Han d’Islande/Chapitre XLVIII

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Han d’Islande, Texte établi par Gustave SimonImprimerie Nationale ; OllendorffRoman, tome I (p. 319-325).
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XLVIII


Préparant avec soin sa fête meurtrière,
On voit près du billot, qu’il couvre d’un drap noir,
Le bourreau, d’un coup sûr qui médite l’espoir,
Et qui, d’un nouveau fer ayant orné sa hache,
Regarde s’il vacille entre une double attache.
Hugo d’un œil serein voit venir son trépas.

J. Lefèvre, Parisina.


xxxxxxxxxxxxxxx… Quand le méchant m’épie,
Me ferez-vous tomber, Seigneur, entre ses mains ?
C’est lui qui sous mes pas a rompu vos chemins.
Ne me châtiez point, car mon crime est son crime.

Le comte A. de Vigny, la Prison.



L’heure fatale était arrivée ; le soleil ne montrait plus que la moitié de son disque au-dessus de l’horizon. Les postes étaient doublés dans tout le château fort de Munckholm ; devant chaque porte se promenaient des sentinelles silencieuses et farouches. La rumeur de la ville arrivait plus tumultueuse et plus bruyante aux sombres tours de la forteresse, livrée elle-même à une agitation extraordinaire. On entendait dans toutes les cours le bruit lugubre des tambours voilés de crêpes ; le canon de la tour basse grondait par intervalles ; la lourde cloche du donjon se balançait lentement avec des sons graves et prolongés, et, de tous les points du port, des embarcations chargées de peuple se pressaient vers le redoutable rocher.

Un échafaud tendu de noir, autour duquel s’épaississait et se grossissait sans cesse une foule impatiente, s’élevait dans la place d’armes du château, au centre d’un carré de soldats. Sur l’échafaud se promenait un homme vêtu de serge rouge, tantôt s’appuyant sur une hache qu’il tenait à la main, tantôt remuant un billot et une claie que portait l’estrade funèbre. Près de là était préparé un bûcher devant lequel brûlaient quelques torches de résine. Entre l’échafaud et le bûcher, on avait planté un pieu auquel était suspendu un écriteau : Ordener Guldenlew, traître. — On apercevait, de la place d’armes, flotter au haut du donjon de Slesvig un grand drapeau noir.

C’est dans ce moment que parut, devant le tribunal toujours assemblé dans la salle d’audience, Ordener condamné. L’évêque seulement était absent ; son ministère de défenseur avait cessé.

Le fils du vice-roi était vêtu de noir, et portait à son cou le collier de Danebrog. Son visage était pâle, mais fier. Il était seul ; car on était venu le chercher pour le supplice avant que l’aumônier Athanase Munder fût revenu dans son cachot.

Ordener avait déjà consommé intérieurement son sacrifice. Cependant l’époux d’Éthel songeait encore avec quelque amertume à la vie, et eût peut-être voulu pouvoir choisir pour sa première nuit de noces une autre nuit que celle du tombeau. Il avait prié et surtout rêvé dans sa prison. Maintenant il était debout devant le terme de toute prière et de tout rêve. Il se sentait fort de la force que donnent Dieu et l’amour.

La foule, plus émue que le condamné, le considérait avec une attention avide. L’éclat de son rang, l’horreur de son sort, éveillaient toutes les envies et toutes les pitiés. Chacun assistait à son châtiment sans s’expliquer son crime. Il y a au fond des hommes un sentiment étrange qui les pousse, ainsi qu’à des plaisirs, au spectacle des supplices. Ils cherchent avec un horrible empressement à saisir la pensée de la destruction sur les traits décomposés de celui qui va mourir, comme si quelque révélation du ciel ou de l’enfer devait apparaître, en ce moment solennel, dans les yeux du misérable ; comme pour voir quelle ombre jette l’aile de la mort planant sur une tête humaine ; comme pour examiner ce qui reste d’un homme quand l’espérance l’a quitté. Cet être, plein de force et de santé, qui se meut, qui respire, qui vit, et qui, dans un moment, cessera de se mouvoir, de respirer, de vivre, environné d’êtres pareils à lui, auxquels il n’a rien fait, qui le plaignent tous, et dont nul ne le secourra ; ce malheureux, mourant sans être moribond, courbé à la fois sous une puissance matérielle et sous un pouvoir invisible ; cette vie que la société n’a pu donner, et qu’elle prend avec appareil, toute cette cérémonie imposante du meurtre judiciaire, ébranlent vivement les imaginations. Condamnés tous à mort avec des sursis indéfinis, c’est pour nous un objet de curiosité étrange et douloureuse, que l’infortuné qui sait précisément à quelle heure son sursis doit être levé.

