Han d’Islande/Chapitre XLIX

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Han d’Islande, Texte établi par Gustave SimonImprimerie Nationale ; OllendorffRoman, tome I (p. 326-330).
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XLIX


Quelle est donc l’effrayante pensée qui le remplit de joie ?

Combien me vendrais-tu ta carcasse, mon drôle ? Je n’en donnerais pas, en honneur, une obole.
Saint Michel à Satan, mystère.



Ce qui restait du régiment des arquebusiers de Munckholm était rentré dans son ancienne caserne, bâtiment isolé au milieu d’une grande cour carrée dans l’enceinte du fort. À la nuit tombante, on barricada, suivant l’usage, les portes de cet édifice, où s’étaient retirés tous les soldats, à l’exception des sentinelles dispersées sur les tours et du peloton de garde devant la prison militaire adossée à la caserne. Cette prison, la plus sûre et la mieux surveillée de toutes les prisons de Munckholm, renfermait les deux condamnés qui devaient être pendus le lendemain matin, Han d’Islande et Musdœmon.

Han d’Islande est seul dans son cachot. Il est étendu sur la terre, enchaîné, la tête appuyée sur une pierre ; quelque faible lumière vient jusqu’à lui à travers une ouverture quadrangulaire grillée, pratiquée dans l’épaisse porte de chêne qui sépare son cachot de la salle voisine, où il entend ses gardiens rire et blasphémer, au bruit des bouteilles qu’ils vident et des dés qu’ils roulent sur un tambour. Le monstre s’agite en silence dans l’ombre, ses bras se resserrent et s’écartent ; ses genoux se contractent et se déploient, ses dents mordent ses fers.

Tout à coup il élève la voix, il appelle ; un guichetier se présente à l’ouverture grillée.

— Que veux-tu ? dit-il au brigand.

Han d’Islande se soulève.

— Compagnon, j’ai froid ; mon lit de pierre est dur et humide ; donne-moi une botte de paille pour dormir, et un peu de feu pour me réchauffer.

— Il est juste, reprend le guichetier, de procurer au moins ses aises à un pauvre diable qui va être pendu, fût-il le diable d’Islande. Je vais t’apporter ce que tu me demandes. — As-tu de l’argent ?

— Non, répond le brigand.

— Quoi ! toi, le plus fameux voleur de la Norvège, tu n’as pas dans ta sacoche quelques méchants ducats d’or ?

— Non, répond le brigand.

— Quelques petits écus royaux ?

— Non, te dis-je !

— Pas même quelques pauvres ascalins ?

— Non, non, rien ; pas de quoi acheter la peau d’un rat ou l’âme d’un homme.

Le guichetier hocha la tête :

— C’est différent ; tu as tort de te plaindre ; ta cellule n’est pas aussi froide que celle où tu dormiras demain, sans t’apercevoir, je te jure, de la dureté du lit.

Cela dit, le guichetier se retira, emportant une malédiction du monstre, qui continua de se mouvoir dans ses chaînes, dont les anneaux rendaient par intervalles des bruits faibles, comme s’ils se fussent lentement brisés sous des tiraillements violents et réitérés.

La porte de chêne s’ouvrit ; un homme de haute taille, vêtu de serge rouge, et portant une lanterne sourde, entra dans le cachot, accompagné du guichetier qui avait repoussé la prière du prisonnier. Celui-ci cessa tout mouvement.

— Han d’Islande, dit l’homme vêtu de rouge, je suis Nychol Orugix, bourreau du Drontheimhus ; je dois avoir demain, au lever du jour, l’honneur de pendre ton excellence par le cou à une belle potence neuve, sur la place publique de Drontheim.

— Es-tu bien sûr en effet de me pendre ? répondit le brigand.

Le bourreau se mit à rire.

— Je voudrais que tu fusses aussi sûr de monter droit au ciel par l’échelle de Jacob, que tu es sûr de monter demain au gibet par l’échelle de Nychol Orugix.

— En vérité ? dit le monstre avec un malicieux regard.

— Je te répète, seigneur brigand, que je suis le bourreau de la province.

— Si je n’étais moi, je voudrais être toi, reprit le brigand.

— Je ne t’en dirai pas autant, reprit le bourreau ; puis, se frottant les mains d’un air vain et flatté : — Mon ami, tu as raison, c’est un bel état que le nôtre. Ah ! ma main sait ce que pèse la tête d’un homme.

— As-tu quelquefois bu du sang ? demanda le brigand.

— Non ; mais j’ai souvent donné la question.

— As-tu quelquefois dévoré les entrailles d’un petit enfant vivant encore ?

— Non ; mais j’ai fait crier des os entre les ais d’un chevalet de fer ; j’ai tordu des membres dans les rayons d’une roue ; j’ai ébréché des scies d’acier sur des crânes dont j’enlevais les chevelures ; j’ai tenaillé des chairs palpitantes, avec des pinces rougies devant un feu ardent ; j’ai brûlé le sang dans des veines entr’ouvertes, en y versant des ruisseaux de plomb fondu et d’huile bouillante.

— Oui, dit le brigand pensif, tu as bien aussi tes plaisirs.

— En somme, continua le bourreau, quoique tu sois Han d’Islande, je crois qu’il s’est encore envolé plus d’âmes de mes mains que des tiennes, sans compter celle que tu rendras demain.

— En supposant que j’en aie une. — Crois-tu donc, bourreau du Drontheimhus, que tu pourrais faire partir l’esprit d’Ingolphe du corps de Han d’Islande, sans qu’il emportât le tien ?

La réponse du bourreau commença par un éclat de rire.

— Ah, vraiment ! nous verrons cela demain.

— Nous verrons, dit le brigand.

