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Hamlet/Traduction Guizot, 1864/Note sur la date de Hamlet

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Hamlet
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 1 (p. 283-288).
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NOTE

SUR LA DATE DE HAMLET.



La préface qui précède cette traduction de Hamlet contient une assertion qui doit être rectifiée. Nous voulons parler de la conjecture, citée comme presque certaine, qui attribue à Thomas Kyd une tragédie écrite, dit-on, six ou sept ans avant celle de Shakspeare, sur le sujet de Hamlet. Voici l’origine de cette conjecture.

Jusqu’en 1825, la plus ancienne édition qu’on eût conservée du Hamlet de Shakspeare était un in-4°, daté de 1604, dont le titre donnait la pièce comme « imprimée de nouveau et augmentée presque du double, suivant le texte véritable et parfait. » On croyait que l’édition antérieure, indiquée par ce titre même, devait être de 1602, parce qu’on trouvait la pièce inscrite sur les registres de la librairie au 26 juillet 1602, au nom de l’imprimeur James Roberts. On croyait aussi que la pièce avait été écrite en 1600, à cause du passage du second acte (scène ii), où il est dit que l’empêchement des comédiens, c’est-à-dire la nécessité où ils se sont vus de faire une troupe ambulante, vient de la récente innovation ; or, cette innovation ne peut pas être l’ordonnance rendue par le conseil privé, le 22 juin 1600, pour réduire à deux le nombre des salles de théâtre, car cette ordonnance favorisait la troupe de Shakspeare au lieu de lui nuire ; et d’ailleurs elle ne fut jamais exécutée, quoique renouvelée en termes encore plus forts l’année suivante. Le fait aùquel se rapporte le passage ci-dessus indiqué est donc au contraire la permission rendue, en 1600, aux enfants de la chapelle de Saint-Paul, qui reprirent alors avec une vogue nouvelle leurs représentations interrompues depuis 1591.

Ainsi, 1604, date de la plus ancienne édition conservée ; 1602, date probable de la première édition ; 1600, date évidente de la composition de la pièce ; telle était, en 1823, la chronologie du Hamlet de Shakspeare. Et cependant, plusieurs documents antérieurs à l’an 1600 parlaient d’une tragédie de Hamlet. Thomas Lodge, en 1596, pour donner l’idée d’une extrême pâleur, disait « pâle comme le masque de ce spectre qui criait si misérablement, au théâtre : Hamlet, venge-moi ! » Une troupe d’acteurs avait, en 1594, joué un Hamlet à Newington. Thomas Nash, en 1589, dans une épître qui sert de préface à l’Arcadie de Greene, écrivait ce qui suit : « Il y a aujourd’hui une espèce de compagnons vagabonds qui traversent tous les métiers sans faire leur chemin par aucun, et qui, abandonnant le commerce du droit pour lequel ils étaient nés, s’adonnent aux tentatives de l’art, eux qui sauraient à peine mettre un vers en latin, s’ils en avaient besoin ; mais le Sénèque traduit en anglais, lu à la lueur d’une chandelle, fournit un bon nombre de bonnes sentences, comme : le sang est un mendiant, et ainsi de suite et si vous l’implorez bien, par une froide matinée, il vous donnera de pleins Hamlets, je veux dire de pleines poignées de discours tragiques. »

Entre ces deux séries de faits, dont les uns fixaient à l’an 1600 la composition du Hamlet de Shakspeare, tandis que les autres montraient un Hamlet joué et critiqué dès 1589, quelle conciliation trouver ? La seule qui dût sembler possible était cette conjecture même par laquelle Malone supposa un Hamlet antérieur à celui de Shakspeare ; et s’il l’attribua à Thomas Kyd, ce fut peut-être à cause des ressemblances que nous avons signalées plus haut entre Hamlet et la Tragédie espagnole (voir page 206, note) ; petit-être pensait-il que Kyd, étant connu pour avoir fait quelques pas vers la conception de Hamlet, avait plus de titres qu’aucun autre à l’honneur supposé de s’en être approché tout à fait et d’avoir fourni à Shakspeare, non plus quelques traits seulement d’un caractère et le hardi modèle d’une seule scène, mais la donnée et le plan de la pièce entière.

