, p. 850.
  150. Louis désapprouva l’aliénation de Courtenai et s’y opposa (Ducange, l. IV, c. 23). Cette seigneurie fait aujourd’hui partie des domaines de la couronne ; mais on l’a engagée pour un terme à la famille de Boulainvilliers. Courtenai, élection de Nemours, dans l’île de France, est une ville qui contient environ neuf cents habitans ; on y voit encore les restes d’un château (Mélanges tirés d’une grande Bibliothéque, t. X, l. V, p. 74-97).
  151. Joinville, p. 104, édit. du Louvre. Un prince Coman qui mourut sans baptême, fut enterré aux portes de Constantinople avec un certain nombre d’esclaves et de chevaux vivans.
  152. Sanut., Secret. fidel. crucis, l. IV, c. 18, p. 73.
  153. Ducange explique vaguement les mots perparus, perpera, hyperperum, par monetœ genus. D’après un passage de Gunther (Hist. C. P., c. 8, p. 10), je soupçonne que le perpera était le nummus aureus ou la quatrième partie d’un marc d’argent, ou environ dix schellings sterling ; en plomb, c’eût été trop peu de chose.
  154. Pour la translation de la sainte couronne, de Constantinople à Paris, voyez Ducange (Hist. de C. P., l. IV, c. 11-14, 24-35), et Fleury (Hist. ecc., t. XVII, p. 201-204).
  155. Mélanges tirés d’une grande bibliothéque, t. XLIII, p. 201-205. Le Lutrin de Boileau représente l’intérieur, l’esprit et les habitudes de la Sainte-Chapelle ; et ses commentateurs, Brossette et Saint-Marc, ont rassemblé et expliqué beaucoup de faits relatifs à son institution.
  156. Cette cure fut accomplie, A. D. 1656, le 24 du mois de mars, sur la nièce du célèbre Pascal, ce génie supérieur. Arnaud et Nicole étaient présens pour croire et attester un miracle qui confondit les jésuites et sauva Port-Royal. (Œuvres de Racine, t. VI, p. 176-187, dans l’éloquente histoire de Port-Royal. Voyez aussi Œuvres de Blaise Pascal, t. III, édition de Lefèvre, Paris, 1819.)
  157. Voltaire (Siècle de Louis XIV, c. 37, Œuvres, t. IX, p. 178, 179) s’efforce d’invalider le fait ; mais Hume (Essais, vol. II, p. 483, 484) s’empare de la batterie avec plus d’habileté et de succès, et tourne le canon contre ses ennemis.
  158. On peut suivre dans les troisième, quatrième et cinquième livres de la compilation de Ducange les pertes successives des Latins ; mais il a laissé échapper beaucoup de circonstances relatives aux conquêtes des Grecs, qu’on peut retrouver dans l’histoire plus complète de George Acropolita, et dans les trois premiers livres de Nicéphore Grégoras, deux historiens de l’histoire byzantine, qui ont eu le bonheur d’être publiés par de savans éditeurs, Léon Allatius, à Rome, et Jean Boivin, de l’Académie des inscriptions de Paris.
  159. George Acropolita, c. 78, p. 89, 90, édit. de Paris.
  160. Les Grecs, honteux d’un secours étranger, dissimulèrent l’alliance des Génois et les secours qu’ils en reçurent ; mais le fait est prouvé par le témoignage de Jean Villani (Chron., l. VI, c. 71 ; dans Muratori, Script. rer. ital., t. XIII, p. 202, 203), et Guillaume de Nangis (Annales de Saint-Louis, p. 248, dans le Joinville du Louvre), deux étrangers désintéressés ; Urbain IV menaça de priver Gênes de son archevêque.
  161. Il faut quelques soins pour concilier les différences de nombre ; les huit cents soldats de Nicétas, les vingt-cinq mille de Spandugino (apud Duc., l. V, c. 24), les Scythes et les Grecs d’Acropolita, et la nombreuse armée de Michel, dans les lettres du pape Urbain IV (1-129).
  162. Θεληματαριοι. Pachymère les nomme et en donne la description (l. II, c. 14).
  163. Il est inutile d’aller chercher ces Comans dans les déserts de la Tartarie ou même de la Moldavie, une partie de la horde s’était soumise à Jean Vatacès, et avait probablement établi une pépinière de soldats dans quelques terres désertes de la Thrace (Cantacuzène, l. I, c. 2).
  164. Les Latins racontent brièvement la perte de Constantinople ; la conquête est détaillée avec plus de satisfaction par les Grecs ; savoir, par Acropolita (c. 85), Pachymère (l. II, c. 26, 27), Nicéphore Grégoras (l. IV, c. 1, 2). Voyez Ducange, Hist. de C. P., l. V, c. 19-27.
  165. Voyez les trois dernières livres (l. V-VIII) et les Tables généalogiques de Ducange. Dans l’année 1382, l’empereur titulaire de Constantinople était Jacques de Baux, duc d’Andria, dans le royaume de Naples, fils de Marguerite, qui avait eu pour mère Catherine de Valois, fille de Catherine, dont le père était Philippe, fils de Baudouin II (Ducange, l. VII, c. 37, 38). On ne sait point s’il a laissé quelque postérité.
  166. Abulféda, qui vit la fin des croisades, parle des royaumes des Francs et de ceux des Nègres comme également inconnus (Proleg. ad geogr.). S’il n’eût pas dédaigné la langue latine, le prince syrien aurait trouvé facilement des livres et des interprètes.
  167. Huet (De interpretatione et de claris interpretibus, p. 131-135) rend un compte abrégé et superficiel de ces traductions de latin en grec. Maxime Planudes, moine de Constantinople (A. D. 1327-1353), a traduit les Commentaires de César, le Songe de Scipion, les Métamorphoses et les Héroïdes d’Ovide, etc. (Fabricius, Bibl. grœc., t. X, p. 533.)
  168. Les moulins à vent, originairement inventés dans l’Asie Mineure, où les eaux sont rares, furent en usage en Normandie dès l’année 1105 (Vie privée des Français, t. I, p. 42, 43 ; Ducange, Gloss. lat., t. IV, p. 474). Voy. l’Angleterre, anc. trad. par Boulard, p. 282.
  169. Voyez les plaintes de Roger Bacon (Biographica britannica, vol. I, p. 418, édit. de Kippis). Si Bacon ou Gerbert entendaient quelques auteurs grecs, ils étaient des prodiges dans leur siècle, et ne devaient point cet avantage au commerce de l’Orient.
  170. Telle était l’opinion du grand Leibnitz (Œuvres de Fontenelle, t. V, p. 458), un des maîtres de l’histoire du moyen âge. Je ne citerai que la généalogie des Carmélites et le miracle de la maison de Lorette, qui vinrent l’une et l’autre de Palestine.
  171. Si je place les Sarrasins au nombre des nations barbares, ce n’est que relativement à leurs guerres, ou plutôt à leurs incursions en Italie et en France, qui n’avaient d’autre but que le pillage et la dévastation.
  172. Voyez sur ce sujet l’ouvrage de M. Heeren, intitulé Essai sur l’influence des Croisades (Paris, 1808), où les résultats heureux, bien qu’éloignés, de ces guerres saintes, sont développés avec autant de sagacité philosophique que d’érudition. (Note de l’Éditeur.)
  173. Un rayon brillant de lumière philosophique est sorti de nos jours du fond de l’Écosse, et a enrichi la littérature sur le sujet intéressant des progrès de la société en Europe ; et c’est avec autant de plaisir personnel que de justice, que je cite les noms respectables de Hume, Robertson et Adam Smith. Voyez deux ouvrages traduits de G. Stuart, par B.
  174. Je me suis servi, sans m’y borner, d’une histoire généalogique de la noble et illustre maison de Courtenai, par Esra Cleaveland, tuteur du chevalier Guill. de Courtenai, et recteur de Honiton, Oxford, 1735, in-fol. La première partie est tirée de Guillaume de Tyr ; la seconde, de l’histoire de France de Bouchet ; et la troisième, de différens Mémoires publics et particuliers des Courtenai du Devonshire. Le recteur de Honiton montre plus de reconnaissance que d’adresse, et plus d’adresse que de discernement.
  175. Le premier renseignement sur sa famille est un passage du continuateur d’Aimoin, moine de Fleury, qui écrivit dans le douzième siècle. Voyez sa Chronique dans les Historiens de France , t. XI, p. 276.
  176. D’Anville place Turbessel, ou, comme on la nomme aujourd’hui, Telbesher, à vingt-quatre milles du grand passage sur l’Euphrate à Zeugma.
  177. Ses possessions sont enregistrées dans les Assises de Jérusalem (c. 326), parmi les mouvances de la couronne, qui doivent donc avoir été rassemblées entre les années 1153 et 1187. On peut trouver sa généalogie dans les Lignages d’outre-mer, c. 16.
  178. L’abbé Suger, ministre d’état, raconte d’une manière absurde la rapine et la réparation, dans ses Lettres 114 et 116, qui sont les meilleurs Mémoires du siècle (Duchesne, Scriptor. Hist. Fr., t. IV, p. 530).
  179. De toutes les requêtes, apologies, etc., publiées par les princes de Courtenai, je n’ai vu que les trois suivantes, toutes in-8o. 1o. De Stirpe et Origine Domûs de Courtenai : addita sunt responsa celeberrimorum Europœ jurisconsultorum. Paris, 1607. 2o. Représentation du procédé tenu à l’instance faite devant le roi par M. de Courtenai, pour la conservation de l’honneur et dignité de leur maison, branche de la royale maison de France, à Paris, 1613, 3o. Représentation du subject qui a porté messieurs de Salle et de Fraville, de la maison de Courtenai, à se retirer hors du royaume, 1614. Ce fut un homicide pour lequel les Courtenai demandaient qu’on leur fit ou grâce ou leur procès comme princes du sang.
  180. De Thou exprime ainsi l’opinion des parlemens : Principis nomen nusquam in Galliâ tributum nisi iis qui per mares e regibus nostris originem repetunt : qui nune tantum à Ludovico nono beatœ memoriœ numerantur : nam Cortinæi et Drocenses, à Ludovico crasso genus ducentes hodie inter eos minime recensentur. Cette distinction est plus d’expédient que de justice. La sainteté de Louis IX ne pouvait lui donner aucune prérogative particulière, et tous les descendans de Hugues Capet doivent se trouver compris dans son pacte primitif avec la nation française.
  181. Le dernier mâle de la maison de Courtenai fut Charles Roger, qui mourut en 1730 sans laisser de fils ; la dernière femelle fut Hélène de Courtenai, qui épousa Louis de Baufremont. Son titre de princesse du sang royal de France fut supprimé le 7 février 1737, par un arrêt du parlement de Paris.
  182. L’anecdote singulière à laquelle je fais allusion, se trouve dans le Recueil des Pièces intéressantes et peu connues (Mæstricht, 1786, en quatre vol. in-12) ; et l’éditeur inconnu cite son auteur, qui la tenait d’Hélène de Courtenai, marquise de Beaufremont.
  183. Dugdale, Monasticon anglicanum, vol. I, p. 786. Cependant cette fable doit avoir été inventée avant le règne d’Édouard III. Les profusions pieuses des trois premières générations en faveur de l’abbaye de Ford, furent suivies de tyrannie d’une part, et d’ingratitude de l’autre ; et à la sixième génération, les moines cessèrent d’enregistrer la naissance, les actions et la mort de leur patron.
  184. Dans sa Britannia, la liste des comtes de Devon indique cependant un doute par l’expression é regio sanguine ortos credunt.
  185. Dans son Baronnage (part. I, p. 634), il renvoie à son propre Monasticon. N’aurait-il pas dû corriger les registres de l’abbaye de Ford, et effacer le fantôme de Florus par l’autorité irrécusable des historiens français ?
  186. Outre le troisième et meilleur livre de l’histoire de Cleaveland, j’ai consulté Dugdale, le père de notre science généalogique (Baronnage, part. I, p. 634-643).
  187. Cette grande famille de Ripuariis, Redvers ou Rivers, s’éteignit sous le règne d’Edouard Ier, dans Isabelle de Fortibus, fameuse et puissante douairière, qui survécut longtemps à son frère et à son mari (Dugdale, Baronnage, part. I, p. 254-257).
  188. Cleaveland, p. 142. Quelques-uns l’atribuent à un Rivers, comte de Devon ; mais ce style anglais paraît plutôt appartenir au quinzième siècle qu’au treizième.
  189. Ubi Lapsus ! quid feci ? Légende qui fut sans doute adoptée par la branche de Powderham après la perte du comté de Devon, etc. Les armes de Courtenai étaient primitivement d’or, trois tourteaux de gueules, qui semblent indiquer une affinité avec Godefroi de Bouillon et les anciens comtes de Boulogne.
  190. Pour les règnes des empereurs de Nicée, et principalement de Vatacès et de son fils, nous n’avons point d’autre écrivain contemporain que George Acropolita leur ministre ; mais Georg. Pachymères revint à Constantinople avec les Grecs à l’âge de dix-neuf ans (Hanckius, De Script. byzant., c. 33, 34, p. 564-578 ; Fabricius, Bibl. grœc., t. VI, p. 448-460). Cependant l’histoire de Nicéphore Grégoras, quoique du quatorzième siècle, est une excellente relation des événemens depuis la prise de Constantinople par les Latins.
  191. Nicéphore Grégoras (l. II, c. 1) distingue entre le οξεια ορμη de Lascaris et l’ενςαδεια de Vatacès. Les deux portraits sont également bien dessinés.
  192. Pachym., l. I, c. 23, 24 ; Nicéph. Greg., l. I, c. 6. Celui qui lira les historiens de Byzance observera combien il est rare d’y trouver des détails si précieux.
  193. Μονοι γαρ απαντων ανθρωπων ονομαςοτατοι βασιλευς και φιλοσφος (Greg. Acropol., c. 32). L’empereur examinait et encourageait, dans ses conversations familières, les études de son futur logothète.
  194. Comparez Acropolita (c. 18-52) avec les deux premiers livres de Nicéphore Gregoras.
  195. Un proverbe persan dit que Cyrus fut le père de ses sujets, et que Darius en fut le maître. On appliqua ce proverbe à Vatacès et à son fils ; mais Pachymère a confondu Darius, prince humain, avec Cambyse, despote et tyran de son peuple. Le poids des taxes avait fait donner à Darius le nom moins odieux mais plus méprisable de Καπηλος, marchand ou courtier (Hérodote, III, 89).
  196. Acropolita (c. 63) semble s’applaudir de la fermeté avec laquelle il reçut la bastonnade, et son absence du conseil jusqu’au moment où il y fut rappelé. Il raconte les exploits de Théodore et ses propres services, depuis le chapitre 53 jusqu’au c. 74 de son histoire. Voyez le troisième livre de Nicéphore Grégoras.
  197. Pachymèr. (l. 1, c. 21) nomme et distingue quinze à vingt familles grecques ; και οσοι αλλοι, οις η μεγαλογενης σειρα και χρνση συγκεκροτητο. Entend-il par cette décoration, une chaîne métaphorique ou réellement une chaîne d’or ? Peut-être l’une et l’autre.
  198. Les anciens géographes, ainsi que Cellarius, d’Anville et nos voyageurs, particulièrement Pococke et Chandler, nous apprendront à distinguer les deux Magnésie de l’Asie mineure, celle du Méandre et celle du du Sipylus. La dernière, celle dont nous avons parlé, est encore florissante pour une ville turque. Elle est située a huit heures de chemin ou huit lieues au-nord-est de Smyrne. (Tournefort, Voyages du Levant, t. III, lettre XXII, p. 365-370 ; Voyages de Chandler dans l’Asie mineure, p. 267.)