On se souvient qu’avant d’aller à l’échafaud Ordener devait être amené devant le tribunal, pour être dégradé de ses titres et de ses honneurs. À peine le mouvement excité dans l’assemblée par son arrivée eut-il fait place au calme, que le président se fit apporter le livre héraldique des deux royaumes et les statuts de l’ordre de Danebrog.

Alors, ayant invité le condamné à mettre un genou en terre, il recommanda aux assistants le silence et le respect, ouvrit le livre des chevaliers de Danebrog et commença à lire d’une voix haute et sévère :

« — Christiern, par la grâce et miséricorde du Tout-Puissant, roi de Danemark et de Norvège, des Vandales et des Goths, duc de Slesvig, de Holstein, de Stormarie et de Dytmarse, comte d’Oldenbourg et de Delmenhurst, savoir faisons — qu’ayant rétabli, sur la proposition de notre grand-chancelier, comte de Griffenfeld (la voix du président passa si rapidement sur ce nom qu’on l’entendit à peine), l’ordre royal de Dannebrog, fondé par notre illustre aïeul saint Waldemar,

« Sur ce que nous avons considéré que cet ordre vénérable ayant été créé en souvenir de l’étendard Danebrog, envoyé du ciel à notre royaume béni,

« Ce serait mentir à la divine institution de l’ordre si quelqu’un des chevaliers pouvait impunément forfaire à l’honneur et aux saintes lois de l’église et de l’état,

« Nous ordonnons, à genoux devant Dieu, que quiconque, parmi les chevaliers de l’ordre, aura livré son âme au démon par quelque félonie ou trahison, après avoir été blâmé publiquement par un juge, sera à jamais dégradé du rang de chevalier de notre royal ordre de Danebrog. »

Le président referma le livre.

— Ordener Guldenlew, baron de Thorvick, chevalier de Danebrog, vous vous êtes rendu coupable de haute trahison, crime pour lequel votre tête va être tranchée, votre corps brûlé, et votre cendre jetée au vent. — Ordener Guldenlew, traître, vous vous êtes rendu indigne de prendre rang parmi les chevaliers de Danebrog. Je vous invite à vous humilier, car je vais vous dégrader publiquement au nom du roi.

Le président étendit la main sur le livre de l’ordre, et s’apprêtait à prononcer la formule fatale sur Ordener, calme et immobile, lorsqu’une porte latérale s’ouvrit à droite du tribunal. Un huissier ecclésiastique parut, annonçant sa révérence l’évêque de Drontheimhus.

C’était lui en effet. Il entra précipitamment dans la salle, accompagné d’un autre ecclésiastique qui le soutenait.

— Arrêtez ! seigneur président, cria-t-il avec une force qui semblait n’être plus de son âge ; arrêtez ! — Le ciel soit béni ! j’arrive à temps.

L’assemblée redoubla d’attention, prévoyant quelque nouvel événement.

Le président se tourna vers l’évêque avec humeur :

— Votre révérence me permettra de lui faire remarquer, que sa présence est inutile ici. Le tribunal va dégrader le condamné, qui touche au moment de subir sa peine.

— Gardez-vous, dit l’évêque, de toucher à celui qui est pur devant le Seigneur. Ce condamné est innocent.

Rien ne peut se comparer au cri d’étonnement qui retentit dans l’auditoire, si ce n’est le cri d’épouvante que poussèrent le président et le secrétaire intime.

— Oui, tremblez, juges, poursuivit l’évêque avant que le président eût eu le temps de reprendre son sang-froid ; tremblez ! car vous alliez verser le sang innocent.

Pendant que l’émotion du président se calmait, Ordener s’était levé consterné. Le noble jeune homme craignait que sa généreuse ruse ne fût découverte, et qu’on n’eût trouvé des preuves de la culpabilité de Schumacker.

— Seigneur évêque, dit le président, dans cette affaire, le crime semble vouloir nous échapper, en passant de tête en tête. Ne vous fiez pas à quelque vaine apparence. Si Ordener Guldenlew est innocent, quel est donc alors le coupable ?

— Votre grâce va le savoir, répondit l’évêque. — Puis, montrant au tribunal une cassette de fer qu’un serviteur portait derrière lui : — Nobles seigneurs, vous avez jugé dans les ténèbres ; dans cette cassette est la lumière miraculeuse qui doit les dissiper.

