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Hamilton - En Corée (traduit par Bazalgette), 1904/Chapitre III

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Traduction par Léon Bazalgette.
Félix Juven (p. 61-81).


CHAPITRE III


VERS LA CAPITALE. — UNE CITÉ DE PAIX. — RÉSULTATS DE L’INFLUENCE ÉTRANGÈRE. — AU COMMENCEMENT. — ÉDUCATION. — BOUTIQUES. — COSTUME. — ORIGINE. — POSTES ET TÉLÉGRAPHES. — MESURES DE PROPRETÉ.


Séoul est dans une situation ravissante. De hautes collines et des montagnes s’élèvent aux abords de la cité, avec des pentes rudes, abruptes et dénudées, sauf là où des masses sombres d’arbres et d’arbustes s’efforcent de vivre. Les vallons qui occupent l’espace entre le rempart des collines et les murailles de la ville, sont frais et verdoyants. De petits champs de riz, avec des groupes de chaumières au milieu, s’étendent entre la capitale et le port de Chemulpo. L’atmosphère est claire ; l’air est doux ; la ville est propre et bien ordonnée. On peut vivre d’ailleurs très confortablement dans la construction de brique à trois étages qui, d’un assemblage d’édifices coréens au pied de la muraille de la ville, est devenue l’hôtel de la Gare.

Il n’y a qu’une muraille autour de Séoul. Elle n’est ni aussi haute ni aussi massive que la muraille de Pékin ; cependant la situation de la ville emprunte une telle beauté aux montagnes qui l’entourent, qu’elle apparaît beaucoup plus pittoresque. Si la capitale de la Corée est située d’une façon plus agréable que la capitale de la Chine, la muraille de Séoul rappelle les murailles de la passe de Nankow dans le superbe dédain avec lequel elle s’agrippe à la bordure des montagnes, escaladant les endroits les plus bizarres dans le cours de ses sinuosités presque inutiles. Elle s’étend de l’autre côté des hautes crêtes de Peuk-an et traverse le pic splendide et solitaire de Nam-san, enfermant d’un côté une forêt, d’un autre une plaine vide et désolée, descendant ici dans un ravin pour reparaître, à quelques centaines de mètres, sur les pentes de la montagne. La muraille est dans un bon état de conservation. Par endroit, c’est un rempart de terre recouvert de maçonnerie ; plus ordinairement c’est une solide construction de pierre de vingt-trois kilomètres de tour de huit à douze mètres de haut, crénelée sur toute son étendue et percée de huit, arcs de pierre. Les arcs servent de portes ; ils sont couronnés de hautes tours couvertes de tuiles, dont le pignon se recourbe à la mode chinoise.

Dans l’espace qu’enclôt cette muraille de pierre, la ville s’étend à travers une plaine, ou bien sur le flanc de la montagne, elle profite de l’abri propice de quelque renfoncement, où elle jouit d’une retraite agréable, fraîche et commode. Dans l’étendue de la ville, il y a une diversité de perspectives qui raviraient le voyageur leplus blasé. Au delà de ses limites, la campagne est délicieuse d’aspect et de caractère, sans cette étendue de plaine uni et monotone qui va jusqu’aux murailles de Pékin et qui nuit tellement à la position de cette capitale. Dans cette vaste étendue s’étendent des collines et des vallées boisées. Des villages s’abritent à l’ombre grise et fraîche des arbustes. Sur les collines s’élèvent des tombes imposantes, abritées contre le vent par une bordure d’arbres.

Il y a de jolies promenades à faire de tous les côtés, à pied où à cheval, et sans crainte d’être molesté. Partout règne la tranquillité ; les étrangers passent sans être remarqués des paysans qui, grattant paresseusement le sol de leurs champs ou labourant dans l’eau de leurs plantations de riz avec de solides taureaux, passent leur temps à travailler doucement. La terre répond à leurs besoins, plutôt en raison de sa nature généreuse et de sa fertilité, que par le travail intelligent et la dépense d’énergie qu’ils lui ont consacrés.

