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Hector Servadac/II/09

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Hetzel (p. 126-141).
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CHAPITRE IX


DANS LEQUEL IL SERA UNIQUEMENT QUESTION DE JUPITER, SURNOMMÉ LE GRAND TROUBLEUR


En effet, Palmyrin Rosette n’avait fait que de l’art pour l’art. Il connaissait les éphémérides de la comète, sa marche dans les espaces interplanétaires, la durée de sa révolution autour du soleil. Le reste, masse, densité, attraction, et même la valeur métallique de Gallia, ne pouvait intéresser que lui et non ses compagnons, désireux surtout de retrouver la terre au point de son orbite et à la date indiquée.

On laissa donc le professeur à ses travaux de science pure.

Le lendemain était le 1er août, ou, pour emprunter le langage de Palmyrin Rosette, le 63 avril gallien. Pendant ce mois, la comète, qui allait faire seize millions cinq cent mille lieues, devait s’éloigner à cent quatre-vingt-dix-sept millions de lieues du soleil. Il lui fallait parcourir encore quatre-vingt et un millions de lieues sur sa trajectoire, pour atteindre le point aphélie, au 15 janvier. À partir de ce point, elle tendrait à se rapprocher du soleil.

Mais alors Gallia s’avançait vers un monde merveilleux, qu’aucun œil humain n’avait encore pu contempler de si près !

Oui, le professeur avait raison de ne plus quitter son observatoire ! Jamais astronome, — et un astronome est plus qu’un homme, puisqu’il vit en dehors du monde terrestre, — ne s’était trouvé à une pareille fête des yeux ! Que ces nuits galliennes étaient belles ! Pas un souffle de vent, pas une vapeur n’en troublaient la sérénité ! Le livre du firmament était là, tout ouvert, et se laissait lire avec une netteté incomparable !

Ce monde splendide vers lequel marchait Gallia, c’était le monde de Jupiter, le plus important de ceux que le soleil retient sous sa puissance attractive. Depuis la rencontre de la terre et de la comète, sept mois s’étaient écoulés, et celle-ci avait rapidement marché vers la superbe planète, qui s’avançait au-devant d’elle. À cette date du 1er août, les deux astres n’étaient plus séparés que par une distance de soixante et un millions de lieues, et, jusqu’au 1er novembre, ils allaient progressivement se rapprocher l’un de l’autre.

N’y avait-il pas là un danger ? À circuler si près de Jupiter, Gallia ne risquait-elle pas gros jeu ? Le pouvoir attractif de la planète, dont la masse était si considérable par rapport à la sienne, ne pouvait-il pas exercer sur elle une désastreuse influence ? Certainement, en calculant la durée de la révolution de Gallia, le professeur avait tenu exactement compte des perturbations que devaient lui faire subir non-seulement Jupiter, mais aussi Saturne et Mars. Mais s’il s’était trompé sur la valeur de ces perturbations, si sa comète éprouvait des retards plus importants qu’il ne pensait ! Si même le terrible Jupiter, cet éternel séducteur de comètes !…

Enfin, ainsi que l’expliqua le lieutenant Procope, si les calculs de l’astronome étaient erronés, un quadruple danger menaçait Gallia.

1° Ou Gallia, irrésistiblement attirée par Jupiter, tomberait à sa surface et s’y anéantirait,

2° Ou, captée seulement, elle passerait à l’état de satellite, peut-être même de sous-satellite.

3° Ou, déviée de sa trajectoire, elle suivrait une nouvelle orbite qui ne la ramènerait pas à l’écliptique.

4° Ou, retardée, si peu que ce fût, par l’astre troublant, elle arriverait trop tard sur l’écliptique pour y retrouver la terre.

On remarquera que, de ces quatre dangers, il suffisait qu’un seul se produisît pour que les Galliens perdissent toute chance de retour à leur globe natal.

