Hara-Kiri/04

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Paul Ollendorff (p. 83-111).

IV

chez baratte


Le vicomte Henri de Valterre dormait encore, à six heures du soir, d’un sommeil profond et lourd, le corps enroulé dans la blancheur des draps, la tête renversée au fond de l’alcôve. Il était couché en travers un bras hors du lit, la manche relevée, le col déboutonné. Les mains et le front brûlaient : les lèvres, très rouges, étaient sèches ; les cheveux, rares et coupés demi-ras, se mêlaient comme s’ils eussent été pris à plein poing. La respiration haletante du dormeur sifflait douloureusement et, parfois, un mouvement brusque et nerveux le crispait et, soudainement, le secouait.

Son domestique, le vieux François, correct et rasé de frais, entra dans la chambre, tira les rideaux et ouvrit les persiennes. Le jour frappa le visage du vicomte. Ses yeux, éblouis par la lumière, se refermèrent en clignotant. Aveuglé et ennuyé par ce brusque coup de clarté, il tourna la tête du côté de la muraille.

Ce début de semaine était effroyablement dur. Depuis trois jours et trois nuits, Valterre n’avait pas quitté le cercle. Sans s’arrêter une heure, il avait remué des cartes. Ç’avait été une bataille à mort autour du tapis vert, une bataille à quatre dans laquelle Saint-Helm, Partisane et la Moule avaient furieusement lutté. Pendant ces trois jours et ces trois nuits, aucun ne lâchait prise. Ils se soutenaient avec du bouillon froid et de la fine champagne, blêmes, les lèvres maculées par la fièvre et injectées de sang, les yeux brûlés par la fumée âcre des cigares et la flamme ardente du gaz, ne voulant pas abandonner la partie avant d’en avoir complètement fini. Enfin, Valterre et Partisane : étaient restés victorieux…

Saint-Helm, perdant bien plus qu’il ne pouvait payer, se jeta dans une voiture du club et se fit conduire chez lui. Rentré dans son appartement, tout étourdi de sa ruine et des fatigues de cette lutte insensée, il arpentait son cabinet de travail de long en large, réfléchissant à sa déveine, regrettant un banco sur lequel il avait perdu, frappant du pied avec colère.

— Il avait passé trois fois, j’aurais dû tenir ?

Puis il pensa qu’après tout il serait bien bête de se faire des cheveux blancs, qu’il n’était pas le premier à qui pareille aventure arrivait et qu’il fallait se tirer de là le mieux possible. Il réfléchit un instant, consulta un indicateur des chemins de fer, et, sans sonner son domestique, jeta dans une légère valise du linge et quelques objets de toilette. Il descendit ainsi, après avoir fermé soigneusement la porte de l’appartement, emportant ce qu’il y avait dans son tiroir de valeurs et d’argent, et passa devant son concierge sans mot dire, ayant habitué ce personnage à ne le jamais questionner. Dans la rue, le jeune homme héla le premier fiacre de rencontre, se fit conduire à la gare Saint-Lazare et partit pour Rouen, où il avait de la famille. Saint-Helm, respectant la loi, ne reconnaissait pas les dettes de jeu !

Quant à la Moule, totalement décavé, il sortit du club avec une démarche d’homme ivre, le chapeau à la main, la cravate dénouée, n’ayant plus en poche un sou pour prendre une voiture. Les laquais, endormis sur les banquettes rouges, ne le virent point passer. Il s’en alla par les rues, muet, désespéré… Les laitiers matineux, les balayeurs, les porteurs de journaux tenant sous le bras d’énormes ballots de feuilles humides encore de l’impression, regardaient ce jeune homme élégamment habillé, qui marchait nu-tête par le froid et ils riaient de bon cœur, le croyant complètement gris. Il arriva enfin sur les quais déserts. L’eau coulait monotonement, avec des scintillements attirants. À deux cents mètres, le capuchon noir d’un sergent de ville se profilait dans la lueur brumeuse du matin… La Moule se pencha un instant, regardant l’eau s’engager, murmurante et pressée, sous l’arche du pont, puis, sans hésitation, il enjamba le parapet et se jeta dans la Seine. De loin, le sergent de ville l’avait vu et accourait, donnant l’alarme. Des mariniers détachèrent des barques, des hommes plongèrent. Mais le fleuve glacé, bourbeux, jauni par des fontes de neige, garda le cadavre et l’enroula dans les remous sinistres de son courant. Le lendemain, à la Bourse, on disait que, pour la première fois de sa vie, la Moule s’était montré spirituel.