Il y a quelques années, on crut que la gloire de l’antique cité s’en allait. En vérité, l’état d’extrême négligence où la capitale était tombée justifiait en une certaine mesure cette opinion. À présent, toutefois, le spectacle indique la prospérité. L’ordre ancien est en train de faire place au nouveau. Telle est la rapidité avec laquelle la population s’est mise à apprécier les résultats des relations avec l’étranger que, dans quelques années, il sera difficile de trouver à Séoul un lieu rappelant la capitale de jadis. Le changement a été radical.

L’introduction du télégraphe a fait disparaître les feux de nuit qui, du haut des montagnes, signalaient que le royaume était en sûreté. Les portes ne sont plus fermées la nuit ; la cloche du soir ne répand plus au coucher du soleil ses sonorités à travers la ville, et les coureurs précédant la chaise des fonctionnaires ont depuis quelque temps cessé d’annoncer d’une voix stridente le passage de leurs maîtres. Des améliorations qui ont été apportées dans l’état de la ville — dans ses rues et ses maisons, dans ses mesures sanitaires et ses moyens de communication — ont remplacé ces coutumes anciennes. Un train excellent et rapide la réunit à Chemulpo ; des tramways électriques assurent des communications rapides à l’intérieur et au dehors de la capitale ; et même la lumière électrique illumine le soir certaines parties de la capitale du Royaume Ermite. En outre, on parle d’un aqueduc ; la police a été réorganisée ; des égouts ont été construits et les mauvaises odeurs ont disparu. La population de la capitale était en 1903 de 194.000 habitants adultes. Il y a une diminution de 2.546 sur l’année 1902.

La période qui s’est écoulée depuis que le pays a été ouvert au commerce étranger, a donné le temps aux habitants de se familiariser avec les particularités qui distinguent les étrangers. Les Coréens ont eu, pendant ce temps, des occasions innombrables de choisir par eux-mêmes les institutions qui pouvaient leur procurer le bien-être, et de s’assurer en même temps des avantages compensant leur abandon de la tradition. Ce n’est pas seulement par la construction d’un tramway électrique, l’établissement de téléphones et de télégraphes à longue distance, l’installation de la lumière électrique, une transformation générale de ses voies et de ses édifices, et le perfectionnement de son système de voirie, que la capitale de la Corée a donné des gages de l’esprit qui anime ses habitants. Des réformes ont été également effectuées dans l’éducation : on a ouvert des écoles et des hôpitaux ; des banques, des magasins étrangers et des agences ont surgi ; une manufacture de porcelaine fonctionne ; et le nombre et la diversité des religions auxquelles les missionnaires étrangers cherchent à gagner le peuple est chose aussi étonnante et complexe qu’en Chine. Il ne manquera pas dans l’avenir de ces idées apaisantes d’où sont tirées les consolations de la religion. La direction de l’éducation est conçue sur une base qui donne à présent toute facilité pour l’étude des sujets étrangers. Des écoles spéciales pour l’étude des langues étrangères, dirigées par le gouvernement sous la surveillance de professeurs étrangers, ont été établies. Des changements très frappants ont été apportés dans le programme des écoles communales de la ville. Les mathématiques, la géographie, l’histoire, en plus des langues étrangères, sont enseignées dans ces établissements, et, ces derniers temps, une école de topographie, sous une direction étrangère, a été ouverte. Les lumières qui se répandent ainsi parmi le peuple, ne peuvent manquer d’apporter un changement éventuel dans les opinions et les sentiments des hautes classes à l’égard des progrès du pays. Comme signe des temps, la fondation de plusieurs journaux du pays vaut la peine d’être notée ; et l’augmentation des affaires a nécessité des facilités plus grandes en matière de transactions financières, développement qui n’a pas eu seulement recours au Dai Ichi Ginko. La Banque Russo-Chinoise se propose de faire concurrence à cet établissement financier japonais. On projette d’établir à Chemulpo une succursale de la banque russe, grâce à quoi une émission de billets en roubles viendra lutter avec les diverses espèces de valeurs de la Banque japonaise. De plus, le gouvernement se propose d’élever au centre de la ville un grand édifice de style occidental pour y loger la Banque Centrale de Corée. Ce sera un bâtiment à trois étages, avec des succursales dans les treize provinces de l’empire.

