Hippolyte

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher

Ce texte est en cours d’édition. Sa présentation n’est pas terminée, il est possible qu’il contienne des fautes d’orthographe ou de typographie, et il peut en manquer certaines parties. Vous pouvez cependant participer à son élaboration au cours de votre lecture.

Hippolyte
Traduction par E. Greslou .
C. L. F. Panckoucke (1pp. 343-465).
PERSONNAGES


HIPPOLYTE.
PHÈDRE.
THÉSÉE.
LA NOURRICE DE PHÈDRE.
UN MESSAGER.
CHŒUR D’ATHÉNIENS.
TROUPE DE VENEURS.

ARGUMENT.

Thésée avait eu d’Antiope l’Amazone un fils nommé Hippolyte ; ce jeune prince, livré tout entier au plaisir de la chasse, préférait le culte de Diane à celui de Vénus, et avait résolu de passer toute sa vie sans épouse. Phèdre, sa belle-mère, éprise de ses char- mes, profite de l’absence de Thésée, descendu aux enfers, pour essayer de vaincre, par ses prières et ses caresses, la chasteté de son beau-fils. Hippolyte repousse les sollicitations de cette femme impudique. Furieuse de voir sa passion découverte, son amour se change en haine ; et, Thésée revenu, elle accuse Hippolyte d’avoir voulu la déshonorer par violence. Le jeune prince avait fui la présence de cette femme adultère ; mais dans sa fuite, voici qu’un taureau marin, envoyé par Neptune à la prière de Thésée, venant à se jeter au devant de son char, épouvante ses chevaux. Indociles a la voix de leur maître, ils le renversent du char, et mettent tout son corps en pièces, en le traînant à travers les rochers et les buissons. A la nouvelle de sa mort, Phèdre déclare la vérité à son époux, et se perce d’une épée sur le corps déchiré de son beau-fils. Thésée déplore le malheur de ce fils innocent, maudit sa colère précipitée et son vœu funeste. Il réunit les membres sanglans d’Hippolyte, et donne la sépulture à ces tristes restes.

ACTE PREMIER.


Scène I.

HIPPOLYTE, TROUPE DE VENEURS.


HIPPOLYTE.

Allez, répandez-vous autour de ces bois épais, et parcourez d’un pas rapide les sommets de la montagne de Cécrops, les vallées qui s’étendent sous les roches de Parnes, et les bords du fleuve qui coule à flots précipités dans les gorges de Thrie. Gravissez les blanches cimes de ces collines neigeuses. Vous autres, tournez-vous du côté de cette forêt d’aunes élevés ; marchez vers ces prairies que le Zéphyr caresse de sa fraîche haleine, et sème de toutes les fleurs du printemps ; allez dans ces maigres campagnes où, comme le Méandre à travers ses plaines unies, serpente lentement le mol Ilissus dont les faibles eaux n’effleurent qu’à peine des sables stériles. Vous, dirigez vos pas vers les sentiers étroits des bois de Marathon, où les femelles des animaux sauvages, suivies de leurs petits, vont chercher la nuit leur pâture. Vous, tournez vers l’Acharnie que réchauffent les vents tièdes du midi. Qu’un autre s’élance à travers les rochers du doux Hymette, un antre sur la terre étroite d’A phidna. Trop long-temps nous avons négligé le rivage sinueux. que domine le cap de Sunium. Si quelqu’un de vous aime la gloire du chasseur, qu’il aille vers les champs de Phlyéus ; là se tient un sanglier terrible, l’effroi des laboureurs, et connu par ses ravages. Lâchez la corde aux chiens qui courent sans donner de la voix, mais retenez les ardens molosses, et laissez les braves crétois s’agi- ter avec force pour échapper à l’étroite prison de leur collier. Ayez soin de serrer de plus près ces chiens de Sparte : c’est une race hardie, et impatiente de trouver la bête. Le moment viendra où leurs aboiemens devront retentir dans le creux des rochers. Maintenant ils doivent, le nez bas, recueillir les parfums, chercher les retraites en flairant, tandis que la lumière est encore douteuse, et que la terre humide de la rosée de la nuit garde encore les traces. Que l’un charge sur ses épaules ces larges toiles, qu’un autre porte ces filets. Armez l’épouvantail de plumes rouges dont l’éclat, troublant les bêtes sau- vages, les poussera dans nos toiles. Toi, tu lanceras les javelots ; toi, tu tiendras des deux mains le lourd épicu garni de fer pour t’en servir au moment ; toi, tu te mettras en embuscade, et tes cris forceront les bêtes ef frayées à se précipiter dans nos filets 5 toi enfin, tu achèveras notre victoire, et plongeras le couteau recourbe dans le flanc des animaux.

Sois-moi favorable, ô déesse courageuse, toi qui règnes au fond des bois solitaires, toi dont les flèches inévitables atteignent les bêtes féroces qui se désaltèrent dans les froides eaux de l’Araxe, et celles qui s’e’battent sur les glaces du Danube. Ta main poursuit les lions de Gétulie, et les biches de Crête. D’un trait plus léger tu perces les daims rapides. Tu frappes et le tigre, à la robe tachetée, qui vient tomber à tes pieds, et le bison velu, et le boeuf sauvage de la Germanie au front orné de cornes menaçantes. Tous les animaux qui paissent dans les déserts, ceux que connaît le pauvre Garamante, ceux qui se cachent dans les bois parfumés de l’Arabie, ou sur les pics sauvages des Pyrénées, ou dans les forêts de l’Hyrcanie, ou dans les champs incultes que parcourt le Scythe nomade, tous craignent ton arc, ô Diane. Chaque fois qu’un chasseur est entré dans les bois le cœur plein (le ta divinité, les toiles ont. gardé la proie ; aucune bête, en se débattent n’a in rom re les lilctS‘ les chariots gémissent sous le poids de la venaisou ; les chiens reviennent à la maison la gueule rouge de sang, et les habitans des campagnes regagnent leurs chaumières dans l’ivresse d’un joyeux triomphe.

Allons, la déesse des bois nous favorise, les chiens donnent le signal par des cris aigus, les forêts m’appellent, bâtons-nous, et prenons le plus court chemin.


Scène II.

PHÈDRE, LA NOURRICE.


PHÈDRE.

O Crête, reine puissante de la vaste mer, dont les in- nombrables vaisseaux couvrent tout l’espace que Neptune livre aux navigateurs jusqu’aux rivages de l’Assyrie, pour- quoi m’as-tu fait asseoir comme otage à un foyer odieux ? Pourquoi, associant ma destinée à celle d’un ennemi, me forces-tu de passer ma vie dans la douleur et dans les larmeSPThésée a fui de son royaume, et me garde en son absence la fidélité qu’il a coutume de garder à ses épouses. Compagnon d’un audacieux adultère, il a pénétré cou- rageusement dans la profonde nuit du fleuve qu’on ne repasse jamais ; il s’est rendu le complice d’un amour furieux, pour arracher Proserpine du trône du roi des enfers. La crainte ni la honte ne l’ont pas arrêté ; le père d’Hippolyte va chercher jusqu’au fond du Tartare la gloire du rapt et de l’adultère. Mais un autre sujet de douleur pèse bien autrement sur mon âme. Ni le repos de la nuit ni le sommeil ne peuvent dissiper mes se- crètes inquiétudes. Un mal intérieur me consume ; il s’aug— mente et s’enflamme dans mon sein, comme le feu qui bouillonne dans les entrailles de l’Etna. Les travaux de Minerve n’ont plus de charme pour moi, la toile s’échappe de mes mains. J’oublie d’aller aux temples pré— senter les offrandes que j’ai vouées aux dieux, et de me joindre aux dames athéniennes pour déposer sur les autels, au milieu du silence des sacrifices, les torches discrètes des initiées, et honorer par de chastes prières et de pieuses cérémonies la déesse de laterre. J’aimeà pour- suivre les bêtes féroces à la course, et à lancer de mes faibles mains les flèches au fer pesant. Où t’égares-tu, Ô mon âme ? quelle fureur te fait aimer l’ombre des forêts ? Je reconnais la funeste passion qui égare ma mère in- fortunée. Les bois sont le théâtre de nos fatales amours. 0 ma mère, combien tu me parais digne de pitié l Tour— mentée d’un mal funeste, tu n’as pas rougi d’aimer le chef indompté d’un troupeau sauvage. Cet objet d’un amour adultère avait le regard terrible ; il était impatient du joug, plus furieux que le reste du troupeau ; mais au moins il aimait quelque chose. Mais moi, malheureuse, quel dieu, quel Dédale pourrait trouver le moyen de satisfaire ma passion ? Non, quand il reviendrait sur la terre, cet ingénieux ouvrier qui enferma dans le laby- rinthe obscur le monstre sorti de notre sang, il ne pourrait apporter aucun secours à mes maux. Vénus hait la famille du Soleil, et se venge sur nous des filets qui l’ont enveloppée avec son amant. Elle charge toute la famille d’Apollon d’un amas d’oppl’obres. Aucune fille de Mines n’a brûlé d’un feu pur ; toujours le crime s’est mêlé à nos amoiirs.


LA NOURRICE.

