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Henri Cornélis Agrippa/Lettre LIII

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LIII
Agrippa à Eustache Chapuys.

Bruxelles, août 1531.

Depuis bien des années, j’ai fait l’expérience de votre amitié, illustre Eustache. J’en ai aujourd’hui une nouvelle preuve plus évidente encore, alors que, naviguant à pleines voiles sur la mer de l’Envie, alors que j’y suis ballotté par de terribles tempêtes, vous m’engagez à affronter des dangers plus terribles encore. Oui, vous m’appelez à une gloire immortelle, gloire à laquelle nul ne peut arriver qu’en s’exposant à de grands, à de nombreux dangers. Examinez à quel péril vous m’exposez en me plaçant en face des Universités les plus illustres de France et d’Italie, en demandant que je devienne l’adversaire des rois les plus puissants, que je remplace à moi seul les Roffensis[1], les Érasme, les Vivès[2], les Eckius[3], les Cochlée[4], les Susgerus, les Faber, etc., en un mot tous les gens stipendiés pour combattre les hérétiques, athlètes autrement robustes que moi, autrement puissants, et que soutiennent encore d’innombrables auxiliaires. Pour moi, je suis si seul que, si je tombe, nul ne me relèvera. Et pourtant, par Hercule, il faut ici un homme solide, difficile à renverser, ne tournant pas au gré du vent, un homme qui puisse acheter au prix de son propre malheur l’infortune publique. Oui, comprenez-vous bien le péril du poste que vous me confiez ?

J’ai parcouru le livre que vous m’avez envoyé ; j’ai vu les décisions absurdes qu’ont entassées à l’envi cette foule d’Universités qui semblent avec un concert détestable s’être donné le mot. On espère ainsi envelopper d’un réseau inextricable de ténèbres la plus brillante des Reines, l’astre le plus brillant de la Patrie anglaise. Associant l’insouciance pour la Religion au mépris de cette haute Majesté, ils veulent, par ces controverses audacieuses, apporter leur torche à l’incendie qu’alluma la faute du Roi. Certes, je n’ignore pas quelles machinations on a employées auprès de la Sorbonne de Paris, ce corps qui a donné aux autres un funeste exemple et les incite ainsi à oser un si grand crime. Je puis à peine me retenir de crier : Dites-nous, Sorbonniens, quelle est la valeur de l’or en saine théologie ? Quelle parcelle de piété, de bonne foi, pensez-vous que contienne le cœur de ces gens-là dont la conscience est aussi hypocrite que vénale ? Ils ont livré au poids de l’or des décisions devant lesquelles la Chrétienté tout entière devrait s’incliner. Ils ont souillé, en écoutant les suggestions d’une avarice infâme, la sincérité, la sainteté de conclusions restées pures de toute intrigue à travers les siècles. Et ce qui est aussi honteux, c’est qu’on a vu acheter à beaux deniers comptants les suffrages de nos maîtres, quand l’équité seule devait les dicter. On a osé se rendre favorable par la corruption un arrêt devant lequel tout le monde doit se prosterner, obtenir pour de l’argent des voix que chacun devait donner d’après les seules inspirations de sa conscience. Et vous exigez que je me mette en lutte ouverte contre toute cette bande de courtisans, que je déploie l’étendard, que je combatte contre de telles gens ; personne, ajoutez-vous, ne peut, si vous le voulez bien, traiter plus heureusement ce sujet, comme si je ne m’étais pas déjà assez attiré de haine de la part des Théologiens et des Scholastiques par la publication antérieure de mon traité Sur la Vanité des Sciences, à tel point que, dans les Universités, dans les Cours, dans l’univers entier en un mot, j’ai beaucoup moins d’amis que d’ennemis. Grâce à ces derniers, l’Angleterre est pour moi peu sûre, la France hostile. Peut-être de notre Empereur lui-même je ne recevrai que son indignation pour prix de mon courage lorsque j’aurai droit d’espérer sa reconnaissance comme prix de mes bons offices. Voilà le salaire que me paient vos maîtres pour avoir mis ma meilleure littérature à leur service, pour avoir longuement et péniblement travaillé pour eux. Oui, je suis né sous un astre bien dur, puisque je ne retire qu’ingratitude des Princes que je suis appelé à servir.

