Hermann et Dorothée (trad. Boré)/Chant 2

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Traduction par Léon Boré.
Libraire académique Didier ; Perrin & Cie, libraires-éditeurs (p. 12-26).


CHANT DEUXIÈME. — TERPSICHORE.

Hermann.

Lorsque le fils de l’hôte fut entré dans la salle, le pasteur, fixant sur le beau jeune homme qui s’avançait, les pénétrants regards de l’observateur accoutumé à lire la pensée sur le visage, et considérant tout son air, tout son maintien, lui dit avec bienveillance :

« Vous revenez, en vérité, comme un nouvel homme. Jamais je ne vous ai vu si joyeux, ni si animé. On reconnait, à la sereine allégresse de votre flnxe, que vous avez distribué des dons aux malheureux et reçu leur bénédiction.

Le jeune homme répondit, calme et sérieux :

« Si j’ai louablement agi, je ne sais ; mais mon cœur m’a inspiré de faire ce que je vais raconter avec exactitude. Chère mère, vous avez fouillé, si longtemps, pour chercher et choisir le vieux linge, qu’il était tard quand le paquet fut assemblé. De même le vin et la bière ont été emballés lentement, mais soigneusement. Lorsque enfin, hors des murs, j’eus gagné la route, je rencontrai en foule nos concitoyens refluant, avec femmes et enfants, vers la ville, car les exilés s’étaient déjà éloignés. Je dirigeai, en l’excitant encore, la course rapide de mes chevaux vers le village, où, comme je venais de l’entendre, la troupe de ces infortunés devait faire halte et passer la nuit. Je suivais la nouvelle chaussée : une charrette, aux solides brancards, frappa ma vue. Elle était traînée par deux bœufs d’un autre pays, d’une taille et d’une force extraordinaires. Tout près de ces puissants animaux, marchait, à grands pas, une jeune fille, munie d’une longue gaule, qui les dirigeait, les excitant ou les retenait habilement. M’ayant aperçu, elle s’approcha tranquillement des chevaux et me dit :

« Nous n’avons pas toujours été dans une détresse semblable à celle où vous nous voyez sur cette route. Je ne suis pas encore habituée à demander à l’étranger une aumône que, souvent, il donne de mauvaise grâce, et uniquement pour se débarrasser du pauvre ; mais la nécessité me force de parler. Là, sur la paille, gît, étendue, la femme d’un riche propriétaire. Elle vient d’accoucher. Comme elle était près de son terme, c’est à grand’peine que je l’ai sauvée et transportée avec ses bœufs et sa charrette. Nous avons suivi lentement les autres, car elle n’a qu’un souffle de vie. Son nouveau-né repose maintenant nu dans ses bras. Nos compagnons d’infortune ne peuvent guère la soulager, si, toutefois, nous les rejoignons dans le prochain village, où nous comptons faire halte aujourd’hui ; mais je crains qu’ils ne soient déjà plus loin. Êtes-vous du voisinage ? Avez-vous, peut-être, quelque linge dont vous puissiez vous passer ? Ayez, dans ce cas, la bonté d’en gratifier des malheureux. »

La jeune fille avait parlé : l’accouchée, pille, défaillante, fixa sur moi ses regards en se soulevant de dessus la paille. Je dis alors à l’une et à l’autre :

« Souvent, en vérité, un esprit céleste inspire les gens de bien, de sorte que, d’avance, ils sentent la détresse qui menace leurs pauvres frères. Ainsi, ma mère, prévoyant vos maux, m’a remis un paquet pour l’offrir, sans retard, à la nudité de l’indigence. »

Et, en même temps, je dénouais les cordons et je présentais à la jeune fille la robe de chambre de mon père, les draps et les chemises. Elle me remercia avec effusion :

« Les heureux du monde, s’écria-t-elle, ne croient pas qu’aujourd’hui encore des miracles s’accomplissent, car, c’est seulement dans l’infortune qu’on reconnaît la main de Dieu, qui mène les bonnes âmes aux bonnes actions. Le bien qu’il nous fait par votre entremise, je le prie de vous le rendre à vous-même. »

Et je voyais l’accouchée manier et tâter joyeusement les diverses pièces de linge, mais surtout la moelleuse flanelle de la robe de chambre.