SÉOUL. — VUE GÉNÉRALE DU QUARTIER JAPONAIS.

Son but principal est de faciliter le transfert du numéraire de l’État, dont le transport a toujours été une lourde charge pesant sur le gouvernement. Il se livrera toutefois aux affaires générales de banque, et dans ce but, Yi Yong-ik, le directeur de la Banque Centrale, prépare à la Monnaie de l’État des billets d’un, cinq, dix et cent dollars qu’elle émettra.

En même temps que de ces divers services, on s’est occupé beaucoup des télégraphes et des postes. Jusqu’en 1883, la Corée a été privée de communications télégraphiques. À cette époque, les Japonais posèrent un câble sous-marin de Nagasaki au port coréen de Fusan avec une station intermédiaire à l’ile de Tsu-shima. Un peu plus tard, en 1885, la Chine, prenant avantage de ses droits de suzeraine, envoya un ingénieur des postes, M. J.-Il. Muhlensteth, qui était à son service depuis nombre d’années et qui avait été autrefois employé du réseau des télégraphes danois, pour construire une ligne télégraphique de terre reliant Chemulpo, en passant par Séoul et Pyong-yang, à Wi-ju, sur la rivière Yalu, en face le poste-frontière chinois de An-tung, qui était relié au réseau général des télégraphes chinois. Cette ligne vers le nord-ouest fut pendant de nombreuses années le seul moyen de communication télégraphique entre la capitale de la Corée et le monde extérieur. Elle fut exploitée aux frais et sous le contrôle du gouvernement chinois, et ce ne fut qu’à l’époque de la guerre sino-japonaise, pendant laquelle la ligne fut presque entièrement détruite, qu’elle fut reconstruite par le gouvernement coréen.

UN COIN DE LA CAPITALE CORÉENNE.

En 1889, le gouvernement coréen fit établir une ligne de Séoul à Fusan. Après la guerre sino-japonaise, les relations télégraphiques s’étendirent de Séoul à Wonsan et Mok-po. Pendant les dernières années, des progrès continus ont été opérés et le développement total à l’intérieur atteint aujourd’hui une longueur de 3.500 kilomètres, divisés en vingt-sept bureaux et occupant 113 employés comme directeurs, ingénieurs, secrétaires et agents, avec 303 élèves. On emploie le système Morse. L’électricité est fournie par des batteries Leclanché. Les télégrammes peuvent être rédigés soit en langue télégraphique internationale. Des relais de poste sont établis auprès des différentes stations télégraphiques à l’intérieur, pour faciliter les communications avec les points éloignés.

Le tableau ci-dessous montre par comparaison le développement du réseau coréen des télégraphes pendant les dernières années.


1899 1900 1901 1902
Télégrammes 112.450 125.410 152.485 209.418
Revenus (en dollars) 50.686 89 72.443 26 86.830 86 112.337 28
Longueur des lignes
(en li) 5.000 5.090 6.510 7.060
Bureaux 19 22 27 27


L’établissement du Réseau Impérial des Postes en Corée est relativement récent. Pendant nombre d’années, ou plutôt pendant nombre de siècles, la Corée n’a possédé aucun service postal au sens où nous l’entendons. Un courrier officiel était entretenu par le roi pour transporter la correspondance avec les gouverneurs de province. Ces messagers voyageaient au moyen de relais de poste qui étaient établis sur différents points du pays. Les correspondances particulières étaient portées par des voyageurs ou des colporteurs, et l’expéditeur devait chaque fois s’arranger personnellement avec le porteur. En 1877, le Japon, qui était entré dans l’Union postale et qui avait conclu un traité avec la Corée, établit des bureaux de poste à Fusan, Won-san et Chemulpo pour les besoins de ses nationaux, qui étaient déjà très nombreux en Corée. En 1882, l’administration des Douanes établit également une sorte de réseau postal entre les différents ports ouverts et entre la Corée et la Chine. Mais ces organisations étaient limitées à la correspondance entre les ports ouverts, et quiconque désirait envoyer une lettre dans l’intérieur devait conclure des arrangements privés. En 1884, le gouvernement de la Corée fit une première tentative d’établissement d’un réseau postal officiel accessible à tous.

