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Hippolyte (Robert Garnier)

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Hippolyte (Robert Garnier)


Tragédie

Acte premier[modifier]

EGEE .

Je sors de l’Acheron, d’où les ombres des morts
Ne ressortent jamais couvertes de leurs corps:
Je sors des champs ombreux, que le flambeau du monde
Ne visite jamais courant sa course ronde:
Ains une espoisse horreur, un solitaire effroy, (5)
Un air puant de souphre, un furieux aboy
Du portier des Enfers, Cerbere à triple teste,
Maint fantôme volant, mainte effroyable beste.
Mais l’horrible sejour de cet antre odieux,
De cet antre privé de la clairté des cieux, (10)
M’est cent et cent fois plus agreable, et encore
Cent et cent autres fois, que toy , que je deplore,
Ville Cecropienne, et vous mes belles tours,
D’où me precipitant je terminay mes jours.
Vostre Pallas devoit, belliqueuse Deesse, (15)
Destourner ce mechef de vous, sa forteresse:
Et, alme, vous garder d’encombreux accidens,
Puis qu’elle a bien daigné se retirer dedans:
Et de plus en plus faicte à vostre bien proclive,
Vous orner de son nom, et de sa belle olive. 20
Mais quoy? c’est le destin, c’est ce mechant destin,
Que mesme Jupiter, tant il luy est mutin,
Ne sçauroit maistriser: Jupiter qui d’un foudre
Qu’il lance de sa main, peut tout broyer en poudre.
Tandis que j’ay vescu, je t’ay veu, ma Cité, (25)
Tousjours porter au col une captivité:
Non telle que lon voit en une ville prise,
Qu’un Roy victorieux humainement maistrise.
Mais en ta servitude, ô Athenes, le sort
Menaçoit tes enfans d’une cruelle mort: (30)
Qui mis sous le hasard d’une ordonnance inique,
Entroyent l’an, deux fois sept au logis Dedalique,

Pour servir de pasture aux devorantes dens

Du monstre Mi-taureau qu’on nourrissoit dedans.
Et toymesme Thesee, et toy ma geniture, (35)
Pour qui moy desja mort, la mort encor j’endure,
Ravy d’entre mes bras, le destin envieux
Te choisit pour viande à ce monstre odieux:
Ce monstre pour lequel ce poil gris qui s’allonge
Espars dessus mes yeux, se dresse quand j’y songe: (40)
Et ces genoux privez de chair et de chaleur,
Comme genoux d’un mort, chancellent de douleur.
Aussi fut-ce cause, il t’en souvient, Thesee,
D’accourcir de mes ans la mortelle fusee :
Bien que le vueil des Dieux, propice à ton dessain, (45)
Te sauvast du gosier de ce monstre humain,
Qui glouton de l’appas que ta main cauteleuse
Jetta par pelottons dans sa gorge monstrueuse,
S’abbatit au sommeil, te permettant plonger
Au travers de son cœur ton poignard estranger. (50)
Ainsi tu te sauvas de sa felonne rage,
Puis suivant sagement l’advertissement sage
De ta bonne Ariadne, à la suitte d’un fil
Tu sors du labyrinthe au bastiment subtil.
» Mais ainsi qu’il advient que l’humaine nature (55)
» Insatiable d’heur convoite outre mesure,
» Et jamais ne s’arreste à mediocrité:
Non bien contant d’avoir ton malheur evité,
Tu brigandes Minos, et corsaire luy pilles
Avecques ses thresors ses deux plus cheres filles.
De là tout le malheur, de là tout le mechef, (60)
Qui ja ja prest de cheoir penche dessur ton chef,
Prend source, mon Thesee, et de là la mort blesme
D’ailes noires vola jusques à mon cœur mesme:
Ne voulant les grands Dieux courroucez contre toy,
Te donner le plaisir d’essuyer mon esmoy:
Ains voulurent (que c’est des vengences celestes !)
Que tes heureuses naufs m’apparussent funestes,
Et que leurs voiles noirs, qui flotoient oubliez,
Me fissent eslancer dans les flots repliez, (70)
(Miserable tombeau de ma vieillesse agee!)
Et changeassent leur nom au nom de moy Egee.
» Les Dieux aiment justice, et poursuivent à mort
» L’homme mechant, qui fait à un autre homme tort.
» Ils tiennent le parti du foible qu’on oppresse, (75)
» Et font cheoir l’oppresseur en leur main vengeresse.
Thesee, helas Thesee, aujourd’hui le Soleil
Ne sçauroit voir malheur à ton malheur pareil:
L’enfer, bien que hideux et gesne de nous ombres,
N’ha pas en son enclos tant de mortels encombres, (80)
Que je t’en voy, pauvre homme! hé, qu’il te falloit bien
Entreprendre d’aller au lict Plutonien,
Pour ravir nostre Royne ! hé, qu’à la mauvaise heure
Tu entrepris forcer nostre palle demeure!
Ce fut pour Pirithois, à qui les noires Sœurs (85)
Font ja porter la peine ourdie aux ravisseurs.
Que si le bon secours du genereux Alcide
Ne t’eust ores tiré du creux Acherontide,
Tu eusses ton supplice aussi bien comme luy,
Pour avoir entrepris sur la couche d’autruy . (90)
Mais non non, je voy bien à fin que tu endures
Pour ton mal perpetré de plus aspres tortures,
Pluton gros de vengence, et de colere gros,
Te permet de revoir avecque ce heros
Ta fatale maison: maison, où les Furies (95)
Ont jusqu’à ton trespas fondé leurs seigneuries.
Tu y verras l’inceste, et le meurtre, et tousjours
Ton desastre croistra, comme croistront tes jours.
Tu occiras, meurtrier, ta propre geniture,
Puis l’adultere mort de ta femme parjure (100)
Doublera tes ennuis, qui lentement mordans
Te rongeront le cœur et le foye au dedans.
En fin quand ta langueur bien longuement trainee
D’une tardive mort se verra terminee,
Et que fuyant le ciel et les celestes Dieux, (105)
Tu penseras fuir ton tourment ennuyeux,
(Tourment qui te joindra plus estroit qu’un lierre
Ne joint estroittement les murailles qu’il serre)
Le severe Minos, et le cruel Pluton,
Tous deux tes outragez, hucheront Alecton, (110)
Megere, Tisiphone, execrables bourrelles,
Pour ribler , forcener, ravager en tes moüelles,
T’élancer leurs serpens en cent plis renoüez,
T’ardre de leurs flambeaux, et de leurs rouges foüets
Te battre dos et ventre, aussi dru que la gresle (115)
Craquetant, bondissant, decoupe un espi gresle .
Ja desja je te voy porter l’affliction
De quelque Promethee, ou de quelque Ixion,
D’un Tantale alteré, d’un remangé Titye ,
D’un Typhon , d’un Sisyphe, et si l’horreur noircie (120)
De Pluton garde encore un plus aspre tourment,
L’on t’en ira gesner perpetuellement .
Or je te plain sur tout, ma chere nourriture,
Et de mes ans vieillars la plus soigneuse cure,
Hippolyte, que j’aime autant que la vertu (125)
Luist aimable en celuy qui s’en monstre vestu.
Las! je te voy meurtry par cette Minoïde
(Si quelque bon Démon aujourd’huy ne te guide ),
Par cette Phedre icy, dont mon fils ravisseur,
Pour nostre commun mal accompagna sa sœur. (130)
Que pleust aux Immortels, qu’un tempesteux orage
Dés le port Gnossien en eust faict le naufrage!
Et que la mer mutine, enveloppant sa nef,
Eust abysmé dedans son impudique chef!
Tu vivrois, Hippolyte, et la mort violente (135)
N’éteindroit aujourd’huy ta jeunesse innocente.
» Mais quoy? le sort est tel. L’inexorable Sort
» Ne se peut esbranler d’aucun humain effort.
» Quand il est arresté, mon enfant, que lon meure,
» On n’y peut reculer d’une minute d’heure. 140
Prens en gré ta fortune: et fay que ton trespas
La gloire de ton sang ne deshonore pas.