« Hâtons-nous, lui dit alors la jeune fille, de gagner le village, où déjà ceux de notre commune font halte et doivent passer la nuit. Là, aussitôt arrivée, je préparerai les langes de l’enfant, j’arrangerai, je disposerai chaque chose. »

Elle me salua de nouveau, m’exprima le plus cordial remerciement, puis elle piqua les bœufs, et la charrette se remit en marche.

Moi, je restais à cette place, retenant mes chevaux, car, j’hésitais si je devais atteindre rapidement le village, et partager les provisions entre les fugitifs, ou s’il valait mieux tout confier à la jeune fille, afin qu’elle fit elle-même une intelligente distribution. Mon cœur, en un instant, se décida. Conduisant aussitôt les chevaux vivement sur ses traces, et n’ayant guère tardé à la rejoindre, je m’empressai de lui dire :

« Bonne jeune fille, ce n’est pas seulement du linge que ma mère a empaqueté, dans les caissons de la voiture, pour ceux qui en sont privés, elle y a ajouté, en abondance, des aliments et des rafraîchissements. Or, je suis également disposé à remettre entre tes mains ces autres objets ; je remplirai mieux ainsi ma mission, car, ce que je distribuerais au hasard, tu le répartiras avec discernement. »

La jeune fille répondit :« Ces dons seront distribués en toute fidélité ; ils réjouiront les nécessiteux. »

Après ces paroles, je me hâtai d’ouvrir les caissons de la voiture ; j’en tirai les lourds jambons, les pains, les bouteilles de vin et de bière, et chaque chose lui fut remise. J’aurais voulu lui donner davantage, mais les coffres étaient vides. Elle entassa tout aux pieds de l’accouchée, et continua son chemin ; je repris à la hâte, avec mes chevaux, la route de la ville. »

Dès qu’Hermann eut fini, le pharmacien, toujours prêt à discourir, s’écria :

« Heureux celui qui, dans ces jours de fuite et de trouble, vit seul en sa maison, sans femme, sans enfants serrés contre lui par l’angoisse, et l’enlaçant de leurs bras tremblants ! Je sens à présent tout mon bonheur ; je ne voudrais pas, en ce temps, pour des trésors, porter le nom de père et avoir les soucis d’une famille. Souvent, aussi moi , je me suis vu, en imagination, obligé de fuir, et j’ai rassemblé mes meilleurs effets, le vieil argent, les chaînes, les bijoux de ma défunte mère, dont je n’ai rien vendu jusqu’à cette heure. Il faudrait, il est vrai, faire le sacrifice de beaucoup de choses difficiles ensuite à remplacer. Les racines mêmes et les simples, recueillis par moi, je ne les abandonnerais pas volontiers, bien que la valeur, comme marchandise, ne soit pas grande. Mais en laissant pour gardien, derrière moi, mon commis, je m’éloignerais sans trop de peine, car, une fois ma bourse et ma personne sauvées, tout est sauvé ; la fuite d’un homme seul est, de toutes les fuites, la plus facile, »

— « Voisin, répliqua avec énergie le jeune Hermann, je ne partage nullement votre opinion, et je blâme vos paroles. Est-ce bien un homme honorable, celui qui, dans le bonheur comme dans l’infortune, uniquement préoccupé de lui-même, ne sait partager ni joies ni souffrances, et n’éprouve pas, au fond de son âme, le besoin d’une pareille communauté ? Actuellement, plus volontiers que jamais, je me déciderais au mariage, car, c’est surtout devant l’imminente menace du malheur qu’une brave jeune fille a besoin de la protection de l’homme, et qu’il faut à celui-ci, pour le rasséréner, la présence d’une femme. »

Le père dit là-dessus, en souriant : « Voilà comme j’aime t’entendre parler. Tu as rarement prononcé devant moi un mot aussi raisonnable. »

La bonne mère se hâta aussi d’exprimer sa pensée :

