Happe-Chair (Lemonnier)/Chapitre XXVII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Louis-Michaud (p. 243-250).
◄   XXVI
XXVIII  ►



XXVII



Sans transition, au sortir des quiètes langueurs de la convalescence dans le silence des salles de l’infirmerie, légèrement bruissant d’un bourdonnement de paroles basses, Huriaux se trouva replongé aux misères et aux tracasseries de sa vie d’autrefois, parmi les claquements de porte et les courants d’air d’un ménage plus que désorganisé. Pendant le jour, la bousculade des meubles, les criailleries de Clarinette se harpaillant avec les locataires, les noises sans motifs qu’elle lui cherchait à lui-même retentissaient cruellement dans le vide de son crâne, comme un écho des coups de cloche qui, aux heures de crise, lui avaient brisé le tympan. Et le soir, les papotages du cabaret, les rires roulant dans les retombées de poings sur les tables, le chamaillis des discussions lui reperçaient l’ouïe, demeurée endolorie dans le rabougrissement de toute sa personne. Cependant sa guérison s’achevait ; petit à petit, l’étrange et morbide sensibilité qui, les premiers temps, l’amollissait à tout bout de champ jusqu’aux larmes, cessa d’agiter son système nerveux ; et la stupeur, le nuage suspendu sur ses prunelles, la demi-inconscience animale des commencements maintenant s’effaçaient, dans l’accord reconstitué des activités du corps et de l’esprit.

Alors, le dépit de Clarinette s’aigrit ; un tumulte de sentiments confus lui brouillait constamment les idées ; tantôt, elle aspirait à le voir sur pied, reprenant son travail qui était leur gagne-pain à tous ; tantôt, elle assistait presque avec colère à cette résurrection de l’être pensant dans le fantôme épuisé et doucement puéril dont elle s’était moquée avec Gaudot. Toutefois, sa foucade pour celui-ci s’étant refroidie depuis leur explication, elle ne souhaitait plus une mort qui l’eût jetée à un veuvage inutile.

Lui, tout secoué par les souvenirs qui à présent lui revenaient en foule et dans son esprit refaisaient la lumière sur les obscurités de la catastrophe, quelquefois ouvrait la bouche à un flux de paroles dans un besoin de se communiquer ; mais elle haussait les épaules et le rabrouait durement :

— Todis la même histoire ! Faut-i qu’ t’aies la berlue pou’ m’ scier l’dos avec tes carabistouies !

C’était comme une stupeur qui lui restait de toute cette vision de mourants et de blessés hurlant et se démenant autour de son chevet. L’un après l’autre, ils étaient allés pourrir en terre ; et lui, qui avait vu la mort d’aussi près que les morts mêmes, le bon Dieu avait permis qu’il revît sa femme et sa Mélie.

— Et dire qué j’ vis cor’, se répétait-il avec des bonheurs, à travers ses rabâcheries de songeur.

La vie, qui si souvent lui avait paru grièche, depuis qu’il s’était mis au cou le carcan du mariage, à présent coulait dans ses veines, large et bonne ; il la savourait avec une délectation d’égoïsme réfléchi, après avoir manqué la perdre, de grands moments s’absorbait dans la douceur d’une poussée de sensations sorties de coins endormis de son individu.

Une ombre toutefois se jetait en travers de cette existence si neuve pour lui : il songeait à ses amis sombrés dans le cataclysme, à ce drôle de pistolet de Zénon Zinque avec lequel il avait fait tant de parties de boule, à Blampain, un bon fieu pour qui la vie n’avait été qu’une suite de douleurs, à tant d’autres que l’habitude de peiner ensemble dans la fournaise avait joints à lui comme une famille. Et il s’inquiétait aussi de l’usine, du laminoir, des fours en pièces et qu’on ne pourrait reconstruire qu’au retour de la bonne saison, comme d’autant de créatures vivantes tombées dans le malheur, d’êtres fraternels dont la maladie lui eût retenti dans la chair.