HIPPOLYTE .

Ja l’Aurore se leve, et Phebus qui la suit,
Vermeil, fait recacher les flambeaux de la nuict.
Ja ses beaux limonniers commencent à respandre 145
Le jour aux animaux, qui ne font que l’attendre.
Ja les monts sourcilleux commencent à jaunir
Sous le char de ce Dieu qu’ils regardent venir.
O beau Soleil luisant, belle et claire planette,
Qui pousses tes rayons dedans la nuict brunette: (150)
O grand Dieu perruquier, qui lumineux esteins
Me decharmant les yeux, l’horreur des songes vains,
Qui ores travailloyent durant cette nuict sombre
Mon esprit combatu d’un larmoyable encombre,
Je te saluë, ô Pere, et resalüe encor, (155)
Toy, ton char, tes chevaux, et tes beaux rayons d’or.
Il me sembloit dormant, que j’erroy solitaire
Au creux d’une forest, mon esbat ordinaire:
Descendu dans un val, que mille arbres autour,
Le ceinturant espois, privent nostre jour. (160)
Il y faisoit obscur, mais non pas du tout comme
En une pleine nuict, qu’accompagne le somme:
Mais comme il fait au soir, apres que le soleil
A retiré de nous son visage vermeil,
Et qu’il relaisse encore une lueur qui semble (165)
Estre ny jour ny nuict, mais tous les deux ensemble.
Dedans ce val ombreux estoit à droicte main
Un antre plein de mousse, et de lambruche plein,
Où quatre de mes chiens entrerent d’avanture,
Quatre Molossiens de guerriere nature. (170)
A grand peine ils estoyent à la gueule du creux,
Qu’il se vient presenter un grand Lion affreux,
Le plus fort et massif, le plus espouventable
Qui jamais hebergeast au Taure inhospitable.
Ses yeux estoient de feu, qui flamboyent tout ainsi (175)
Que deux larges tisons dans un air obscurci.
Son col gros et charnu, sa poitrine nerveuse,
S’enfloyent herissonnez d’une hure crineuse:
Sa gueule estoit horrible, et horribles ses dents
Qui comme gros piquets apparoissoyent dedans. (180)
Mes chiens, bien que hardis si tost ne l’aviserent,
Que saisis de frayeur, dehors ils s’élancerent:
Accoururent vers moy tremblant et pantelant,
Criant d’une voix foible, et comme s’adeulant.
Si tost que je les voy si esperdus, je tâche (185)
De les rencourager: mais leur courage lâche
Ne se rasseure point, et tant plus que je veux
Les en faire approcher, ils reculent peureux.
Comme un grand chef guerrier, qui voit ses gens en fuitte,
Et plusieurs gros scadrons d’ennemis à leur suitte, (190)
A beau les enhorter, les prier, supplier
De retourner visage, et de se rallier:
A beau faire promesse, a beau donner menace,
C’est en vain ce qu’il fait: ils ont perdu l’audace,
Ils sont sourds et muets, et n’ont plus autre soing (195)
Que de haster le pas et de s’enfuir bien loing.
J’empoigne mon espieu, dont le fer qui flamboye
Devant mon estomach, me decouvre la voye:
Je descens jusqu’au bord, où soudain j’apperçoy
Ce grand Lion patu qui décoche sur moy, (200)
Degorgeant un tel cry de sa gueule beante,
Que toute la forest en resonne tremblante,
Qu’Hymette en retentist, et que les rocs, qui sont
Au bord Thriasien, en sourcillent le front .
Ferme je me roidis, adossé d’une souche (205)
Avancé d’une jambe, et à deux bras je couche
Droit à luy mon espieu, prest de luy traverser
La gorge ou l’estomach, s’il se cuide avancer.
Mais las, peu me servit cette brave asseurance!
Car luy sans faire cas du fer que je luy lance, (210)
Non plus que d’un festu que j’eusse eu dans la main,
Me l’arrache de force, et le rompt tout soudain:
Me renverse sous luy, me trainace et me boule ,
Aussi facilement qu’il eust faict d’une boule.
Ja ses griffes fondoyent dans mon estomach nu, (215)
L’escartelant sous luy comme un poulet menu
Qu’un Milan a ravy sous l’ælle de sa mere,
Et le va deschirant de sa griffe meurtriere:
Quand vaincu de tourment je jette un cry si haut
Que j’en laisse mon songe, et m’éveille en sursaut, (220)
Si froid et si tremblant, si glacé par la face,
Par les bras, par le corps, que je n’estoy de glace.
Je fu long temps ainsi dans mon lict estendu,
Regardant çà et là comme un homme esperdu,
Que l’esprit, la memoire, et le sens abandonne, (225)
Qui ne sçait ce qu’il est, ne connoist plus personne,
Immobile, insensible, elourdé , qui n’ha plus
De pensement en luy qui ne soit tout confus.
Mais las! ce n’est encor tout ce qui m’espouvante,
Tout ce qui me chagrine, et mon ame tourmente, (230)
Ce n’est pas cela seul qui me fait tellement
Craindre je ne sçay quoy de triste evenement!
J’ay le cœur trop hardy pour estre faict la proye
D’un songe deceveur , cela seul ne m’effroye.
» Le songe ne doit pas estre cause d’ennuy, (235)
» Tant foible est son pouvoir quand il n’y a que luy.
» Ce n’est qu’un vain semblant, qu’un fantôme, une image
» Qui nous trompe en dormant, et non pas un presage.
Depuis quatre ou cinq nuicts le Hibou n’a jamais
Cessé de lamenter au haut de ce palais , (240 )
Et mes chiens aussi tost qu’ils sont en leurs estables,
Comme loups par les bois hurlent espouvantables:
Les tours de ce chasteau noircissent de corbeaux
Jour et nuict aperchez, sepulcraliers oiseaux,
Et n’en veulent partir, ores qu’on les dechasse, (245)