Il faut maintenant observer que, de ces quatre éventualités, au cas où elles se produiraient, Palmyrin Rosette n’en devait redouter que deux. Que Gallia passât à l’état de lune ou de sous-lune du monde jovien, cela ne pouvait lui convenir, à cet aventureux astronome ; mais, après avoir manqué la rencontre avec la terre, continuer à graviter autour du soleil, ou même courir les espaces sidéraux à travers cette nébuleuse de la voie lactée dont semblent faire partie toutes les étoiles visibles, cela lui allait beaucoup. Que ses compagnons fussent irrésistiblement pris du désir de revenir au globe terrestre, où ils avaient laissé des familles, des amis, cela se concevait ; mais Palmyrin Rosette n’avait plus de famille, il n’avait pas d’amis, n’ayant jamais eu le temps-de s’en faire. Avec le caractère qu’on lui connaît, comment y aurait-il réussi ? Donc, puisqu’il avait cette chance exceptionnelle d’être emporté dans l’espace sur un nouvel astre, il eût tout donné pour ne le quitter jamais.

Un mois se passa dans ces conditions, entre les craintes des Galliens et les espérances de Palmyrin Rosette. Au 1er septembre, la distance de Gallia à Jupiter n’était plus que de trente-huit millions de lieues, — précisément celle qui sépare la terre de son centre attractif. Au 15, cette distance n’était plus que de vingt-six millions de lieues. La planète grossissait au firmament, et Gallia semblait être attirée vers elle, comme si sa course elliptique se fût changée en chute rectiligne sous l’influence de Jupiter.

C’est une considérable planète, en effet, que celle qui menaçait alors de troubler Gallia ! Pierre d’achoppement, dangereuse en vérité ! On sait, depuis Newton, que l’attraction entre les corps s’exerce proportionnellement à leurs masses et en raison inverse du carré de leurs distances. Or, la masse de Jupiter était bien considérable, et la distance à laquelle en passerait Gallia serait relativement bien réduite !

En effet, le diamètre de ce géant est de trente-cinq mille sept cent quatre-vingt-dix lieues, soit onze fois le diamètre terrestre, et sa circonférence mesure cent douze mille quatre cent quarante lieues. Son volume vaut quatorze cent quatorze fois celui de la terre, c’est-à-dire qu’il faudrait quatorze cent quatorze globes terrestres pour égaler sa grosseur. Sa masse est trois cent trente-huit fois plus considérable que celle du sphéroïde terrestre ; autrement dit, il pèse cent trente-huit fois plus, soit près de deux octillions de kilogrammes, — un nombre composé de vingt-huit chiffres. Si sa densité moyenne, déduite de sa masse et de son volume, n’équivaut pas au quart de celle de la terre et ne dépasse que d’un tiers la densité de l’eau, — d’où cette hypothèse que l’énorme planète est peut-être liquide, au moins à sa surface, — sa masse n’en était pas moins troublante pour Gallia.

Il convient d’ajouter, pour achever la description physique de Jupiter, qu’il accomplit sa révolution autour du soleil en onze ans dix mois dix-sept jours huit heures et quarante-deux minutes terrestres, — qu’il se meut avec une vitesse de treize kilomètres par seconde sur une orbite de douze cent quatorze millions de lieues, — que sa rotation sur son axe n’emploie que neuf heures et cinquante-cinq minutes, ce qui réduit singulièrement la durée de ses jours, — que, par suite, chacun de ses points à l’équateur se déplace vingt-sept fois plus vite que l’un des points équatoriaux de la terre, ce qui a donné à chacun de ses pôles une dépression de neuf cent quatre-vingt-quinze lieues, — que l’axe de la planète est presque perpendiculaire au plan de son orbite, d’où cette conséquence que les jours sont égaux aux nuits, et la variation des saisons peu sensible, le soleil restant presque invariablement dans le plan de l’équateur, — enfin que l’intensité de la lumière et de la chaleur reçues par la planète n’est que le vingt-cinquième de l’intensité à la surface de la terre, car Jupiter suit une trajectoire elliptique qui le met au minimum à cent quatre-vingt-huit millions de lieues du soleil, et au maximum à deux cent sept millions.

Il reste à parler des quatre lunes qui, tantôt réunies sur le même horizon, tantôt séparées, éclairent magnifiquement les nuits joviennes.

De ces quatre satellites, l’un se meut autour de Jupiter à une distance presque égale à celle qui sépare la lune de la terre. Un autre est un peu moins gros que l’astre des nuits. Mais tous accomplissent leur révolution avec une rapidité beaucoup plus grande que la lune, le premier en un jour dix-huit heures vingt-huit minutes, le second en trois jours treize heures quatorze minutes, le troisième en sept jours trois heures quarante-trois minutes, et le quatrième en seize jours seize heures trente-deux minutes. Le plus éloigné circule à une distance de quatre cent soixante-cinq mille cent trente lieues de la surface de la planète.

