Hamlet/Traduction Guizot, 1864/Acte V

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Hamlet
Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de ShakespeareDidiertome 1 (p. 254-282).

ACTE CINQUIÈME


SCÈNE I

Un cimetière.
DEUX PAYSANS entrent avec leurs béches, etc.

premier paysan.—Doit-elle être enterrée en terre chrétienne, celle qui volontairement est allée chercher son salut ?

second paysan.—Je te dis que oui ; creuse donc sa fosse tout de suite. Le coroner a tenu séance sur elle et a conclu à la sépulture chrétienne.

premier paysan.—Comment cela se peut-il, à moins qu’elle ne se soit noyée en un cas de légitime défense ?

second paysan.—Eh bien c’est ce qu’on a reconnu.

premier paysan.—Non, cela doit être un cas de personnelle offense ; cela ne peut être autrement. Car voici où gît la question : si je me noie volontairement, cela constitue un acte ; or un acte se divise en trois branches, qui sont : agir, faire et accomplir. Ergo, elle s’est noyée volontairement.

second paysan.—Bien ! mais écoutez-moi, bonhomme de fossoyeur.

premier paysan.—Permettez. Ici passe l’eau ; bien. Là se tient l’homme ; bien. Si l’homme va à l’eau et se noie, qu’il le veuille ou non, c’est parce qu’il y va qu’il se noie ; remarquez bien ceci. Mais si l’eau vient à lui et le noie ; il ne se noie point lui-même : ergo, celui qui n’est point coupable de sa propre mort n’a point abrégé sa propre vie [1].

second paysan.—Mais est-ce la loi ?

premier paysan.—Oui, pardieu ! c’est la loi, la loi touchant l’enquête du coroner.

second paysan.—Voulez-vous savoir la vérité là-dessus ? Si ce n’avait point été une demoiselle noble, elle aurait été enterrée en dehors de la terre sainte.

premier paysan.—Pour çà, c’est bien parlé ; et de plus c’est une pitié que les grands personnages, en ce monde, soient en passe de se noyer et de se pendre plus que leurs frères en Jésus-Christ. Allons, ma bêche ; il n’y a point de plus anciens gentilshommes que les jardiniers, les terrassiers et les fossoyeurs : ils continuent la profession d’Adam.

second paysan.—Était-il gentilhomme ?

premier paysan.—Il est le premier qui ait jamais porté de sable et de vair.

second paysan.—Bah ! il n’avait aucun blason.

premier paysan.—Quoi ? es-tu donc un païen ? comment entends-tu l’Écriture ? L’Écriture dit : « Adam cultiva ; » et comment aurait-il cultivé sans porter du sable et du vert [2] ? Mais je te proposerai une autre question ; si tu ne me réponds point juste, confesse-toi…

second paysan.—Va !

premier paysan.—Quel est celui qui bâtit plus solidement que le maçon, le charpentier et l’ouvrier de marine ?

second paysan.—Le faiseur de potences ; car sa bâtisse survit à mille de ceux qui viennent s’y loger.

premier paysan.—Par ma foi, j’aime ta répartie : la potence fait bien là. Mais comment fait-elle bien ? Elle fait bien pour ceux qui font mal. Et toi, tu fais mal de dire qu’une potence est bâtie plus solidement qu’une église. Ergo, la potence ferait bien pour toi. Recommence, allons.

second paysan.—Qui est-ce qui bâtit plus solidement que le maçon, et l’ouvrier de marine, et le charpentier ?

premier paysan.—Oui, dis-moi cela et dételle ensuite.

second paysan.—Pardieu, oui, maintenant je peux le dire.

premier paysan.—Allons !

second paysan.—Par la sainte messe ! je ne puis point le dire.

(Elamlet et Horatio entrent et restent à quelque distance.)

premier paysan.—Ne te romps point la cervelle davantage à propos de cela, car ton fainéant d’âne ne corrigera point son allure pour avoir été battu ; et quand on te posera cette question une autre fois, réponds : le fossoyeur. Les maisons qu’il fait durent jusqu’au jugement dernier. Allons, va-t’en chez Yaughan, et apporte-moi un pot de liqueur.

(Le second paysan sort. Le premier paysan se met à bêcher en chantant.)
mi Dans ma jeunesse, quand j’aimais, quand j’aimais, il me semblait que c’était très-doux, pour abréger… hop !… le temps. Quant à… holà !… mes convenances… hop !… il me semblait que rien ne m’allait plus [3].

hamlet.—Est-ce que ce gaillard-là n’a aucun sentiment de son métier ? Il chante en creusant un tombeau !

horatio.—L’habitude a engendré en lui une faculté d’insouciance.

hamlet.—C’est cela même ; la main qui fait peu de service a le tact plus délicat.

premier paysan.—
mi Mais l’âge, à pas furtifs, est venu me déchirer de sa griffe et m’a fait échouer en terre comme si je n’avais jamais été.
(Il ramasse un crâne et le jette.)

hamlet.—Ce crâne avait une langue autrefois et pouvait chanter. Comme ce maraud le fait rouler par terre ! Ferait-il autrement si c’était la mâchoire de Caïn, qui commit le premier meurtre ?… C’est peut-être la caboche d’un politique que cet âne-là traite maintenant du haut en bas… quelqu’un qui aurait circonvenu Dieu lui-même… n’est-ce pas bien possible ?

horatio.—C’est bien possible, mon seigneur.

hamlet.—Ou d’un courtisan, qui savait dire « Bonjour, mon gracieux seigneur ; comment te portes-tu, mon excellent seigneur ? » C’est peut-être monseigneur un tel, qui vantait le cheval de monseigneur un tel, quand il avait dessein de le lui demander [4]. N’est-ce pas bien possible ?

horatio.—Oui, mon seigneur.

hamlet.—N’est-ce pas ? c’est cela même. Et maintenant le voilà marié à milady Vermine, décharné, et bien cogné à la mâchoire par la bêche d’un sacristain. Il y a là une belle révolution, si seulement nous avions le bon esprit d’y regarder ! Ces os ont-ils coûté si peu à fabriquer qu’ils doivent servir à jouer aux quilles ? Les miens me font mal quand je songe à cela.

premier paysan.—

mi Une pioche et une bêche, et une bêche, et un drap pour se couvrir… holà !… et un trou d’argile à faire… cela convient à un tel hôte.
(Il jette encore un crâne.)

hamlet.—En voici un autre ; pourquoi ne serait-ce pas le crâne d’un légiste ? Où sont ses équivoques maintenant, ses distinguo, ses points de fait, ses points de droit et tous ses tours ? Pourquoi souffre-t-il que ce maraud brutal lui cogne maintenant la tête avec une pelle crottée ? Et pourquoi ne lui intente-t-il pas son action pour coups, sévices et injures graves ? Hum ! ce monsieur-là était peut-être en son temps un grand acheteur de terres, avec ses hypothèques, ses reconnaissances, ses redevances, ses doubles garanties, ses recouvrements ! Est-ce donc là la redevance finale de toutes ses fines redevances, et le recouvrement de tous ses recouvrements, que d’avoir sa fine caboche pleine de fine boue ? Est-ce que ses garanties, les doubles comme les simples, ne lui garantiront de tous ses achats rien de plus qu’un espace long et large comme deux rôles d’écritures ? À eux seuls, les titres de transmission de ses propriétés tiendraient difficilement dans cette boîte et faut-il donc que le propriétaire lui-même n’en ait pas davantage ? Hein ?

horatio.—Pas un pouce de plus.

hamlet.—Le parchemin n’est-il pas fait de peau de mouton ?

horatio.—Oui, mon seigneur ; et aussi de peau de veau.

hamlet.—Ceux-là sont des veaux et des moutons qui cherchent là leur assurance… Je veux parler à ce camarade. Dites-moi, l’homme ! de qui est-ce la fosse ?

premier paysan.—C’est la mienne, monsieur.

mi Holà !… Et un trou d’argile à faire… cela convient à un tel hôte.

hamlet.—En vérité, oui, je crois qu’elle est à toi, car tu y fais des tiennes, en voulant me mettre dedans.

