Henri V/Traduction Guizot

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Traduction par François Guizot.
Œuvres complètes de Shakespeare, Texte établi par François GuizotDidiertome 7 (p. 125-231).

HENRI V TRAGÉDIE

PERSONNAGES


LE ROI HENRI V.

LE DUC DE GLOCESTER, frère du roi

LE DUC DE BEDFORD, frère du roi

LE DUC D’EXETER, oncle du roi.

LE DUC D’YORK.

LE COMTE DE SALISBURY.

LE COMTE DE WESTMORELAND.

LE COMTE DE WARWICK.

L’ARCHEVÊQUE DE cantorbéry

L’ÉVÊQUE D’ELY.


LE COMTE DE CAMBRIDGE, conspirateur contre le roi

LE LORD SCROOP, conspirateur contre le roi.

SIR THOMAS GREY, conspirateur contre le roi


SIR THOMAS ERPINGHAM, officier de l’armée du roi

GOWER, officier de l’armée du roi

FLUELLEN, officier de l’armée du roi

MACMORRIS, officier de l’armée du roi

JAMY,officier de l’armée du roi

BATES, COURT, WILLIAMS, soldats anglais.

PISTOL, NYM, BARDOLPH, anciens serviteurs de Falstaff, et aujourd’hui soldats.

CHARLES VI, roi de France.

LOUIS, dauphin.

LE DUC DE BOURGOGNE,

LE DUC D’ORLÉANS,

LE DUC DE BOURBON,

LE CONNETABLE,

RAMBURES, seigneur français

GRAND PRÉ, seigneur français.

LE GOUVERNEUR d’Harfleur.

MONTJOIE, héraut d’armes français.

AMBASSADEURS députés vers le roi d’Angleterre.

ISABELLE, reine de France.

CATHERINE, fille de Charles et d’Isabelle.

ALIX, dame française de la suite de la princesse Catherine.

QUICKLY, épouse de Pistol, aubergiste.

CHOEUR.

La scène, au commencement de la pièce, est en Angleterre, ensuite toujours en France.



le chœur.

Oh ! si j’avais une muse de feu qui pût s’élever jusqu’au ciel le plus brillant de l’invention ! un royaume pour théâtre, des princes pour acteurs, et des monarques pour spectateurs de cette sublime scène, c’est alors qu’on verrait le belliqueux Henri, sous ses traits naturels, avec la majesté du dieu Mars, menant en laisse, comme des limiers, la famine, la guerre et l’incendie qui ramperaient à ses pieds, pour demander de l’emploi. Mais, pardonnez, indulgente assemblée ; pardonnez à l’impuissance du talent, qui a osé, sur ces planches indignes, exposer à la vue un objet si grand. Cette arène à combats de coqs peut-elle contenir les vastes plaines de la France ? pouvons-nous entasser dans cet Ô[1] de bois tous les milliers de casques qui épouvantèrent le ciel d’Azincourt ? Pardonnez, si un chiffre si minime doit représenter ici, sur un petit espace, un million. Permettez que, remplissant l’office des zéros dans cet énorme calcul, nous fassions travailler la force de votre imagination. Supposez qu’en ce moment, dans l’enceinte de ces murs, sont enfermées deux puissantes monarchies, dont les fronts levés et menaçants, l’un contre l’autre opposés, ne sont séparés que par l’Océan, étroit et périlleux : réparez par vos pensées toutes nos imperfections : divisez un homme en mille parties ; et voyez en lui une armée imaginaire : figurez-vous, lorsque nous parlons des coursiers, que vous les voyez imprimer leurs pieds superbes sur le sein foulé de la terre. C’est à votre pensée à orner en ce moment nos rois ; qu’elle les transporte d’un lieu dans un autre, qu’elle franchisse les barrières du temps, et resserre les événements de plusieurs années dans la durée d’une heure. Pour suppléer aux lacunes, souffrez qu’un chœur complète les récits de cette histoire : c’est lui qui, dans cet instant, tenant la place du prologue, implore votre attention patiente, et vous prie d’écouter et de juger la pièce avec indulgence.

ACTE I


Scène I

Londres. — Antichambre dans le palais du roi. entrent l’archevêque de cantorbéry, l’évêque d’ély.

Cantorbéry. — Milord, je puis vous dire qu’on presse vivement la signature de ce même bill, qui aurait suivant toute apparence, et même infailliblement passé contre nous, la onzième année du règne du feu roi, si l’agitation de ces temps de trouble n’en avait interrompu l’examen.

Ely. — Mais, milord, quel obstacle lui opposerons-nous aujourd’hui ?

Cantorbéry. — C’est à quoi il faut réfléchir. Si ce bill passe contre nous, nous perdons la plus belle moitié de nos domaines : car toutes les terres laïques, que la piété des mourants a données par testament à l’Église, nous seront enlevées. Voici la taxe : d’abord une somme suffisante pour entretenir, à l’honneur du roi, jusqu’à quinze comtes, quinze cents chevaliers et six mille deux cents bons gentilshommes ; ensuite, pour le soulagement des pestiférés et des pauvres vieillards infirmes et languissants, dont le grand âge et le corps se refusent aux travaux, cent hôpitaux bien pourvus, bien entretenus ; et de plus encore, pour les coffres du roi, mille livres sterling par an : telle est la teneur du bill.

Ely. — Ce serait presque épuiser la caisse.

Cantorbéry. — Ce serait la mettre à sec.

Ely. — Mais quel moyen de l’empêcher ?

Cantorbéry. — Le roi est généreux et plein d’égards.

Ely. — Et ami sincère de la sainte Église.

Cantorbéry. — Ce n’était pas là ce que promettaient les écarts de sa jeunesse. Le dernier souffle de la vie n’a pas plutôt abandonné le corps de son père, que sa folie, mortifiée en lui, sembla expirer aussi : oui, au même moment, la raison, comme un ange descendu du ciel, vint et chassa de son sein le coupable Adam. Son âme épurée redevint un paradis, où rentrèrent les esprits célestes. Jamais jeune homme ne devint sitôt homme fait ; jamais la réforme ne vint d’un cours plus soudain balayer tous les défauts : jamais le vice, cette hydre aux têtes renaissantes, ne perdit si promptement et son trône et tout à la fois.

Ely. — Ce changement est béni pour nous.

Cantorbéry. — Entendez-le raisonner en théologie, et tout rempli d’admiration, vous souhaiterez en vous-même, que le roi fût un prélat : écoutez-le discuter les affaires de l’État, et vous direz qu’il en a fait sa seule étude : s’il parle guerre, vous croyez assister à une bataille, mise pour vous en musique ; mettez-le sur tous les problèmes de la politique, il vous en dénouera le nœud gordien, aussi facilement que sa jarretière ; aussi, lorsqu’il parle, l’air, contenu dans sa licence, reste calme, et l’admiration muette veille dans l’oreille de ses auditeurs pour saisir les maximes qui sortent de sa bouche, aussi douces que le miel. Il paraît impossible que l’exercice et la pratique n’aient pas servi de maîtres à sa théorie profonde ; et ce qui est merveilleux, c’est comment Son Altesse a pu recueillir cette ample moisson, lui dont la jeunesse était livrée à toutes les vaines folies ; lui dont les associés étaient illettrés, grossiers et frivoles ; lui dont les heures étaient remplies par les festins, par les jeux et la débauche ; lui que jamais on n’a vu appliqué à aucune étude ; jamais seul dans la retraite, jamais loin du bruit et de la foule.

Ely. — La fraise croît sous l’ombre de l’ortie, et c’est dans le voisinage des fruits les plus communs que les plantes salutaires s’élèvent et mûrissent le mieux ; ainsi le prince a caché sa raison sous le voile de la dissipation ; c’est ainsi qu’elle a crû, n’en doutez pas, comme le gazon d’été, dont les progrès sont plus rapides la nuit, quoique invisibles.

Cantorbéry. — Il faut bien que cela soit ; car les miracles ont cessé, et nous sommes obligés de croire aux moyens qui amènent les choses à la perfection.

Ely. — Mais, mon bon lord, quel moyen de mitiger ce bill que sollicitent les communes ? Sa Majesté penche-t-elle pour ou contre ?

Cantorbéry. — Le roi paraît indifférent, ou plutôt il semble incliner beaucoup plus de notre côté, que favoriser le parti qui le propose contre nous ; car j’ai fait une offre à Sa Majesté, au sujet de la convocation de notre assemblée ecclésiastique, et par rapport aux objets dont on s’occupe actuellement, qui concernent la France, de lui donner une somme plus forte que n’en a jamais accordé le clergé à aucun de ses prédécesseurs.

Ely. — Et de quel air a-t-il paru recevoir cette offre ?

Cantorbéry. — Le roi l’a favorablement accueillie ; mais le temps a manqué pour entendre (comme je me suis aperçu que Sa Majesté l’aurait désiré) la filiation claire et suivie de ses titres divers et légitimes à certains duchés, et généralement à la couronne et au trône de France, en remontant à Édouard, son bisaïeul.

Ely. — Et quelle cause a donc interrompu cette discussion ?

Cantorbéry. — A cet instant même, l’ambassadeur de France a demandé audience ; et l’heure où on doit l’entendre est, je pense, arrivée. Est-il quatre heures ?

Ely. — Oui.

Cantorbéry. — Entrons donc pour connaître le sujet de son ambassade, que je pourrais, je crois, par une conjecture certaine, déclarer avant même que le Français ait ouvert la bouche.

Ely. — Je veux vous suivre, et je suis impatient de l’entendre. (Ils sortent.)


Scène II

la salle d’audience.

entrent le roi henri, glocester, bedford, warwick, westmoreland, exeter, et suite.

Le roi. — Où est mon respectable prélat de cantorbéry ?

Exeter. — Il n’est pas ici.

le roi, à Exeter. — Cher oncle, envoyez-le chercher.

westmoreland. — Mon souverain, ferons-nous entrer l’ambassadeur ? Le roi. — Pas encore, mon cousin. Avant de l’entendre, nous voudrions être décidé sur quelques points importants, qui nous préoccupent, par rapport à nous et à la France.

(entrent l’archevêque de cantorbéry et l’évêque d’ély.)

Cantorbéry. — Que Dieu et ses anges gardent votre trône sacré, et qu’ils vous accordent d’en être longtemps l’ornement !

Le roi. — Nous vous remercions sincèrement, savant prélat ; nous vous prions de vous expliquer ; développez avec une justice exacte et religieuse pourquoi la loi salique, qu’ils ont en France, doit ou ne doit pas être un empêchement à nos prétentions : et à Dieu ne plaise, mon cher et fidèle seigneur, que vous apprêtiez ou torturiez votre raison. A Dieu ne plaise que vous chargiez sciemment votre conscience de subtils et coupables sophismes, pour nous présenter des titres spécieux, mais illégitimes, dont la vérité désavouerait les fausses couleurs ; car Dieu sait combien de milliers d’hommes, aujourd’hui pleins de vie, verseront leur sang pour soutenir le parti auquel Votre Révérence va nous exciter : ainsi, songez bien comment vous engagerez notre personne, et par quels droits vous réveillez le glaive endormi de la guerre. Nous vous en sommons au nom de Dieu : réfléchissez-y bien ; car jamais deux pareils royaumes n’ont lutté ensemble, que le sang n’ait coulé à grands flots ; chaque goutte est une malédiction, et implore vengeance contre l’homme, dont l’injustice affile l’épée qui exerce de tels ravages sur la courte vie des mortels. Maintenant que je vous ai adressé cette recommandation, parlez, milord ; nous allons vous écouter, et croire dans notre cœur que tout ce que vous nous direz sera aussi pur dans votre conscience que l’est le péché après avoir reçu le baptême.

Cantorbéry. — Daignez donc m’écouter, gracieux souverain. — Et vous aussi, pairs, qui devez votre vie, votre foi et vos services à ce trône impérial. — Il n’est d’autre obstacle aux droits de Votre Majesté sur la France, que ce principe qu’ils font venir de Pharamond : In terram salicam mulieres ne succedant, « Nulle femme ne succédera en terre salique. » Et cette terre salique, les Français, par un commentaire infidèle, prétendent que c’est le royaume de France, et donnent Pharamond pour le fondateur de cette loi qui exclut les femmes. Et cependant leurs propres historiens affirment, de bonne foi, que la terre salique est dans la Germanie, entre les fleuves de Sala et de l’Elbe, où Charles le Grand, après avoir subjugué les Saxons, laissa derrière lui, et établit un certain nombre de Français, qui par dédain pour les femmes germaines, dont quelques taches honteuses souillaient la vie et les mœurs, y établirent cette loi : Que nulle femme ne serait héritière en terre salique, et cette terre salique, comme je l’ai dit, est située entre l’Elbe et la Sala, et s’appelle aujourd’hui, en Allemagne, Meisen. Il est donc manifeste que la loi salique n’a pas été établie pour le royaume de France ; et les Français n’ont possédé la terre salique que quatre cent vingt-un ans après le décès du roi Pharamond, vainement supposé l’auteur de cette loi. Pharamond décéda l’année de notre rédemption quatre cent vingt-six, et Charles le Grand dompta les Saxons, et établit les Français au delà de la rivière de Sala, dans l’année huit cent cinq. De plus, leurs auteurs disent que le roi Pépin, qui déposa Childéric, fit valoir ses prétentions et son titre à la couronne de France, comme héritier légitime, étant descendu de Bathilde, qui était fille du roi Clotaire. Hugues Capet aussi, qui usurpa la couronne de Charles, duc de Lorraine, seul héritier mâle de la vraie ligne et souche de Charles le Grand, pour colorer son titre de quelque apparence de vérité (quoique dans la vérité il fût faux et nul), se porta pour héritier de dame Lingare, fille de Charlemagne, qui était fils de Louis, empereur, et Louis était fils de Charles le Grand. Aussi le roi Louis X, qui était l’unique héritier de l’usurpateur Capet, ne put porter la couronne de France et rester en paix avec sa conscience, jusqu’à ce qu’on lui eût prouvé que la belle reine Isabelle, son aïeule, descendait en ligne directe de dame Ermengare, fille du susdit Charles, duc de Lorraine ; par lequel mariage, la ligne de Charles le Grand avait été réunie à la couronne de France : en sorte qu’il est clair, comme le soleil d’été, que le titre du roi Pépin, et la prétention de Hugues Capet, et l’éclaircissement qui tranquillisa la conscience de Louis, tirent tous leur droit et leur titre des femmes, malgré cette loi salique qu’ils opposent aux justes prétentions que Votre Majesté tient du chef des femmes ; et ils aiment mieux se cacher dans un réseau, que d’exposer à la vue leurs titres faux, usurpés sur vos ancêtres et sur vous.

Le roi. — Puis-je, en conscience et en droit, hasarder cette revendication ?

Cantorbéry. — Que le crime en retombe sur ma tête, auguste souverain ! Il est écrit dans le livre des Nombres : Quand le fils meurt, que l’héritage alors descende à la fille. Mon digne prince, soutenez vos droits : déployez votre étendard sanglant : tournez vos regards sur vos illustres ancêtres : allez, mon souverain, allez à la tombe de votre fameux aïeul, de qui vous tenez vos droits, invoquez son âme guerrière, et celle de votre grand-oncle Édouard, le Prince Noir, qui donna une sanglante tragédie sur les champs français, et défit toutes leurs forces, tandis que son auguste père, debout sur une colline, souriait de voir son lionceau se baigner dans le sang de la noblesse française. O vaillants Anglais, qui pouvaient, avec la moitié de leurs forces, faire face à toute la puissance de la France ; tandis qu’une moitié de l’armée contemplait l’autre en souriant, avec tout le calme d’un spectateur tranquille et étranger à l’action !

Ely. — Réveillez le souvenir de ces morts fameux, et que votre bras puissant renouvelle leurs faits d’armes. Vous êtes leur héritier ; vous êtes assis sur leur trône ; le courage et le sang, qui les a rendus immortels, coule dans vos veines, et mon trois fois redoutable souverain est, dans le printemps de sa jeunesse, mûr pour les exploits de ces vastes entreprises.

Exeter. — Vos frères, les rois et les monarques de la terre, attendent tous que vous vous leviez dans votre force, comme ont fait, avant vous, ces lions issus de votre race.

westmoreland. — Ils savent que Votre Majesté a, tout à la fois, une cause juste, les moyens et la puissance ; et rien n’est plus vrai : jamais roi d’Angleterre n’eut une noblesse plus opulente, et des sujets plus dévoués ; et leurs cœurs, laissant pour ainsi dire les corps en Angleterre, ont déjà passé les mers, et sont campés dans les plaines de France.

Cantorbéry. — O que leurs corps, mon souverain chéri, aillent joindre leurs cœurs, avec le fer et le feu, pour reconquérir vos droits ! Pour vous aider dans cette entreprise, nous promettons de lever sur le clergé, et de fournir à Votre Majesté, un puissant subside, tel que jamais l’Église n’en a encore apporté à aucun de vos ancêtres.

Le roi. — Il ne suffit pas que nous armions pour envahir la France : il faut aussi prendre nos mesures, pour défendre le royaume contre l’Écossais, qui viendra fondre sur nous avec toutes sortes d’avantages.

Cantorbéry. — Les habitants des frontières, mon souverain, seront un rempart suffisant pour défendre l’intérieur de l’État contre les incursions de ces pillards.

Le roi. — Nous ne parlons pas seulement des incursions de quelques pillards : nous craignons une entreprise plus vaste de l’Écossais, qui fut toujours pour nous un voisin remuant. L’histoire vous apprendra que mon illustre aïeul ne passa jamais avec ses forces en France, que l’Écossais ne vînt, comme les flots dans une brèche, se répandre sur son royaume dépourvu, avec le torrent de sa puissance, harcelant de vives et chaudes attaques nos provinces dégarnies, bloquant les châteaux et les villes par des siéges ruineux, au point que l’Angleterre, nue et sans défense, a tremblé et chancelé grâce à ce funeste voisinage.

Cantorbéry. — Elle a eu plus de peur que de mal, mon souverain ; et voyez-en la preuve dans les exemples qu’elle a donnés elle-même. — Lorsque tous ses chevaliers étaient passés en France, et qu’elle était comme une veuve en deuil de l’absence de tous ses nobles, non-seulement elle se défendit bien elle-même, mais elle prit et enveloppa, comme un cerf égaré, le roi des Écossais : elle l’envoya en France, décorer de rois captifs la renommée du roi Édouard, et elle enrichit vos chroniques d’autant de louanges, que le sable de la mer est riche en débris précieux de naufrages, et en trésors abîmés sous les eaux.

Exeter. — Mais il y a un dicton fort ancien et très-vrai : Si vous voulez conquérir la France, commencez d’abord par l’Écosse ; car lorsque l’aigle anglaise est sortie pour chercher proie au dehors, la belette écossaise vient en rampant se glisser dans son nid sans défense, et dévore sa royale couvée ; jouant le rat en l’absence du chat, elle détruit et tue plus qu’elle ne peut dévorer.

Ely. — La conséquence serait donc que le chat doit rester dans ses foyers : et cependant ce n’est là qu’une malheureuse nécessité ; car nous avons des serrures pour enfermer nos biens, et de petits piéges pour prendre les petits voleurs. Quand les bras armés combattent au dehors, la tête prudente sait se défendre au dedans ; car le gouvernement, quoique formé de parties séparées, du haut, du moyen et du bas ordre, les maintient tous dans un concert et une harmonie naturelle, comme les sons dans la musique[2].

Cantorbéry. — Cela est vrai : aussi le ciel a divisé l’économie de l’homme en fonctions diverses ; toutes ses parties, dans un effort continuel, tendent à un but commun, l’obéissance : ainsi travaillent les abeilles, créatures qui, servant d’exemple dans la nature, enseignent l’art de l’ordre à un royaume peuplé. Elles ont un roi et des officiers de différente espèce : les uns, magistrats, punissent à l’intérieur ; d’autres, comme les commerçants, se hasardent au loin ; d’autres, comme les soldats, armés de leurs dards, butinent sur les boutons veloutés du printemps, et, chargés de leurs larcins, reviennent d’un pas joyeux à la tente de leur empereur. Lui, dans son active majesté, surveille les maçons bourdonnants qui construisent les lambris d’or, les citoyens qui pétrissent le miel, le peuple d’artisans qui arrivent en foule, et déposent à la porte étroite de l’État leurs précieux fardeaux ; et la justice, à l’œil sévère, au chant maussade, livre aux pâles exécuteurs les paresseux qui bâillent mollement. — Voici ma conclusion. — Que plusieurs parties qui ont un rapport direct vers un centre commun peuvent agir en sens contraires, comme plusieurs flèches, lancées de points différents, volent vers un seul but, comme plusieurs rues se mêlent dans une ville ; comme plusieurs eaux limpides se confondent dans une mer ; comme plusieurs lignes se rejoignent dans le centre d’un cadran : de même un millier d’entreprises, toutes sur pied à la fois, peuvent aboutir à une même fin, et marcher toutes de front, sans que l’une souffre de l’autre : ainsi, mon souverain, en France ! Partagez votre heureuse nation en quatre portions ; prenez-en une pour la France ; elle vous suffira pour ébranler toute la Gaule : et nous, si avec les trois autres quarts de nos forces restés dans le sein du royaume nous ne pouvons pas défendre nos portes contre les chiens, puissions-nous être maltraités, et que notre nation perde à jamais sa réputation de courage et de sagesse.

Le roi. — Qu’on introduise les ambassadeurs envoyés de la part du dauphin. (Un seigneur de la suite sort. Le roi monte sur son trône.) Notre résolution est bien prise, et par le secours du ciel et le vôtre, nobles, qui êtes le nerf de notre puissance, la France une fois à nous, ou nous la plierons à notre joug, ou nous la mettrons en pièces : ou bien l’on nous verra, assis sur son trône, gouvernant comme un grand et vaste empire tous ses riches duchés qui valent presque des royaumes, ou bien nous déposerons ces ossements dans une urne sans gloire, privés de sépulture et sans aucun monument qui conserve notre souvenir. Il faut que notre histoire célèbre hautement, à pleine voix, nos exploits, ou que notre tombeau, muet comme l’esclave du sérail, ne nous accorde même pas l’honneur d’une épitaphe de cire. (Entrent les ambassadeurs de France.) Nous voici maintenant disposé à connaître les intentions de notre cher cousin, le dauphin ; car nous apprenons que vous nous saluez de sa part, et non de celle du roi.

L’ambassadeur. — Votre Majesté veut-elle nous permettre d’exposer librement la commission dont nous sommes chargés ? autrement, nous nous bornerons à lui faire entendre, avec réserve et sous des termes enveloppés, l’intention du dauphin et notre ambassade.

Le roi. — Nous ne sommes point un tyran, mais un roi chrétien : nos passions nous obéissent en silence, enchaînées à notre volonté comme les criminels qui sont aux fers dans nos prisons : ainsi déclarez-nous les intentions du dauphin avec une franchise ouverte et sans contrainte.

L’ambassadeur. — Les voici en peu de mots. Votre Altesse, par ses députés qu’elle a dernièrement envoyés en France, a revendiqué certains duchés sous prétexte des droits de votre glorieux prédécesseur le roi Édouard III. En réponse à cette prétention, le prince, notre maître, dit que vous vous ressentez trop de votre jeunesse, et il vous avertit de bien songer qu’il n’est en France aucun domaine qu’on puisse conquérir avec une gaillarde[3] et que vous ne pouvez introduire vos fêtes dans ces duchés : en indemnité, il vous envoie, comme un présent plus conforme à vos inclinations, le trésor que contient ce baril ; et il demande qu’en reconnaissance de ce don, vous laissiez là les duchés que vous réclamez, et qu’ils n’entendent plus parler de vous. Voilà ce que dit le dauphin.

Le roi. — , au duc d’Exeter. — Quel trésor, cher oncle ?

Exeter. — Des balles de paume, mon souverain !

Le roi. — Nous sommes charmé de trouver le dauphin si plaisant avec nous, et nous vous remercions, et de son présent et de vos peines. Quand une fois nous aurons ajusté nos raquettes à ces balles, nous espérons, avec l’aide de Dieu, jouer en France un jeu à frapper la couronne du roi, son père, et à l’envoyer dans la grille[4]. Dites-lui qu’il vient d’engager la partie avec un adversaire tel qu’il lancera ses balles dans toute la France. Nous le comprenons bien quand il fait allusion aux égarements de notre jeunesse, sans examiner l’usage que nous en avons fait. Non, jamais nous n’avons fait cas de ce trône chétif de l’Angleterre ; et en conséquence, vivant loin de lui, nous nous sommes abandonné à une licence effrénée, comme il arrive toujours que les hommes sont plus gais quand ils sont hors de chez eux ; mais dites au dauphin que je saurai garder ma dignité, que je me conduirai en roi, et que je déploierai toute l’étendue de ma grandeur quand je me réveillerai sur mon trône de France. C’est pour y parvenir que, déposant ici ma majesté, j’ai travaillé comme un pauvre journalier. Mais c’est en France qu’on me verra m’élever avec tant d’éclat que j’éblouirai tous les yeux : oui, le dauphin sera aveuglé en contemplant les rayons de ma gloire. Et dites encore à ce prince si plaisant, que cette plaisanterie de sa façon a changé ses balles de paume en boulets de pierre[5], et que sa conscience restera mortellement chargée de la vengeance meurtrière qu’elles feront voler dans ses États. Cette plaisanterie fera pleurer mille veuves privées de leurs époux, mille mères privées de leurs enfants : elle coûtera la ruine de maint château ; des générations qui ne sont pas encore nées auront sujet de maudire l’insultante ironie du dauphin. Mais les événements sont dans la main de Dieu, à qui j’en appelle, et c’est en son nom, annoncez-le au dauphin, que je me mets en marche pour me venger, suivant mon pouvoir, et déployer un bras armé par la justice dans une cause sacrée. Allez, sortez de ces lieux en paix, et dites au dauphin que sa raillerie paraîtra le jeu d’un esprit bien léger et bien indiscret, lorsqu’elle fera verser plus de larmes qu’elle n’a excité de sourires. — Conduisez ces députés sous une sûre escorte. — Adieu.