Une après-midi, pendant une absence de Clarinette, il n’y put tenir, grimpa sur son mur, mitoyen avec les cours des établissements. Les hauts fourneaux, flanqués de leurs halles de coulées, mangeaient une partie de la perspective ; il n’apercevait du laminoir qu’un coin de la toiture ravagée ; et un silence montait de là, comme d’une ruine, dans les gris sourds de l’air où tourbillonnaient maigrement des fumées. Les neiges ayant fondu, un paysage noir s’étendait ensuite dans la brume humide ; plus près de lui, les cours apparaissaient sombres, vides, avec un air de désolation. Seuls, les hauts fourneaux, sous leurs flambées de gaz crénelant le gueulard, perpétuaient l’idée du travail dans la mort du puissant organisme.

Huriaux ressentit un tel navrement qu’il eût voulu hurler pour se soulager ; il resta là longtemps, s’enfonçant dans les prunelles ce deuil de la vie suspendue. Une invincible attirance le ramenant les jours suivants, il se traînait jusqu’à l’échelle, plongeait dans tout cet abandon où il lui semblait qu’une part de lui-même était demeurée et vaguait parmi les fantômes des amis disparus.

Puis Jamioul, un matin, entra prendre de ses nouvelles. Jacques, sa casquette à la main, s’excusait de le recevoir dans une chambre en désordre, gêné par du linge souillé que Clarinette, partie aux provisions, avait laissé traîner sur les chaises.

— Ta ta ! je connais ça, j’ai des mioches aussi, répondit en riant l’ingénieur. Parlons plutôt de vous. Les forces reviennent-elles ?

— Pour ça, oui, vos êtes ben honnête, la tête y est, les jambes aussi. N’ faut plus qu’un peu d’huile dans les bras.

— À la bonne heure !

Il avait plus de chance que Simonard ; celui-là ne se remettait pas. Malardié lui avait rafistolé les côtes ; mais l’épine dorsale laissait toujours des craintes sérieuses. Très probablement le pauvre diable ne pourrait plus travailler. Huriaux eut une secousse :

— Qué que vo m’ dites là, m’sieu Jamioul ! Simonard, il aurait eu ce malheur ? Dé c’ coup-là, vaudrait mieux s’en aller d’ là-bas, les pieds devant. J’ sais ben, tant qu’à moi, qué si m’ fallait demeurer le cul d’sus m’ chaise, j’aimerais cor mieux m’ périr !

— Heureusement que vous voilà hors de danger, mon brave Huriaux… Dans quelques jours, vous reprendrez votre travail…

Son four l’attendait : il n’avait pas été gravement endommagé ; avec quelques réparations, on l’avait remis en état.

Huriaux reçut la nouvelle, l’air sérieux, ému comme si on lui avait parlé d’un ami convalescent. À l’idée qu’il allait rempoigner bientôt ses ringards, une clarté, un sourire lui traversa la face.

— Ça m’ fait ben plaisir, m’sieu Jamioul… Jé l’ croyais foutu, mon four ! Et v’là qu’ c’est nin vrai, qu’i peut cor’ marcher !

Ils devisèrent encore quelques instants, parlèrent de la grande Philomène qui ne quittait presque plus l’infirmerie, soignant nuit et jour son pauvre vieux, des améliorations que la direction comptait apporter dans les installations lorsqu’on se mettrait à reconstruire les fours, du dévouement extraordinaire des religieuses pendant toute cette période tragique. Il y avait encore six blessés en traitement ; mais le médecin n’avait d’inquiétude que pour un petit manœuvre, le frère à Jean-Bleu, atteint par l’eau bouillante à la poitrine et au visage et qui risquait de perdre la vue. La semaine précédente on avait enterré le dernier mort, ce qui portait à dix-neuf le chiffre des décès. Et tous deux, en évoquant ces souvenirs funèbres, avaient une voix sourde, montée de leurs entrailles et qui traînait dans le silence de la chambre.

En ce moment Clarinette poussa la porte. La vue de Jamioul lui donna un saisissement. Un ingénieur, c’était quelque chose de la loi, du règlement, de l’autorité toujours en suspens sur les subordonnés. Et tout d’une fois, les saletés de sa vie, ses mensonges et ses acoquinements lui revinrent à la mémoire, dans une peur brusque d’avoir été vendue.

— V’là m’sieu Jamioul qu’a la politesse ed venir savoir comment qu’i va avec moi, fit Jacques.

Le mot la rassura. Elle salua, largement souriante.

— C’est ben honnête à vo, m’sieu le chef.

