Harivansa ou histoire de la famille de Hari/Lecture 14

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QUATORZIÈME LECTURE.

NAISSANCE DE SAGARA.

Djanamédjaya dit :

Comment Sagara naquit-il empoisonné ? Comment dans sa colère priva-t-il du privilège de leur caste les puissants Kchatriyas du pays des Sacas et des autres contrées ? Saint anachorète, donne-moi quelques détails sur ces événements.

Vêsampâyana reprit :

Ô roi, le royaume de Bâhou, prince vicieux, avait été envahi par les Hêhayas, les Tâladjanghas et les Sacas. Cinq autres nations vinrent aussi appuyer les Hêhayas : c’étaient les Yavanas, les Pâradas, les Câmbhodjas, les Pahlavas et les Khasas[1]. Bâhou, dépouillé de ses états, se retira dans une forêt, accompagné de son épouse, et là, il mourut dans la misère. Cette épouse était de la race d'Yadou : elle était enceinte quand elle se décida à le suivre. Avant son départ, un poison lui avait été donné par une de ses rivales. Après la mort de son mari, elle éleva un bûcher dans la forêt, et monta dessus avec résignation. Le fils de Bhrigou, Ôrva, eut pitié d’elle et l'emmena dans son ermitage, où elle fut délivrée à la fois de son fruit et du poison qu'elle avait pris. Ainsi vint au monde le grand roi Sagara. Ôrva lui-même fit pour cet enfant toutes les cérémonies ordonnées par la loi[2] ; il lui servit de père, lui fit lire les Vèdes, et lui donna une arme de feu[3] redoutable, et que les dieux eux-mêmes ne pouvaient supporter. Fort de cette nouvelle arme, et doué lui-même d’une vigueur singulière, Sagara attaqua les Hêhayas, et les frappa rapidement, comme Roudra[4] dans sa colère frappe les troupeaux. Il s’acquit dans le monde la plus grande gloire. Il voulait anéantir entièrement les Sacas, les Yavanas, les Câmbhodjas, les Paradas et les Pahlavas, qu’il poursuivait avec acharnement. Ces peuples vinrent en suppliant demander la médiation du sage Vasichtha. Cet illustre solitaire, les voyant abattus, chercha à les rassurer, et leur ménagea un traité avec Sagara. Celui-ci consentit à les épargner, à la prière de son maître spirituel : mais il les dégrada, et les força de prendre des vêtements qui devaient les faire distinguer. Il voulut encore que les Sacas eussent la moitié de la tête tondue, les Yavanas et les Câmbhodjas toute la tête rasée, que les Paradas portassent les cheveux longs, que les Pahlavas laissassent croître leur barbe : il les priva aussi de toute lecture spirituelle et du droit de faire la prière avec la libation de beurre consacré[5]. Ainsi les Sacas, les Yavanas, les Câmbhodjas, les Paradas, les Pahlavas, les Colas[6], les Sarpas[7], les Mahichas, les Dârbas[8], les Tcholas[9], les Kéralas[10], les Khasas, les Touchâras[11], les Tchînas[12], les Madras[13], les Kichkindhas[14],

les Côntalas[15], les Bangas[16], les Sâlwas[17] et les Concanas[18] furent, d’après la décision de Vasichtha, privés par le grand Sagara de leurs privilèges de Kchatriyas.

Après avoir établi ainsi le règne des lois, vainqueur de la terre, il donna la liberté à un cheval destiné à être immolé[19]. Ce cheval, dans sa course vagabonde, arriva sur les bords de la mer méridionale : à quelque distance des flots, il disparut sous terre. Le roi fit creuser ce terrain par ses fils. Après avoir creusé à une grande profondeur, ils y trouvèrent le premier des dieux, le grand Esprit, celui qu’on appelle Hari, Crichna, Vichnou, le père de tous les êtres, endormi sous la forme de Capila[20]. Ce dieu s’éveilla, frappé par la lumière, et les feux de ses regards brûlèrent tous les fils de Sagara, à l’exception de quatre, savoir, Varhakétou, Soukétou, Dharmaratha, et le héros Pantchadjana, qui perpétua la race de Sagara. Le dieu Hari, le grand Nârâyana, pour consoler celui-ci, lui promit que la postérité d’Ikchwâcou n’aurait point de fin, que sa gloire, à lui, ne serait jamais éclipsée, que Samoudra (l’Océan) serait son fils, et qu’enfin des demeures éternelles lui seraient données dans le ciel, à lui et à ses enfants qui venaient de périr. Samoudra, prenant dans ses mains les présents qu’il destinait au maître de la terre[21], le salua avec respect, et se soumit à devenir Sâgara (c’est-à-dire, fils de Sagara)[22]. Il lui rendit le cheval destiné au sacrifice, et le monarque glorieux célébra cent Aswamédhas. La tradition rapporte qu’il avait eu soixante mille fils.