premier paysan.—Là-dessus, monsieur, c’est bien plutôt vous qui voulez me mettre dedans ; mais vous n’y êtes point, et ça prouve bien qu’elle n’est point à vous. Quant à vous mettre dedans, pour ma part, je n’y travaille point. Et pourtant, c’est ma fosse.

hamlet.—Si fait, tu travailles à me mettre dedans, puisque tu y travailles, à cette fosse, et puisque tu dis qu’elle est à toi tu sais bien qu’elle est faite pour tenir le mort, et non pour saisir le vif. Voilà comment tu veux me mettre dedans.

premier paysan.—Ce qui est vif, monsieur, c’est de vouloir me mettre dedans. Mais ces vivacités-là pourront bien rebrousser chemin de vous à moi [5].

hamlet.—Pour quel homme est-ce que tu la creuses ?

premier paysan.—Ce n’est point pour un homme, monsieur.

hamlet.—Pour quelle femme donc ?

premier paysan.—Ni pour une femme non plus.

hamlet.—Qui donc doit être enterré là ?

premier paysan.—Quelqu’un qui fut une femme, monsieur ; mais paix soit à son âme elle est morte.

hamlet.—Comme ce drôle-là est rigoureux ! Il faut lui parler selon les règles, ou les équivoques nous mettront à mal. Par le seigneur Dieu, Horatio, depuis trois ans je remarque ceci : notre siècle est devenu si pointilleux, que le paysan, du bout de son pied, serre d’assez près les talons du courtisan pour lui écorcher ses engelures… Depuis combien de temps es-tu fossoyeur ?

premier paysan.—De tous les jours de l’année je pris, pour commencer le métier, celui où notre feu roi Hamlet battit Fortinbras.

hamlet.—Combien y a-t-il de cela ?

premier paysan.—Ne sauriez-vous point le dire ? Il n’est si nigaud qui ne le sache. C’est le jour même où naquit le jeune Hamlet, celui qui est fou, et qu’on a envoyé en Angleterre.

hamlet.—Ah vraiment ? et pourquoi l’a-t-on envoyé en Angleterre ?

premier paysan.—Mais, parce qu’il était fou. Il retrouvera l’esprit là-bas. Ou bien, s’il ne l’y retrouve point, ce ne sera que petit dommage dans ce pays-là.

hamlet.—Pourquoi ?

premier paysan.—Cela ne se verra aucunement en lui : les hommes, là-bas, sont tous aussi fous que lui.

hamlet.—Comment est-il devenu fou ?

premier paysan.—Fort étrangement, dit-on.

hamlet.—Étrangement ? et comment ?

premier paysan.—C’est, par ma foi, en perdant l’esprit.

hamlet.—Et sur quel point ?

premier paysan.—Sur un point de ce territoire, en Danemark. Moi, j’y suis sacristain depuis trente ans, tant jeune que vieux.

hamlet.—Combien de temps un homme reste-t-il en terre avant de pourrir ?

premier paysan.—Ma foi ! s’il n’est pas pourri avant de mourir (comme nous en voyons parle temps qui court, et beaucoup ! de ces cadavres vérolés qui peuvent à peine supporter l’enterrement), il vous durera quelque huit ans… ou neuf ans… ; un tanneur vous durera neuf ans.

hamlet.—Pourquoi lui plus qu’un autre ?

premier paysan.—Ah ! voilà, monsieur ! Son cuir est si bien tanné par le fait de son métier, qu’il peut tenir contre l’eau pendant longtemps ; et c’est l’eau qui vous est un rude démolisseur de tous vos corps morts de fils de catins ! —Tenez voici un crâne qui vous est resté déjà en terre vingt-trois ans.

hamlet.—De qui était-ce le crâne ?

premier paysan.—Ah ! le fils de catin, quel triple fou c’était ! Qui pensez-vous que ce fût ?

hamlet.—En vérité, je n’en sais rien !

premier paysan.—La peste soit de lui, ce gredin de fou ! il me versa une fois sur la tête un flacon de vin du Rhin. Ce même crâne-là, monsieur ce même crâne-là, monsieur, était le crâne d’Yorick, le bouffon du roi.

hamlet.—Celui-là ?

premier paysan.—Oui-da, cette chose-là.

hamlet.—Laisse-moi voir. (Il prend le crâne.) Hélas ! pauvre Yorick… Je l’ai connu, Horatio, c’était un garçon d’une verve infinie, d’une fantaisie tout à fait rare. Il m’a porté sur son dos un millier de fois ; et maintenant, comme mon imagination y répugne ! Cela me soulève le cœur. Là étaient attachées ces lèvres que j’ai baisées je ne sais combien de fois ! Où sont vos moqueries, maintenant ? vos folâtreries ? vos chansons ? vos éclats de gaieté qui avaient coutume de faire tonner les rires de toute la table ? Et rien de tout cela, maintenant, rien pour vous moquer de votre propre grimace ? quoi bouche béante, décidément ? Allez-vous-en maintenant dans la chambre de Madame, et dites à Sa Seigneurie qu’elle aura beau se peindre jusqu’à en avoir un pouce d’épaisseur, voilà la figure à laquelle il faudra qu’elle en vienne ! Faites-la rire à ce propos [6].—Je te prie, Horatio, dis-moi une chose.

horatio.—Qu’est-ce, mon seigneur ?

hamlet.—Penses-tu qu’Alexandre fit cette figure-là sous terre ?

horatio.—Qui, certes.

hamlet.—Et qu’il eût cette odeur-là ? pouah !

(Il jette le crâne.)

horatio.—Oui, certes, mon seigneur.

hamlet.—À quels vils emplois nous pouvons revenir, Horatio ! Pourquoi l’imagination ne pourrait-elle pas dépister la noble poussière d’Alexandre jusqu’à la trouver bouchant la bonde d’une barrique ?

horatio.—Ce serait considérer les choses avec trop de recherche que de les considérer ainsi.

hamlet.—Non, ma foi, je n’en rabats point un iota ; on peut le suivre jusque-là assez simplement, et il y a de la vraisemblance à mener le raisonnement comme ceci : Alexandre mourut, Alexandre fut enterré, Alexandre retourna en poussière ; la poussière est de la terre ; avec de la terre nous faisons du ciment ; et pourquoi donc, de ce ciment en quoi il a été converti, n’aurait-on point pu boucher une barrique de bière ? L’auguste César, mort, et changé en argile, pourrait boucher un trou et arrêter le vent. Oh ! dire que cette poussière qui tenait le monde en arrêt était destinée à rapiécer un mur et à repousser le souffle de l’hiver ! Mais doucement ! doucement ! retirons-nous : voici venir le roi.

(Entrent les prêtres en procession. Viennent ensuite le corps d’Ophélia, Laërtes et des pleureuses ; puis le roi, la reine et leur suite.)

La reine, les courtisans qui est-ce qu’ils suivent ? Et comme ces rites sont mutilés ! Cela indique que le cadavre auquel ils font cortège a, d’une main désespérée, attenté à sa propre vie. C’était une personne de quelque marque. Cachons-nous un moment et observons.