N’allez pas croire pourtant que je dise cela pour refuser l’office dont, dans votre extrême confiance en moi, vous voulez bien me charger. N’allez pas penser que je cherche de faux prétextes ! Je ne veux pas, soyez-en sûr, refuser la faveur d’une si grande Reine, paraître en faire fi ! Je ne suis pas si craintif, si pusillanime que je redoute de soutenir opiniâtrement ce que j’ai avancé dans mon livre des Sciences. Je ne suis pas non plus si dépourvu de savoir que je ne puisse réfuter un ouvrage dont la force consiste plutôt dans l’opinion versatile de Sophistes que dans de sérieuses qualités de composition, dont l’ombre d’autorité ne repose que sur l’approbation des juges les plus iniques. Mais il importe que j’attende le moment, l’occasion favorable, que les circonstances m’autorisent à écrire en toute franchise, en toute liberté. Tant que je n’aurai que des forces illusoires, une puissance fragile pour appui, je ne dois pas entreprendre cette guerre. J’ai besoin de l’autorisation de l’Empereur et de sa sœur Marie[5]. Je dois devenir en quelque sorte leur mandataire. Or, je n’ai en ce moment personne qui puisse me servir, me recommander auprès d’eux, et mon traité de la Vanité des Sciences les a irrités contre moi bien à tort, à coup sûr. Si vous pouvez obtenir ce que je demande, j’entreprendrai et je mènerai à bonne fin ce dont vous voulez bien me charger. J’y déploierai une audacieuse franchise en même temps qu’une large abondance. J’établirai la vérité par des arguments irréfutables, des raisonnements invincibles, avec non moins de bonheur que d’audace, j’en ai l’espoir. Si vous devez agir dans le sens que je vous indique, faites-le au plus tôt et dites-moi aussitôt ce que je dois faire moi-même. César[6] doit en effet, sous peu de jours, partir d’ici. Il ne me reste, je vous le dis, aucun moyen d’augmenter mon bien-être qu’en disant adieu à la Vertu, à la Vérité, tellement il est juste cet antique adage : Que celui qui veut être vertueux s’éloigne de la Cour.

Je vous envoie l’Oraison funèbre que j’ai composée et prononcée a l’occasion de la mort de la Princesse Marguerite[7]. J’y ai déjà corrigé quelques erreurs typographiques. N’hésitez pas à m’envoyer les autres ouvrages écrits en faveur de la Reine ; en cela, vous me ferez grand plaisir. Le livre de Roffensis m’a en effet beaucoup charmé. Plaise à Dieu qu’il eût été permis à cet homme de tout dire librement, de ne rien taire par crainte. Adieu, et rappelez-moi au souvenir de tous les amis.

Écrit à la Cour Impériale, marâtre des belles-lettres et des vertus, cour maintenant à Bruxelles.

P.-S. — Les lettres que vous aurez à m’écrire, envoyez-les à l’adresse du Révérend Seigneur le Cardinal Légat Campegio. C’est mon unique Mécène, et, sans lui, je serais devenu la proie de cette bande haletante, je veux dire dorée, de loups ravisseurs. Adressez vos lettres à son économe, que l’on appelle vulgairement le Maître d’Hôtel. Une seconde fois. Adieu.

  1. Fisher (I.), théologien, évêque de Rochester, chancelier de l’Univ. de Cambridge (1455-1535), qui s’opposa courageusement au divorce d’Henri VIII, fut décapité en 1535.
  2. Vives (J.-F.), savant littér. de Valence en Espagne (1492-1540), fut professeur à Oxford et dut quitter l’Angleterre pour avoir blâmé le divorce royal.
  3. J. Eckius, chancelier de l’Université d’Ingolstad, adversaire de Luther (1486-1543).
  4. Cochlée (I.), théologien, fougueux antagoniste de Luther, à Nuremberg (1479-1552).
  5. Marie, reine de Hongrie, gouvernante des Pays-Bas après la mort de Marguerite d’Autriche.
  6. Charles-Quint.
  7. Marguerite d’Autriche, gouvernante des Pays-Bas, morte en 1530.