  1. Ce peuple habitait au nord de l'Inde ; peut-être leur pays est-il aujourd'hui le Cachgar.
  2. Le poëte désigne ici les dix ou douze cérémonies indiquées au commencement de la iiie lecture des lois de Manou, telles que le djâtacarma, qui a lieu quand l'enfant vient de naître ; le nâmacarana, quand on lui donne un nom ; l'annaprâsana » quand on le sèvre, etc. Voy. le dictionnaire de Wilson, au mot Sanscâra.
  3. Nous verrons ailleurs l'histoire d'un être, appelé aussi Ôrva, et qui vomissait des flammes. Le poëte n’aurait-il pas confondu les deux personnages ? Pour qu'un saint puisse donner une arme de feu, il faut qu'il soit doué des qualités qu’on prête à Ôrva, fils du Mouni Ourva. Au reste, nous retrouverons encore cette arme de feu, qui parait être particulière à la famille de Bhrigou, aux Bhârgavas. Il me semble aussi qu’Orva est un nom du Richi Angiras, qui fut, dans une de ses renaissances, fils d’Ourva, et par sa mère petit-fils du dieu du feu, Agni.
  4. Roudra, autrement Siva, est surnommé pasoupati, maître des troupeaux, des animaux en général.
  5. C’est la cérémonie qu’on appelle vachat.
  6. Les Colas habitaient sur la côte qui s’étend de Cuttack à Madras. Dans le Mémoire de M. Sterling sur le Cuttack (Rech. asiat. t. xiv, p. 203) il est parlé d’une tribu sauvage, nommée les Coles.
  7. Il est possible que ce mot sarpa soit synonyme de Nâga. Le pays de Nâga est situé près de l’Indus. Les manuscrits dévanâgaris portent Mâhicha ou Mâhichaca. Le Brahmânda-pourâna place les Mâhichacas vers l’est.
  8. Les géographies indiennes mettent les Dârbas près des Khasas.
  9. Les Tcholas se trouvaient dans la partie de l’Inde appelée aujourd’hui Tanjore.
  10. Le pays des Kéralas est le Malabar.
  11. Touchâra signifie neige ; les Touchâras (les Tochari de Pline) habitaient les montagnes qui sont vers le nord-ouest de l’Inde. Wilford les met dans le Turan. Un manuscrit porte Toukhâra, qui rappelle le mot Tokharestan.
  12. Il ne faut pas confondre ce mot avec le nom des Chinois, qui n’exista que postérieurement : les Tchînas étaient un peuple à l’ouest de l’Inde, quoique quelques personnes les placent vers la partie orientale, près du pays d’Asam. Les lois de Manou en parlent, lect. x, sl. 44. Les Mahâtchînas, ou grands Tchînas, étaient près de la source de la Sarayou ou Sarjou.
  13. Le pays des Madras s’étendait au nord-ouest de l’Indostan propre. Fr. Hamilton croit que c’est le Bhoutan.
  14. La contrée des Kichkindhas répondait à la partie septentrionale du Mysore. Dans le Râmâyana, c’est le royaume de Bâlin.
  15. Les Côntalas aux longs cheveux étaient près des Tchînas.
  16. De ce mot vient celui de Bengale. Les Bangas habitaient dans le voisinage de Dacca.
  17. La contrée des Sâlwas est placée au centre de l'Inde ; cependant M. Wilson dit, au mot Câracoukchîya, qu'il faut la chercher au nord de l'Indostan.
  18. Les Concanas habitaient le pays qu'on nomme encore aujourd’hui le Concan.
  19. Le cheval désigné pour l'aswamédha était mis en liberté après quelques cérémonies particulières. Il portait sur son front une inscription qui annonçait sa destination et menaçait de la colère du roi quiconque 1'arrêterait. Il errait en liberté pendant douze mois, suivi de loin par des soldats. Au bout de l'an, il était ramené, et lié à un poteau. Son corps, coupé en morceaux, était ensuite brûlé. La fumée et la cendre de la victime servaient à purifier le prince et sa royale épouse.
  20. Nous devons croire que ce récit est une fiction par laquelle le poëte a voulu représenter les travaux opérés pour donner un écoulement aux eaux du Gange, dont les terres d’alluvion arrêtaient le cours, en formant des marais noirs et fangeux ; car le mot capila veut dire noir. Capila est regardé comme le fils de Cardameswara, qui signifie maître du limon. On place son ermitage en différents lieux, comme au pas de Haridwâra, et vers l'embouchure du Gange, à l'endroit appelé Gangâ-sâgara (ou mer du Gange), et situé au sud de Calcutta, non loin de Fulta qui, à cette époque, était près de la mer. En général on met Capila à l'embouchure de toutes les rivières. Ce personnage est considéré comme un avatare de Vichnou résidant à Gangâ-sâgara, où dans sa colère il anéantit les fils de Sagara : ce qui veut dire que les ouvriers périrent des suites d’une épidémie causée par la chaleur qui avait échauffé ce limon fétide. Il est possible aussi qu’on appelle enfants de Sagara ces canaux mêmes qui furent creusés par ordre du prince, et desséchés ensuite par la chaleur. Le nombre de soixante mille est exagéré.
  21. Le nom particulier de cette offrande est argha. Elle se compose de fleurs, de riz, de tila (sesamum orientale), de bois de sandal, et d’eau présentée dans un vase en forme de bateau. Quelquefois on n’offre que de l’eau, comme ce paysan persan qui ne fit que cette offrande à son roi Artaxerce Mnémon.
  22. Un des noms de la mer, en sanscrit, est sâgara : on explique l’étymologie de ce mot en disant que l’Océan devint fils de Sagara. La syllabe longue indique filiation.