(il se retire avec Horatio.)

laërtes.—Quelle autre cérémonie ?…

hamlet.—C’est Laërtes, un fort noble jeune homme écoutons.

laërtes.—Quelle autre cérémonie ?…

premier prêtre.—Ses obsèques ont été poussées aussi loin que nous en avons mission. Sa mort prêtait au doute, et sans cette haute volonté qui l’emporte sur l’ordre établi, elle eût été logée dans une terre non bénite jusqu’à la trompette du dernier jugement. Au lieu de charitables prières, on eût jeté sur elle des tessons, des pierres et des cailloux ; mais on lui a accordé ses couronnes de jeune fille, ses jonchées de fleurs virginales, et l’accompagnement des cloches et des funérailles.

laërtes.—Ne doit-on rien faire de plus ?

premier prêtre.—Non, rien de plus ce serait profaner l’office des morts que de chanter pour elle le Requiem et ce repos réservé aux âmes qui partent en paix.

laërtes.—Placez-la dans la terre, et puissent de sa chair belle et sans tache mille violettes naître ici [7]. Je te dis ceci, prêtre brutal : ma sœur sera un ange protecteur, quand tu seras, toi, tombé là-bas en hurlant !

hamlet.—Quoi ? la belle Ophélia !

la reine, répandant des fleurs.—Les plus douces à la plus douce ! Adieu ! J’avais espéré que tu serais la femme de mon Hamlet ; je pensais, douce fille, à parer de ces fleurs ton lit nuptial, et non à en joncher ton tombeau.

laërtes.—Oh qu’une triple peine tombe trois fois dix fois sur cette tête maudite dont l’action méchante t’a privée de ta très-délicate raison ! Tenez pour un moment cette terre encore écartée, jusqu’à ce que je l’aie saisie une dernière fois dans mes bras. (Il s’élance dans la fosse.) Et maintenant entassez votre poussière sur le vivant et sur le mort, jusqu’à ce que vous ayez fait de cette plaine une montagne qui dépasse le vieux Pélion ou le front céleste de l’Olympe bleu !

hamlet, avançant.—Quel est l’homme dont la douleur comporte une pareille hauteur d’accent, et dont les plaintes vont, comme une conjuration magique, atteindre les astres errants et les arrêter, tels que des auditeurs frappés d’une mortelle surprise ? Je suis cet homme, moi, Hamlet le Danois !

(Il s’élance dans la fosse.)

laërtes, le saisissant.—Que le démon prenne ton âme !

hamlet.—Tu ne pries pas bien. Allons, ôte tes doigts de ma gorge; car bien que je ne sois ni bilieux ni brusque, j’ai cependant au-dedans de moi quelque chose de dangereux et que devra redouter ta prudence. Écarte ta main.

le roi.—Séparez-les.

la reine.—Hamlet ! Hamlet !

tous.—Messieurs !

horatio.—Mon bon seigneur, calmez-vous.

(On les sépare et ils sortent de la fosse.)

hamlet.—Or çà, je combattrai avec lui pour cette cause, jusqu’à ce que mes paupières refusent de se mouvoir.

la reine.—Ô mon fils, pour quelle cause ?

hamlet.—J’aimais Ophélia. Quarante mille frères ne pourraient pas, avec toute leur somme d’amour, monter au même total que moi… Que veux-tu faire pour elle ?

le roi.—Ô Laërtes, il est fou.

la reine.—Pour l’amour de Dieu, laissez-le !

hamlet.—Morbleu ! montre-moi ce que tu veux faire. Veux-tu pleurer ? veux-tu combattre ? veux-tu t’affamer ? veux-tu te mettre en-pièces ? veux-tu t’abreuver de vinaigre [8] ? veux-tu manger un crocodile ?… Je ferai tout cela… Ne viens-tu ici que pour gémir ? pour me braver en t’élançant dans son tombeau ? Fais-toi enterrer vivant avec elle ; j’en ferai autant. Et puisque tu bavardes à propos de montagnes, qu’on jette sur nous des millions d’arpents de terre, jusqu’à ce que notre sol aille aux sphères brûlantes heurter et roussir sa tête et fasse ressembler le mont Ossa à une verrue !… Sur mon honneur ! si tu déclames, je crierai aussi bien que toi.

la reine.—Ceci est de la folie toute pure ! et son accès va le travailler ainsi pendant quelque temps ; mais bientôt vous le verrez, aussi patiemment que la colombe quand ses jumeaux au duvet doré viennent d’éclore [9], couver un silence languissant.

hamlet.—Entendez-vous, monsieur ? Quelle raison avez-vous pour en user ainsi avec moi ? Je vous ai toujours aimé… mais n’importe ! Hercule lui-même aurait beau faire : le chat miaulera… et le chien aura son tour.

(Il sort.)

le roi.—Je te prie, cher Horatio, ne le quitte pas. (Horatio sort.)—À Laërtes. Que votre patience s’affermisse sur notre entretien d’hier soir. Nous allons mettre cette affaire en train.—Chère Gertrude, ordonnez quelque surveillance autour de votre fils… Il faut à cette tombe un monument vivant ; nous verrons ainsi venir l’heure du repos ; d’ici là, usons de patience dans nos entreprises.

(Ils sortent.)

SCÈNE II

Une salle dans le château.
HAMLET et HORATIO entrent.

hamlet.—Assez sur ce sujet, monsieur ; maintenant passons à l’autre. Vous vous souvenez bien de toutes les circonstances ?

horatio.—Si je m’en souviens, mon seigneur ?

hamlet.—Monsieur, il y avait en mon cœur une sorte de combat qui ne me laissait point dormir. J’étais, à ce qui me semblait, couché plus mal à l’aise que les matelots mutins dans leurs entraves [10]. Brusquement… et bénie soit cette brusquerie ! car notre irréflexion, sachons-le bien, nous profite parfois tandis que nos projets les plus profonds avortent, et cela devrait nous enseigner qu’il y a une divinité qui façonne nos destinées, quelle que soit notre volonté de les ébaucher…

horatio.—Cela est bien certain.

hamlet.—Brusquement donc, je sors de ma cabine, mon manteau de marin roulé autour de moi, et dans l’obscurité, à tâtons, je les cherche, j’arrive à souhait, empoigne leur paquet, et enfin me retire vers ma chambre, où je rentre, et là, mes craintes mettant les convenances en oubli, je prends l’audace de décacheter leur auguste commission, où je découvre, Horatio, ô royale scélératesse ! un ordre formel, lardé de toutes sortes de raisons, au nom de la prospérité du Danemark, et de l’Angleterre aussi— ha ! ha ! et avec quelle évocation d’épouvantails et de loups-garous, si je restais en vie ! —un ordre à vue, sans délai permis, non ! sans prendre même le temps d’aiguiser la hache, —l’ordre de me couper le cou.

horatio.—Est-ce possible ?

hamlet.—Voici la commission ; lis-la plus à loisir. Mais veux-tu entendre ce que je fis ?

horatio.—Oui, je vous en prie.

hamlet.—Ainsi enlacé de toutes parts par des bandits, —je n’avais pas eu le temps de faire dans ma tête un prologue que déjà ils avaient commencé la pièce, —je m’assieds, et je compose une nouvelle commission. Je l’écris de ma plus belle main. Autrefois j’estimais, comme nos hommes d’État, qu’il y avait de la bassesse à avoir une belle écriture, et j’ai beaucoup travaillé à perdre ce talent ; mais, monsieur, il me fit alors un bon et loyal service. Veux tu savoir l’objet de ce que j’écrivis ?

horatio.—Oui, mon bon seigneur.

hamlet.—Une pressante mise en demeure, de par le roi considérant que l’Angleterre était sa tributaire fidèle ; désirant que l’amitié pût entre eux fleurir comme un palmier ; désirant que la Paix continuât à porter sa guirlande d’épis et à s’élever sur leurs frontières en signe de leurs bons sentiments, —et beaucoup de phrases semblables de quoi faire amplement la charge d’un âne, —à seule fin que, le contenu de ce pli aussitôt vu et connu, sans autre délibération longue ou brève, il fît mettre à mort tout soudainement les porteurs desdites dépêches, sans même leur donner le temps de se recommander à Dieu.

horatio.—Mais comment cela fut-il scellé ?

hamlet.—Ah ! c’est à quoi le Ciel avait encore mis ordre ; j’avais dans ma bourse le cachet de mon père, qui était la copie du grand sceau danois. Je ployai l’écrit dans la forme de l’autre ; je le suscrivis ; je mis l’empreinte et le déposai sans encombre ; on ne s’est jamais douté de la substitution. Puis, le lendemain, advint notre combat naval, et ce qui s’en suivit, tu le sais déjà.

horatio.—Ainsi Guildenstern et Rosencrantz s’en vont là ?

