Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre II

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Louis-Michaud (p. 22-31).
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II



L’infirmerie occupait, à la droite de la cour d’entrée, un grand bâtiment sans étage, contigu à l’école ménagère et à l’école d’adultes, fondées l’une et l’autre il y avait environ trois ans. C’était une initiative due principalement à un des ingénieurs de Happe-Chair, Émile Jamioul, une intelligence ouverte, toujours en quête d’améliorations pratiques. Malheureusement le conseil d’administration enrayait ses efforts. Dès le début, il s’était heurté à un esprit de résistance invétéré chez des hommes dont la plupart, financiers et personnages à blasons, mettaient le salut de la société dans le ravalement systématique du peuple et dont les autres, fils de la plèbe, ayant depuis longtemps renié leur origine, frayaient avec la noblesse et le clergé, perpétuellement tremblants pour leurs positions et leurs fortunes.

Un seul des membres du conseil l’avait sérieusement secondé dans sa campagne en faveur d’un amendement moral et matériel de la condition de l’ouvrier, jusqu’alors abandonné à lui-même et végétant dans un état de demi-animalité farouche, sorte de machine à travailler de laquelle on tirait l’or et le sang jusqu’à épuisement total et qui, après avoir longtemps alimenté les énormes revenus de la caisse sociale, finissait par crever de maladie et de misère dans un coin. C’était un ancien porion borain, enrichi par une part d’exploitation dans un charbonnage, qu’on lui avait octroyée en paiement des arriérés d’un salaire de trois mois. Tout le monde avait cru le charbonnage épuisé ; lui seul, Philibert Marescot, n’avait pas désespéré, et avec l’aide de deux ouvriers, payés tant bien que mal sur le produit d’un lopin de terre vendu parcelle par parcelle, s’était obstiné dans la grande fosse vide où, pendant toute une année, on avait travaillé, de l’eau jusqu’aux genoux, sans rencontrer la houille. À la fin le pic avait heurté la veine ; le mur hostile, contre lequel tant d’efforts avaient échoué, s’était rompu ; on avait remonté une première cage de charbon.

Alors Marescot avait réuni les actionnaires ; il leur avait fait palper cet or noir si miraculeusement retrouvé ; on lui avait confié la gérance ; et, tout le vieux matériel remplacé, les services réorganisés, les installations améliorées, la Dure-Mère, ainsi que l’appelaient les titres de propriété, s’était remise à flamber par toutes ses ouvertures, comme une corvette de guerre gréée à neuf et crachant la mitraille à pleins sabords.

Au bout de vingt ans, l’ex-porion avait résigné ses fonctions ; on l’avait remplacé par son fils ; et, très aventureux mais prudent, doué d’ailleurs d’une rare activité d’esprit, aimant par surcroît les affaires comme une bataille où il se jetait à corps perdu, il s’était intéressé depuis à une quantité d’industries qui petit à petit avaient quintuplé ses écus. L’argent, toutefois, n’avait pas changé sensiblement ce gros homme sans éducation, en qui la nature avait suppléé à tout le reste et qui, sachant à peine lire et pas du tout écrire, les manières et la gaieté bourrues d’un ouvrier heureux sous le débraillé de son éternel costume gris de fer, petit, boulot, une lourde chaîne d’or au ventre et toujours patoisant, avec un clignotement de petits yeux gris très fins dans la graisse hilare des joues, déployait une diplomatie d’instinct, étonnait par la rectitude de sa judiciaire, menait la fortune tambour battant avec la rondeur et la décision d’un beau joueur.

— Moi, je dois tout à la chance, disait-il en ouvrant toutes larges ses énormes mains aux doigts gourds.

Et à table, la serviette largement déployée sur l’estomac, il se complaisait à raconter ses années de misère, les jours sans pain, tout un hiver pendant lequel les siens et lui n’avaient mangé que des pommes de terre cuites sous la cendre, accompagnées le dimanche seulement, et encore pas tous les dimanches, d’un chiquet de lard gros comme le pouce et qu’ils étaient six à partager.