(Les ambassadeurs sortent.)

Exeter. — C’est là vraiment un joyeux message !

Le roi. — Nous espérons bien en faire rougir l’auteur ; ainsi, mes lords, ne perdons aucun instant qui puisse accélérer notre expédition ; car nous n’avons plus maintenant d’autres pensées que la France, après nos devoirs envers Dieu qui doivent passer avant nos affaires. Rassemblons promptement le nombre de troupes nécessaires pour ces guerres, et méditons sur tous les moyens qui peuvent ajouter, avec une célérité raisonnable, des plumes à nos ailes ; car, j’en atteste Dieu, nous châtierons le dauphin aux portes de son père ; ainsi que chacun s’occupe des moyens d’entamer promptement cette belle entreprise.

(Tous sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.


ACTE II

Le chœur. — Maintenant toute la jeunesse d’Angleterre brûle du feu des combats, et les parures de soie reposent dans les gardes-robes, les armuriers prospèrent, et l’honneur est la seule pensée qui règne dans tous les cœurs. Ils vendent les prés pour acheter un cheval de bataille, et suivent le miroir de tous les rois chrétiens, des ailes au talon, comme des Mercures anglais. L’Espérance est assise sur les airs, tenant une épée dont le fer, depuis la garde jusqu’à la pointe, est caché sous l’amas de couronnes de toutes grandeurs qui l’entourent ; couronnes d’empereur, de rois et de ducs, promises à Henri et aux braves qui le suivent. Les Français, que des avis certains ont instruits de ce redoutable appareil, tremblent et cherchent à détourner par les ruses de la pâle politique les projets de l’Angleterre. O Angleterre ! ton étroite enceinte est l’emblème de ta grandeur : un petit corps qui renferme un grand cœur ! De combien d’exploits n’enrichirais-tu pas ta gloire, si tous tes enfants avaient pour leur mère la tendresse et les sentiments de la nature ! Mais vois ta disgrâce ! La France a trouvé dans ton sein un nid de cœurs vides qu’elle remplit de trahisons par ses présents. Elle a trouvé trois hommes corrompus : l’un, Richard comte de Cambridge ; le second, le lord Henri Scroop de Marsham ; le troisième, Thomas Grey, chevalier de Northumberland ; ils ont, pour l’or de la France (ô crime !), scellé une conspiration avec la France alarmée ; et c’est de leurs mains que ce roi, l’honneur des rois, doit périr (si l’enfer et la trahison tiennent leurs promesses) à Southampton avant de s’embarquer pour la France. — Accordez-nous votre patience et pardonnez l’abus du changement de lieu auquel nous sommes réduits pour resserrer la pièce dans son cadre. — La somme est payée, les traîtres sont d’accord. — Le roi est parti de Londres, et la scène est maintenant transportée à Southampton ; c’est à Southampton que le théâtre s’ouvre en ce moment ; c’est là qu’il faut vous asseoir. De ce lieu nous vous ferons passer en France, et nous vous en ramènerons en charmant les mers pour vous procurer un passage heureux et calme : car, autant que nous le pourrons, nous tâcherons que nul de vous n’ait le plus léger malaise pendant tout le spectacle. Mais jusqu’au moment du départ du roi, c’est à Southampton que nous transférons la scène.

(Le chœur sort.)


Scène I

Londres ; East-Cheap. Entrent NYM et BARDOLPH.

Bardolph. — Ah ! je suis charmé de vous rencontrer, caporal Nym.

Nym. — Bonjour, lieutenant Bardolph.

Bardolph. — Eh bien, le vieux Pistol et vous, êtes-vous toujours amis ?

Nym. — Pour moi, certes, cela m’est bien égal : je ne fais pas grand bruit ; mais quand l’occasion se présentera, on me verra la saisir en souriant. N’importe, il arrivera ce qui pourra. Non, je n’ose pas me battre. Mais je ne veux que donner un coup d’œil, et puis tenir mon fer devant moi. C’est une simple lame ; mais qu’est-ce que cela fait ? elle sera bonne pour le chaud et le froid autant qu’épée d’homme vivant ; et voilà tout le plaisant de la chose.

Bardolph. — Je veux vous donner à déjeuner pour vous rapatrier : et nous irons tous trois en France comme de bons frères. Allons, ainsi soit-il, caporal Nym ?

Nym. — Ma foi, je vivrai tant que j’ai à vivre, voilà ce qu’il y a de sûr ; et quand je ne pourrai plus vivre, je ferai comme je pourrai. Voilà ce que j’ai à dire là-dessus, et tout finit là.

Bardolph. — Ce qu’il y de certain, caporal, c’est qu’il est marié à Hélène Quickly ; et il n’est pas douteux qu’elle vous a manqué essentiellement ; car enfin elle vous avait donné sa foi.

Nym. — Je ne sais pas : il faut bien que les choses arrivent comme elles doivent arriver. Les gens peuvent dormir quelquefois, et pendant ce temps-là avoir leur gorge à côté d’eux ; et comme on dit les couteaux ont des tranchants. Il faut laisser aller les choses. Quoique Patience soit un cheval fatigué, il faudra bien qu’elle laboure ; les choses auront nécessairement une fin : enfin je ne puis rien dire.

(Entrent Pistol et mistriss Quickly.)

Bardolph. — Voilà le vieux Pistol, et sa femme qui viennent. Mon cher caporal, soyez patient. — Eh bien ! comment vous va, mon hôte Pistol ?

Pistol. — Maraud, je crois que tu m’appelles ton hôte ? je jure par cette main que j’en déteste le titre ; aussi mon Hélène ne tiendra plus d’auberge.

Quickly. — Non, sur ma foi, je ne tiendrai pas encore longtemps ; car nous n’oserions prendre en pension une douzaine de femmes honnêtes, vivant honnêtement avec la pointe de leurs aiguilles, sans que les gens s’imaginassent aussitôt qu’on tient un lieu suspect. — Oh ! par Notre-Dame (apercevant Nym, qui tire l’épée), qu’il ne dégaine pas ! Ou nous allons voir un adultère et un meurtre prémédités.

Bardolph. — Bon lieutenant… bon caporal… n’offrez pas ce spectacle.

Nym. — Bah !

Pistol. — Nargue pour toi, chien d’Islande, roquet d’Islande aux longues oreilles.

Quickly. — Mon bon caporal Nym, fais voir ta valeur, et rengaine ton épée.

Nym. — Veux-tu que nous allions à l’écart ? je voudrais t’avoir solus.

(Rengainant son épée.)

Pistol. — Solus[6] ! Maudit chien ! basse vipère, je te renvoie sur ta face, dans les dents, dans ton gosier, dans tes maudits poumons, ta mâchoire, et ta sale bouche, ce qui est pire encore ; je te reporte ton, jusque dans tes entrailles ; car je puis prendre feu, ma mèche est allumée[7], et l’explosion s’ensuivra.

Nym. — Je ne suis pas Barbason[8] : vous ne pouvez me conjurer. — Il me prend une envie de vous assommer passablement bien. Si vous commencez une fois à me parler salement, Pistol, vous pouvez compter que je vous frotterai avec ma rapière, pour parler net, comme je le sais faire. Tenez, si vous voulez seulement venir à quatre pas, je vous chatouillerai les intestins de la belle manière, comme je le sais faire ; et voilà le plaisant de la chose !

Pistol. — Oh ! vil fanfaron et furibond maudit ! ton tombeau bâille, et la mort s’avance sur toi : rends l’âme.

(Ils tirent tous deux l’épée.)

BARDOLPH, en les séparant. — Écoutez, écoutez-moi un peu auparavant. Celui de vous qui donnera le premier coup peut compter que je lui passerai mon épée au travers du corps jusqu’à la garde ; et je le ferai, foi de soldat.

Pistol. — Voilà un serment bien redoutable ! Ce grand feu s’abattra. — Donne-moi ton poing, entends-tu ? Donne-moi ta patte de devant, te dis-je. Ma foi, j’admire ton courage.

Nym. — Tiens, pour te parler clair et net, je te couperai la gorge un de ces jours, et voilà le plaisant de la chose !

Pistol. — Couper la gorge ? Dis-tu ! Je t’en défie mille fois, mâtin de Crète. Crois-tu t’emparer de ma femme ? Oh, non ! va-t’en au tonneau de l’infamie retirer ton gibier d’hôpital de la famille de Cresside qu’on appelle Doll-tear-Sheet ; et épouse-la. Pour moi, j’ai et j’aurai ma chère quondam Quickly pour femme, et pauca, voilà tout.

(Arrive le petit page de Falstaff.)

le page. — Mon cher hôte Pistol, accourez donc bien vite chez mon maître, et vous aussi, l’hôtesse, il est bien mal et au lit. Toi, mon bon Bardolph, viens fourrer ta figure entre ses draps, pour lui servir de bassinoire. Sur ma foi, il est bien malade.

Bardolph. — Veux-tu courir, petit coquin !

Quickly. — Par ma foi, je ne lui donne pas beaucoup de jours encore, avant qu’il aille apprêter un splendide repas aux corbeaux. Le roi l’a frappé au cœur. Oh, ça ! mon mari, ne tarde pas à me suivre.

(Quickly sort avec le page.)

Bardolph. — Allons, vous raccommoderai-je à présent tous les deux ? Tenez, il faut que nous allions voir la France tous ensemble. Pourquoi diable avoir des couteaux pour se couper la gorge les uns aux autres ?

Pistol. — Laissons d’abord les eaux se déborder, et les diables hurler après leur pâture.

Nym. — Vous me payerez les huit schellings que je vous ai gagnés l’autre jour à un pari ?

Pistol. — Fi ! il n’y a que la canaille qui paye.

Nym. — Oh ! pour cela, je ne le passerai pas, par exemple ; et voilà le plaisant de la chose !

Pistol. — Il faudra voir qui des deux est le plus brave. Allons, tire à fond.

Bardolph. — Par l’épée que je tiens, celui qui porte la première botte, je le tue : oui, par cette épée, je le ferai comme je le dis.

Pistol. — Diable ! l’épée vaut un serment, et les serments doivent être respectés.

Bardolph. — Caporal Nym, veux-tu te réconcilier, être bons amis, ou ne le veux-tu pas ? Eh bien, soyez donc ennemis avec moi aussi. — Je t’en prie, mon ami, rengaine.

Nym. — Je veux avoir mes huit schellings que j’ai gagnés à un pari.

Pistol. — Eh bien, je te donnerai un noble[9] comptant, et je te payerai encore à boire : l’amitié et la fraternité régneront dorénavant entre nous : je vivrai par Nym, et Nym vivra par moi. Cela n’est-il pas juste ? Car je serai vivandier dans le camp, et nos profits croîtront. Donne-moi ta main.

Nym. — Moi, je veux mon noble.

Pistol. — Tu l’auras comptant.

Nym. — Allons donc, soit : et voilà le plaisant de la chose !

(Entre mistriss Quickly.)

Quickly. — Aussi vrai comme ce sont des femmes qui vous ont mis au monde… Oh ! accourez bien vite chez sir John : ah ! le pauvre cœur ! Il a été si bien secoué d’une fièvre tierce quotidienne, qu’il fait pitié à voir. Mes chers bons amis, venez donc chez lui.

Nym. — Le roi a fait tomber sur lui la mauvaise humeur ; voilà le vrai de l’histoire !

Pistol. — Nym, tu as dit la vérité ; il a le cœur fracturé et corroboré.

Nym. — Le roi est un bon roi ; enfin, on en dira ce qu’on voudra, il a ses humeurs aussi.

Pistol. — Allons consoler le pauvre baron ; car, parbleu ! nous n’avons pas envie de mourir, mes agneaux.

(Ils sortent.)


Scène II

Southampton. — Chambre du conseil. EXETER, BEDFORD et WESTMORELAND.

Bedford. — J’en atteste Dieu ; le roi est bien hardi de se confier à ces traîtres.

Exeter. — Ils ne tarderont pas à être arrêtés.

westmoreland. — Quelle douceur et quel calme ils affectent ! On dirait que la fidélité repose dans leurs cœurs, entre l’obéissance et la parfaite loyauté.

Bedford. — Le roi est instruit de tous leurs complots par des avis interceptés, ce dont ils ne se doutent guère.

Exeter. — Quoi ! l’homme qui était son camarade de lit[10], qu’il avait enrichi et comblé de faveurs dignes des princes, a-t-il pu ainsi, pour une bourse d’or étranger, vendre la vie de son souverain à la trahison et à la mort !

(On entend les trompettes.) (Entrent le roi, Scroop, Cambridge, Grey, et suite.)

Le roi. — Maintenant les vents sont favorables, et nous allons nous embarquer. — Milord de Cambridge, et vous, mon cher lord de Marsham, et vous, brave chevalier, faites-moi part de vos pensées. N’espérez-vous pas que l’armée qui nous suit sur nos vaisseaux s’ouvrira un passage au travers de la France, et exécutera l’entreprise pour laquelle nous l’avons rassemblée ?

Scroop. — Rien n’est plus sûr, mon souverain, si chacun fait son devoir.

Le roi. — Je n’en doute point : nous sommes bien persuadés que nous n’emmenons pas de cette île un cœur qui ne soit de la plus parfaite intelligence avec le nôtre, et que nous n’en laissons pas un seul derrière nous qui ne fasse des vœux pour que le succès et la conquête suivent nos pas.

Cambridge. — Jamais monarque ne fut plus aimé et plus redouté que ne l’est Votre Majesté, et je ne crois pas qu’il y ait un sujet dont le cœur soit chagrin et mécontent, sous l’ombre propice de votre gouvernement.

Grey. — C’est vrai, ceux-là même qui furent les ennemis de votre père ont changé leur fiel en miel ; ils vous servent avec des cœurs remplis de soumission et de zèle.

Le roi. — Nous avons donc de grands motifs de reconnaissance, et nous oublierons l’usage de cette main avant d’oublier de récompenser le mérite et les services, suivant leur étendue et leur importance.

Scroop. — C’est le moyen de prêter au zèle des muscles d’acier, et le travail se réparera avec l’espérance de vous rendre des services continuels.

Le roi. — Nous n’attendons pas moins. — Mon oncle Exeter, faites élargir cet homme emprisonné d’hier, qui déclamait contre nous. Nous croyons que c’était l’excès du vin qui le poussait à cette licence ; à présent que ses sens refroidis l’ont rendu plus calme, nous lui pardonnons.

Scroop. — C’est un acte de clémence ; mais c’est aussi un excès de sécurité. Qu’il soit puni, mon souverain ; il est à craindre que votre indulgence et l’exemple de son impunité n’enfantent que des coupables.

Le roi. — Ah ! laissez-nous exercer la clémence.

Cambridge. — Votre Majesté peut l’exercer, et cependant punir aussi.

Grey. — Prince, ce sera montrer encore une assez grande clémence, si vous lui faites don de la vie, après lui avoir fait subir un sévère châtiment.

Le roi. — Ah ! c’est votre excès de zèle et d’attachement pour moi qui vous porte à presser le supplice de ce malheureux. Eh ! si l’on ne ferme pas les yeux sur des fautes légères, produites par l’ivresse, de quel œil faudra-t-il regarder des crimes capitaux, conçus, médités et arrêtés dans le cœur, lorsqu’ils paraîtront devant nous ? — Nous voulons qu’on élargisse cet homme, quoique Cambridge, Scroop et Grey…, dans leur tendre zèle et leur inquiète sollicitude pour la conservation de notre personne, désirent sa punition. — Passons maintenant à notre expédition de France. — Qui sont ceux qui doivent recevoir de nous une commission ?

Cambridge. — Moi, milord. Votre Majesté m’a enjoint de la demander aujourd’hui.

Scroop. — Vous m’avez enjoint la même chose, mon souverain.

Grey. — Et à moi aussi, mon digne souverain.

Le roi. — Tenez, Richard, comte de Cambridge, voilà votre commission. — Voici la vôtre, lord Scroop de Marsham. — Et vous, chevalier Grey de Northumberland, recevez aussi la vôtre. (Il leur donne à chacun un écrit contenant l’exposé de leur crime.) Lisez-la, et apprenez que je connais tout votre mérite. — Mon oncle Exeter, nous nous embarquerons cette nuit. — Quoi ! qu’avez-vous donc, milords ? Que voyez-vous dans ces écrits qui puisse vous faire ainsi changer de couleur ? — Ciel ! quel trouble se peint sur leurs visages ! Leurs joues sont de la couleur du papier. Eh bien ! que lisez-vous donc qui vous fait ainsi trembler et chasse la couleur de vos joues ?

Cambridge. — Je confesse mon crime, et je me livre à la merci de Votre Majesté.

grey et scroop, ensemble. — C’est à votre clémence que nous avons recours. Le roi. — La clémence vivait dans mon cœur, mais vos conseils l’ont étouffée, l’ont assassinée : c’est une honte à vous d’oser parler de clémence ! Vos propres arguments se tournent contre vous comme un dogue furieux contre de son maître, pour le déchirer. — Voyez-vous, mes princes, et vous, mes nobles pairs, ces monstres anglais ? Le lord Cambridge, que voilà… vous savez combien mon amitié était empressée à le combler de tous les dons qui pouvaient l’honorer ; eh bien, cet homme, pour quelques viles couronnes, a lâchement comploté, a juré aux agents clandestins de la France, de nous assassiner ici même à Hampton : et ce chevalier…, qui ne devait pas moins que Cambridge à mes bontés, a fait le même serment. — Mais que te dirai-je à toi, lord Scroop ? Toi, cruelle, ingrate, sauvage et inhumaine créature ! toi, qui tenais la clef de mes conseils les plus secrets ; toi, qui connaissais le fond de mon cœur ; toi, qui aurais pu monnayer en or ma propre personne, si tu avais entrepris de m’employer pour cet usage dans ton intérêt, est-il possible qu’un vil salaire de l’étranger ait tiré de ton sein une étincelle de trahison seulement assez pour offenser mon petit doigt ? Ta conduite est si étrange pour moi, que, malgré l’évidence de ton crime, aussi claire que l’est la différence du blanc et du noir, mon œil a peine encore à se persuader qu’il le voit. La trahison et le meurtre se tiennent toujours ensemble, comme deux démons dévoués l’un à l’autre, attachés au même joug, et travaillant si bassement à un résultat naturel qu’on n’en éprouve point d’étonnement : mais toi, tu excites la surprise en offrant la trahison et le meurtre unis en toi contre nature ! Quel que soit le démon artificieux qui ait fait naître en toi cette monstruosité, il doit avoir enlevé tous les suffrages de l’enfer. Les autres démons qui suggèrent des trahisons ne sont que des manœuvres grossiers et subalternes, qui ne travaillent en damnation qu’à l’aide de prétextes, de faux-semblants de vertu ; mais celui qui a si bien manié ton âme n’a fait que te commander la révolte, sans te donner d’autre motif pour t’engager à la trahison que l’honneur de te revêtir du nom de traître. Ce démon qui t’a suborné pourrait parcourir fièrement l’univers, et rentrant dans le fond du Tartare, dire aux légions infernales : « Non, jamais je ne pourrai gagner une âme aussi facilement que j’ai gagné celle de cet Anglais. » — Oh ! de quels soupçons tu as empoisonné la douceur de la confiance ! Est-il des hommes qui paraissent attachés à leur devoir ? tu le paraissais aussi. Sont-ils graves et savants ? tu le paraissais aussi. Sont-ils sortis d’une famille illustre ? tu le paraissais aussi. Sont-ils sobres dans leur vie, exempts des passions grossières, de la folle joie, de la colère, montrant une âme constante, que ne domine jamais la fougue du sang, toujours décents et modestes, accomplis en tout point, ne se déterminant jamais sur le seul témoignage des yeux, sans qu’il fût confirmé par celui des oreilles, et ne se fiant à tous deux qu’après l’examen d’un jugement épuré ? tu semblais aussi parfaitement doué. Aussi ta chute laisse-t-elle une sorte de tache, qui s’étend sur l’homme le plus parfait, et le ternit de quelque soupçon. Je pleurerai sur toi ; car il me semble que cette trahison est comme une seconde chute de l’homme. — (À Exeter.) Leurs crimes sont manifestes : arrêtez-les, pour qu’ils en répondent aux lois : et que Dieu veuille les absoudre de la peine due à leurs complots !

Exeter. — Je t’arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Richard, comte de Cambridge. Je t’arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Henri, lord Scroop de Marsham. Je t’arrête pour crime de haute trahison, sous le nom de Thomas Grey, chevalier de Northumberland.

Scroop. — C’est avec justice que Dieu a dévoilé nos desseins. Je suis moins affligé de ma mort que de ma faute, et je conjure Votre Majesté de me la pardonner encore, quoique je la paye de ma vie.

Cambridge. — Pour moi…. ce n’est pas l’or de la France qui m’a séduit, quoique je l’aie accepté comme un motif apparent, pour hâter l’exécution de mes desseins : mais je rends grâces au ciel qui les a prévenus, et c’est pour moi un sentiment de joie sincère, qui me consolera au milieu même de mon supplice. Je prie Dieu et vous, mon roi, de me pardonner.

Grey. — Jamais sujet fidèle ne vit avec plus d’allégresse la découverte d’une trahison dangereuse, que je n’en ressens moi-même en cet instant, en me voyant préservé d’un attentat exécrable. Mon souverain, pardonnez-moi ma faute[11] sans épargner ma vie.

Le roi. — Que Dieu vous pardonne dans sa miséricorde ! Écoutez votre arrêt. Vous avez conspiré contre notre royale personne, vous vous êtes ligués avec un ennemi déclaré, et vous avez reçu l’or de ses coffres pour salaire de notre mort ; et par ce crime, vous consentiez à vendre votre roi au meurtre, ses princes et ses pairs à la servitude, ses sujets à l’oppression et au mépris, et tout son royaume à la dévastation. Quant à notre personne nous ne demandons point de vengeance, mais c’est un devoir pour nous de songer à la sûreté de notre royaume, dont vous avez tous trois cherché la ruine, et nous sommes forcé de vous livrer à ses lois. Sortez de ces lieux, coupables et malheureuses victimes, et allez à la mort. Dieu veuille, dans sa clémence, vous accorder la force d’en subir l’amertume avec patience, et le repentir sincère de votre énorme forfait ! Qu’on les emmène. (On les entraîne.) Maintenant, lords, en France ! Cette entreprise vous promet, comme à nous, une gloire éclatante. Nous ne doutons plus de l’heureux succès de cette guerre. Puisque Dieu a daigné, dans sa bonté, mettre en lumière cette fatale trahison, qui s’était cachée sur notre route, pour nous arrêter à l’entrée de notre carrière, nous devons croire à présent que tous les obstacles s’aplaniront devant nous. Ainsi en avant chers compatriotes : remettons nos forces entre les mains du Tout-Puissant, et ne différons plus l’expédition. Allons gaiement à bord : que les étendards de la guerre se déploient et s’avancent. Plus de roi d’Angleterre, s’il n’est pas aussi roi de France !

(Tous sortent.)


Scène III

Londres. — La maison de l’hôtesse Quickly, dans East-Cheap. Entrent PISTOL, NYM, BARDOLPH, LE PAGE DE FALSTAFF ET L’HÔTESSE QUICKLY.

l’hôtesse, à Pistol. — Je t’en prie, mon cœur, mon cher petit mari, souffre que je te ramène à Staines.

Pistol. — Non, mon grand cœur est tout navré. Allons, Bardolph, réveille ton humeur joviale ; Nym, ranime tes bravades et ta verve ; et toi, petit drôle, arme ton courage, car Falstaff est mort : il nous faut témoigner nos regrets.

Bardolph. — Je voudrais être avec lui quelque part, soit au ciel ou en enfer.

l’hôtesse. — Oh ! certainement il n’est pas en enfer : il est dans le sein d’Arthur, si jamais homme y fut. Il a fait la plus belle fin ; il a passé comme un enfant dans sa robe baptismale ! Il était entre midi et une heure, quand il a passé : oui, précisément à la descente de la marée[12] ; quand une fois j’ai vu qu’il commençait à chiffonner ses draps, à jouer avec des fleurs[13], et à rire en regardant le bout de ses doigts, j’ai bien vu qu’il n’y avait plus pour lui qu’un chemin à prendre ; car il avait le nez aussi pointu que le bec d’une plume, et il parlait des champs verdoyants. — « Comment donc, sir John, lui dis-je ? Qu’est-ce donc, cher homme ? allons, prenez courage. » Mais il se mit à crier : Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ? trois ou quatre fois ; et pour le réconforter, je lui dis qu’il ne devait pas penser à Dieu, que je ne croyais pas qu’il fût encore nécessaire de s’embarrasser la tête de ces pensées-là ; mais il me dit pour toute réponse de lui couvrir davantage les pieds. Je mis ma main dans le lit pour les tâter, et ils étaient froids comme marbre. Je lui tâtai les genoux, et puis un peu plus haut, et de là un peu plus haut encore, mais tout était déjà froid comme marbre !