Épouse de Thésée, noble fille de Jupiter, hâtez-vous d’effacer de votre chaste cœur ces pensées abominables : éteignez ces feux impurs, et ne vous laissez pas aller à une espérance funeste. Celui qui, dès le commencement, combat et repousse l’amour, est toujours sûr de vaincre à la fin et de trouver la paix. Si, au contraire, on se plaît à nourrir et à caresser un doux penchant, il n’est plus temps ensuite de se révolter contre un joug que l’on s’est imposé soi-même. — Je connais l’orgueil des rois ; je sais combien il est dur, combien difficilement il plie devant la vérité, et se soumet à de sages conseils : mais n’importe ; quelles que soient les conséquences de ma hardiesse, je m’y résigne. Le voisinage de la mort qui délivre de tous les maux, donne plus de courage aux vieillards. Le premier degré de l’honneur, c’est de vouloir résister au mal et ne point s’écarter du devoir ; le second, c’est de connaître l’étendue de la faute qu’on va com- mettre. Où allez-vous, malheureuse ? voulez-vous ajouter au déshonneur de votre famille, et surpasser votre mère ? car un amour criminel est pire qu’une passion montrueuse ; une passion monstrueuse est un coup du sort, un amour criminel est le fruit d’un cœur pervers et cor- rOmpu. Si vous croyez que l’absence de votre époux des— cendu aux enfers puisse assurer l’impunité de votre crime, et dissiper vos alarmes, vous vous trompez : en supposant que Thésée soit caché pour jamais dans les profonds abîmes de l’enfer, et ne doive jamais repasser le Styx, n’avez-vous pas votre père qui règne au loin sur les vastes mers, et tient cent peuples divers sous son sceptre paternel ? Un pareil forfait restera-t-il invisible à ses yeux ? Le regard d’un père est difficile à tromper. Mais admettons même qu’à force d’adresse et de ruse nous puissions cacher un si grand crime, le déroberons- nous aux regards de votre aïeul maternel dont la lumière embrasse le monde ? échappera-t-il au père des dieux, dont la main terrible ébranle l’univers en lançant les foudres de l’Etna ? L’oeil de vos aïeux embrasse toutes choses, comment pourrez-vous éviter leurs regards ? Mais, quand les dieux consentiraient à fermer complai- samment les yeux sur cet horrible adultère, et à jeter sur vos criminelles amours un voile faVOrable qui a toujours manqué aux grands c’rimes, comptez-vous pour rien le supplice affreux d’un esprit troublé par le remords, d’une conscience bourrelée, toujours pleine du forfait qu’elle se reproche, et effrayée d’elle-même ? Le crime peut être quelquefois en sûreté, mais il n’est jamais en repos. Éteignez, je vous en conjure, éteignez la flamme de cet amour impie : c’est un forfait inconnu aux nations les plus barbares, et qui ferait horreur aux Gètes va- gabonds, aux habitans inhospitaliers du Taurus, aux peuples errans de la Seythie. Èpurez votre cœur, et chassez-en le germe (le ce crime horrible ; souvenez— vous de votre mère, craignez cet amour nouveau et monstrueux. Vous pensez à confondre la couche du père et celle du fils‘. à mêler le sangr de l’un et de l’autre dans vos flancs incestueux l poursuivez donc, et troublez toute la nature par vos détestables amours. Pourquoi ne pas prendre plutôt un monstre pour amant ? pourquoi laisser vide le palais du Minotaure ? Il faut que le monde voie des monstres inconnus, il faut que les lois de la nature soient violées, à chaque nouvel amour d’une princesse de Crête.


PHÈDRE.

Je reconnais la vérité de ce que tu dis, chère nourrice ; mais la passion me pousse dans la voie du mal : mon esprit voit l’abîme ouvert, et s’y sent entraîné ; il y va, il y retourne, et forme en vain de sages résolutions. Ainsi, quand le noeher pousse en avant un vaisseau pe- samment chargé, que repoussent les flots contraires, il s’épuise en vains efforts et le navire cède au courant qui l’entraîne. La raison dispute vainement une. victoire acquise à la passion ; et l’Amour tout-puissant domine ma volonté. Cet enfant ailé règne en tyran sur toute la terre ; Jupiter même est brûlé de ses feux invincibles. Le dieu de la guerre a senti la force de son flambeau ; Vulcain, le forgeron de la foudre, l’a également sentie, et ce dieu, qui entretient les ardens fourneaux de l’Etna, se laisse embraser aux flammes légères (le l’Amour. Apollon, même le maître de l’arc, succombe aux traits, plus inévitables que les siens, lancés par cet enfant qui, dans son vol, frappe le ciel et la terre avec la même puissance.


LA NOURRICE.
C’est la passion qui, dans sa lâche complaisance pour le vice, a fait de l’amour un dieu, et paré faussement d’un nom divin sa fougue insensée pour se donner une plus libre carrière. On dit que Vénus envoie son fils se promener par le monde ; et que cet enfant, dans son vol à travers les airs, lance de sa faible main ses flèches impudiques ; l’on donne ainsi au moindre des dieux la plus grande puissance parmi les Immortels. Vaines créa- tions d’un esprit en délire qui invoque à l’appui de ses fautes l’existence d’une Vénus déesse, et l’arc de l’AmourÎ C’est l’enivrement de la prospérité, l’excès de l’opu— lence, le luxe, père de mille besoins inconnus, qui en— gendrent cette passion funeste, compagne ordinaire des grandes fortunes : les mets accoutumés, la simplicité d’une habitation modeste, les alimens de peu de prix deviennent insipides. Pourquoi ce fléau, qui ravage les somptueux palais, ne se trouve-t-il que rarement dans la demeure du pauvre ? pourquoi l’amour est-il pur sous le chaume ? pourquoi le peuple garde-t-il des goûts simples et de saines affections ? pourquoi la médiocrité sait-elle mieux régler ses désirs ? pourquoi les riches, au contraire, et surtout ceux qui ont pour eux la puissance royale, sortent-ils’des bornes légitimes ? celui qui peut trop, veut aller jusqu’à l’impossible. Vous savez quelle doit être la conduite d’une femme assise sur le trône ; tremblez donc, et craignez la vengeance de votre époux dont le retour est proche.

PHÈDRE.

L’Amour m’accahle de toute sa puissance, et je ne crains pas le retour de Thésée. On ne remonte plus vers la voûte des cieux, quand on est une fois descendu dans le muet empire de la nuit éternelle.


LA NOURRICE.

Ne le croyez pas. Quand même Pluton aurait fermé sur lui les portes de son royaume, quand le chien du Styx en garderait toutes les issues, Thésée saura bien s’ouvrir une voie interdite au reste des mortels.


PHÈDRE.

Peut-être que mon amour trouvera grâce devant lui.


LA NOURRICE.

Il a été sans pitié pour la plus chaste des épouses. Antiope l’Amazone a éprouvé la rigueur de sa main cruelle. Mais en supposant que vous puissiez fléchir votre époux irrité, comment fléchirez-vous le cœur insensible de son fils ? Il hait tout notre sexe, le seul nom de femme l’effarouche ; cruel envers lui-même, il se dévoué à un célibat perpétuel, il fuit le mariage, et vous savez. d’ailleurs qu’il est fils d’une Amazone.


PHÈDRE.

Ah ! je veux le suivre dans sa course rapide au sommet des collines neigeuses, à travers les roches hérissées qu’il foule en courant, je veux le suine au fond des bois épais et sur la crête des montagnes.


LA NOURRICE.

Croyez-vous qu’il s’arrête, qu’il s’abandonne à vos rarcsses, et qu’il se dépouille de son chaste vêtement pour favoriser d’impudiques amours ? Pensez-vous qu’il dépose sa haine à vos pieds , quand c’est pour vous seule qu’il hait toutes les femmes ?


PHÈDRE.

Sera-t—il impossible de l’attendrir par des prières ?


LA NOURRICE.

Son coeur est farouche.


PHÈDRE.

Nous savons que les coeurs les plus farouches ont été vaincus par l’amour.


LA NOURRICE.

Il fuira.


PHÈDRE.

S’il fuit, je le suivrai, même à travers les mers.


LA NOURRICE.

Souvenez-vous de votre père.


PHÈDRE.

Je me souviens aussi de ma mère.


LA NOURRICE.

Il hait tout notre sexe.


PHÈDRE.

Je ne crains point de rivale.


LA NOURRICE.

Votre époux reviendra.


PHÈDRE.

Oui, complice de Pirithoüs.


LA NOURRICE.

Votre père aussi viendra.


PHÈDRE.
Il fut indulgent pour ma soeur.

LA NOURRICE.

Vous me voyez suppliante à vos genoux ; par le respect dû à ces cheveux blanchis par l’âge, par ce cœur fatigué de soins, par ces mamelles qui vous ont nourrie, je vous en conjure, délivrez-vous de cette passion fu- rieuse, et appelez la raison à votre secours. La vo- lonté de guérir est un commencement de guérison.


PHÈDRE.

Tout sentiment (le pudeur n’est pas encore éteint en moi, chère nourrice, je t’obéis. Il faut vaincre cet amour qui ne veut pas se laisser conduire. Je ne veux pas souiller ma gloire. Le seul moyen de me guérir, l’unique voie de salut qui me reste, c’est de suivre mon époux : j’échapperai au crime par la mort.


LA NOURRICE.

Ma fille, calmez ce transport furieux, modérez vos esprits. Vous méritez de vivre par cela seul que vous vous croyez digne de mort.


PHÈDRE.

Non, je suis décidée à mourir ; il ne me reste plus qu’à choisir l’instrument de mon trépas. Sera-ce un fatal lacet qui terminera mes jours, ou me jetterai-je sur la pointe d’une épée ? ou vaut-il mieux me précipiter du haut de la citadelle de Minerve ? C’en est fait, prenons en main l’arme qui doit venger ma pudeur.


LA NOURRICE.

Croyez-vous que ma vieillesse vous laisse ainsi courir à la mort ? Modérez cette fougue aveugle.


PHÈDRE.

Il n’est pas facile de ramener personne àla vie ; il n’est aucun moyen d’empêcher de mourir celui qui en a pris la résolution, surtout quand la mort est dans son i devoir comme dans sa volonté.


LA NOURRICE.