Si ce n’est quand je sors pour aller à la chasse.
Car alors tous ensemble ils décampent des tours,
Et croassant sur moy m’accompagnent tousjours,
Bavolant çà et là, comme une espesse nuë
Qui vogue parmy l’air, du Soleil soustenuë. (250)
J’ay faict ce que j’ay peu, à fin de destourner
Ce malheur menaçant, qui me vient estonner.
Quelles sortes de vœux, quelles sainctes manieres
D’appaiser les hauts Dieux, en leur faisant prieres,
N’ay-je encore esprouvé? à qui des Immortels (255)
N’ay-je d’un sacrifice échauffé les autels?
Et brief que n’ay-je fait pour aller à l’encontre
Des injures du ciel et de mon malencontre?
» Mais quoy? rien ne se change, on a beau faire vœux,
» On a beau immoler des centeines de bœufs, (260)
» C’est en vain, c’est en vain: tout cela n’a puissance
» De faire revoquer la celeste ordonnance.
Hier sacrifiant à toy pere Jupin ,
Une blanche brebis, pour t’avoir plus benin:
Bien que mortellement elle fust entamee (265)
Et qu’ardist autour d’elle une flambe allumee,
Bien qu’elle eust pieds et teste ensemblément liez,
Je la vis par trois fois dessur les quatre pieds:
Puis secouant son sang de mainte et mainte goutte,
M’en arrosa la face et l’ensanglanta toute. (270)
Et encore, ô prodige! apres qu’on veit le feu
S’estre gloutonnement de son beau sang repeu,
Le prestre, contemplant le dedans de l’hostie,
N’y trouva point de foye en aucune partie.
O Dieux, ô Dieux du ciel qui avez soing de nous, (275)
Et qui ne bruslez point d’un rigoureux courroux
Contre le genre humain: Dieux qui n’estes severes
Que pour nostre forfait, soyez moy salutaires!
Conservez moy bons Dieux! et toy que j’ay tousjours
En mes adversitez imploree à secours, (280)
Amorty ces frayeurs qui me glacent les veines,
O Delienne, et fay qu’elles demeurent vaines!
Recule tout desastre et accident mauvais
Loing de moy, ma Deesse, et loing de ce Palais !

CHŒUR DE CHASSEURS.

Deesse fille de Latone, (285)
De Dele le bon-heur jumeau,
Qui t’accompagneras d’un troupeau ,
Que la Chasteté n’abandonne:
Si les monts herissez de bois,
Si le sein touffu d’une taille , (290)
Si les rocs à la dure escaille
Te vont agreant quelque fois,
Quand du front passant tes pucelles,
L’arc et la trousse sur le dos,
La trompe creuse à tes aisselles, (295)
Tu vas chassant d’un pied dispos.
O montagneuse, ô bocagere,
Aime-fonteines, porte-rets,
Guide nos pas en tes forests
Apres quelque biche legere. (300)
Que si favoriser te chaut
Nostre chasseresse entreprise,
Nous t’appendrons de nostre prise
La despouille en un chesne haut:
Et de fleurs les temples couvertes (305)
Sous l’arbre trois fois entouré,
Les mains pleines de branches vertes
Chanterons ton nom adoré.
Heureuse nostre dure vie ,
Que la faim avare de l’or , (310)
La haine, ny l’amour encor
N’ont à leurs poisons asservie:
Mais qui faits compagnons des Dieux,
Nous exerce à faire une queste,
Ores d’un cerf branchu de teste, (315)
Ores d’un sanglier furieux,
Que tout expres produit Nature,
Pour servir d’ebat innocent,
Au creux d’une forest obscure,
A nous, qui les allons chassant. (320)
Quel plaisir de voir par les landes,
Quand les mois tremblent refroidis,
Les cerfs faire leur viandis,
Faute de gaignages, aux brandes ?
Et recelez au plus profond (325)
Des bois, chercher entre les hardes
De diverses bestes fuyardes
L’abry du vent qui les morfond?
Puis si tost que l’an renouvelle,
A repos dedans leurs buissons, (330)
Refaire une teste nouvelle,
Qui endurcist jusque aux moissons?
Adonc l’Amour, qui époinçonne
Toute creature à s’aimer,
Les fait du rut si fort bramer, (335)
Que le bois d’autour en resonne.
Vous les verrez de grand courroux
Gratter de quatre pieds la terre,
Et d’une forcenante guerre
Se briser la teste de coups. (340)
La biche regarde, peureuse,
Incertaine lequel sera,
Que la victoire imperieuse
Pour son mary luy baillera.
Lancez par les picqueurs, ils rusent, (345)
Ores changeant, ores croisant,
Ore à l’escart se forpaisant
D’entre les meutes qu’ils abusent:
Ore ils cherchent de fort en fort
Les autres bestes qui les doutent, (350)
Et de force en leur lieu les boutent,
Pour se garantir de la mort.
Là se tapissant contre terre,
Les pieds, le nez, le ventre bas,
Mocquent les chiens qui vont grand erre , (355)
Dependant vainement leurs pas.
Tandis nous voyons d’avanture
Vermeiller dedans un pastis
Ou faire aux fraischeurs ses boutis
Un sanglier à l’horrible hure, (360)
Qu’une autre fois, armez d’espieux,
Et de chiens compagnons fidelles,
Malgré ses defenses cruelles,
Nous combattons audacieux.
Quelquefois d’une course viste (365)
Nous chassons les liévres soudains,
Qui plus cauts meslent à leur fuite
La ruse, pour frauder nos mains.
Quand le soir ferme la barriere
Aux chevaux establez du jour, (370)
Et que toy Diane, à ton tour
Commences ta longue carriere:
Comme les forests, ton soucy,
Tu vas quittant à la Nuict brune,
Pour reluire au ciel, belle Lune, (375)
Lassez nous les quittons aussi:
Nous retournons chargez de proye
En nostre paisible maison,
Où soupant d’une allegre joye ,
Devorons nostre venaison. (380)