Nym. — On dit qu’il criait après le vin d’Espagne ?

l’hôtesse. — Oh ! cela est bien vrai.

Bardolph. — Et après les femmes.

l’hôtesse. — Ah ! cela n’est pas vrai, par exemple.

le page. — Très-vrai ; car il a dit que c’étaient des diables incarnés.

l’hôtesse. — Il est vrai qu’il n’a jamais pu souffrir la carnation….. C’était une couleur qui ne lui revenait point.

le page. — Il disait un jour que le diable l’emporterait à cause des femmes.

l’hôtesse. — Il est bien vrai qu’il déclamait de temps en temps contre les femmes ; mais c’est qu’il était goutteux dans ce temps-là, et puis c’était de la prostituée de Babylone qu’il parlait.

le page. — Ne vous souvenez-vous pas d’un jour qu’il aperçut une mouche sur le nez de Bardolph, et qu’il dit que c’était une âme damnée qui brûlait dans l’enfer ?

Bardolph. — Eh bien, eh bien ! l’aliment qui entretenait ce feu-là est au diable. Ce nez rubicond est toute la fortune que j’aie amassée à son service.

Nym. — Décamperons-nous, enfin ? Le roi sera parti de Southampton.

Pistol. — Allons, partons. Tends-moi tes lèvres, mon amour ; aie bien soin de mes effets et de mes meubles ; prends le bon sens pour guide. Choisissez et payez comptant, voilà tout ce que tu as à dire. Ne fais crédit à personne ; car les serments ne sont que paille légère, et la foi des hommes ne vaut pas une feuille d’oublie ; tiens bien est le meilleur chien de basse-cour, ma poulette ; c’est pourquoi, prends caveto<refCaveto, prends garde, de la prudence.></ref> pour ton conseiller. Va à présent essuyer tes yeux[14]. Allons, camarades, aux armes, partons pour la France ; et comme des sangsues, mes amis, suçons, suçons jusqu’au sang.

le page. — Ma foi, c’est une mauvaise nourriture, à ce qu’on dit.

pistol, au page. — Prends un baiser sur ses douces lèvres, et marche : allons.

Bardolph. — Adieu, notre hôtesse.

Nym. — Je ne saurais t’embrasser, moi ; voilà le plaisant de la chose ; mais ça n’y fait rien. — Adieu toujours.

Pistol. — Fais voir que tu es une bonne ménagère ; sois sédentaire, je te l’ordonne.

l’hôtesse. — Bon voyage : adieu.

(Ils sortent.)


Scène IV

France. — Appartement dans le palais du roi de France. Entrent LE ROI, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURGOGNE, LE CONNÉTABLE, et suite. Fanfares.

Le roi de France. — Ainsi l’Anglais s’avance contre nous avec une armée nombreuse. Il est important de lui répondre par une défense digne de notre trône. Les ducs de Berry, de Bretagne, de Brabant et d’Orléans vont partir ; et vous aussi, dauphin, pour visiter, réparer et fortifier nos villes de guerre, les pourvoir de braves soldats, et de toutes les munitions nécessaires ; car l’Angleterre s’approche avec une violence égale à celle d’eaux qui se précipitent vers un gouffre. Il est donc à propos de prendre toutes les mesures que la prévoyance et la crainte nous conseillent, à la vue des traces récentes qu’a laissées sur nos plaines l’Anglais fatal à la France, qui l’a trop méprisé.

Le dauphin. — Mon auguste père, il convient, sans doute, de nous armer contre l’ennemi. La paix elle-même, quand la guerre serait douteuse, et qu’il ne s’agirait d’aucune querelle, la paix ne doit jamais assez endormir un royaume, pour dispenser de lever, d’assembler des troupes, d’entretenir les places fortes, et de faire tous les préparatifs comme si l’on était menacé d’une guerre : c’est d’après ce principe que je dis qu’il est à propos que nous partions tous pour visiter les parties faibles et endommagées de la France ; mais faisons-le sans montrer aucune alarme. Non, sans plus de crainte que si nous apprenions que l’Angleterre fût en mouvement pour une danse moresque de la Pentecôte ; car, mon respectable souverain, l’Angleterre a sur son trône un si pauvre roi, son sceptre est le jouet d’un jeune homme si frivole, si extravagant, si superficiel, qu’elle n’est pas dans le cas d’inspirer la crainte.

Le connétable. — Ah ! doucement, prince dauphin : vous vous méprenez trop sur le caractère de ce roi. Que Votre Altesse interroge les derniers ambassadeurs ; sachez d’eux avec quelle grandeur il a reçu leur ambassade ; de quel nombre de sages conseillers il est environné ; combien il est modeste dans ses objections ; mais aussi combien il est redoutable par la constance de ses projets, et vous vous convaincrez que ses folies passées n’étaient que le masque du Brutus de Rome, qui cachait la prudence sous le manteau de la folie, comme des jardiniers couvrent de fumier les plantes qui poussent les premières et sont les plus délicates.

Le dauphin. — Non, connétable, il n’en est pas ainsi ; mais quoique votre opinion ne soit pas la nôtre, il n’importe. Lorsqu’il est question de se défendre, le mieux est de supposer l’ennemi plus fort qu’il ne le paraît ; c’est le moyen d’avoir prévu tous les moyens de défense ; car, si ces moyens sont faibles et mesquins, c’est imiter l’avare qui pour épargner un peu d’étoffe gâte son vêtement.

Le roi de France. — Voyons dans Henri un ennemi puissant, et vous, princes, armez-vous énergiquement pour le combattre. Sa race s’est engraissée de nos dépouilles, et il est sorti de cette famille sanguinaire qui nous vint effrayer comme des fantômes jusque dans nos foyers : témoin ce jour trop mémorable de notre honte, où les champs de Crécy virent cette bataille si fatale à la France, lorsque tous nos princes furent enchaînés par le bras de ce prince au nom sinistre, de cet Édouard, dit le prince Noir, tandis que son père, sur le sommet d’une montagne, et placé à une grande élévation où les rayons dorés du soleil venaient le couronner, contemplait son héroïque fils, souriant de le voir mutiler l’ouvrage de la nature, et défigurer toute cette belle jeunesse que Dieu et les pères français avaient créée depuis vingt années. Il est un rejeton de cette tige victorieuse : craignons sa vigueur native et ses hautes destinées.

(Entre un messager.)

le messager. — Des ambassadeurs d’Henri, roi d’Angleterre, demandent audience à Votre Majesté.

Le roi de France. — Nous la donnerons dans l’instant même. Allez, et introduisez-les. (Le messager sort avec une partie des seigneurs.) Vous voyez, mes amis, avec quelle ardeur cette chasse est suivie.

Le dauphin. — Tournez la tête, et vous arrêterez sa course. Les chiens les plus lâches poussent leurs plus bruyants abois, lorsque la proie qu’ils ont l’air de menacer court bien loin devant eux. Mon respectable souverain, prenez les Anglais de court, et montrez-leur de quelle monarchie vous êtes le chef. Trop de confiance, mon prince, n’est pas un vice aussi bas que le mépris de soi.

(Les seigneurs rentrent avec Exeter et une suite.)

Le roi de France. — Venez-vous de la part de notre frère d’Angleterre ?

Exeter. — De sa part ; et voici le salut qu’il adresse à Votre Majesté. Il vous demande, au nom du Dieu tout-puissant, de vous dépouiller vous-même, et de déposer cet éclat et ces grandeurs empruntées qui, par le don du ciel, par la loi de la nature et des nations, lui appartiennent à lui et à ses héritiers : c’est-à-dire de lui rendre cette couronne et tous ces honneurs multipliés, que la force et la coutume attribuent à la couronne de France. Et afin que vous soyez convaincu que ce n’est pas de sa part une réclamation injuste et téméraire, tirée de parchemins vermoulus dans la nuit des siècles, et arrachés de la poussière antique de l’oubli, il vous envoie cette mémorable généalogie dont chaque branche est une preuve démonstrative. (Il remet un papier au roi.) Il vous somme de considérer ce lignage ; et après que vous aurez vu qu’il descend directement du plus fameux de ses glorieux ancêtres, d’Édouard III, il vous enjoint de renoncer à votre couronne et à votre royaume, que vous ne tenez que par usurpation sur lui, qui est né le véritable et le seul propriétaire.

Le roi de France. — Et si on le refuse, qu’arrivera-t-il ?

Exeter. — Une contrainte sanglante ; car vous cacheriez sa couronne dans les derniers replis de vos cœurs, qu’il irait l’y déterrer : et c’est dans ce projet qu’il s’avance avec des tempêtes menaçantes, des foudres et des tremblements de terre comme Jupiter. Si sa requête n’est pas écoutée, il vient lui-même vous l’imposer. Il vous enjoint, au nom de l’Éternel, de lui remettre sa couronne, et de prendre en pitié toutes les malheureuses victimes que la guerre affamée s’apprête à dévorer ; il rejette sur votre tête les larmes des veuves, les cris des orphelins, le sang du peuple égorgé, les gémissements des jeunes filles qui pleureront leurs pères et leurs fiancés engloutis dans cette querelle. Voilà sa réclamation, sa menace, et mon message : à moins que le dauphin ne soit présent. S’il est dans cette assemblée, je suis chargé aussi d’un message pour lui.

Le roi de France. — Quant à nous, nous voulons examiner plus à loisir cette réclamation. Demain vous porterez nos dernières intentions à notre frère d’Angleterre.

Le dauphin. — Quant au dauphin, je répondrai pour lui. Que lui apportez-vous d’Angleterre ?

Exeter. — Le dédain et le défi, le plus profond mépris, et tout ce qui peut vous l’exprimer, sans avilir sa propre grandeur : voilà l’opinion et le salut que vous adresse mon roi. Ainsi a-t-il dit, et si votre père ne répare pas, en satisfaisant sans réserve à toutes ses demandes, l’amère raillerie dont vous avez insulté sa majesté, il vous en punira si sévèrement, que les échos des cavernes et des souterrains de France résonneront de la réponse à vos outrages et des accents de ses canons.

Le dauphin. — Dites-lui que si mon père lui rend une réponse gracieuse, c’est contre ma volonté ; car je ne désire rien tant que de lier une partie avec le roi d’Angleterre ; et c’est dans cette vue que, pour assortir le présent à sa frivolité et à sa jeunesse, je lui ai fait l’envoi de ces balles de paume de Paris.

Exeter. — Et en revanche il fera trembler jusqu’aux fondements votre Louvre de Paris, fût-il la cour souveraine de la puissante Europe. Et soyez bien sûr que vous serez grandement étonné, comme nous, ses sujets, nous l’avons été, de trouver une si grande différence entre ce qu’annonçaient les jours de sa jeunesse et ce qu’il est aujourd’hui. Aujourd’hui, il pèse le temps jusqu’au dernier grain de sable, et vos pertes vous l’apprendront s’il reste en France.

Le roi de France. — Demain vous serez amplement instruit de nos résolutions.

Exeter. — Expédiez-nous promptement, de crainte que notre roi ne vienne ici lui-même nous demander raison de nos délais : il est déjà descendu sur vos rivages.

Le roi de France. — Vous serez bientôt congédié avec des propositions avantageuses. Ce n’est pas trop d’une courte nuit pour répondre sur des objets de cette importance.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE III

le chœur. Ainsi, d’une vitesse égale à celle de la pensée, la scène vole sur une aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans l’appareil de la guerre, sur la jetée de Hampton[15], montant sur l’Océan, suivi de sa belle flotte, dont les pavillons de soie éventent le jeune Phébus : livrez-vous à votre imagination, qu’elle vous montre les mousses gravissant le long des cordages : écoutez le sifflet perçant qui met de l’ordre dans les sons confus : voyez les voiles, enflées par le souffle insinuant des vents invisibles, entraîner, au travers de la mer sillonnée, ces masses énormes qui offrent leurs flancs aux vagues superbes : imaginez que vous êtes debout sur le rivage ; voyez une cité qui danse sur les vagues inconstantes : tel est le tableau que présente cette flotte royale, dirigeant sa course vers Harfleur. Suivez ! suivez ! Attachez votre pensée à la poupe des vaisseaux, et quittez votre Angleterre silencieuse comme la nuit profonde, gardée par des vieillards, des enfants et des femmes, qui tous ont passé ou n’ont pas atteint encore l’âge de la force et de la vigueur. Car quel est celui dont un léger duvet ait orné le menton qui n’aura pas voulu suivre cette brave élite de guerriers aux rives de la France ? — Que votre pensée travaille et vous y montre un siége : contemplez les canons sur leurs affûts, ouvrant leurs bouches fatales sur Harfleur bloqué. — Supposez que l’ambassadeur revient de la cour des Français, et annonce à Henri que le roi lui offre sa fille Catherine, et avec elle, en dot, quelques vains et stériles duchés. — L’offre ne plaît point à Henri, et déjà l’actif canonnier touche de sa mèche le bronze infernal (bruits de combat ; on entend une décharge d’artillerie), et tout se renverse devant ses foudres. Continuez d’être favorables, et que vos pensées complètent notre représentation.

(Le chœur sort.)



Scène I

Harfleur assiégé. — Bruit de combat. Entrent LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, GLOCESTER, et des soldats avec des échelles de siége.

Le roi. — Allons, encore une fois à la brèche, chers amis, encore une fois : emportez-la d’assaut, ou comblez-la de morts. Dans la paix, rien ne sied tant à un homme que la modeste douceur et l’humilité ; mais lorsque la tempête de la guerre souffle à nos oreilles, alors imitez l’active fureur du tigre : roidissez vos muscles, réveillez tout votre sang, défigurez vos traits naturels sous ceux d’une rage farouche, prêtez à votre œil un aspect terrible ; qu’il sorte de son orbite, comme le canon d’airain ; que votre sourcil l’ombrage et inspire autant d’effroi qu’un rocher ruiné, qui semble rejeter sa base minée par le sauvage et pernicieux Océan ; montrez les dents, ouvrez de larges narines, contenez votre haleine, et tendez tous vos esprits jusqu’à leur dernier effort. — Courage ! courage ! nobles Anglais, dont le sang découle d’aïeux à l’épreuve de la guerre, d’ancêtres qui, comme autant d’Alexandres, ont, dans ces contrées, combattu depuis le soleil naissant jusqu’à son coucher, et n’ont reposé leurs épées que lorsque les ennemis leur ont manqué. Ne déshonorez pas vos mères : prouvez aujourd’hui que ceux à qui vous donnez le nom de pères vous ont réellement engendrés ; servez de modèle aux hommes d’un sang moins noble, et enseignez-leur à combattre. Et vous, braves milices, dont les membres ont été formés dans l’Angleterre, montrez-nous ici la vigueur du sol qui vous a nourris : faites-nous jurer que vous êtes dignes de votre race. Et je n’en doute point ; car il n’en est aucun de vous, quelle que soit la bassesse obscure de sa condition, dont je ne voie les yeux briller d’un noble feu. — Je vous vois tous ardents comme le chien à la laisse, qui n’attend que le signal pour s’élancer. Eh bien, la chasse est ouverte : suivez l’ardeur qui vous emporte, et, dans l’assaut, criez : Dieu pour Henri ! Angleterre et Saint-George !

(Le roi sort avec sa suite.) (Bruit de combat ; on entend une décharge d’artillerie.)


Scène II

Les troupes défilent. Entrent NYM, BARDOLPH ET LE PAGE.

Bardolph. — Allons, avance, avance ; à la brèche, à la brèche.

Nym. — Caporal, je t’en prie, ne nous presse pas si fort, il fait un peu chaud. Quant à moi, je n’ai pas un magasin de vies. La plaisanterie n’en vaut rien ; voilà le fin mot de l’histoire.

Pistol. — Ce mot est des plus justes ; car les mauvaises plaisanteries abondent ici, « les coups pleuvent de droite et de gauche, les pauvres vassaux du bon Dieu tombent et meurent par milliers, et l’épée et le bouclier s’acquièrent d’immortels honneurs dans des champs de sang. »

le page. — Pour moi, je voudrais être dans une taverne à Londres ; je donnerais bien toute ma gloire à venir pour un pot de bière et ma sûreté.

Pistol. — Et moi, « s’il ne tenait qu’à faire des souhaits, je ne resterais pas ici non plus, et je ne serais pas dix minutes à t’y rejoindre.[16] »

le page. — Voilà qui est aussi bien, mais non pas aussi vrai que le chant d’un oiseau sur la branche.

(Arrive Fluellen.)

fluellen, les poussant. — A la brèche, vous chiens, avancez, canaille !

Pistol. — Doucement, doucement, grand duc ; ne soyez pas si dur pour des hommes d’argile ; calmez cette rage, ralentissez cette fougue ; allons, de la douceur, mon poulet.

nym, à Pistol. — Voilà ce qu’on appelle de la belle humeur, (à Fluellen) et Votre Seigneurie n’en a que de la mauvaise.

(Nym, Pistol et Bardolph sortent suivis de Fluellen.)

le page. — Tout jeune que je suis, j’ai bien observé ces trois ferrailleurs. Je ne suis certainement qu’un enfant auprès d’eux trois ; mais tels qu’ils sont, s’ils voulaient me servir, il n’y en a pas un d’eux qui fût mon fait ; car, par ma foi, ces trois originaux ne font pas ensemble la valeur d’un homme. Ce Bardolph, par exemple, il a le sang blanc et la figure rouge ; il a du front, mais il ne se bat pas. — Et ce Pistol : il a une langue à tout tuer et une épée pacifique ; ce qui fait qu’il estropie des mots tant qu’on veut, mais il n’entame pas une lance. — Quant à Nym, il a entendu dire que ceux qui parlent le moins sont les plus braves ; voilà pourquoi il dédaigne de dire même ses prières, de peur de passer pour un lâche : mais s’il ne parle guère, il agit encore moins ; car il n’a jamais cassé d’autre tête que la sienne, et encore était-ce contre une borne, un jour qu’il était ivre. Ces gens sont capables de voler tout ce qu’ils trouvent sous leurs mains ; et le vol, ils l’appellent une acquisition. Bardolph a volé l’autre jour un étui de luth, l’a porté pendant douze lieues, et puis l’a vendu pour trois demi-sous. Ah ! pour Nym et Bardolph, ce sont, ma foi ! les deux doigts de la main en fait de filouterie. A Calais, je les ai vus voler une pelle à feu : ce qui m’a fait penser que ces gens-là avaient envie de devenir un jour porteurs de charbon[17]. Si je les avais crus, ils avaient bonne envie de me rendre aussi familier avec les poches des autres, que le sont les gants et le mouchoir, mais il n’est pas du tout dans mon caractère d’ôter de la bourse d’autrui pour mettre dans la mienne ; car c’est le moyen d’empocher des affronts…. Ma foi, il faut que je les plante là et que je cherche quelque meilleure condition. Leur lâcheté me soulève le cœur ; oui, il faut que je les plante là.

(Il s’en va.) (Rentre Fluellen suivi de Gower.)

Gower. — Capitaine Fluellen, il faut vous rendre à l’instant aux mines[18] : le duc de Glocester veut vous parler.

Fluellen. — Aux mines ? Allez-vous-en dire au duc qu’il n’est pas bon d’aller aux mines ; car, voyez-vous, ces mines ne sont pas suivant la discipline de la guerre. Les concavités ne sont pas suffisantes ; car, voyez-vous, l’adversaire (vous pouvez dire ça au duc, voyez-vous) a creusé lui-même douze pieds plus bas que les contre-mines. Par Jésus, j’ai peur qu’il ne nous fasse tous sauter, si l’on ne donne pas de meilleurs ordres.

Gower. — Le duc de Glocester, qui a la conduite du siége, est dirigé par un Irlandais qui est ma foi un brave homme.

Fluellen. — Oh ! c’est le capitaine Macmorris, n’est-ce pas ?

Gower. — Oui, je crois.

Fluellen. — Par Jésus, c’est un âne, s’il y en a un dans le monde ; et je le prouverai à sa barbe. Il ne connaît pas plus les vraies disciplines des guerres, voyez-vous, les disciplines des Romains, qu’un petit chien.

(Entrent Macmorris et le capitaine Jamy.)

Gower. — Le voilà qui vient, accompagné du capitaine écossais, le capitaine Jamy.

Fluellen. — Le capitaine Jamy est un bien merveilleux et valeureux capitaine : ça n’est pas douteux, et un homme de grande expédition et connaissances dans les anciennes guerres, d’après la science particulière que j’ai moi-même de ses règles. Par Jésus ! il soutiendra sa thèse aussi bien qu’aucun militaire dans le monde, sur les disciplines des anciennes guerres des Romains.

Jamy. — Je vous donne le bonjour, capitaine Fluellen.

Fluellen. — Bonjour à Votre Seigneurie, bon capitaine Jamy.

Gower. — Oh çà ! capitaine Macmorris, venez-vous des mines ? Les pionniers ont-ils fini ?

Macmorris. — Par Jésus, ça ne vaut pas le diable. L’ouvrage est abandonné, la trompette sonnant la retraite ; par ma main que voilà, et par l’âme de mon père, je jure que l’ouvrage ne vaut rien. On y a renoncé, sans quoi j’aurais fait sauter la ville, Dieu me pardonne ! en moins d’une heure. Oh ! c’est fort mal fait, c’est fort mal fait : par ce bras ! c’est mal fait.

Fluellen. — Capitaine Macmorris, je vous en prie, voudriez-vous bien m’accorder, voyez-vous, quelques petits colloques avec vous, comme qui dirait, pour ainsi dire, touchant, ou comme à l’égard des disciplines de la guerre, les guerres des Romains, par manière de conversation, voyez-vous, et de pure communication d’amitié ; et comme qui dirait, pour ainsi dire, pour la satisfaction de mon esprit. Pour à l’égard de ce qui concerne les règles de la discipline militaire, voilà le point….

Jamy. — De bonne foi ce sera la meilleure chose du monde, mes bons capitaines, et je m’en vais profiter de cette occasion pour prendre congé de vous, avec votre permission.

Macmorris. — Ce n’est pas ici le temps de discourir, Dieu me pardonne ! Le jour est chaud, et le temps, et la guerre, et le roi, et les ducs : ce n’est pas là le temps de discourir : la ville est assiégée, et la trompette nous appelle à la brèche, et nous voilà à causer. Et par le Christ, nous ne faisons rien ; c’est honteux à nous tous tant que nous sommes : Dieu me pardonne ! C’est une honte de rester tranquilles, c’est une honte, je le jure ; et il y a tant de gorges à couper et d’ouvrages à faire ; et il n’y a rien de fait, le Christ me pardonne !

Jamy. — Par la sainte messe, avant que ces yeux-là que vous voyez soient assoupis, je ferai de la bonne ouvrage, ou je serai sur le carreau : oui, et je travaillerai aussi courageusement que je pourrai ; c’est bien sûr cela, en deux paroles comme en quatre. Cependant, sur ma foi, je serai bien aise d’entendre quelques questions entre vous deux.

Fluellen. — Capitaine Macmorris, je pense, voyez-vous, sauf votre correction, qu’il n’y en pas beaucoup de votre nation….

Macmorris. — De ma nation ? Qu’est-ce que c’est que ma nation ? Est-ce une nation de lâches, de bâtards, de gredins ? Qu’est-ce que c’est que ma nation ? Qui parle de ma nation ?

Fluellen. — Voyez-vous, si vous prenez les choses autrement qu’on ne les dit, capitaine Macmorris, par aventure je pourrais bien penser que vous ne me traitiez pas avec cette affabilité, comme en toute discrétion vous devez me traiter, voyez-vous, d’autant que je suis autant que vous, tant dans la discipline de la guerre, que par mon lignage et en tout autre genre.

Macmorris. — Je ne vous reconnais pas autant de bravoure qu’à moi, et le Christ me pardonne ! Je vous couperai la tête.

Gower. — Amis, amis ! allons, vous vous trompez tous les deux : c’est faute de vous entendre.

Jamy. — Oh ! voilà une vilaine sottise.

(On sonne un pourparler.)

Gower. — La ville demande à parlementer.

Fluellen. — Capitaine Macmorris, quand il se trouvera une meilleure occasion, voyez-vous, je prendrai la liberté de vous dire que je connais les disciplines de la guerre ; et voilà tout. (Ils partent.)


Scène III

LE GOUVERNEUR et quelques citoyens sont sur les remparts ; au bas sont les troupes anglaises. LE ROI HENRI entre avec sa suite.