Valterre n’avait guère eu plus de force pour supporter la joie du triomphe, que ses adversaires pour subir les conséquences de leur défaite. Après le coup final, il était sorti du club et, chez lui, il s’était déshabillé et mis au lit machinalement, sans savoir comment, par instinct. Les vêtements affaissés traînaient sur le tapis. Le chapeau était jeté sur une chaise longue, des gants, une chaussette gisaient auprès. Sur les meubles, dans les plis des habits, aux coins de la cheminée, jusque dans les chaussures béantes, des louis mettaient une lueur fauve.

François gardant sa dignité de vieux drôle de bonne maison, réparait philosophiquement ce gâchis, À mesure qu’il relevait le pantalon, l’habit et le gilet, s’échappaient des plis, des fissures, des goussets, des poches, les louis neufs chantant victoire, dansant une sarabande joyeuse, roulant sur le tapis, s’échouant sous la commode, sous la table, sous les fauteuils, pavant la chambre d’un dallage de richesse mal acquise.

Valterre, tournant le dos au jour qui l’aveuglait, jurait sous sa couverture, envoyait son domestique au diable et lui ordonnait de le laisser dormir tranquillement. Mais François connaissait son maître depuis longtemps. Il le laissait gronder et pester, peu soucieux de sa colère, faisant au contraire, dans la chambre, autant de tapage qu’il pouvait.

Le jeune homme, agacé, se réveillait peu à peu. François jugea le moment venu de parler et rappela humblement « à Monsieur que ce jour était celui de la mi-carême et que Monsieur le vicomte avait avec M. Taïko-Fidé rendez-vous chez Bignon, à l’heure du diner. »

Sous le coup de fouet de sa volonté de viveur nerveux, méprisant son corps, dédaigneux de la fatigue, Valterre se leva et fit rapidement sa toilette, aidé par le valet de chambre. Le vicomte ne désirait pas faire de vieux os, d’ailleurs. Il n’était attaché à personne sur terre par des liens méritant un regret. Il était libre, libre et seul, et, pourvu qu’il s’amusât, il n’en demandait pas davantage à sa destinée. Aussi avait-il vécu gaiement jusque-là, faisant plus d’élevages pour la haute bicherie parisienne qu’un paysan normand pour les concours agricoles. Selon son expression, il avait, à lui seul, pendu plus de crémaillères que Montluc ne pendit de Huguenots et, de toutes les premières pierres posées par lui dans les immeubles des demoiselles, il disait fièrement qu’on aurait pu construire une église.

Cette existence échevelée et fantasque ne modifia guère son naturel, mais elle altéra profondément sa santé. À vingt-cinq ans, le joyeux vicomte se voûtait légèrement et son corps amaigri faisait le désespoir du tailleur chargé de l’habiller ; mais l’œil conservait son regard spirituel et bienveillant ; la bouche, un peu grande, souriait ; les dents étaient toujours blanches et admirablement rangées. Ses cheveux, par exemple, ses beaux cheveux blonds, jadis souples. comme la soie et semblables à des fils d’or, à présent, laissaient entrevoir les blancheurs du crâne et deviner les tourmentes de la vie. Parfois, aux lendemains de fête, le vicomte se souvenait des héritages déjà mangés et songeait à l’immortalité de l’âme. Ce jour-là, il n’avait pas le temps. Il fourra dans ses poches des poignées de louis gagnés la veille, puis ayant donné l’ordre d’atteler, se fit conduire chez Bignon, où l’attendait son ami Taïko. Tous deux dinèrent tranquillement, sans appétit, mangeant peu, buvant ferme, le sang brûlé par l’existence fiévreuse des derniers jours, causant du cercle et de leurs projets pour la soirée.

— Je vais ce soir à l’Opéra, dit le prince.

— À l’Opéra ? Qu’y comptez-vous faire, demanda Valterre.

— Pas grand’chose. Je retrouverai Cora, probablement.

— Qui ça, Cora ? répliqua le vicomte qui avait tout à fait oublié les aventures du Japonais.

— Parbleu ! cette petite femme qui chantait dans le Ban des Belles-Mères :

Voulez-vous voir mon grand ressort ?

Vous savez bien.

— Cette histoire-là dure encore ?

— Oui.

— Vous l’aimez donc, cette petite ?

— Ma foi non ! C’est elle qui s’est invitée.

Taïko eut une moue légèrement dédaigneuse et alluma un cigare.

— Alors c’est elle qui vous aime, conclut logiquement Valterre.

Fidé haussa les épaules.