La conjecture de Malone perdit tout à coup tout crédit, quand on eut retrouvé, en 1825, un exemplaire du Hamlet de Shakspeare, différent, par la date comme par le texte, du Hamlet jusqu’alors connu. La date n’était que d’un an antérieure à celle de l’édition d’abord considérée comme la plus ancienne. Mais si la date ne faisait remonter qu’à 1603, le texte faisait remonter au moins à 1591 ; en effet, dans la seconde scène du second acte, dans le passage déjà mentionné tout à l’heure où il s’agit des comédiens ambulants, on pouvait noter une différence importante : dans le texte de 1604, l’allusion porte sur la réouverture du théâtre des Enfants de Saint-Paul, qui eut lieu en l’an 1600 ; dans le texte de 1603, l’allusion porte sur la première période des représentations de cette troupe enfantine, qui avaient commencé en 1584 et furent interdites en 1591. Voilà donc le Hamlet de Shakspeare composé tout au moins en 1591, c’est-à-dire neuf ans plus tôt qu’on ne croyait. Et comme il semble, d’ailleurs, que les plaisanteries citées plus haut de Thomas Nash s’appliquent fort exactement à Shakspeare ; comme Nash était, avec Marlowe, l’auteur de cette tragédie de Didon qui est parodiée dans Hamlet, et avait par conséquent quelque rancune à satisfaire contre Shakspeare ; comme il est certain que Shakspeare n’avait pas appris beaucoup de latin dans sa jeunesse ; comme il paraît au contraire avoir été singulièrement versé dans la connaissance du droit, dont il emploie très-souvent les termes les plus subtils, il faut fixer la date du Hamlet de Shakspeare d’après la date des moqueries de Nash, c’est-à-dire en 1589 au plus tard.

On sait, du reste, par un document officiel trouvé dans les archives de lord Ellesmere, que Shakspeare, au mois de novembre 1589, était un des associés du théâtre de Blackfriars et avait part aux bénéfices ; Hamlet, ne fût-ce qu’à l’état d’ébauche, pouvait bien lui valoir ces avantages ; et que Shakspeare ait dû, en effet, au premier Hamlet, sa première admission parmi les associés du théâtre, c’est une hypothèse assez probable. Voyez, dans le Hamlet revu et développé, au troisième acte, à la seconde scène, après la représentation intercalée dans le drame, ce que le héros dit à son ami : « Ne croyez-vous pas qu’un coup de théâtre comme celui-ci pourrait me faire recevoir compagnon dans une troupe de comédiens ? —À demi-part, répond Horatio. —À part entière, vous dis-je, reprend Hamlet. » Le premier Hamlet ne contient rien de ce passage, et n’est-on pas naturellement amené à croire que Shakspeare, en ajoutant ce fragment de dialogue, pensait à lui-même, qu’il voulait constater par-devant le public la valeur dramatique d’une péripétie si fortement exploitée, et que, par la bouche de son héros, au nom du succès de son œuvre, il réclamait, dans les bénéfices de ses compagnons, la part entière dont une moitié seulement lui aurait été accordée pour le premier Hamlet ? Il est remarquable, en effet, que, d’après le document trouvé chez lord Ellesmere, Shakspeare, en 1589, n’était encore rangé que l’un des derniers parmi les associés de Blackfriars, tandis que nous le trouvons nommé le second dans la licence royale octroyée à sa troupe en 1603.