« À la vérité mon fils, dit-elle, tu as raison. Nous, tes parents, nous t’avons sur ce point donné l’exemple, car, ce n’est pas au milieu d’une fête que nous nous sommes promis l’un à l’autre ; bien au contraire, l’heure la plus sinistre a été celle de nos fiançailles. Ce fut un lundi matin, j’en suis certaine, parce que la veille, il y a de cela vingt ans, l’horrible incendie dévora notre petite ville. Alors, un dimanche comme aujourd’hui, par un temps chaud et sec, il y avait peu d’eau dans les citernes ; tout le monde, en toilette, s’était dispersé dans les villages, les moulins, les auberges d’alentour. Le feu éclata à une extrémité de la ville, engendrant lui-même un courant d’air par la rapidité avec laquelle il s’étendait de rue en rue, et les granges, remplies de riches moissons, brûlaient, et les maisons, jusqu’à la place du marché, brûlaient aussi. Celle de mon père, tout près de celle-ci, venait d’être consumée en même temps. Nous ne srl.llr,1lrle5 pas grand’chose. Je passai cette triste r.llit sur la pelouse hors de la ville, au milieu des caisses et des lits que je gardais. Cependant, à la titi , le .M)IIlIneil nie ,Mat,rtla, et lorsque, le matin, la fraicheur (lui précéde l’apparition du soleil ill’ent Iwl,illF~e, ,je vis la fumée tourlffllonnant encore, les brasiers continuant de ilallllaoy’er, et les murs évidés et les cheminées excavées. Je sentis alors un poids sur mon cœur ; mais le soleil, en s’élançant plus radieux que jamais, me rendit le courage. M’étant levée à la hâte, une sorte d’aiguillon me pressa d’aller visiter la place ou avait été notre demeure, pour voir si je retrouverais en vie des poulets que j’aimais d’une affection spéciale, car j’avais encore l’âme d’un enfant. Lorsque je fus montée sur les débris fumants de la maison et des granges, comme je contemplais l’ancienne habitation, maintenant ruinée et dévastée, tu m’apparus montant de l’autre côté de la cour, et cherchant aussi ce qui te restait du logis paternel. Un cheval avait été écrasé sous la chute du toit de ton écurie ; les poutres enflammées, les décombres le couvraient ; on ne voyait plus rien du pauvre animal. Et, comme la muraille qui séparait nos deux cours était abattue, nous étions mit en présence, debout, l’un vis à vis de l’autre, tristes et pensifs. Tu me pris alors par la main, et tu me dis : Lisette, comment te voilà-t-il ici ? Éloigne-toi ! les semelles de tes souliers seraient bientôt consumées ; car, sur ces amas où le feu circule encore, je sens brûler mes grosses bottes. Et tu m’enlevas dans tes bras et me transportas à travers ta cour, dont la porte cochère, avec sa voûte, seule restée intacte, était telle qu’on la voit aujourd’hui. Et là tu me déposais à terre, et, quoique je me défendisse, tu me donnas un baiser. Mais aussitôt après tu me dis ces tendres et graves paroles : Vois, la maison est renversée ! demeure ici et aide-moi à la rebâtir ; j’aiderai en retour ton père à reconstruire la sienne. Mais je ne te compris point jusqu’au moment où ta mère envoyée par toi, vint trouver mes parents. Alors fut bientôt conclue la solennelle promesse des noces joyeuses. Il y a encore aujourd’hui, pour moi, plaisir à me rappeler les poutres à demi-consumées, le soleil se levant si splendide, car, c’est le jour qui m’a donné un époux ; ce sont les premiers temps d’une sombre destruction qui m’ont donné le fils de ma jeunesse. Et voilà pourquoi je te félicite, mon Hermann, de penser aussi au mariage, avec une candide confiance, dans ces temps douloureux ; j’aime à te voir faire la recherche d’une fiancée au milieu de la guerre et des ruines. »

Le père, vivement ému, répandit :