  199. Voyez Acropolita (c. 75, 76, etc.), qui vivait trop près de cette époque ; Pachymère (l. I, c. 13-25), Gregoras (l. III, c. 3, 4, 5).
  200. Ducange (Famil. byzant., p. 230, etc.) éclaircit la généalogie de Paléologue. On trouve les événemens de sa vie privée dans Pachym. (l. I, c. 7-12) et Grégoras (l. II, 8 ; l. III, 2-4 ; l. IV, I). Il favorise visiblement le fondateur de la dynastie régnante.
  201. Acropolita (c. 50) raconte les circonstances de cette curieuse aventure, qui semble avoir échappé aux historiens plus modernes.
  202. Pachym. (l. I, c. 12), qui parle de cette épreuve barbare avec le mépris qu’elle mérite, affirme que dans sa jeunesse il a vu plusieurs personnes s’en tirer sans accident. Il était Grec, et par conséquent crédule ; mais l’esprit ingénieux des Grecs leur avait peut-être fourni quelque remède ou quelque moyen d’adresse ou d’artifice à opposer à leur propre superstition ou à celle de leur tyran.
  203. Sans comparer Pachymère à Tacite où à Thucydide, je dois louer l’éloquence, la clarté, et même à un certain point, la liberté avec lesquelles il raconte l’élévation de Paléologue (l. I, c. 13-32 ; l. II, c. 1-9). Acropolita est plus circonspect et Gregoras moins étendu.
  204. Saint-Louis abolit le combat judiciaire dans ses domaines, et à la longue, son exemple et son autorité prévalurent dans toute la France (Esprit des lois, l. XXVIII, c. 29).
  205. Dans les causes civiles, Henri II laissait le choix au défendeur. Glanville préfère les preuves par témoins, et le combat judiciaire est condamné dans le Fleta ; cependant la loi anglaise n’a jamais abrogé l’épreuve par le combat, et les juges l’ordonnèrent encore au commencement du dernier siècle.
  206. Cependant un de mes amis, homme d’esprit, m’a fourni plusieurs motifs qui excusent cette pratique : 1o. elle convenait peut-être à des peuples à peine sortis de la barbarie ; 2o. elle modérait la licence de la guerre entre particuliers, et les fureurs des vengeances arbitraires ; 3o. elle était moins absurde que les épreuves du feu, de l’eau bouillante ou de la croix, qu’elle contribua à abolir. Elle était au moins une preuve de valeur, qualité qui se réunit si rarement avec la bassesse des sentimens, que le danger de l’appel au combat pouvait contenir les poursuites de la malveillance, et devenir une barrière contre l’injustice soutenue du pouvoir. Le brave et malheureux comte de Surrey aurait probablement évité un sort qu’il ne méritait pas, si sa demande de combat n’eût pas été rejetée.
  207. Les géographies anciennes et modernes ne fixent pas précisément l’endroit Nymphée était située ; mais d’après le récit des derniers momens de Vatacès, il est évident que le palais et les jardins qu’il se plaisait de préférence à habiter étaient dans le voisinage de Smyrne (Acropolita, c. 52). On peut vaguement placer Nymphée dans la Lydie (Gregoras, l. VI, 6).
  208. Ce sceptre, l’emblème de la justice et de la puissance, était un long bâton tel que ceux dont se servaient les héros d’Homère. Les Grecs modernes le nommèrent dicanice ; et le sceptre impérial était distingué, comme le reste, par sa couleur rouge ou de pourpre.
  209. Acropolita affirme (c. 87) que ce bonnet était à la mode française ; mais à raison du rubis qui était sur la forme, Ducange (Hist. de C. P., l. V, c. 28, 29) suppose que c’était un chapeau à haute forme, tel que les Grecs les portaient. Mais Acropolita pouvait-il s’y tromper ?
  210. Voyez Pachym. (l. II, 28-33), Acropolita (c. 88), Nicéphore Gregoras (l. IV, 7), et pour la manière dont furent traités les sujets latins, Ducange (l. V, c. 30, 31).
  211. Cette manière moins barbare de priver de la vue fut essayée, dit-on, par Démocrite, qui en fit l’expérience sur lui-même lorsqu’il voulut se débarrasser de la vue du monde. Cette histoire est absurde. Le mot abbacinare, en latin et en italien, a fourni à Ducange (Gloss. latin.) l’occasion de passer en revue les différentes manières d’ôter la vue ou d’aveugler. Les plus violentes étaient d’arracher les yeux, de les brûler avec un fer rouge ou du vinaigre bouillant, ou de serrer la tête avec une corde si violemment que les yeux en sortissent. Que la tyrannie est ingénieuse !
  212. Voyez la première retraite et le rétablissement d’Arsène, dans Pachym. (l. II, c. 15 ; l. III, c. 1-2), et Nic. Greg. (l. III, c. 1 ; l. IV, c. 1). La postérité blâme avec justice dans Arsène l’αφελεια et ραθυμια, vertus d’un ermite et vices d’un ministre, l. XII, c. 2.
  213. Le crime et l’excommunication de Michel sont racontés avec impartialité par Pachymère (l. III, c. 10, 14, 19, etc.) et par Grégoras (l. IV, c. 4) : sa confession et sa pénitence leur rendirent la liberté.
  214. Pachymère raconte l’exil d’Arsène (l. IV, c. 1-16). Il fut un des commissaires qui le visitèrent dans son île déserte. Le dernier testament de l’inflexible patriarche existe encore. (Dupin, Biblioth. ecclés., t. X, p. 95.)
  215. Pachymère (l. VII, c. 32) raconte la cérémonie de cette épreuve miraculeuse en philosophe, et cite avec le même mépris un complot des arsénites, qui essayèrent de cacher une révélation dans le cercueil de quelque vieux saint (l. VII, c. 13) ; mais il compense cette incrédulité par une image qui pleure, une autre qui répand du sang (l. VII, c. 30), et la cure miraculeuse d’un homme sourd et muet de naissance (l. XI, c. 32).
  216. Pachymère a dispersé dans ses treize livres l’histoire des arsénites ; mais il a laissé le récit de leur réunion et de leur triomphe à Nicéphore (l. VII, 9), qui ne les aime ni ne les estime.
  217. Des treize livres de Pachymère, les six premiers contiennent, ainsi que les quatrième et cinquième de Nicéphore Grégoras, le règne de Michel Paléologue. Lorsque ce prince mourut, Pachymère avait quarante ans. Au lieu de diviser son histoire en deux parties, comme le père Poussin, son éditeur, je suis Ducange et Cousin, qui ne font des treize livres qu’une seule série.
  218. Ducange, Hist. de C. P., l. V, c. 33, etc., tirée des lettres d’Urbain IV.
  219. À raison de leurs relations mercantiles avec les Génois et les Vénitiens, les Grecs appelaient avec insulte les Latins καπηλοι et βαναυσοι (Pachymère, l. V, c. 10). « Les uns sont hérétiques de nom, et les autres de fait. » comme les Latins, dit le savant Veccus (l. V, c. 12) qui se convertit peu de temps après (c. 15, 16), et fut fait patriarche (c. 24).
  220. Dans cette classe, nous pouvons placer Pachymère lui-même, dont le récit complet et impartial occupe les livres cinq et six de son histoire. Cependant il ne parle point du concile de Lyon, et semble croire que les papes résidaient toujours à Rome ou dans l’Italie (l. V, c. 17-21).
  221. Voyez les Actes du concile de Lyon dans l’année 1274, Fleury, Hist. ecclés., t. XVIII, p. 181-199 ; Dupin, Biblioth. ecclés., t. X, p. 135.
  222. Cette instruction curieuse, tirée avec plus ou moins d’exactitude, par Wading et Léo Allatius, des archives du Vatican, est donnée en extrait ou en traduction par Fleury (t. XVIII, p. 252-258).
  223. Cette confession franche et authentique de la détresse de Michel est écrite en latin barbare par Ogier, qui s’intitule protonotaire des interprètes, et transcrite par Wading, d’après les manuscrits du Vatican (A. D. 1278, no 3). J’ai trouvé par hasard ses annales de l’ordre franciscain Fratres minores, en dix sept volumes in-folio (Rome, 1741), parmi les papiers de rebut chez un libraire.
  224. Voyez le sixième livre de Pachymère, et particulièrement les chapitres 1, 11, 16, 18, 24, 27 ; il inspire d’autant plus de confiance, qu’il parle de cette persécution avec plus de douleur que d’aigreur.
  225. Pachymère, l. VII, c. 1, 11, 17. Le discours d’Andronic l’ancien (l. XII, c. 2) est un monument curieux qui prouve que si les Grecs étaient esclaves de l’empereur, l’empereur n’était pas moins esclave de la superstition et du clergé.
  226. Les meilleures relations de la conquête de Naples par Charles d’Anjou, les plus contemporaines et en même temps les plus complètes et les plus intéressantes, se trouvent dans les Chroniques florentines de Ricordano Malaspina (c. 175-193) et de Jean Villani (l. VII, c. 1-10, 25-30), publiées par Muratori dans les huitième et treizième volumes des Historiens de l’Italie. Il a abrégé dans ses Annales (t. XI, p. 56-72) ces grands événemens dont on trouve aussi le récit dans l’Istoria civile de Giannone, t. II, l. XIX, t. III, liv. XX.
  227. Ducange, Hist. C. P. ; l. V, c. 49-56 ; l. VI, c. 1-13. Voy. Pachymère, l. IV, c. 29 ; l. V, c. 7, 10, 25 ; l. VI, c. 30, 32, 33, et Nicéphore Grégoras, l. IV, 5 ; l. V, l. 6.
  228. Le lecteur d’Hérodote se rappellera de quelle manière miraculeuse l’armée assyrienne de Sennachérib fut désarmée et détruite (l. II, c. 141).
  229. Selon un guelfe zélé, Sabas Malaspina (Hist. de Sicile, l. III, c. 16, dans Muratori, t. VIII, p. 832), les sujets de Charles qui avaient poursuivi Mainfroi comme un loup, le regrettèrent comme un agneau ; et il justifie leur mécontentement par la tyrannie du gouvernement des Français (l. VI, c. 2-7). Voyez le Manifeste sicilien dans Nicolas Specialis (l. I, c. 11, dans Muratori, t. X, p. 930).
  230. Voyez le caractère et les conseils de Pierre, roi d’Aragon, dans Mariana (Hist. Hispan., l. XIV, c. 6, t. II, p. 133). Le lecteur, pardonnera les défauts du jésuite en faveur de son style, et souvent en faveur de son discernement.
  231. Après avoir détaillé les griefs de ses compatriotes, Nicolas Specialis ajoute dans le véritable esprit de la jalousie italienne : Quœ omnia et graviora quidem, ut arbitror, patienti animo Siculi tolerassent, nisi quod primum cunctis dominantibus cavendum est, alienas fœminas invasissent (l. I, c. 2, p. 924).
  232. On rappela long-temps aux Français cette sanglante leçon. « Si ou me pousse à bout, disait Henri IV, j’irai déjeuner à Milan et dîner à Naples. » — « Votre majesté, lui répondit l’ambassadeur d’Espagne, pourrait arriver en Sicile pour les vêpres. »
  233. Deux écrivains nationaux racontent les détails de cette révolte et de la victoire dont elle fut suivie, Barthélémy de Neocastro (in Muratori, t. XIII) et Nicolas Specialis (in Muratori, t. X) ; l’un était contemporain et l’autre vivait dans le siècle suivant. Le patriote Specialis rejette le nom de rebelle, et nie la correspondance préliminaire avec Pierre d’Aragon (nullo communicato consilio) qui se trouva par hasard avec une flotte et une armée sur la côte d’Afrique (l. I, c. 4-9).
  234. Nicéphore Grégoras (l. V, c. 6) admire la sagesse de la Providence dans cette balance égale des états et des princes. Pour l’honneur de Paléologue, j’aimerais mieux que cette balance eût été observée par un Italien.
  235. Voyez la Chronique de Villani, le onzième volume des Annali d’Italia par Muratori, et les vingtième et vingt-unième livres de l’Istoria civile de Giannone.
  236. Les plus braves de cette multitude de Catalans et d’Espagnols étaient connus des Grecs sous le nom d’Almugavares qu’ils se donnaient eux-mêmes. Moncade les fait descendre des Goths, et Pachymère (l. XI, c. 22) des Arabes ; en dépit de la vanité nationale et religieuse, je crois que le dernier a raison.
  237. Voyez, sur Roger de Flor et ses compagnons, un fragment historique, détaillé et intéressant, intitulé les Espagnols du quatorzième siècle, et inséré dans l’Espagne en 1808, ouvrage traduit de l’allemand, t. II, p. 167. Cette relation fait apercevoir de légères erreurs qui se sont glissées dans celle de Gibbon. (Note de l’Éditeur.)
  238. On peut se former une idée de la population de ces villes par les trente-six mille habitans de Tralles, qui avait été rebâtie sous le règne précédent, et qui fut ruinée par les Turcs (Pachymère, l. VI, c. 20, 21).
  239. J’ai recueilli ces détails dans Pachymère (l. XI, c. 21 ; l. XII, c. 4, 5, 8, 14, 19), qui fait connaître l’altération graduelle de la monnaie d’or. Même dans les temps les plus heureux du règne de Jean Ducas Vatacès, les byzans étaient composés de moitié or et moitié alliage. La pauvreté de Michel Paléologue le força de frapper de nouvelles monnaies, où il entrait neuf parties ou karats d’or et quinze de cuivre. Après sa mort, le titre monta à dix karats, jusqu’à ce que dans l’excès des calamités publiques, on le réduisit à moitié. Le prince fut soulagé pour un moment ; mais cette ressource passagère anéantit irrévocablement le crédit et le commerce. En France, le titre est de vingt-deux karats et d’un douzième d’alliage, et le titre d’Angleterre et de Hollande est encore plus haut.
  240. Pachymère, dans ses onzième, douzième et treizième livres, fait le récit très-détaillé de la guerre des Catalans jusqu’à l’année 1308. Nicéphore est plus complet et moins diffus (l. VII, 3-6). Ducange, qui regarde ces aventuriers comme Français, a suivi leurs traces avec son exactitude ordinaire (Hist. de C. P., l. VI, c. 22-46) : il cite une histoire d’Aragon que j’ai lue avec plaisir, et que les Espagnols préconisent connue un modèle de style et de composition (Expedicion de los Catalanos y Aragones contra los Turcos y Griegos, Barcelone, 1622, in-4o; Madrid, 1777, in-8o). Don Francisco de Moncada, comte d’Ossone, peut imiter César ou Salluste ; il peut avoir traduit les contemporains grecs ou italiens, mais il ne cite jamais ses autorités, et je ne trouve aucun témoignage national des exploits de ses compatriotes (*).
    (*) Ramon Montaner, l’un des Catalans qui accompagnèrent Roger de Flor, et qui fut gouverneur de Gallipoli, a écrit en espagnol l’histoire, de cette bande d’aventuriers à laquelle il avait appartenu, et dont il se sépara lorsqu’elle quitta la Chersonnèse de Thrace pour pénétrer en Macédoine et en Grèce. (Note de l’Éditeur.)
  241. Voyez l’histoire du laborieux Ducange et sa table soignée des Dynasties françaises, dans laquelle il récapitule les trente-cinq passages où il cite les ducs d’Athènes.
  242. Ville-Hardouin le cite longuement en deux endroits (nos 151-235) ; et dans le premier passage, Ducange ajoute tout ce qui a pu être connu de sa personne et de sa famille.
  243. C’est de ces princes latins du quatorzième siècle que Bocace, Chaucer et Shakespeare ont emprunté leur Thésée, duc d’Athènes. Un siècle ignorant applique ses mœurs et son langage aux temps les plus reculés.