Mais quand même l’in-quarto découvert en 1825 ne nous aurait pas rendu ce premier Hamlet qui commença la fortune de Shakspeare, quand même ni Lodge ni Nash n’en auraient fait soupçonner l’existence, il y a, parmi les curiosités du vieux théâtre anglais, une pièce qui aurait dû suffire, selon nous, à faire croire que le Hamlet de Shakspeare, au moins à l’état d’ébauche, était joué et connu en 1589. C’est un drame intitulé : Avis aux belles femmes, dont l’intrigue roule sur le meurtre d’un négociant de Londres, commis en 1573 par sa femme et par l’amant de sa femme. Il est prouvé, par le texte même du drame, qu’il fut écrit en 1589. Notons, en passant, que, vers la fin de la pièce, un des personnages raconte, pour démontrer l’utilité du théâtre, cette même histoire à laquelle Hamlet fait allusion dans son dernier monologue du second acte et que nous avons rapportée en note à cet endroit (p. 191) ; mais qu’on attache ou non quelque valeur à cette coïncidence peut-être fortuite, voici un autre passage, bien plus important à nos yeux, de ce vieux drame ; c’est un prologue où sont personnifiées la tragédie, la comédie et l’histoire, qui se disputent la supériorité et le droit d’occuper le théâtre, et voici le tableau des spectacles tragiques tel que la Comédie le retrace : « Un tyran damné, pour obtenir la couronne, empoisonne, poignarde, coupe des gorges ; un vilain spectre pleurard, enveloppé dans une sale toile ou dans un manteau de cuir, entre en geignant comme un porc à demi-égorgé, et crie vindicta ! vengeance, vengeance ! Et quand il apparaît, on voit flamber un peu de résine, comme un peu de fumée sortirait d’une pipe, ou comme le pétard d’un enfant. Et à la fin, ils sont deux ou trois qui se percent l’un l’autre, avec des aiguilles à passer le lacet. N’est-ce pas là un bel étalage, un majestueux spectacle ? » N’est-ce pas là, manifestement, dirons-nous à notre tour, la caricature grotesque d’une représentation de Hamlet et de la mesquine mise en scène qui en déparait les scènes les plus surnaturelles ou les plus meurtrières ? Quand on voit dans une indication du premier Hamlet, au troisième acte, le spectre apparaître, sauf votre respect, en chemise de nuit, au moment même où son fils le contemple et le décrit avec la plus respectueuse terreur, on s’imagine sans peine que ce pauvre fantôme pouvait bien n’avoir, au premier acte, sur la plate-forme d’Elseneur, qu’un manteau de cuir pour figurer sa fameuse armure connue des Polonais et qu’une torche de résine pour jouer quelque reflet de « ces flammes sulfureuses et torturantes » où il va être obligé de rentrer. On comprend aussi que les morts accumulées du dénoûment aient donné à rire aux rieurs ; la comédie a toujours reproché à la tragédie son arsenal d’armes sans pointes et son cortège de faux cadavres. Ou nous sommes bien trompés, ou tous les traits que nous avons cités de ce prologue du vieux drame anglais sont autant de traces du Hamlet de Shakspeare, et contribuent à lui assigner pour date l’année 1589.

Shakspeare était né en 1564 ; ce serait donc à vingt-cinq ans qu’il aurait écrit son premier Hamlet. Une telle œuvre, conçue par un si jeune homme, n’est-ce pas déjà le plus singulier exemple de la précocité du génie ? Tous les admirateurs de Shakspeare ne se tiennent cependant pas pour satisfaits, et il en est qui voudraient fixer à 1584 la date du premier Hamlet. Deux arguments les y décident. Il est dit, dans le premier Hamlet, que les comédiens nomades se sont faits nomades parce que a la « nouveauté l’emporte, » et que la majeure partie du public qui venait chez eux s’est tournée vers les théâtres privés « et vers les divertissements des enfants ; » or, c’est en 1584 que les enfants de chœur de la chapelle Saint-Paul commencèrent à jouer, et que leurs divertissements furent, dit-on, une nouveauté. On a, de plus, remarqué que Shakspeare eut, en 1584, deux enfants jumeaux, une fille nommée Judith et un fils nommé Hamlet ; or, ce dernier nom a semblé permettre de supposer que Shakspeare avait déjà en tête son grand drame danois, et que peut-être même, se sentant en proie à la misère et à la fatalité, il avait voulu pour ainsi dire se baptiser par avance un tragique vengeur en la personne de son fils nouveau-né. On peut répondre à ces arguments par plus d’une objection.