Ce ne fut pas avant 1895 toutefois, après la terminaison de la guerre sino-japonaise, que le service postal coréen fut enfin établi sous la direction d’un Japonais. Pendant plusieurs années, ce service fut limité à la Corée même, et n’entreprit aucune affaire avec l’étranger. En 1897, le gouvernement coréen résolut d’entrer dans l’Union postale, et dans ce but deux délégués furent envoyés au Congrès Postal Universel, tenu à Washington en mai et juin de cette année. Ils signèrent l’accord international. Finalement, en 1898, le gouvernement s’assura les services de M. E. Clémencet, du service des Postes et Télégraphes français, en qualité de conseiller et d’instructeur du service postal, et le 1er janvier 1900, la Corée entra dans l’Union postale.

Le service comprend, en plus du bureau central de Séoul, 37 bureaux de poste, en plein fonctionnement, et 326 sous-bureaux, ouverts à l’expédition des lettres ordinaires et recommandées, pour le pays ou pour l’étranger. 747 boîtes aux lettres ont été distribuées à travers les districts postaux dépendant de ces bureaux. Seuls, les bureaux en plein fonctionnement sont dirigés par des agents ou des sous-agents, sous le contrôle du Directeur général des communications, au nombre de 756, dont 114 agents et secrétaires et 642 messagers, gardiens, etc. La direction des bureaux secondaires est entre les mains dés magistrats locaux sous le contrôle du ministre de l’Intérieur et n’a aucun rapport avec le Département des communications, excepté en ce qui concerne le contrôle et la direction du service postal. Un réseau de routes postales par terre, partant de Séoul le long des sept grand’routes principales, est parcouru chaque jour dans les deux sens par des courriers postaux. Chacun des grands bureaux de province a le contrôle d’un service de courriers, qui, à son tour, se relie aux petits bureaux de province. Ces bureaux secondaires sont desservis trois fois par semaine par des courriers postaux à pied, qui sont au nombre de 472. Chaque homme porte sur son dos une charge maxima de 20 kilogr. Quand la correspondance dépasse ce poids, on a recours à des surnuméraires ou à des chevaux de bât. Le courrier doit parcourir chaque jour une distance minima de 40 kilomètres. Dans la Corée centrale et dans le sud et le nord-ouest, chaque route est couverte, aller et retour, en cinq jours. Dans le nord et le nord-est, huit jours sont nécessaires pour chaque tournée.

UNE FAMILLE DE LA BOURGEOISIE

En plus, de ces courriers par terre, l’administration postale a employé, depuis que la Corée est entrée dans l’Union postale, divers services maritimes pour l’expédition de la correspondance aux différents ports coréens, et pour les envois à l’étranger. Les diverses Compagnies de navigation qui font le service des postes coréennes sont : la Nippon Yusen Kaisha, dont les paquebots touchent à Kobe, Nagasaki, Fusan, Mok-po (de temps en temps), Chemulpo, Chi-fu, Taku, Won-sari et Vladivostok ; les bateaux de la Osaka Chosen Kaisha, qui touchent à Fusan, Ma-sam-po, Mok-po, Kun-san, Chemulpo et Chin-am-po. Ce dernier port est bloqué par les glaces de décembre à mars. On se sert également des bateaux de la Compagnie du Chemin de fer de l’Est chinois, qui font le trajet entre Vladivostok et Shanghaï en passant par Nagasaki, Chemulpo, Port-Arthur et Chi-fu.