On sait que c’est par l’observation de ces satellites, dont les mouvements sont connus avec une absolue précision, que l’on a pour la première fois déterminé la vitesse de la lumière. Ils peuvent aussi servir à calculer les longitudes terrestres.

« On peut donc se représenter Jupiter, dit un jour le lieutenant Procope, comme une énorme montre, dont les satellites forment les aiguilles et qui mesure le temps avec une exactitude parfaite.

— Une montre un peu grosse pour mon gousset ! répondit Ben-Zouf.

— J’ajouterai, dit le lieutenant, que si nos montres ont au plus trois aiguilles, celle-là en a quatre…

— Prenons garde qu’elle n’en ait bientôt une cinquième ! » répliqua le capitaine Servadac en songeant au danger que courait Gallia de se changer en satellite du système jovien.

Comme on le pense bien, ce monde, qui grandissait chaque jour à leurs yeux, était l’unique objet d’entretien du capitaine Servadac et de ses compagnons. Ils ne pouvaient en détacher leurs regards, ils ne pouvaient parler d’autre chose.

Un jour, la conversation porta sur l’âge que ces diverses planètes, qui circulent autour du soleil, devaient avoir, et le lieutenant Procope ne put mieux répondre qu’en lisant ce passage des Récits de l’infini de Flammarion, dont il avait la traduction russe :

« Les plus éloignés (de ces astres) sont les plus vénérables et les plus avancés dans la voie du progrès. Neptune, situé à onze cents millions de lieues du soleil, est sorti de la nébuleuse solaire le premier, il y a des milliards de siècles. Uranus, qui gravite à sept cents millions de lieues du centre commun des orbites planétaires, est âgé de plusieurs centaines de millions de siècles. Jupiter, colosse planant à cent quatre-vingt-dix millions de lieues, est âgé de soixante-dix millions de siècles. Mars compte dix fois cent millions d’années dans son existence ; sa distance au soleil est de cinquante-six millions de lieues. La terre, à trente-sept millions de lieues du soleil, est sortie de son sein brûlant, il y a une centaine de millions d’années. Il n’y a peut-être que cinquante millions d’années que Vénus est sortie du soleil : elle gravite à vingt-six millions de lieues ; et dix millions d’années seulement que Mercure (distance : quatorze millions) est né de la même origine, tandis que la lune était enfantée par la terre. »

Telle était la théorie nouvelle, ce qui amena cette réflexion du capitaine Servadac, « qu’à tout prendre, mieux vaudrait être capté par Mercure que par Jupiter. On servirait alors un maître moins vieux, et probablement moins difficile à contenter ! »

Pendant la dernière quinzaine du mois de septembre, Gallia et Jupiter continuèrent à s’approcher l’un de l’autre. C’était au 1er de ce mois que la comète avait croisé l’orbite de la planète, et c’était au premier jour du mois suivant que les deux astres devaient être à leur plus courte distance. Il n’y avait pas à craindre un choc direct, puisque les plans des orbites de Jupiter et de Gallia ne coïncidaient pas, mais, cependant, ils étaient faiblement inclinés l’un à l’autre En effet, le plan dans lequel se meut Jupiter ne fait qu’un angle de 1° 19’ avec l’écliptique, et l’on n’a pas oublié que l’écliptique et l’orbite de la comète, depuis la rencontre, étaient projetés dans le même plan.

Pendant ces quinze jours, pour un observateur plus désintéressé que ne l’étaient les Galliens, Jupiter eût été digne de toute admiration. Son disque, éclairé par les rayons solaires, les réverbérait avec une certaine intensité sur Gallia. Les objets, plus éclairés à sa surface, prenaient des teintes nouvelles. Nérina, elle-même, lorsqu’elle se trouvait en opposition avec Jupiter, et par conséquent en conjonction avec le soleil, se laissait vaguement apercevoir dans la nuit. Palmyrin Rosette, immuablement installé dans son observatoire, sa lunette braquée sur le merveilleux astre, semblait vouloir pénétrer les derniers mystères du monde jovien. Cette planète, qu’un astronome terrestre n’a jamais vue à moins de cent cinquante millions de lieues, allait s’approcher à treize millions seulement de l’enthousiaste professeur !