Examinons d’abord la phrase relative aux comédiens nomades. Elle prouve, comme nous l’avons dit plus haut, que le premier Hamlet, ne peut pas être postérieur à 1591 ; voilà ce qu’elle prouve, et rien de plus ; elle indique une période dont on sait la limite, non un fait précis dont on sache la date spéciale. Ce n’est pas aux débuts des enfants de Saint-Paul, mais à leur succès déjà décidé que cette phrase fait allusion ; pour que l’ancienne troupe renonçât à son séjour accoutumé, il n’a pas suffi qu’une nouveauté se produisît près d’elle : il a fallu que la nouveauté l’emportât sur elle et lui enlevât la majeure partie du public.—Mais en 1589, dira-t-on, les représentations des enfants de Saint-Paul duraient déjà depuis cinq ans, et leur succès même ne pouvait plus passer pour la vogue d’une nouveauté.—Aux yeux du public, non, peut-être ; mais aux yeux de l’ancienne troupe, assurément oui. Combien longtemps, pour quiconque a réussi, ceux qui réussissent après lui ne restent-ils pas des intrus ! Combien longtemps, en France et dans notre siècle, n’a-t-on pas continué à appeler « poëtes de la nouvelle école » ceux qui étaient déjà passés au rang de modèles ! Hernani pendant bien des années, quoique faisant loi pour les uns, n’était encore pour beaucoup d’autres qu’une nouveauté à la mode. Mais pour en revenir au premier Hamlet et à la phrase qui nous occupe, il est singulier qu’on y cherche une allusion précise aux débuts des enfants de Saint-Paul, si l’on remarque que Shakspeare parle en même temps des théâtres privés. Quand les enfants de Saint-Paul commencèrent leurs représentations, il y avait déjà nombre d’années que les riches seigneurs de la cour avaient pris l’habitude d’enrôler parmi leurs serviteurs des troupes de comédiens : Élisabeth était depuis peu sur le trône, lorsque lord Leicester donna l’exemple, et avant 1584 il avait déjà eu dix imitateurs. C’est à l’ensemble de ces concurrences gênantes que Shakspeare, dans le premier Hamlet, attribue les défections du public ; il n’y a point de chronologie exacte à tirer d’une phrase où sont rapprochés des faits qui s’espacent sur plus de dix années ; la troupe où Shakspeare était engagé datait de 1575, et c’est à cause de son existence ancienne et non interrompue que cette troupe, par l’organe de son poëte, traitait de nouveaux venus tous ses rivaux. Ainsi, soit que l’on considère en elle-même cette phrase du premier Hamlet, soit qu’on la compare au passage correspondant du second Hamlet, tout ce qu’on en peut conclure, c’est que le second Hamlet a été écrit après 1600, et le premier avant 1591 mais elle ne prouve aucunement que le premier Hamlet, date de 1584.

Mais Shakspeare, en 1584, donnait à son fils le nom de Hamlet ! Oui, ou du moins celui de Hamnet ; ainsi le mentionne le registre de l’état civil de Stratford-sur-Avon. Mais Hamlet ou Hamnet, peu importe on voit, dans divers actes, les deux noms couramment confondus ; seulement, comment voir dans cet acte de baptême la moindre trace d’intentions sombres ou de préoccupations poétiques ? L’enfant reçut son nom tout simplement de son parrain, M. Hamnet ou Hamlet Sadler, comme sa sœur jumelle recevait le sien de Mme Judith Sadler, sa marraine ; et si Amleth, le héros de la légende danoise et des histoires de Belleforest, a quelque chose à voir en tout ceci, ce n’est pas qu’il ait servi de patron au fils de Shakspeare : très-évidemment, au contraire, le prince de Danemark ne naquit pour la scène et ne s’appela Hamlet qu’après l’enfant obscur de Stratford-sur-Avon, à qui il emprunta l’orthographe anglaise du nom sous lequel il est à jamais connu. D’ailleurs, le lecteur trouvera à la fin de ce volume un Appendice consacré à la comparaison des différents textes de Hamlet, et cette étude plus générale lui fournira, nous l’espérons, quelques raisons encore de conclure comme nous sur le point du débat spécial auquel nous avons dû nous borner ici.