  244. Le même Constantin donna un roi à la Sicile, à la Russie un magnus dapifer de l’empire, à Thèbes le primicerius. Ducange (ad Nicéph. Grégor., l. VII, c. 5) traite ces fables absurdes avec le mépris qu’elles méritent. Les Latins appelaient par corruption le seigneur de Thèbes megas kurios ou grand sire.
  245. Quodam miraculo, dit Albéric. Il fut probablement reçu par Michel-le-Choniate, l’archevêque qui avait défendu Athènes contre le tyran Léon Sgurus (Nicétas, in Balduino). Michel était frère de l’historien Nicétas, et son éloge d’Athènes existe encore en manuscrit dans la Bibliothéque Bodléienne (Fabr., Bibl. grœc., t. VI, p. 405).
  246. Cet état d’Athènes moderne est tiré de Spon (Voyage en Grèce, t. II, p. 79-190), et de Wheeler (Voyage en Grèce, p. 337-414), de Stuart (Antiquités d’Athènes, passim) et Chandler (Voyage en Grèce, p. 23-172). Le premier de ces voyageurs visita la Grèce dans l’année 1676 ; le dernier en 1765 ; et la révolution de près d’un siècle n’avait presque pas produit de changement sur ce théâtre tranquille.
  247. Les anciens, ou au moins les Athéniens, croyaient que toutes les abeilles du monde étaient originaires du mont Hymette, qu’en mangeant du miel et se frottant d’huile on pouvait conserver sa santé et prolonger sa vie. (Geoponica, l. XV, c. 7, p. 1089-1094 ; édit. de Niclas.)
  248. Ducange (Gloss. grœc., Prœf., p. VIII) cite pour autorité Théodose Zygomalas, grammairien moderne. Cependant Spon (t. II, p. 194) et Wheeler (p. 355), qui peuvent passer pour juges compétens, ont une opinion plus favorable du dialecte de l’Attique.
  249. Nous ne pouvons cependant pas les accuser d’avoir corrompu le nom d’Athènes, qu’ils nomment encore Athini. D’après l’εις της Αδηνην, nous avons formé notre dénomination barbare de Setines.
  250. Andronic justifie lui-même la liberté que nous prenons à son égard, par les invectives qu’il a prononcées (Nicéphore Grégoras, l. I, c. 1), contre la partialité de l’histoire ; il est vrai que sa censure est plus particulièrement dirigée contre la calomnie que contre l’adulation.
  251. Pour l’anathème trouvé dans le nid de pigeons, voy. Pachymère (l. IX, c. 24). Il raconte toute l’histoire d’Athanase (l. VIII, c. 13, 16, 20, 24 ; l. X, c. 37, 29, 31, 36 ; l. XI, c. 1, 3, 5, 6 ; l. XIII, c. 8, 10, 23,35), et il est suivi par Nicéphore Grégoras (l. VI, 5-7 ; l. VII, c. 1-9), qui comprend dans son récit la seconde retraite de ce second Chrysostôme.
  252. Pachymère, dans sept livres en 377 pages in-folio, donne l’histoire des trente-six premières années d’Andronic l’ancien, et fait connaître la date de son ouvrage par les nouvelles ou mensonges courans du jour (A. D. 1308). La mort ou le dégoût l’empêchèrent de continuer.
  253. Après un intervalle de deux ans depuis le moment on finit l’ouvrage de Pachymère, Cantacuzène prend la plume, et son premier livre (c. 6-59, p. 9-150) renferme le récit des guerres civiles et des huit dernières années du règne d’Andronic l’ancien. Le président Cousin, son traducteur, est l’auteur de la comparaison ingénieuse de Moïse et de César.
  254. Nicéphore Grégoras raconte en raccourci le règne et la vie entière d’Andronic l’ancien (l. VI, c. 1 ; l. X, c. 1, p. 96-291). C’est de cette partie que Cantacuzène se plaint, comme d’une représentation fausse et malveillante de sa conduite.
  255. Il fut couronné le 21 mai 1295, et mourut le 12 octobre 1320 (Ducange, Hist. byzant., p. 239). Son frère Théodore hérita, par un second mariage, du marquisat de Montferrat, embrassa la religion et les mœurs des Latins (οτι και γνωμη και πιςει και οχηματι, και γενειων κȢρα και πασιν εδεσιν Λατινος ην ακραιφνης, Nicéph. Grég., l. IX, c. 1), et fonda une dynastie de princes italiens qui fut éteinte en 1533 (Ducange, Fam. byzant., p. 249-253}.
  256. Nous devons à Nicéphore Grégoras (l. VIII, c. 1) la connaissance de cette aventure tragique. Cantacuzène cache discrètement les vices du jeune Andronic, dont il fut le témoin et peut-être le complice (l. I, c. 1, etc.).
  257. Il destinait sa succession à Michel Catharus, bâtard de Constantin, son second fils. Nicéphore Grégoras (l. VIII, c. 3) et Cantacuzène (l. I, c. 1, 2) s’accordent sur le projet d’exclure son petit-fils Andronic.
  258. Voyez Nicéph. Grég., l. VIII, c. 6. Andronic le jeune se plaignait qu’il lui était dû depuis quatre ans et quatre mois une somme de trois cent cinquante mille byzans d’or pour les dépenses de sa maison (Cantacuzène, l. I, c. 48). il aurait volontiers remis cette dette si on lui eût permis de rançonner les fermiers du revenu public.
  259. Je suis la Chronologie de Nicéphore, qui est singulièrement exacte. Il est prouvé que Cantacuzène a fait des erreurs dans les dates de ses propres opérations, ou que son texte a été défiguré par l’ignorance des copistes.
  260. J’ai tâché de concilier les vingt-quatre mille pièces de Cantacuzène (l. II, c. 1) avec les dix mille de Nicéphore Grégoras (l. IX, c. 2). L’un voulait cacher, et l’autre cherchait à exagérer les calamités du vieil empereur.
  261. Voyez Nicéph. Grég., l. IX, 6, 7, 8, 10, 14 ; l. X, c. l. L’historien avait partagé la prospérité de son bienfaiteur ; il le suivit dans sa retraite. « Celui qui suit son maître jusqu’à l’échafaud ou dans le monastère, ne devrait pas être légèrement traité de mercenaire prostituant l’éloge. »
  262. Cantacuzène(l. II, c. 1-40, p. 191-339) et Nicéphore Grégoras (l. IX, c. 7 ; l. XI, c. 11, p. 262-361) ont donné l’histoire du règne d’Andronic-le-Jeune depuis la retraite de son grand-père.
  263. Agnès ou Irène était fille du duc Henri-le-Merveilleux, chef de la maison de Brunswick, et le quatrième descendant du fameux Henri-le-Lion, duc de Saxe et de Bavière, et vainqueur des Slaves de la côte de la Baltique ; elle était sœur de Henri, que ses deux voyages en Orient firent surnommer le Grec ; mais ces deux voyages furent postérieurs au mariage de sa sœur, et je ne sais ni comment Andronic découvrit Agnès dans le fond de l’Allemagne, ni les raisons qui contribuèrent à former cette alliance (Rimius, Mémoires de la maison de Brunswick, p. 126-137).
  264. Henri-le-Merveilleux fut le fondateur de la branche de Grubenhagen, éteinte dans l’année 1596 (Rimius, p. 287). Il habitait le château de Wolfenbuttel, et ne possédait qu’un sixième des états allodiaux de Brunswick et de Lunebourg, que la famille des Guelfes avait sauvés de la confiscation des grands fiefs. Les fréquens partages entre frères avaient presque anéanti les maisons des princes d’Allemagne, lorsque enfin les droits de primogéniture vinrent par degrés écarter cette loi juste, mais pernicieuse. La principauté de Grubenhagen, un des derniers débris de la forêt Hercynienne, est un pays stérile, rempli de bois et de montagnes (Géographie de Busching, vol. VI, p. 270-286, traduct. angl.).
  265. Le royal auteur des Mémoires de Brandebourg nous apprend combien le nord de l’Allemagne méritait encore, dans des temps beaucoup plus modernes, l’épithète de pauvre et de barbare (Essai sur les Mœurs, etc.). Dans l’année 1306, des hordes de race venède, qui habitaient les bois de Lunebourg, avaient pour usage d’enterrer tout vivans les vieillards et les infirmes (Rimius, p. 136).
  266. On ne doit adopter qu’avec quelques restrictions l’assertion de Tacite, même relativement à son siècle, lorsqu’il prétend que l’Allemagne était totalement dépourvue de métaux précieux (Germania, c. 5 ; Annal., XI, 20). Selon Spener (Hist. Germaniœ pragmatica, t. I, p. 351), Argentifodinœ in Hercyniis montibus imperante Othone magno (A. D. 968) primum apertœ, largam etiam opes augendi dederunt copiam. Mais Rimius (p. 258, 259) diffère jusqu’à l’année 1016 la découverte des mines d’argent de Grubenhagen ou du Hartz supérieur, qu’on exploita dès le quatorzième siècle, et qui produisent encore des sommes considérables à la maison de Brunswick.
  267. Cantacuzène a rendu un témoignage très-honorable, ην Γερμανων αντη θυγατηρ δȢκος ντι μϖρȢζȢικ (Les Grecs modernes se servent du ντ pour le δ, et du υϖ pour le β, et le tout fera en italien di Brunzuic), τȢ παρ αντοις εϖιφανεςατȢ, και λαμϖροτητι παπτας τȢς ομοφυλȢς υϖερβαλλοντος τȢ γενȢς. Cet éloge est équitable, et ne peut qu’être flatteur pour un Anglais.
  268. Anne ou Jeanne était une des quatre filles d’Amédée-le-Grand par un second mariage, et sœur de père de son successeur Edouard, comte de Savoie (Tables d’Anderson, p. 650). Voyez Cantacuzène, l. I, c. 40-42.
  269. Ce roi, supposé que le fait soit vrai, doit être Charles-le-Bel, qui, dans l’espace de cinq ans, épousa trois femmes (1321-1326 ; Anderson, p. 628). Anne de Savoie fut reçue dans la ville de Constantinople dans le mois de février de l’année 1326.
  270. La noble race des Cantacuzène, illustre dans les Annales de Byzance depuis le onzième siècle, tirait son origine des paladins de France, les héros de ces romans qui furent traduits et lus par les Grecs dans le treizième. (Ducange, Fam. byzant., p. 258.)
  271. Voyez Cantacuzène (l. III, c. 24, 30, 36).
  272. Saserne en Gaule, et Columelle en Italie ou en Espagne, calculent à raison de deux paires de bœufs, deux conducteurs et six manouvriers pour deux cents jugera, cent vingt-cinq acres d’Angleterre de terres labourables, et ils ajoutent trois hommes de plus lorsqu’il s’y trouve du taillis (Columelle, De re rusticâ, l. II, c. 13, p. 441, édit. de Gesner).
  273. En traduisant ce détail, le président Cousin a commis trois erreurs palpables et essentielles ; 1o. il omet les mille paires de bœufs de labour ; 2o. il traduit πεντακοσιαι προς διοχιλιαις par le nombre de quinze cents ; 3o. il confond myriades avec chyliades, et ne donne à Cantacuzène que cinq mille porcs. Ne vous fiez pas aux traductions.
  274. Voyez la régence et le règne de Jean Cantacuzène, et tout le cours de la guerre civile, dans sa propre histoire (l. III, c. 1-100, p. 348-700) et dans celle de Nicéphore Grégoras (l. XII, c. 1 ; l. XV, c. 9, p. 353-492).
  275. Il prit les souliers ou brodequins rouges, se coiffa d’une mitre d’or et de soie, signa ses lettres avec de l’encre verte, et réclama pour la nouvelle Rome tous les priviléges que Constantin avait accordés à l’ancienne. (Cantacuzène, l. III, c. 36 ; Nicéph. Grég., l. XIV, c. 3.)
  276. Nicéphore Grégoras (l. XII, c. 5) atteste l’innocence les vertus de Cantacuzènc, les vices honteux et le crime d’Apocaucus, et ne dissimule point ses motifs d’inimitié personnelle et religieuse pour le premier ; νυν δε δια κακιαν αλλων, αιτιος ο πραοτατος της των ολων εδοξεν ειναι φθορας.
  277. On nommait les princes de Servie (Ducange, Fam. dalmat., etc., c. 2, 3, 4-9) despotes en langue grecque, et cral dans leur idiome national (Ducange, Gloss. grœc., p. 751). Ce titre, l’équivalent de roi, paraît tirer son origine de la Sclavonie, d’où il est passé chez les Hongrois, chez les Grecs et même chez les Turcs (Leunclavius, Pandect. turc, p. 422), qui réservent le nom de padishah pour l’empereur. Obtenir le premier au lieu du dernier, est l’ambition des Français à Constantinople (Avertissement à l’Histoire de Timur-Bec, p. 39).
  278. Nicéphore Grégoras, l. XII, c. 14. Il est surprenant que Cantacuzène n’ait point inséré dans ses propres écrits cette comparaison juste et ingénieuse.
  279. Les deux prisonniers qui assommèrent Apocaucus, étaient l’un et l’autre des Paléologues, et pouvaient ressentir en prison la honte de leurs fers. Le fait de la mort d’Apocaucus mérite qu’on renvoie le lecteur à Cantacuzène (l. III, c. 86) et à Nicéphore Grégoras (l. XIV, c. 10).
  280. Cantacuzène accuse le patriarche et épargne l’impératrice, mère de son souverain (l. II, 33, 34) contre laquelle Nicéphore exprime une animosité particulière (l. XIV, 10, 11 ; XV, 5). Il est vrai qu’ils ne parlent pas exactement de la même époque.
  281. Nicéphore Grégoras révèle la trahison et le nom du traître (l. XV, c. 8) ; mais Cantacuzène (l. III, c. 99) supprime discrètement le nom de celui qu’il avait daigné compter pour son complice.
  282. Nicéphore Grégoras (l. XV, 11). Il y avait cependant encore quelques perles fines, mais bien clairsemées ; le reste des pierres n’avait que παντοδαϖην χροιαν προς το διαυγες.
  283. Cantacuzène continue son histoire et celle de l’empire depuis son retour à Constantinople jusqu’à l’année qui suivit celle où son fils Matthieu abdiqua, A. D. 1357 (l. IV, c. 1-50, p. 705-911). Nicéphore Grégoras finit la sienne au synode de Constantinople, dans l’année 1351 (l. XXII, c. 3, 660 ; le reste, jusqu’à la fin du l. XXIV, p. 717, ne traite que de controverse), et ses quatorze derniers livres sont encore en manuscrit dans la Bibliothéque royale à Paris.
  284. L’empereur Cantacuzène (l. IV, c. 1) parle de ses propres vertus, et Nicéphore Grégoras des plaintes des amis de ce prince, que ses vertus réduisaient à la misère. Je leur ai prêté les expressions de nos pauvres chevaliers ou partisans de Charles après la restauration.
  285. On peut suppléer à l’apologie ridicule de Cantacuzène, qui raconte (l. IV, c. 39-42) sa propre chute avec une confusion visible, par la relation moins complète, mais plus sincère, de Matthieu Villani (l. IV, c. 46, in Script. rerum ital., t. XIV, p. 268) et par celle de Ducas (c. 10, 11).
  286. Cantacuzène reçut dans l’année 1375 une lettre du pape (Fleury, Hist. ecclés., t. XX, p. 250) ; et des autorités respectables placent sa mort au 20 novembre 1411 (Duc., Fam. byzant., p. 260). Mais s’il était de l’âge d’Andronic le jeune, compagnon de sa jeunesse et de ses plaisirs, il faut qu’il ait vécu cent seize ans, et cette longue carrière d’un si illustre personnage aurait été généralement remarquée.
  287. Ses quatre discours ou livres furent imprimés à Bâle en 1543 (Fabricius, Bibl. grœc., t. VI, p. 473) ; il les composa pour tranquilliser un prosélyte que ses amis d’Ispahan persécutaient continuellement de leurs lettres. Cantacuzène avait lu le Koran ; mais je vois, d’après Maracci, qu’il adoptait toutes les fables que l’on débitait contre Mahomet et sa religion.
  288. Voyez les Voyages de Bernier, t. I, p. 127.
  289. Mosheim, Instit. ecclés., p. 522, 523 ; Fleury, Hist. ecclés., t. XX, p. 22, 24, 107, 114, etc. Le premier développe philosophiquement les causes ; le second transcrit et traduit avec les préjugés d’un prêtre catholique.