Après diner, ils allèrent passer la soirée au club. On fêta le retour du vicomte, le vainqueur du grand tournoi de la veille. Les billes de billard le regardaient avec une sorte de considération respectueuse. Le gérant s’empressait autour de lui, le félicitait. Ah ! s’il y avait eu beaucoup de joueurs comme lui, la cagnotte eût été superbe ! Puis on commenta la mort, de la Moule et la fuite de Saint-Helm. On s’attendrit et on s’indigna correctement, avec modération. Vers dix heures, un monsieur décoré de plusieurs ordres étrangers, parlant toujours de louis et de soupers — au fond, aux gages du directeur pour la somme de deux louis par soirée — proposa de tailler un petit bac. Depuis un moment, les gens tournaillaient autour de la cheminée, cherchant des sujets de conversation, s’ennuyant ferme. En réalité ils étaient venus seulement pour la partie. Ils se précipitèrent.

Valterre et le prince sortirent alors, puis, rentrant chez eux, s’habillèrent et, la boutonnière fleurie d’un gardenia, corrects, irréprochables, ils allèrent terminer la nuit au bal de l’Opéra.

À cette fin de carnaval, il y avait dans l’air comme un besoin de jouissance et de saturnales. À travers les boulevards illuminés, tout grouillants de monde, circulaient, chantant, rigolant, avinées, des bandes de masques voyoucratiques. Sur la chaussée, au milieu d’un bruit continue de roues, de hennissements de chevaux, de claquements de portières brusquement fermées, les voitures se croisaient, s’enchevêtraient, se barraient la route, tandis que les cochers s’engueulaient, et que des gamins, avec des lanterne vénitiennes sur leurs chapeaux, blaguaient le bourgeois endimanchés. Les théâtres se vidaient Sur les marches, des femmes, la tête encapuchonnée de la blancheur mate des dentelles, enveloppée dans leurs sorties de bal légères, attendaient leurs équipages et formaient tout un châtoiement de couleurs et tout un scintillement de diamants et de pierreries. Les cafés regorgeaient de jeunes gens en habit noir, entrant, sortant, s’égarant et s’appelant.

Au coin du boulevard, près de la place de l’Opéra, dans la cohue, semblable à une muraille de chair humaine, les mots et les saillies rebondissaient comme des balles, les rires cascadaient et, dans le tumulte, on entendait les petits cris d’effroi des femmes costumées que des calicots grivois bousculaient et prenaient par la taille. Il y avait là comme un diapason de folie donné par l’orchestre du bal, dont les sons cuivrés arrivaient en bouffées, des portes entr’ouvertes. La foule s’agitait, ondulait, débordant du trottoir, contenue avec peine par un cordon de gardiens de la paix.

Au milieu de la place où, sous le feu cru de l’éclairage électrique, luisaient les casques des gardes de Paris, le monument flambait, lumineux, le faîte baigné dans un plein air poudré d’or, assiégé par une cohue noire, tenace, qui voulait entrer quand même. Dans ce pêle-mêle se coudoyaient des chicards, des hommes du monde, des pierrettes, des débardeurs, des vieux qui voulaient s’amuser, des femmes à la mode, furieuses d’attendre, des rouleuses du boulevard, venant tenter un beau coup, des demoiselles de magasin allant à un rendez-vous, une modiste ayant besoin de payer son terme et sa blanchisseuse : Plus loin gloussait une grosse bourgeoise romanesque, datant de Scribe, et prenant, sous le satin noir du domino, ses palpitations pour les battements de son cœur. Elle allait ainsi, ballottée de porte en porte, comme une énorme épave, sous la poussée de cette marée vivante. Toute cette cohue bariolée s’engouffrait dans l’Opéra sous l’œil des agents, qui s’efforçaient vainement de remettre un peu d’ordre.

Le vicomte de Valterre et Taïko se faufilèrent péniblement. En entrant dans le vaisseau énorme, ils furent assourdis par le mélange des vociférations et des sons endiablés de l’orchestre, en même temps qu’éblouis par la lumière éclatante réfléchie, divisée en mille rayons par les ornementations des murs, accrochée en fulgurations aiguës aux bijoux des danseuses. Dans tous les coins de la salle, des gens en habit, en domino où en oripeaux bizarres se promenaient, l’air très calme, parfois ennuyé, quelques-uns paraissant avoir le respect de leur costume. D’autres, pleins d’illusions, se démenaient frénétiquement au milieu d’un cercle de badauds, esquissant des pas hasardeux, comme pris d’une soudaine folie. Parmi eux circulaient des bourgeois en polichinelle ou en pierrot, venus là pour « intriguer », et qui allaient ensuite souper en cabinet particulier afin de se dédommager des longs mois de banalité conjugale.

Les deux amis n’en étaient plus à croire aux bals de l’Opéra. Comme tant d’autres, ils allaient là par habitude, parce qu’il faut bien aller quelque part. Traversant péniblement la foule houleuse, jouant des coudes, ils montèrent à la loge qu’ils avaient fait retenir. L’ouvreuse entre-bâilla la porte avec une mine discrète, Valterre entra le premier.

— Bon ! une femme ! s’écria-t-il.