Le roi. — Quelle est enfin la résolution du gouverneur ? Voici le dernier pourparler que nous admettrons encore. Rendez-vous donc à notre clémence ; ou, si vous êtes jaloux de votre destruction, défiez notre dernière fureur. Car, comme il est vrai que je suis soldat, nom qui, dans mes pensées, est celui qui me sied davantage, si je recommence à battre vos murailles, je ne quitterai plus Harfleur, déjà à demi démoli, qu’il ne soit enseveli sous ses cendres. Les portes de la clémence seront fermées alors, et le soldat, au carnage animé, le cœur endurci et féroce, donnant carrière à sa main sanguinaire, parcourra vos foyers, avec une conscience large comme l’enfer, moissonnant comme l’herbe vos vierges dans l’éclat de leur fraîcheur et vos enfants dans la fleur de leur âge. Que m’importe à moi, si la guerre impie, couronnée de flammes comme le prince des démons, et le front tout noirci de feux, exerce toutes les horreurs barbares qui suivent l’assaut et le pillage ? Que m’importe à moi, lorsque vous seuls en êtes la cause, si vos chastes vierges tombent sous la main brûlante du viol effréné ? Quel mors peut arrêter la licence et ses fureurs, lorsqu’elle roule abandonnée sur la pente de son cours impétueux ? Nous épuiserons en vain nos ordres, pour rappeler des soldats acharnés sur leur proie ; autant commander à l’immense Léviathan de venir sur le rivage. Ainsi, habitants d’Harfleur, prenez pitié de votre ville et de votre peuple, tandis que mes soldats sont encore soumis à mes ordres, tandis que le souffle paisible de la clémence écarte encore les nuages impurs et contagieux du meurtre, du pillage et des excès : sinon, attendez-vous à voir dans un moment le soldat aveugle et sanglant, salir d’une main impure les cheveux de vos filles qui pousseront en vain des cris aigus, vos vieillards saisis par leurs barbes d’argent, et leurs têtes vénérables écrasées contre les murs, et vos enfants empalés nus sur les lances, à la vue de leurs mères égarées et perçant les nuages de leurs hurlements, comme jadis les veuves de Judée poursuivaient de leurs clameurs les bourreaux d’Hérode. Que répondez-vous ? Voulez-vous céder et prévenir ces maux ; ou, coupables d’une défense trop obstinée, vous voir détruits ?

Le Gouverneur. — Ce jour est le terme de notre attente. Le dauphin, dont nous avions pressé les secours, nous fait répondre que ses troupes ne sont pas encore prêtes, ni en état de faire lever un si grand siége. Ainsi, roi redouté, nous cédons notre ville et notre vie à votre généreuse clémence : entrez dans notre port, disposez de nous et de nos biens ; nous ne pouvons nous défendre plus longtemps.

Le roi. — Ouvrez vos portes. — Allons, cher oncle Exeter, entrez dans Harfleur, restez-y, et fortifiez la ville contre les Français. Faites grâce à tous. — Pour nous, cher oncle, l’hiver qui s’approche, et la maladie qui se répand sur nos soldats, nous déterminent à nous retirer vers Calais. Ce soir nous serons votre hôte dans Harfleur, et demain prêts à nous mettre en marche.

(Fanfares : ils entrent dans la ville.)


Scène IV

Rouen. — Appartement du palais. Entrent CATHERINE ET ALIX.

Catherine. — Alix, tu as été en Angleterre, et tu parles bien le langage ?

Alix. — Un peu, madame.

Catherine. — Je te prie de m’enseigner ; il faut que j’apprenne à parler. Comment appelez-vous la main, en anglais ?

Alix. — La main ? Elle est appelée de hand.

Catherine. — Et les doigts ?

Alix. — Les doigts ? Ma foi, j’ai oublié les doigts ; mais je me souviendrai. Les doigts, je pense qu’ils sont appelés de fingres ; oui, de fingres.

Catherine. — La main, de hand ; les doigts, de fingres. Je pense que je suis un bon écolier. J’ai gagné deux mots d’anglais vitement. Comment appelez-vous les ongles ?

Alix. — Les ongles ? Nous les appelons de nails.

Catherine. — De nails. Écoutez ; dites-moi si je parle bien : de hand, de fingres, de nails.

Alix. — C’est bien dit, madame ; c’est du fort bon anglais.

Catherine. — Dites-moi l’anglais pour le bras ?

Alix. — De arm, madame.

Catherine. — Et le coude ?

Alix. — De elbow.

Catherine. — De elbow. Je fais la répétition de tous les mots que vous m’avez appris jusqu’à présent.

Alix. — C’est trop difficile, madame, je pense.

Catherine. — Excusez-moi, Alix. Écoutez ; De hand, de fingres, de nails, de arm, de bilbow.

Alix. — De elbow, madame.

Catherine. — O seigneur Dieu ! je m’oublie ; de elbow. Comment appelez-vous le cou ?

Alix. — De nick, madame.

Catherine. — De nick ? Et le menton ?

Alix. — De chin.

Catherine. — De jin ? Le cou, de nick, le menton, de jin.

Alix. — Oui : sauf votre honneur, en vérité, vous prononcez les mots aussi droit que les natifs d’Angleterre.

Catherine. — Je ne doute point d’apprendre par la grâce de Dieu, et en peu de temps.

Alix. — N’avez-vous pas déjà oublié ce que je vous ai enseigné ?

Catherine. — Non, je vous le réciterai promptement, de hand, de fingres, de mails.

Alix. — De nails, madame.

Catherine. — De nails, de arm, de ilbow.

Alix. — Sauf votre honneur, de elbow.

Catherine. — Aussi dis-je de elbow, de neck et de chin. Comment appelez-vous les pieds et la robe ?

Alix. — De foot, madame, et de coun.

Catherine. — De foot, de coun[19] ? O seigneur Dieu ! ce sont des mots d’un son mauvais, corruptible, grossier et impudique, et dont les dames d’honneur ne peuvent user. Je ne voudrais pas prononcer ces mots devant les seigneurs de France pour tout le monde : il faut de foot et de coun néanmoins. Je réciterai une autre fois ma leçon ensemble ; de hand, de fingres, de nails, de arm, de elbow, de neck, de chin, de foot et de coun.

Alix. — Excellent, madame.

Catherine. — C’est assez pour une fois. Allons-nous-en dîner.


Scène V

Autre salle du même palais. LE ROI DE FRANCE, LE DAUPHIN, LE DUC DE BOURBON, LE CONNÉTABLE DE FRANCE, ET AUTRES SEIGNEURS.

Le roi de France. — Il est certain qu’il a passé la rivière de Somme.

Le connétable. — Si nous n’allons pas le combattre, mon roi, renonçons donc à vivre en France ; abandonnons tout, cédons nos riches vignobles à ce peuple barbare.

Le dauphin. — O Dieu vivant ! quelques boutures sorties de nous, le superflu du luxe de nos ancêtres, nos rejetons, entés sur un tronc sauvage et inculte, s’élèveront-ils si rapidement jusqu’aux nues, et surpasseront-ils en hauteur la tige dont ils sont sortis ? bourbon. — Des Normands ; oui, des bâtards normands ! Mort de ma vie ! s’il faut qu’ils traversent ainsi le royaume sans combat, je veux vendre mon duché pour acheter une chaumière et quelque marais fangeux dans cette île irrégulière d’Albion.

Le connétable. — Dieu des batailles ! où donc ont-ils puisé cette ardeur ? Leur climat n’est-il pas couvert de brouillards et engourdi par le froid ? Le soleil ne jette qu’à regret sur leur île de pâles rayons ; il tue leurs fruits de ses sombres regards : leur bière, de l’eau et de l’orge fermentée, boisson faite pour des rosses surmenées, peut-elle donc échauffer à ce degré leur sang épais, et l’enflammer de cette bouillante valeur ? Et le sang français, avivé encore par les esprits du vin, paraîtra-t-il glacé auprès du leur ? Oh ! pour l’honneur de notre patrie, ne restons pas oisifs et immobiles comme ces glaçons que l’hiver suspend au bord de nos toits, tandis qu’un peuple, né dans le berceau des frimas, répand des flots de braves jeunes gens dans nos riches campagnes ; pauvres, il faut en convenir, par les maîtres qu’elles nourrissent.

Le dauphin. — Par l’honneur et la foi des chevaliers, nos dames se raillent de nous ; elles disent hautement que notre vigueur est épuisée, et qu’elles prodigueront leurs faveurs à la jeunesse anglaise, pour repeupler la France de bâtards belliqueux.

bourbon. — Elles nous renvoient aux écoles de danse de l’Angleterre, et nous conseillent d’apprendre leurs cabrioles et leurs lavoltes[20], disant que toutes nos grâces sont dans nos talons, et que c’est dans la fuite que nos sublimes talents se déploient.

Le roi de France. — Où est le héraut Montjoie ? Ordonnez-lui de partir sur-le-champ. Qu’il aille saluer l’Anglais d’un insultant défi. — Allons, princes, volez sur le champ de bataille, et que l’honneur et le courage donnent à vos cœurs une trempe plus dure que l’acier de vos épées. Charles d’Albret, grand connétable de France ; vous aussi, d’Orléans, Bourbon et Berri, Alençon, Brabant, Bar, Bourgogne ; et vous, Jacques Châtillon, Rambure, Vaudemont, Beaumont, Grandpré, Roussi et Fauconberg, Foix, Lestrelles, Boucicaut et Charolais ; grands ducs, princes, comtes, barons, lords et chevaliers, grands par vos titres, allez vous laver de ce grand opprobre : arrêtez dans sa course Henri d’Angleterre qui traverse en vainqueur notre royaume, et vengez l’insulte de ses panonceaux teints du sang de Harfleur. Fondez sur son armée comme un torrent de neiges fond sur les vallées dont l’humble profondeur reçoit les flots que vomissent les Alpes ! tombez sur lui ; vous avez assez de forces : ramenez-le dans les murs de Rouen captif, enchaîné sur un char victorieux.

Le connétable. — Voilà le rôle qui sied aux grands d’une nation ! J’ai un regret, c’est que l’ennemi soit si peu nombreux et si faible, que ses soldats soient épuisés de faim et des fatigues de leur marche : car, j’en suis sûr, aussitôt qu’il verra paraître notre armée, son cœur s’abîmera dans la crainte, et son plus grand exploit sera de nous offrir sa rançon.

Le roi de France. — Allez donc, lord connétable : hâtez le départ de Montjoie ; qu’il déclare à l’Anglais que nous envoyons savoir de lui quelle rançon il veut donner. Vous, prince dauphin, vous resterez avec nous dans Rouen.

Le dauphin. — Non, mon père, j’en conjure Votre Majesté.

Le roi de France. — N’insistez point : vous resterez avec nous. — Allons, partez, connétable ; et vous aussi, princes, et rapportez-nous promptement la nouvelle du désastre de l’Anglais.

(Ils sortent.)


Scène VI

Le camp anglais en Picardie. GOWER ET FLUELLEN.

Gower. — Eh bien, capitaine Fluellen, venez-vous du pont ?

Fluellen. — Je vous assure qu’il y a d’excellente besogne à ce pont.

Gower. — Le duc d’Exeter est-il en sûreté ?

Fluellen. — Le duc d’Exeter est aussi magnanime qu’Agamemnon, et c’est un homme que j’aime et que j’honore de toute mon âme, de tout mon cœur, de tout mon respect, pour toute ma vie, de toutes mes forces et de tout mon pouvoir. Il n’a pas eu (Dieu soit loué et béni !) le plus petit accident du monde. Il a conservé le pont le plus facilement, avec une excellente discipline. Il y a là, au pont, un ancien lieutenant ; je crois, sur ma conscience, que c’est un autre Marc Antoine pour la valeur ; cependant c’est un homme qui n’a pas la moindre réputation dans le monde ; mais je lui ai vu faire des choses vaillantes.

Gower. — Comment l’appelez-vous ?

Fluellen. — On l’appelle l’enseigne Pistol.

Gower. — Je ne le connais pas.

(Entre Pistol.)

Fluellen. — Le voilà.

Pistol. — Capitaine, je te prie de me faire un plaisir. Le duc d’Exeter a beaucoup d’amitié pour toi.

Fluellen. — Moi, j’en remercie Dieu ; il est vrai que j’ai mérité d’avoir quelque part dans son amitié.

Pistol. — Un certain Bardolph, soldat intrépide et courageux, a, par un sort cruel et par un tour furieux de l’inconstante roue de cette écervelée de Fortune, cette aveugle déesse qui se balance sur une pierre qui roule sans fin….

Fluellen. — Avec votre permission, enseigne Pistol, la déesse Fortune est représentée aveugle avec un bandeau tenant les yeux pour vous faire entendre que la fortune est aveugle : et on la peint aussi avec une roue, pour vous faire voir, et c’est la morale qu’il en faut tirer, qu’elle tourne toujours et qu’elle est inconstante, et qu’elle n’est que mutabilités et vicissitudes : et son pied, voyez-vous, est posé sur une pierre sphérique qui roule, roule, roule…. A dire vrai, le poëte en fait une très-excellente description : la fortune, voyez-vous, est une excellente morale.

Pistol. — La fortune est l’ennemie de Bardolph, et le regarde d’un mauvais œil ; car il a volé un ciboire, et il doit être pendu : cela fait une vilaine mort. Le gibet est bon pour les chiens ; mais l’homme devrait en être exempt. Ne souffre donc pas que le chanvre lui coupe le sifflet. Exeter a prononcé l’arrêt de mort, pour un ciboire de peu de valeur : ainsi, va donc, et parle ; le duc t’écoutera : empêche que le fil de la vie du pauvre Bardolph ne soit coupé avec une ficelle d’un sou et d’une manière ignominieuse. Parle, capitaine, en faveur de sa vie, et je serai reconnaissant de ce service.

Fluellen. — Enseigne Pistol, je vois bien à peu près ce que vous voulez dire.

Pistol. — Allons, tant mieux pour vous.

Fluellen. — Certainement, Pistol, il n’y a pas là de quoi dire tant mieux ; car, voyez-vous, il serait mon frère, que je prierais le duc de suivre son bon plaisir, et de le faire exécuter ; car il faut observer la discipline.

Pistol. — Meurs, et va à tous les diables, et figue pour ton amitié.

Fluellen. — Fort bien.

Pistol. — Je te souhaite une figue d’Espagne[21] !

(Pistol sort.)

Fluellen. — Fort bon.

Gower. — Cet homme-là, c’est le plus fieffé misérable qui fut jamais. Je le remets bien à présent ; c’est un infâme entremetteur, un coupe-jarret.

Fluellen. — Je vous assure qu’il proférait sur le pont les plus braves paroles qu’on puisse jamais voir dans les plus beaux jours de l’été ; mais cela est égal, ce qu’il vient de me dire…. C’est fort bien…. Je vous assure que quand l’occasion se trouvera….

Gower. — Par Dieu ! c’est un filou, un bouffon, un fripon, qui de temps en temps va à la guerre, pour avoir l’avantage, à son retour à Londres, de se parer du costume d’un militaire. Ces drôles-là savent, à point nommé, les noms de tous les chefs d’une armée ; ils vous diront par cœur tout ce qui s’est passé dans le service, et où il s’est fait ; ils vous nommeront les lieux où il y aura eu la moindre escarmouche : c’était à tel endroit, à telle brèche, à tel ou tel convoi ; ils vous diront qui s’est distingué, qui fut tué, qui s’est déshonoré, quels étaient les postes de l’ennemi ; et ils vous rendent cela dans les meilleurs termes de guerre, qu’ils vous assaisonnent des jurements les plus nouveaux[22]. Et vous ne sauriez vous imaginer l’effet merveilleux que des moustaches taillées sur le patron de celles du général, et d’horribles cris, contrefaisant ceux d’un camp, font parmi des bouteilles fumantes et des esprits abreuvés de bière mousseuse. Oh ! il faut apprendre à connaître ces misérables, qui font la honte du siècle ; ou bien vous feriez d’étranges méprises.

Fluellen. — Tenez, capitaine Gower, je vous dirai bien une chose, c’est que je m’aperçois bien qu’il n’est pas tout ce qu’il voudrait bien faire accroire au monde qu’il est. A la première occasion que je pourrai trouver le moindre trou dans son pourpoint, je lui ferai sentir ma façon de penser. — Écoutez ; voilà le roi qui vient : il faut que je lui parle sur ce qui se passe au pont. (Entrent le roi, Glocester, des soldats.) Dieu bénisse Votre Majesté !

Le roi. — Eh bien, Fluellen, venez-vous du pont ?

Fluellen. — Moi ! Oui, sous le bon plaisir de Votre Majesté. Le duc d’Exeter a très-galamment conservé le pont. Les Français se sont retirés, voyez-vous, et il y a de beaux et libres passages à présent. Par sainte Marie, l’adversaire aurait eu la possession du pont ; mais il a été forcé de se retirer, et le duc d’Exeter est le maître du pont. Ah ! je peux bien assurer Votre Majesté que c’est un brave homme que ce duc.

Le roi. — Combien avez-vous perdu de monde, Fluellen ?

Fluellen. — La perdition de l’adversaire a été très-grande, fort raisonnablement grande. Sainte Marie ! pour moi, je pense que le duc n’a pas perdu un seul homme, sinon un qui a bien l’air d’être pendu pour avoir volé une église, un certain Bardolph…. Si Votre Majesté sait qui c’est ; c’est un homme qui a le visage bourgeonné et tout couvert de boutons, et comme une flamme ardente, et dont les lèvres étoupent le nez, et sont comme un charbon de feu, tantôt bleues et tantôt rouges ; mais son nez est expédié à présent, et son feu est éteint ; ainsi n’en parlons plus.

Le roi. — Je voudrais nous voir défaits ainsi de tous les pillards de son espèce. — Et nous enjoignons expressément que, dans notre marche au travers des campagnes, on n’enlève rien des villages par violence, qu’on ne prenne rien sans le payer, qu’on n’insulte pas le dernier des Français d’aucune parole de mépris ou de reproche. Quand la douceur et la cruauté jouent à qui aura un royaume, c’est le joueur le plus doux qui gagne.

(On entend la trompette du héraut.) (Montjoie s’avance.)

Montjoie. — Vous me reconnaissez à mon habillement[23] ?

Le roi. — Oui, je te reconnais. Qu’as-tu à m’apprendre ?

Montjoie. — Les intentions de mon maître.

Le roi. — Déclare-les.

Montjoie. — Voici ce que dit mon roi. — « Annonce à Henri d’Angleterre que, quoique nous ayons paru morts, nous n’étions qu’endormis. La prudence est un meilleur soldat que la témérité. Dis-lui que nous aurions pu le repousser à Harfleur, mais que nous n’avons pas jugé à propos de venger l’injure qu’elle ne fût à son comble. — Maintenant c’est à notre tour à parler, et notre voix est la voix d’un souverain. L’Anglais se repentira de sa folie ; il sentira sa faiblesse et admirera notre patience. Dis-lui de songer à sa rançon : elle doit être proportionnée aux pertes que nous avons essuyées, au nombre de sujets que nous avons perdus, à l’insulte que nous avons dévorée ; et si la réparation égalait la grandeur des offenses, sa faiblesse succomberait sous le poids. Pour payer nos pertes, son trésor est trop pauvre : pour payer l’effusion de notre sang, les troupes de son royaume entier sont un nombre insuffisant. Et quant à l’insulte qui nous a été faite, sa personne même, à nos pieds prosternée, ne serait qu’une faible et indigne satisfaction. A ce discours ajoute le défi ; et finis par lui déclarer qu’il a dévoué et perdu ceux qui le suivent, et que leur condamnation est prononcée. » — Ainsi parle le roi mon maître : là finit mon ministère.

Le roi. — Je connais ton rang. Quel est ton nom ?

Montjoie. — Montjoie.

Le roi. — Tu remplis bien ton office. Retourne sur tes pas, et dis à ton roi : — Qu’en ce moment je ne le cherche pas, et que je serais bien aise de marcher sans empêchement jusqu’à Calais. Car, pour avouer la vérité, quoique la prudence défende un pareil aveu devant un ennemi rusé, qui sait prendre avantage de tout, mes soldats sont considérablement affaiblis par la maladie[24] ; leur nombre est diminué, et le peu qui m’en reste ne vaut guère mieux qu’un pareil nombre de Français. — Tant que mes soldats étaient frais et pleins de santé, je te dis, héraut, que je croyais voir sur deux jambes anglaises marcher trois Français. — Que Dieu me pardonne si je me vante à ce point. C’est votre air de France qui souffle ce vice en moi ; et je dois pourtant me le reprocher. — Pars, et dis à ton maître que tu m’as trouvé ici : ma rançon est ce corps frêle et chétif, mon armée n’est plus qu’une garde faible et consumée par la maladie. Cependant, que Dieu soit mon guide, et nous marcherons en avant, quand le roi de France lui-même, ou tout autre voisin, s’opposerait à notre passage. (Il lui remet une bourse.) Voilà pour te payer ton message, Montjoie. Va : dis à ton maître de bien se consulter. Si nous pouvons passer, nous passerons ; si l’on veut nous en empêcher, nous rougirons de votre sang vos noirs sillons. Adieu, Montjoie. En deux mots, voici notre réponse : Dans l’état où nous sommes, nous n’irons pas chercher le combat : et dans l’état où nous sommes, nous déclarons que nous ne l’éviterons pas. Rends cette réponse à ton roi.

Montjoie. — Elle sera fidèlement rendue. Je remercie Votre Majesté.

(Montjoie s’en va.)

Glocester. — J’espère qu’ils ne viendront pas nous attaquer à présent. Le roi. — Nous sommes dans la main de Dieu, frère, et non pas dans les leurs. — Marchez au pont : la nuit s’approche. — Nous camperons au delà de la rivière ; et demain matin, ordonnez qu’on marche en avant.

(Ils sortent.)


Scène VII

Le camp français, à Azincourt. Entrent LE CONNÉTABLE DE FRANCE, LE DUC D’ORLÉANS, LE DAUPHIN, RAMBURES, ET AUTRES SEIGNEURS.

Le connétable. — Par Dieu ! j’ai bien la meilleure armure du monde. Que n’est-il jour !

Le Duc d’Orléan. — J’avouerai que vous avez une excellente armure ; mais aussi vous rendrez justice à mon cheval.

Le connétable. — Oh ! cela est vrai ; c’est le meilleur cheval de l’Europe.

Le Duc d’Orléan. — Le matin n’arrivera-t-il donc jamais !

Le dauphin. — Duc d’Orléans, et vous seigneur connétable, vous parlez de cheval et d’armure ?….

Le Duc d’Orléan. — Oh ! en fait de ces deux meubles, vous êtes aussi bien pourvu qu’aucun prince du monde.

Le dauphin. — Que cette nuit est longue ! — Je ne changerais pas mon cheval pour aucun qui ne marche que sur quatre pieds ; il bondit au-dessus de terre comme une balle garnie de crin : c’est le cheval volant, le Pégase aux narines de feu. Une fois en selle, je vole, je suis un faucon ; il trotte dans l’air, et la terre résonne quand il la touche : oui, la corne de son sabot est plus musicale et plus harmonieuse que la flûte d’Hermès.

Le Duc d’Orléan. — Il est couleur de muscade.

Le dauphin. — Et chaud comme le gingembre. C’est un coursier digne de Persée : il n’est formé que d’air et de feu. Si l’on découvre en lui quelque mélange des grossiers éléments de la terre et de l’eau, ce n’est que dans sa patiente tranquillité, lorsque son maître le monte. C’est là ce qui s’appelle un cheval ; et tous les autres, auprès de lui, ne méritent que le nom de bêtes de somme.

Le connétable. — Oui, prince, on peut dire que c’est le cheval le plus accompli et le plus excellent qu’il y ait.

Le dauphin. — C’est le prince des coursiers : son hennissement ressemble à la voix impérieuse d’un monarque, et son port majestueux vous force à lui rendre hommage….

Le Duc d’Orléan. — Allons, en voilà assez sur ce sujet, mon cousin.

Le dauphin. — Je dis plus encore, il faut n’avoir pas l’ombre d’esprit pour n’être pas en état, depuis le lever de l’alouette jusqu’au coucher de l’agneau, de chanter les louanges de mon cheval sans se répéter : c’est un sujet aussi inépuisable que la mer. Faites des langues éloquentes de tous les grains de sable, mon cheval peut les occuper toutes. Il est digne d’être loué par un souverain et monté par le souverain d’un souverain. Enfin, il mérite que tout l’univers, connu et inconnu, ne fasse autre chose que de l’admirer. J’ai fait un jour un sonnet à sa louange, qui commençait ainsi : Merveille de la nature.

Le Duc d’Orléan. — J’ai vu un sonnet pour une maîtresse qui commençait de même.

Le dauphin. — Eh bien, ils auront donc imité celui que j’ai composé pour mon coursier, car mon cheval est ma maîtresse.

Le Duc d’Orléan. — Votre maîtresse porte bien.

Le dauphin. — Oui, moi seul ; c’est là le mérite, la perfection exigée d’une bonne maîtresse.

Le connétable. — Ma foi, l’autre jour il m’a semblé que votre maîtresse vous a durement mené.

Le dauphin. — Peut-être la vôtre en a fait de même.

Le connétable. — La mienne n’était pas bridée.

Le dauphin. — Elle était donc vieille et tranquille, et vous galopâtes comme un kerne d’Irlande[25], sans votre haut-de-chausse français et avec des caleçons étroits.

Le connétable. — Vous vous connaissez en équitation.

Le dauphin. — Recevez donc une leçon de moi. Ceux qui chevauchent ainsi et sans précaution tombent dans de sales fondrières : je préfère mon cheval à ma maîtresse.

Le connétable. — J’aimerais autant que ma maîtresse fût une rosse.

Le dauphin. — Je te dis, connétable, que ma maîtresse porte ses propres cheveux.

Le connétable. — Je pourrais en dire autant si j’avais une truie pour maîtresse.

Le dauphin. — Le chien est retourné à son vomissement, et la truie lavée au bourbier[26]. Tu te sers de tout.

Le connétable. — Cependant je ne me sers pas de mon cheval pour maîtresse, ou d’un pareil proverbe mal à propos.

rambure. — Seigneur connétable, sont-ce des étoiles ou des soleils qui brillent sur l’armure que j’ai vue ce soir dans votre tente ?

Le connétable. — Ce sont des étoiles.