— Allons, dit le bourreau, je ne suis pas venu ici pour t’entretenir de ton esprit, mais seulement de ton corps. Écoute-moi ! — Ton cadavre m’appartient de droit après ta mort ; cependant la loi te laisse la faculté de me le vendre ; dis-moi donc ce que tu en veux.

— Ce que je veux de mon cadavre ? dit le brigand.

— Oui, et sois consciencieux.

Han d’Islande s’adressa au guichetier :

— Dis-moi, camarade, combien veux-tu me vendre une botte de paille et un peu de feu ?

Le guichetier resta un moment rêveur :

— Deux ducats d’or, répondit-il.

— Eh bien, dit le brigand au bourreau, tu me donneras deux ducats d’or de mon cadavre.

— Deux ducats d’or ! s’écria le bourreau. Cela est horriblement cher. Deux ducats d’or un méchant cadavre ! Non, certes ! je n’en donnerai pas ce prix.

— Alors, répondit tranquillement le monstre, tu ne l’auras pas !

— Tu seras jeté à la voirie, au lieu d’orner le musée royal de Copenhague ou le cabinet de curiosités de Bergen.

— Que m’importe ?

— Longtemps après ta mort, on viendrait en foule examiner ton squelette, en disant : Ce sont les restes du fameux Han d’Islande ! on polirait tes os avec soin, on les rattacherait avec des chevilles de cuivre ; on te placerait sous une grande cage de verre, dont on aurait soin chaque jour d’enlever la poussière. Au lieu de ces honneurs, songe à ce qui t’attend, si tu ne veux pas me vendre ton cadavre ; on t’abandonnera à la pourriture dans quelque charnier, où tu seras à la fois la pâture des vers et la proie des vautours.

— Eh bien ! je ressemblerai aux vivants, qui sont sans cesse rongés par les petits et dévorés par les grands.

— Deux ducats d’or ! répétait le bourreau entre ses dents ; quelle prétention exorbitante ! Si tu ne modères ton prix, mon cher Han d’Islande, nous ne pourrons traiter ensemble.

— C’est la première et probablement la dernière vente que je ferai de ma vie ; je tiens à faire un marché avantageux.

— Songe que je puis te faire repentir de ton opiniâtreté. Demain tu seras en ma puissance.

— Crois-tu ?

Ces mots étaient prononcés avec une expression qui échappa au bourreau.

— Oui, et il y a une manière de serrer le nœud coulant… tandis que, si tu deviens raisonnable, je te pendrai mieux.

— Peu m’importe ce que tu feras demain de mon cou ! répondit le monstre d’un air railleur.

— Allons, ne pourrais-tu te contenter de deux écus royaux ? Qu’en feras-tu ?

— Adresse-toi à ton camarade, dit le brigand en montrant le guichetier ; il me demande deux ducats d’or pour un peu de paille et de feu.

— Aussi, dit le bourreau, apostrophant le guichetier avec humeur, par la scie de saint Joseph ! il est révoltant de faire payer du feu et de la méchante paille au poids de l’or. Deux ducats !

Le guichetier répliqua aigrement :

— Je suis bien bon de n’en pas exiger quatre ! — C’est vous, maître Nychol, qui êtes aussi arabe que le chiffre 2, de refuser à ce pauvre prisonnier deux ducats d’or de son cadavre, que vous pourrez vendre au moins vingt ducats à quelque savant ou à quelque médecin.

— Je n’ai jamais payé un cadavre plus de quinze ascalins, dit le bourreau.

— Oui, repartit le guichetier, le cadavre d’un mauvais voleur ou d’un misérable juif, cela peut être ; mais chacun sait que vous tirerez ce que vous voudrez du corps de Han d’Islande.

Han d’Islande hocha la tête.

— De quoi vous mêlez-vous ? dit Orugix brusquement, est-ce que je m’occupe, moi, de vos rapines, des vêtements, des bijoux que vous volez aux prisonniers, de l’eau sale que vous versez dans leur maigre bouillon, des tourments que vous leur faites éprouver pour tirer d’eux de l’argent ? — Non ! je ne donnerai point deux ducats d’or.

— Point de paille et point de feu, à moins de deux ducats d’or, répondit l’obstiné guichetier.

— Point de cadavre à moins de deux ducats d’or, répéta le brigand immobile.

Le bourreau, après un moment de silence, frappa la terre du pied :

— Allons, le temps me presse. Je suis appelé ailleurs.

Il tira de sa veste un sac de cuir qu’il ouvrit lentement et comme à regret.

— Tiens, maudit démon d’Islande, voilà tes deux ducats. Satan ne donnerait certes pas de ton âme ce que je donne de ton corps.

Le brigand reçut les deux pièces d’or. Aussitôt le guichetier avança la main pour les reprendre.

— Un instant, compagnon, donne-moi d’abord ce que je t’ai demandé.

Le guichetier sortit, et revint un moment après, apportant une botte de paille fraîche et un réchaud plein de charbons ardents, qu’il plaça près du condamné.

— C’est cela, dit le brigand en lui remettant les deux ducats, je me chaufferai cette nuit. — Encore un mot, ajouta-t-il d’une voix sinistre : — Le cachot ne touche-t-il pas à la caserne des arquebusiers de Munckholm ?

— Cela est vrai, répartit le guichetier.

— Et d’où vient le vent ?

— De l’est, je crois.

— C’est bon, reprit le brigand.

— Où veux-tu donc en venir, camarade ? demanda le guichetier.

— À rien, répondit le brigand.

— Adieu, camarade, à demain de bonne heure.

— Oui, à demain, répéta le brigand.

Et le bruit de la lourde porte, qui se refermait, empêcha le bourreau et son compagnon d’entendre le ricanement sauvage et goguenard qui accompagnait ces paroles.