hamlet.—Eh bien ! ô homme ? N’ont-ils pas amoureusement courtisé cette ambassade ? Ah ! je suis loin de les avoir sur la conscience. Leur perte provient de leur propre désir de s’insinuer ; c’est chose dangereuse, aux gens de basse espèce, que d’intervenir dans les escrimes et entre les épées brûlantes de rage de deux adversaires puissants.

horatio.—Ah quel roi nous avons là !

hamlet.—Maintenant, ne suis-je pas mis en demeure ? qu’en penses-tu ? Celui qui a tué mon roi et débauché ma mère, celui qui s’est glissé entre l’élection et mes espérances, celui qui a jeté son hameçon pour prendre ma propre vie, et avec une telle perfidie, n’est-ce pas vraiment faire acte de bonne conscience que de le payer avec la main que voici, et n’est-ce pas de quoi se faire damner que de laisser aller à plus de ravages cette gangrène de notre vie ?

horatio.—Il aura bientôt appris d’Angleterre quelle issue l’affaire a eue là-bas.

hamlet.—Ce sera court, l’intervalle est à moi, et la vie d’un homme ne tient pas le temps de compter jusqu’à deux. Mais je suis très-affligé, cher Horatio, de m’être oublié envers Laërtes, car dans le tableau de ma cause je vois une image de la sienne ; je rechercherai ses bonnes grâces. C’est assurément la jactance de sa plainte qui m’a poussé à ce comble de vertigineuse fureur.

horatio.—Silence ! qui vient ici ?

(Osrick entre.)

osrick.—J’offre à Votre Seigneurie mes meilleurs compliments de bienvenue sur son retour en Danemark [11].

hamlet.—Je vous remercie humblement, monsieur… Connais-tu ce moucheron ?

horatio.—Non, mon bon seigneur.

hamlet.—Tu es d’autant mieux en état de grâce, car il y a du vice à le connaître. Il possède beaucoup de terres, et qui sont très-fertiles. Que le seigneur des animaux soit lui-même un animal, et celui-ci sera sûr d’avoir sa mangeoire mise à la table du roi. C’est un vrai perroquet ; mais, comme je te le dis, il peut aller loin sur les boues qui sont à lui.

osrick.—Mon gracieux seigneur, si Votre Seigneurie était de loisir, j’aurais quelque chose à lui transmettre de la part de Sa Majesté.

hamlet.—J’y ferai accueil, monsieur, en toute diligence d’esprit… Mettez donc votre chapeau à sa vraie place ; il est fait pour la tête.

osrick.—Je remercie Votre Seigneurie ; il fait grand chaud.

hamlet.—Non, croyez-moi, il fait grand froid. Le vent est du nord.

osrick.—Vraiment oui, mon seigneur, il fait passablement froid.

hamlet.—Et pourtant, ce me semble, il fait tout à fait étouffant, tout à fait chaud ; ou, peut-être, ma complexion…

osrick.—Furieusement, mon seigneur ! Tout à fait étouffant,… comme si… je ne saurais dire à quel point [12]. Mon seigneur, Sa Majesté m’a donné ordre de vous mander qu’Elle a fondé sur votre tête une grande gageure. Voici, monsieur, de quoi il s’agit…

hamlet, le pressant de mettre son chapeau.—Je vous supplie, n’oubliez pas que…

osrick.—Non, mon bon seigneur ; pour ma propre commodité, je vous jure… Monsieur, l’on a vu, depuis peu, arriver à la cour Laërtes, un galant homme des plus accomplis, croyez-moi ; il a cent perfections qui le tirent merveilleusement du commun ; il est d’une grande douceur de commerce et fait grande figure dans le monde. En vérité, pour parler de lui selon les sentiments qui lui sont dus, il est la Carte et l’Almanach de la Galanterie [13], car vous trouverez en lui l’extrait de tous les mérites [14] qu’un galant homme aime à contempler.

hamlet.—Monsieur, son portrait ne souffre point indigence d’éloges à être tracé par vous. Ce n’est pas que je ne sache bien que, si l’on se piquait de faire l’anatomie et tout l’inventaire de ce gentilhomme, s’il est permis de s’exprimer ainsi, on ne laisserait pas de stupéficier l’arithmétique de la mémoire, encore que l’on ne fit que voguer derrière lui et chercher le vent çà et là, au prix de son rapide sillage [15]. Mais sans mentir ni le pousser trop avant dans le rang favori de notre pensée, je le tiens pour une âme du premier ordre, et le concert de ses qualités a tant d’étrange et d’inouï que, pour donner dans le vrai de la chose, il n’a son pareil que dans son miroir, et tout autre qui voudrait lui ressembler n’irait qu’à doubler son ombre, rien de plus.

osrick.—Votre Seigneurie parle de lui à coup sûr.

hamlet.—Mais quelles affaires, monsieur ? Pourquoi encapucinons-nous ce galant homme dans la rudesse indue de nos paroles ?

osrick.—Monsieur ?

horatio.—N’est-il pas possible de s’entendre en parlant une autre langue ? Vous le pouvez, monsieur, j’en suis sûr.

hamlet.—À quoi tend la citation de ce gentilhomme ?

osrick.—De Laërtes ?

horatio.—Sa bourse est déjà vide : il a dépensé toutes ses paroles dorées.

hamlet.—Oui, monsieur, de lui.

osrick.—Je sais que vous n’êtes pas ignorant…

hamlet.—Vous savez cela, monsieur ? Je le voudrais. Et par ma foi ! cependant, si vous le saviez, cela ne prouverait pas grand’chose en ma faveur. Eh bien ! monsieur ?

osrick.—Vous n’êtes pas ignorant du grand mérite que montre Laërtes…

hamlet.—Je n’ose convenir de cela, de peur d’entrer en comparaison avec lui sur ce grand mérite ; car on ne sait bien d’un homme que ce qu’on sait de soi-même.

osrick.—Je parle seulement, monsieur, du mérite qu’il montre pour son arme ; mais d’après l’estime qu’on fait de lui, il n’a pas son égal en son genre.

hamlet.—Quelle est son arme ?

osrick.—La rapière et la dague.

hamlet.—Ce sont deux de ses armes ; mais à la bonne heure !

osrick.—Le roi, monsieur, a gagé contre lui six chevaux barbes ; et lui, il a mis pour enjeu, à ce que j’ai cru comprendre, six rapières et poignards de France, avec toute leur garniture, savoir : ceinturons, pendants, et le reste. Trois de ces équipages sont, en honneur, très-précieux pour le goût, admirablement accommodés aux poignées ; des équipages de la dernière délicatesse et du travail le plus ingénieux !

hamlet.—Qu’appelez-vous équipages ?

horatio.—Je pensais bien qu’il vous faudrait quelque glose à la marge avant d’être au bout.

osrick.—Les équipages, monsieur, ce sont les pendants.

hamlet.—Le mot serait plus cousin germain de la chose, si nous étions équipés d’un canon au côté [16] ; je voudrais bien que les pendants, d’ici là, restassent des pendants. Mais continuons : six chevaux barbes contre six épées françaises, leurs garnitures, et trois équipages ingénieusement travaillés, voilà le pari français contre le danois. Mais pourquoi a-t-on mis cet enjeu, comme vous l’appelez ?

osrick.—Le roi, monsieur, a parié que Laërtes, sur douze passes entre vous et lui, ne vous gagnera pas de trois bottes ; Laërtes a parié pour neuf sur douze et l’épreuve sera faite sur-le-champ, si Votre Seigneurie veut me favoriser d’une réponse.

hamlet.—Comment ! même si je réponds non ?

osrick.—Je veux dire, mon seigneur, si vous consentez à jouer en personne un rôle dans cette épreuve.

hamlet.—Monsieur, je me promènerai ici, dans cette salle ; s’il plaît à Sa Majesté, comme c’est pour moi l’heure de la récréation, faites qu’on apporte des fleurets, que ce gentilhomme soit de bonne volonté, que le roi tienne à son projet, et je lui gagnerai son pari, si je puis. Sinon, je n’y gagnerai que de la honte et de fâcheuses bottes.

osrick.—Vous ferai-je parler ainsi ?

hamlet.—En ce sens, oui, monsieur ; mais avec telles fioritures que votre talent vous dictera.

osrick.—Je recommande mes services à Votre Seigneurie.