Le dauphin. — Il en tombera quelques-unes demain, j’espère.

Le connétable. — Et cependant mon ciel n’en manquera pas encore pour cela.

Le dauphin. — Cela peut bien être, car vous en avez tant de superflues ! et cela vous ferait plus d’honneur qu’il y en eût quelques-unes de moins.

Le connétable. — C’est comme votre cheval qui porte tant de louanges, et qui n’en trotterait pas moins bien quand quelques-unes de vos forfanteries seraient démontrées.

Le dauphin. — Ne fera-t-il donc jamais jour ? — Je veux trotter demain l’espace d’un mille, et que mon chemin soit pavé de faces anglaises.

Le connétable. — Moi je n’en dirai pas autant de peur qu’on ne me fît en face l’affront de me démentir ; mais je voudrais en effet de tout mon cœur qu’il fît jour, pour bien frotter les oreilles aux Anglais.

Le dauphin. — Qui veut courir avec moi le risque de leur faire une vingtaine de prisonniers ?

Le connétable. — Il faut que vous commenciez par vous exposer au risque de l’être vous-même.

Le dauphin. — Allons, il est minuit : je vais m’armer.

(Il sort.)

Le Duc d’Orléan. — Le dauphin soupire après le jour.

rambure. — Il meurt d’envie de manger les Anglais.

Le connétable. — Je crois qu’il peut bien manger tous ceux qu’il tuera.

Le Duc d’Orléan. — Par la blanche main de ma dame, c’est un aimable prince.

Le connétable. — Jurez plutôt par son pied, afin qu’elle puisse d’un pas effacer le serment.

Le Duc d’Orléan. — Tout ce qu’on peut dire de lui, c’est que c’est peut-être l’homme de France le plus actif.

Le connétable. — Agir c’est être actif, et il sera toujours agissant.

Le Duc d’Orléan. — Je n’ai jamais ouï dire qu’il ait fait de mal à personne.

Le connétable. — Et je vous jure qu’il ne commencera pas encore demain ; il conservera cette bonne réputation.

Le Duc d’Orléan. — Je sais qu’il a du courage.

Le connétable. — Je me suis laissé dire la même chose par quelqu’un qui le connaît mieux que vous.

Le Duc d’Orléan. — Qui cela ?

Le connétable. — Pardieu ! c’est lui-même qui me l’a dit, et il a ajouté qu’il ne se souciait pas qu’on le sût.

Le Duc d’Orléan. — Il n’a pas besoin de cette précaution ; son mérite n’est point caché.

Le connétable. — Sur ma foi, très-caché. Il n’y a jamais eu que son laquais qui l’ait vu ; mais sa valeur est comme le faucon encore coiffé de son chaperon : quand on le lâchera, on verra son essor.

Le Duc d’Orléan. — Jamais la haine n’a dit du bien de son ennemi.

Le connétable. — Je payerai ce proverbe d’un autre : Jamais l’amitié n’est exempte de flatterie.

Le Duc d’Orléan. — Et moi je répondrai par cet autre : Rendez même au diable ce qui lui est dû.

Le connétable. — C’est bien dit. Vous avez votre âme pour jouer le rôle du diable. Je riposte à ce proverbe par ces mots : La peste du diable !

Le Duc d’Orléan. — Vous êtes le plus fort de nous deux aux proverbes. Le trait d’un fou est bientôt lancé.

Le connétable. — Vous avez lancé le vôtre de travers.

Le Duc d’Orléan. — Ce n’est pas la première fois que vous avez été manqué.

(Entre un messager.)

le messager. — Seigneur connétable, les Anglais ne sont plus qu’à quinze cents pas de votre tente.

Le connétable. — Qui en a mesuré l’espace ?

le messager. — Le seigneur Grandpré.

Le connétable. — C’est un brave homme, et qui a une grande expérience. — Je voudrais qu’il fît jour. Hélas ! le pauvre Henri d’Angleterre ne soupire pas comme nous, je crois, après la naissance du jour.

Le Duc d’Orléan. — Qui est donc ce maussade et pauvre roi d’Angleterre, pour venir rêver avec ses stupides Anglais si loin des lieux de sa connaissance ?

Le connétable. — Si les Anglais avaient un grain de bon sens, ils se sauveraient.

Le Duc d’Orléan. — Oh ! c’est de bon sens qu’ils manquent ; car si leurs cervelles avaient la moindre défense intellectuelle, jamais ils ne pourraient porter des casques si pesants.

rambure. — Il faut avouer que cette île d’Angleterre produit de valeureuses créatures : leurs dogues, par exemple, sont d’un courage sans pareil.

Le Duc d’Orléan. — Oh ! pardieu ! oui ; voilà d’excellents chiens qui vont se jeter les yeux fermés dans la gueule d’un ours, qui leur écrase la tête d’un coup de dent comme des pommes cuites. C’est comme si vous disiez que c’est une mouche bien courageuse que celle qui ose aller prendre son déjeuner sur les lèvres d’un lion.

Le connétable. — Précisément : vous avez raison, et les hommes de ce pays-là ressemblent aussi un peu à leurs dogues dans leur manière lourde et pesante d’attaquer, et de laisser leur esprit avec leurs femmes ; car donnez-leur bien à mâcher de grosses tranches de boeuf, et puis fournissez-les de fer et d’acier, ils dévoreront comme des loups, et se battront comme des diables.

Le Duc d’Orléan. — Oui, mais ces pauvres Anglais sont diablement à court de boeuf.

Le connétable. — Eh bien, s’il en est ainsi, vous verrez que demain ils n’auront d’appétit que pour manger, et point du tout pour se battre : allons, il est temps de nous armer. Irons-nous nous équiper ?

Le Duc d’Orléan. — Il est deux heures. — Eh bien, avant qu’il en soit dix, nous aurons chacun une centaine d’Anglais.

(Ils partent.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV

le chœur. Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l’on n’entend plus qu’un faible murmure, où les aveugles ténèbres remplissent l’immense vaisseau de l’univers. De l’un à l’autre camp, dans le sein obscur de la nuit, le bourdonnement des deux armées diminue par degrés. Les sentinelles, de leurs postes éloignés, s’entendent presque parler. Les feux des deux camps se répondent, et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les casques et les visages ennemis dessinés dans l’ombre. Le coursier menace le coursier, et perce l’oreille engourdie de la nuit de ses fiers et longs hennissements. Des tentes s’élève un bruit de hâtifs marteaux qui, sous leurs coups précipités, achèvent ou polissent l’armure des chevaliers, signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux voisins chantent, les cloches sonnent, et nomment la troisième heure du paresseux. Fiers de leur nombre, et pleins de sécurité, les Français présomptueux jouent aux dés les Anglais qu’ils dédaignent : dans leur impatience, ils querellent la marche rampante de la nuit, qui, comme une fée difforme et boiteuse, se traîne à pas si lents. Les malheureux Anglais, condamnés à périr comme des victimes, sont assis et mornes auprès de leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers du lendemain. A leur triste maintien, à leurs visages hâves et décharnés, à leurs habits usés par la guerre, on les prendrait, aux rayons de la lune, pour autant de fantômes hideux. — Que celui qui suivra de l’œil le chef royal de ces troupes délabrées, marchant de garde en garde, et d’une tente à l’autre, crie en le voyant : Louange et gloire sur sa tête ! Il visite sans cesse toute son armée ; et adresse à tous le salut du malin, avec un modeste sourire, les appelant : mes frères, mes amis, mes compatriotes. Sur son noble visage, on ne voit rien qui fasse songer à l’armée formidable dont il est environné ; nulle impression de pâleur ne trahit ses veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos ; une douce majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux, où le soldat, pâle auparavant et abattu, puise l’espérance et la force. Ainsi que le soleil, son œil généreux verse dans tous les cœurs une douce influence qui dissout les glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands, contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le voile de la nuit, tel que mes débiles pinceaux peuvent l’ébaucher. De là notre scène doit passer au champ de bataille. Mais, ô pitié ! Combien nous allons déshonorer le nom fameux d’Azincourt par le spectacle de quelques fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule pantomime de combat ! Cependant, asseyez-vous, et regardez, en vous figurant la vérité au moyen d’une imitation imparfaite.

(Le chœur sort.)


Scène I

Le camp anglais, près d’Azincourt. LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.

Le roi. — Glocester, il faut l’avouer, nous sommes dans un grand péril : notre courage doit donc devenir plus grand encore. (Au duc de Bedford.) Bonjour, mon frère. — Dieu tout-puissant ! toujours quelque dose de bien repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes se donnent la peine de l’y chercher. Ce dangereux voisin qui est si près de nous nous rend diligents et matinaux ; et c’est à la fois très-salutaire à la santé et d’une bonne économie. L’ennemi est aussi pour nous une sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre devoir : elle nous avertit de nous bien préparer pour notre but. C’est ainsi que l’homme peut cueillir du miel sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale de l’enfer lui-même. (Entre Erpingham.) Bonjour, vieux sir Thomas Erpingham ; un bon coussin pour cette tête à cheveux blancs te siérait mieux que l’aride gazon de France.

Erpingham. — Non, mon souverain : cette tente me plaît davantage, puisque je puis dire : je suis couché comme un roi.

Le roi. — Il est bon que l’homme apprenne de l’exemple d’autrui à chérir ses peines : cela soulage l’âme ; et quand le cœur est excité, les organes, quoique morts auparavant, brisent le tombeau qui les enterre, et, débarrassés de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec une vive légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas. (A Bedford et Glocester.) Mes deux frères, recommandez-moi aux princes qui sont dans notre camp : saluez-les de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans ma tente.

Glocester. — Nous le ferons, mon souverain.

Erpingham. — Suivrai-je Votre Majesté ?

Le roi. — Non, mon brave chevalier. Va, avec mes frères, trouver les lords d’Angleterre : nous avons, mon âme et moi, quelque chose à débattre ensemble, et je serai bien aise d’être seul.

Erpingham. — Que le Dieu des cieux vous comble de ses bénédictions, noble Henri !

Le roi. — Grand merci, cœur fidèle ; tes paroles rendent l’assurance.

(Ils sortent.) (Entre Pistol.)

Pistol. — Qui va là ?

Le roi. — Ami.

Pistol. — Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou es-tu d’extraction basse et populaire ?

Le roi. — Je suis officier dans une compagnie.

Pistol. — Portes-tu la pique guerrière ?

Le roi. — Précisément. Et vous, qui êtes-vous ?

Pistol. — Aussi bon gentilhomme que l’empereur.

Le roi. — Vous êtes donc plus que le roi ?

Pistol. — Le roi est un bon enfant et un cœur d’or : c’est un brave homme, un vrai fils de la gloire, de bonne famille, et d’un bras robuste et vaillant. Je baise son soulier crotté, et du plus profond de mon âme. J’aime cet aimable ferrailleur. — Comment t’appelles-tu, toi ?

Le roi. — Henri le Roi.

Pistol. — Le Roi ? Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu de ce pays-là ?

Le roi. — Non, je suis Gallois.

Pistol. — Connais-tu Fluellen ?

Le roi. — Oui.

Pistol. — Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son poireau, le jour de Saint-David.

Le roi. — Prenez garde, vous-même, de ne pas porter votre poignard trop près de votre chapeau, de peur qu’il ne vous en frotte la vôtre.

Pistol. — Est-ce que tu es son ami ?

Le roi. — Et son parent aussi.

Pistol. — Eh bien, alors, figue pour toi.

Le roi. — Grand merci. Dieu vous conduise !

Pistol. — Je m’appelle Pistol.

(Il s’en va.)

Le roi. — Votre nom s’accorde bien avec votre air bouillant.

(Entrent Fluellen et Gower.)

Gower. — Capitaine Fluellen….

Fluellen. — Enfin, au nom de Jésus-Christ, parlez plus bas : il n’y a rien dans le monde de plus étonnant que de voir qu’on n’observe pas les anciennes prérogatives et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement prendre la peine d’examiner les guerres de Pompée le Grand, vous verriez, je vous assure, qu’il n’y a point de bavardage, ni d’enfantillage dans le camp de Pompée ; je vous assure que vous verriez les cérémonies de la guerre, et les soins de la guerre, et les formes de la guerre être tout autrement.

Gower. — Quoi ! l’ennemi fait tant de bruit ! vous l’avez entendu toute la nuit ?

Fluellen. — Et si l’ennemi est un âne, un sot, un bavard fanfaron, faut-il, croyez-vous, que nous soyons aussi, voyez-vous, âne, sot, et bavard et fanfaron ? En bonne conscience, que pensez-vous ?

Gower. — Je parlerai plus bas.

Fluellen. — Je vous en prie et je vous en supplie.

(Ils s’en vont.)

Le roi. — Quoiqu’il paraisse un peu de la vieille méthode, il y a beaucoup d’exactitude et de valeur dans ce Gallois.

(Entrent John Bates, Court et Williams.)

Court. — Frère John Bates, n’est-ce pas là le jour qui pointe là-bas ?

Bates. — Je m’imagine que oui ; mais, ma foi, nous n’avons pas sujet de souhaiter l’arrivée du jour.

Williams. — Oui, c’est bien le commencement du jour que nous voyons là-bas ; mais en verrons-nous la fin ? Qui va là ?

Le roi. — Ami.

Williams. — De quelle compagnie ?

Le roi. — De celle de sir Thomas Erpingham.

Williams. — Ah ! c’est un bon vieux commandant, et le plus excellent des hommes. Et que pense-t-il, je vous prie, de notre présente situation ?

Le roi. — Il nous regarde comme des gens jetés sur un banc de sable par un coup de vent, et qui n’attendent plus que la prochaine marée pour être tout à fait engloutis.

Bates. — Il n’a pas dit sa pensée au roi, n’est-ce pas ?

Le roi. — Non ; il ne serait pas fort à propos qu’il lui fit cette confidence ; car, je vous le dis, même à vous, que je regarde le roi, après tout, comme n’étant qu’un homme comme moi. La violette n’a pas d’autre odeur pour lui que pour moi ; l’air agit sur lui comme sur moi ; enfin ses sens sont affectés des objets comme les sens des autres hommes. Mettez à part cette pompe qui l’environne ; une fois dépouillé et nu, vous ne verrez plus en lui qu’un homme ; et quoique ses affections soient montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles s’affaissent, elles descendent aussi rapidement qu’elles étaient montées. Par conséquent, quand il voit qu’il a sujet d’appréhender, comme nous le voyons, il n’est pas douteux que la crainte doit produire chez lui la même sensation que chez nous : c’est pourquoi il ne conviendrait pas que personne lui inspirât la moindre alarme, de peur que, s’il venait à la laisser voir, cela ne décourageât son armée.

Bates. — Qu’il montre autant de courage qu’il voudra, je gage que, malgré tout le froid qu’il fait cette nuit, il ne serait pas fâché de se voir plongé dans la Tamise jusqu’au cou ; pour moi, je vous assure que je voudrais l’y voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu que nous fussions hors d’ici.

Le roi. — Ma foi, je vous dirai franchement, d’après ma conscience, ce que je pense du roi. Je crois, sur mon honneur, qu’il ne souhaite pas de se voir ailleurs que là où il est.

Bates. — Dans ce cas, je voudrais qu’il fût ici tout seul : cela ferait qu’il serait bien sûr d’être rançonné, et cela sauverait la vie à bien des pauvres malheureux.

Le roi. — Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas assez de mal pour souhaiter qu’il fût ici tout seul. Tout ce que vous dites là, j’en suis sûr, n’est que pour sonder les gens, et savoir ce qu’ils pensent. Quant à moi, il me semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun autre endroit qu’en la compagnie du roi, surtout sa cause étant aussi juste, et sa querelle aussi honorable.

Williams. — C’est plus que nous n’en savons.

Bates. — Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer ; car tout ce que nous avons besoin de savoir, c’est que nous sommes sujets du roi. Si sa cause est injuste, l’obéissance que nous lui devons efface pour nous le crime, et nous en absout.

Williams. — Mais aussi, si la cause est injuste, le roi lui-même a un terrible compte à rendre, lorsque toutes ces jambes, ces bras et ces têtes, qui auront été coupés dans une bataille, se rejoindront au jour du jugement, et lui crieront : Nous sommes morts à tel endroit. Les uns en jurant, d’autres en implorant un chirurgien, d’autres laissant leurs pauvres femmes derrière eux, d’autres sans payer leurs dettes, d’autres laissant leurs enfants orphelins et nus. J’ai grand’peur encore qu’il y en ait bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués dans une bataille ; car enfin, comment peuvent-ils disposer charitablement de quelque chose, quand ils n’ont que le sang en vue ? Or, si ces gens-là ne meurent pas bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les aura conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous les devoirs d’un sujet.

Le roi. — Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire négoce se corrompt sur la mer, et manque l’objet de sa mission, son crime, suivant votre règle, doit retomber sur son père qui l’a envoyé ; ou bien encore, si un domestique, qui par ordre de son maître, portant une somme d’argent, est attaqué par des voleurs, meurt chargé d’un amas d’iniquités, vous accuserez le maître d’être l’auteur de la damnation de son domestique ? Mais il n’en est pas ainsi. Le roi n’est pas obligé de répondre des fautes personnelles et particulières de ses soldats, non plus que le père de celles de son fils, ni le maître de celles de son domestique : car il ne projette nullement leur mort quand il exige leur service. De plus, il n’est point de roi, quelque bonne que puisse être sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu’il en faut venir à la décider par les armes, de la disputer avec une armée de soldats sans tache et sans reproche. Il y en aura peut-être parmi eux qui seront coupables d’avoir comploté quelque meurtre ; d’autres, d’avoir séduit quelques vierges innocentes par un odieux parjure ; d’autres se seront servis du prétexte de la guerre pour se mettre à l’abri des poursuites de la justice, après avoir troublé la paix publique par leurs brigandages et leurs vols. Or, si ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des lois, et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu’ils puissent se sauver des mains des hommes, ils n’ont point d’ailes pour échapper à celles de Dieu. La guerre est son prévôt, la guerre est sa vengeance ; en sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle de ce même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où ils craignaient de la perdre, pour la venir perdre là où ils croyaient la sauver. Alors, s’ils meurent sans y être préparés, le roi n’est pas plus coupable de leur damnation qu’il ne l’était auparavant des crimes et des iniquités pour lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service de chaque sujet appartient au roi, mais à chaque soldat appartient son âme. Tout soldat devrait donc faire comme un malade sur son lit de mort, purger sa conscience de tout ce qui peut la souiller ; et alors, s’il meurt dans cet état, la mort devient pour lui un avantage ; s’il survit, c’est toujours avoir bien heureusement perdu son temps, que de l’avoir passé à cette préparation ; et celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement point, en pensant que c’est à l’offrande volontaire qu’il a faite à Dieu de sa vie, qu’il doit l’avantage d’avoir survécu ce jour-là, afin de rendre témoignage à sa grandeur et d’enseigner aux autres comment ils doivent se préparer.

Williams. — Il est certain que les crimes de chaque homme qui meurt mal ne peuvent retomber que sur lui, et que le roi ne saurait en répondre.

Bates. — Je n’exige pas qu’il réponde pour moi, quoique je sois bien déterminé à me battre vigoureusement pour lui.

Le roi. — J’ai moi-même entendu le roi dire de sa propre bouche, qu’il ne voudrait pas être rançonné.

Williams. — Ah ! il a dit cela pour nous faire combattre de meilleur cœur ; mais quand notre tête sera tombée de nos épaules, on peut bien le rançonner alors ; nous n’en serons pas plus avancés.

Le roi. — Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai jamais plus à sa parole.

Williams. — Vous nous chargerez donc de lui demander compte ; c’est s’exposer au danger de faire éclater un vieux fusil, que de se livrer à un ressentiment particulier contre un monarque. Autant vaudrait essayer de faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une plume de paon en guise d’éventail. « Vous ne vous fierez plus à sa parole. » Allons, sottise que vous avez dite là.

Le roi. — Votre reproche a quelque chose de trop franc, et je m’en fâcherais, si le temps était propice.

Williams. — Eh bien, faisons-en un sujet de querelle, que nous viderons, si tu survis.

Le roi. — Je l’accepte.

Williams. — Mais comment te reconnaîtrai-je ?

Le roi. — Donne-moi quelque gage, et je le porterai à mon chapeau : alors, si tu oses le reconnaître, j’en ferai le sujet de ma querelle.

Williams. — Tiens, voilà mon gant : donne-moi le tien.

Le roi. — Le voilà.

Williams. — Je le porterai aussi à mon chapeau ; et si jamais, demain une fois passé, tu oses me venir dire : C’est là mon gant, par la main que voilà, je t’appliquerai un soufflet.

Le roi. — Si jamais je vis assez pour le voir, je t’en ferai raison.

Williams. — Tu aimerais autant être pendu.

Le roi. — Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du roi.

Williams. — Tiens ta parole, adieu.

Bates. — Quittez-vous bons amis, enfants que vous êtes ; soyez amis : nous avons assez à démêler avec les Français, si nous savions bien compter.

Le roi. — Sans doute, les Français peuvent parier vingt têtes[27] contre nous, qu’ils nous battront : mais ce n’est pas trahir l’Angleterre, que de couper des têtes françaises ; et demain le roi lui-même se mettra à en rogner. (Les soldats sortent.) Sur le compte du roi ! notre vie, nos âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos péchés, mettons tout sur le compte du roi ! — Il faut donc que nous soyons chargés de tout. — O la dure condition, sœur jumelle de la grandeur, que d’être soumis aux propos de chaque sot qui n’a d’autre sentiment que celui de ses contrariétés ! Combien de paisibles jouissances de l’âme dont sont privés les rois, et que goûtent leurs sujets ! Eh ! que possèdent donc les rois, que leurs sujets ne partagent pas aussi, si ce n’est ces grandeurs, et ces pompes publiques ! et qu’es-tu, idole qu’on appelle grandeur ? Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le privilége est de souffrir mille chagrins mortels, dont sont exempts tes adorateurs ? Quel est ton produit annuel ? quelles sont tes prérogatives ? O grandeur ! montre-moi donc ta valeur ? Qu’avez-vous de réel, vains hommages ? Es-tu rien de plus que la place, le degré, une illusion, une forme extérieure, qui imprime le respect et la crainte aux autres hommes ? Et le monarque est plus malheureux d’être craint que ses sujets de le craindre. Que reçois-tu souvent ? Le poison de la flatterie, au lieu des douceurs d’un hommage sincère ? O superbe majesté, la maladie te saisit ! commande donc alors à tes grandeurs de te guérir. Penses-tu que la brûlante fièvre sera chassée de tes veines par de vains titres enflés par l’adulation ? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses ? peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le genou, en exiger et obtenir la santé ? Non, rêve de l’orgueil, toi qui enlèves si adroitement à un roi son repos, je suis un roi, moi, qui t’apprécie ; je sais que ni le baume qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l’épée, ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, ni la robe de pourpre, tissue d’or et de perles, ni l’amas des titres exagérés qui précèdent le nom de roi, ni le trône sur lequel il s’assied, ni ces flots de pompe qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout cet attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir d’un sommeil aussi profond que le dernier des esclaves, qui, l’esprit vide et le corps rempli du pain amer de l’indigence, va chercher le repos : jamais il ne voit l’horrible spectre de la nuit, fille des enfers : le jour, depuis son lever jusqu’à son coucher, il se couvre de sueur sous l’œil de Phoebus ; mais toute la nuit il dort en paix dans un tranquille Elysée ; et le lendemain, à la naissance du jour, il se lève, il aide à Hypérion à atteler ses coursiers à son char, et il suit la même carrière, pendant le cours éternel de l’année, dans la chaîne d’un travail utile, jusqu’à son tombeau. Aux vaines grandeurs près, ce misérable, dont les jours se succèdent dans les travaux, et les nuits dans le repos, aurait l’avantage sur le monarque. Le dernier des sujets, membre qui contribue à la paix de sa patrie, en jouit ; et dans son cerveau grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte au roi pour maintenir cette paix, dont il goûte mieux les douces heures !

(Entre Erpingham.)

Erpingham. — Mon prince, vos lords, impatients de votre absence, parcourent le camp pour vous rencontrer.

Le roi. — Mon bon vieux chevalier, va les rassembler dans ma tente ; j’y serai avant toi.

Erpingham. — Je vais remplir vos ordres, sire.

(Il sort.)

Le roi. — O Dieu des batailles ! fortifie le cœur de mes soldats ! Écarte d’eux la peur ! Ote-leur la faculté de compter le nombre de leurs ennemis. Ne leur enlève pas aujourd’hui leur courage, ô Seigneur ! oh ! pas aujourd’hui ! ne te souviens point de la faute que mon père a commise pour saisir la couronne ! J’ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de Richard, et j’ai versé sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel n’a fait sortir de son sein de gouttes de sang : j’entretiens d’une aumône journalière cinq cents pauvres qui, deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries, et le prient de pardonner le sang répandu : j’ai bâti deux chapelles, où des prêtres austères entonnent leurs chants solennels pour le repos de l’âme de Richard ; je ferai plus encore, quoique, hélas ! tout ce que je peux faire ne soit d’aucune valeur, et le repentir vient encore implorer de toi le pardon.

(Entre Glocester.)

Glocester. — Mon souverain !

Le roi. — Est-ce la voix de mon frère Glocester que j’entends ? — Oui, je connais le sujet qui vous amène. — Je vais m’y rendre avec vous. — Le jour, mes amis, tout m’attend. (Ils sortent.)