L’homme qui a tant fait pour le succès des douanes coréennes a également réalisé le merveilleux renouvellement de la capitale. Le Séoul neuf ne date guère que de sept ans, mais M. McLeavy Brown et le gouverneur civil, un énergique fonctionnaire coréen, déplacé depuis, commencèrent et achevèrent en quatre semaines le travail de purifier et de reconstruire les quartiers sordides et resserrés où vivait un peuple si nombreux. À ceux qui ont connu l’état primitif de la ville, la tâche a dû paraître cyclopéenne. Quoi qu’il en soit, une extraordinaire métamorphose s’accomplit. Le vieux Séoul avec ses ruelles empestées, ses accumulations en hiver d’ordures de toute espèce, ses fanges entassées par croûtes et sa pénétrante saleté, a presque totalement disparu de l’enceinte de la capitale. Les rues sont splendides, spacieuses, propres, admirablement tracées et pourvues d’un excellent système d’égouts. Les ruelles étroites et malpropres ont été agrandies ; les ruisseaux ont été recouverts et les chaussées élargies, à un tel point qu’avec ses trains, ses tramways, son éclairage, ses kilomètres de fils télégraphiques, son Hôtel de la Gare, ses maisons de briques aux fenêtres vitrées, Séoul est en passe de devenir, en un temps qu’on peut prévoir, la première, la plus intéressante, la plus propre des villes de l’Orient. Elle n’est pas encore le moins du monde européanisée, car le pittoresque des principes et des styles d’architecture purement coréens a été religieusement conservé, et il doit être respecté dans tous les perfectionnements futurs.

FEMMES AU LAVOIR

Les boutiques sont encore contiguës aux rigoles ; les magasins de bijouterie surplombent l’un des principaux égouts de la ville ; les ébénistes occupent les deux côtés d’une voie importante, leur mobilier précieux moitié dedans et moitié en dehors du ruisseau sale. C’est une très belle chose qu’un cabinet coréen. Il est orné de plaques de cuivre repoussé et garni de clous de cuivre, très massif, très bien joint, absolument supérieur comme dessin et comme fini. La façon des bijoutiers est grossière et peu attirante, quoique certains morceaux révèlent parfois une idée artistique. Les ornements sont surtout des bracelets d’argent, des épingles à cheveux et des boucles d’oreilles, et une variété d’objets pour parer la chevelure. Les marchands de céréales et de légumes vendent dans la rue. Le marchand du pays adore empiéter sur la voie publique autant qu’il peut. Une fois en dehors des rues principales de la ville, les ruelles sont absolument fermées à la circulation à cause de cette habitude des boutiquiers, de l’un et de l’autre côté des petites rues, de pousser leurs marchandises sur la chaussée. Le métier de boucher en Corée est le plus dégradant de tous. Même dans les rangs les plus bas de la société on refuse de l’accepter et de le reconnaître. Les boucheries sont désagréablement situées auprès des principales rigoles.

Il y a d’innombrables palais dans la capitale, mais comme Sa Majesté fait très fréquemment agrandir ses domaines, d’autres édifices dans l’avenir seront encore adaptés à l’usage impérial. L’enceinte du palais procure toujours l’occasion aux étrangers de se familiariser avec la physionomie des nombreux ministres de l’État. Dans leur grand désir de conseiller le souverain, ils se chamaillent ; entre eux, nouent des intrigues et des contre-intrigues, et luttent pour avoir les atouts en mains, sans souci du résultat que leurs jalousies peuvent avoir pour le pays. À toute heure on voit des processions de chaises se diriger vers le palais où, après avoir déposé le maître, l’escorte des serviteurs et des suivants demeure à flâner jusqu’à la fin de l’audience. Alors, avec la même dignité silencieuse, les ministres sont ramenés en hâte à travers la foule des gens étrangement coiffés et vêtus, qui daignent à peine remarquer le passage des augustes personnages.