O ma chère maîtresse, vous la seule consolation de mes vieux ans, si cette ardeur qui vous possède est si forte, méprisez la renommée ; elle ne s’attache pas tou- jours à la vérité ; elle est souvent meilleure ou pire que les actions. Essayons de fléchir cet esprit dur-et intrai- table. Je prends sur moi d’aborder ce jeune homme t’a- rouche, et d’émouvoir son âme insensible.


Scène III.


LE CHŒUR.

Déesse qui naquis au sein des mers orageuses, et que le double Amour appelle sa mère, combien sont redou- tables les feux et, les flèches de ton fils, et combien les traits qu’il lance en se jouant, avec un sourire perfide, sont inévitablesl la douce fureur qu’il inspire se répand jusque dans la moelle des os ; un feu caché ravage les veines ; il ne fait point de larges blessures, mais le trait invisible pénètre jusqu’à l’âme et la dévore.

Ce cruel enfant ne se repose jamais, ses flèches ra— pides volent incessamment par le monde. Les pays qui voient naître le soleil et ceux qui le voient mourir, les climats brûlés par les feux du Cancer, et ceux qui, do- minés par la grande Ourse du nord, ne connaissent pour habitaus que des hordes vagabondes, tous sont éga— lement échauffés par l’amour. Il attise le Feu brûlant des jeunes hommes, et ranime la chaleur éteinte aux cœurs glacés des vieillards ; il allume au sein des vierges des ardeurs inconnues, il force les dieux mêmes à des- cendre du ciel, et à venir habiter la terre sous des formes empruntées. C’est par lui qu’Apollon, devenu berger des troupeaux d’Admète, quitta sa lyre divine, et conduisit des taureaux au son de la flûte champêtre. ‘_ Combien de fois le dieu qui gouverne l’Olympe et les nuages a-t-il revêtu des formes plus viles encore ? Tantôt c’est un oiseau superbe, aux blanches ailes, à la voix plus douce que celle du cygne mourant. Tantôt c’est un jeune taureau au front terrible, qui prête son dos com- plaisant aux jeux des jeunes filles, s’élance à travers l’humide empire de son frère, et, imitant avec les cornes de ses pieds les rames des navires, dompte les flots avec sa large poitrine, et nage en tremblant pour la douce proie qu’il emporte. Blessée par les flèches de l’Amour, la reine des nuits déserte son empire, et confie à son frère la conduite de son char brillant, qui suit un autre cours que celui du soleil. Le dieu du jour apprend à con- duire les deux coursiers noirs de sa soeur, et à décrire une courbe moindre qùe la sienne. Cette nuit se prolon- gea au delà du terme ordinaire, et le jour ne se leva que bien tard à l’orient, parce que le char de la déesse des ombres avait marche plus lentement, charge d’un poids inaccoutumé. Le fils d’Alcm’ène, vaincu par l’Amour, a jeté son carquois et la dépouille effrayante du lion (le Nëmée ; il a laissé emprisonner ses doigts dans des cercles (lÏémeraudes, et parfumer sa rude chevelure. Il a noué autour de ses jambes le cothurne d’or, et la molle sandale aux rubans couleur de feu. Sa main, qui tout-à-l’heure encore portait la pesante massue, tourne entre ses doigts les fuseaux légers. La Ï’erse et l’oPulente Lydie ont vu avec orgueil la peau terrible’du’lion laissée à terre, et ces fortes épaules, qui avaient porté le poids du ciel, revêtues d’une tunique cfféminée de pourpre tyrienne. Le feu de l’amour (croyez-en ses victimes) est un feu sacré, qui brûle et qui dévore. Depuis les pro-r fondeurs de la mer jusqu’à la hauteur des astres lu— mineux, le cruel enfant règne en maître absolu ; ses traits brûlans vont chercher les Néréides au fond des eaux bleuâtres, et la fraîcheur (les mers ne peut éteindre les feux qu’ils allument. Les oiseaux brûlent des mêmes flammes. Les taureaux, en proie à la fureur de Vénus, se livrent entre eux des combats horribles pour la possession d’un troupeau tout entier ; s’il craint pour sa compagne, le cerf timide se précipite avec rage sur son rival, et sa colère éclate dans ses cris. Les noirs habitans de l’Inde se troublent à la vue des tigres saisis d’une fureur amoureuse ; le sanglier aiguise ses défenses, et se couvre d’écume ; les lions (l’Afrique secouent leur cri— nière avec violence, et les bois retentissant de cris épou— vantables. Les monstres de la mer et les taureaux de Lucanie cèdent à l’aiguillon (le l’Amour. Rien ne se dérobe à son empire, tout cède à sa puissance, tout, jusqu’à la haine ; oui, les inimitiés les plus enracinées ne tiennent pas contre sa flamme victorieuse, et, pour tout dire en un mot, le cœur même des marâtres se laisse aller à sa douce influence.

ACTE SECOND.


Scène I.

LE CHŒUR, LA NOURRICE, PHÈDRE.


LE CHŒUR.

Parlez, ô nourrie-e, quelle nouvelle apportez-VOUS ? où est la reine ? dites-nous si le feu cruel qui la con- sume est apaisé ?


LA NOURRICE.

Nul espoir d’adoucir un mal si grand 5 cette flamme in— sensée n’aura point de fin. Une brûlante ardeur la dévore intérieurement ; malgré ses. efforts pour la cacher, cette passion concentrée s’échappe de son sein, et se montre sur son visage. Le feu brille dans ses yeux, et ses pau- pières abaissées fuient la lumière du jour. Capricieuse et troublée, rien ne lui- plaît long-temps. Elle s’agite en tous sens et se débat contre le mal qui la ronge. Tantôt ses genoux se dérobent sous elle comme si elle allait mourir, et sa tête s’incline sur son cou défaillant ; tantôt elle se remet sur sa couche, et, oubliant le sommeil, passe la nuit dans les larmes. Elle demande qu’on- la soulève sur son lit, puis qu’on l’étende ; elle veut tour-à-tour qu’on dénoue sa chevelure, et 1 qu’fo’n en répare le désordre ; toutes les positions lui sont égale- ment insupportables ; elle ne songe plus} prendre des alimens ni à entretenir Saévie gelle marche à pas mal assurés, et se soutient à peine. Plus de forces ; la pourpre qui colorait la neige de son teint s’est effacée ; Le feu qui la consume dessèche ses membres ; sa dé- marche est tremblante, la fraîcheur et l’éclat de son beau corps ont disparu ; ses yeux brillafis, où luisëit un rayon du soleil ? n’ont plus rien de cette vive lâinièl’e qui rappelait sa glorieuse origine ; des larmes s’en échap— pent et coulent sans cesse le long de ses jpuesqïcomme ces ruisseaux formés parles neiges du Taurus quand une pluie d’orage vient à les’fondres «awM’ais le palais s’ouvre à nosyeux ; la voici elle-même, étendue les coussinsîde son siège doré ; dans son fatal égarement, elle veut se délivrer de sa parure et de ses vêtemens se : coutumés.


PHÈDRE.

Débarrassez-moi de eæ robes dieu-pourpre loin de moi cette vive couleur de Tyr, et ces riches tissus re- cueillis surles arbres dne Sérique. Je veux une étroite ceinture qui presse mon sein sans gêner mes meuvemens ; point de colliers à men-cou“ ; ne chaege’z point mes oreilles ' de ces blanches pierres, précieuer de la mer des ' Indes. Laissez mes cheveux, et n’y versez point les, parfumsd’Assyriei je veux. qu’ils soient épars et tombent v en désordre sur mes épaules ; “dans ma course rapide, ils flotteront au gré des vents. Je porterai le carquais, dans ma main gauche, et dans ma main droite l’épieu de Thessalie ; ainsi marchait la mère de l’insensible Hip— ‘polyte. Je pareourrai les bois dans le même appareil où l’qn vit cette rein-e du Tanaïs ou Ides-'Palus-Méotides ‘fouler le sol de l’At’Çique, a la têteifle ses bataillons d’Amazones qu’elle avait amenés des rivages glacés de l’Euxin. Un simple noeud rassemblait ses cheveux etzles laissait tomber sur ses épaules ; un bouclier en forme de croissant couvrait son sein. Je seraicomme elle.


LA NOURRICE.

Laissez là ces' tristes plaintes ; la douleur ne soulage point les malheureux. Ne songeons qu’à fléchir. le cour- roux de la chaste déesse des’boi’s. Reine des forêts, la seule des’immortelles qui. Yäus’ÿlaisiez à habiter les mon- tagnes, la seule aussi qu’on y adore, écartez de "nous les malheurs que nous i_annouce’rit de sinistres présages. Grande déesse forêts et des Bois sacres, ornement du ciel, et flambeau des nuits, vous qui partagez aVecËèfi dieu du jour le soin d’éclairer-le monde',,Hécate auic trois visages, regdez-vous'='favqrable à nos ïœui. Demp- tez le cœur de’Êi’l’ifisensihle Hippolyle ; 'a’pÏJreune à aimer, quïil ressent-ë les feux d’une partagée ; qu’il écoute,,_la"'*veia..d’une amante. A vous” fie vaincre son cœurifarouche et de le faireïtomber daIis filets de l’amour ; à vous de Exame’ñer Sous les loisde Vénus cet homme’si fier, si l’idur et sir-sauvage" ; Consacrezäteute votre puissance à ce ce grand changement ; et vôtre visage brille-r toujours d’un vif éclat, votre disque“ n’être jamais Offusqué de nuages ;r queiijalnais, quand vous tiendrez les rênes de votre char nocturne, les chant-s. des magicieuneside TheSsalie ne vous forcent à deScendre sur la terre ; que jamais berger ne se glorifie de vos faveurs. Soyez propice à nos vœux. Mais déjàvous les avez en- tendus. Je vois Hippolyte lui"ïmênie ; il s’apprête à. vous offrir un solennel sacrifice ; il est seul. Pourquoi. hésiter ? le hasard m’offre’le’momentjÿt le lieu favorablœ ; il faut user d’adresse. Je treiiibleï Il e’t pénible d’avoir’à exé- cuter un crime ordOnné p un au’tre. Mais , quand on craint les rois, il faut renoncer à il faut bannir de son cœur tout sentitnent honnête ; la vertu serait un mauvais instrument des volontés. souveraines.