Jamioul flaira dès la première entrevue un auxiliaire dans ce Marescot que des fibres indéfectibles rattachaient au peuple duquel l’un et l’autre étaient sortis. Engendré d’un père maçon et d’une mère qui maintes fois avait aidé son homme à gâcher le mortier, il avait, lui aussi, poussé sur le pavé des rues. Manœuvre jusqu’à dix ans, l’échine rompue par la charge des baiarts qu’il fallait monter de l’aube à la vesprée, mais alors déjà écolier appliqué aux cours d’adultes qu’il fréquentait de huit à dix heures du soir, il s’était engagé pour la comptabilité chez un patron qui lui payait ses services trois cents francs par an. C’était le premier pas, il sortait de la tourbe, il montait. Des nuits entières après le travail du jour, il se mit à lire, dévorant, sous le vacillement de la chandelle, le corps replié en chien de fusil dans les loques de son lit trop court, des livres d’algèbre, de géométrie, de chimie et de mécanique, tout ce qui lui tombait sous la main. Puis, de seize à dix-huit ans, passé répétiteur de leçons, il avait couru le cachet, sans lâcher son bureau, et, à force de privations, s’était amassé le pécule nécessaire à l’inscription d’élève à l’École des Mines. Enfin, au bout de six ans d’études acharnées, entremêlées de basses besognes pour subvenir à l’entretien des vieux parents invalides, il était sorti ingénieur, mais ingénieur sans emploi, se débattant parmi l’affolement des compétitions, en une fureur sombre de déclassé, toutes les avenues bouchées, toutes les places prises, toutes les portes assaillies d’une cohue qui avait faim et voulait manger, lui-même ramant à travers ce tourbillon, naufragé de la vie dont la barque faisait eau de partout et menaçait de couler à fond, avec la jeune femme et les trois petits êtres qu’il avait associés à ses détresses. Alors, cette famille sur le dos, il lui avait fallu abdiquer l’orgueil du savant, renoncer au bénéfice de ses vingt années de labeur sans trêve, reprendre la vie par un autre bout. Il s’était fait mécanicien, contraignant ses mains aux besognes difficiles de la fabrication, avait gravi degré par degré l’échelle des grades, successivement surveillant, contremaître et chef d’atelier, finalement était entré, à la faveur d’un intérimat, aux grands établissements de Happe-Chair où sa réelle valeur et son zèle lui avaient en quelques années créé une autorité.

Un hasard, la réclamation d’un créancier des jours noirs, ayant mis Philibert Marescot au courant de cette vie tourmentée, du premier coup il s’était intéressé à Émile Jamioul dont la pertinacité et la vaillance lui rappelaient les heures dures de sa propre existence. Et une sympathie mutuelle, au frottement des relations journalières, s’était bientôt faite entre le bruyant bonhomme tout ronflant d’importance, mais généreux et sensible sous ses grosses vanités de parvenu, et ce grand garçon à l’air soucieux et concentré, qui, dans la mélancolie de ses cheveux blanchis avant le temps et la douceur un peu lasse de son visage ravagé, semblait porter le deuil de sa jeunesse souffrante.

Jamioul, comme toutes les âmes vraiment supérieures que le malheur incline à la commisération, avait trop fortement ressenti en soi les misères et les oppressions du peuple pour oublier, au sortir des longues épreuves subies, l’humanité fraternelle qu’il avait vue haleter à ses côtés sur les rocailleux calvaires. À l’exemple de Marescot qui, monté par l’escalier du million jusqu’à l’olympe où trônent les dieux de la finance, gardait une dent contre les riches, des imbéciles, disait-il, dont il avait fait bêtement les affaires, lui, l’ex-porion, en partageant avec eux les bénéfices dus à ses seules et persistantes initiatives — l’ingénieur n’avait jamais tout à fait pardonné à cette plutocratie, vainement sollicitée par le famélique coureur d’emplois d’autrefois, les mécomptes et les découragements du début de sa carrière. L’entraînement du labeur professionnel l’avait détourné de l’étude des théories sociales ; mais, de rancœur pour les opprobres anciens et de solidarité indestructible envers cette plèbe, sa mère nourricière, constamment outragée dans sa condition, il s’était senti irrésistiblement attiré vers la légitimité des revendications de la classe ouvrière, allant même, dans sa large conscience d’honnête homme, jusqu’à justifier l’état de guerre en une société divisée sur le plus saint et le plus élémentaire des droits, le droit à la vie pour le petit comme pour le grand.