  290. Basnage (in Canisii antiq. Lect., t. IV, p. 363-368) a examiné l’histoire et le caractère de Barlaam. La contradiction de ses opinions en différentes circonstances a fait naître des doutes sur l’identité de sa personne. Voyez aussi Fabricius, Bibl. grœc., t. X, p. 427-432.
  291. Voyez Cantacuzène (l. I, c. 39, 40 ; l. IV, c. 3-23, 24, 25) et Nicéphore Grégoras (l. XI, c. 10 ; l. XV, 3-7) dont les derniers livres, depuis le dix-neuvième jusqu’au vingt-quatrième, ne traitent guère que de ce sujet, si intéressant pour les auteurs. Boivin (in vit., Nicéph. Greg.), d’après les livres qui n’ont point été publiés, et Fabricius (Biblioth, grœc., t. X, p. 462-473), ou plutôt Montfaucon, d’après des manuscrits de la bibliothéque de Coislin, ont ajouté quelques faits et quelques documens.
  292. Pachymère (l. V, c. 10) traduit très-bien λιξιȢς (ligios) par ιδιȢς. Les Glossaires de Ducange enseignent amplement l’usage de ces mots en grec et en latin sous le règne féodal (Grœc, p. 811, 812 ; Latin., t. IV, p. 109-111).
  293. Ducange décrit l’établissement et les progrès des Génois à Péra ou Galata (C. P. Christiana, l. I, p. 68, 69), d’après les historiens de Byzance ; Pachymère (l. II, c. 35 ; l. V, 10-30 ; l. IX, 15 ; l. XII, 6-9), Nicéphore Grégoras (l. V, c. 4 ; l. VI, c. 11 ; l. IX, c. 5 ; l. XI, c. 1 ; l. XV, c. 1-6), et Cantacuzène (l. I, c. 12 ; l. II, c. 29, etc.).
  294. Pachymère (l. III, c. 3, 4, 5) et Nicéphore Grégoras (l. IV, c. 7) sentent et déplorent l’un et l’autre les effets de cette pernicieuse indulgence. Bibaras, sultan d’Égypte, et Tartare de nation, mais zélé musulman, obtint des enfans de Gengis la permission de construire une mosquée dans la capitale de la Crimée (de Guignes, Hist. des Huns, t. III, p. 343).
  295. On assura Chardin à Caffa (Voyages en Perse, t. I, p. 48) que ces poissons avaient quelquefois jusqu’à vingt-six pieds de longueur, pesaient huit ou neuf cents livres, et donnaient trois ou quatre quintaux de caviar ou d’œufs. Du temps de Démosthènes, le Bosphore fournissait de grains la ville d’Athènes.
  296. De Guignes (Hist. des Huns, t. III, p. 343, 344 ; Voyages de Ramusio, t. I, fol. 400). Mais ce transport par terre ou par eau n’était praticable que lorsque toutes les Hordes de Tartares étaient réunies sous le gouvernement d’un prince sage et puissant.
  297. Nicéphore Grégoras (l. XIII, c. 12) se montre judicieux et bien instruit, en parlant du commerce et des colonies de la mer Noire. Chardin décrit les ruines de Caffa, où il vit en quarante jours plus de quatre cents voiles employées au commerce de graine et de poisson (Voyages de Perse, t. I, p. 46-48).
  298. Voyez Nicéph. Grég., l. XVII, c. 1.
  299. Cantacuzène (l. IV, c. 11) raconte les événemens de cette guerre, mais son récit est obscur et confus ; celui de Nicéphore Grégoras (l. XVII, c. 1-7) est clair et fidèle ; le prêtre était moins responsable que le prince, des fautes et de la défaite de la flotte.
  300. Cantacuzène est encore obscur dans le récit de cette seconde guerre (l. IV, c. 18, p. 24, 25-28, 32) ; il déguise ce qu’il n’ose nier. Je regrette cette partie de Nicéphore Grégoras, qui est encore en manuscrit à Paris.
  301. Muratori (Annali d’Italia, t. XII, p. 144) renvoie aux anciennes Chroniques de Venise (Caresinus, continuateur d’André Dandolo, t. XII, p. 421, 422) et de Gènes (George Stella, Annales genuenses, l. XVII, p. 1091, 1092). Je les ai consultées soigneusement l’une et l’autre dans sa grande Collection des historiens de l’Italie.
  302. Voyez la Chronique de Matthieu Villani de Florence (l. II, c. 59, 60, p. 145-147 ; c. 74, 75, p. 156, 157, dans la Collection de Muratori, t. XIV).
  303. L’abbé de Sade (Mémoires sur la vie de Pétrarque, t. III, p. 257-263) a traduit cette lettre qu’il avait copiée dans un manuscrit de la Bibliothéque du roi de France. Quoique attaché au duc de Milan, Pétrarque ne cache ni sa surprise ni ses regrets de la défaite et du désespoir des Génois dans l’année suivante (p. 323-332).
  304. J’invite le lecteur à repasser ceux des chapitres de cette histoire qui traitent des mœurs des nations pastorales, des conquêtes d’Attila et des Huns, et que j’ai composés dans un temps où j’avais le désir plutôt que l’espérance de continuer mon ouvrage.
  305. Les kans des Kéraites n’auraient probablement pu même lire les éloquentes épîtres que composèrent en leur nom les missionnaires nestoriens, qui enrichissaient leur royaume de toutes les fabuleuses merveilles attribuées aux royaumes indiens. Peut-être ces Tartares (nommés le prêtre Jean) s’étaient-ils soumis au baptême et l’ordination (Voyez Assem., Bibl. orient., t. III, part. II, p. 487-503).
  306. Depuis que Voltaire a publié son histoire et sa tragédie, le nom de Gengis paraît, au moins en français, avoir été généralement adopté. Cependant Abulghazi-kan devait savoir le véritable nom de son ancêtre ; son étymologie paraît juste ; zin, en langue mongoule signifie grand, et gis est la terminaison du superlatif (Hist. généalog. des Tartares, part. III, p. 194, 195). D’après les mêmes idées de grandeur, on a donné le surnom de Zingis à l’Océan.
  307. Le nom de Mongoux a prévalu parmi les Orientaux, et s’applique encore au souverain titulaire, au grand Mogol de l’Indoustan.
  308. Les Tartares (ou proprement les Tatars) descendaient de Tatar-kan, frère de Mogul-kan (Voyez Abulghazi, première et seconde parties). Ils formèrent une horde de soixante-dix mille familles sur les bords du Kitay (p. 103-112) ; dans la grande invasion d’Europe (A. D. 1238), il paraît qu’ils marchaient à la tête de l’avant-garde, et la ressemblance du nom de Tartarei rendit celui de Tartares plus familier aux Latins (M. Paris, p. 398).
  309. On trouve une conformité singulière entre les lois religieuses de Gengis-Khan et celles de M. Locke (Constitutions de la Caroline, dans ses Œuvres, vol. IV, p. 535, édition in-4o, 1777).
  310. Dans l’année 1294, et par l’ordre de Cazan, kan de Perse, et le quatrième descendant de Gengis. D’après ces traditions, son visir Fadlallah composa l’Histoire des Mongouls en langue persane ; Petis de La Croix s’en est servi (Hist. de Gengis-Khan, p. 537-539). L’Histoire généalogique des Tartares (à Leyde, 1726, in-12, 2 vol.) a été traduite par les Suédois prisonniers en Sibérie, sur le manuscrit mongoul d’Abulghazi-Bahadar-kan, descendant de Gengis, qui régnait sur les Usbeks de Charasme ou Charizme (A. D. 1644-1663). Il est fort précieux par l’exactitude des noms, des généalogies et des mœurs de sa nation. De ses neuf parties, la première descend depuis Adam jusqu’à Mogul-kan ; la seconde, depuis Mogul jusqu’à Gengis ; la troisième contient la Vie de Gengis ; les quatrième, cinquième, sixième et septième racontent l’histoire générale de ses quatre fils et de leur postérité ; les huitième et neuvième renferment l’histoire particulière des descendans de Sheibani-kan, qui régna dans le Maurenahar et le Charasme.
  311. Histoire de Gengis-kan et de toute la dynastie des Mongouls ses successeurs, conquérans de la Chine, tirée de l’Histoire de la Chine, par le R. P. Gaubil, de la Société de Jésus, missionnaire à Pékin, à Paris, 1739, in-4o. Cette traduction porte l’empreinte chinoise de l’exactitude scrupuleuse pour les faits domestiques, et de la plus parfaite ignorance pour tout ce qui est étranger.
  312. Voyez l’Histoire du grand {Gengis-kan premier empereur des Mongouls et des Tartares, par M. Petis de La Croix, à Paris, 1710, in-12. Cet ouvrage lui a coûté dix ans de travaux ; il est tiré en grande partie des écrivains persans, entre autres de Nisavi. Ce secrétaire du sultan Gelaleddin a le mérite et les préjugés d’un contemporain. On peut reprocher au compilateur ou aux originaux un style un peu trop romanesque. Voyez aussi les articles de Gengis-kan, Mohammed, Gelaleddin, etc., dans la Bibliothéque orientale de d’Herbelot.
  313. Haithonus ou Aithonus, prince arménien, et depuis moine prémonté (Fabricius, Bibl. lat. med. œvi, t. I, p. 34), dicta en français son livre De Tartaris, ses anciens compagnons de guerre. Il fut immédiatement traduit en latin, et inséré dans le Novus Orbis de Simon Grynæus (Bâle, 1555, in-folio).
  314. Gengis-Khan et ses premiers successeurs occupent la fin de la neuvième dynastie d’Abulpharage (Vers. Pococke, Oxford, 1663, in-4o.), et sa dixième dynastie est celle des Mongouls de Perse. Assemani (Bibl. orient., t. II) a extrait quelques faits de ses écrits syriaques, et de la Vie des maphriens jacobites ou primats de l’Orient.
  315. Parmi les Arabes de langage et de religion, nous pouvons distinguer Abulféda, sultan de Hamah en Syrie, qui combattit en personne contre les Mongouls, sous les drapeaux des mamelucks.
  316. Nicéphore Grégoras (l. II, c. 5, 6) a senti la nécessité de lier l’histoire des Scythes à celle de Byzance. Il décrit avec élégance et exactitude l’établissement et les mœurs des Mongouls dans la Perse ; mais il n’est point instruit de leur origine, et il défigure les noms de Gengis et de ses fils.
  317. M. Lévesque (Hist. de Russie, t. II) a raconté la conquête de la Russie par les Tartares, d’après le patriarche Nicon et les anciennes Chroniques.
  318. Pour la Pologne, je me contente de la Sarmatia asiatica et Europœa, de Matthieu de Michou ou Michovia, médecin et chanoine de Cracovie (A. D. 1506), insérée dans le Novus Orbis de Grynæus (Fabricius, Bibl. lat. mediœ et infimœ œtatis, l. V, p. 56).
  319. Je citerais Thuroczius, le plus ancien écrivain de l’Hist. générale (part. II, c. 74, p. 150), dans le premier volume des Scriptor. rerum hungaricarum, si ce même volume ne contenait pas le récit original d’un contemporain qui fut témoin et victime (M. Rogerii Himgari, varidiensis capituli canonici, carmen miserabile seu Historia super destructionem regni Hungariœ, temporibus Belœ IV regis per Tortaros facta, p. 292-321). C’est un des meilleurs tableaux que je connaisse des circonstances qui accompagnent une invasion de barbares.
  320. Matthieu Paris a représenté, d’après des renseignemens authentiques, les terreurs et le danger de l’Europe (consultez son volumineux Index au mot Tartari). Deux moines, Jean de Plano Carpini et Guillaume Rubruquis, et Marc-Paul, noble Vénitien, visitèrent, au treizième siècle, la cour du grand-kan, par des motifs de zèle ou de curiosité. Les relations latines des deux premiers sont insérées dans le premier volume de Hackluyt ; l’original italien ou la traduction de la troisième (Fabricius, Bibl. lat. medii œvi, t. II, p. 198, t. V, p. 25) se trouve dans le second tome de Ramusio.
  321. Dans sa grande histoire des Huns, M. de Guignes a traité à fond de Gengis-Khan et de ses successeurs. (Voyez t. III, l. XV-XIX, et dans les art. des Seljoucides de Roum, t. II, l. XI ; des Carizmiens, l. XIV ; et des Mamelucks, t. IV, l. XXI). Consultez aussi les Tables du premier volume ; il est très-instruit et très-exact. Cependant je n’ai pris de lui qu’une vue générale et quelques passages d’Abulféda, dont le texte n’est point encore traduit de l’arabe.
  322. Plus proprement Yen-king, une ancienne ville dont les ruines sont encore visibles à quelque distance au sud-est de la ville moderne de Pékin, qui fut bâtie par Cublaikan (Gaubil, page 146). Pé-king et Nan-king sont des noms vagues, et désignent la cour du nord et celle du sud. On est continuellement embarrassé dans la géographie chinoise, tantôt par la ressemblance, et tantôt par le changement des noms (p. 177).
  323. M. de Voltaire (Essai sur l’Histoire générale, t. III, c. 60, p. 8). On trouve dans son histoire de Gengis et des Mongouls, comme dans tous ses ouvrages, beaucoup de réflexions judicieuses et de vérités générales mêlées de quelques erreurs particulières.
  324. Zagatai donna son nom à ses états de Maurenahar ou Transoxiane, et les Persans donnent la dénomination de Zagatais aux Mongouls qui émigrèrent de ce pays. Cette étymologie authentique et l’exemple des Usbeks, Nogais, etc., doivent nous apprendre à ne pas nier affirmativement que des nations aient adopté un nom personnel.
  325. Marc-Paul et les géographes orientaux distinguent les empires du nord et du midi par les noms de Cathay et de Mangi ; c’est ainsi que la Chine fut partagée entre le grand-kan et les Chinois, depuis l’an de grâce 1234 jusqu’en 1279. Après qu’on eut trouvé la Chine, la recherche du Cathay égara nos navigateurs du seizième siècle dans leur recherche d’un passage au nord-est.
  326. Je me fie à l’érudition et à l’exactitude du P. Gaubil, qui traduit le texte chinois des Annales mongoules ou d’Yuen (p. 71, 93, 153) ; mais j’ignore dans quel temps ces Annales furent composées et publiées. Les deux oncles de Marc-Paul, qui servaient comme ingénieurs au siége de Siengyangfou (l. II, c. 61, in Ramusio, t. II ; voyez Gaubil, p. 155-157), devraient avoir connu et raconté les effets de cette poudre destructive, et leur silence est une objection qui paraît presque décisive. Je soupçonne que la découverte récente fut portée d’Europe en Chine par les caravanes du quinzième siècle, et adoptée faussement comme une ancienne découverte nationale antérieure à l’arrivée des Portugais et des jésuites. Cependant le P. Gaubil affirme que l’usage de la poudre est connu en Chine depuis plus de seize cents ans.
  327. Tout ce qu’on peut savoir relativement aux Assassins de la Perse et de la Syrie, est dû à M. Falconet. Voyez ses deux Mémoires lus à l’Académie des inscriptions, dans lesquels il a versé une érudition surabondante (t. XVII, p. 127-170).
  328. Les Ismaélites de Syrie ou Assassins, au nombre de quarante mille, avaient acquis ou élevé dix forteresses dans les montagnes au-dessus de Tortose. Ils furent exterminés par les Mamelucks vers l’an 1280.
  329. Quelques historiens chinois, étendent les conquêtes que Gengis fit durant sa vie jusqu’à Médine, la patrie de Mahomet (Gaubil, p. 42) ; et rien ne prouve mieux leur parfaite ignorance de tout ce qui est étranger à leur pays.
  330. Cette curieuse instruction a été tirée, je crois, des archives du Vatican, par Odoric Raynald, et insérée dans sa continuation des annales de Baronius (Rome, 1646-1677, en dix volumes in-folio). Je me suis contenté de l’abbé Fleury (Hist. ecclés., t. XX, p. 1-8), dont j’ai toujours trouvé les extraits clairs, exacts et exempts de toute partialité.