Scène II.

HIPPOLYTE, LA NOURRICE.


HIPPOLYTE.

Quel motif conduit en Ces lieux vos pas appesantis par l’âge , fidèle nourrice ? pourquoi ce trouble sur votre visage, et cette tristes’se dans vos yeux ? les jours de mon père ne sont point menacés :J ni ceux de Phèdre, ni ceux de ses deux enfans ?


LA NOURRICE.

Soyez tranquille à cet égard ; l’état du royaume est prospère, et la florissante famille de Thésée jouit d’un bonheur parfait. Mais vous, pourquoi ne partagez—vous pas cette félicité ? Votre sort m’inquiète, et je ne puis que vous plaindre, en voyant à quels maux vous vous con— tlamnez vous—même. On peut pardonner le malheur à l’homme que le destin poursuitfide ses rigueurs ; mais celui qui va au devant des diëgrâces, et’qui se tour.- meiite volontairement lui-même, mérite de perdre les biens dont il ne sait pas jouir. Souvenez-vous de votre jeunesse, et donne ; à' votre esprit les distractions qu’il‘ demande. Allumez le flambeau des nocturiies plaisirs ; sacrifiez à Bacchii-s, et noyez dans son sein vos graves inquiétudes. Jouissez de la jeunesse, elle s’écoule avec rapidité. A votre âge “le ébeur s’ouvre facilement, le plaisir est doux ; livrez-vous à son, empire. Pourquoi votre couche est-elle solitaire ? Quittez “cette, vie austère qui convient mal à votre âge ; livrez—vous aux voluptés, donnez-vous une libre carrière, et ne” perdez pas sans fruit vos plus beaux jours. Dieu a tracé à chaque âge ses“ devoirs, et marqué les différentes saisons de notre vie. La joie sied bien au jeune homme, .la tristessë au vieil—- “lard. Pourquoi vous comprimer ainsi vous-même, et fausser la plus heureuse nature ? Le laboureur a beaucoup à espérer d’une moisson qui, jeune encore, s’élance avec force et couvre les sillons de ses jets hardis. L’arbre qui doit élever au dessus de tous les autres sa tête puisSante' est celui dont une main. jalouse n’a point coupé les rameaux. Les âmes nobles se portent plus facilement jusqu’au faîte de la gloire, quand la liberté favorise et active leur développement. Sauvage 'et solitaire, vous ignorez les plus doux charmes de l’a vie, et vous con- sumez tristement votre jeunesse dans le mépris de Vénus. Croyez-vous que le seul devoir des hommes de cœur soit de se soumettre à une vie dure et laborieuse, de dompter des coursiers fougueux, et de-se livrer tout entiers aux sanglans exercices de Mars ? Le souverain maître du monde, voyant les mains de la mort si actives à détruire, a pris soin de réparer les pertes du genre humain par des naissances toujours nouvelles. Otez de l’univers l’amour qui en répare les désastres , et comble le vide des géné- rations éteintes, le globe ne sera plus qu’une solitude effrayante el confuse ; la mer sera vide et sans flottes qui la sillonnent ; plus d’oiseaux dans les plaines du ciel, plus d’animaux dans les bois ; l’air ne sera plus traversé que par les vents. Voyez que de fléaux divers détruisent et moissonnent la race humaine ; la mer, l’épée et le crime ! mais , en écartant même cette destruction nécessaire’ et fatale, n’allons-nous pas nous-mêmes au devant de la mort ? Que la jeunesse garde un célibat stérile, tout ce que vous voyez autour de vous ne vivra qu’une vie d’homme, et s’éteindra pour jamais. Prenez donc la nature pour guide, fréquentez la ville, et re— cherchez la compagnie de vos concitoyens.


HIPPOLYTE.

Il n’est pas de vie plus libre , plus exempte de vices, ni qui rappelle mieux les mœurs innocentes des premiers hommes, que celle qui se passe loin des villes , dans la solitude des bois. Les aiguillons brûlans de l’avarice n’entrent point dans le cœur de l’homme qui se garde pur au sommet des montagnes ; il ne rencontre là ni la faveur du peuple, ni les caprices de la multitude toujours injuste envers les hommes de bien, ni les poisons de l’envie, ni les mécomptes .de l’ambition ; il n’est point l’esclave de la royauté, ne la désirant pas pour lui— mëme ; il ne se consume point dans la poursuite des vains honneurs et des richesses périssables ; il est libre d’espérance et de crainte ; il ne’redoute point les mor- sures empoisonnées de la sombre envie. Il ne connaît point ces crimes qui naissent dans les villes et dans les grandes réunions d’hommes. Sa conscience bourrelée ne le force point de trembler à tous les bruits qu’il entend. Il n’a point à déguiser sa pensée. Pour luipoint (le riche palais appuyé sur mille colonnes , point de lambris incrustés d’or. Sa piété ne verse point le sang à longs flots sur les autels cent 5 taureaux blancs parsemés de farine ne viennent point offrir la gorge au sacri- ficateur. Mais il jouit du libre espace et de la pureté du ciel, il marche dans son innocence et dans sa joie. Il ne sait tendre de piège qu’aux animaux sauvages ; épuisé de fatigues, il repose ses membres dans les claires eaux de l’Ilissus. Tantôt il suit dans ses détours le rapide Al- phée , tantôt il parcourt les bois épais qu’arrose la fraîche et limpide fontaine de Lerna. Il change de lieux à son gré : ici, il entend le chant plaintif des oiseaux mêlé au murmure des arbres agités par le vent, et aux frémis— semens des vieux hêtres. Tantôt il aime à s’asseoir sur les bords d’une onde errante, ouà goûter un doux sommeil sur de frais gazons, auprès d’une large fon- taine aux eaux rapides , ou d’un clair ruisseau qui s’é- chappe avec un doux murmure entre des fleurs nou- velles. Des fruits détachés des arbres lui servent à apai— ser sa faim, et les fraises cueillies sur leur tige légère lui fournissent une nourriture facile ; ce qu’il veut fuir surtout, c’est le luxe ambitieux des rois. Que les puis- sances du monde boivent le vin en tremblant dans des coupes d’or ; il aime, lui, à puiser l’eau des sources dans le creux de sa main. Son repos est plus tranquille sur cette couche dure, où il s’étend avec sécurité. Il n’a point besoin d’une retraite obscure et profonde pour y cacher ses intrigues coupables, la crainte ne le force pas de s’enfermer dans“ les détours d’une demeure impéné- trable à tous les yeux. Il cherche l’air et la lumière, et il se plaît‘ à vivre sous la voûte du ciel. Telle fut sans doute la vie des premiers hommes reçus au rang des demi-dieux. L’ardente soif de l’or n’était point connue dans ces âges d’innocence ; nulle pierre sacrée ne déter— Ininait alors les droits de chacun et la borne des champs, les vaisseaux ne sillonnaient point encore les mers ; chacuna ne connaissait que son rivage. Les villes 11e s’étaient point encore enfermées d’une vaste ceinture de murailles et de tours. La main du soldat n’était point armée du fer homicide, et la baliste ne lançait point d’é- normes pierres contre les portes ennemies pour les briser ; la terre assujétie ne gémissait point sous les pas du bœuf attelé au joug ; mais les campagnes fertiles nourrissaient d’elles-mêmes l’homme qui ne leur deman- dait rien ; il trouvait sur les arbres, il trouvait au fond des antres obscurs des richesses et des demeures natu- relles. Mais cette alliance de l’homme avec la nature fut brisée par la fureur d’acquérir, par ; la colère aveugle, par toutes le’s passions qui bouleversent les âmes. La soif impie de commander se fit sentir dans le monde, le faible devint la proie du puissant, la force fut érigée en droit. Les hommes se firent la guerre, d’abord avec leurs seules mains ; les pierres ; et les branches des arbres furent leurs armes grossières. Ils ne connaissaient point encore la flèche légère de cornouillier à la pointe aeérée. ni l’épée à la longue lame qui pend à la ceinture du soldat, ni le casque à la crête ondoyante. La colère s’armait de ce qui lui tombait sous la main. — Bientôt le dieu de la guerre inventa des moyens nouveaux de se combattre, et mille instrumens de mort : le sang coula par toute la terre , et la mer en fut rougie. Le erime ne s’arrêta plus ; il entra dans toutes les demeures des hommes , et se multiplia sous toutes les formes possibles. Le frère mourut de la main du frère, le père sous la main du fils ; l’époux tomba sous le fer de l’épouse, et les mères dénaturées s’armèrent contre la vie de leurs propres enfans. Je ne dis rien des i’narâtres : les bêtes sauvages sont moins cruelles. Mais la perversité de la femme est au dessus de tout ; c’est elle qui est dans le monde l’ouvrière et la cause de tous les crimes ; c’est elle qui, par ses amours adultères, a réduit tant de villes en cendres, armé tant de nations les unes contre les autres, amené la ruine de tant de royaumes. Sans parler des autres , Médée seule, l’épouse (l’Égee, suth pour rendre ce sexe abominable.


LA NOURRICE.

Pourquoi faire peser sur toutes les femmes le crime de quelques-unes ? i


HIPPOLYTE.