Dans le salon de la loge qu’emplissait une douteuse clarté, une femme dormait ou feignait de dormir, étendue sur une chaise longue de velours grenat. Elle avait l’attitude molle et abandonnée d’une personne qui, ne craint pas d’être observée, sûre qu’on ne la dérangera pas, et cette pose faisait merveilleusement valoir une gorge et un col splendides, une taille digne de porter la ceinture dorée, un pied imperceptible et adorablement cambré. Le corsage, hardiment ouvert, laissait voir des chefs-d’œuvre de modelé que voilait à peine une dentelle diaphane.

— Fichtre ! ils sont jolis, mais elle les montre, murmura Taïko.

— Qu’est-ce que cela fait puisqu’elle a un loup, répondit le vicomte.

Et assujettissant son monocle, il se mit à l’étudier en amateur.

La dormeuse, à leurs dernières paroles, s’éveilla, d’abord l’air gêné d’avoir été surprise. Puis, marchant au-devant de Valterre, elle se planta toute droite devant lui, les bras croisés, dans une attitude de reine outragée. Le vicomte soutint assez tranquillement son regard, et, lui tendant sa main gantée, dit :

— Bonsoir, Juliette.

La jeune femme ôta son masque.

— C’est gentil à vous de m’avoir reconnue, fit-elle… Depuis le temps !…

— Je n’oublie pas mes amis, repartit le vicomte. Mais que faisiez-vous, seule dans cette loge ?

— Je vous attendais, monseigneur !

Cette phrase fut prononcée dramatiquement, Juliette ayant joué jadis la Tour de Nesle au théâtre des Gobelins.

— Vous êtes la plus aimable des femmes, conclut Valterre.

Il lui baisa longuement le poignet, et, amenant Taïko, demanda à Juliette la permission de lui présenter un Japonais de ses amis, étudiant en droit. Juliette le regarda avec un grand air très digne. Mais, Valterre ayant ajouté : « C’est le prince Taïko-Fidé, » le grand air se fondit en un délicieux sourire, tandis que les deux jeunes gens échangeaient un regard d’augures qui savent garder leur sérieux.

— Alors, vous vous êtes simplement dérangée pour me voir, reprit le vicomte.

— Et pour m’amuser !… Je viens de passer deux mois assommants dans le Midi.

— Vous vous êtes ennuyée dans le Midi ?

— Affreusement. J’habitais une villa superbe, chez un vieil ami, un Anglais, qui avait le spleen les jours de soleil et ses douleurs les jours de pluie. Et puis des cigales, tout le temps. Je ne connais rien d’aussi agaçant que ce petit animal…

— Comment l’appelez-vous donc, votre vieil ami l’Anglais ?

Sir Horsberry.

— Connais pas… Où diable l’avez-vous rencontré ?

Juliette se mit à rire.

— Il m’a connue par un Guide.

— Par un Guide ?

— Sans doute ! Le Paris-Plaisir, le meilleur manuel de l’étranger à Paris, mon cher ! C’est un journaliste de mes amis qui l’a rédigé et — vous comprenez — il a parlé de moi…

— Ça vous a coûté cher, la ligne ?

— Oui.

— Cinq francs ?

— Ça serait donné, mon bon… Du temps !

— C’était ruineux !

— Je crois bien.

— Et je le connais, ce journaliste ?

— Sans doute.

— Vous l’appelez ?… Je ne suis pas trop indiscret ?…

— Effroyablement… Sosthène Poix !

— Nous l’attendons justement.

— Tant pis !

— Pourquoi ?

— Parce que je voulais souper avec vous ce soir !…

— Eh bien ?

— Et que je ne veux pas souper avec lui.

— Vous avez tort. Il est très amusant. D’ailleurs, vous n’avez rien à craindre. Il nous amène Blanche Timonnier.

— La grosse Blanche !… Peuh ! Le Paris-Plaisir n’a pas dû se vendre beaucoup. Je reste.

— Ingrate ! conclut Valterre. Vous ne méritez pas qu’on vous fasse un Guide.

Mais on frappait à coups redoublés à la porte de la loge. Taïko ouvrit : un bouquet de jolies femmes et une bande de jeunes gens se précipitèrent.

Il y avait Blanche Timonnier, dite la Joie n’me fait pas peur, une vieille-garde assez bien conservée, Cora, aux armes de Taïko, et Léa la Jolie-Laide. Les hommes étaient : Manieri, le peintre à la mode, celui qui envoie chaque année, au Salon, de jolies petites femmes nues, très léchées ; Otto Wiener, dont tout Paris connaît la face blême, et fredonne les valses fantastiques ; enfin Sosthène Poix, le chroniqueur.