Elle voulut lui offrir un verre de bière ; mais il refusa, ne buvant jamais avant midi. Alors, en un subit accès d’attendrissement, elle se mit à le remercier, presque avec des larmes dans la voix, de l’amitié qu’il avait toujours eue pour son pauvre cher homme. Mme Jamioul avait été bien bonne aussi, et les sœurs, et M. Malardié et tout le monde : elle serait morte sûrement d’inquiétude et de chagrin si elle ne l’avait pas su entre leurs mains.

Huriaux, touché de son côté, ponctuait son débit de hochements de tête. Ah ben, oui, qu’ils avaient tous eu de la bonté pour lui ! On ne trouverait pas beaucoup de cœurs comme ceux-là ! Mais Jamioul, flairant une comédie derrière la sensibilité de Clarinette, les interrompit d’une voix rude :

— Laissez donc : nous n’avons fait que notre devoir.

Elle tourna alors autour de Huriaux, l’amignardant de gentillesses, dans une parade d’affection effrontément câline : on ne savait pas quel homme c’était que son Jacques ; non, il n’y en avait plus comme lui ; jamais en ribote et toujours le cœur à l’ouvrage.

— Faites pas attention, m’sieu Jamioul, finit par dire Huriaux, gêné par ces démonstrations, les femmes, vous savez…

— Les femmes, oui… fit l’ingénieur en regardant Clarinette.

Il serra la main au puddleur et gagna la rue.

Alors la scène changea :

— En v’là un qui m’pue au nez avec ses embarras, s’exclama la Rinette. C’est pas qu’i soit tant au-dessus d’no pourtant ! Un homme qu’a travaillé d’ ses mains ! Et sa madame, on sait ben qu’ c’est en s’ couchant su l’ dos qu’elle a fait son affaire ! Chameau va !

Huriaux, qui, tout le temps de sa convalescence, avait supporté sans récriminer les vexations dont elle l’avait abreuvé, ne put tolérer qu’elle molestât ce brave garçon d’ingénieur, si peu fier et qui ne dédaignait pas de le traiter de pair à compagnon. Il se rebiffa, outragé dans sa reconnaissance :

— N’ faut nin dire dé mal ed m’sieu Jamioul ! C’est m’n ami !

— Du prop’, d’s amis comm’ ça ! Et d’ quoé qu’ vos avez causé ensemble ? C’est-i qu’i t’a seulement parlé ed payer l’ temps que t’as été malade ? Dis, t’en a-t-il seulement parlé ?

Huriaux se taisant, elle s’emporta : il se serait laissé manger la peau sur les os, ce grand dadais-là ! aurait même crié merci pour la peine. Sûrement, il n’avait que du sang de navet dans les veines.

À chaque heure, du reste, c’étaient maintenant des récriminations ; elle lui reprochait son inactivité. On la connaissait, sa maladie : une flemme qui le tenait dans les bras, pas autre chose ; et elle lui jetait à la tête le boulanger, l’épicier, le boucher, toute la dette accumulée et grossie par les mangeailles de cette goule, la Félicité. Du passage de celle-ci dans la maison, Jacques ignorait toujours le premier mot. Une fois seulement, la Rinette, causant avec Gaudot dans l’estaminet, avait lâché un mot : il avait dressé l’oreille ; mais elle avait réparé sa sottise avec un mensonge. Mentir était devenu pour elle comme la condition même de sa vie ; elle mentait par nécessité, par entraînement, par plaisir, à Jacques, à Gaudot, à la clientèle ; et un mensonge l’entraînant à un autre, elle roulait dans un engrenage de perpétuelle fausseté. Achille lui-même, pour une de ses craques, plus raide que les autres, l’ahonnit si brutalement un soir devant le monde, qu’elle lui en garda une dent toute une semaine.

Depuis quelques jours, la chair de nouveau démangeait au bougre. Régulièrement, avec sa bande petit à petit renforcée, il venait a présent passer la soirée aux Fanfares, guettant les sorties de la Rinette et l’arquepinçant au passage, dans la cave, la cour ou l’escalier. Les camarades, au courant de l’histoire, rigolaient, avec des ironies, des mots à double sens à ce benêt de Huriaux qui riait, sans y voir malice. Gaudot et lui, maintenant, étaient redevenus une paire d’amis. Jacques, dans son ignorance de tout, lui était reconnaissant de leur avoir ramené la clientèle de la jeunesse. Un bon fieu, un peu en dedans, seulement, disait-il de lui Et il s’obstinait à ne pas comprendre pourquoi brusquement il avait lâché leur table. Puisqu’il avait payé pension, c’était son droit, à cet homme, d’en avoir le bénéfice. Clarinette l’avait rencogné par cette explication étonnante ; Gaudot ne pouvait plus venir : sa présence dans leur ménage n’eût pas été convenable. Cela dit d’un air quasi solennel, avec une telle autorité que Jacques, la tête encore mal remise, n’avait pas cherché à approfondir le sens de cette parole énigmatique.