Je les hais toutes, je les abhorre, je les déteste, les fuis. Soit raison, soit nature, soit colère aveugle, je veux les haïr. L’eau s’unira paisiblement au feu ; les Svrtes mouvantes offriront aux navires une passe com- mode et sans péril, le matin brillant se lèvera sur les ondes occidentales de la mer d’Hespérie, et les loups caresseront avec amour les daims timides, avant que mon cœur se dépouille de sa haine, et s’apaise envers la femme.


LA NOURRICE.

Souvent l’amour subjugue les âmes les plus re— belles, et triomphe de leurs antipathies. Voyez le royaume de votre mère ; les fières Amazones se sou- mettent aussi à la puissance de Vénus, vous en êtes la preuve, vous l’unique enfant mâle conservé dans cette nation.


HIPPOLYTE.

La seule chose qui me console de la perte de ma mère, c’est le droit qu’elle me donne de haïr toutes les femmes.


LA NOURRICE.
Comme une roche dure et de tous côtés inabordable, qui résiste au mouvement des mers, et repousse au loin les vagues qui viennent l’assaillir, le cruel méprise mes discours… Mais voici Phèdre qui accourt à pas préci- pités, dans sa brûlante impatience. Que va-t-il arriver ? quelle sera l’issue de ce fatal amour ? — Elle est tombée par terre ; plus de mouvement ; la pâleur de la mort s’est répandue sur tous ses traits. Relevez-vous, ma fille, ouvrez les yeux, parlez, c’est votre Hippolyte lui-même qui vous tient dans ses bras.

Scène III.

PHÈDRE, HIPPOLYTE, LA NOURRICE, SERVITEURS.


PHÈDRE.

Oh ! qui me rend à la douleur, qui ranime dans mon sein le mal qui me dévore ? J’étais heureuse dans cette défaillance qui m’ôtait le sentiment de moi-même. Mais pourquoi fuir cette douce lumière qui m’est rendue ? Du courage, ô mon cœur ; il faut oser, il faut accomplir toi-même le message que tu as donné. Parlons avec assurance ; demander avec crainte, c’est provoquer le refus. Il y a long-temps que mon crime est plus qu’à moitié commis. La pudeur n’est plus de saison : c’est un amour abominable sans doute ; mais, si j’arrive au terme de mes désirs, je pourrai peut-être plus tard cacher sous des nœuds légitimes cette satisfaction criminelle. Il est des forfaits que le succès justifie. Il faut commencer. Écoutez- moi, je vous prie, un moment sans témoin ; et faites retirer votre suite.


HIPPOLYTE.

Parlez, nous sommes seuls, et personne ne peut nous en tendre.


PHÈDRE.
Les mots, prêts à sortir, s’arrêtent sur mes lèvres ; une force impérieuse m’oblige à parler, mais une force en- core plus grande m’en empêche : soyez-moi témoins ? dieux du ciel, que ce que veux, ne le veux pas.

HIPPOLYTE.

Est-ce que vous ne pouvez exprimer ce que vous êtes pressée de me dire ?


PHÈDRE.

Il est facile d’énoncer des sentimens vulgaires, mais les grands sentimens ne trouvent point de paroles.


HIPPOLYTE.

Ne craignez pas, ô ma mère, de me confier vos chagrins.


PHÈDRE.

Ce nom de mère est trop noble et trop imposant ; un nom plus humble convient mieux à mes sentimens pour vous. Appelez-moi votre sœur, cher Hippolyte, ou votre esclave : oui, votre esclave plutôt ; car je suis prête à faire toutes vos volontés. Si vous m’ordonnez de vous suivre à travers les neiges profondes, vous me verrez courir sur les cimes glacées du Pinde. Faut-il marcher au’milieu des feux et des bataillons ennemis, je n’hésiterai pas à exposer mon sein nu à la pointe des épées. Prenez le sceptre que m’a confié votre père, et recevez-moi comme votre esclave. A vous de com- mander, à moi de vous obéir. Ce n’est point affaire de femme de régner sur les villes. Mais vous, qui êtes clans la force et dans la fleur de l’âge, prenez en main le sceptre paternel. Ouvrez-moi votre sein comme à une suppliante, protégez-moi comme votre esclave, ayez pitié d’une veuve.


HIPPOLYTE.
Quele maître des dieux écarte cet riste présage ! mon père vit et nous sera bientôt rendu.

PHÈDRE.

Le dieu qui règne sur le sombre empire, et sur les rives silencieuses du Styx, ne lâche point sa proie, et ne laisse remonter personne vers le séjour des vivans. Renverra-tail le ravisseur de son épouse ? il faudrait le supposer bien indulgent pour les fautes de l’amour.


HIPPOLYTE.

Les dieux du ciel plus favorables nous rendront Tl’iésée ; mais, tant que nous resterons dans l’incertitude de son retour qu’appellent tous nos vœux, je garderai pour “mes frères l’amitié que je leur dois, et mes tendres soins vous feront oublier votre veuvage. Moi-même veux tenir auprès de vous la place de mon père.


PHÈDRE.

O crédule espérance d’un cœur passionnel ô illusions de l’amour ! en a-t—il assez. dit ? je vais employer main- tenant les prières. Prenez pitié de moi ; entendez mon silence, et les vœux cachés dans mon coeur ; veux parler et je n’ose.


HIPPOLYTE.

Quel est donc le mal qui vous tourmente ?


PHÈDRE.

Un mal que ne ressentent pas souvent les marâtres.


HIPPOLYTE.

Vos paroles sont obscures et couvertes ; parlez plus clairement.


PHÈDRE.

Un amour furieux, un feu dévorant, me consument. Cette ardeur cachée pénètre jusqu’à la moelle de mes os, elle circule avec mon sang, brûle mes veines et mes entrailles, et parcourt tout mon corps comme une flamme rapide qui dévore les poutres d’un palais.


HIPPOLYTE.

C’est l’excès de votre chaste amour pour Tliésée qui vous trouble à ce point.


PHÈDRE.

Oui, cher Hippolyte, j’aime le visage de Thésée, je l’aime tel qu’il était jadis, paré des grâces de la pre- mière jeunesse ; quand un léger duvet marquait ses joues fraîches et pures , au temps où il visita la demeure terri— ble du monstre de Crête, et prit en main le fil qui devait le conduire à travers les mille détours du Labyrinthe. Qu’il était beau alorsl Un simple bandeau retenait sa chevelure, une aimable rougeur colorait ses traits blancs et délicats : des muscles vigoureux se dessinaient sur ses bras mollement arrondis ; c’était le visage de Diane que vous aimez, ou celui d’Apollon, père (le ma famille, ou plutôt c’était le vôtre, cher Hippolyte. Oui, oui, Thésée vous ressemblait quand i1 sut plaire à la fille de son ennemi. C’est ainsi qu’il portait sa noble tête ; cette beauté simple et naïve me frappe encore plus en vous ; je retrouve sur votre visage toutes les grâces de votre père, auxquelles néanmoins un certain’mélangc des traits de votre mère ajoute un air de dignité sau- vage. Vous avez dans une figure grecque la fierté d’une Amazone. Si vous aviez suivi Thésée sur la mer de Crète, c’est à vous plutôt qu’à lui que ma soeur eût donné le fil fatal. O ma soeur, ma sœur, uelle que soit la partie du ciel que tu éclaires de tes feux, je t’invo- que aujourd’hui ; notre cause est la’même ; une seule famille nous a perdues toutes deux ; tu as aime le père et j’aime le fils. — Hippolyte, vous voyez suppliante à vos pieds l’héritière d’une royale maison ; pure et sans tache, et vertueuse jusqu’à ce moment, c’est vous seul qui m’avez rendue faible. Je m’abaisse jusqu’aux prières, c’est un parti pris, il faut que ce jour termine ma vie ou mon tourment ; prenez pitié de mon amour.


HIPPOLYTE.

Puissant maître des dieux, tu n’as pas encore venge ce erimel tu le vois sans colèrel Quand donc tes mains lanceront-elles la foudre, si le ciel reste calme en ce momentiJ Que l’Ûlympe tout entier S’ébranle, et que d’épaisses ténèbres cachent la face du jour. Que les astres reculent dans leur cours, et retournent en arrière ; toi surtout, roi de la lumière, peux-tu bien voir d’un oeil tranquille ce forfait monstrueux. de l’un de tes enfansi‘ Dérobe-nous la clarté du jour, et cache-toi dans la nuit. Pourquoi ta main n’est-elle pas armée, roi des dieux et des hommes ? pourquoi ta foudre aux trois carreaux n’a-t-elle pas encore embrasé l’univers ? Tonne sur moi, frappe-moi, que tes feux rapides me consument ; je suis cou— pable, j’ai mérité de mourir. Je suis aimé de la femme de mon père : elle m’a cru capable de partager sa flamme adultère et criminelle ! Seul donc je vous ai semblé une proie facile ? c’est mon indifférence pour votre sexe qui m’a. valu ce fatal amour ? Û la plus coupable de toutes les femmesl ô fille plus déréglée dans vos passions que votre mère qui a mis un monstre au jourl Elle ne s’est souillée du moins que par l’adultère ; son crime long— temps caché s’est découvert dans les deux natures de l’être qu’elle avait conçu , et le visage horrible de cet enfant monstrueux manifesta la honte de sa mère. C’est a porté. Û trois et quatre fois ime et la perfidie ont le même sein qui vous heureux les mortels que le cr perdus, détruits et plongés dans la tombel Mon père, je vous porte envie ; Médée, votre marâtre, fut meil- leure pour vous que la mienne ne l’est pour moi.


PHÈDRE.