« Ces sentiments sont louables ; elle est vraie aussi, petite mère, l’histoire que tu viens de raconter ; tout s’est en effet passé de la sorte ; mais le mieux est le mieux. Ce n’est pas le lot de chacun d’avoir à commencer par les fondements, sa vie et sa fortune ; chacun n’est pas obligé de se tourmenter comme nous avons fait, nous et bien d’autres. Heureux celui à qui son père et sa mère transmettent une maison bien établie, dont il n’a plus qu’à développer, comme un ornement, la prospérité. Tout commencement est difficile, surtout le commencement d’un ménage. On a besoin de mille choses, et tout renchérissant de jour en jour, il faut aviser aux moyens de gagner plus d’argent. Voilà pourquoi, mon Hermann, j’attends que bientôt tu m’amènes ici une fiancée pourvue d’une belle dot, car, un vaillant garçon mérite une fille riche ; puis, cela est si agréable de voir, à la suite de la petite femme tant souhaitée, entrer corbeilles et caisses remplies d’un trousseau utile. Ce n’est pas en vain que, durant maintes années, la mère prépare en abondance, pour sa fille, le gros et le fin linge ; que le parrain et la marraine font des cadeaux d’argenterie, et que le papa met de côté, dans son secrétaire, les rares pièces d’or, car les biens de l’épousée doivent, à l’avenir, en même temps que sa personne, réjouir le jeune homme qui l’a choisie entre toutes. Oui, je sais comme la nouvelle mariée se trouve satisfaite en une maison où elle reconnaît ses propres effets, soit dans la cuisine, soit dans les chambres, et où elle a elle-même fourni draps, nappes et serviettes. Donc, je ne voudrais voir arriver près de moi qu’une fiancée bien nippée, parce que, à la fin, le mari méprise la femme pauvre, et traite comme servante celle qui est entrée, telle qu’une servante, chez lui, son petit paquet à la main. Le temps de l’amour passe, l’homme reste injuste. Je te le répète, cher Hermann, tu comblerais de joie ma vieillesse, si tu me présentais bientôt une petite bru amenée du voisinage, de cette maison verte, là-bas. Le père est riche, sans aucun doute : son commerce de détail et ses fabriques accroissent de jour en jour sa fortune, car, sur quoi ne gagne pas le négociant ? Il a eu seulement trois filles ; elles seront seules à partager le bien. L’aînée, je le sais, est promise ; mais la deuxième et la troisième attendent encore (pas pour longtemps peut-être) un fiancé. Je n’aurais point tardé à ta place jusqu’aujourd’hui ; je serais allé déjà prendre l’une d’elles, comme j’ai pris autrefois et apporté ici la petite mère. »

Le fils répondit modestement à ces instances paternelles :

« Ma volonté, je vous l’assure, était, comme la vôtre, de choisir l’une des filles de notre voisin. Nous avons été élevés ensemble ; nous jouions ensemble sur la place du marché, près de la fontaine, et souvent je les protégeai contre la pétulance des petits garçons. Mais il y a longtemps de cela : ces jeunes filles, qui grandissaient, durent enfin, selon les convenances, fuir les jeux turbulents et rester à la maison. Pour bien élevées, elles le sont certainement. J’allais encore chez elles, de temps à autre, suivant votre désir, en qualité d’ancienne connaissance ; mais je n’ai jamais pu trouver d’agrément dans leur compagnie, parce qu’elles avaient toujours à blâmer en moi quelque chose, et qu’il me fallait supporter leurs critiques. Tantôt ma redingote était beaucoup trop longue, ou le drap trop grossier, ou la couleur bien trop commune ; tantôt mes cheveux n’étaient pas taillés, pas frisés comme il faut. Je résolus, enfin, de m’attifer à la manière de ces jeunes commis de magasins que l’on voit toujours, le dimanche, dans leur maison, et qui se pavanent, en été, avec leur petit habit demi-soie ; mais je remarquai bientôt qu’elles me prenaient toujours pour sujet de leurs moqueries, et j’y fus sensible. Mon amour-propre était blessé ; cependant, j’étais peiné surtout de les voir méconnaître ma bonne volonté pour elles, spécialement Mina, la plus jeune. Ma dernière visite eut lieu à Pâques. Je portais, ce jour-là, l’habit neuf que je laisse désormais accroché, là-haut, dans l’armoire, et j’avais la même frisure que les autres. Elles ricanèrent à l’instant où j’entrai ; je ne pris pas, toutefois, la chose à mon adresse. Mina était au clavecin ; le père, assis près d’elle, et de la meilleure humeur, écoutait avec ravissement chanter sa fillette. Il y avait, dans les paroles, plusieurs passages que je ne comprenais pas ; mais, entendant souvent revenir les noms de Tamino et de Pamina, je ne voulus pourtant pas rester muet. Je demandai le texte, dès qu’elle eut fini, et quels étaient les deux personnages. Toutes souriaient et se taisaient. Le père me dit: « N’est-ce pas, l’ami ne connaît qu’Adam et Ève ? » Alors personne ne put davantage se contenir ; les jeunes filles éclatèrent, les jeunes gens de même ; le vieux, près de se pâmer, se tenait le ventre. Je laissai, dans mon embarras, tomber à terre mon chapeau ; les ricanements se prolongèrent, tant que jouèrent ou chantèrent les jeunes filles. Enfin, humilié et irrité, je courus à la maison ; je suspendis le nouvel habit dans l’armoire ; j’aplatis mes cheveux avec mes doigts, et je fis le serment de ne plus jamais franchir le seuil de cette demeure. Or, j’avais bien raison, car elles sont vaniteuses et insensibles, et je sais qu’à présent encore, chez elles, on ne m’appelle pas autrement que Tamino. »

