Hermann et Dorothée (trad. Boré)/Chant 1

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Traduction par Léon Boré.
Libraire académique Didier ; Perrin & Cie, libraires-éditeurs (p. 1-11).


HERMANN ET DOROTHÉE

CHANT PREMIER. — CALLIOPE.

Infortune et compassion.

Jamais je n’ai pourtant vu la place du marché, ni les rues, si désertes. La ville est comme vide, comme morte. Il ne reste pas à la maison, ce me semble, cinquante de tous nos habitants. Que ne fait point la curiosité ! Chacun court, chacun s’empresse, afin de voir le triste convoi de pauvres fugitifs. D’ici à la chaussée qu’ils suivent, il y a bien une petite lieue, et l’on s’y précipite en plein midi, à travers la brûlante poussière. Quant à moi, je refuserais de faire un pas pour regarder l’infortune de braves gens en fuite, qui hélas ! ayant déjà loin derrière eux leur pays, le beau pays d’outre-Rhin, s’en vont aujourd’hui, avec tout ce qu’ils ont pu sauver, errants dans les détours heureux de notre fertile vallée.

« C’est très-bien, femme, d’avoir eu de la compassion, d’avoir envoyé, par le fils, des provisions de vieux linge, d’aliments et de boissons qu’il va distribuer à ces malheureux, car donner est affaire du riche. Comme ce garçon-là sait conduire, comme il maîtrise les chevaux ! La nouvelle petite voiture a fort bon air : quatre personnes, sans compter le cocher sur le siège, y tiendraient à l’aise ; Hermann, cette fois, est allé seul ; avec quelle légèreté elle tourne l’angle de la borne ! »

Ainsi parlait à sa femme l’hôtelier du Lion d’or, commodément assis devant la porte de sa maison, située sur la place du marché. L’intelligente et sage ménagère lui répondit :

« Père, je ne fais pas facilement cadeau du vieux linge, car, on a mainte occasion de l’employer, et l’on ne saurait, au besoin, s’en procurer pour de l’argent. C’est, toutefois, bien volontiers qu’aujourd’hui j’ai donné plusieurs bonnes couvertures, plusieurs bonnes chemises, quand j’ai entendu parler d’enfants, de vieillards, qui s’en vont nus en exil. Mais, vas-tu me le pardonner ? ton armoire a aussi été mise au pillage ; partieulièrenient ta robe de chambre du plus fin coton, cette indienne à fleurs, doublée de fine flanelle, je l’ai donnée ; elle est vieille, usée, et tout à fait hors de mode. »

Là-dessus l’excellent hôtelier dit avec un sourire :

« Je la regrette, cependant, la vieille robe de chambre, d’indienne véritable ; on ne trouve plus de pareille étoffe. Mais, soit !, j’avais cessé de la porter. On veut à présent que nous nous présentions toujours en redingote polonaise, toujours bottés ; le bonnet et les pantoufles sont bannis. »

— « Regarde là-bas, interrompit la femme, déjà reviennent quelques-uns de ceux qui sont allés voir le convoi ; il doit être désormais passé. Comme tous les visages sont enflammés, toutes les chaussures poudreuses ! Chacun, le mouchoir à la main, s’essuie la sueur. Je ne voudrais pas, moi non plus, courir aussi loin, par la chaleur, à un tel spectacle qui me ferait souffrir ; j’ai, vraiment, bien assez de ce qu’on m’en racontera. »

Le bon père dit alors avec une intention marquée :

« Rarement un si beau temps favorise des moissons si belles : nous rentrerons le blé comme nous avons rentré le foin, bien sec. Le ciel est clair ; on n’aperçoit pas le moindre nuage, et le vent, qui souffle de l’est, nous apporte une agréable fraicheur. Cela signifie : beau-fixe ; le grain a atteint son plus haut point de maturité ; nous commencerons demain à couper l’abondante récolte. »

Pendant qu’il parlait, les groupes d’hommes et de femmes, s’augmentant sans cesse, traversaient la place du marché pour regagner leurs demeures. Ainsi, à l’autre extrémité de cette même place, une calèche découverte, lancée à fond de train (elle avait été fabriquée à Landau), ramenait, placé entre ses deux filles, le riche voisin, le premier négociant de l’endroit, qui se dirigeait vers sa maison nouvellement réparée. Les rues s’animèrent, car la petite ville, bien peuplée, possédait plusieurs fabriques et divers genres d’industrie.

Le couple intime, assis sous la porte cochère, s’égayait de mainte observation qu’il faisait sur les passants.