Je connais assez le destin cruel qui pèse sur notre fa- mille : nos amours sont horribles : mais je ne suis pas à travers les flammes, à les rochers et les maîtresse de moi. Je te suivrai à travers travers les mers orageuses, ue tu ailles, ma passion furieuse coude fois, superbe, torrens impétueux ; où q ni emportera sur tes pas. Pour la se tu me vois à tes genoux.


HIPPOLYTE.

Ne me touchez pas ; retirez vos mains adultères qui lle m’embrasse ! font outrage à ma pureté. Mais quoi ou est mon epee. qu e emeul eeomme e e le mente. J ai 3101] é ma main dans ses cheveux 'e tiens relevée cette tête impudique ; jamais sang n’aura coulé plus Justement sur tes autels, ô déesse des forêts !


PHÈDRE.

vous eomblez tous mes voeux ; vous me reur. Mourir par vos mains en sauvant que je n’en demandais. Hippolyle, guérissez de ma fu ma vertu , c’est plus de bonheur


HIPPOLYTE.

Non, retirez-vous, et vivez, car vous n’obtiendrez qui vous a touchée, ne doit point rien de moi. Ce fer, Je Tanaïs pourra—t-il me purifier rester à ma ceinture. assez ? Les eaux m’éotides qui vont se perdre dans la mer de Pont, sous des climats glacés, laveront-elles ma souillure ? Oh‘. non, l’Océan lui-même avec tous ses flots n’effacerait pas ‘la trace d’un pareil crime. 0 boisl ô bêtes des forêts !


LA NOURRICE.
Pourquoi hésiter ? c’est à nous de rejeter sur lui cet odieux attentat et de l’accuser lui—même d’une flamme incestueuse. Ceuvrons une accusation par une autre : le plus sûr , quand on craint, c’est de faire le premier pas, et d’attaquer. Tout s’est passé dans le secret, nul témoin ne viendra dire si nous sommes les auteurs ou les vic— times de cet attentat. Athéniens ,’accourez ; au secours, fidèles serviteurs. Un infâme séducteur, Hippolyte, presse et menace la femme de Thésée ; il tient le fer en main , et veut effrayer cette chaste épouse par l’image de la mort. Il s’échappe d’un pas rapide, et, dans le trouble de sa ’ fuite précipitée, son glaive est tombé ; le voici ; je tiens la preuve de son crime. Secourez d’abord sa victime infor— tunéc. Ne touchez point à sa chevelure en désordre et lacérée par les mains du ravisseur, laissez-la comme un monument. de sa violence cruelle. Répandez cette hou- velle dans la ville. —— Et vous, chère maîtresse, re- prenez vos sens. Pourquoi déchirer votre sein et fuir tous les regards ? C’est la volonté qui rend une femme coun pahle, et non le malheur.

Scène IV.


LE CHŒUR.

Il a l’ui comme l’orage, comme le vent du nord qui chasse les nuages devant lui, comme ces étoiles qui glissent dans l’espace en laissant derrière elles une longue traînée de feu. Que la renommée, qui vante les héros des vieux âges, compare leur gloire à la tienne, tu les effaceras tous par l’éclat de tes vertus, comme la lune efface toutes les éteiles, dans la plénitude de sa lu- mière, quand elle réunit les extrémités de son croissant, et se hâte de s’emparer du ciel qu’elle doit éclairer toute la nuit de ses vives clartés. Ta vertu brille comme la lumière d’l-Iespérus, messager de la nuit qui s’élève du sein des mers pour amener les premières ombres (lu soir, et qui, le matin, les dissipe pour allumer, sous le nom de Lucifer, les premiers feux du jour.

Et toi, conquérant de l’Inde soumise à ton thyrsc vainqueur, dieu à l’éternelle jeunesse et à la flottante chevelure, qui conduis avec la lance entrelacée de feuilles (le vigne les tigres attelés à ton char, et pares ton front de la mitre orientale, la chevelure négligée, d’Hippolyte n’est pas moins belle que la tienne. Ne sois point trop fier (les charmes de ton visage. La renommée a répandu par le monde le nom du héros que la soeur de Phèdrc avait aimé avant toi. Beauté, don périssable que les dieux font aux mortels, et qui ne dures qu’un moment, avec quelle vitesse, hélasl tu te flétrisl moins promptement se fane la fleur printanière des prairies sous les feux brûlans de l’été ; quand le soleil au solstice répand toute l’ardeur de ses rayons du haut du ciel et amène la nuit derrière son char rapide, les blanches feuilles du lis perdent leur beauté, la rose qui pare les plus nobles têtes, se fane et se décolore. Ainsi le doux incarnat de la jeunesse passe en un moment, chaque jour détruit quelqu’une desgrâces d’un beau corps. La beauté est chose passagère : quel homme sage pourrait se confier en ce bien fragile ? il faut en jouir tant qu’on la possède. Le temps nous détruit en silence, et chaque heure nouvelle vaut moins que celle qui l’a pre— cédée. Pourquoi chercher la solitude, ô Hippolyte ? la beauté ne court pas moins de danger dans les déserts. Si tu te reposes à midi au fond d’un bois solitaire, tu seras la proie des Naïades agaçantes, qui entraînent et retiennent dans leurs eaux les jeunes hommes dont la beauté les charme : les Dryades lascives et les Faunes des montagnes te dresserout des embûches pendant ton sommeil. 0o bien la reine des nuits, moins ancienne que les habitons de l’Arcadie, te con_templera du haut de la voûte étoilée, let oubliera de tenir en main les rênes de son char. Dernièrement nous l’avons vue rougir, sans qu’aucun nuage obscurcit la’hlaucheur (le son visagefiffrayés de cette lumière trouble et décom- posée, nous avons cru que les enchantemens des magi— riennes de 'l’hcssalie l’avaient fait descendre sur la terre et nous avons fait retentir l’airain bruyant. (l’était foi qui l’arrêtais, c’était toi qui eausais cette défaillance ; la déesse des nuits, pour te regarder, avait ralenti sa marche.

Expose moins souvent ton visage aux injures de l’hiver et aux ardeurs du soleil, et il surpassera la blan- cheur du marbre de Paros. Que de grâces dans la mâle fierté de ta figure, que de dignité dans ce front sévère ! tu peux comparer ta tête à celle d’Apollon 5 ce dieu aime îi laisser flotter les longs cheveux en désordre qui cou— vrent ses épaules ; toi, tu te plais à ne point parer ta tête, et àlaisser ta- courte chevelure se répandre au hasard. Les demi-dieux guerriers et habitués aux com— bats n’ont pas plus de force ni de vigueur que toi. Jeune encore, tes bras égalent déjà la puissance de ceux d’Her— cule, et ta poitrine est plus large que celle de Mars. Quand tu veux monter sur un coursier généreux, ta main, plus habile que celle même (le Castor,-pourrait conduire le cheval célèbre du dieu de Laeédémone. Si tu veux. tendre l’arc , et lancer le javelot de toutes tés forces , la flèche légère des archers de la Crète n’ira pas aussi loin que la tienne-Ou si tu veux, comme les.Parthes, décocher des traits contre le ciel, aucun ne retombe sans ramener un oiseau frappé au coeur ; tes flèches vont chercher la proie jusqu’au sein des nuages. Mais hélas‘. rarement la beauté fut heureuse pour les hommes ., les siècles passés te l’apprennrnt. Puisse la divinité favo- rable écarter les périls qui te menacent‘. puisse ta noble figure te laisser franchir le seuil de la triste vieillesse ! Il n’est point de crime que l’aveugle fureur 'de Plièdre ne puisse oser. Elle prépare en ce moment uneaecu— sation terrible contre son beau-fils. La perfidel elle cherche des témoignages dans le désordre de ses cheveux ; elle détruit la beauté de son visage, et laisse couler un torrent de larmes sur ses joues. Ce dessein criminel est conduit avec toute l’a ruse dent ce sexe est capable.

Mais quel est ce guerrier qui porte sur son frc’mt le noble éclat du diadème, et lève avec orgueil sa tête ma- jestueuse ? Gemme il ressemblerait au jeune Pirithoü’s, sans la pâleur de ses joues ; et le désordre de ses ehe— veux hérissés… C’est Thesée lui-même, c’est Thésée re— venu sur la terre.

ACTE TROISIÈME.


Scène I.

THÉSÉE, LA NOURRICE.


THÉSÉE.

Enfin me suis échappé du sein de la nuit éternelle, et j’ai franchi la voûte souterraine-qui couvre les mânes enfermés dans leur vaste et sombre prison. Mes yeux peuvent à peine soutenir l’éclat du jour tant désiré. Quatre fois Éleusis a recueilli les dons de Triptolème, quatre fois la Balance a égalisé la durée des nuits et des jours, depuis qu’un destin bizarre me retient entre la vie et la mort. Pendant tout ce temps, je n’ai con- servé de la vie que le sentiment de l’avoir perdue. C’est à Hercule que je (lois la fin de mes malheurs ; il a forcé la porte du sombre empire, et m’a ramené sur la terre en même temps que le chien du Tartare. Mais mon cou- rage abattu ne retrouve plus sa vigueur première ; mes genoux tremblent sous moi. Ûhl que la route est péni- ble, des abîmes du Phlégéthon au séjour de la lumière ! Que de maux pour franchir cet espace, échapper à la mort, et suivre les pas d’Alcide ! Mais quel gémissement lugubre a frappé mes oreilles ? Parlez, quelqu’un. Les soupirs, les larmes , la douleur, m’attendaient au seuil de mon palais ; cet accueil lamentable était bien dû à un mortel échappé des enfers.


LA NOURRICE.

Phèdre s’obstine , seigneur , dans la pensée de mourir ; elle se montre insensible à nos pleurs , et veut trancher le fil de ses jours.


THÉSÉE.