Scène II

Le camp des Français. LE DAUPHIN, LE DUC D’ORLÉANS, RAMBURE, et autres.

Le Duc d’Orléan. — Le soleil dore notre armure ; allons, mes pairs.

Le dauphin. — Montez à cheval. — Mon cheval ! Holà, valets, laquais.

Le Duc d’Orléan. — O noble courage !

Le dauphin. — Via ! [28]Les eaux et la terre

Le Duc d’Orléan. — Rien puis ? L’air et le feu ?…

Le dauphin. — Ciel ! Cousin Orléans !… (Entre le connétable.) Allons, seigneur connétable.

Le connétable. — Ecoutez comme nos coursiers hennissent et appellent leurs cavaliers.

Le dauphin. — Montez-les, creusez dans leurs flancs de profondes plaies ; que leur sang bouillant jaillisse jusqu’aux yeux des Anglais, et les épouvante de l’excès de leur courage. Allons !

rambure. — Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang à nos chevaux ? Comment distinguerons-nous alors leurs larmes naturelles ?

(Arrive un messager.)

le messager. — Pairs de France, les Anglais sont rangés en bataille.

Le connétable. — A cheval, vaillants princes ! à cheval sans délai. Jetez seulement un regard sur cette troupe chétive et affamée, et la seule présence de votre belle armée va sucer le reste de leur courage, et ne laisser d’eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il n’y a pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il dans leurs veines épuisées assez de sang pour teindre d’une marque d’honneur chacune de nos haches ; il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de victimes. Le souffle de votre valeur les renversera. Non, n’en doutez pas, mes nobles seigneurs, le superflu de nos valets et nos paysans, peuple inutile qui s’attroupe en tumulte autour de nos escadrons de bataille, suffirait pour purger la plaine de cet ennemi méprisable ; et nous pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs oisifs. Mais l’honneur nous le défend. Que dirai-je de plus ? Nous n’avons que peu à faire, et tout sera fini. Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et le signal du combat ; car notre approche doit répandre une si grande terreur sur le champ de bataille, que les Anglais vont se coucher à terre et se rendre.

(Entre Grandpré.)

grandpré. — Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles seigneurs de France ? Là-bas ces cadavres insulaires, presque réduits à leurs os, figurent bien mal, aux clartés du matin, sur un champ de bataille. Leurs enseignes délabrées flottent en déplorables lambeaux, et notre souffle les agite en passant avec mépris. Le farouche Mars semble sans ressource dans leur armée ruinée, et ne jette sur cette plaine qu’un regard indifférent au travers de la visière de son casque rouillé. Leurs cavaliers semblent autant de candélabres immobiles[29] qui portent leurs torches ; et leurs pauvres montures, dont les flancs et la peau sont pendants, laissent tomber la tête ; elles ouvrent à demi des yeux pâles et éteints, et la bride, souillée d’herbes remâchées, reste sans mouvement dans leur bouche inanimée : déjà leurs derniers exécuteurs, les funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes, impatients d’entendre sonner leur heure. Il n’y a point de mots qui puissent rendre la vie d’une telle bataille dans une créature aussi inanimée que cette armée.

Le connétable. — Ils ont récité leurs dernières prières, et n’attendent plus que la mort.

Le dauphin. — Voulez-vous que nous envoyions de la nourriture et des habits neufs aux soldats, et des fourrages à leurs chevaux affamés, et que nous les combattions ensuite ?

Le connétable. — Je n’attends que mon guidon : allons, au champ de bataille ! Je vais prendre pour étendard la banderole d’une trompette, afin de prévenir tout retard. Allons, partons : le soleil est déjà haut, et nous dépensons le jour dans l’inaction.

(Ils sortent.)


Scène III

Le camp anglais. L’armée anglaise, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER, ERPINGHAM, SALISBURY ET WESTMORELAND.

Glocester. — Où est le roi ?

Bedford. — Il est monté à cheval pour aller reconnaître leur armée.

westmoreland. — Ils ont soixante mille combattants.

Exeter. — C’est cinq contre un ! et des troupes toutes fraîches.

Salisbury. — Que le bras de Dieu combatte avec nous ! c’est une périlleuse partie ! Dieu soit avec vous tous, princes ! Je vais à mon poste. Si nous ne devons plus nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons alors dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher lord Glocester ; — et vous, mon digne lord Exeter, et toi, mon tendre parent : — braves guerriers, adieu tous.

Bedford. — Adieu, brave Salisbury ; que le bonheur t’accompagne !

Exeter. — Adieu, cher lord : combats vaillamment aujourd’hui ; mais je te fais injure en t’y exhortant : tu es pétri de valeur.

Bedford. — Sa valeur égale sa bonté : ce sont la valeur et la bonté d’un prince.

westmoreland. — Oh ! que nous eussions seulement ici dix mille de ces hommes qui se reposent aujourd’hui en Angleterre !

(Entre le roi.)

Le roi. — Quel est celui qui fait ce vœu ? Vous, cousin Westmoreland ? Non, mon beau cousin : si nous sommes destinés à mourir, nous sommes assez nombreux, et notre patrie perd assez en nous perdant : si nous sommes destinés à vivre, moins nous serons de combattants, plus notre part de gloire sera riche. Que la volonté de Dieu soit faite ! je te prie de ne pas souhaiter un seul homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite point l’or, ni ne m’inquiète qui vit et prospère à mes dépens : peu m’importe si d’autres usent mes vêtements : tous ces biens extérieurs ne touchent point mes désirs ; mais si c’est un crime de convoiter l’honneur, je suis le plus coupable de tous les hommes qui respirent. Non, non, mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la paix de Dieu, je ne voudrais pas, dans l’espérance dont mon cœur est plein, perdre de cette gloire, ce qu’il en faudrait seulement partager avec un homme de plus. Oh ! n’en souhaitez pas un de plus ! Allez plutôt, Westmoreland, publier, au milieu de mon camp, que celui qui ne se sent pas d’humeur d’être de ce combat, ait à partir : son passe-port sera signé, et sa bourse remplie d’écus pour le reconduire chez lui. Je ne voudrais pas mourir dans la compagnie d’un soldat qui craindrait de mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête de Saint-Crépin[30]. Celui qui survivra à cette journée, et retournera dans son pays, sautera de joie, quand on nommera cette fête, et s’enorgueillira au nom de Crépin. S’il voit un long âge, il fêtera tous les ans ses amis, la veille de ce grand jour, et il dira : C’est demain la Saint-Crépin : et alors il ôtera sa manche, et montrera ses cicatrices. Les vieillards oublient ; mais quand ils oublieraient tout le reste, ils se souviendront toujours avec orgueil, et se vanteront avec emphase, des exploits qu’ils auront faits en cette journée ; et alors nos noms seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de leur propre famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick et Talbot, Salisbury et Glocester seront toujours rappelés de nouveau, et salués à pleines coupes. Le bon vieillard racontera cette histoire à son fils ; et d’aujourd’hui à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera jamais, qu’il n’y soit fait mention de nous ; de nous, petit nombre d’heureux, troupe de frères : car celui qui verse aujourd’hui son sang avec moi sera mon frère. Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va l’anoblir : et les gentilshommes d’Angleterre, qui reposent en ce moment dans leur lit se croiront maudits de ne s’être pas trouvés ici. Comme ils se verront petits dans leur estime, quand ils entendront parler l’un de ceux qui auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin !

(Entre Salisbury.)

Salisbury. — Mon souverain, hâtez-vous de vous préparer : les Français sont rangés dans un bel ordre de bataille, et vont nous charger avec impétuosité. Le roi. — Tout est prêt, si nos cœurs le sont.

westmoreland. — Périsse l’homme dont le cœur recule en ce moment ! Le roi. — Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à présent de nouveaux secours d’Angleterre ?

westmoreland. — Par l’esprit de Dieu, mon prince, je voudrais que vous et moi tout seuls, sans autre secours, pussions expédier ce combat !

Le roi. — Allons, tu viens de rétracter ton vœu et de retrancher cinq mille hommes, et cela me plaît bien plus que de nous en souhaiter un seul de plus. (A tous les chefs.) Vous connaissez tous vos postes : Dieu soit avec vous !

(Fanfares. Entre Montjoie.)

Montjoie. — Une seconde fois, je viens savoir de toi, roi Henri, si tu veux à présent composer pour ta rançon, avant ta ruine certaine : car, tu n’en peux douter, tu es si près de l’abîme, que tu ne peux éviter d’y être englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d’avertir ceux qui te suivent de songer à se repentir de leurs fautes, afin que leurs âmes puissent, dans une douce et paisible retraite, sortir de ces plaines, où les corps de ces infortunés doivent rester gisants et pourrir.

Le roi. — Qui t’a envoyé cette fois ?

Montjoie. — Le connétable de France.

Le roi. — Je te prie, reporte-lui ma première réponse : dis-leur qu’ils achèvent ma ruine, et qu’alors ils vendent mes ossements. Grand Dieu ! pourquoi prennent-ils à tâche d’insulter ainsi des hommes infortunés ? Celui qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l’animal vivait encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps, je n’en doute point, trouveront leur tombeau dans le sein de leur patrie ; et je me flatte qu’au-dessus d’eux, le bronze attestera aux siècles futurs l’ouvrage de cette journée ; et ceux qui laisseront leurs honorables ossements dans la France, mourant en hommes courageux, quoique ensevelis dans votre fange, y trouveront la gloire : le soleil viendra les y saluer de ses rayons, et exaltera leur honneur jusqu’aux cieux : il ne vous restera que les parties terrestres pour infecter votre climat et enfanter une peste sur la France[31]. Songe bien à la bouillante valeur de nos Anglais : quoique mourante, comme un boulet amorti qui ne fait plus que glisser sur le sable, elle se relève et détruit encore dans son nouveau cours ; ses derniers bonds donnent une mort aussi fatale. Laisse-moi te parler fièrement. — Dis au connétable que nous sommes des guerriers mal vêtus comme en un jour de travail ; que notre éclat et notre dorure sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie, dans vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et c’est, je pense, une assez bonne preuve que nous ne fuirons pas, une seule plume aux panaches, et le temps et l’action ont usé notre parure guerrière. Mais, par la messe, nos cœurs sont parés, et mes pauvres soldats me promettent qu’avant que la nuit vienne, ils seront vêtus de robes fraîches et nouvelles, ou qu’ils arracheront ces panaches neufs et brillants qui ornent la tête des Français, et qu’ils les mettront hors d’état de servir. S’ils tiennent leur parole, comme ils la tiendront, s’il plaît à Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut, épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me parler de rançon : ils n’en auront point d’autre, je le jure, que ces membres ; et s’ils les ont dans l’état où je compte les laisser, ils n’en retireront pas grande valeur : annonce-le au connétable.

Montjoie. — Je le ferai, roi Henri ; et je prends congé de toi : tu n’entendras plus la voix du héraut.

(Il sort.)

Le roi. — Et moi, j’ai bien peur que tu ne reviennes encore parler de rançon.

(Entre le duc d’York.)

York. — Mon souverain, je vous demande à genoux la grâce de conduire l’avant-garde.

Le roi. — Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons en avant. — Et toi, grand Dieu, dispose à ta volonté de cette journée !

(Ils sortent.)


Scène IV

Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc. Arrivent PISTOL, UN SOLDAT FRANÇAIS, ET l’ancien PAGE de Falstaff.

Pistol. — Rends-toi, canaille !

le soldat français. — Je pense que vous êtes le gentilhomme de bonne qualité.

Pistol. — Qualité, dis-tu ? — Es-tu gentilhomme ? Comment t’appelles-tu ? Réponds-moi ?

le soldat français. — O Seigneur Dieu !

Pistol. — O Seigneur Diou doit être un gentilhomme ! Fais bien attention à ce que je te vais dire, ô Seigneur Diou, et observe-le. Tu meurs par l’épée, à moins, ô Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse rançon.

le soldat français. — Oh ! prenez miséricorde.Ayez pitié de moi.

Pistol. — Moy ne fera pas mon affaire ; il m’en faut quarante moys[32], ou bien je t’arracherai les entrailles sanglantes.

le soldat français. — Est-il impossible d’échapper à la force de ton bras ?

Pistol. — Brass ! Roquet ! Quoi, du cuivre ? Tu m’offres du cuivre à présent, maudit bouc des montagnes ?

le soldat français. — Oh ! pardonnez-moi !

Pistol. — Ah ! est-ce là ce que tu veux dire ? Est-ce là une tonne de moys ? Écoute un peu ici, page, demande pour moi à ce vil Français comment il s’appelle.

le page, au Français. — Écoutez : comment êtes-vous appelé ?

le soldat français. — Monsieur le Fer.

le page. — Il dit qu’il s’appelle Monsieur Fer.

Pistol. — Monsieur Fer ! Ah ! par Dieu, je le ferrerai, je le ferlherai, je le ferrèterai. Rends-lui cela en français.

le page. — Je ne sais pas ce que c’est que ferrer, ferreter et ferlher en français.

Pistol. — Dis-lui qu’il se prépare ; car je vais lui couper le cou.

le soldat français, au page. — Que dit-il, Monsieur ?

le page. — Il me commande de vous dire que vous faites-vous prêt : car ce soldat-ci est disposé, tout à cette heure, à couper votre gorge.

Pistol. — couper gorge, par ma foi, paysan, à moins que tu ne me donnes des écus, et de bons écus, ou je te mets en pièces avec cette épée que voilà.

le soldat français. — Oh ! je vous supplie, pour l’amour de Dieu, de me pardonner. Je suis un gentilhomme de bonne maison : gardez ma vie, et je vous donnerai deux cents écus.

Pistol. — Qu’est-ce qu’il dit ?

le page. — Il vous prie d’épargner sa vie, parce qu’il est un homme de bonne famille, et qu’il vous donnera, pour sa rançon, deux cents écus.

Pistol. — Dis-lui que ma fureur s’apaisera, et que je prendrai ses écus.

le soldat français. — Petit monsieur, que dit-il ?

le page. — Encore qu’il est contre son jurement de pardonner aucun prisonnier : néanmoins, pour les écus que vous promettez, il est content de vous donner la liberté et le franchissement.

le soldat français. — Sur mes genoux, je vous donne mille remercîments, et je m’estime heureux d’être tombé entre les mains d’un chevalier, je pense, le plus brave, et le plus distingué seigneur de l’Angleterre.

Pistol. — Interprète-moi cela, page. le page. — Il dit qu’il vous fait à genoux mille remercîments, et qu’il s’estime très-heureux d’être tombé entre les mains d’un seigneur, à ce qu’il croit, le plus brave, le plus généreux et le plus distingué de toute l’Angleterre.

Pistol. — Comme il est vrai que je respire, je veux montrer quelque clémence. Allons, suis-moi ! le page. — Suivez, vous, le grand capitaine. (Le soldat et Pistol s’en vont.) Je n’ai, ma foi, encore jamais vu une voix aussi bruyante sortir d’un cœur aussi vide : aussi cela vérifie bien le proverbe qui dit : Que les tonneaux vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym avaient cent fois plus de courage que ce diable de hurleur qui, comme celui de nos antiques farces, se rogne les ongles avec un poignard de bois. Tout le monde en peut faire autant. Ils sont pourtant tous deux pendus : et il y a longtemps que celui-ci aurait été leur tenir compagnie, s’il osait voler quelque chose sans regarder derrière lui. Il faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont la garde du bagage de notre camp. Les Français feraient un beau butin sur nous, s’ils le savaient ; car il n’y a personne pour le garder que des enfants.

(Il sort.)


Scène V

Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre. LE CONNÉTABLE, LE DUC D’ORLÉANS, BOURBON LE DAUPHIN ET RAMBURE.

Le connétable. — O diable !

Le Duc d’Orléan. — Ah ! seigneur ! le jour est perdu, tout est perdu !

Le dauphin. — Mort de ma vie ! tout est détruit : tout ! La honte se pose avec un rire moqueur sur nos panaches, et nous couvre d’un opprobre éternel. O méchante fortune ! — Ne nous abandonne pas.

(Bruit de guerre d’un moment.)

Le connétable. — Allons, tous nos rangs sont rompus.

Le dauphin. — O honte qui ne passera point ! Poignardons-nous nous-mêmes. Sont-ce là ces misérables soldats dont nous avons joué le sort aux dés ?

Le Duc d’Orléan. — Est-ce là le roi à qui nous avons envoyé demander sa rançon ?

bourbon. — Opprobre ! éternel opprobre ! Partout la honte ! — Mourons à l’instant. — Retournons encore à la charge ; et que celui qui ne voudra pas suivre Bourbon se sépare de nous, et aille, son bonnet à la main comme un lâche entremetteur, se tenir à la porte pendant qu’un esclave aussi grossier que mon chien souille de ses embrassements la plus belle de ses filles.

Le connétable. — Que le désordre, qui nous a perdus, nous sauve maintenant ! Allons par pelotons offrir notre vie à ces Anglais.

Le Duc d’Orléan. — Nous sommes encore assez d’hommes vivants dans cette plaine pour étouffer les Anglais dans la presse, au milieu de nous, s’il est possible encore de rétablir un peu d’ordre.

bourbon. — Au diable l’ordre, à présent ! — Je vais me jeter dans le fort de la mêlée. Abrégeons la vie : autrement notre honte durera trop longtemps.

(Ils sortent.)


Scène VI

Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre. LE ROI HENRI entre avec ses soldats, puis EXETER et suite.

Le roi. — Nous nous sommes conduits à merveille, braves compatriotes : mais tout n’est pas fait ; les Français tiennent encore la plaine.

Exeter. — Le duc d’York se recommande à Votre Majesté.

Le roi. — Vit-il, ce cher oncle ? Trois fois, dans l’espace d’une heure, je l’ai vu terrassé, et trois fois se relever et combattre. De son casque à son éperon, il n’était que sang.

Exeter. — C’est en cet état, le brave guerrier, qu’il est couché, engraissant la plaine ; et à ses côtés sanglants est aussi gisant le noble Suffolk, compagnon fidèle de ses honorables blessures ! Suffolk a expiré le premier et York, tout mutilé, se traîne auprès de son ami, se plonge dans le sang figé où baigne son corps, et soulevant sa tête par sa chevelure, il baise les blessures ouvertes et sanglantes de son visage, et lui crie : « Arrête encore, cher Suffolk, mon âme veut accompagner la tienne dans son vol vers les cieux. Chère âme, attends la mienne ; elles voleront unies ensemble, comme dans cette plaine glorieuse et dans ce beau combat, nous sommes restés unis en chevaliers. » Au moment où il disait ces mots, je me suis approché et je l’ai consolé. Il m’a souri, m’a tendu sa main, et serrant faiblement la mienne, il m’a dit : — Cher lord, recommande mes services à mon souverain. Ensuite il s’est retourné, et il a jeté son bras blessé autour du cou de Suffolk, et a baisé ses lèvres ; et ainsi marié à la mort, il a scellé de son sang le testament de sa tendre amitié, qui a si glorieusement fini. Cette noble et tendre scène m’a arraché ces pleurs que j’aurais voulu étouffer ; mais j’ai perdu le mâle courage d’un homme ; toute la faiblesse d’une femme a amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux un torrent de larmes.

Le roi. — Je ne blâme point vos armes ; car, à votre seul récit, il me faut un effort pour contenir ces yeux couverts d’un nuage, et prêts à en verser aussi. (Un bruit de guerre.) Mais écoutons ! Quelle est cette nouvelle alarme ? Les Français ont rallié leurs soldats épars ! Allons, que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-en l’ordre dans les rangs.

(Ils sortent.)


Scène VII

Autre partie du champ de bataille. On voit entrer FLUELLEN ET GOWER.

Fluellen. — Comment ! on a tué les enfants et le bagage ! C’est contre les lois expresses de la guerre ; c’est un trait de bassesse aussi grand, voyez-vous, qu’on en puisse offrir dans le monde. En votre conscience, là, n’est-ce pas ?

Gower. — Il est certain qu’il n’est pas resté un seul de ces jeunes enfants en vie ; et ce sont ces infâmes poltrons qui se sauvent de la bataille qui ont fait ce carnage : ils ont encore, outre cela, brûlé ou emporté tout ce qui était dans la tente du roi ; aussi le roi a-t-il, très à propos, ordonné à chaque soldat d’égorger chacun leurs prisonniers. Oh ! c’est un brave roi !

Fluellen. — Il est né à Monmouth, capitaine Gower. Comment appelez-vous la ville où Alexandre le gros est né ?

Gower. — Alexandre le Grand, vous voulez dire ?

Fluellen. — Quoi, je vous prie, est-ce que le gros et le grand ne sont pas la même chose ? Le gros, ou le grand, ou le puissant, ou le magnanime, reviennent toujours au même, sinon que la phrase varie un peu.

Gower. — Je crois qu’Alexandre le Grand est né en Macédoine. Son père s’appelait…. Philippe de Macédoine, à ce que je crois.

Fluellen. — Je crois aussi que c’est en Macédoine qu’Alexandre est né. Je vous dirai, capitaine, si vous cherchez dans les cartes du monde, je vous assure que vous trouverez, en comparant Macédoine avec Monmouth, que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux les mêmes. Il y a une rivière en Macédoine, il y en a une aussi à Monmouth. Celle de Monmouth s’appelle Wye ; mais pour le nom de l’autre rivière, cela m’a passé de la cervelle ; mais ça n’y fait rien ; c’est aussi semblable l’un à l’autre, comme mes doigts sont avec mes doigts, et elles ont toutes deux du saumon. Si vous faites bien attention à la vie d’Alexandre, la vie de Henri de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi, dans ses rages et dans ses furies, et dans ses emportements et dans ses colères, et dans ses humeurs et dans ses chagrins, et dans ses indignations ; et aussi étant un peu enivré dans sa cervelle, il a, dans son vin et sa fureur, tué son meilleur ami Clitus.

Gower. — Notre roi ne lui ressemble pas en ce cas-là ; car il n’a jamais tué aucun de ses amis.

Fluellen. — Cela n’est pas bien de votre part, voyez-vous, de m’arracher la parole de la bouche avant que mon conte soit fait et fini. Je ne parle qu’en figures et en comparaisons de l’histoire : de même qu’Alexandre tua son ami Clitus étant dans son vin et à boire, de même aussi Henri Monmouth, étant dans son bon sens et sain de jugement, a chassé le gros et gras baron, qui avait ce gros ventre, celui qui était si plein de bons mots, de plaisanteries, de bons tours et de bouffonneries…. j’ai oublié son nom….

Gower. — Quoi ! le chevalier Falstaff ?

Fluellen. — Précisément, c’est lui-même. Je vous dis qu’il y a de braves gens nés à Monmouth.

Gower. — Voilà Sa Majesté.

(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Glocester, Exeter, Fluellen, etc. Fanfare.)

Le roi. — Depuis que j’ai posé le pied en France, je ne me suis senti en colère que dans cet instant. Prends ta trompette, héraut : vole à ces cavaliers que tu vois là-bas sur la colline. S’ils veulent combattre, dis leur de descendre, sinon qu’ils évacuent la plaine : leur vue nous offense. S’ils ne veulent prendre ni l’un ni l’autre parti, nous irons les trouver, et nous les précipiterons de cette colline, aussi rapidement que la pierre lancée par les frondes de l’antique Assyrie. En outre, nous couperons la gorge de ceux que nous avons ici, et pas un de ceux que nous prendrons ne trouvera miséricorde. — Va le leur dire.

(Entre Montjoie.)

Exeter. — Voici le héraut de France, mon prince, qui vient vers nous.

Glocester. — Son regard est plus humble que de coutume. Le roi. — Quoi donc ! Que veut dire ceci, héraut ? Ne sais-tu pas que j’ai dévoué ces ossements au payement de ma rançon ? Viens-tu encore me parler de rançon ?

Montjoie. — Non, grand roi. Je viens te demander, au nom de l’humanité, la permission de parcourir cette plaine sanglante, d’y compter nos morts pour les ensevelir, et séparer les nobles des morts vulgaires. Car les vils paysans baignent leurs membres dans le sang des princes ; et nombre de princes, ô malédiction sur cette journée ! sont noyés dans un sang vil et mercenaire, tandis que leurs coursiers, blessés et enfoncés jusqu’au poitrail dans le sang, s’indignent, et dans leur fureur, foulent sous leurs pieds armés de fer leurs maîtres déjà morts, et les tuent deux fois. O permets-nous, grand roi, d’errer en sûreté dans la plaine, et de disposer de leurs cadavres !

Le roi. — Je te dirai franchement, héraut, que je ne sais pas si la victoire est à nous, ou non ; car je vois encore de nombreux escadrons de vos cavaliers galoper sur la plaine.

Montjoie. — La victoire est à vous.

Le roi. — Louanges en soient rendues à Dieu, et non pas à notre force ! — Comment appelle-t-on ce château, qui est tout près d’ici ?

Montjoie. — On l’appelle Azincourt.

Le roi. — Nous nommerons donc ce combat la bataille d’Azincourt, donnée le jour des saints Crépin et Crépinien.

Fluellen. — Plaise à Votre Majesté, votre grand-père, de fameuse mémoire, et votre grand-oncle, Edouard le Noir, prince de Galles, à ce que j’ai lu dans les chroniques, ont soutenu une bien brave bataille ici en France.

Le roi. — Il est vrai, Fluellen.