Cora, à elle seule, faisait plus de bruit que tout le monde réuni. Pleine d’expansion, elle sautait au cou du prince, l’appelant mon Ko-Ko chéri et lui donnant des noms d’oiseaux. Il avait beau la repousser, la prier de se tenir tranquille, Cora revenait encore, l’embrassant, l’enlaçant d’étreintes passionnées dont il se dégageait difficilement.

Sosthène Poix rougit légèrement en retrouvant Juliette et se sauva par un trait d’audace, en l’embrassant sur les deux joues. Cora recommença son bavardage, zézayant ainsi qu’un bébé, débitant des mots comme un moulin à paroles.

— Pourquoi arrives-tu si tard, mon Ko-Ko, dit-elle à Fidé ? — C’est encore la faute au vilain vicomte. — Fi ! mossieu, vous laissez poser des femmes, des femmes charmantes, pour fumer et tailler des bacs à votre cercle. C’est gentil ! — Et toi, Ko-Ko, c’est comme cela que tu laisses en plan ta petite femme qui t’aime trop, vieux chien Chéri ! Ah ! nous nous sommes tout de même amusées sans vous. Nous avons bien ri, va ! Moi, j’ai dansé avec un gros polichinelle. C’était un pari. J’ai gagné une discrétion à Manieri.

Taïko fit un mouvement de mauvaise humeur.

— Ah ! j’oubliais de te dire… J’ai perdu ma bague dans la voiture. Tu sais, celle que tu m’as donnée… avec des brillants. Ça ne fait rien… tu m’en commanderas une autre… Et puis, il était si drôle, si drôle, ce Polichinelle !… Ses bosses remuaient en dansant. Alors je lui ai demandé où étaient ses ficelles, parce que j’avais bien envie, vois-tu, bien envie de les tirer !… Mais il était grossier comme un pain d’orge… Il m’a répondu d’aller m’asseoir et il m’a dit qu’il n’était pas là pour s’amuser…

Manieri et Sosthène Poix trouvèrent, pour la faire enrager, que ce Polichinelle avait eu bien raison de ne pas se laisser raser. Cora ne les écoutait déjà plus et criait que tout le monde avait une faim d’enfer et qu’il fallait souper. Valterre aussitôt s’excusa, n’ayant eu le temps de rien commander.

— Tant mieux ! fit Blanche Timonnier. Comme cela nous irons où nous voudrons.

— Vive l’imprévu ! s’écria Léa.

— Et les truffes ! compléta Sosthène Poix.

— Alors, chez Brébant.

— Chez Bignon, remarqua Juliette. C’est plus chic…

— Au Peters ! au Peters ! criait Cora sur l’air des lampions…

Quant à la grosse Timonnier, ça lui était bien égal, pourvu qu’on s’amusât. Elle tenait pour la conciliation et les truffes. Juliette proposa de laisser décider la chose au prince Ko-Ko, puisque les avis étaient partagés. Cette motion fut adoptée. Fidé remercia l’assemblée en termes émus, faisant un speech d’un goût parlementaire, se déclarant heureux et fier… s’efforcerait d’être à la hauteur… mission délicate… indulgence réclamée…

Finalement il proposa Baratte.

La conclusion du Japonais fut couverte d’applaudissements.

— C’est ça… c’est drôle…

— Les huîtres sont plus fraiches. Elles sortent des Halles, dit la gourmande Timonnier.

— Et puis on n’est pas dérangé… ajouta Léa.

Toutes le connaissaient bien, le restaurant nocturne des Halles. On les y voyait encore en rupture de high-life, au retour de Builier, à l’heure : où l’on cherche à finir une nuit de vadrouille. Quelques-unes d’entre elles en avaient été les clientes coutumières, lorsque plus jeunes, plus modestes, n’appartenant pas encore à la « haute », elle n’entrevoyaient que dans un azur éloigné et brumeux les splendeurs du Café Anglais et les légendes du Grand Seize.

Aux cris de « vive le prince Ko-Ko ! » ils quittèrent la loge, s’envolant dans les couloirs encombrés de monde. Dehors, ils s’entassèrent dans les voitures de Juliette et du vicomte et dans les fiacres d’Otto Wiener et de Manieri. Le compositeur fit monter dans son sapin la grosse Blanche Timonnier qui, généreuse et hospitalière, prit Sosthène Poix sur ses genoux. Le chroniqueur, dont les articles ne se vendaient pas encore au poids de l’or, trouvait qu’il n’y a pas de petites économies.