TABLE DES CHAPITRES
contenus dans le douzième volume.

Chapitre LX. Schisme des Grecs et des Latins. État de Constantinople. Révolte des Bulgares. Isaac Lange détrôné par son frère Alexis. Origine de la quatrième croisade. Alliance des Français et des Vénitiens avec le fils d’Isaac. Leur expédition navale à Constantinople. Les deux siéges et la conquête définitive de cette ville par les Latins. 
 1
Chapitre LXI. Partage de l’empire entre les Français et les Vénitiens. Cinq empereurs latins des maisons de Flandre et de Courtenai. Leurs guerres contre les Bulgares et contre les Grecs. Faiblesse et pauvreté de l’empire latin. Les Grecs reprennent Constantinople. Conséquences générales des croisades. 
 86
Chapitre LXII. Les empereurs grecs de Nicée et de Constantinople. Élévation et règne de Michel Paléologue. Sa fausse réunion avec le pape et l’Église latine. Projets hostiles du duc d’Anjou. Révolte de la Sicile. Guerre des Catalans dans l’Asie et dans la Grèce. Révolutions et situation présente d’Athènes. 
 158
Chapitre LXIII. Guerres civiles et ruine de l’empire grec. Règnes d’Andronic l’ancien, d’Andronic le jeune et de Jean Paléologue. Régence, révolte, règne et abdication de Jean Cantacuzéne. Établissement d’une colonie génoise à Péra et à Galata. Leurs guerres contre l’empire et contre la ville de Constantinople.
 