Les fonctionnaires sont d’une élégante supériorité dans leurs manières et dans leur tenue. La distinction du costume des différentes classes se témoigne par la différence de leur prix. Le costume d’un noble coûte plusieurs centaines de dollars. Il est fait du plus fin linon de soie qui est tissé sur les métiers du pays. Il est extrêmement cher, de tissu très délicat et de couleur crème. Il est ample et enveloppe la personne de manière à suggérer un peignoir de bain. Il est retenu par deux larges boutons d’ambre posés bien en apparence sur le côté droit de la poitrine. Une ceinture en soie faite d’un cordon mauve enserre le corps sous les aisselles. Le costume d’une seule personne peut se composer d’une série de ces vêtements en linon de soie crème ou blanche, immaculée, avec un vêtement de dessus en linon de soie bleue. Le mouvement d’un grand nombre de gens vêtus de cette manière fait l’effet du frou-frou des feuilles dans une forêt remuée par la brise.

Le costume des gens d’un rang moins élevé n’est pas moins frappant par sa propreté immaculée. Il ne coûte que quelques dollars. Il est fait de divers genres du tissu appelé grass-cloth ou de simple calicot fort. Il est d’abord lavé, puis battu avec de gros bâtons sur des pierres et enfin, après avoir été séché, à nouveau battu sur un billot jusqu’à ce qu’il ait acquis du poli et du brillant. C’est là l’unique occupation des femmes des classes pauvres, et on peut entendre, pendant de nombreuses heures du jour et de la nuit, le bruit rythmique de battoir produit par ces bâtons de blanchissage.

Le costume des femmes est, sous certains rapports, particulier à la capitale. Le vêtement de dessus se compose de ce qu’on pourrait appeler une veste de zouave, en tissu blanc ou crème, qui peut être également en linon de soie, en lin ou en calicot. Quelques centimètres au-dessous prend un jupon blanc, bouffant comme un sac, allant jusqu’à terre de toute part, et attaché à un large ruban. Entre les deux il n’y a que la peau nue, et les seins demeurent complètement découverts. Le spectacle n’est guère agréable, car les femmes qu’on voit dehors sont généralement vieilles ou infirmes. En tout temps, comme pour accentuer leurs charmes qui se flétrissent, elles portent le chang-ot, un manteau de soie mince et verte, presque particulier à la capitale et dont les femmes se servent pour voiler leurs visages en passant dans les rues. À la vue d’un homme, elles le tirent jusqu’au dessous des yeux. Le col du vêtement est ramené par-dessus la tête de la personne, et les manches longues et larges tombent le long de ses oreilles. Le contraste entre le visage caché et la poitrine découverte est extrêmement comique. Quand le chang-ot est mis correctement, on n’aperçoit qu’un œil, un soupçon de la joue, de la tempe et du front. Cela est presque inutile toutefois, puisque pour la plupart des femmes, leur seul charme est la beauté possible que le chang-ot dissimule. Elles ne portent pas d’autre coiffure. Dans les occasions ordinaires, elles relèvent leurs cheveux très simplement sur la nuque, d’une manière qui ressemble à celle qu’a mise à la mode Mme Langtry.

La coiffure des hommes offre une grande variété, de même que leur costume possède un caractère spécial. Quand ils sont en deuil, la première période exige un chapeau de la dimension d’un petit panier à linge ouvert. Il a un mètre vingt de circonférence, et cache complètement le visage qui est en plus dissimulé par un morceau de lin épais étendu sur deux bâtonnets, et maintenu juste au-dessous des yeux. Alors on ne peut apercevoir absolument rien du visage. Pendant la seconde période, on enlève l’écran. La troisième période correspond au remplacement du panier renversé par la coiffure ordinaire, de couleur paille.

La coiffure ordinaire a la forme du chapeau à haute calotte que portent les femmes du pays de Galles, avec un large bord, fait de gaze noire disposée sur une forme en bambou. Il est tenu en place par une chaînette qui passe sous le menton, ou par un cordon fait de morceaux de bambou, entre chacun desquels sont attachés des grains d’ambre. Il y a toute une variété de chapeaux, et de rubans d’intérieur et de cérémonie que portent les hautes classes et les classes moyennes.

