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Henri Cornélis Agrippa/Lettre LXI

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LXI
L’ambassadeur Eustache Chapuys à Agrippa.

Londres, 25 novembre 1531.

Bien qu’à peu d’exceptions près la nature ait voulu, excellent Agrippa, le triomphe momentané du mal, l’essence de la vérité est telle, telle est sa nature, telle est son énergie qu’elle finit par naître et se produire au grand jour. C’est ce qui vient d’arriver à Paris. Les Sorbonniens — n’est-ce pas les Subornaticiens qu’on devrait dire — s’étant prononcés en majeure partie contre la Reine, un grand nombre pourtant se sont faits les défenseurs de sa vie attaquée, les champions d’une doctrine et d’une manière de voir plus saine ; et, en face de phalanges si puissantes, si unies, ils ont osé prendre le parti du vrai. Il en est même un d’entre eux qui, soit en son propre nom, soit au nom de tous, a affirmé son opinion dans un ouvrage. Je vous envoie aujourd’hui ce livre, non que je pense que vous ayez besoin de pareils Thésées[1], — ne serait-ce pas en effet, comme on dit, porter de l’eau à la mer, du bois à la forêt, — mais afin que, si vous avez résolu de parler, de disserter sur le même sujet, vous soyez, je ne dirai pas plus au fait, mais du moins plus animé, plus ardent dans la lutte. Car nous ne sommes pas des admirateurs si tardifs de votre talent et de votre érudition, des admirateurs si tièdes de votre personne que nous ignorions que vous puissiez de votre propre fonds, qui est si riche, tirer des trésors plus opulents, plus savants encore. Du reste, Pline n’a-t-il pas écrit « qu’il n’est pas de livre, si mauvais qu’il soit, dont on ne puisse retirer quelque profit » ? Il sera donc peut-être fort avantageux de parcourir celui-ci, dans le but seul, je l’ai déjà dit, de vous inspirer un plus grand zèle, de vous communiquer une inspiration plus haute si vous entreprenez la défense du bon droit. Allons, cher Cornélis, secouez-vous vous-même, déployez toute votre vigueur dans un combat si glorieux. Ne souffrez pas qu’une gloire si éclatante, promise à vous seul, réservée à vous seul, vous soit ravie par un autre. Mais, comme ce n’est pas la première fois que nous vous avons écrit longuement à ce sujet, je veux être plus bref aujourd’hui.

Nous avons ici un Florentin, Pierre de Bardi[2], avec lequel je suis très lié, que je place au nombre de mes meilleurs amis. C’est un homme d’une honnêteté rare, très studieux lui-même et grand ami des hommes d’études. Il serait impossible de dire à quel point il possède ces qualités, et il serait difficile de s’imaginer à quel point il admire votre savoir. Il désire ardemment vous connaître, se lier avec vous d’une étroite amitié. Si vous m’adressiez deux ou trois paroles à lui destinées, vous me seriez bien agréable. En outre, pour si peu de chose, vous vous attacheriez étonnamment un homme serviable et digne, croyez-moi, de prendre place sur la liste de vos amis.

Adieu, très cher Agrippa, aimez-moi toujours, aimez-moi encore.

  1. On fait souvent allusion à la victoire de ce héros (fils d’Égée et dixième roi d’d’Athènes xii siècles av. J.-C.) sur le Minotaure.
  2. Pierre de Bardi était le fils de J. de Bardi, noble florentin, membre de l’Académie de la Crusca. Pierre cultiva aussi les lettres et publia, entre autres