Hellé/11

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Calmann-Lévy (p. 42-44).

XI


Sauf Grosjean, Lampérier et Karl Walter, mon oncle n’invitait jamais personne. À peine monsieur et madame Gérard étaient-ils entrés trois fois dans notre maison. Quand j’annonçai à Babette un dîner de huit couverts, elle faillit perdre la tête :

— Bien sûr, mademoiselle, me dit-elle, bien sûr que monsieur Sylvain a une idée. Ce n’est pas naturel qu’il invite tant de monde… Je pense qu’il veut vous faire marier.

— N’en crois rien. Babette. Mon oncle a déclaré que je me marierais toute seule et qu’il ne se mêlerait point de ces choses-là.

Babette hocha la tête d’un air sceptique :

— Ma foi, mademoiselle, monsieur ne ferait pas si mal d’y penser un peu. Vous attrapez vos vingt ans à la fin de l’année ; vingt ans ! c’est la saison des amours. Vous n’allez pas rester toute votre vie dans les livres.

Malgré les dires de Babette, je savais que l’oncle Sylvain, en invitant madame Marboy et Maurice Clairmont, n’avait aucune arrière-pensée. Le voyage du jeune homme eût d’ailleurs réduit à néant tout projet matrimonial.

Bien souvent l’oncle Sylvain s’était expliqué avec moi sur cette question délicate de mon mariage. Il m’avait avertie que son rôle était fini, et qu’il n’entendait point discuter mon choix ni choisir à ma place ; en me laissant toute la responsabilité d’un acte si grave, il me faisait sentir le prix de ma liberté et la nécessité de la réflexion. Il savait que je pouvais me tromper de bonne foi, mais il ne se prétendait point infaillible et croyait que l’instinct, la raison, un haut idéal d’amour me guideraient mieux qu’aucune expérience étrangère.

J’avais remarqué qu’il ne manifestait pas un vif enthousiasme pour le talent de Maurice Clairmont, bien que ce jeune homme ne lui déplût pas et qu’il en parlât avec sympathie. J’attribuai cette indifférence à l’engouement que lui inspirait Genesvrier, et j’en gardai une bizarre rancune au solitaire de la rue Clovis. Je ne me disais pas — tant la jeunesse est injuste dans ses caprices — que, si Clairmont n’était pas entré dans ma vie en même temps que Genesvrier, celui-ci, peut-être, eût revêtu à mes yeux une grandeur singulière et fascinatrice.

En préparant notre logis pour y recevoir nos hôtes, je ne tâchai point d’en atténuer la sévérité par ces recherches ingénieuses où excellait madame Marboy. La table, parée d’un damas antique qui avait honoré le repas de noces de mes grands-parents, reçut le service de porcelaine armoriée à filets d’or, quelques cristaux de prix, quelques pièces de vieille argenterie vénérable. Deux flambeaux bas à trois branches, dont un ciseleur contemporain de Louis XVI avait contourné les tiges et épanoui les tulipes de bronze doré ; une corbeille de narcisses et de grosses marguerites jaunes composèrent, avec la vaisselle, une harmonie blanc et or. Mon onde se déclara satisfait.

— Ceci, dit-il, t’impose une robe blanche. Tu mettras quelques narcisses à ta ceinture et dans tes cheveux. J’aime ce mariage de l’or et du blanc qui ont ensemble je ne sais quoi de splendide et de virginal ; c’est la beauté des lis et des reines.

Quand je descendis au salon, vêtue non plus d’éclatant satin, mais d’un crépon blanc, souple comme une tunique grecque, Grosjean déclara qu’il avait vu ma coiffure et mon profil sur une médaille de Syracuse ; Lampérier cita Virgile ; Karl Walter cita Gœthe, et Genesvrier ne dit rien.

Mais plus doux que tous les éloges fut le regard que Maurice Clairmont jeta sur moi lorsqu’il entra avec ma vieille amie. J’y lus de l’admiration, de la sympathie, presque de la tendresse. Une autre jeune fille y eût-elle pressenti de l’amour ?

L’aisance mondaine de madame Marboy, la gaieté de Maurice animèrent la réunion. Maurice sut parler de la Grèce de manière à échauffer Lampérier et Walter, et l’Allemand même, charmé, lui proposa un rendez-vous à Olympie. Mon oncle parut soumis à cette séduction irrésistible, comparable au despotisme des femmes très belles. Quand je servis le café au salon, le poète était chez nous comme un roi dans son royaume. Tous les yeux étaient charmés — et tous les cœurs.