Happe-Chair, en retard sur nombre d’établissements similaires du pays, n’avait point encore songé, malgré les gros bénéfices partagés annuellement par ses actionnaires, à assurer l’innombrable milice de ses travailleurs contre la mort, la maladie, la misère et l’ignorance, cette coalition de fléaux également redoutables qu’un des premiers, un grand homme de bien, propriétaire d’immenses exploitations charbonnières, Jean-Noë Prescott, avait cherché à conjurer au moyen d’institutions prévoyantes dans un centre industriel voisin. La puissante usine, comme un organisme incomplet auquel manquerait un rouage essentiel, n’avait encore ni écoles, ni caisses de secours, ni magasins d’alimentation, L’infirmerie elle-même, mal montée, avec un matériel vétuste et délabré, ne répondait pas à l’éventualité des grandes catastrophes. Jamioul vit là une mission pour lui. Il se livra à des recherches, s’enquit des innovations réalisées ailleurs, fit un travail que, sur le conseil et avec l’appui de Marescot, très satisfait de jouer un tour aux bancocrates et aux aristos du Conseil, il lut devant les administrateurs réunis. Ce qui avait touché surtout le crésus, c’était la possibilité d’amender la condition matérielle de l’ouvrier, son ancien frère d’infortune. Pourtant il s’était fait tirer l’oreille sur la question de l’instruction, dont Jamioul s’efforçait de lui démontrer l’impérieux et urgent besoin.

— À quoi ça leur servira-t-il de lire et écrire ? J’ai bien fait mon chemin sans ça, moi ! Compter, oui, à la bonne heure. Mais lire des gazettes ! Bon pour des gens qui n’ont rien autre à faire ! Croyez-moi, je connais l’ouvrier mieux que personne. J’suis moi-même un ancien ouvrier et je m’en vante. Eh bien ! ça n’est pas bon que l’ouvrier en sache trop, en dehors de sa partie. Une supposition. Instruisez les gens de fabrique et d’usine, faites-en des petits avocats, des raisonneurs, des blagueurs. Qu’est-ce qu’il adviendra ? C’est qu’à force de s’monter le coup, ils se croiront des messieurs, ne voudront plus travailler ; et dans tous les cas feront du fichu ouvrage. Voyez-vous, l’instruction, l’école, les livres, c’est l’affaire des riches. Le peuple, lui, est le peuple. Il n’faut pas qu’on lui mette trop d’idées dans la tête. Des ateliers d’apprentissage, très bien ! On m’dit qu’avec des ci et des çà, des maîtres d’école, de la lecture et tout le reste, on le fera meilleur qu’il n’est. De la blague ! Et puis, c’est pas vrai. Le peuple est bon enfant tant qu’il est à sa forge, qu’il lime, qu’il trime, qu’il fait ses quarts. Il n’pense pas alors au mal, à renverser le gouvernement, à culbuter le bourgeois, si tant est qu’il pense réellement à tout ça, comme on le dit. Quand j’cherchais la veine à Dure-Mère, avec mes deux hommes, tout seul au fonds du puits, et que j’abattais à coups de pic des pans de roche de quoi bâtir une tour, je n’pensais pas à manger le bourgeois. Et pourtant, vrai, tout le monde m’avait lâché. Pas un sou de personne ! On savait qu’il y avait là, au fond du trou noir, un homme qui descendait au matin et qui remontait à la nuit, quand c’est qu’il remontait, et on le regardait faire en riant, en se fichant de lui, comme quelqu’un qui voudrait marcher au plafond, la tête en bas. Moi, j’me disais : Faut ben que j’trouve la veine, nom de nom ! ou moi, la femme et les petits, nous sommes tous ad patres avant six mois. Et ça me donnait du cœur, fallait voir ! Là, voulez-vous que j’vous dise ? Faut que l’ouvrier mange bien, boive bien et rigole un brin pour bien, travailler après. Tout le reste, c’est des histoires !

Au fond, Marescot, qui mettait une jactance à se targuer publiquement de la médiocrité de son éducation première, ne supportait pas sans aigreur la pensée que ce milieu social, duquel il était sorti, tout nu, lui, sans autres ressources que son intelligence naturelle, apporterait dorénavant au combat de la vie une force morale dont intérieurement et sans l’avouer, il reconnaissait l’avantage et que tous ses millions n’avaient pu lui acquérir. Jamioul s’aperçut d’une vieille plaie demeurée ouverte sous le dédain narquois que l’ancien porion affectait à l’égard de la nécessité de l’école. Il n’abandonna pas la partie ; il appuya seulement sur l’opportunité des notions primaires, laissant dans le vague un enseignement plus développé, et finit, sinon par rallier Marescot à ses idées, du moins par obtenir son appui pour toutes les parties de son programme, y compris celle-là.