Le président, le secrétaire intime et Ordener parurent frappés en même temps, à l’aspect de la mystérieuse cassette. L’évêque poursuivit :

— Nobles juges, écoutez-nous. Aujourd’hui, au moment où nous rentrions dans notre palais épiscopal, afin de nous reposer des fatigues de la nuit, et de prier pour les condamnés, on nous a remis cette boîte de fer scellée. Le gardien du Spladgest l’avait, nous a-t-on dit, apportée ce matin à notre palais pour qu’elle nous fût remise, affirmant qu’elle renfermait sans doute quelque mystère satanique, attendu qu’il l’avait trouvée sur le corps du sacrilège Benignus Spiagudry, dont on a retiré le cadavre du Sparbo.

L’attention d’Ordener redoubla. Tout l’auditoire se taisait religieusement. Le président et le secrétaire courbaient la tête comme deux condamnés. On eût dit qu’ils avaient tous deux oublié leur astuce et leur audace. Il y a un moment dans la vie du méchant où sa puissance s’en va.

— Après avoir béni cette cassette, continua l’évêque, nous en avons brisé le sceau, qui portait, comme vous pouvez le voir encore, les anciennes armoiries abolies de Griffenfeld. Nous y avons trouvé en effet un secret satanique. Vous allez en juger, vénérables seigneurs. Prêtez-nous toute votre attention ; car il s’agit ici du sang des hommes, et le Seigneur en pèse chaque goutte.

Alors, ouvrant la formidable cassette, il en tira un parchemin au dos duquel était écrite l’attestation suivante :

« Moi, Blaxtham Cumbysulsum, docteur, je déclare, au moment de mourir, remettre au capitaine Dispolsen, procureur, à Copenhague, de l’ancien comte de Griffenfeld, la pièce suivante, entièrement écrite de la main de Turiaf Musdœmon, serviteur du chancelier comte d’Ahlefeld, afin que le susnommé capitaine en fasse l’usage qui lui plaira. — Et je prie Dieu de me pardonner mes crimes. À Copenhague, le onzième jour du mois de janvier mil six cent quatre-vingt-dix-neuf.

« Cumbysulsum. »



Le secrétaire intime tremblait d’un tremblement convulsif. Il voulut parler et ne le put. L’évêque cependant remettait le parchemin au président pâle et agité.

— Que vois-je ? s’écria celui-ci en déployant le parchemin. — Note au noble comte d’Ahlefeld, sur le moyen de se défaire juridiquement de Schumacker !… — Je vous jure, révérend évêque…

Le parchemin tomba des mains du président.

— Lisez, lisez, seigneur, poursuivit l’évêque. Je ne doute pas que votre indigne serviteur n’ait abusé de votre nom, comme il a abusé de celui du malheureux Schumacker. Voyez seulement ce qu’a produit votre haine peu charitable pour votre prédécesseur tombé. Un de vos courtisans a machiné en votre nom sa perte, espérant sans doute s’en faire un mérite auprès de votre grâce.

En montrant au président que les soupçons de l’évêque, qui connaissait tout le contenu de la cassette, ne tombaient pas sur lui, ces paroles le ranimèrent. Ordener respirait également. Il commençait à entrevoir que l’innocence du père de son Éthel allait éclater en même temps que la sienne propre. Il éprouvait un profond étonnement de cette destinée bizarre qui l’avait conduit à la poursuite d’un formidable brigand pour retrouver cette cassette, que son vieux guide Benignus Spiagudry portait sur lui ; en sorte qu’elle le suivait pendant qu’il la cherchait. Il méditait aussi la grave leçon des événements qui, après l’avoir perdu par cette fatale cassette, le sauvaient par elle.

Le président, rappelant son sang-froid, lut alors, avec les signes d’une indignation que partageait tout l’auditoire, une longue note, où Musdœmon expliquait en détail l’abominable plan que nous lui avons vu suivre dans le cours de cette histoire. Plusieurs fois le secrétaire intime voulut se lever pour se défendre ; mais à chaque fois la rumeur publique le repoussait sur son siège. Enfin l’odieuse lecture se termina au milieu d’un murmure d’horreur.

— Hallebardiers, qu’on saisisse cet homme ! dit le président, désignant le secrétaire intime.

Le misérable, sans force et sans parole, descendit de son siège, et fut jeté sur le banc d’infamie, parmi les huées de la populace.

— Seigneurs juges, dit l’évêque, frémissez et réjouissez-vous. La vérité, qui vient d’être portée à vos consciences, va encore vous être confirmée par ce que l’aumônier des prisons de cette royale ville, notre honoré frère Athanase Munder, ici présent, va vous apprendre.