Avril s’achevait, un avril aux chaleurs précoces, qui avait déplié partout les feuilles tendres et fleuri nos marronniers. Mon oncle fit ouvrir la grande porte-fenêtre qui donne accès sur le jardin. Clairmont venait de réciter un fragment de son drame, et ses grands vers sonores de l’Invocation à l’Aphrodite avaient laissé dans la nuit de printemps comme un frisson de syllabes amoureuses. À la prière de madame Marboy, mon oncle prit sa flûte, et je m’assis au clavecin.

Sur l’accompagnement des petites notes grêles, la voix de cristal de la flûte évoqua la promenade des ombres dans les asphodèles, au troisième acte d’Orphée. Que de fois, par des soirs pareils, nous avions enchanté nos âmes de cette musique vraiment divine, — et d’où vint que je crus la jouer pour la première fois. Mes yeux se fermaient à demi : j’errais dans l’éternel crépuscule, sous les myrtes où Virgile vit passer Didon, indignée, silencieuse, et blessée d’un amour que la mort même ne guérit pas. Les flammes des bougies palpitaient. Le clair de lune découpait en noir la forme des branches. Quand j’eus cessé de jouer, on parla d’une voix plus basse, comme si quelque chose de sacré avait passé sur nous.

M. Grosjean réclama le whist coutumier. Walter venait de partir. Tous se groupèrent autour de la table. Je jetai un châle blanc sur mes épaules, et je sortis dans le jardin.

Maurice Clairmont m’avait suivie. C’était presque un tête-à-tête ; mais, par la porte vitrée, par les deux larges fenêtres, mon oncle et ses amis pouvaient nous voir, et, derrière les vitres, j’apercevais la sombre silhouette d’Antoine Genesvrier qui ne jouait pas.

C’était une de ces nuits virginales où la lune règne sur un empire de vapeurs lactées, de nacre, d’impondérable argent. Les étoiles s’étaient évanouies dans cette claire splendeur, comme les rêves d’une jeune fille dans l’éblouissement du premier amour. Les grands murs qui bordaient l’horizon n’étaient pas noirs, à peine sombres, d’un gris presque aussi pâle que le gris aérien des hautes tours. Parfois le vent se levait, comme l’haleine oppressée de la saison, et des pétales de marronniers tombaient sur le gravier des allées, sur ma robe et sur ma chevelure.

— Heure délicieuse ! disait Clairmont. Il me semble que le temps s’est arrêté, que demain ne viendra pas, que je n’ai jamais dû partir. Mon âme oscille entre la réalité et le songe, imprégnée de poésie, de musique, comme enivrée par un dieu. J’ai vécu ce soir des instants inoubliables.

Je ne répondis pas. Nous marchions côte à côte, et je regardais nos ombres ; elles se rapprochaient parfois jusqu’à se confondre dans une étreinte impalpable et muette qui troublait en moi une mystérieuse pudeur. Je ne souhaitais point que Maurice prit ma main, ni qu’il prononçât des paroles tendres, et l’idée de l’amour était dans mon âme comme le soleil invisible dans le ciel. J’aurais voulu qu’une allée de myrtes, s’allongeant à l’infini, accueillît notre rêverie errante et que le baiser de nos ombres se prolongeât toute l’éternité.

Il parlait. Que me disait-il ? Je ne m’en souviens guère. Il ne disait pas qu’il m’aimait ; il ne demandait point mon amour ; mais il disait que je serais présente à toutes les haltes de son voyage : que nos communes émotions scellaient entre nous une chaîne mystique ; que je serais très jeune encore et plus belle, dans deux ans, quand il reviendrait… Nous n’étions pas des amants, puisqu’il me quittait sans souffrance, puisque je ne prononçais pas les paroles qui auraient pu le retenir. Nos ombres seules s’enlaçaient et se fuyaient pour s’enlacer encore, nos folles ombres amoureuses. Et, sous l’épaisse charmille, l’Éros mutilé souriait en nous regardant.

Il fallut rentrer, et ce fut l’adieu avec les formules banales et les gestes froids de la politesse. La porte se referma sur le jeune homme, qui s’en allait à l’aventure, en rêveur, en conquérant. Et il me sembla qu’une fleur éphémère et délicieuse venait de se faner, pareille aux narcisses de ma ceinture.