« Voici, dit enfin, l’excellente hôtesse, le pasteur qui vient de notre côté ; le pharmacien, notre voisin, l’accompagne ; ils vont nous rapporter ce qu’ils ont vu, des choses dont le spectacle n’est pas agréable. »

Tous les deux, en effet, s’approchèrent amicalement, saluèrent les époux, puis s’assirent sur les bancs de bois disposés sous la porte cochère, secouant la poussière de leurs pieds et s’éventant avec leurs mouchoirs. Après les compliments réciproques, le pharmacien, prenant le premier la parole, dit d’un ton presque maussade :

« Voilà bien, en vérité, les hommes, et l’un ressemble à l’autre. Qu’il survienne quelque malheur au prochain, tous se plaisent à l’aller regarder, bouche béante. Chacun court voir les flammes dévastatrices d’un incendie, qui s’élancent dans les airs ; la foule se hâte vers le lieu du supplice, où l’on mène tristement à la mort un malheureux criminel. De même, aujourd’hui, toute la ville sort pour contempler la misère de ces honnêtes exilés, et nul ne réfléchit qu’une semblable infortune peut l’atteindre demain, ou du moins, dans l’avenir. Je trouve impardonnable cette légèreté ! mais elle a son gîte au fond même de l’homme. »

Alors commença de parler le noble et intelligent pasteur, l’ornement de la cité, un homme jeune encore, mais touchant à l’âge mur. Celui-là avait approfondi la vie humaine, il savait les besoins de ses auditeurs ; son âme était toute pénétrée de la suprême vertu des saintes Écritures, qui nous dévoilent la condition et les sentiments des hommes ; il connaissait aussi les meilleurs écrivains profanes. Il dit :

« Je ne me permets point de blâmer, quand ils ne sont pas dangereux, les instincts dont la nature, bonne et prévoyante mère, nous a dotés, car, ce que ne peuvent pas toujours l’intelligence et le raisonnement, nous le devons souvent à une inclination heureuse, qui nous entraîne par un charme irrésistible. Si l’impétueux penchant de la curiosité n’emportait pas l’homme, découvrirait-il jamais, je vous le demande, l’admirable harmonie des êtres ? La nouveauté l’attire d’abord, l’utile devient ensuite l’objet de ses infatigables recherches ; enfin, il aspire au bien qui l’élève et l’ennoblit. Dans la jeunesse, l’insouciance lui est une joyeuse compagne ; elle voile à ses yeux le péril, et, d’une main légère, si, par hasard, en passant, le malheur l’a effleuré, elle en efface aussitôt la douloureuse empreinte. Heureux l’homme chez lequel, à une époque plus mûre, la raison s’épanouit de soi-même de cette juvénile insouciance, et qui, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, déploie son ardente activité ! il produit le bien et répare le dommage. »

Le pasteur ayant fini, l’impatiente ménagère dit avec une affectueuse familiarité :

« Racontez-nous ce que vos avez vu ; j’ai hâte de le savoir. »

— « Après tout ce dont je viens d’être témoin répondit le pharmacien d’un ton grave, il me sera difficile de redevenir gai de sitôt. Qui pourrait retracer, à la fois, cet assemblage et cette variété de misères ? Déjà nous voyions, au loin, un nuage de poussière, avant d’être descendus dans les prairies. Le convoi se prolongeait à perte de vue, de colline en colline ; on ne distinguait presque rien à cette distance. Mais, quand nous eûmes gagné le chemin qui coupe obliquement la vallée, nous tombâmes au milieu d’une grande et bruyante presse de piétons et de chariots. Hélas ! nous vimes encore défiler assez de ces infortunés ; nous pûmes entendre, de la propre bouche de plusieurs, combien est amère la fuite avec ses innombrables peines, et, toutefois, combien est vive l’émotion d’une existence rapidement arrachée à la mort ! Les divers objets qu’un sage propriétaire met chacun à la place convenable, toujours prêts à être employés dans un ménage, chaque chose est nécessaire ou utile, tous ces meubles que renferme une maison bien pourvue et bien rangée, il était triste de les voir sur des véhicules de différentes sortes, dans le pêle-mêle où les avait jetés la précipitation : le cible et la couverture de laine pardessus l’armoire, le lit dans la huche, les draps couvrant le miroir. En effet, comme nous l’a montré, il y a vingt ans, notre incendie, l’effroi du péril enlève tout discernement à l’homme, de sorte qu’il sauve ce qui est insigniflant et abandonne ce qui est précieux. De même, l’irréflexion leur avait fait emporter des objets sans valeur, dont les bœufs et les chevaux étaient surchargés : tels que vieilles planches, vieux tonneaux, cages (Voie et poussinières. Les femmes, les enfants haletaient, se traînant avec des paquets, ou portant des hottes et des paniers remplis de choses inutiles : tant l’homme délaisse à regret la moindre de ses lws:;essiollsl La route poudreuse était couverte de cette foule en désordre. L’un, à cause de la faiblesse de son attelage, voulait aller lentement, l’autre avait hâte de passer outre. C’étaient alors des clameurs de femmes et d’enfants foulés, des mugissements de bétail mêlés aux aboiements des chiens, les gémissements lamentables des malades oscillant sur leur couche, au haut des lourdes charrettes encombrées de bagages. Cependant, s’égarant hors de l’ornière jusqu’au bord de la chaussée, la roue dévoyée grince ; la voiture verse dans le fossé, et, précipités par la violente impulsion, les gens vont tomber au loin dans le champ, heureusement sans blessures graves, mais poussant d’effroyables cris, tandis que, plus près de l’équipage culbuté, roulent ensemble armoires, caisses et coffres, sous le poids desquels, en voyant cette chute, on les a d’abord crus écrasés. La charrette n’en est pas moins brisée, et ils restent sans secours, car, les autres passent et s’éloignent vite, ne pensant qu’à eux-mêmes, entraînés, d’ailleurs, par le torrent. Nous accourons, nous trouvons contusionnés des vieux, des infirmes, qui, couchés à la maison, pourraient à peine supporter leurs continuelles souffrances ; ils gisent, devant nous, sur le sol, brûlés des feux du soleil, étouffés par les flots de poussière, geignant et se plaignant. »