Fluellen. — Votre Majesté dit bien vrai. Si Votre Majesté s’en souvient, les Gallois ont été bien utiles dans un jardin où il y avait des poireaux, en portant des poireaux à leurs bonnets à la Monmouth ; ce que Votre Majesté sait bien être encore aujourd’hui une marque honorable de ce service-là ; et je crois bien aussi que Votre Majesté ne dédaigne pas, sans doute, de porter aussi le poireau à la Saint-David.

Le roi. — Je le porte, sans doute, en signe d’un honneur mémorable ; car je suis Gallois aussi moi-même, vous le savez, mon cher compatriote.

Fluellen. — Toute l’eau de la rivière Wye ne laverait pas le sang gallois qui coule dans les veines de Votre Majesté ; je peux vous dire cela. Dieu vous bénisse, et vous conserve autant qu’il plaira à Sa Grâce et à Sa Majesté aussi.

Le roi. — Je te rends grâces, mon cher compatriote.

Fluellen. — Par mon Jésus ! je suis le compatriote de Votre Majesté, le sache qui voudra ; je l’avouerai à toute la terre, je n’ai pas lieu de rougir de Votre Majesté. Dieu soit loué, tant que Votre Majesté sera un honnête homme.

Le roi. — Dieu veuille me conserver tel. (Montrant le héraut de France.) Que nos hérauts l’accompagnent. Rapportez-moi au juste le nombre des morts de l’une et l’autre armée. (Le roi montrant Williams.) Qu’on m’appelle ce soldat que voilà.

Exeter. — Soldat, venez parler au roi.

Le roi. — Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton chapeau ?

Williams. — Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c’est le gage d’un homme avec lequel je dois me battre, s’il est encore en vie.

Le roi. — Est-ce un Anglais ?

Williams. — Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c’est un drôle avec qui j’ai eu dispute la nuit dernière, et à qui, s’il est en vie et si jamais il ose réclamer ce gant-là, j’ai juré d’appliquer un soufflet ; ou bien, si je puis apercevoir mon gant à son bonnet, comme il a juré foi de soldat qu’il l’y porterait (s’il est en vie), je le lui ferai sauter de la tête d’une belle manière. Le roi. — Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen ? — Est-il à propos que ce soldat tienne son serment ?

Fluellen. — C’est un fanfaron et un lâche s’il ne le fait pas ; plaise à Votre Majesté, en conscience.

Le roi. — Peut-être que son ennemi est un homme d’un rang supérieur, qui n’est pas dans le cas de lui faire raison.

Fluellen. — Quand il serait aussi bon gentilhomme que le diable, que Lucifer et Belzébuth lui-même, il est nécessaire, voyez-vous, sire, qu’il tienne son vœu et son serment. S’il se parjurait, voyez-vous, sa réputation serait celle d’un insigne poltron, comme il est vrai que son soulier noir a foulé la terre de Dieu, sur mon âme et conscience.

Le roi. — Cela étant, tiens ton serment, soldat, quand tu rencontreras ce drôle-là.

Williams. — Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que je vis.

Le roi. — Sous qui sers-tu ?

Williams. — Sous le capitaine Gower, sire.

Fluellen. — Gower est un bon capitaine, et qui a son bon savoir et une bonne littérature dans la guerre.

Le roi. — Va le chercher, soldat, et me l’amène.

Williams. — J’y vais, sire.

(Williams sort.)

Le roi. — Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi, et mets-la à ton chapeau. Tandis qu’Alençon et moi nous étions par terre, j’ai arraché ce gant de son casque. Si quelqu’un le réclame, il faut que ce soit un ami d’Alençon, et notre ennemi par conséquent : ainsi, si tu le rencontres, arrête-le si tu m’aimes.

Fluellen. — Votre Grâce me fait un aussi grand honneur que puisse en désirer le cœur de ses sujets. Je voudrais, de toute mon âme, trouver l’homme planté sur deux jambes qui se trouvera offensé à la vue de ce gant : voilà tout ; mais je voudrais bien le voir une fois. Dieu veuille, de sa grâce, que je le voie !

Le roi. — Connais-tu Gower ?

Fluellen. — C’est mon cher ami, sous le bon plaisir de Votre Majesté.

Le roi. — Je t’en prie, va donc le chercher, et amène-le à ma tente.

Fluellen. — Je pars.

Le roi. — Lord Warwick, et vous, mon frère Glocester, suivez de près Fluellen : le gant que je lui ai donné comme une faveur pourrait bien lui attirer un affront. C’est le gant d’un soldat que je devrais, d’après la convention, porter moi-même. Suivez-le, cousin Warwick. Si le soldat le frappait, comme je présume à son maintien brutal qu’il tiendra sa parole, il pourrait en arriver quelque malheur soudain ; car je connais Fluellen pour un homme courageux et, quand on l’irrite, vif comme le salpêtre : il sera prompt à lui rendre injure pour injure. Suivez-le, et veillez à ce qu’il n’arrive aucun malheur entre eux deux. Venez avec moi, vous, mon oncle Exeter.


Scène VIII

Devant la tente du roi. Entrent GOWER ET WILLIAMS.

Williams. — Je gage que c’est pour vous faire chevalier, capitaine.

(Arrive Fluellen.)

Fluellen. — La volonté de Dieu soit faite et son bon plaisir. Capitaine, je vous supplie, venez-vous-en bien vite chez le roi ; il se prépare peut-être plus de bien pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous imaginer.

Williams. — Monsieur, connaissez-vous ce gant-là ?

Fluellen. — Ce gant-là ? Je sais que ce gant est un gant.

Williams. — Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme je le réclame.

(Il le frappe.)

Fluellen. — Sang-Dieu ! voilà un traître s’il y en a un dans le monde universel, en France ou en Angleterre.

Gower. — O Dieu ! qu’est-ce qu’il y a donc ? (A Williams.) Vous, misérable….

Williams. — Croyez-vous que je veuille être parjure ?

Fluellen. — Retirez-vous, capitaine Gower ; je m’en vais le traiter, le traître, comme il le mérite, et je l’arrangerai d’importance, je vous assure.

Williams. — Je ne suis point un traître.

Fluellen. — C’est un mensonge : qu’il t’étrangle. Je vous ordonne à vous présent, et au nom de Sa Majesté, de l’arrêter. C’est un ami du duc d’Alençon.

(Entrent Warwick et Glocester.)

Warwick. — Qu’est-ce que c’est ? Qu’y a-t-il donc là ? De quoi s’agit-il ?

Fluellen. — Monseigneur, voilà, Dieu soit béni, une des plus contagieuses trahisons qui vient de se découvrir, voyez-vous, que vous puissiez voir dans le plus beau jour d’été. — Voici Sa Majesté.

(Entrent le roi Henri et Exeter.)

Le roi. — Comment ? De quoi s’agit-il donc ici ?

Fluellen. — Sire, voici un scélérat, un traître, qui a, voyez-vous, sire, frappé le gant que Votre Majesté a arraché du casque d’Alençon.

Williams. — Sire, c’était là mon gant, car voilà le pareil, et celui à qui je l’ai donné en échange m’a promis de le porter à son bonnet : je lui ai promis de le frapper s’il osait le faire ; j’ai rencontré cet homme avec mon gant à son bonnet, et j’ai tenu ma parole.

Fluellen. — Or, écoutez à présent, sire, sous le bon plaisir de votre vaillance, quel misérable maraud c’est là. J’espère que Votre Majesté assurera, attestera, témoignera, et protestera bien, que c’est là le gant d’Alençon que Votre Majesté m’a donné, en votre conscience, là.

Le roi. — Donne-moi ton gant, soldat ; vois-tu, voilà le pareil. C’est moi, je te l’assure, que tu as promis de frapper, et tu peux te ressouvenir que tu t’es servi de termes très-durs à mon égard.

Fluellen. — Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la tête en réponde s’il y a des lois martiales dans le monde.

Le roi. — Comment peux-tu me faire satisfaction pour cette offense ?

Williams. — Toutes les offenses, mon prince, viennent du cœur, et je proteste qu’il n’est jamais rien sorti du mien qui puisse offenser Votre Majesté.

Le roi. — C’est nous-même cependant que tu as insulté.

Williams. — Vous ne vous êtes pas présenté alors sous les traits de Votre Majesté ; vous ne m’avez paru que comme un soldat ordinaire, témoin la nuit qu’il faisait, votre uniforme et votre air soumis ; et ce que Votre Altesse a souffert sous cette forme, je vous supplie de le regarder comme votre faute et non comme la mienne ; car si vous eussiez été ce que je vous croyais, il n’y avait point d’offense : c’est pourquoi je supplie Votre Altesse de me pardonner.

Le roi. — Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant d’écus, et donnez-le à ce soldat. — Garde-le, soldat, et porte-le à ton bonnet comme une marque d’honneur, jusqu’à ce que je le réclame : donnez-lui les écus. (A Fluellen.) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses amis.

Fluellen. — Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-là a du courage et du feu dans le ventre. Tiens, voilà un écu pour toi, et je te recommande de servir bien Dieu, et de te préserver des brouilleries, des vacarmes et des querelles, et des discussions, et je t’assure que tu t’en trouveras mieux.

Williams. — Je ne veux point de votre argent.

Fluellen. — C’est de bon cœur : moi je te dis que cela te servira pour raccommoder ton havre-sac : allons, pourquoi faire le honteux comme cela ? Ton havre-sac n’est déjà pas si bon. C’est un bon écu, je t’assure, ou bien attends, je le changerai.

(Entre un héraut.)

Le roi. — Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés ?

le héraut. — Voici la liste de ceux de l’armée française.

Le roi. — Digne oncle, quels sont les prisonniers de marque que nous avons faits ?

Exeter. — Charles, duc d’Orléans, neveu du roi ; Jean, duc de Bourbon, et le seigneur Boucicaut, et des autres seigneurs, barons, chevaliers, gentilshommes, quinze cents, sans compter les soldats.

Le roi. — Cette liste porte dix mille Français morts restés sur le champ de bataille. Dans ce nombre, il y en a cent vingt-six, tant princes que nobles, portant bannière ; ajoutez huit mille quatre cents, tant chevaliers, écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a cinq cents qui n’ont été faits chevaliers que d’hier ; en sorte que, dans les dix mille hommes qu’ils ont perdus, il n’y a que six cents mercenaires : le reste sont tous princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et gentilshommes de naissance et de qualité. Les noms de leurs nobles qui ont été tués : Charles d’Albret, grand connétable de France ; Jacques Châtillon, amiral de France ; le grand maître des arbalétriers ; le seigneur Rambure ; le brave Guichard Dauphin, grand maître de France ; Jean, duc d’Alençon ; Antoine, duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne ; Edouard, duc de Bar ; parmi les hauts comtes : Grandpré, Roussi, Fauconberg et de Foix, Beaumont, Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voilà une société de morts illustres. — Où est la liste des morts anglais ? (Le héraut lui présente un autre papier.) Edouard, duc d’York ; le comte de Suffolk ; sir Richard Kelty ; David Gam, écuyer, point d’autre de marque ; et des soldats, vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel ! ton bras s’est signalé ici ; et c’est à toi seul, et non pas à nous, que nous devons rendre tout l’honneur de cette journée ! Quand jamais a-t-on vu, dans la mêlée d’une bataille rangée, et sans ruse ni stratagème, une si grande perte d’un côté, une si légère de l’autre ? Prends-en tout l’honneur, grand Dieu, car il t’appartient tout entier.

Exeter. — Cela est miraculeux !

Le roi. — Allons, marchons en procession au village prochain, et proclamons dans notre armée la défense, sous peine de mort, de se vanter de cette victoire, et d’en enlever à Dieu l’hommage ; il n’appartient qu’à lui seul.

Fluellen. — Ne peut-on pas sans crime, s’il plaît à Votre Majesté, dire le nombre des morts ?

Le roi. — Oui, capitaine ; mais avec l’aveu que Dieu a combattu pour nous.

Fluellen. — Oui, sur ma conscience, il nous a fait grand bien.

Le roi. — Remplissons tous les devoirs religieux. Qu’on chante le Non nobis[33] et le Te Deum. Après avoir pieusement enseveli les morts, nous marcherons vers Calais, et de là en Angleterre, où jamais n’abordèrent de France des mortels plus fortunés que nous.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE V

le chœur. Permettez, vous qui n’avez pas lu l’histoire, que je vous en retrace les événements ; et vous qui la connaissez, pardonnez mes écarts sur les temps, le nombre et l’ordre exact des faits, qui ne peuvent être présentés ici dans leurs vastes détails, et leur vivante réalité. — Maintenant c’est vers Calais que nous transportons Henri. Admettez-le dans le port, et ensuite portez-le sur l’aile de vos pensées au travers des mers : voyez autour du rivage anglais cette large ceinture d’hommes, de femmes et d’enfants, dont les acclamations et les applaudissements surmontent la vaste voix de l’Océan ; et l’Océan, qui, comme un puissant héraut, semble lui préparer sa route : voyez le roi descendre au milieu de son peuple, et s’avancer en pompe solennelle vers Londres. La pensée court d’un pas si rapide, que vous pouvez déjà le suivre sur Blackheath. Là ses lords lui demandent de porter devant lui, jusqu’à la cité, son casque brisé, et son épée ployée dans le combat. Exempt de vanité et d’orgueil, il défend cet honneur, et se refuse tout trophée, tout appareil, toute ostentation de gloire, pour les réserver à Dieu seul. Mais animez encore la forge active et l’atelier de la pensée, et voyez avec quelle impétuosité Londres verse les flots de ses habitants ; voyez sortir de ses portes le lord maire et tous ses collègues, dans leur plus riche parure ; semblables aux sénateurs de l’antique Rome ; suivent les plébéiens en foule pressée, pour aller recevoir en triomphe leur conquérant César ; ou bien, par une image moins grande, mais gracieuse pour nous, figurez-vous le général de notre souveraine[34] revenant aujourd’hui, comme il pourra revenir dans un temps heureux, des terres de l’Irlande, portant sur son glaive les trophées de la rébellion domptée. O quelle multitude immense quitterait le sein paisible de Londres pour courir saluer son retour glorieux ! Plus grande était la foule qui volait au-devant de Henri, et plus grande aussi fut sa victoire. A présent, placez-le dans le palais de Londres, où l’humble plainte des Français gémissants invite le roi d’Angleterre à établir son séjour ; où l’empereur, s’intéressant pour la France, vient régler les articles de la paix ; franchissez tous les événements qui se succédèrent jusqu’au retour de Henri en France : c’est là qu’il faut le ramener. Moi-même j’ai employé l’intervalle à vous rappeler…. qu’il est passé. Souffrez donc cette abréviation ; et que vos yeux, suivant le vol de vos idées, reportent leurs regards sur la France.



Scène I

France. — Corps de garde anglais. FLUELLEN ET GOWER.

Gower. — Oh ! pour cela vous avez raison : mais pourquoi portez-vous encore votre poireau à votre chapeau ? La Saint-David est passée.

Fluellen. — Il y a des occasions et des causes, des pourquoi dans toutes choses. Tenez, je vous le dirai en ami, capitaine Gower, ce coquin, ce misérable mendiant, ce fanfaron, ce pendard de Pistol, que vous, vous-même, comme tout le monde, savez ne valoir pas mieux qu’un drôle, voyez-vous, qui n’a aucun mérite : eh bien, il est venu à moi hier m’apporter du pain et du sel, voyez-vous, et m’a dit de manger mon poireau. Or, c’était dans un endroit où je ne pouvais pas élever de dispute avec lui ; mais je prendrai la liberté de le porter en emblème à mon chapeau, jusqu’à ce que je le retrouve, et puis je lui dirai un petit morceau de mon sentiment.

(Entre Pistol.)

Gower. — Ma foi, le voilà qui vient en se rengorgeant comme un paon.

Fluellen. — Tous ses rengorgements et ses paons n’y font rien. — Dieu vous assiste, vieux Pistol, infâme et misérable vaurien, Dieu vous assiste !

Pistol. — Ah ! sors-tu de Bedlam[35], toi ? Est-ce que tu veux, vil Troyen, que je déchire la toile fatale dont la Parque ourdit ta trame. Retire-toi de moi ; l’odeur du poireau me donne des vapeurs.

Fluellen. — Je vous prie en grâce, monsieur le drôle, l’impertinent, à mon désir, à ma requête et à ma supplique, de manger, voyez-vous, ce poireau : précisément, voyez-vous, parce que vous ne l’aimez pas, et vos affections, vos appétits et vos digestions ne s’accordent point avec cela : je vous prie de vouloir bien le manger.

Pistol. — Non, pardieu, pour Cadwallader[36], et toutes ses chèvres, je ne le mangerai pas.

Fluellen. — Tiens, voilà une chèvre pour toi. (Il le frappe.) — Voudriez-vous avoir la bonté de le manger tout à l’heure ?

Pistol. — Infâme Troyen, tu mourras.

Fluellen. — Vous avez raison, maraud ; quand il plaira à Dieu : en même temps je vous prierai de vouloir vivre, afin de manger votre dîner. Tiens, voilà un peu d’assaisonnement avec. (Il le frappe.) Vous m’avez appelé hier gentilhomme de montagne ; mais je vous ferai aujourd’hui gentilhomme de bas étage. Je vous en prie, commencez donc : pardieu, si vous pouvez bien goguenarder un poireau, vous pouvez bien le manger aussi.

Gower. — Allons, en voilà assez, capitaine : vous l’avez étourdi du coup.

Fluellen. — Je dis que je lui ferai manger ce poireau, ou je lui frotterai la tête quatre jours de suite. — Allons, mordez, je vous en prie, cela fera du bien à votre maladie et à votre crête rouge de fat.

Pistol. — Quoi ! faut-il que je morde ?

Fluellen. — Oui, sans doute, sans question, et sans ambiguïtés.

Pistol. — Par ce poireau, je m’en vengerai horriblement. Je mange, mais aussi je jure….

fluellen, tenant la canne levée. — Mangez, je vous prie. Est-ce que vous voudriez encore un peu d’épices pour votre poireau ? Il n’y a pas encore là assez de poireau, pour jurer par lui.

Pistol. — Tiens ta canne en repos ; tu vois bien que je mange.

Fluellen. — Grand bien te fasse, lâche poltron ; c’est de bon cœur. — Oh ! mais je vous en prie, n’en jetez pas la moindre miette par terre ; la pelure est bonne pour raccommoder votre crête déchirée. Quand vous trouverez l’occasion de voir des poireaux, vous m’obligerez beaucoup de les goguenarder, entendez-vous ? Voilà tout.

Pistol. — Fort bien.

Fluellen. — Ah ! c’est une bien bonne chose que les poireaux ! Tenez, voilà quatre sous pour guérir votre tête.

Pistol. — A moi, quatre sous !

Fluellen. — Oui, certainement ; et en vérité vous les prendrez ; ou bien j’ai encore un poireau dans ma poche que vous mangerez.

Pistol. — Je prends tes quatre sous comme des arrhes de vengeance.

Fluellen. — Si je vous dois quelque chose, je vous payerai en coups de canne : vous serez marchand de bois, et vous n’achèterez de moi que des bâtons. Dieu vous accompagne, vous conserve et vous guérisse la tête !

(Il sort.)

Pistol. — Mort de ma vie ! je remuerai tout l’enfer pour venger cet affront.

Gower. — Allez, vous n’êtes qu’un lâche rodomont. Comment osez-vous vous moquer d’une ancienne tradition, qui a pris sa source dans une circonstance honorable, et dont l’emblème se porte aujourd’hui comme un trophée, en mémoire de la mort des braves gens ; surtout lorsque vous n’osez pas soutenir vos paroles par vos actions ! Je vous ai déjà vu deux ou trois fois badiner, invectiver ce galant homme. Vous avez cru sans doute que, parce qu’il ne pouvait pas parler aussi bon anglais que ceux du pays, il ne saurait pas non plus manier un bâton anglais. Vous voyez aujourd’hui qu’il en est tout autrement. A commencer donc de ce jour, prenez cette correction galloise comme une bonne leçon anglaise. Adieu, portez-vous bien. (Il sort.)

pistol, seul. — Est-ce que la Fortune se joue de moi à présent ! Je viens d’apprendre que ma chère Hélène est morte à l’hôpital, de la maladie de France, et voilà mon rendez-vous manqué. Je me fais vieux, et l’honneur vient d’être expulsé de mes membres affaiblis, à grands coups de bâton. Eh bien ! je m’en vais me faire agent de plaisir, et suivre un peu mon penchant pour couper les bourses avec dextérité. Je m’en irai secrètement en Angleterre, et là je filouterai, et je mettrai des emplâtres sur ces cicatrices, et je jurerai que je les ai attrapées dans les guerres de France.


Scène II

Troyes en Champagne. — Appartement dans le palais du roi de France. Par une porte entrent LE ROI HENRI, EXETER, BEDFORD, WARWICK, et autres lords anglais ; et par l’autre LE ROI DE FRANCE, LA REINE ISABELLE, LA PRINCESSE CATHERINE, LE DUC DE BOURGOGNE et autres seigneurs français.

Le roi. — Que la paix, qui est l’objet de notre entrevue, y préside ! — Santé et bonheur à notre frère de France, et à notre illustre sœur ! — Beaux jours et prospérité à notre belle princesse et cousine Catherine ! Et vous, membre et rejeton de cette cour, vous dont les soins ont formé cette auguste assemblée, brave duc de Bourgogne, recevez notre salut, et vous aussi, princes et pairs de France.

Le roi de France. — Nous sommes dans la joie de vous voir, digne frère d’Angleterre. Vous êtes le bienvenu ! et vous tous aussi, princes anglais.

la reine Isabelle. — Puisse la fin de ce beau jour, ô grand roi ! et l’issue de cette gracieuse assemblée, être aussi heureuses, qu’est grande notre joie de vous voir, et d’envisager ces yeux terribles qui ont eu pour les Français qu’ils ont fixés l’effet mortel de ceux du basilic. Nous avons le doux espoir que ces regards ont perdu leur venin, et que ce jour va changer en amour toutes les haines et tous les griefs.

Le roi. — C’est pour dire amen à ce vœu que nous nous montrons ici.

la reine Isabelle. — Princes de l’Angleterre, je vous salue tous.

Le Duc de Bourgogne. — Vous qui m’êtes également chers, puissants rois de France et d’Angleterre, recevez mes respectueux hommages. — Que j’ai déployé toutes les ressources de mon esprit, prodigué tous mes efforts et tous mes soins, pour amener Vos Majestés à ce rendez-vous royal ; c’est ce que vous pouvez attester tous les deux, chacun de votre côté. Puisque ma médiation a réussi à vous rapprocher l’un de l’autre, au point de vous voir face à face, les yeux fixés l’un sur l’autre, qu’on ne me fasse pas un crime de demander, en présence de cette assemblée de rois, quel est donc l’obstacle qui retarde la paix ; qui empêche que cette tendre nourrice des arts, de l’abondance et de toutes les productions heureuses, maintenant indigente et nue, et le sein, déchiré de plaies, ne puisse enfin de nouveau montrer ses aimables traits dans ce beau jardin de l’univers, dans notre fertile France ? Hélas ! depuis trop longtemps elle est bannie de ce royaume, dont toutes les richesses naturelles languissent en groupes informes et stériles, et se corrompent dans leur propre fécondité. Ses vignes, dont les esprits réjouissent le cœur, meurent non émondées. Ses vergers, comme des prisonniers dont la chevelure s’est allongée en désordre, poussent des rameaux entremêlés. Ses terres en friche se couvrent d’ivraie, de ciguë et de triste fumeterre ; et le soc, qui devait extirper ces plantes ennemies, se rouille dans le repos. Ses vastes prairies, jadis couronnées d’une agréable moisson de primevères veinées, de pimprenelle, et de trèfle verdoyant, privées aujourd’hui de la faux, sont dégénérées, et n’enfantent que des herbes paresseuses. Rien ne prospère, que l’odieuse bougrande, le chardon épineux, et le vil glouteron : elles ont perdu leur belle et utile parure. Tels que nos vignobles, nos champs, nos prés et nos vergers, qui, dépravés dans leurs qualités natives, ne produisent plus que de sauvages avortons ; nous aussi, nos familles et nos enfants, nous avons oublié ou cessé d’apprendre, faute de temps, les sciences, ornement de notre patrie. Nous devenons comme des sauvages, comme des soldats, qui ne méditent plus rien que le sang ; livrés aux imprécations grossières, aux regards féroces, au costume barbare de la guerre, et à toutes sortes d’habitudes étranges et indignes de l’homme. C’est pour rétablir les choses dans leur ancien état de splendeur, que vous êtes ici présents ; et ce discours est une prière que je vous adresse, pour savoir pourquoi la paix ne repousserait pas tous ces maux et ne nous rendrait pas le bonheur de ses anciennes faveurs. Le roi. — Duc de Bourgogne, si vous voulez la paix, dont l’absence laisse le champ libre à tous les vices que vous avez dénombrés, il faut que vous l’achetiez par un consentement sans réserve à toutes nos justes demandes. Vous en avez dans vos mains les articles et les clauses détaillés en peu de mots.

Le Duc de Bourgogne. — Le roi de France en a entendu la lecture, et il n’y a point encore donné sa réponse.

Le roi. — Eh bien, c’est de sa réponse que dépend la paix que vous sollicitez avec tant d’ardeur.

Le roi de France. — Je n’ai parcouru tous ces articles que d’un œil rapide. S’il plaît à Votre Grâce de nommer quelques lords parmi ceux qui sont présents à ce conseil, pour les relire avec nous, et les examiner avec plus d’attention, nous allons, sans délai, accepter ce que nous approuvons, et donner sur le reste notre réponse décisive.