Acte deuxième[modifier]

PHEDRE. NOURRICE.

PHEDRE.

O Roine de la mer, Crete mere des Dieux , (380)
Qui as receu naissant le grand moteur des cieux,
O la plus orgueilleuse et plus noble des isles,
Qui as le front orné de cent fameuses villes:
Demeure de Saturne , où les rivages torts, (385)
Remparez de rochers, s’ouvrent en mille ports,
En mille braves ports qui caressez de l’onde,
Reçoivent des vaisseaux de toutes parts du monde:
Pourquoy mon cher sejour, mon cher sejour pourquoy
M’as-tu de toy bannie en eternel esmoy? (390)
Las! pourquoy, ma patrie, as-tu voulu, cruelle,
Me faire choisir és mains d’un amant infidelle?
D’un espoux desloyal? qui parjurant sa foy
Adultere sans cesse, et ne fait cas de moy?
Me laisse desolee, helas helas! me laisse (395)
Sur ce bord estranger languissant de tristesse?
O Dieux, qui de là haut voyez comme je suis,
Qui voyez mes douleurs, qui voyez mes ennuis:
Dieux, qui voyez mon mal, Dieus qui voyez mes peines,
Dieux qui voyez seicher mon sang dedans mes veines, (400)
Et mon esprit rongé d’un eternel esmoy,
Bons Dieux, grands Dieux du ciel, prenez pitié de moy!
Ouvrez, je vous supply, les prisons à mon ame,
Et mon corps renversez dessous la froide lame
Pour finir mes langueurs qui recroistront tousjours (405)
Sans jamais prendre fin qu’en finissant mes jours.
L’espoir de ma santé n’est qu’en la tombe obscure,
Ma guarison n’est plus que d’une sepulture.
Parlé-je de mourir? hé pauvrette! mon corps
Mon corps ne meurt-il pas tous les jours mille morts? (410)
Helas helas, si fait: je ne suis plus en vie,
La vie que j’avoy m’est de douleur ravie.
Pour le moins si je vis, je vis en endurant
Jour et nuict les dangers qu’on endure en mourant.
O Phedre! ô pauvre Phedre! hé qu’à la mauvaise heure (415)
Tu as abandonné ta natale demeure!
Qu’il t’eust bien mieux valu, pauvre Princesse, alors
Que tu te mis sur mer, perir de mille morts.
Qu’il t’eust bien mieux valu tomber dessous les ondes,
Et remplir l’estomac des Phoques vagabondes , (420)
Lors qu’à ton grand malheur une indiscrete amour
Te feit passer la mer sans espoir de retour.
Qu’il t’eust bien mieux valu, delaissee au rivage,
Comme fut Ariadne en une isle sauvage,
Ariadne ta sœur, errer seule en danger (425)
Des lions Naxeans , qui t’eussent peu manger,
Plustost qu’adoulouree et de vivre assouvie,
Trainer si longuement ton ennuyeuse vie:
Plustost plustost que vivre en un eternel dueil,
Ne faisant jour et nuict qu’abayer au cercueil. (430)
Voila mon beau Thesé qui, suivant sa coustume
D’estre instable en amours, d’un nouveau feu s’allume.
Voila qu’il m’abandonne, apres que le cruel
M’a faict abandonner mon sejour naturel:
Apres qu’il m’a ravie aux yeux de mon bon pere: (435)
Et aux embrassemens de ma dolente mere ,
Fugitive, bannie, et qu’il a contenté
Son ardeur, des plaisirs de ma virginité,
Il va, de Pirithois compagnon detestable,
Enlever de Pluton l’espouse venerable. (440)
La terre leur est vile: ils vont chercher là bas,
Sur les rivages noirs, leurs amoureux esbas.
L’enfer qui n’est qu’horreur, qui n’est que toute rage,
Qu’encombre et que tourment, ne domte leur courage.
Mais soyent tant qu’ils voudront aux infernaux palus, (445)
Ce n’est pas la douleur qui me gesne le plus:
Un plus aspre tourment rampe dans mes moüelles,
Qui les va remplissant de passions cruelles.
Le repos de la nuict n’allege mes travaux,
Le somme Lethean n’amortist point mes maux, (450)
Ma douleur se nourrist et croist tousjours plus forte.
Je brûle, miserable, et le feu que je porte
Enclos en mes poumons, soit de jour ou de nuict,
De soir ou de matin, de plus en plus me cuit.
J’ay l’estomach plus chaud que n’est la chaude braise, 455
Dont les Cyclopes nus font rougir leur fournaise,
Quand au creux Etnean, à puissance de coups,
Ils forgent, renfrongnez, de Jupin le courroux.
Hé bons Dieux! que feray-je? auray-je tousjours pleine
La poitrine et le cœur d’une si dure peine? 460
Souffriray-je tousjours? ô malheureux Amour!
Que maudite soit l’heure et maudit soit le jour
Que je te fu sujette! ô quatre fois mauditte
La fleche que tu pris dans les yeux d’Hippolyte :
D’Hippolyte que j’aime, et non pas seulement 465
Que j’aime, mais de qui j’enrage follement.