La coiffure n’est pas la même pour les célibataires que pour les hommes mariés. Quand ils ne sont pas mariés, ils portent la queue ; mariés, ils relèvent leurs cheveux et les tordent en une masse conique au-dessus de la tête, en les retenant au moyen d’un ruban de crin tissé, qui enserre complètement le front et la base du crâne. Quelques-uns, influencés par les mœurs occidentales, ont coupé leurs cheveux. On peut remarquer cela particulièrement parmi les soldats de service en ville, et conformément aux ordres de l’empereur, tous les fonctionnaires militaires et civils de la capitale ont adopté la coutume étrangère.

Garçons et filles, la plus singulière et la plus sale marmaille qu’on puisse voir, sont laissés libres, jusqu’à un certain âge, de vagabonder dans les rues, de jouer dans le ruisseau, et autour des bouches d’égouts, absolument nus — usage économique qui est commun dans tout l’Extrême-Orient. Les garçons sont vite pourvus d’habits et poussés vers une occupation quelconque. Les filles de la condition la plus pauvre sont vendues comme esclaves et sont attachées à la domesticité des hautes classes. Quand on les voit après dans la rue, marchant à côté de la chaise de leur maîtresse, on a la preuve qu’elles ont appris à être propres, et mêmes élégantes dans leur tenue. À cet âge, ce sont des enfants de mine agréable et saine. Toutefois les conditions dans lesquelles elles vivent, les épuisent prématurément.

En dépit de l’introduction de certaines réformes, beaucoup de choses du vieux monde subsistent encore à Séoul, maintes reliques du Royaume Ermite. Les femmes sont encore plus étroitement séquestrées. La coutume, qui ne permet à celles des hautes classes de prendre de l’exercice au dehors que le soir, est observée. Les hommes ne sont plus cependant exclus des rues à ce moment-là. Le spectacle de ces fantômes blancs dans la nuit, glissant çà et là, éclairés par les rayons de la lanterne que portent devant elles leurs petites esclaves, est aussi attirant que l’aspect de Séoul de jour, avec ses masses mouvantes vêtues de blanc. Une rue pleine de Coréens suggère, comme M. Henry Norman, député, l’écrivit justement un jour, l’idée orthodoxe de la résurrection.

On ne peut nier que l’aspect extérieur des hommes et des femmes ne rende la capitale singulièrement attrayante. Les hommes sont beaux, bien faits ; ce sont des gens calmes, dignes dans leur attitude, polis et même prévenants vis-à-vis les uns des autres. Leur type est une preuve évidente qu’ils descendent des tribus à demi sauvages et nomades de Mongolie et de l’Asie septentrionale, en même temps que des peuples caucasiques venus de l’Asie occidentale.

Ces deux races, venues l’une du nord et l’autre du sud, au temps de l’invasion aryenne de l’Inde, peuplèrent le nord et le sud de la Corée. Ensuite fondues, elles donnèrent au monde une nation composite, de types, d’habitudes et de langage distincts, et seulement amalgamée par une rare suite de circonstances, auxquelles elles n’avaient pu commander. C’est en raison des ressemblances faciales qu’on peut faire remonter l’origine des Coréens à une race caucasique. La langue du pays, tout en étant proche parente du chinois, reproduit des sons et nombre de mots qu’on retrouve dans les langues de l’Inde. La Corée a été soumise pendant des siècles à l’influence des arts et de la littérature chinois, mais il y a peu de réelle ressemblance entre les légendes des deux pays. Le folk-lore de la Chine est en complet désaccord avec les traditions vagues et obscures du peuple coréen.

Il y a un vaste espace en blanc dans l’histoire primitive de la Corée, alors qu’à l’époque correspondante, la Chine est représentée par de nombreux souvenirs intacts. Les recherches auxquelles on se livrera ne pourront faire faire aucun progrès à la question ; les hypothèses et les réflexions logiques basées sur des comparaisons étrangères peuvent seules fournir les données nécessaires. La postérité trouvera ainsi un chapitre non écrit de l’histoire du monde, qui peut tout au plus être faiblement esquissé.

JEUNE FEMME CORÉENNE REVÊTUE DU COSTUME NATIONAL