(Il sort.)

hamlet.—Tout à vous, tout à vous. Il fait bien de se recommander lui-même ; il n’y a pas d’autre bouche qui voulût s’en charger.

horatio.—Il s’en va courant, l’étourneau, encore coiffé de sa coquille.

hamlet.—Lui ? il a complimenté le sein de sa nourrice, avant de se mettre à téter. Voilà comme ils sont, lui et beaucoup d’autres de la même volée, dont je vois raffoler ce siècle pétillant et mousseux. Ils ont pris seulement le ton du jour et les dehors de la courtoisie à la mode : c’est comme une collection de petites rubriques écumées çà et là, qui les mettent en vogue à tort et à travers, de par les jugements les plus évaporés et les plus éventés ; mais soufflez dessus seulement, en manière d’épreuve, et tout de suite ces bulles ont crevé.

(Un seigneur entre.)

le seigneur.—Mon seigneur, Sa Majesté s’est recommandée à vous par le jeune Osrick, qui lui a rapporté que vous l’attendiez dans cette salle. Il envoie savoir s’il vous plaît toujours de faire assaut avec Laërtes, ou si vous voulez prendre plus de délai.

hamlet.—Je suis constant dans mes résolutions ; elles suivent le bon plaisir du roi : ses convenances n’ont qu’à parler, les miennes sont prêtes à la réplique. Maintenant, ou dans un autre instant, pourvu que je sois aussi dispos qu’à présent.

le seigneur.—Le roi, la reine, tous vont venir.

hamlet.—Et ils seront les bienvenus.

le seigneur.—La reine désire de vous quelque compliment aimable pour Laërtes, avant de tomber en garde.

hamlet.—Elle me donne un bon conseil.

(Le seigneur sort.)

horatio.—Vous perdrez ce pari, mon seigneur.

hamlet.—Je ne crois pas. Depuis qu’il est parti pour la France, je me suis continuellement exercé ; avec l’avantage qu’il me fait, je gagnerai… Tu ne saurais croire combien tout va mal là, du côté de mon cœur. Mais, n’importe !

horatio.—Pourtant, mon bon seigneur…

hamlet.—C’est pure sottise, mais c’est une sorte de pressentiment qui troublerait peut-être une femme.

horatio.—Si votre âme éprouve quelque répugnance, obéissez-lui ; je préviendrai leur arrivée ici, et leur dirai que vous n’êtes pas bien disposé.

hamlet.—N’en fais rien ; nous bravons les augures Il y a une providence spéciale pour la chute d’un passereau [17]. Si l’heure est venue, il n’y a plus à l’attendre ; s’il n’y a plus à attendre, il n’y a rien à y faire. Si elle n’est pas encore venue, elle n’en viendra pas moins un jour ou l’autre. Le tout est d’être prêt. Puisque aucun homme ne sait ce qu’il quitte, qu’importe de quitter plus tôt [18] !

(Entrent le roi, la reine, Laërtes, les seigneurs de la cour, Osrick, des serviteurs portant les fleurets.)

le roi.—Venez, Hamlet, venez, et que je place cette main dans la vôtre.

(Le roi met la main de Laërtes dans celle de Hamlet.)

hamlet.—Pardonnez-moi, monsieur. Je vous ai offensé ; mais pardonnez-moi comme un gentilhomme que vous êtes. Ceux qui sont ici présents savent, et vous avez nécessairement entendu dire, comment j’ai été affligé d’un cruel désordre d’esprit. Tout ce que j’ai fait, par quoi votre cœur, votre honneur, votre sévérité ont pu être mis rudement en éveil, je proclame ici que c’était de la folie. Est-ce Hamlet qui a offensé Laërtes ? Hamlet ? non, jamais. Si Hamlet est enlevé à lui-même, si, lorsqu’il n’est plus lui-même, il fait offense à Laërtes, alors ce n’est pas Hamlet qui la fait ; Hamlet la désavoue. Qui donc fait l’offense ? Sa folie et s’il en est ainsi, Hamlet est du parti offensé ; l’ennemi du pauvre Hamlet, c’est sa folie même. Monsieur, devant cette assistance, souffrez que mon désaveu de toute intention mauvaise m’absolve dans votre âme généreuse, comme si, lançant ma flèche par-dessus la maison, j’avais blessé mon frère.

laërtes.—J’ai pleine satisfaction pour mon cœur, dont les griefs en cette affaire devraient me pousser le plus fortement à la vengeance. Mais sur le terrain de l’honneur, je me tiens dans la réserve et ne veux point de réconciliation, jusqu’à ce que j’aie, de quelques arbitres d’un honneur connu, la sentence et les précédents de paix qui doivent garder mon nom de toute tache ; mais en attendant je reçois l’amitié que vous m’offrez comme une amitié vraie, et je ne lui ferai pas défaut.

hamlet.—J’embrasse volontiers cette assurance, et je vais disputer loyalement cette gageure fraternelle… Donnez-nous les fleurets. Allons.

laërtes.—Allons… Un pour moi.

hamlet.—Oui, Laërtes, un fleuret, et moi, je serai votre plastron [19] ; enchâssée en ma maladresse, votre habileté, comme une étoile dans la nuit la plus obscure, va ressortir avec tout son feu.

laërtes.—Vous me raillez, monsieur.

hamlet.—Non, j’en jure par ma main droite.

le roi.—Jeune Osrick, donnez-leur les fleurets.—Cousin Hamlet, vous connaissez la gageure ?

hamlet.—Très-bien, mon seigneur. Votre Grâce a placé le plus gros enjeu du côté le plus faible.

le roi.—Je ne crains rien je vous ai vus tous deux à l’œuvre. Mais comme il a fait des progrès, nous avons pris un avantage.

laërtes.—Celui-ci est trop lourd ; voyons-en un autre.

hamlet.—Celui-ci me va ; sont-ils tous de longueur ?

(Ils se disposent à l’assaut.)

osrick.—Oui, mon bon seigneur.

le roi.—Mettez-moi les flacons de vin sur cette table. Si Hamlet porte la première ou la seconde botte, s’il riposte à la troisième, que toutes les batteries fassent feu : le roi boira à Hamlet, lui souhaitant de moins perdre haleine, et il jettera dans la coupe la perle de sa bague d’alliance [20] une perle plus riche que celles de la couronne de Danemark depuis quatre règnes. Donnez-moi les coupes, et que les timbales disent aux trompettes, les trompettes aux canonniers du dehors, les canons au ciel et le ciel à la terre : « Maintenant le roi boit à Hamlet. » Allons, commencez.—Et vous, juges, ayez l’œil attentif.

hamlet.—Allons, monsieur.

laërtes.—Allons, mon seigneur.

(Ils commencent l’assaut.)

hamlet.—Une.

laërtes.—Non.

hamlet.—Qu’on en juge.

osrick.—Une botte, une botte très-visible.

laërtes.—Soit : recommençons.

le roi.—Attendez, qu’on me donne à boire. Hamlet, cette perle est à toi ; à ta santé ! Donnez-lui la coupe.

(Les trompettes sonnent, le canon tire.)

hamlet.—Je veux achever cette passe auparavant : mettez la coupe de côté. Allons. (Ils recommencent.) Encore une : qu’en dites-vous ?

laërtes.—Touché, touché, je l’avoue.

le roi.—Notre fils gagnera.

la reine.—Il est gros et court d’haleine [21]. Viens, Hamlet ; prends mon mouchoir, essuie ton front. La reine boit à ton succès, Hamlet.

hamlet.—Chère madame…

le roi.—Gertrude, ne bois pas.

la reine.—Je boirai, mon seigneur. Excusez-moi, je vous prie.

le roi, à part.—C’est la coupe empoisonnée ; il est trop tard.

hamlet.—Je n’ose pas boire encore, madame. Tout à l’heure.

la reine.—Viens ; laisse-moi t’essuyer le visage.

laërtes.—Mon seigneur, maintenant je vais le toucher.

le roi.—Je ne crois pas.

laërtes, à part.— Et pourtant c’est presque contre ma conscience.

hamlet.—Allons, à la troisième, Laërtes. Vous ne faites que jouer. Je vous prie, poussez du meilleur de vos forces ; je crains que vous ne me traitiez en petit garçon.