NOURRICE.

Ne verray-je jamais hors de vostre pensee
Cruelle s’affligeant, cette amour insensee?
Languirez-vous tousjours, race de Jupiter,
Sous ce monstre d’Amour, que vous deussiez domter ? (470)
Domtez-le, ma maistresse, et par cet acte insigne
Montrez-vous, je vous pry, de vostre Thesé digne.
These est renommé par tout cet univers
Pour avoir combattu tant de monstres divers:
Et vous emportez une pareille gloire, (475 )
Si de ce fier serpent vous avez la victoire .
» Amour est un serpent, un serpent voirement, l’amour serpent
» Qui dedans nostre sein glisse si doucement
» Qu’à peine le sent on: mais si lon ne prend garde
» De luy boucher l’entrée, et tant soit peu lon tarde, (480)
» Bien tost privez d’espoir de toute guarison
» Nous aurons nostre sang infect de sa poison:
» Et alors (mais trop tard) cognoistrons nostre faute
» D’avoir laissé entrer une beste si caute.
Gardez-vous donc, Madame, et en vous efforçant, (485)
De bonne heure estouffez cet Amour blandissant ,
De peur qu’il s’enracine, et qu’apres on ne puisse,
Quand il sera trop fort, combatre sa malice.
» Celuy n’est plaint qui obstiné ne veut
» Eviter son malheur, quand eviter le peut. (490)
» Il faut prevoir son mal, on diroit estre beste
» Cil qui plaindroit le joug qu’il s’est mis sur la teste.


PHEDRE.


Je suis preste tousjours de constamment souffrir
Tel hazard qu’aux bons Dieux il plaira de m’offrir.


NOURRICE.

» Ce n’est pas un hasard, s’il vient un infortune (495)
» De nostre seule faute, et non de la fortune:
» Alors est-ce hasard, s’il nous eschet d’avoir
» Quelque accident mauvais, que n’ayons peu prevoir.
Mais las! vostre malheur vous est tout manifeste.


PHEDRE.

J’ay bonne confiance en la faveur celeste. (500)

NOURRICE.

Pensez-vous que les Dieux favorisent nos maux?


PHEDRE.

Appellez-vous un mal mes amoureux travaux?


NOURRICE.

Non, ce n’est pas un mal, c’est un crime execrable ,
Un prodige, un forfaict, qui n’ha point de semblable.


PHEDRE.

O puissante Venus!

NOURRICE.


Venus n’invoquez point.


PHEDRE.


Las! Nourrice, pourquoy? c’est son fils qui me poind.

NOURRICE.


Un Dieu n’est point autheur d’un si vilain inceste.


PHEDRE.


Il embrase mon cœur.


NOURRICE.
Plustost il le deteste.


PHEDRE.


Les Dieux ne sont faschez que l’on s’aime icy bas.


NOURRICE.


Les Dieux ne sont joyeux de nos salles esbats. (510)


PHEDRE.


Ils sont touchez d’amour aussi bien que nous sommes.


NOURRICE.

Ils ne sont point touchez des passions des hommes.


PHEDRE.


Et quoy? pour s’entre-aimer commet-on tant de mal?


NOURRICE.

Non pas pour s’entre-aimer d’un aimer conjugal.


PHEDRE.

L’amour ne se doit borner du mariage. (515)


NOURRICE.


Ce ne seroit sans luy qu’une brutale rage.


PHEDRE.

Nature ne nous fait esclaves d’un espoux .


NOURRICE.


Non, mais les saintes loix, qui sont faites pour nous.


PHEDRE.


Les hommes nos tyrans, violant la Nature,
Nous contraignent porter cette ordonnance dure, (520)
Ce miserable joug, que ny ce que les flots
Enferment d’escaillé, ny ce qui vole enclos
Dans le vuide de l’air, ce qui loge aux campagnes,
Aux ombreuses forests, aux pierreuses montagnes,
De cruel, de bening, de sauvage, et privé, (525)
Plus libre qu’entre nous n’a jamais esprouvé.
Là l’innocente amour s’exerce volontaire,
Sans pallir sous les noms d’inceste et d’adultere,
Sans crainte d’un mari, qui flambe de courroux
Pour le moindre soupçon qu’ait son esprit jaloux .
Et n’est-ce pas pitié qu’il faille que l’on aime
A l’appetit d’un autre, et non pas de soymesme?
» En ce monde il n’y a pire subjection,
» Que de se voir contraindre en son affection.


NOURRICE.


Que dites vous, Madame, est-ce une chose honneste
D’ainsi vous abjecter aux façons d’une beste? (535)


PHEDRE.

Nourrice, je me plais en leurs libres amours.

NOURRICE.


Et quelle liberté n’avez-vous eu tousjours
De vostre bon mari, qui vous prise et honore,
Vous aime et vous cherist plus que soymesme encore. (540)


PHEDRE.


C’est pourquoy volontiers il est absent de moy.


NOURRICE.


Pirithois l’a contraint d’aller avecques soy :
Puis qu’il avoit promis, il devoit ainsi faire.
» Qui promet quelque chose, il y doit satisfaire.


PHEDRE.


Mais il est chez Pluton pour violer son lict. (545)


NOURRICE.


Il ne faut l’en blâmer, ce n’est pas son delict.