 213
Chapitre LXIV. Conquête de Gengis-kan et des Mongoux depuis la Chine jusqu’à la Pologne. Danger des Grecs et de Constantinople. Origine des Turcs ottomans en Bithynie. Règnes et victoires d’Olhman, Orchan, Amurath Ier et Bajazet Ier. Fondation et progrès de la monarchie des Turcs en Asie et en Europe. Situation critique de Constantinople et de l’empire grec. 
 262
Chapitre LXV. Élévation de Timour ou Tamerlan sur le trône de Samarcande. Ses conquêtes dans la Perse, la Géorgie, la Tartarie, la Russie, l’Inde, la Syrie et l’Anatolie. Sa guerre contre les Turcs. Défaite et captivité de Bajazet. Mort de Timour. Guerre civile des fils de Bajazet. Rétablissement de la monarchie des Turcs par Mahomet Ier. Siége de Constantinople par Amurath II
 329
Chapitre LXVI. Sollicitations des empereurs d’Orient auprès des papes. Voyages de Jean Paléologue Ier, de Manuel et de Jean II dans les cours de l’Occident. Union des Églises grecque et latine proposée par le concile de Bâle, et accomplie à Ferrare et à Florence. État de la littérature à Constantinople. Sa renaissance en Italie, où elle fut portée par les Grecs fugitifs. Curiosité et émulation des Latins. 
 402
fin de la table des chapitres.