(Ils recommencent.)

laërtes.—Le croyez-vous ? Allons !

osrick.—Rien de part ni d’autre.

laërtes.-À vous, maintenant.

(Laërtes blesse Hamlet, mais dans ce conflit ils changent de fleuret, et Hamlet blesse Laërtes.)

le roi.—Séparez-les ; ils sont enflammés.

hamlet.—Non ; recommençons.

(La reine s’évanouit.)

osrick.—Voyez donc la reine ! Oh !

horatio.—Ils sont tous deux en sang. Comment vous trouvez-vous, mon seigneur ?

osrick.—Comment êtes-vous, Laërtes ?

laërtes.—Eh bien ! Osrick, comme une bécasse prise à son propre piège. Je péris justement par ma propre trahison.

hamlet.—Comment est la reine ?

le roi.—Elle s’est évanouie en les voyant en sang.

la reine.—Non, non ; la coupe, la coupe ! Ô mon cher Hamlet ! la coupe, la coupe ; je suis empoisonnée !

(Elle meurt.)

hamlet.—Ô scélératesse ! Holà ! qu’on ferme la porte. Trahison ! Qu’on découvre la trahison !

(Laërtes tombe.)

laërtes.—La voici, Hamlet. Hamlet, tu es mort ; point de remède au monde qui puisse te faire du bien ; tu n’as plus en toi une demi-heure de vie ; le perfide instrument est, dans ta main, affilé et envenimé. L’infâme artifice s’est retourné contre moi ; voici, je suis ici gisant pour ne me relever jamais. Ta mère est empoisonnée. Je n’en puis plus. Le roi, le roi est coupable !

hamlet.—La pointe envenimée aussi ! Alors, venin, fais ton œuvre !

(Il frappe le roi.)

osrick et les seigneurs.—Trahison ! trahison !

le roi.—Oh ! défendez-moi encore, amis, je ne suis que blessé.

hamlet.—Tiens, toi, incestueux, assassin, damnable roi, achève ce breuvage ! Est-elle là dedans, ta belle alliance ? Eh bien ! va rejoindre ma mère [22].

(Le roi meurt.)

laërtes.—Il est servi selon ses mérites ! C’est un poison préparé par lui-même… Échange le pardon avec moi, noble Hamlet ; que ma mort et celle de mon père ne tombent pas sur toi, ni la tienne sur moi !

(Il meurt.)

hamlet.—Que le ciel t’en absolve ! je te suis. Je suis mort, Horatio. Reine misérable, adieu… ! Vous, que je vois pâlir et trembler à ce coup, vous qui n’êtes, au milieu d’un tel spectacle, que des muets ou un public, si seulement j’avais le temps !… car c’est un huissier féroce que la mort, et strict à signifier ses arrêts… Oh je vous dirais… mais, laissons cela… Horatio je suis mort, tu vis ; redresse Hamlet et sa cause, aux yeux des mécontents.

horatio.—N’y comptez pas; je tiens plus de l’ancien Romain que du Danois. Il reste ici un peu de liqueur.

hamlet.—Si tu es un homme, donne-moi la coupe. Lâche-la, par le ciel ! je l’aurai… Ô Dieu ! Horatio, quel nom meurtri va me survivre, si les choses demeurent ainsi ignorées ! Si tu m’as jamais porté dans ton cœur, absente-toi quelque temps encore de la suprême félicité ; reste dans ce monde cruel à respirer un air douloureux, pour raconter mon histoire. (Une marche sonne au loin ; coups de canon derrière la scène.) Quel est ce bruit guerrier ?

osrick.—Le jeune Fortinbras, revenu de Pologne en conquérant, envoie aux ambassadeurs d’Angleterre cette salve guerrière.

hamlet.—Ah ! je meurs, Horatio ! le poison puissant abat tout à fait mes esprits ; je ne pourrai vivre assez pour savoir les nouvelles d’Angleterre. Mais je prédis que l’élection se fixera sur Fortinbras : il a ma voix mourante ; dis-lui cela, avec les circonstances, grandes ou petites, qui ont provoqué… le reste appartient au silence.

(Il meurt.)

horatio.—Ainsi se brise un noble cœur. Dors bien, cher prince ; et que des essaims d’anges chantent pour te porter au repos ! (Une marche derrière la scène.) Mais pourquoi le tambour vient-il ici ?

(Entrent Fortinbras, les ambassadeurs d’Angleterre et autres.)

fortinbras.—Où est ce spectacle ?

horatio.—Qu’est-ce que vous voulez voir ? Si c’est du malheur ou de la stupeur, ne cherchez pas plus loin.

fortinbras.—Voilà une curée qui crie : point de quartier ! Ô mort orgueilleuse, quel est donc le banquet qui se prépare dans ta caverne éternelle, pour que tu aies frappé tant de princes d’un seul coup si sanglant !

premier ambassadeur.—La vue en est horrible, et notre mission arrive trop tard d’Angleterre ; elle est maintenant insensible, l’oreille qui devait nous donner audience pour apprendre de nous que ses ordres sont remplis, et que Rosencrantz et Guildenstern ont péri. D’où nous viendront les remerciements qui nous sont dus ?

horatio.—Ce ne serait pas de sa bouche, si même il avait encore le pouvoir de la vie pour vous remercier : il n’a jamais donné l’ordre de leur mort. Mais puisque vous vous rencontrez si juste à point à ce sanglant aspect, vous, venus des guerres de Pologne, vous, venus d’Angleterre, donnez ordre que ces corps soient exposés aux regards sur une haute estrade, et laissez-moi raconter, au monde qui l’ignore, comment les choses en sont venues là ; alors vous entendrez parler d’actions impudiques, sanguinaires et dénaturées, de jugements rendus par le hasard, de meurtres fortuits, de morts accomplies par la fourbe ou par une force majeure, et, quant à ce dernier acte, de projets qui, par méprise, sont retombés sur la tête de leurs auteurs. C’est là ce que je puis, fidèlement raconter.

fortinbras.—Hâtons-nous de l’entendre, et convoquons l’élite de la noblesse à cette assemblée ; pour moi, c’est avec douleur que j’accepte ma fortune : j’ai sur ce royaume des droits dont on se souvient et que mon intérêt m’invite maintenant à réclamer.

horatio.—J’ai aussi mission de parler sur ce point, et de la part d’une bouche dont la voix en entraînera d’autres ; mais accomplissons sur-le-champ ce projet, pendant que les esprits sont encore agités, de peur que, par complots ou par méprises, il n’arrive de nouveaux malheurs.

fortinbras.—Que quatre de mes capitaines portent Hamlet, comme un soldat, vers l’estrade, car il donnait à croire que s’il était monté sur le trône, il se serait montré vraiment roi ; que, sur son passage, la musique militaire et tous les honneurs de la guerre parlent hautement de lui. Emportez ces corps ; un tel spectacle convient aux champs de bataille, mais il fait mal ici. Allez, et ordonnez aux soldats de faire feu.