PHEDRE.


» Ceux qui sont compagnons à faire un acte infâme,
» Sont compagnons aussi pour en recevoir blâme.


NOURRICE.


Ce que Thesee a faict, il l’a faict pour autruy.


PHEDRE.


Il en est d’autant plus punissable que luy. (550)


NOURRICE.


Pirithois de sa Dame avoit l’ame embrasee.


PHEDRE.


Cela luy sert d’excuse, et non pas à Thesee.

NOURRICE.

L’on parlera par tout d’un amy si parfaict.


PHEDRE.

L’on parlera par tout d’un si malheureux faict.


NOURRICE.


Pluton l’avoit jadis à sa mere ravie. (555)


PHEDRE.


Si Pluton a mal faict, y portent-ils envie?


NOURRICE.


Ils ne sont ravisseurs que sur un ravisseur.


PHEDRE.


Pluton l’a prise à femme, et en est possesseur .

NOURRICE.


Mais à qui se plaindra Pluton de son offense?


PHEDRE.


Il ne s’en plaindra pas, il en prendra vengence. (560)

NOURRICE.


Thesé, qui compagnon du grand Tirynthien ,
A presque tout couru ce globe terrien,
Qui a faict, indomté, tant de braves conquestes,
Qui a tant combatu d’espouvantables bestes,
Tant domté d’ennemis, tant de monstres desfaits, (565)
Tant meurtri de Tyrans pour leurs injustes faicts,
Aura peur volontiers des nocturnes encombres
De Pluton, qui n’est Roy que de peureuses ombres.


PHEDRE.


Mais les Démons qu’il a seront ils trop peu forts
Pour oser repousser ses outrageux efforts? (570)
» Non, ma Nourrice, non. Les puissances humaines,
» Tant grandes qu’elles soyent, là bas demeurent vaines.
» Nul qui soit devalé sur le bord Stygieux
» N’est jamais remonté pour revoir les hauts cieux.


NOURRICE.


» Celuy qui pour entrer à sceu forcer la porte, (575)
» La pourra reforcer quand il faudra qu’il sorte.


PHEDRE.
» Il est aisé d’entrer dans le palle sejour,
» La porte y est ouverte et ne clost nuit ne jour:
» Mais qui veut ressortir de la salle profonde,
Pour revoir derechef la clairté de ce monde, (580)
» En vain il se travaille, il se tourmente en vain,
» Et tousjours se verra trompé de son dessain.
Mais feignons qu’il eschappe, et que vif il se treuve
Repassé par Charon deça le triste fleuve,
Pensez-vous qu’il sejourne une seule saison (585)
Avec moy s’esbatant, paisible, en ma maison:
Ains qu’il n’aille aussi tost en quelque estrange terre
Chercher, impatient, ou l’amour, ou la guerre,
Me laissant miserable icy seule à jamais?


NOURRICE.


Il sera plus long temps avec vous desormais. (590)
Mais quoy qu’il vueille faire, et quoy que sa nature,
Qui est de pourchasser tousjours quelque aventure,
L’arrache de vos bras pour le jetter bien loing,
Quoy qu’il ne prenne pas de vous assez de soing,
Et qu’il ne garde assez la foy de mariage, (595)
Rien ne vous est pourtant octroyé d’avantage,
Pour cela ne devez vous dispenser d’avoir
Tout autant de respect à vostre sainct devoir.
» Le mal qu’un autre fait, n’est pas cause vallable
»De nous faire à l’envy commettre un mal semblable. (600)
» Le vice ne doit pas les hommes inciter
» De le prendre à patron, à fin de l’imiter.
Voyez-vous pas les Dieux nous estre debonnaires,
Bien qu’à les offenser nous soyons ordinaires?
Voyez-vous pas le ciel perpetuer son cours, (605)
Et le luisant Phebus faire ses mesmes tours,
Et n’estre d’un moment sa carriere plus lasche,
Bien que nostre mesfaict incessamment le fasche?
Car depuis que son œil de luire commença
Que ses premieres fleurs le Printemps amassa, (610)
Que l’Esté nous donna ses despouilles premieres
L’Automne vendangeur ses grappes vinotieres ,
Et que l’Hyver glacé fist le premier amas,
Dessur son chef grison, de neige et de frimas,
Des malheureux humains les natures fautieres (615)
Ont les Dieux courroucez en cent mille manieres:
Et toutesfois, bons Dieux, le ciel ne laisse pas
De disposer la terre à nostre humain repas.
Vous ne nous ostez point le Soleil ordinaire,
De qui l’œil nous nourrist, nous chauffe et nous esclaire. (620)
Vous ne nous ostez point l’Esté ny le Printemps,
L’Automne ny l’Hyver: ils viennent en leur temps:
Seulement quelquefois, quand la monstrueuse masse
Des freres Ætneans, Titanienne race ,
Entreprend de forcer le ciel etherean, (625)
Vous levez lors la main sur le champ Phlegrean ,
Et d’un foudre sonnant bouleversez les festes
D’Osse et de Pelion sur leurs superbes testes.
:» Jamais nos cruautez ne font les Dieux cruels.
« Si nous sommes meschans, pourtant ils ne sont tels: (630)
» Si nous sommes ingrats à leur bonté suprême,
» Si nous les oublions, ils ne font pas de mesme:
» Ainçois le plus souvent que nous meritons bien
» D’estre punis, c’est lors qu’ils nous font plus de bien.
Et ne voyons nous pas qu’au lieu de nous atteindre (635)
De leurs foudres bruyans, ils ne font que se feindre?
Et que le traict de feu, qui grondant, aboyant,
De tempeste et d’esclairs nous va tant effroyant,
Le plus souvent ne bat que les montagnes hautes ,
Et non pas nous meschans, qui commettons les fautes? (640)
Ainsi, Madame, ainsi vous ne devez laisser
Pour Thesé vostre espoux, qui vous peut offenser,
D’avoir cher vostre honneur: et luy garder loyale,
Jusqu’au pied du tombeau, vostre amour conjugale.


PHEDRE.