Le roi. — Volontiers, mon frère. — Allez, mon oncle Exeter, et vous aussi, mon frère Glocester ; et vous, Warwick, Huntington, suivez le roi ; et je vous donne le plein pouvoir de ratifier, d’augmenter, ou de changer, selon que votre prudence le jugera avantageux à notre dignité, tous les articles compris ou non compris dans nos demandes ; et nous y apposerons notre sceau royal. (A la reine.) Voulez-vous, aimable sœur, suivre les princes, ou rester avec nous ?

LA REINE. — Mon gracieux frère, je vais les suivre. Quelquefois la voix d’une femme peut être utile au bien, lorsque les hommes se débattent trop longtemps sur des articles trop obstinément exigés.

Le roi. — Du moins laissez-nous notre belle cousine. Catherine est l’objet de notre principale demande, et cet article est le premier de tous.

la reine Isabelle. — Elle est libre de rester.

(Tous sortent excepté Henri, Catherine et sa suivante.)

Le roi. — Belle Catherine, la plus belle des princesses, voudriez-vous me faire la grâce d’enseigner à un soldat des termes propres à flatter l’oreille d’une dame, et à plaider près de son tendre cœur la cause de l’amour ?

Catherine. — Votre Majesté se moquerait de moi ; je ne saurais parler votre Angleterre. Le roi. — O belle Catherine ! si vous voulez bien m’aimer de tout votre cœur français, j’aurai bien du plaisir à vous entendre avouer votre amour en mauvais anglais. — M’aimez-vous, Catherine ?

Catherine. — Pardonnez-moi ; je ne saurais dire ce qui me ressemble[37].

Le roi. — Un ange, Catherine : et vous ressemblez à un ange.

Catherine. — Que dit-il, que je suis semblable à ces anges ?

Alix. — Oui vraiment (sauf votre grâce), ainsi dit-il.

Le roi. — Je l’ai dit, Catherine, et ne rougis point de l’affirmer.

Catherine. — Oh ! bon Dieu ! les langues des hommes sont pleines de tromperies.

le roi, à la dame d’honneur. — Que dit-elle, belle dame ? que les langues des hommes sont pleines de tromperies ?

la dame. — Oui, que les langues de les hommes sont pleines de perfidies ! Voilà le dire de la princesse.

Le roi. — La princesse n’en est que meilleure Anglaise. Sur ma foi, ma chère Catherine, ma manière de vous faire la cour va, on ne peut pas mieux, avec votre peu de connaissance dans ma langue. Je suis bien aise que vous ne sachiez pas mieux parler anglais ; car, si vous le saviez, vous me trouveriez si uni et si fort sans façon pour un roi, que vous croiriez que je viens de vendre ma ferme pour en acheter ma couronne. Je ne sais ce que c’est que de filer en propos galants une déclaration d’amour ; je dis tout rondement, je vous aime ; et si vous me pressez, si vous m’en demandez plus que cette question, est-il bien vrai que vous m’aimez ? je suis au bout de mon rôle. Donnez-moi votre réponse ; là, du cœur ; en même temps frappons-nous dans la main, et tout est dit : c’est un marché conclu. — Que répondez-vous, madame ?

Catherine. — Sauf votre honneur, moi entendre bien vous.

Le roi. — Sainte Marie ! si vous exigiez de moi des vers ou une danse, pour vous plaire, chère Catherine, ma foi, ce serait fait de moi ; car pour les vers, je n’ai ni mots ni mesure ; et pour la danse je n’ai ni mesure ni cadence, quoique je sois en bonne mesure pour la force. S’il ne fallait pour gagner le cœur d’une dame, que sauter en selle, ma cuirasse sur le dos, sans me vanter, je suis sûr que je ne serais pas long à sauter sur elle : ou bien, s’il était question de combattre pour ma maîtresse, ou de faire volter mon cheval pour obtenir ses faveurs, je me sens en état de m’en tirer aussi bien que le plus hardi, et de me tenir en selle comme un singe. Mais sur mon Dieu, Catherine, je n’entends rien à faire les yeux doux, ni à débiter avec grâce mon éloquence, et je ne sais mettre aucun art dans mes protestations : je ne sais faire que des serments tout ronds, que je ne profère jamais que je n’y sois forcé, mais aussi qu’on ne peut jamais me forcer de violer. Si tu te sens capable, Catherine, d’aimer un cavalier de cette trempe, dont la figure ne craint plus le hâle, qui ne se regarde jamais dans un miroir, pour le plaisir de s’y voir, allons, qu’un coup d’œil déclare ton choix. Je te parle en soldat : si cette franchise peut t’engager à m’aimer, accepte-moi ; sinon, quand je te dirai que je mourrai, cela sera bien vrai un jour ; mais que je mourrai d’amour pour toi, pardieu, je mentirais ; et cependant je t’aime bien : et tant que tu vivras, chère Catherine, souviens-toi de prendre un époux d’une trempe d’amour toute brute et sans artifice ; car alors il faut, de toute nécessité, qu’il te rende ce qui t’appartient, attendu qu’il n’a pas le don d’aller faire sa cour ailleurs. Il est de beaux diseurs, dont la langue ne tarit jamais, et qui ont le talent d’attraper avec des rimes les faveurs des dames ; mais leurs beaux discours les en privent bientôt. Après tout, qu’est-ce qu’un beau parleur ? un bavard. Les vers ? une ballade. Une bonne jambe peut se casser, un dos bien droit se courbera, une barbe bien noire blanchira un jour, une tête bien frisée deviendra chauve, une belle figure se fanera, un œil bien saillant se creusera ; mais un bon cœur, Catherine, vaut le soleil et la lune, ou plutôt le soleil et non la lune : car ce cœur brille toujours et ne change jamais dans son cours invariable. Si tu veux un cœur de cette trempe, prends le mien, prends un soldat, prends un roi. Eh bien, que réponds-tu à présent à mon amour ? Parlez, ma belle ; et avec franchise, je vous en conjure.

Catherine. — Est-il possible à moi de aimer le ennemi de France ?

Le roi. — Non ; il n’est pas possible, sans doute, que vous aimiez l’ennemi de la France, belle Catherine ; mais en m’aimant vous aimeriez l’ami de la France. Car j’aime si bien la France, que je ne me déferai pas d’un seul de ses villages : je veux l’avoir à moi tout entière. Alors, Catherine, quand toute la France m’appartiendra, et que je vous appartiendrai, toute la France sera à vous, et vous serez à moi.

Catherine. — Je ne sais ce que c’est que cela.

Le roi. — Non ? Eh bien ! Catherine, je vais essayer de vous le dire en mots français, lesquels, j’en suis sûr, vont rester suspendus au bout de ma langue, comme une nouvelle mariée au cou de son époux, c’est-à-dire de façon à ne pouvoir s’en détacher : essayons. Quand j’ai la possession de France, et quand vous avez la possession de moi (attendez…. Quoi ?…. Morbleu ! saint Denis, aide-moi), donc vôtre est France, et vous estes mienne. Il me serait aussi facile, chère Catherine, de conquérir tout le royaume, que de dire encore autant de français. Je suis sûr que je ne vous engagerai jamais à rien en parlant français, sinon à vous moquer de moi.

Catherine. — Sauf votre honneur, le français que vous parlez est meilleur que l’anglais que je parle.

Le roi. — Non pardieu, Catherine, cela n’est pas vrai ; mais il faut avouer que nous parlons tous deux, vous ma langue, et moi la vôtre, on ne peut pas plus faux, et que nous sommes bien de niveau là-dessus. Mais enfin, chère Catherine, entendez-vous au moins assez d’anglais pour comprendre ceci : Peux-tu m’aimer ?

Catherine. — C’est ce que je ne puis dire.

Le roi. — Y a-t-il quelqu’un de vos voisins, Catherine, qui puisse m’en instruire ? Je les prierai de me le dire. — Allons, je sais que vous m’aimez ; et ce soir, quand vous serez retirée dans votre cabinet, vous questionnerez cette dame à mon sujet : et je sais bien encore, Catherine, que les qualités que vous aimerez le mieux en moi sont celles que vous priserez le moins devant elle. Mais, chère Catherine, daigne épargner mes ridicules, d’autant plus, aimable princesse, que je t’aime à la fureur. Si jamais tu es à moi, Catherine (et j’ai en moi une ferme foi, qui me dit que cela sera), comme je t’aurai conquise par la victoire, il faut que tu deviennes une mère féconde de bons soldats. Est-ce que nous ne pourrons pas, toi et moi, entre saint Denis et saint George, former un garçon, moitié français et moitié anglais, qui aille un jour jusqu’à Constantinople et y tire la barbe du Grand-Turc[38]. Hem ! que dis-tu à cela, ma belle fleur de lis ?

Catherine. — Je ne sais pas cela.

Le roi. — Non, pas à présent ; c’est dans la suite que tu le sauras : mais aujourd’hui tenons-nous-en à la promesse. Promettez-moi donc seulement, belle Catherine, que de votre côté vous ferez bien votre rôle de Française, pour former un tel héritier ; et pour ma moitié anglaise du rôle, recevez ma parole, foi de roi et de garçon, que je saurai m’en acquitter. Que répondez-vous à cela, la plus belle Catherine du monde, ma très-chère et divine déesse ?

Catherine. — Your majesté have fausse french enough to deceive de most sage demoiselle dat is en France[39].

Le roi. — Oh ! fi de mon mauvais français ! Sur mon honneur, en bon anglais je t’aime, chère Catherine. Je n’oserais pas faire le même serment, que tu m’aimes et en jurer aussi par mon honneur : cependant le frémissement de mon cœur commence à me flatter qu’il en est quelque chose, malgré le peu de pouvoir de ma figure. Je maudis en ce moment l’ambition de mon père ; c’était un homme qui avait la tête pleine de guerres civiles, quand il m’a engendré : voilà pourquoi j’ai apporté en naissant cet air déterminé, cet aspect d’acier qui fait que, quand je veux courtiser les dames, je leur fais peur ; mais au fond, Catherine, plus je vieillirai, et plus je changerai en bien. Ma consolation est que l’âge (ce destructeur de la beauté) ne saurait enlaidir ma figure. Tu m’auras, si tu m’as, dans le pire état où je puisse être ; et si tu me supportes, tu me supporteras de mieux en mieux. Ainsi, dis-moi donc, belle Catherine, veux-tu de moi ? — Mettez de côté cette rougeur virginale ; déclarez les pensées de votre cœur avec le regard décidé d’une impératrice ; prenez-moi par la main, et dites : Henri d’Angleterre, je suis à toi ; et tu n’auras pas plus tôt enchanté mon oreille de cette douce parole, que je te répondrai à haute voix : Chère Catherine, l’Angleterre est à toi, l’Irlande est à toi, et Henri Plantagenet est à toi ; et ce Henri, j’ose le dire en sa présence, s’il n’est pas le meilleur des rois, tu le trouveras le roi des bons garçons. Allons, répondez en musique discordante ; car le son de votre voix est une musique, et c’est votre anglais qui détonne. Allons, reine des reines, belle Catherine, ouvre-moi ton cœur quoique en mauvais anglais ; dis, veux-tu de moi ?

Catherine. — C’est comme il plaira au roi mon père.

Le roi. — Oh ! cela lui plaira, Catherine, celui lui plaira.

Catherine. — Eh bien, j’en serai contente aussi.

Le roi. — Oh ! cela étant, je vous baise la main, et je vous nomme ma reine.

Catherine. — Laissez, mon seigneur, laissez, laissez ; sur mon honneur, je ne souffrirai pas que vous abaissiez votre grandeur en baisant la main de votre indigne serviteure : excusez-moi, je vous supplie, mon très-puissant seigneur.

Le roi. — Eh bien, je vous baiserai donc les lèvres, Catherine.

Catherine. — Les dames et demoiselles de France pour être baisées devant leurs nopces, il n’est pas la coutume de France.

Le roi. — Madame mon interprète, que dit-elle ?

Alix. — Que ne pas être de mode par les ladies de France, je ne sais pas dire baisers en english.

Le roi. — Baiser !

Alix. — Votre Majesté entendre mieux que moi.

Le roi. — Ce n’est pas la mode des filles en France de baiser avant d’être mariées. N’est-ce pas ce qu’elle a voulu dire ?

Alix. — Oui vraiment.

Le roi. — Oh ! Catherine, les vaines modes cèdent à la puissance des rois. Ma chère Catherine, nous ne saurions, vous et moi, être compris dans la liste vulgaire de ceux qui doivent se soumettre aux usages d’un pays. C’est nous, Catherine, qui faisons les usages ; et la liberté, qui marche à notre suite, ferme la bouche à la censure, comme je veux, pour vous punir de votre attachement aux petites modes de votre pays, fermer la vôtre par un baiser : ainsi, de la complaisance…. et de bonne grâce, je vous prie. (Il l’embrasse.) Vous avez un charme sur les lèvres ! La seule impression de leur douce ambroisie a plus d’éloquence que toutes les voix du conseil de France, et elles persuaderaient bien plus vite Henri d’Angleterre qu’une pétition générale des monarques. Votre père vient à nous.

(Entrent le roi et la reine de France, le duc de Bourgogne, Bedford, Glocester, Exeter, Westmoreland et autres seigneurs anglais et français.)

Le Duc de Bourgogne. — Dieu garde Votre Majesté ! Étiez-vous là, mon cousin, occupé à enseigner l’anglais à notre princesse ?

Le roi. — Je voulais lui enseigner, mon beau cousin, combien je l’aime ; et c’est là, je vous l’assure, du bon anglais.

Le Duc de Bourgogne. — A-t-elle des dispositions ?

Le roi. — Notre langue est un peu dure, cousin, et mon caractère n’est pas doucereux ; de sorte que n’ayant pour moi ni la voix, ni le cœur de l’adulation, je n’ai pas l’art magique de conjurer en elle l’esprit d’amour, de manière à l’engager à se montrer sans voile et sous ses traits naturels.

Le Duc de Bourgogne. — Pardonnez à la franchise de ma gaieté si je vous réponds à cela. Si vous voulez conjurer en elle, il vous faut faire un cercle ; si vous voulez conjurer l’amour en elle tel qu’il est, il faut qu’il paraisse nu et aveugle. Or, en ce cas, pouvez-vous blâmer une jeune fille qui n’a encore été colorée que du seul vermillon de la pudeur virginale, si elle refuse qu’on lui présente un enfant nu et aveugle ? C’était là sûrement, seigneur, faire une dure proposition à une jeune princesse.

Le roi. — Cependant, tout en fermant les yeux, elles y consentent toutes.

Le Duc de Bourgogne. — Elles sont donc excusables, seigneur, puisqu’elles ne voient pas ce qu’elles font.

Le roi. — Eh bien, mon cher duc, enseignez donc à votre belle cousine à consentir de fermer les yeux pour moi.

Le Duc de Bourgogne. — Je le veux bien, seigneur, si vous voulez lui enseigner à comprendre ce que je vais dire. Les filles sont comme les mouches qui, pendant les chaleurs de l’été, sont fières et rétives ; mais une fois la Saint-Barthélemy passée, elles semblent aveugles, quoiqu’elles aient leurs yeux : alors elles souffrent qu’on les touche, tandis qu’auparavant elles fuyaient jusqu’aux regards.

Le roi. — Le sens de cela, c’est que me voilà forcé d’attendre le temps et un été bien chaud. Enfin, du moins, je puis prendre la mouche, votre cousine, et la faire consentir à être aveugle.

Le Duc de Bourgogne. — Comme l’est l’amour, seigneur, avant d’aimer.

Le roi. — Il est vrai : et vous avez bien des grâces à rendre à l’amour sur mon aveuglement, qui m’empêche de voir un si grand nombre de belles villes françaises, à cause d’une belle fille de France qui se trouve entre elles et moi.

Le roi de France. — Seigneur, ce n’est qu’en perspective que vous voyez ces villes : elles sont devenues autant de pucelles ; car elles ont toutes une ceinture de murailles vierges, que la guerre n’a encore jamais forcées.

Le roi. — Catherine sera-t-elle ma femme ?

Le roi de France. — Oui, comme vous le désirez.

Le roi. — Je suis satisfait. Ainsi ces villes pucelles dont vous parlez peuvent lui rendre grâce. Si la beauté vierge qui s’est trouvée sur ma route s’oppose à l’accomplissement de mes désirs de conquête, elle me promet de combler mes vœux d’amour.

Le roi de France. — Nous avons consenti à toutes les conditions raisonnables.

Le roi. — Cela est-il vrai, mes lords d’Angleterre ?

westmoreland. — Le roi a accordé tous les articles : d’abord sa fille, et ensuite tout le reste, dans toute la rigueur des termes.

Exeter. — Il n’y a qu’une chose à laquelle il n’a pas consenti : c’est l’article où Votre Majesté demande que le roi de France, ayant l’occasion d’écrire au sujet de quelques provisions d’offices, traite Votre Altesse dans la formule suivante, en ajoutant ces termes français : Notre très-cher fils Henri d’Angleterre, héritier de France ; et en latin, ainsi : Præclarissimus filius noster Henricis, Rex Angliæ et hæres Franciæ.

Le roi de France. — Cependant, mon frère, je ne l’ai pas si fort refusé, que si vous le désirez absolument, je n’y souscrive encore.

Le roi. — En ce cas, je vous prie, d’amitié et en bonne alliance, de laisser cet article passer avec les autres : et pour conclusion, donnez-moi votre fille.

Le roi de France. — Prenez-la, mon fils ; et, de son sang, donnez-moi des enfants qui puissent enfin éteindre la haine qui a si longtemps subsisté entre ces deux royaumes, rivaux jaloux, toujours en querelle, et dont les rivages mêmes pâlissent à la vue du bonheur l’un de l’autre. Puisse cette union établir dans leur sein l’harmonie et une paix digne de deux monarques chrétiens ! Puisse la guerre ne plus présenter jamais son épée tirée entre la France et l’Angleterre !

Tous les seigneurs. — Amen !

Le roi. — A présent, chère Catherine, soyez la bienvenue. (A l’assemblée.) Et soyez-moi tous témoins qu’ici j’embrasse mon épouse et ma reine.

(Fanfares.)

Isabelle. — Que Dieu, le premier auteur de tous les mariages, confonde en un seul vos deux royaumes et vos deux cœurs ! Comme l’époux et l’épouse, quoique deux êtres séparés, n’en font plus qu’un par l’amour, qu’il règne de même entre la France et l’Angleterre une si parfaite union, que jamais aucun acte malfaisant ne l’altère. Que la cruelle jalousie, qui trouble trop souvent la couche des mariages fortunés, ne vienne jamais se glisser dans le pacte de ces royaumes, pour les désunir par un divorce fatal ! que l’Anglais accueille le Français en Anglais, et le Français l’Anglais en Français ! — Dieu exauce ce vœu !

tous ensemble. — Qu’il l’exauce !

Le roi. — Préparons-nous pour notre hymen. — Ce jour, duc de Bourgogne, sera celui où nous recevrons votre serment et celui de tous les pairs pour garants de notre union : ensuite je jurerai ma foi à Catherine (s’adressant à elle), et vous me jurerez la vôtre. Et puissent tous nos serments être fidèlement gardés et suivis du bonheur !

Le Chœur. — Jusqu’ici au moyen d’une plume grossière et inhabile notre noble auteur a poursuivi son histoire. Courbé sous le poids de sa tâche, obligé de resserrer dans un champ étroit les plus grands personnages, et de ne montrer que par intervalles quelques points du cours de leur gloire, il demande votre indulgence. Henri, cet astre de l’Angleterre, n’a vécu que peu de jours ; mais ce court espace, il l’a rempli d’une gloire immense. La Fortune avait forgé l’épée avec laquelle il conquit le plus beau jardin de l’univers, dont il laissa son fils le maître souverain. Henri VI, couronné dans les langes de l’enfance roi de France et de l’Angleterre, monta après lui sur le trône ; mais tant de mains embarrassèrent les rênes de son gouvernement, qu’elles laissèrent échapper la France, et firent couler le sang de l’Angleterre. Nous vous avons souvent offert ces tableaux sur notre théâtre : daignez donc faire à celui-ci un accueil favorable[40].

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.


  1. O, lettre de l’alphabet. Allusion à la forme circulaire de cette lettre.
  2. La même idée se rencontre dans Cicéron, de Republica, lib. II :

    « Sic ex summis, et mediis, et infimis interjectis ordinibus, ut sonis, moderatam ratione civitatem, consensu dissimiliorum concinere, et quæ harmonia a musicis dicitur in cantu eam esse in civitate concordiam. »

  3. Une gaillarde, danse du temps.
  4. Terme du jeu de paume.
  5. Les premiers boulets furent de pierre.
  6. Il se fâche du mot solus qu’il ne comprend pas, et auquel il attache un sens déshonorant.
  7. On ne doit pas oublier que Pistol veut dire pistolet, et l’imperfection de cette arme dans ce temps-là.
  8. Ce mot est également employé dans les Joyeuses Bourgeoises de Windsor.
  9. Noble, noble à carat, monnaie d’or anglaise qui valait 6 schellings huit pence.
  10. Le lord Scroop était tellement en faveur auprès du roi, que celui-ci l’admettait quelquefois à partager son lit, dit Hollinshed. Ce titre familier de bedfellow se retrouve dans une lettre du sixième comte de Northumberland à son bien-aimé cousin Th. Arundel, qui commence ainsi : « Mon cher camarade de lit, » etc.
  11. n des conspirateurs contre la reine Élisabeth finit la lettre qu’il lui adressa par ces mots : À culpâ, sed non a poenâ absolve me, my dear lady.
  12. Le docteur Mead cite une opinion de son temps, et semble croire lui-même qu’on ne mourait jamais qu’à la descente de la marée. Du temps de Johnson, c’était encore une opinion de bonne femme.
  13. C’est madame de Staël qui dit quelque part que Shakspeare avait décrit en médecin les maladies morales. Voici un passage qui prouve son exactitude dans l’histoire des symptômes qui précèdent la mort dans certaines maladies : Manus ante faciem attollere, muscas quasi venari manus operâ ; flocos carpere de vestibus, vel pariete. (Von Swieten.)
  14. Quelques commentateurs disent : « Va essuyer les verres de ton hôtellerie. »
  15. « La plaine où campa Henri V est aujourd’hui couverte en entier par la mer. » (Warton.)
  16. Les mots entre guillemets sont en vers dans le texte.
  17. Il paraît que porter des charbons était, du temps de Shakspeare, une expression proverbiale pour dire supporter un affront.
  18. Fluellen veut dire que l’ennemi a contre-miné douze pieds plus bas que la mine.
  19. The gown, la robe, et cætera.
  20. Espèce de danse.
  21. Allusion aux figues empoisonnées, instruments de la vengeance italienne et espagnole.
  22. On se rappelle ici le passage du Menteur :

    Ah ! le beau compliment à charmer une dame !
    …………………………………………………….
    On s’introduit bien mieux à titre de vaillant.
    Tout le secret ne gît qu’en un peu de grimaces,
    Qu’à mentir à propos, qu’à jurer avec grâce.

  23. Le costume du roi d’armes, appelé Montjoie, est décrit dans nos anciens chroniqueurs.
  24. L’armée anglaise était attaquée de la dysenterie.
  25. Kerne, chevalier irlandais.
  26. Ce proverbe est en français dans le texte, comme tout ce que nous mettons en italiques.
  27. Jeu de mots sur Crown, tête, couronne, écu, etc., etc.
  28. Allusion à la chasse du faucon.
  29. Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent des hommes ou des ange
  30. La bataille d’Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de Saint-Crépin et de Saint-Crépinien.
  31. Cette idée n’est pas particulière à Shakspeare ; il se rencontre ici avec Lucain, liv. VII, v. 821 :

    Quid fugis hanc cladem ? quid olentes deseris agros ?
    Has trahe, Cæsar, aquas ; hoc, si potes, utere coelo.
    Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura
    Eripiunt, camposque tenent victore fugato.
    Corneille a imité ce passage dans Pompée :
    ………………………………………de chars
    <poem>Sur ses champs empestés confusément épars ;
    Ces montagnes de morts, privés d’honneurs suprêmes,
    Que la nature force à se venger eux-mêmes ;
    Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents
    De quoi faire la guerre au reste des vivants.

    Voltaire, dans sa lettre à l’Académie française, oppose les vers qui précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s’est prudemment arrêté à ce vers que nous venons de citer. (Steevens.)

  32. Moy, pièce de monnaie. Équivoque qui va être répétée sur le mot bras, que l’interlocuteur prend pour brass, cuivre.
  33. Dans le psaume In exitu, que le roi fit chanter après la victoire, se trouve, selon la Vulgate, celui qui commence par Non nobis, Domine.
  34. e comte d’Essex, alors favori d’Elisabeth.
  35. Bedlam, les Petites-Maisons de l’Angleterre.
  36. Allusion à quelque roman.
  37. Equivoque sur le mot like, semblable, et to like, aimer.
  38. Les Turcs ne se sont emparés de Constantinople qu’en l’année 1453, et il y avait déjà trente-un ans que Henri était mort.
  39. Dialogue moitié français, moitié anglais.
  40. Il y eut une pièce composée sur le même sujet (Henri V) vers le temps de Shakspeare, mais on ne sait pas positivement si elle parut avant ou après son Henri V. Il paraît cependant assez probable qu’elle est antérieure. Cette pièce anonyme est fort courte et très-médiocre.