TABLE DES MATIÈRES
contenues dans ce volume.

SCHISME des Grecs.
1
Leur aversion pour les Latins.
2
Procession du Saint-Esprit.
3
Variations dans la discipline ecclésiastique.
4
Querelles ambitieuses de Photius, patriarche de Constantinople, avec les papes. A. D. 857-886.
6
Les papes excommunient le patriarche de Constantinople et les Grecs. A. D. 1054.
9
Inimitié des Grecs et des Latins. A. D. 1100-1200.
10
Les Latins à Constantinople.
12
Règne et caractère d’Isaac Lange. A. D. 1185-1195.
15
Révolte des Bulgares. A. D. 1186.
17
Usurpation et caractère d’Alexis Lange. A. D. 1195-1203.
19
Quatrième croisade. A. D. 1198.
21
Les barons français se croisent.
24
État des Vénitiens. A. D. 697-1200.
26
Alliance des Français et des Vénitiens.
31
Assemblée de la croisade et départ de Venise. A. D. 1202.
34
Siége de Zara. Nov. 10.
37
Alliance des croisés avec le jeune Alexis.
39
Départ de Zara pour Constantinople. A. D. 1203. Avril 7.
42
Arrivée. Juin 24.
Ibid.
L’empereur tente inutilement une négociation.
46
Passage du Bosphore. Juillet 6.
48
Premier siége et conquête de Constantinople par les Latins. Juillet 7-18.
52
Rétablissement de l’empereur Isaac Lange et de son fils Alexis.
56
Querelle entre les Grecs et les Latins.
61
La guerre recommence. A. D. 1204.
64
Alexis et son père sont déposés par Mourzoufle. Fév. 8.
66
Second siége de Constantinople.
Ibid.
Pillage de Constantinople.
71
Partage du butin.
74
Misère des Grecs.
76
Sacriléges et railleries.
78
Destruction des statues.
79
Élection de l’empereur Baudouin Ier. A. D. 1204.
86
Partage de l’empire grec.
91
Révolte des Grecs. A. D. 1204, etc.
96
Théodore Lascaris, empereur de Nicée. A. D. 1204-1122.
98
Guerre des Bulgares. A. D. 1205.
102
Défaite et captivité de Baudouin. A. D. 1205.
105
Règne et caractère de Henri. A. D. 1206-1216.
108
Pierre de Courtenai, empereur d’Orient. A. D. 1217.
114
Sa captivité et sa mort. A. D. 1117-129.
116
Robert, empereur de Constantinople. A. D. 1221-1228.
Ibid.
Baudoin II et Jean de Brienne, empereurs de Constantinople. A. D. 1228-1237.
119
Baudoin II. A. D. 1237-1261.
122
La sainte couronne d’épines.
125
Succès des Grecs. A. D. 1237-1261. Juillet 25.
129
Les Grecs reprennent Constantinople. A. D. 1261. Juillet 25.
132
Conséquences générales des croisades.
136
Origine de la famille de Courtenai. A. D. 1020.
143
  1o. Les comtes d’Édesse. A. D. 1101-1152.
145
  2o. Les Courtenai de France.
146
Leur alliance avec la famille royale. A. D. 1150.
147
  3o. Les Courtenai d’Angleterre.
152
Les Comtes de Devon.
153
Rétablissement de l’empire grec.
158
Théodore Lascaris. A. D. 1201-1222.
159
Jean Ducas Vatacès. A. D. 1233-1235.
Ibid.
Théodore Lascaris II. A. D. 1255-1259.
162
Famille et caractère de Michel Paléologue.
166
Son élévation au trône.
169
Michel Paléologue, empereur. A. D. 1260.
173
Conquête de Constantinople. A. D. 1261.
Ibid.
Retour de l’empereur grec. A. D. 1261.
175
Paléologue bannit le jeune empereur après lui avoir fait crever les yeux. A. D. 1261.
177
Paléologue est excommunié par le patriarche Arsène. A. D. 1262-1268.
179
Schisme des arsénites. A. D. 1259-1312.
180
Règne de Michel Paléologue. A. D. 1259-1383.
182
Règne d’Andronic l’ancien. A. D. 1273-1332.
Ibid.
Son union avec l’Église latine. A. D. 1274-1277.
184
Il persécute les Grecs. A. D. 1277-1282.
187
L’union dissoute. A. D. 1383.
190
Charles d’Anjou s’empare de Naples et de la Sicile. A. D. 1266. Fév. 27.
191
Il menace l’empire grec. A. D. 1270, etc.
193
Paléologue excite les Siciliens à se révolter. A. D. 1380.
194
Service et guerre des Catalans dans l’empire grec. A. D. 1303-1307.
200
Révolutions d’Athènes. A. D. 1304-1456.
207
Situation présente d’Athènes.
210
Superstition d’Andronic et du siècle. A. D. 1282-1320.
213
Premières querelles entre les deux Andronic. A. D. 1320.
217
Trois guerres civiles entre les deux empereurs. A. D. 1321-1328.
220
Couronnement d’Andronic le jeune. A. D. 1325.
221
Andronic l’ancien abdique l’empire. A. D. 1328.
223
Sa mort. A. D. 1332. Fév. 13.
225
Règne d’Andronic le jeune. A. D. 1328-1341.
Ibid.
Ses deux épouses.
226
Règne de Jean Paléologue. A. D. 1341-1391.
229
Bonheur de Jean Cantacuzène.
Ibid.
Il est nommé régent de l’empire.
231
Sa régence est attaquée. A. D. 1241.
Ibid.
Par Apocaucus.
232
Par l’impératrice Anne de Savoie.
Ibid.
Par le patriarche.
Ibid.
Cantacuzène prend la pourpre. A. D. 1341. Oct. 26.
234
Guerre civile. A. D. 1341-1347.
236
Victoire de Cantacuzène.
237
Cantacuzène rentre dans Constantinople. A. D. 1347.
240
Règne de Cantacuzène. A. D. 1347-1355.
241
Jean Paléologue prend les armes contre Cantacuzène. A. D. 1353.
244
Abdication de Cantacuzène au mois de janvier. A. D. 1355.
245
Dispute concernant la lumière du mont Thabor. A. D. 1341-1351.
246
Établissement des Génois à Péra ou Galata. A. D. 1291-1347.
250
Commerce et insolence des Génois.
252
Guerre des Génois contre l’empereur Cantacuzène. A. D. 1348.
254
Défaite de la flotte de Cantacuzène.
256
Victoire des Génois sur les Grecs et les Vénitiens. A. D. 1352.
257
Zingis-kan ou Gengis-Khan, premier empereur des Mongoux et des Tartares. A. D. 1206-1227.
263
Lois de Gengis-Khan.
265