C’était en effet Athanase Munder qui accompagnait l’évêque. Il s’inclina devant son pasteur et devant le tribunal, puis, sur un signe du président, il s’exprima ainsi :

— Ce que je vais dire est la vérité. Me punisse le ciel si je profère ici une parole dans une intention autre que celle de bien faire ! — J’avais déjà, d’après ce que j’avais vu ce matin dans le cachot du fils du vice-roi, pensé en moi-même que ce jeune homme n’était point coupable, quoique vos seigneuries l’aient condamné sur ses aveux. Or, j’ai été appelé, il y a quelques heures, pour donner les derniers secours spirituels au malheureux montagnard qui a été si cruellement assassiné devant vous, et que vous aviez condamné, respectables seigneurs, comme étant Han d’Islande. Voici ce que m’a dit ce moribond : « Je ne suis point Han d’Islande ; j’ai été bien puni d’avoir pris ce nom. Celui qui m’a payé pour jouer ce rôle est le secrétaire intime de la grande chancellerie ; il se nomme Musdœmon, et il a machiné toute la révolte sous le nom de Hacket. Je crois qu’il est le seul coupable dans tout ceci. » Alors il m’a demandé ma bénédiction et recommandé de venir en toute hâte reporter ses dernières paroles au tribunal. Dieu est témoin de ce que je dis. Puissé-je sauver le sang de l’innocent, et ne point faire verser celui du coupable !

Il se tut, saluant de nouveau son évêque et les juges.

— Votre grâce voit, seigneur, dit l’évêque au président, que l’un de mes clients n’avait point saisi à tort tant de ressemblance entre ce Hacket et votre secrétaire intime.

— Turiaf Musdœmon ; demanda le président au nouvel accusé, qu’avez-vous à alléguer pour votre défense ?

Musdœmon leva sur son maître un regard qui l’effraya. Toute son assurance lui était revenue. Il répondit après un moment de silence :

— Rien, seigneur.

Le président reprit d’une voix altérée et faible :

— Vous vous avouez donc coupable du crime qui vous est imputé ? Vous vous avouez auteur d’une conspiration tramée à la fois contre l’état et contre un individu nommé Schumacker.

— Oui, seigneur, répondit Musdœmon.

L’évêque se leva.

— Seigneur président, pour qu’il ne reste aucun doute dans cette affaire, que votre grâce demande à l’accusé s’il a eu des complices.

— Des complices ! répéta Musdœmon.

Il parut réfléchir un moment. Un horrible malaise se peignit sur le front du président.

— Non, seigneur évêque, dit-il enfin.

Le président jeta sur lui un regard soulagé qui rencontra le sien.

— Non, je n’ai point eu de complices, répéta Musdœmon avec plus de force. J’avais tramé tout ce complot par attachement pour mon maître, qui l’ignorait, pour perdre son ennemi Schumacker.

Les regards de l’accusé et du président se rencontrèrent encore.

— Votre grâce, reprit l’évêque, doit sentir que, puisque Musdœmon n’a point eu de complices, le baron Ordener Guldenlew ne peut être coupable.

— S’il ne l’était pas, révérend évêque, comment se serait-il avoué criminel ?

— Seigneur président, comment ce montagnard s’est-il obstiné à se dire Han d’Islande au péril de sa tête ? Dieu seul sait ce qui existe au fond des cœurs.

Ordener prit la parole.

— Seigneurs juges, je puis vous le dire, maintenant que le vrai coupable est découvert. Oui, je me suis faussement accusé pour sauver l’ancien chancelier Schumacker, dont la mort eût laissé sa fille sans protecteur.

Le président se mordit les lèvres.

— Nous demandons au tribunal, dit l’évêque, que l’innocence de notre client Ordener soit proclamée par lui.

Le président répondit par un signe d’adhésion ; et, sur la demande du haut-syndic, on acheva l’examen de la redoutable cassette, qui ne renfermait plus que le diplôme et les titres de Schumacker mêlés à quelques lettres du prisonnier de Munckholm au capitaine Dispolsen, lettres amères sans être coupables, et qui ne pouvaient effrayer que le chancelier d’Ahlefeld.

Bientôt le tribunal se retira, et après une courte délibération, tandis que les curieux rassemblés dans la place d’Armes attendaient avec une impatience opiniâtre le fils du vice-roi condamné, et que le bourreau se promenait nonchalamment sur l’échafaud, le président prononça, d’une voix presque éteinte, l’arrêt qui condamnait à mort Turiaf Musdœmon, et réhabilitait Ordener Guldenlew, le réintégrant dans tous ses honneurs, titres et privilèges.