(Marche funèbre.—Ils sortent, portant les corps ; puis l’on entend une décharge d’artillerie.)
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

  1. Shakspeare ici tourne en ridicule les subtilités de la logique judiciaire de son temps. On trouve dans les Commentaires de Plowden un procès qui semble lui avoir servi de thème. Sir James Hale s’étant suicidé en se noyant dans une rivière, il s’agissait de décider si un bail dont il jouissait devait continuer à courir au profit de sa veuve, ou bien, à cause du suicide, passer au profit de la Couronne ; et le sergent Walsh raisonnait ainsi : « L’action consiste en trois parties : la première partie est la conception, qui est l’acte de l’esprit se repliant et méditant pour savoir s’il convient ou s’il ne convient pas de se noyer et quelles sont les façons de le faire ; la seconde partie est la résolution qui est l’acte de l’esprit se déterminant à se détruire et à le faire spécialement de telle ou telle façon ; la troisième partie est l’accomplissement qui est l’exécution de ce que l’esprit s’est déterminé à faire. Et cet accomplissement consiste encore en deux parties, qui sont le commencement et la fin : le commencement est la perpétration de l’acte qui cause la mort, et la fin est la mort, qui est seulement une conséquence de l’acte, etc. etc. » Voyez encore si les juges Weston, Anthony Brown et lord Dyer ne se montrèrent pas eux-mêmes, dans leurs considérants, aussi puérilement pointilleux que le sergent Walsh ou le paysan de Shakspeare : « Sir James Hale est mort, » dirent-ils, « et comment en vint-il à mourir ? par noyade, peut-on répondre. Et qui est-ce qui l’a noyé ? Sir James Hale. Et quand l’a-t-il noyé ? De son vivant. De sorte que sir James Hale étant en vie a causé le décès de sir James Hale, et l’acte du vivant fut la mort du défunt. La raison veut, par conséquent, que l’on punisse de cette offense le vivant qui l’a commise, et non le mort, etc., etc. » En vérité, Shakspeare n’a pas exagéré.
  2. Dans le texte le jeu de mots roule sur le double sens de arms, qui signifie tantôt bras, tantôt armes ou blason. « Adam avait un blason, car il n’aurait pu cultiver sans bras ; » tel est, littéralement, le sophisme facétieux du fossoyeur. Nous avons cherché un équivalent qui eût trait aussi au blason. Vair, dans le langage héraldique, est le nom des fourrures, comme sable est synonyme de noir. Dans le même langage, porter d’une couleur signifie : avoir des armes de la couleur indiquée. Le jeu de mots admis dans la traduction ne vaut rien : mais nous ne demandons même pas qu’on nous en pardonne la pauvreté ; sans finesse et sans orthographe, il ne va que mieux au personnage et au sinistre effet de toute cette gaieté vulgaire que Shakspeare a mise en scène dans un lieu si solennel. Tous les détails de ce dialogue sont d’ailleurs autant de traits satiriques que Shakspeare lance contre les ridicules de son temps, contre ceux de la science héraldique après ceux de la logique judiciaire. Malgré le très-ancien distique populaire qui avait dit :

    Adam poussait sa bêche, Eve tournait son fil,
    Le gentilhomme, alors, où donc se trouvait-il ?

    les archéologues de la noblesse anglaise professaient, au xvie siècle, dans tous leurs traités sur le blason, tantôt qu’Abel avait été le premier gentilhomme, tantôt que Caïn était devenu un vilain sous le coup de la colère divine et Seth un gentilhomme par la bénédiction de ses parents. Les plus modérés ne faisaient remonter qu’à Jésus-Christ l’origine de l’aristocratie et donnaient pour armoiries à Notre-Seigneur les instruments de sa Passion, comme en font foi les figures et les devises imprimées sur quelques vieilles reliures de livres pieux. D’autres encore enseignaient que le fer même de la bêche d’Adam était le type des écussons triangulaires et que l’écusson en forme de losange, habituellement consacré aux armoiries féminines, imitait le fuseau d’Ève.

  3. Les trois stances que le fossoyeur chante, en les coupant par une exclamation à chaque effort qu’il fait pour bêcher, sont des fragments d’une romance écrite par lord Vaux. La première stance est, dans le texte de Shakspeare, absolument informe et décousue. Quiconque a entendu un paysan chanter une chanson des villes, sait bien à quel point, en passant de bouche en bouche, les mots se brouillent et le sens se perd. Voici la traduction complète de la romance même de lord Vaux :
    L’Amoureux vieilli renonce à l’amour.

    « Je romps avec ce que j’aimais, avec ce qui me paraissait doux en mes jours de jeunesse ; le temps me rappelle à d’autres convenances ; ces choses-là, je le vois, ne me vont plus. Mes souplesses m’abandonnent, mes fantaisies se sont toutes envolées, et sous les traces du temps ma tête commence à être mêlée de cheveux gris. L’âge à pas furtifs est venu me déchirer de sa griffe, et la vie souple au loin s’évade, comme si elle n’avait jamais été. Ma musc ne me réjouit plus ainsi qu’autrefois ; ma main et ma plume ne sont plus d’accord ainsi que jadis. La raison me refuse toute chanson insouciante et légère, et jour après jour elle me crie : « Laisse là ces hochets avant qu’il soit trop tard ! » Les rides sur mon front, les sillons sur mon visage disent : « La vieillesse boiteuse veut habiter ici, il faut que la jeunesse lui fasse place. » Je vois galoper vers moi l’avant-coureur de la mort ; la toux, le froid, la pénible haleine m’engagent à faire préparer une pioche et une bêche, et un drap pour me couvrir, une maison d’argile qui soit bien faite pour un hôte tel que moi. Il me semble que j’entends le bedeau sonner le glas funèbre ; il m’invite a laisser là mes déplorables œuvres avant que la Nature m’y contraigne. Ô mes serviteurs ! tissez pour moi ce tissu dont la jeunesse rit et ricane, le linceul pour moi qui serai tout de suite aussi oublié que si je n’étais jamais né ! Il faut donc que je renonce à la jeunesse dont j’ai si longtemps arboré les couleurs ! Je passe la joyeuse coupe à ceux qui peuvent la porter mieux. Tenez : voyez cette tête chauve, dont la nudité m’apprend que l’âge toujours courbé m’arrachera ce que semaient les jeunes années. C’est la Beauté, avec toute sa troupe, qui a forgé mes soucis aigus et qui me fait déjà m’échouer en cette terre d’où j’ai été tiré au premier jour. Ô vous qui restez en deçà ! n’entretenez point une autre croyance : vous êtes, par naissance, pétris d’argile, et vous vous évanouirez en poussière aussi. »

  4. Shakspeare a mis cela en scène dans Timon d’Athènes, acte I, scène ii. Timon, qui n’est pas encore misanthrope, n’ayant pas encore éprouvé l’ingratitude de ses amis, leur donne un banquet somptueux et leur fait à tous des présents ; un d’entre eux se récrie sur sa générosité, alors Timon lui dit : « Je me souviens maintenant, mon cher seigneur, que l’autre jour vous avez parlé en bons termes d’un cheval bai que je montais. Il est à vous puisqu’il vous a plu. »
  5. Il y a dans ce passage une joute de quiproquos volontaires dont la traduction ne saurait être aussi brève que le texte. Dans le texte ils roulent sur l’absolue ressemblance du verbe to lie, mentir, et de l’autre verbe to lie, être couché, enterré, situé, etc. Ils roulent aussi sur le double sens de quick, qui, dans le langage usuel, signifie vif, prompt, impétueux, et dans une acception spéciale vivant, quand on dit the quick, par opposition à the dead, comme en français le vif, dans quelques termes de la langue juridique. Mais tel est l’imbroglio de ces subtilités qu’on courrait grand risque, en les commentant, de les emmêler au lieu de les dénouer ; les équivalents de la traduction suffiront à eux seuls si le lecteur, dans son esprit, voit bien la scène, s’il voit bien le fossoyeur dans sa fosse, le paysan narquois et lent qui bavarde entre deux coups de pioche, tient tête au gentilhomme et veut avoir le dernier.
  6. Shakspeare, en mettant ces dernières paroles dans la bouche de Hamlet, pensait probablement à quelque gravure, à quelque tableau qui l’avait frappé. L’art chrétien s’est longtemps complu à figurer sous mille formes, avec une rude et religieuse ironie, ce même spectacle de la Mort venant avertir les vivants au milieu de leurs plaisirs, d’où l’art païen tirait, avec tant de gracieuse et molle tristesse, une invitation à jouir vite du monde et de ses biens. Vive memor lethi, dit la Volupté, dans Perse ; et dans ce petit chef-d’œuvre attribué, à Virgile et digne de lui, aux derniers vers de l’Hôtesse syrienne :

    Pone merum et talos ; pereant qui crastina curant !
    Mors vellens aurem : vivite, ait, venio.