Je ne sçauroy, Nourrice, et ne le dois aussi. (645)
Aimeray-je celuy qui n’ha de moy souci?
Qui n’ha que l’inconstance, et de qui la moüelle
S’enflamme incessamment de quelque amour nouvelle?
Helene Ledeanne aussi tost il ne veit
Qu’espris de sa beauté, corsaire, il la ravit: (650)
Depuis il eut au cœur, Hippolyte, ta mere,
Qu’il amena vainqueur d’une terre estrangere:
Puis, ô pauvre Ariadne, ô ma chetive sœur,
Tu pleus à cet ingrat, cet ingrat ravisseur,
Qui pour le bon loyer de l’avoir, pitoyable, (655)
Sauvé du Mi-taureau, ce monstre abominable,
Sur le bord Naxean te laissa l’inhumain,
Pour estre devoree, ou pour mourir de faim.
En fin mon mauvais sort me mit en sa puissance,
Pour goûter à mon tour sa legere inconstance. (660)
Ores soulé de moy, possible aux sombres lieux
Il cherche une beauté qui ravisse ses yeux .
Que s’il en treuve aucune , et qu’elle luy agree,
Qu’attendé-je sinon que je soy massacree
Comme fut Antiope, ou qu’il me laisse au bord (665)
Où il laissa ma sœur, pour y avoir la mort?
Or allez me louer la loyauté des hommes:
Allez me les vanter. O folles que nous sommes,
O folles quatre fois, helas nous les croyons,
Et sous leurs feints soupirs indiscrettes ployons. (670)
Ils promettent assez qu’ils nous seront fidelles,
Et que leurs amitiez nous li’ront eternelles:
Mais, ô deloyauté les faulsaires n’ont pas
Si tost nos simples cœurs surpris de leurs appas,
Si tost ils n’ont deceu nos credules pensees, (675)
Que telles amitiez se perdent effacees:
Qu’ils nous vont dedaignant, se repentant d’avoir
Travaillé, langoureux, voulant nous decevoir.


NOURRICE.


Ostez de vostre esprit ceste rage jalouse,
Vous estes d’un grand Roy la cherissable espouse, (680)
Le desir et la vie: il ne vous faut penser
Que jamais pour une autre il vous doive laisser.


PHEDRE.


Il n’y a plus d’espoir, je n’y puis plus que faire,
Je porte dans les os mon cruel adversaire:
Il a forcé le mur, et planté l’estandart (685)
Malgré ma resistance au plus haut du rampart.
Je suis en sa puissance, et quoy que je luy brasse,
Je ne puis, tant est fort, luy enlever la place.
Mes efforts tombent vains, et ne peut la raison
Me secourir maistresse, il la tient en prison. (690)


NOURRICE.


Vous laissez-vous ainsi subjuguer, imbecile,
A cette passion, de toutes la plus vile?
Voulez-vous diffamer vostre nom de mesfaits,
Et vaincre vostre mere en ses lubriques faicts?
Puis ne craignez-vous point un remors miserable, (695)
Qui se viendra plonger en vostre esprit coupable,
Bourreau perpetuel, et qui joinct à vos os
Ne vous lairra jamais sommeiller en repos?
Reprimez, je vous pry, cette ardeur malheureuse,
Reprimez cette Amour qui ard incestueuse (700)
Autour de vos roignons: reprimez reprimez
Avecques la raison ces desirs enflamez,
Qu’aucune nation tant barbare fut-elle,
Tant fut-elle à nos loix brutalement rebelle,
N’eut jamais en l’esprit: non les Getes espars, (705)
Non les Scythes errans, cruels peuples de Mars,
Non les Sarmates durs, non le negeux Caucase,
Non le peuple qui boit dans l’onde du Phase .
:Voulez-vous engendrer en vostre ventre infet
De vous et vostre fils un monstre contrefait? (710)
Voulez-vous que la mere avec son enfant couche,
Flanc à flanc accouplez en une mesme couche?
Or allez, hastez-vous, ne vous espargnez pas,
Exercez vostre saoul vos furieux esbats.
Que tardez-vous encor? pourquoy la salle ouverte (715)
Du monstre vostre frere est si long temps deserte?
Et pourquoy ne se va vostre race estoffant
Des membres merveilleux de quelque enorme enfant?
Les monstres trop long temps en vostre maison cessent,
Il vous faut efforcer que quelques uns y naissent. (720)
Sus donq, mettez y peine. Et mais quoy? n’est-ce pas,
O saincte Paphienne, un merveillable cas,
Qu’autant de fois qu’Amour poindra de sa sagette
Le cœur enamouré d’une fille de Crete,
La terre autant de fois des prodiges verra, (725)
Nature autant de fois de son cours sortira!

PHEDRE.

Las! Nourrice, il est vray: mais je n’y puis que faire.
Je me travaille assez pour me cuider distraire
De ce gluant Amour, mais tousjours l’obstiné
Se colle plus estroit à mon cœur butiné . (730)
Je ne sçaurois sortir libre de son cordage ,
Ma chaste raison cede à sa forçante rage:
Tant il peut dessur nous quand une fois son trait
Nous a troublé le sang de quelque beau pourtrait.
J’ay tousjours un combat de ces deux adversaires, (735)
Qui s’entrevont heurtant de puissances contraires.
Ores cetuy-là gaigne, et ore cetuy-cy,
Cetuy-cy perd apres, cetuy-là perd aussi:
Maintenant la raison ha la force plus grande,
Maintenant la fureur plus forte me commande: (740)
Mais toujours à la fin Amour est le vaincueur,
Qui paisible du camp s’empare de mon cueur.
Ainsi voit-on souvent une nef passagere
Au milieu de la mer, quand elle se colere,
Ne pouvoir aborder, tant un contraire vent (745)
Seigneuriant les flots la bat par le devant.
Les nochers esperdus ont beau caler les voiles,
Ont beau courir au mats, le desarmer de toiles,
Ont beau coucher la rame, et de tout leur effort
Tâcher malgré le vent de se trainer au port, (750)
Leur labeur n’y fait rien: la mugissante haleine
Du Nort qui les repousse, aneantist leur peine.
La nef court eslancee, ou contre quelque banc,
Ainci cette fureur violente s’oppose (755)
A ce que la raison salutaire propose,
Et sous ce petit Dieu tyrannise mon cueur.
C’est ce Dieu qui des Dieux et des hommes veinqueur
Exerce son empire au ciel comme en la terre:
Qui ne craint point de faire à Jupiter la guerre, (760)
Qui domte le dieu Mars, ores qu’il soit d’armet,
De gréve et de cuirace armé jusqu’au sommet:
Qui le dieu forgeron brusle dans la poitrine
Au milieu de sa forge, où le foudre il affine:
Le pauvre Dieu Vulcan, qui tout estincelant (765)
Aux fourneaux ensoulfrez travaille martelant,
Qui tousjours ha le front panché dans la fournaise,
Qui à bras decouverts va pincetant la braise,
Sans qu’il soit offensé de la force du feu,
De ces tisons d’Amour se defendre n’ha peu. (770)
Il brusle en l’estomac, et tout sueux s’estonne
Qu’en luy qui n’est que feu, cet autre feu s’entonne.