Dans le salon, chez Baratte, le vicomte de Valterre laissa à chacun toute liberté, voulant qu’on s’amusât à force. Hommes et femmes rédigèrent alors eux-mêmes le menu, les femmes faisant, pour la pose, une carte qui aurait suffi à vingt personnes, les hommes demandant les mets à la mode et des vins de choix. Dans ce tapage, au milieu des cris de Blanche Timonnier et de Cora et des mots de Sosthène Poix, les garçons ahuris notaient au hasard : Huîtres. — Salade russe. — Ananas glacés. — Perdreaux froids. — Écrevisses bordelaises. — Consommé. — Truffes sous la serviette. — Homard à l’américaine. — Crevettes. — Foie gras. — Asperges en branche. — Fraises. — Petits pois à l’anglaise. — Faisans dorés…

— Des truffes en masse ! Des truffes partout ! des truffes comme chez moi ! criait la grosse Timonnier.

— Quand tu mourras, tu seras toute farcie, remarqua doucement Sosthène.

— Quand je mourrai, ce sera tant pis, répondit Timonnier, qui n’avait pas compris. En attendant, amusons-nous.

— Tu as la truffe philosophique…

Les femmes ouvrirent de grands yeux en voyant Otto Wiener demander de la bière anglaise pour la mêler au Clicquot. Cora eut un succès : elle voulut des crêpes.

Sur la table, les lumières, l’argenterie, le cristal et les fleurs se disposaient dans une symétrie formant une tache claire éclatante, au milieu des ocres et des ors d’une tonalité sombre qui couvraient la muraille. Les garçons, à favoris noirs, descendaient, affairés et remontaient à grandes enjambées, portant habilement, sur le bout des doigts, des plats fumants, tandis qu’un maître d’hôtel, attentif, donnait des ordres. Des cris étranges allaient se perdre sous la voûte des cuisines où les vestes blanches des chefs s’agitaient au milieu de l’éclat rutilant des cuivres et de la masse noire des fourneaux qu’incendiait, par plaques circulaires, la rouge lueur des brasiers.

Le sommelier fit enfin son entrée avec une charge de bouteilles, casquées d’or comme un escadron de carabiniers. Une exclamation joyeuse marqua son entrée.

— Je salue des choses respectables, dit gravement Manieri.

Cora prit une bouteille :

— Ça me connaît ! s’écria-t-elle.

Elle frappa un coup sec, le goulot doré sauta et les verres s’emplirent. On circulait pêle-mêle autour des tables, avec cette sorte d’attendrissement gourmand qui précède un bon diner. Les femmes, curieusement, examinaient les noms inscrits sur les glaces avec un diamant, les doubles verrous des portes et la petite entrée donnant sur un escalier dérobé. Assis devant le piano, un vieil instrument plein d’expérience, à l’épreuve des bouteilles de champagne versées sur les cordes par des soupeurs ivres, Otto Wiener jouait l’air des couplets de la Petite Mademoiselle.

Cora leva son verre et chanta :

Notre patron, homme estimable,
Voyant l’état où s’trouve Paris,
Veut qu’un’diminution notable
Soit faite aujourd’hui dans ses prix.

Tant qu’ dur’ra la cris’ politique,
Par ma voix, il vous avertit
Qu’à tous ceux qui boiv’nt — sa boutique
Va rester ouvert’ jour et nuit,
Et qu’avec ça, car c’est pas tout !
Et qu’avec ça — j’ suis pas au bout !
Et qu’avec ça — v’là la merveille !
Et qu’avec ça — l’prix d’ la bouteille
Ça n’ s’ra pas vingt sous,
Ça n’ s’ra pas dix sous,
Ça n’ s’ra pas cinq sous,
Ça n’ s’ra pas deux sous !
Ça s’ra ! Ça s’ra
Ce que chacun voudra !

Dominée par l’entraînement de la mélodie et des paroles, Cora ne chantait plus, elle criait au point de se casser la voix si elle en avait eu le moindre filet et, plus le couplet approchait de la fin, plus elle s’excitait. Pour chauffer l’auditoire, pour enlever le succès, elle se livrait à toutes les excentricités qui lui passaient par le cerveau, tordant sa taille dans des contorsions grotesques et secouant la tête avec des hochements insensés. Quand elle arriva au vers

Et qu’avec ça… car c’est pas tout !…

sa voix déjà enrouée devint aigre avec des intonations de fausset. Pour se donner du courage, pour se stimuler, elle faisait les gestes de bras furieux des chanteuses comiques de café-concert, frappant nerveusement du pied, perdant la mesure et le ton, tandis que le compositeur, stupéfié par cette méthode fantaisiste, plaquait vainement accord sur accord cherchant à étouffer les couacs et les fausses notes et, pénétré de tristesse, agitait sa rousse chevelure dans un tournoiement désespéré. Quand elle eut fini son couplet, tous reprirent en chœur le refrain, hommes et femmes, les voix criardes et les voix graves formant un tutti quanti charivaresque, un vacarme d’où sortait une indescriptible cacophonie. Alors, Wiener, le fils de la Muse allemande, implora dans une invocation suprême le dieu de Bach et de Wagner. Ses mains osseuses, aux doigts longs et effilés, se contractèrent nerveusement sur les touches blanches et noires, et s’y livrèrent à une exécution qui n’avait plus rien d’humain. Criant comme l’olive sous le pressoir, gémissant : sous les coups de poing du musicien, le vieux piano dominait l’ensemble, tandis que Cora ; la voix éraillée, essoufflée par ce long effort, la poitrine oppressée, criait encore :

Ça n’ s’ra pas vingt sous !
Ça n’ s’ra pas dix sous !
……………………………

Enfin, on servit les huîtres.