    Entre ces images de la poésie antique et celles de la poésie shakspearienne, on sent que toute la Danse Macabre a passé. La scène que décrit Hamlet n’est-elle pas cette gravure de Goltzius, où la Vanité est figurée par une dame, assise à sa toilette et entourée de ses bijoux, surprise par l’apparition de la Mort, ou ce tableau dont parle l’inventaire du mobilier d’Henri VIII à Westminster, qui représentait une femme jouant du luth, tandis qu’un vieillard lui tend d’une main un miroir et de l’autre un crâne ?

  7. De même Perse, Sat. 1., v. 39 :

    Nunc non e tumulo fortunataque favilla
    Nascentur violœ ?

  8. Les galants, au temps de Shakspeare, avaient pour mode de prouver leur passion à leurs maîtresses par les plus extravagantes épreuves ; une des moins folles, mais non la moins sotte, consistait à avaler quelque breuvage déplaisant. Il est donc inutile de supposer, comme quelques commentateurs, que Hamlet propose à Laërtes de boire une rivière telle que l’Yssel ou la Vistule. Le texte porte
    Woo’t drink up esile ?

    et dans ce dernier mot on reconnaît aisément eisell, qui désignait alors tantôt le vinaigre, tantôt l’absinthe, et jouait souvent un rôle en ces défis de courage amoureux.—On le trouve ainsi mentionné dans les œuvres de sir Th. Moor (1557) « Si tu affliges ton goût par un breuvage amer, souviens-toi que, pour toi, Jésus-Christ a goûté le vinaigre et le fiel ; » et dans son 111e sonnet Shakspeare a dit lui-même : « Malade docile, je boirai des potions d’absinthe pour combattre le poison violent qui m’envahit. »

  9. On sait que la colombe n’a jamais que deux œufs à la fois, et que, ses petits étant sortis de l’œuf, elle ne laisse plus le mâle couver à sa place, et demeure trois jours immobile dans son nid.
  10. On montre encore à la Tour de Londres, parmi les trophées de la grande Armada, des barres de fer munies de chaînes (bilboes), qui servaient alors à enchaîner l’un à l’autre les marins indisciplinés, et dont les Anglais avaient emprunté le nom comme le modèle à la ville espagnole de Bilbao, célèbre par ses aciers. Le moindre mouvement d’un des malheureux ainsi entravés devait réveiller tous les autres.
  11. Cette scène est une satire des sottises de l’euphuïsme, des fausses délicatesses qui étaient à la mode, au temps de Shakspeare, dans le langage des courtisans. Osrick est, à vrai dire, un précieux ridicule, et c’est dans le langage de nos précieux du xviie siècle que nous avons cherché la traduction de cette scène. Il faut, sans doute, que les sots de tous les temps aient, comme les beaux esprits, le privilège de se rencontrer, car nous avons trouvé, dans les archives du jargon raillé par Molière, non-seulement de quoi imiter l’allure générale du jargon raillé par Shakspeare, mais souvent même de quoi en traduire à la lettre les plus singulières recherches.
  12. On dirait le Grec de Juvénal : « Si, au temps de la brume, tu demandes un peu de feu, il endosse son manteau ; si tu dis : j’étouffe, il sue. »
  13. Osrick parle ici de Laërtes presque comme Ophélia parlait de Hamlet (acte III, sc. i, vers la fin). Comparez les deux passages. Le langage d’Ophélia est à peine moins subtil, à peine moins singulier ; mais quelle différence d’accent ! Là, il y a passion et poésie ; ici, il n’y a que politesse d’étiquette et laborieux raffinement d’une exagération banale. On sent bien qu’Ophélia ne parlerait ainsi de personne autre ; Osrick parlerait ainsi de tout le monde. En disant que Laërtes est la Carte et l’Almanach de la Galanterie, pour dire qu’il est le modèle des courtisans, Osrick fait allusion à ces manuels des belles manières et du beau style, où se complurent les euphuïstes comme les précieuses. De même, dans la comédie de Somaize, les Véritables Précieuses (sc. IV), Isabelle dit « Voyez qu’il a bien sucé tout ce que la Carte de Coquetterie lui a pu dogmatiser de tendresse ! » et Somaize encore, dans le Dictionnaire des Précieuses, cite l’Almanach d’Amour comme faisant assez voir que l’auteur aime et réussit bien à la galanterie.
  14. Somaize, Dictionnaire des Précieuses : « Mademoiselle une telle a beaucoup d’esprit ; mademoiselle une telle est un extrait de l’esprit humain, » Nous pourrions à chaque ligne indiquer un renvoi, pour les tournures de phrases comme pour les mots ; mais le lecteur s’en fatiguerait vite, et avec raison.
  15. Là est le seul euphuïsme de cette scène que nous n’ayons pas retrouvé dans la langue des précieux ; mais qui s’étonnerait de voir les Anglais plus maritimes que nous, même dans l’ancien patois de leurs gens de cour ? Le mot du texte est technique, to yaw ; en français : donner des embardées, c’est-à-dire des mouvements alternatifs de rotation, de droite à gauche et de gauche à droite, que le vent ou un courant considérable imprime à l’avant d’un navire.
  16. Montaigne dit aussi « La naïveté n’est-elle pas, selon nous, germaine à la sottise ? » au lieu de voisine, semblable. Quant à l’équipage du canon, c’était le mot consacré au temps de Rabelais, puisqu’il est dit (liv. IV, chap. xxx) que Quaresme-Prenant avait les pensées comme un vol d’étourneaux et la repentance comme l’équipage d’un double canon.
  17. V. Évangile selon saint Math, x, 29.
  18. C’est-à-dire : Qu’importe de mourir jeunes, puisque nous ignorions ce qui nous arriverait si nous vivions davantage !
  19. Le mot du texte foil, signifie fleuret ou feuille de métal, monture d’une pierre précieuse, tout ce qui encadre ou fait ressortir, tout ce qui fait contraste ; d’où le jeu de mots de Hamlet et l’image qui suit.
  20. En souvenir de Cléopâtre, c’était une prodigalité à la mode, que de jeter une perle dans la coupe avant de porter une santé. « Voilà, » dit un personnage de comédie, « seize mille livres sterling qui s’en vont d’une seule gorgée, en place de sucre. Gresham boit cette perle à la reine sa maîtresse. » On prétendait aussi que les perles donnaient une saveur cordiale à la liqueur où elles se dissolvaient ; et c’est ce double prétexte que le roi. saisit pour empoisonner la coupe destinée à Hamlet. Quelques mots ont été ajoutés ici au texte ; on en verra la raison page 280, note 1.
  21. On croit que ces mots font allusion à l’obésité de l’acteur Burbage, fameux dans le rôle de Hamlet. L’épitaphe de Burbage dit, en effet : « On ne verra plus en lui le jeune Hamlet, quoique court d’haleine, crier vengeance pour la mort de son père bien-aimé ! » Ainsi dans, l’Avare (acte I, sc. iv), Molière fait dire par Harpagon : « Voilà un pendard de valet qui m’incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là, » parce que Béjart le jeune, chargé du rôle de La Flèche, était boiteux.
  22. Le texte porte :

    Drink of this potion. Is thy union here ?
    Follow my mother.

    On appelait union toute perle de beauté rare et qu’on pouvait croire ou prétendre unique en son genre. Mais ici, très-probablement, par un dernier sarcasme tout à fait conforme à ses habitudes de langage, Hamlet équivoque sur l’autre sens d’union ; ce qu’il nous semble sous-entendre pourrait se développer ainsi: « Est-ce là qu’est ta perle, le gage empoisonné de ta feinte union avec moi ? Eh bien ! qu’il te réunisse ta femme maintenant ! » Notre mot français alliance, avec son second sens familier bague de mariage, se prête à un sous-entendu équivalent qui nous a seulement causé une très-légère addition, plus haut (v. p. 277, note 2) ; en l’avouant et en l’expliquant, le traducteur a cru pouvoir se la permettre.