Le conseil, comme l’un et l’autre l’avaient prévu, se montra d’abord hostile à tout projet de réorganisation : l’ouvrier n’exigeait rien ; c’étaient là des rêves humanitaires dont la réalisation entraînerait à des dépenses excessives et vaines : il fallait penser avant tout aux petits actionnaires ; et d’ailleurs on avait bien le temps, on verrait plus tard. Marescot, qui représentait à peu près à lui seul les deux tiers du capital social, se donna alors le malin plaisir de les bousculer, eut des saillies de peuple entre deux gros rires ; finalement, prenant au sérieux son rôle de réformateur, il leur lâcha à plein gosier des vérités, tout rebroussé d’ire, les yeux roulant comme des billes, avec le coup de pilon de ses énormes poings battant la table et faisant sauter l’écritoire sur le tapis vert.

Au bout de trois séances seulement, le conseil acquiesça, Marescot de plus en plus monté par les résistances, ayant nettement déclaré qu’il se retirait si on n’adhérait pas à des idées qu’il considérait comme siennes, au point de ne plus voir en Jamioul que l’instrument de ses propres impulsions. Toutefois, il y eut un point sur lequel la presque totalité des membres se montra intraitable : on concédait les magasins, les caisses de secours, la reconstitution de l’infirmerie, les écoles ; mais carrément on s’opposa pour celles-ci au principe de la laïcité préconisé par l’ingénieur. Il fut décidé qu’on ferait appel à des religieuses pour l’école ménagère et l’infirmerie et que l’enseignement, dans les classes d’adultes, demeurerait catholique, apostolique et romain, sous la surveillance et la direction du clergé. Jamioul n’essaya pas de compromettre une victoire si chèrement achetée par une insistance qui aurait pu tout remettre en question : le principal était acquis ; plus tard, un changement d’administration pourrait toujours amener un état de choses meilleur. Quant à Marescot, tout entier aux affaires, il avait des principes très flottants en matière de conscience, mettait les intérêts particuliers au-dessus de l’intérêt des partis, ne voyait dans le clérical et le libéral qu’un jeu de gouvernement dont les malins comme lui profitaient.

L’organisation des nouveaux services exigea près de trois mois ; puis les ouvriers furent informés de la création d’un magasin d’alimentation, avec faculté pour eux de s’y approvisionner de pain, de lard, d’épiceries et généralement de toutes les denrées de première nécessité, moyennant des retenues sur le salaire. On apprit en même temps l’institution d’une caisse d’avances : en cas de besoin, tout le monde pourrait y avoir recours ; mais le chiffre des avances ne devait jamais dépasser le montant d’une semaine de travail. Enfin la gérance fit afficher que tout enfant de l’un et l’autre sexe entrant aux ateliers serait dorénavant astreint à fréquenter, les garçons trois cours de l’école primaire, les filles les classes de l’école ménagère, avec faculté pour les ouvriers de tout âge de suivre les leçons.

L’ancien personnel s’était renforcé d’un chef pour la boulangerie et la minoterie, d’un magasinier et d’un aide pour le service de l’alimentation, d’un frère ignorantin pour l’école primaire, enfin de deux religieuses qui tenaient à la fois l’infirmerie et la classe ménagère, le tout formant une division sous les ordres d’Émile Jamioul.