PouquOi ce dessein funeste ? d’où vient qu’elle veut mourir quand son époux lui est rendu ? .


LA NOURRICE.

C’est votre retour même qui précipite son trépas.


THÉSÉE.

Ces paroles obscures cachent jene sais quel grand mystère ; parlez ouvertement ; quel est lechagrin qui pèse sur son cœur P


LA NOURRICE.

Elle ne l’a dit à personne : c’est un mystère qu’elle cache au fond de son âme, résolue qu’elle est d’empor- ter avec elle au tombeau le secret douloureux qui la tue. Hâtez-vous de l’aller trouver, je vous en conjure ; les momens sont comptés.


THÉSÉE.
Ouvrez à votre roi les portes de son palais.

Scène II.

THÉSÉE, PHÈDRE, SERVITEURS, LA NOURRICE, qui ne parle pas.


THÉSÉE.

Femme de Thésée, est-ce ainsi que vous accueillez le retour de votre époux si long-temps et si impatiemment attendu ? Jetez donc cette épée ; tirez-moi du trouble où je suis, et apprenez-moi la cause qui vous force à mourir.


PHÈDRE.

Ali ! plutôt, noble Thésée, par votre sceptre de roi, par l’amour de nos enfans, par votre retour, par le trépas où je touche, permettez-moi de mourir.


THÉSÉE.

Mais quel est le motif qui vous y porte ?


PHÈDRE.

Vous dire le motif de ma mort, ce serait en perdre le fruit.


THÉSÉE.

Nul autre que moi au monde ne le connaîtra.


PHÈDRE.

Quand il n’y aurait point d’autre témoin, une femme pudique doit respecter les oreilles de son époux.


THÉSÉE.

Parlez, je serai pour vous un discret confident.


PHÈDRE.
Il faut garder son secret, si l’on ne veut pas qu’il soit divulgué par un autre.

THÉSÉE.

On vous ôtera tout pouvoir d’attenter sur vous—même.


PHÈDRE.

Quand on veut mourir, on en trouve toujours le moyen.


THÉSÉE.

Mais , dites-moi, quelle est la faute que vous voulez expier en mourant P ' '


PHÈDRE.

Ma vie même.


THÉSÉE.

Mes larmes ne vous touchent-elles pas ?


PHÈDRE.

C’est un bonheur de mourir digne d’être pleuré par les siens. I


THÉSÉE.

Elle persiste dans son silence. Mais ce qu’elle ne veut e nourrice le dira ; les chaînes et l’es pas dire, sa vieill que la force des

tortures vont l’y contraindre. Allons, tourmens lui arrache ce fatal secret.


PHÈDRE.

Non, je vous le dirai. moi-même, arrêtez.


THÉSÉE.

Pourquoi détourner tristement vos yeux ? pourquoi mes soudaines qui coulent sur vos joues, et que z sous le voile dont vous cachez votre front ?


PHÈDRE.

Père des dieux immortels , je te prends à témoignage, et toi aussi, roi du jour, Soleil, auteur de ma famille z j’ai résisté aux prières du séducteur, son-épée et ses menaces n’ont rien pu sur mon cœur, mais mon corps a souffert Violence ; et je veux par mon trépas laver cet outrage fait à ma pudeur.


THÉSÉE.

Dites-moi, quel est le perfide qui m’a déshonoré ?


PHÈDRE.

C’est l’homme que vous en soupçonneriez le moins.


THÉSÉE.

Son nom ?


PHÈDRE.

Cette épée vous l’apprendra : effrayé du bruit, le ravisseur l’a laissé tomber, en fuyant le concours des citoyens venus pour me défendre.


THÉSÉE.

Oh ! quel crime affreux j’entrevois quel forfait mens" trueux l Cet ivoire porte les insignes royaux de ma faa mille ; je reconnais sur cette poignée l’emblème glorieux du peuple athénien… Mais où s’est-il échappé ?


PHÈDRE.
Vos serviteurs l’ont vu s’enfuir éperdu, et courir d’un pas rapide.

Scène III.


THÉSÉE.

O saintes lois de la naturel ô maître de l’Olympe, ô Neptune, roi des mers, où un pareil monstre a-t-i’l pris naissance ? Est-ce la Grèce qui l’a porté, ou le Taurus inhospitalier, ou le Phase de Colchide ? Le naturel des aïeux se retrouve dans leurs enfans, et rien de pur ne peut sortir d’une source corrompue. C’est bien là le sens dépravé de ces guerrières Amazones ; mépriser les noeuds de l’hymen, et se garder chaste long-temps pour ensuite se prostituer à tous. O sang infâme, que l’influence d’un climat plus doux ne saurait purifier ! Les bêtes elles- mêmes ne connaissent point ces criminelles amours, et une pudeur instinctive leur fait respecter les saintes lois de la nature. Fiez-vous donc à ce visage sévère, à cette gravité fausse et menteuse, à ce maintien négligé qui rappelait la vie austère de nos aïeux, à cette rigidité de moeurs digne d’un vieillard, à ce langage froid et sérieux ! O hypocrisie du visage de l’homme ! La pensée demeure invisible au fond du coeur ; les vices de l’âme se cachent sous la beauté du corps ; l’impudique se revêt de pudeur, l’audacieux prend. un extérieur tranquille, la vertu devient le masque du crime, la vérité celui du mensonge, et la débauche affecte les dehors d’une vie sombre et austère. O loi, farouche habitant des forêts, toi si pur, si plein d’innocence ct dc pudeur naïve, c’est contre moi que tu prenais tous ces détours ? c’est en souillant ma couche, c’est par un inceste abominable que tu voulais commencer ta vie d’homme ? Ah l je dois aujourd’l’iui rendre grâces aux dieux de ce qu’Antiope a déjà péri sou-s ma main , et de ce que, au moment de descendre aux rivages du Styx, je n’ai point laissé ta propre mère auprès (le toi. Va cacher ta honte parmi des peuples inconnus : quand même tu serais séparé de ce pays par toute l’étendue des mers ; quand même .tu habilerais le point de la terre opposé à celui que nous occupons ; quand tu t’exilerais aux dernières limites du monde, et franchirais la barrière du pôle septentrional ; . quand tu pourrais, t’élevant au delà du séjour des nei- ges et des frimas , laisser derrière toi le souffle orageux et glacial de Borée, tu n’évileras jamais le châtiment de tes crimes. Ma vengeance obstinée te suivra partout. Je visiterai les lieux les plus lointains, les mieux défen- dus , les plus cachés, les plus divers ,7 les plus inabor— dables ; aucun obstacle ne m’arrêtera, tu sais d’où reviens : le but que mes traits ne pourront atteindre, mes prières l’atteindronl : le dieu des mers m’a promis d’exaucer trois vœux formés par moi, et a pris le Stya à témoin de cette promesse. Accorde—moi cette faveur, ô Neptune' ; Que ce jour soit le dernier pour Hippolyte, et que ce coupable fils aille trouver les Mânes irrités contre l’auteur de ses jours. Rends-moi ce funeste service, ô mon père ! Je ne réclamerais point aujourd’hui la dernière faveur que tu me dois, sans un malheur affreux dans les sombres cavernes de l’enfer, sous la main terrible de Plu-tonz, quand j’avais tout à craindre de sa colère, je me suis retenu de for- mer ce troisième voeu ; c’est maintenant, ô mon père, qu’il faut accomplir ta promesse. Tu hésites ? pourquoi ce silence qui règne encore sur tes ondes ? Déchaîne les vents, et que leur souffle, amassant de sombres nua— ges, répande partout la nuit et nous dérobe la vue du ciel et du jour. Épanche tous tes flots, fais monter tous les monstres de la mer, et soulève les vagues qui dor- ment au sein de tes plus profonds abîmes.


Scène IV.


LE CHŒUR.

O Nature, puissante mère des dieux immortels, et. toi souverain maître de l’Olympe, qui fais tourner d’un mouvement rapide les astres nombreux qui brillent à la voûte étoilée, qui pr’esses leur marche vagabonde, et les forces. d’accomplir leurs révolutions, pourquoi ce soin que tu prends de maintenir l’éternelle harmonie du monde céleste ? Nos bois, dépouillés de leur feuillage par les neiges glacées de l’hiver, reprennent au printemps leur verdure ; aux rayons brûlans du soleil d’été qui mûrit les dons de Cérès, succède une. saison plus douce. Mais toi, qui présides à cet ordre admirable, et qui règles ce mouvement prodigieux des corps célestes, ou ne sent plus ta présence dans le gouvernement des choses humaines. On ne te voit point récompenser les vertus et punir les crimes. C’est l’aveugle fortune qui règne sur la terre ; sa main capricieuse répand ses faveurs au hasard, et presque toujours sur les méchans. L’ignoble débauche opprime la chasteté. Le crime règne dans les palais des rois. Le peuple accorde les faisceaux à des hommes déshonorés, et passe de l’amour à la haine. La vertu gémit et la justice ne recueille que le malheur : la triste indigence est le partage des hommes purs, et l’adultère, que le vice élève, s’assied sur le trône. Û jus- ticel ô vertul vous n’êtes que de vaines idoles.

Mais quelle nouvelle apporte ce messager qui accourt d’un as ra ide ? la douleur est cinte sur son visage et des larmes coulent de ses yeux.

ACTE QUATRIÈME.


Scène I.

LE MESSAGER, THÉSÉE.


LE MESSAGER.

O dure et cruelle condition d’un serviteur ! pourquoi faut-il que je sois contraint d’apporter une aussi affreuse nouvelle !


THÉSÉE.

Ne crains rien ; annonce-moi hardiment le malheur que je dois apprendre ; mon qœur est préparé d’avance aux plus rudes coups.


LE MESSAGER.

L’excès de la douleur m’empêche de trouver des

paroles.