888888

Son invasion en Chine. A. D. 1210-1214.
270
De Carizme, de la Transoxiane et de la Perse. A. D. 1218-1224.
272


99999


Sa mort. A. D. 1227. 275 Conquêtes des Mongoux sous les successeurs de Gengis. A. D. 1227-1296. Ibid. De l’empire septentrional de la Chine. À. D. 1234. 276

00000


De la Chine méridionale. A. D. 1279. 279 De la Perse et de l’empire des califes. A. D. 1258. Ibid. De l’Anatolie. A. D. 1242-1272. 282

11111111


Du Kipzak, de la Russie, de la Pologne, de la Hongrie, etc. A. D. 1235-1245. 283 De la Sibérie. A. D. 1242. 287 Les successeurs de Gengis. A. D. 1227-1259. 288

222222222

Ils adoptent les mœurs de la Chine. A. D. 1259-1368. 290 Division de l’empire des Mongoux. A. D. 1259-1600. 292 Danger de Constantinople et de l’empire grec. A. D. 1240-1304. 293

3333333


Déclin des empereurs ou kans mongoux de la Perse. A. D. 1304. 296 Origine des Ottomans. A. D. 1240, etc. Ibid. Règne d’Othman. A. D. 1499-13226. 297


Règne d’Orchau. A. D. 1326-1360. 300 Il fait la conquête de la Bithynie. A. D. 1316-1339. 301 Division de l’Anatolie entre les émirs turcs. A. D. 1300, etc. 302


Perte des provinces asiatiques. A. D. 1312, etc. Ibid. Les chevaliers de Rhodes. A. D. 1310-1323. 303 Premier passage des Turcs en Europe. A. D. 1341-1347. 304 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/502 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/503 Page:Gibbon - Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, traduction Guizot, tome 12.djvu/504