L’hôtelier, plein d’humanité, dit avec sympathique :

« Puisse Hermann les rencontrer encore, les restaurer, les vétir ! Je ne voudrais pas les voir moi-même ; l’aspect de la souffrance me fait mal. Touchés dès la première nouvelle d’une si grande détresse, nous nous sommes empressés d’envoyer une petite part de notre abondance, afin de réconforter, au moins, quelques-uns de ces infortunés et qu’ils nous apparaissent plus calmes, quand notre pensée se tournera vers leur malheur. Mais ne ravivons point ces pénibles images : la crainte ne se glisse que trop aisément dans les cœurs, accompagnée du souci, qui m’est plus odieux que le mal même. Entrez dans la salle du fond : jamais le soleil n’y pénètre, jamais l’air chaud n’en traverse les épaisses murailles, et toi, petite mère, tu nous apporteras un flacon de l’année quatre-vingt-trois pour dissiper la mélancolie sombre. Il n’est pas agréable de boire ici ; les mouches bourdonnent autour des verres. »

Ils passèrent dans la salle et tous s’y réjouirent de la fraîcheur.

L’hôtesse apporta, avec précaution, sur un plateau d’étain, arrondi et brillant, le flacon de cristal, où brillait limpide la liqueur d’une vigne généreuse, et les coupes vertes appelées rœmern, seuls verres dans lesquels on doive boire le vin du Rhin. Les trois amis étaient assis autour de la table ronde, brune et luisante, reposant solidement sur ses pieds. Aussitôt les verres de l’hôte, et du pasteur, se rencontrant, retentissent d’un son clair et gai, tandis que leur compagnon tient le sien immobile, et reste pensif. L’hôte lui adresse alors, en ces termes, un défi amical :

« Allons, monsieur le voisin, buvons résolument, car, la grâce de Dieu qui nous a préservés du malheur jusqu’à ce jour, nous en préservera encore à l’avenir. Comment, en effet, ne pas reconnaître que, depuis le terrible incendie par lequel il nous infligea un si rude chatiment, sa main nous a toujours favorisés, toujours protégés, comme l’homme garde la précieuse prunelle de l’œil, qui, de tous ses organes, lui est le plus cher ? Nous refuserait-il, désormais, secours et protection ? C’est seulement au milieu du péril que l’on voit toute l’étendue de sa puissance. Cette florissante cité qu’il a relevée, d’un monceau de cendres et de débris, par les laborieuses mains de ses habitants, la livrerait-il de nouveau à la ruine, et anéantirait-il tout le fruit de nos efforts ? »

Le digne pasteur reprit avec une douce sérénité :

« Tenez ferme à cette foi, tenez ferme à ces sentiments qui rendent sage dans la prospérité, donnent les meilleures consolations dans l’infortune, et nourrissent les plus magnifiques espérances. »

L’hôtelier continua par cette judicieuse et virile exclamation :

« Combien de fois j’ai salué, avec saisissement, les flots du Rhin, lorsque, voyageant pour mes affaires, je me rapprochais de ses bords ! Il m’apparut toujours si grand, toujours il éleva toute mon âme. Ah ! je ne prévoyais pas que bientôt sa rive charmante servirait, contre les Français, de rempart et son large lit de fossé difficile à franchir. Voilà comme la nature, comme les Allemands courageux, comme le Seigneur nous protègent ! Qui de nous voudrait s’abandonner à un désespoir insensé ! Déjà les combattants sont fatigués et tout présage la paix. Mais lorsque, enfin, l’on célébrera, dans notre église, la fête depuis longtemps désirée, lorsque les sonores volées des cloches, et l’orgue harmonieux, et l’éclatante trompette accompagneront le ’’Te Deum’’ solelmr,l, oh! alors, monsieur le pasteur, puisse mon Hermann, bien résolu, se présenter, avec sa fiancée, devant vous à l’autel ; puisse l’allégresse générale se mêler ainsi désormais, par le souvenir, à l’anniversaire de mes joies domestiques ! Mais ce garçon, toujours si actif dans la maison, je le vois avec peine, au dehors, indolent et timide. Il n’aime point à se montrer parmi les gens, il évite même la compagnie des jeunes filles, et la danse joyeuse que recherchent avec ardeur tous ceux de son âge. »

En achevant ces mots, l’hôtelier prêta l’oreille. On entendit se rapprocher de plus en plus le pas des chevaux, qui résonne au loin, et la voiture, impétueusement lancée, roula avec un bruit de tuillerie sous la voûte.