Quant au soleil, de la distance à laquelle Gallia gravitait alors, il n’apparaissait plus que sous la forme d’un disque, mesurant cinq minutes quarante-six secondes de diamètre.

Quelques jours avant que Jupiter et Gallia fussent arrivés à leur plus courte distance, les satellites de la planète étaient visibles à l’œil nu. On sait que, sans lunette, il est impossible d’apercevoir de la terre les lunes du monde jovien. Cependant, quelques privilégiés, doués d’une puissance de vision exceptionnelle, ont vu sans le secours d’aucun instrument les satellites de Jupiter. Entre autres, les annales scientifiques citent Moestlin, le professeur de Kepler, un chasseur sibérien, au dire Wrangel et d’après Bogulawski, directeur de l’Observatoire de Breslau, un maître tailleur de cette ville. En admettant cette pénétration de vue dont ces mortels étaient doués, ils auraient eu des rivaux nombreux, s’ils eussent, à cette époque, habité la Terre-Chaude et les alvéoles de Nina-Ruche. Les satellites étaient visibles pour tous les yeux. On pouvait même observer que le premier était d’un blanc plus ou moins vif, le second légèrement bleuâtre, le troisième d’une blancheur immaculée, le quatrième tantôt orangé, tantôt rougeâtre. Il faut également ajouter que Jupiter, à cette distance, semblait être entièrement dépourvu de scintillation.

Si Palmyrin Rosette continuait d’observer la planète en astronome purement désintéressé, ses compagnons, eux, craignaient toujours un retard ou même une attraction qui se fût changée en chute. Les jours s’écoulaient, cependant, sans justifier ces dernières appréhensions. L’astre troublant n’aurait-il donc d’autre effet que de produire sur Gallia les perturbations indiquées par le calcul ? Si une chute directe n’était pas à redouter, en raison de l’impulsion initiale donnée à la comète, cette impulsion suffirait-elle à la maintenir dans les limites de ces perturbations, qui, tout compte fait, devaient lui permettre d’accomplir en deux ans sa révolution autour du soleil ?

C’était sans doute ce qu’observait Palmyrin Rosette, mais il eût été malaisé de lui arracher le secret de ses observations.

Quelquefois Hector Servadac et ses compagnons en causaient.

« Bah ! répondit le capitaine Servadac, si la durée de la révolution gallienne est modifiée, si Gallia éprouve des retards imprévus, mon ex-professeur ne pourra contenir sa satisfaction. Il sera trop heureux de nous narguer, et, sans l’interroger directement, nous saurons bien à quoi nous en tenir !

— Dieu veuille, après tout, dit le comte Timascheff, qu’il n’ait commis aucune erreur dans ses premiers calculs !

— Lui, Palmyrin Rosette, commettre une erreur ! répliqua Hector Servadac, cela me paraît invraisemblable. On ne peut lui refuser d’être un observateur du plus grand mérite. Je crois à l’exactitude de ses premiers calculs touchant la révolution de Gallia, comme je croirai à l’exactitude des seconds, s’il affirme que nous devons renoncer à tout espoir de revenir à la terre.

— Eh bien, mon capitaine, dit alors Ben-Zouf, voulez-vous que je vous apprenne ce qui me tracasse ?

— Apprends-nous ce qui te tracasse, Ben-Zouf.

— Votre savant passe tout son temps dans son observatoire, n’est-ce pas ? dit l’ordonnance du ton d’un homme qui a profondément réfléchi.

— Oui, sans doute, répondit Hector Servadac.

— Et, jour et nuit, reprit Ben-Zouf, son infernale lunette est braquée sur ce M. Jupiter qui veut nous avaler ?

— Oui. Après ?

— Êtes-vous bien sûr, mon capitaine, que votre ancien professeur ne l’attire pas peu à peu avec sa maudite lunette ?

— Ah ! pour cela, non ! répondit le capitaine Servadac en éclatant de rire.

— Suffit, mon capitaine, suffit ! dit Ben-Zouf, qui secoua la tête d’un air peu convaincu. Cela ne me paraît pas aussi sûr qu’à vous, et je me tiens à quatre pour…

— Pour ? demanda Hector Servadac.

— Pour ne pas lui démolir son instrument de malheur !

— Briser sa lunette, Ben-Zouf !

— En mille morceaux !

— Eh bien, essaye, et je te fais pendre !