NOURRICE.


Voire on a feint Amour un redoutable Dieu ,
Vagabond, qui ne loge en aucun certain lieu:
Il porte, comme oiseau, le dos empenné d’æles: (775)
Il ha le beau carquois, qui luy pend aux escelles:
Il ha tousjours les yeux aveuglez d’un bandeau,
Il ha, comme un enfant, delicate la peau,
La chair tendre et douillette, et la perruque blonde
De cheveux frisotez, comme les plis d’une onde. (780)
Cyprine l’enfanta, qui sentist tost apres,
Blessee enragément, la rigueur de ses tréts.
Il guerroye un chacun. Car luy qui ne voit goutte,
Du sang d’un Immortel aussi souvent degoute,
Que de quelqu’un de nous: aussi le traistre enfant (785)
Est du ciel, de la terre et des eaux trionfant.
Voila comment le vice, en se flatant coupable,
Couvre son appetit d’une menteuse fable.
Voila comme, excusant nos lubriques desirs,
Nous bastissons un Dieu forgeur de nos plaisirs, (790)
Autheur de nostre honte, et n’avons peur qu’un foudre
Pour telle impieté nous broye tous en poudre.
» Quiconque s’orgueillit de sa prosperité,
» Qui ne prend sa fortune avec sobriété,
» Qui tombe de mollesse, et delicat, ne treuve (795)
» Rien à son appetit que toute chose neuve:

(...)

Phèdre – Je le suivray par tout, dans les forests ombreuses, (815)

Sur les coupeaux blanchis de neiges paresseuses,

Sur les rochers aigus bien qu’ils touchent les cieux,

Au travers des sangliers les plus pernicieux.

Nourrice – II fuira devant vous comme devant une Ourse,

Qui tâche recouvrer ses petits a la course.

P – Je ne croy pas cela d’une si grand’beauté.

N – II est encor plus dur, ce n’est que cruauté.

P – » L’amour amollist tout, fust-ce un rocher sauvage.

N – Vous ouvrirez plustost un roc que son courage :

Puis il s’ira cacher au profond des desers.

P – Je le trouveray bien, et fust-il aux enfers :

Fust-il où le Soleil au soir sa teste trempe,

Fust-il où le matin il allume sa lampe.

N – Que vous dira Thesé, s’il retourne une fois ?

P – Mais moy, que luy diray-je, et à son Pirithois ?

N – Et encor que dira vostre rigoureux pere ?

P –Qu’a-til dict à ma seeur ? Qu’a-t-il dict à rna mere?

N – Par ces cheveux grisons tesmoins de mes vieux ans,

Par ce crespe estomach, chargé de soings cuisans,

Par ce col recourbé, par ces cheres mamelles,

Que vous avez pressé de vos lévres nouvelles,

Je vous supply, mon ame, et par ces tendres pleurs

Que j’espan de pitie, prevoyant vos malheurs,

Ma vie, mon souci, je vous pry à mains jointes,

Deracinez de vous ces amoureuses pointes :

Vueillez-vous, mon amour, vous mesmes secourir.

» C’est presque guarison que de vouloir guarir.

P – Or je n’ay pas encor despouille toute honte.

Sus, mon cruel amour, il faut que l’on te domte.

Je sçay qui te vaincra, mon honneur m’est trop cher

Pour le laisser par toy si follement tacher.

La mort te combatra : sus sus il me faut suivre

Mon desiré mary, je suis lasse de vivre.

N – Las, mon cher nourriçon, n’ayez-pas ce propos !

P – Non non je veux mourir, la mort est mon repos.

II ne me reste plus qu’adviser la maniere,

Si je doy m’enferrer d’une dague meurtriere

Si je doy m’ estrangler d’un estouffant licol,

Ou sauter d’une tour et me briser le col.

N – Au secours mes amis, au secours elle est morte !

Je ne la puis sauver, je ne suis assez forte.

P – Taisez-vous, ma nourrice.

N – Et comment ma douceur ?

Et comment ma mignonne ? est-ce là le bon-heur

Que j’esperoy de vous ? est -ce 1à la liesse

Que de vous attendoit ma tremblante vieillesse ?

Laissez ce fol desir qui gaigne vos esprits

P – » Celuy qui de mourir a constant entrepris,

» Ne peut estre empesche par aucun qu’il ne meure :

» Si ce n’ est a l’instant, ce sera quelque autre heure.

N – Hé ! que voulez-vous faire ? et pourquoy mourez-vous ?

Rompez plustost la foy promise a vostre espous,

Et plustost mesprisez le bruit du populaire,

Mesprisez-le, mon cueur, plustost que vous mal faire.

» Le bruit du populaire erre le plus souvent,

» Louant un vicieux, blasmant un bien vivant.

II nous faut aborder cet homme solitaire,

Et tacher d ’ amollir son naturel severe :

Cela sera rna charge. Or ayez donc bon cueur,

Peut estre pourrons-nous adoucir sa rigueur.