Tout le monde se sentait en appétit. Cora se tut, Otto ferma le piano et l’on se mit à table. Il y eut un de ces longs silences qui, au début des repas, s’emparent des gens affamés ; mais toutes les physionomies étaient joyeuses. Seul Taïko demeurait sombre, agacé par les folies de sa maîtresse. La petite Cora ne semblait guère se soucier de l’état maussade de son amant, mais Juliette Saurel observait Fidé et remarquait son mécontentement. Elle s’efforçait d’attirer son attention par un sourire, la rencontre fortuite d’une main ou le frôlement du genou, mettant en œuvre cette diplomatie savante qui use de petits moyens pour arriver aux plus grandes choses. Mais tout cela tombait en pure perte devant la froide impassibilité du jeune homme. Il regardait Cora et trouvait décidément cette fille ennuyeuse. Dans les premiers temps, outre sa très réelle beauté, le prestige de la femme européenne avec ses coquetteries, la chatterie de ses attitudes, l’avaient séduit. C’était nouveau, et leur liaison n’avait pas duré assez longtemps pour qu’il pût s’en lasser. Plus tard, en la retrouvant dans la boîte du père Monaïeul, rehaussée par l’éclat de la rampe et les applaudissements enthousiastes d’une salle entière, il avait senti renaître ses désirs mal étouffés et qu’accroissaient ces excitants inattendus. Mais cela n’avait pas duré. D’autres femmes, en tout pareilles à Cora, étaient devenues ses maîtresses d’une nuit. Chez toutes il rencontrait les mêmes séductions superficielles, au fond la même uniformité, la même banalité désespérante. Leurs minauderies, amusantes un instant, devenaient absurdes lorsqu’on apercevait le vide qu’elles cherchaient à dissimuler.

Non, ce n’était pas là encore la femme qu’il avait vue de là-bas, en rêve, cette idéale créature joignant les charmes de l’esprit aux séductions de la forme extérieure. Pourtant cette femme-là existait. Il en était sûr et il brûlait de la connaître. Voilà pourquoi il était mélancolique en écoutant les niaises plaisanteries de Cora, toujours les mêmes.

Quand les invités de Valterre eurent chassé la faim et la soif, les rires devinrent plus sonores, les regards plus profonds et plus éloquents, les lèvres plus rouges et la conversation moins voilée. La table étincelante offrait l’aspect d’un champ de bataille sur lequel dormaient déjà bien des vaincus : Wiener buvait comme quatre et mangeait comme huit. La grosse Timonnier avait effondré une chaise à force de rire. Cora redemandait des crêpes, Manieri proposait à Léa de venir poser à son atelier pour les hanches et pour le reste. Sosthène Poix, après avoir réclamé quelques minutes de silence se leva le verre à la main :

— Messieurs, dit-il, je vous propose de boire aux femmes et à celui d’entre nous qui les connaît et les apprécie le mieux : à notre amphitryon.

Le toast du journaliste fut bruyamment applaudi, les coupes se choquèrent au milieu des hourras et des bravos.

— Oui, cher, répondit le vicomte, vous avez raison. Buvons aux femmes.

Cora se mit à chanter :

Les femmes ! les femmes !
Il n’y a que ça.

On la fit taire. Le vicomte reprit :

— Buvons aux femmes honnêtes !

Cora s’indigna :

— Eh bien ! et nous ?

Blanche Timonnier frappa sur la table avec colère, attrapant Cora de la belle façon.

Est-ce qu’elles n’étaient pas des femmes honnêtes. Alors elle raconta à Sosthène Poix qu’elle connaissait une grande dame ; une duchesse, qui couchait avec son cocher, puis, elle ajouta philosophiquement :

— Elles sont toutes comme ça !

À quoi Sosthène Poix répliqua judicieusement :

— Et quand elles n’ont pas de cocher ?

Blanche lui cria : « Zut ! » disant qu’il pouvait bien y aller avec ses femmes du monde puisqu’il les aimait tant.

— Si tu crois qu’elles nous valent, mon petit, c’est ton affaire. Mais, n’oublie pas ça, tu peux m’écouter, elles ne nous arrivent pas à la cheville.