— Oh ! pendre !

— Ne suis-je pas gouverneur général de Gallia ?

— Oui, mon capitaine ! » répondit le brave Ben-Zouf.

Et de fait, s’il eût été condamné, il se fût mis lui-même la corde au cou, plutôt que de dénier un instant le droit de vie et de mort à « Son Excellence » !

Au 1er octobre, la distance entre Jupiter et Gallia n’était plus que de dix-huit millions de lieues. La planète se trouvait donc éloignée de la comète cent quatre-vingts fois plus que la lune ne l’est de la terre dans son plus grand écart. Or, on sait que si Jupiter était ramené à la distance qui sépare la lune de la sphère terrestre, son disque présenterait un diamètre trente-quatre fois aussi grand que celui de la lune, soit, en surface, douze cents fois le disque lunaire. Aux yeux des observateurs de Gallia, il montrait donc alors un disque de grande superficie.

On voyait distinctement les bandes à teintes variées qui le zébraient parallèlement à l’équateur, bandes grisâtres au nord et au sud, alternativement sombres ou lumineuses aux pôles, en laissant dans une lumière plus intense les bords mêmes de l’astre. Des taches, fort reconnaissables, altéraient çà et là la pureté de ces bandes transversales et variaient de forme et de grandeur.

Ces bandes et ces taches n’étaient-elles que le produit des troubles atmosphériques de Jupiter ? Leur présence, leur nature, leur déplacement devaient-ils s’expliquer par l’accumulation de vapeurs, par la formation de nuages emportés sur des courants aériens, qui, semblables aux alizés, se propageaient en sens inverse de la rotation de la planète sur son axe ? c’est ce que Palmyrin Rosette ne pouvait pas plus affirmer que ses collègues des observatoires terrestres. S’il revenait à la terre, il n’aurait même pas eu la consolation d’avoir surpris l’un des plus intéressants secrets du monde jovien.

Pendant la seconde semaine d’octobre, les craintes furent plus vives que jamais. Gallia arrivait en grande vitesse au point dangereux. Le comte Timascheff et le capitaine Servadac, généralement un peu réservés, sinon froids, l’un vis-à-vis de l’autre, se sentaient rapprochés par ce danger commun. Ils faisaient un incessant échange de leurs idées. Quand, parfois, ils considéraient la partie comme perdue, le retour à la terre comme impossible, ils se laissaient alors aller à scruter cet avenir qui les attendait dans le monde solaire, peut-être même dans le monde sidéral. Ils se résignaient d’avance à ce sort. Ils se voyaient transportés dans une humanité nouvelle et s’inspiraient de cette large philosophie qui, repoussant l’étroite conception d’un monde fait uniquement pour l’homme, embrasse toute l’étendue d’un univers habité.

Mais, au fond, lorsqu’ils regardaient bien en eux-mêmes, ils sentaient que tout espoir ne pouvait les abandonner, et qu’ils ne renonceraient pas à revoir la terre, tant qu’elle apparaîtrait sur l’horizon de Gallia, au milieu des milliers d’étoiles du firmament. D’ailleurs, s’ils échappaient aux dangers causés par le voisinage de Jupiter, — le lieutenant Procope le leur avait souvent répété, — Gallia n’aurait plus rien à craindre, ni de Saturne, trop éloigné, ni de Mars, dont elle recouperait l’orbite en revenant vers le soleil. Aussi, quelle hâte ils avaient tous d’avoir, comme Guillaume Tell, « franchi le funeste passage ! »

Au 15 octobre, les deux astres se trouvaient l’un de l’autre au plus court intervalle qui dût les séparer, s’il ne se produisait pas de perturbations nouvelles. La distance n’était que de treize millions de lieues. Alors, ou l’influence attractive de Jupiter l’emporterait, ou Gallia continuerait à suivre son orbite sans éprouver d’autres retards que ceux qui avaient été calculés…

Gallia passa.

Et on le vit bien, le lendemain, à l’épouvantable mauvaise humeur de Palmyrin Rosette. S’il triomphait comme calculateur, il était vaincu comme chercheur d’aventures ! Lui qui aurait dû être le plus satisfait des astronomes, il était le plus malheureux des Galliens !

Gallia, suivant son immuable trajectoire, continuait de graviter autour du soleil et, conséquemment, à marcher vers la terre.