Ce fut pour celui-ci, déjà chargé de la direction des laminoirs, un surcroît considérable de peine et de surveillance. Dès le premier mois, il acquit la conviction que le chef de la boulangerie volait l’administration sur le prix d’entrée des farines et le consommateur sur le prix de sortie des pains, et il le cassa aux gages. En outre, l’ouvrier, fidèle à ses routines et trouvant chez le détaillant un crédit ouvert, qu’il payait à un taux usuraire, se montrait hésitant, au fond convaincu que les retenues étaient une exploitation des patrons. Il fallut aussi lutter contre le mauvais gré des parents. Est-ce que le catéchisme du curé ne suffisait pas aux enfants ? Qu’est-ce qu’ils avaient besoin d’en savoir si long pour retourner du fer sur la sole, du charbon dans le four et des wagonnées de minerai cul dessus dessous ! Avec ça qu’on les leur prenait au moment où, rentrés au logis, ils pouvaient aider le père à bêcher son lopin, la mère à guéer le linge ou nettoyer les légumes. Et ils trouvaient constamment un prétexte pour les retenir chez eux, la maladie d’un des leurs, une besogne en train, des courses aux villages voisins. Alors Jamioul appliqua le règlement dans sa rigueur, frappa d’amendes les manquants ; et les contraventions petit à petit diminuèrent en dépit des mécontentements sourds des ateliers. Il se sentait d’ailleurs secondé par l’élément le plus intelligent de l’usine, les mécaniciens, les ajusteurs, les monteurs, les contremaîtres, ne rencontrant de véritable résistance que chez les massiers, les chargeurs, les manœuvres, les puddleurs, en qui l’excès de la dépense physique engourdissait l’intelligence. En revanche, un des services nouveaux fonctionna dès le début si activement qu’il fallut le réglementer avec sévérité : plus de trois cents ouvriers se présentèrent dans les huit premiers jours à la caisse pour obtenir une avance de salaire. Et l’employé reçut l’ordre de n’ouvrir dorénavant le guichet que pour les demandes motivées.

Tous ces achoppements de la mise en train retombaient sur Émile Jamioul qui tout à la fois avait à les justifier devant l’administration et à en conjurer le retour. Une hostilité sournoise et basse, dérobée derrière des congratulations du bout des lèvres, régnait surtout dans les bureaux dont ces initiatives avaient remué le marais, chez les commis aux écritures et à la comptabilité, astreints à un accroissement de travail, même parmi les autres ingénieurs qui ne pardonnaient pas à ce nouveau venu son importance toujours croissante. Lui, cependant, vivait dans son œuvre, trop pressé de travail pour prêter une attention suivie aux intrigues ourdies autour de lui, mais averti çà et là par sa femme, un esprit inquiet et faible, toujours aux écoutes chez les rares amies, généralement de petite condition, qu’elle s’était faites au village, point reçue ou mal reçue dans un monde plus relevé à cause de leur mariage purement civil. Correct vis-à-vis de ses supérieurs, silencieux et froid devant ses égaux, mais bienveillant pour l’ouvrier, ayant du reste gardé trop intimement le souvenir des humiliations ressenties pour froisser personne, il se multipliait, assurait partout la régularité du service, songeait déjà à perfectionner l’organisation actuelle en y ajoutant une école industrielle. Marescot, sondé, sans dire non, n’avait pas jugé opportune la réalisation immédiate de ce projet.

— Ils n’ont pas encore digéré le plat que nous leur avons fait avaler, disait-il en parlant de ses collègues du conseil. Mais patience : plus tard nous leur ferons manger de bien d’autres couleuvres.

Il entrait quelquefois dans les bureaux, soufflant, très rouge, de son mouchoir d’indienne épongeant sa calvitie moite, s’informait du sort des ouvriers, un jour s’emporta contre un employé qui avait osé lui répondre que les choses allaient comme devant. Et chez lui, à table, il offrait à ses convives, sur des plateaux d’argent, du pain fait à l’usine.

— Du gâteau, rien que ça. Et tout est à l’avenant. De mon temps, on l’avait plus dur.

Jamioul n’avait pas le courage de dissiper cette grosse illusion du bonhomme qui, avec un petit coup sur l’épaule, lui grasseyait à l’oreille :

— Nous avons eu là une fière idée ! Mais, là, vous êtes trop modeste, vraiment. Vous ne demandez jamais rien pour vous. Tout pour les autres !

Petit à petit, d’ailleurs, les réformes avaient cessé de soulever les protestations. L’ouvrier, familiarisé avec les avantages que lui offraient les magasins d’alimentation, s’approvisionnait en masse. Aux écoles, les abstentions avaient presque cessé. Et lors d’un grave accident qui avait coûté la vie à un homme et en avait blessé dix-huit autres, on avait pu apprécier l’excellence du service de l’infirmerie. Toutes ces institutions fonctionnant maintenant avec régularité, on finissait par les considérer comme un progrès dans l’évolution générale des établissements. Il ne restait au fond des esprits qu’une sourde et persistante rancune inavouée, sans éclat, contre ce Jamioul à l’instigation duquel toutes les vieilles routines avaient été bouleversées.