Valterre, furieux d’avoir été interrompu s’était rassis, ne voulant plus parler et résistant, dans l’entêtement idiot d’une ivresse qui pointait. Cora, très excitée, commença à le tutoyer et l’engagea à continuer son « kiosque ». Juliette se fâcha. Elle aussi, elle exigeait le toast et reprochait au vicomte de n’être pas aimable quand il était gris. Valterre titubant se releva :

— Oui, mes louloutes, je bois à votre beauté. Je voudrais vous porter ce toast dans une coupe d’or, changer le vin en rubis pour vous en faire des parures et vous parler, couronné de fleurs comme un mauvais sujet de l’antiquité.

— Est-il assez Arsène Houssaye ? fit Sosthène Poix.

— On ne verrait plus ses cheveux, remarqua Blanche Timonnier.

Le vicomte, la langue lourde, bégayait :

— Si vous parlez toujours — vous savez — moi je ne dirai plus rien.

— Le toast ! le toast ! criaient les hommes et les femmes.

Valterre, de plus en plus parti, ânonnait :

— Je, je… je bois à Léa et… et… à ses béguins,… je… je bois à Timonnier. Toi, ma vieille, vois… vois-tu… tu es une bonne fille.

— Ah ! oui ! toi aussi, Cora, je ne… ne t’oublie pas, ma chérie. Et puis les autres… À… à toi Léa ! Et… et puis à toi, Juliette. Mais toi… tu…, tu n’es pas gentille ! Tu… tu n’aimes personne.

— Je vous aime, mon bon, répondit Juliette qui avait conservé son sang-froid.

— Aujourd’hui… ça se peut…, mais…, mais demain ?

— Vous êtes trop curieux et trop exigeant cher. Le grand art en amour, c’est de savoir prendre l’occasion aux cheveux.

— Si l’occasion les a comme lui, fit Sosthène Poix…

Cette platitude du journaliste excita un tolle général. Léa, Timonnier et Cora accablaient le malheureux Sosthène de plaisanteries du meilleur goût.

— Le mettras-tu dans ton journal ?

— C’est ça qui est du nanan pour les abonnés !

— En fais-tu beaucoup comme ça dans ta nuit ?

— Je demande à le mettre sous verre…

Alors la fête tournait complètement à l’orgie.

Au moment où les bougies, brûlées jusqu’au bout, tordaient leurs flammes dans les bobèches des candélabres dorés, le jour, se glissant à travers les rideaux rouges mal fermés, éclaira le salon de tons blafards et gris. IL n’y avait plus là ni esprit, ni gaieté, mais des rictus d’ivresse, des hoquets, des têtes livides, congestionnées, éreintées. Un avachissement lourd, une bestialité immonde abjectaient ces viveurs élégants et les terrassaient comme des brutes. Hommes et femmes en étaient au même degré. Cora, vautrée sur un canapé, le corsage ouvert, les cheveux défaits, dormait d’un sommeil agité, les seins oppressés. Manieri essayait de croquer la grosse Timonnier, ronflant, la tête renversée en arrière, mais il ne comprenait rien à son croquis et l’avait recommencé vingt fois. Valterre, le visage caché entre ses bras étendus sur la table en oreiller, dormait comme un juste, rêvant tasses de lait et fleurs des champs tandis que Juliette et Léa, comme des prêtresses antiques, effeuillaient des roses enlevées aux corbeilles, sur son crâne dénudé. Sosthène Poix s’était fait donner ce qu’il faut pour écrire et taillait un grand bête de drame destiné au Château-d’Eau en déclamant de temps en temps les phrases à effet.

— Tu verras ce qu’il en coûte d’insulter un vieillard ! — Ah misérable ! — Je ne suis qu’une femme… — Cette femme, cette femme, c’est ma maîtresse ! — C’est ma mère, à moi. — Ah !

Otto Wiener, un cigare éteint entre les dents, hochait la tête en mesure, et, le chapeau sur le crâne, fixait une carafe frappée d’un œil hébété, sur lequel s’incrustait son éternel monocle. Le musicien semblait vouloir tirer de cette carafe une inspiration qui refusait obstinément d’en sortir, puis, vaincu enfin par l’ivresse, il tombait comme une masse et ne bougeait plus.

Dans les cabinets voisins, bruyants d’abord, retentissants de rires et du choc des verres, le silence, peu à peu, s’était fait également. Mais, au dehors, un bruit vague et sourd, un houloulement de foule, rayé d’appels vibrants, enveloppait le restaurant. De minute en minute, passaient de lourdes charrettes qui faisaient trembler les vitres et, chez les mastroquets, piaillaient les cris éraillés des marchandes de marée et les jurons des commissionnaires.

Les Halles s’éveillaient.