La visite de Jamioul surexcita en lui les nostalgies du travail. Il en avait assez, du reste, des sempiternelles acrimonies de sa gromiaude de femme. À mesure que la vitalité le reprenait, son grand calme des heures de la convalescence tournait à une humeur chagrine, irritée, où fermentaient des révoltes contre l’acariâtre despotisme féminin.

Au petit matin, le onzième jour, il endossa son bourgeron et prit le chemin de Happe-Chair.

Une rumeur courut dans l’atelier :

— V’là Huriaux ! Hé ! fieu !

Les camarades, déjà attelés à la besogne, lâchèrent leur coup de collier pour venir lui secouer la poigne. Colonval, Bietlot, le Lapin, Colasse, tout une bande lui offrait un schnick de bienvenue à la cantine.

Mais il voulut avant tout jeter un coup d’œil à son four, remis à feu avec tous ceux que l’explosion n’avait pas entamés. Comme il se penchait, la houille qui brûlait aux grilles enflamba d’une pourpre vive sa face très pâle, et il demeura là, un instant, sans rien dire, secoué dans les entrailles devant le grand trou rouge où il avait peiné le meilleur de sa vie. D’ailleurs, rien, hormis les traces matérielles de l’accident, n’évoquait plus les épouvantes de la nuit tragique : le travail avait repris, concentré dans la partie du grand hall où, par-dessus le toupillement des cylindres, gironnait avec son bourdonnement continu le volant épargné, l’effrayant volant que Huriaux, avec un frisson, se souvenait avoir entendu ronfler là-bas tout seul dans les ténèbres. L’autre partie, morne, avec l’énorme bée de la chaudière éventrée, plongeait dans le silence et le vide, en attendant l’installation prochaine du nouveau volant qui, pièce à pièce, s’achevait dans l’atelier de construction. Un sentiment de sourd effroi, qu’il ne maîtrisa pas d’abord, saisit Jacques quand il traversa cette solitude, désolée comme un champ de bataille. D’autres avaient eu la même impression avant lui, obscure et purement instinctive, et petit à petit accoutumés, avaient fini par n’y plus songer, passaient là maintenant avec l’indifférence de leur inconscient héroïsme.

Comme il sortait de la buvette, après avoir fait honneur aux camarades, il tomba sur Omer Panier, le contremaître. Ce dernier, qui le cherchait, lui lâcha à brûle-pourpoint :

— Mon garçon, i a pas de travail pour vous. C’est l’ Brochet qu’a repris l’ four.

Huriaux, soupçonnant un coup monté, protesta : mais le contremaître haussait les épaules, de l’air de quelqu’un qui n’y peut rien. Alors il tourna les talons, fila du côté des bureaux, demanda Jamioul.

Un tortillon le fit entrer dans une chambre mesquinement meublée d’un bureau-pupitre près de la fenêtre, d’un fauteuil de moleskine éraillée et de trois chaises de paille, avec des rayons bourrés de livres courant le long des murs. Jamioul, en train de s’habiller, descendit au bout de cinq minutes.

— Eh bien, l’ami, vous voilà sur pied ! dit-il gaiement.

Jacques, après s’être excusé, déclina le but de sa visite, au vif étonnement de l’ingénieur. Comment ! Panier se permettait de le congédier ! C’était un abus d’autorité auquel il mettrait bon ordre. Et il renvoya Huriaux en lui enjoignant de venir le prendre au bureau vers dix heures. À l’heure convenue, tous deux se rendirent au laminoir, Panier fut appelé ; mais il prétendit que Huriaux avait mal compris, qu’il l’avait seulement remis au lendemain.

— Alors, c’est entendu ; conclut l’ingénieur en s’adressant à Jacques, après avoir coupé court, d’un geste, aux explications diffuses du contremaître ; demain vous reprendrez votre four.