« Hermann, reprit la mère, tu ne devrais pas être si longtemps irrité contre des enfants, car, vraiment, elles sont encore des enfants, toutes les trois. Mina, je te l’assure, est bonne, et a toujours été bien disposée pour toi. Elle m’a récemment demandé de tes nouvelles. C’est elle que tu devrais choisir. »

Le fils répondit d’un air rêveur : « Je ne sais, mais le chagrin qu’elle m’a causé s’est si profondément imprimé dans mon âme, que je ne pourrais plus, en vérité, la voir assise à son clavecin, et entendre ses chansonnettes. »

Là-dessus le père s’emporta, et laissa éclater, en ces mots, sa colère :

« J’éprouve de toi peu de satisfaction. Je l’ai toujours dit, voyant tes goûts exclusivement tournés vers la charrue et les chevaux : tu fais ici la besogne d’un valet chez un riche propriétaire. Le père, pendant ce temps-là, se voit privé d’un fils qui devrait lui faire honneur devant les autres bourgeois. C’est ainsi que, dès le commencement, ta mère me berçait de vaines espérances, quand tu ne réussissais jamais comme tes camarades, à l’école, dans les exercices de lecture, d’écriture, ou d’autres études, et que tu étais toujours assis à la dernière place. Voilà ce qui arrive infailliblement, quand le sentiment de l’honneur ne fait pas battre le cœur d’un jeune homme, et qu’il n’aspire point vers quelque chose de plus élevé. Si mon père s’était occupé de mon instruction comme moi de la tienne, s’il m’avait envoyé aux écoles et donné des maitres, je serais en vérité, aujourd’hui, un autre personnage qu’aubergiste à l’enseigne du Lion d’or. »

Mais le fils, s’étant levé, s’approchait lentement et sans bruit de la porte, ne prononçant pas un seul mot. Le père, de plus en plus courroucé, s’écria :

« Va, va hors d’ici, je te connais, tête rétive ! Continue tes rustiques occupations, de façon que je n’aie point à te réprimander ; mais garde-toi de m’amener, pour bru, une fille de village, une vachère ! J’ai longtemps vécu ; je sais me bien comporter avec tout le monde ; je sais traiter les dames et les messieurs, de manière qu’ils s’en aillent satisfaits de moi ; je flatte agréablement l’étranger. Mais il me faut, en retour, une jeune bru dont les prévenances et les gentillesses adoucissent enfin les nombreuses fatigues que j’ai endurées ; il faut qu’elle me joue aussi du clavecin ; il faut que, le dimanche, la meilleure société de la ville aime à se réunir chez moi, comme dans la maison de notre voisin, le négociant. »

Hermann, ayant pressé le loquet tout doucement, quitta la salle.