THÉSÉE.

Parle, dis-moi quel malheur accable ma triste famille.


LE MESSAGER.

Hippolyte, hélasl a péri d’une mort (fifille.


THÉSÉE.
Je sais depuis long-temps que je n’ai plus de fils. Maintenant c’est un vil séducteur qui cesse de vivre ; apprends-moi les détails de sa mort.

LE MESSAGER.

A peine eut-il quitté la ville d’un pas rapide, que, pour rendre sa fuite encore plus prompte, il attela sur-le-champ ses superbes coursiers et prit en main les rênes de son char. Alors il se parla quelque temps à lui-même, maudit le lieu de sa naissance, prononça plusieurs fois le nom de son père, et lâcha les rênes en excitant la marche de ses coursiers. Tout-à-coup la vaste mer se soulève, monte et se dresse jusqu’au ciel. Aucun vent ne souffle sur les flots, l’air est calme et silencieux, la mer est tranquille au dehors, c’est d’elle-même qu’est sortie la tempête : jamais l’Auster n’en excita (le sem— blable dans le détroit de la Sicile, jamais le Corus ne souleva avec plus de fureur-la mer d’Ionie, dans ces tempêtes effrayantes où l’on a vu le mouvement des flots ébranler les rochers, et leur blanche écume couvrir le promontoire de Leucate. — La mer monte et se dresse comme une montagne humide, qui, chargée d’un poids monstrueux, vient se briser sur le rivage. Ce n’est point contre les vaisseaux qu’est envoyé ce fléau, c’est la terre qu’il menace. Les vagues roulent avec violence ; on ne sait quel est ce poids que la mer porte dans ses flancs, quelle terre inconnue va paraître sous le-soleil. Sans doute c’est une nouvelle Cyclade. Les rochers où s’élève le temple du dieu d’Épidaure ont disparu sous les flots, et avec eux le pic célèbre par les brigandages de Sciron, et la terre étroite que les deux mers embrassent. — Pendant que nous contemplons ce spectacle plein d’horreur, la mer fait entendre un mugissement terrible répété par les roches d’alentour. L’eau découle du sommet de la montagne humide, l’écume sort de cette tête. effrayante qui absorbe et renvoie les vagues. On croirait voir le terrible souffleur bondir au milieu des flots, et lancer avec force l’eau qu’il a reçue dans ses vastes flancs. — Enfin cette masse énorme s’ébranle, et, se brisant à nos yeux, jette sur le rivage un monstre plus effroyable que tout ce que nous pouvions craindre : la mer se précipite en même temps sur la terre à la suite du monstre qu’elle avomi. — La terreur nous glace jusqu’aux os.


THÉSÉE.

Quelle forme avait cette masse effrayante ?


LE MESSAGER.

C’était un taureau furieux à la tête azurée ; une crête superbe domine son front verdâtre : ses oreilles sont droites et hérissées ; ses cornes sont de deux couleurs : l’une conviendrait aux taureaux superbes qui marchent à la tête des troupeaux, l’autre est celle des taureaux marins. Ses yeux lancent des flammes et des étincelles - bleuâtres. Son cou monstrueux est sillonné de muscles énormes, et ses larges naseaux se gonflent avec un bruit terrible. L’algue verte des mers s’attache à sa poitrine et à son fanon ; ses flancs sont parsemés de taches d’un jaune ardent. L’extrémité de son corps se termine en une bête monstrueuse ; c’est un immense dragon hérissé d’écailles, qui se traîne en replis tortueux, et sem- blable à ce géant des mers qui engloutit et rejette des vaisseaux tout entiers. — La terre a tremblé : les trou- peaux éperdus fuient en désordre à travers les campagnes, et le pasteur oublie de suivre ses bœufs dis perses. Tous les animaux des bois prennent la fuite, le chasseur glace d’effroi demeure immobile et prive de sentiment. Hippolyte seul ne tremble pas ; il serre for- tement les rênes, arrête ses coursiers et calme leur frayeur en les encourageant de sa voix qui leur est connue. w Sur le chemin d’Argos est un sentier taillé dans le roc, et côtoyant la mer qu’il domine. C’est là que le monstre se place et prépare sa fureur. Après s’être assuré de lui-même, et avoir éprouvé sa colèrè, il s’é- lance d’un bond rapide, et, touchant à peine la terre dans la vivacité de sa course, vient s’abattre furieux sous les pieds des chevaux épouvantés. Votre fils alors lève un front menaçant, et, sans changer de visage, crie d’une voix terrible : a Ce vain épouvantail ne saurait ébranler mon courage ; vaincre des taureaux, c’est pour moi une tâche et une gloire héréditaires.» Mais, au même instant, les chevaux, rebelles au frein, entraînent le char : ils s’écartent de la route ; et, dans l’emportement de leur frayeur, ils courent au hasard devant eux, et se préci- pitent à travers des rochers. Hippolyte fait comme un pilote qui cherche à retenir son vaisseau battu par une mer orageuse, et emploie toutes les ressources de son art pour empêcher qu’il ne se brise contre les écueils : tantôt il tire fortement les rênes, tantôt il déchire leurs flancs à coups de fouet. —-— Le monstre s’attache à ses pas ; tantôt il marche à côté du char, tantôt il se pré— sente à la tête des chevaux et les effraie de toutes les ma« nières. Impossible de fuir plus long-temps, le taureau marin dresse devant eux ses cornes menaçantes. Alors les coursiers éperdus ne savent plus obe’ir à la voix qui leur commande ; ils s’efforcent de briser le joug qui les arrête, et, se dressant sur leurs pieds, précipitent le char : Hippolyte renversé' tombe sur le visage, et son corps s’embarrasse dans les rênes ; il se débat, et ne fait que resserrer davantage les nœuds qui le pressent. Les chevaux s’aperçoivent du succès de leurs efforts, et, libres enfin de leurs mouvemens, entraînent le char vide partout où l’effroi les conduit. C’est ainsi que les coursiers du Soleil, ne sentant point dans son char le poids accoutumé, et croyant traîner un usurpateur, s’emportèrent dans leur course, et renversèrent Phaétbon du haut des airs. Le sang d’Hippolyte rougit au loin les campagnes ; sa tête résonne et se brise contre les ro- chers ; ses cheveux sont arrachés par les ronces, les pierres insensibles déchirent son noble visage, et sa beauté, cause de tous ses malheurs, disparaît sous mille blessures. m— Le char continue de fuir avec la même vi- tesse et d’entraîner sa victime espirante. Enfin il donne contre un tronc d’arbre brûlé dont la pointe aigüe et dressée arrête le corps d’Hippolyte et lui entre dans les entrailles ; ce triste incident tient le char quelque temps immobile ; mais les chevaux, un moment entraves, font un effort qui rompt l’obstacle et brise le corps de leur maître. Il a cessé de vivre ; déchiré par les ronces et par les pointes aigües des buissons, tout son corps devient une proie dont chaque arbre de la route accroche un lambeau. -—u Ses tristes serviteurs parcourent la campa- gne avec (les cris funèbres, et suivent pas à pas les traces l gémis sans cherchent partout ses membres épars. Ces soins que le sang de leur maître a laissées ; ses chiens empressés n’ont pu réunir encore tous les débris de son corps. Est-ce donc là tout ce qui reste de cette beauté merveilleuse ? Hélasl ce jeune prince qui tout-à-l’heure partageaitle trône et la gloire de son noble père dont il devait sans doute. posséder l’héritage, et qui brillait comme un astre aux yeux des hommes, le voilà main- tenant ! C’est lui dont on rassemble les membres pour le bûcher, c’est lui dont la dépouille attend les honneurs du tombeau.


THÉSÉE.

O nature, naturel combien sont forts ces liens du sang qui attachent le coeur des pères à leurs enfansl Malgré moi-même, il faut plier sous ta puissance. J’ai voulu le tuer coupable, mort je dois le pleurer.


LE MESSAGER.

Il ne convient pas de déplorer un accident qu’on a soi—même appelé de tous ses vœux.


THÉSÉE.

Je regarde comme le plus grand malheur ce soin que prend la fortune de réaliser des souhaits impies.


LE MESSAGER.

Si vous gardez votre colère contre votre fils, pour-v- quoi’ ces larmes qui coulent de vos yeux ?


THÉSÉE.
Si je pleure, ce n’est pas pou-r l’avoir perdu, mais pour l’avoir tué.

Scène II.


LE CHŒUR.

Que de révolutions terribles dans la vie humainel les rangs inférieurs de la société sont moins exposés aux coups de la fortune, et moins maltraités par les caprices du sort. On trouve le repos dans une vie obscure, et l’humble cabane laisse aller ses hôtes jusqu’à la vieil- lesse : mais le faîte aérien des palais est en butte à tous les vents, aux fureurs de l’Eurus et du Notus, aux ra— vages de Borée et du Corus pluvieux. Rarement la fou— dre tombe au sein de l’humide vallée, tandis que les carreaux de Jupiter ébranlent le superbe Caucase et la montagne de Phrygie où s’élève le bois de Cybèle. Le roi du ciel, craignant pour son empire, frappe tout ce qui s’en approche. Ces grandes révolutions ne peuvent trouver place dans l’étroite enceinte d’une maison plé- béienne, mais elles grondent à l’entour des trônes ; le temps, dans son vol incertain, les amène sur ses ailes ra- pides, et jamais la fortune changeante ne tient ses pro—- messes.

Un héros échappe à la nuit éternelle et remonte à la clarté des cieux ; à peine arrivé sous le soleil, il s’attriste et maudit son retour. Sa patrie et le palais de ses pères lui deviennent plus insupportables que les insupportables que les gouffres de l’enfer. Chaste Minerve, révérée dans l’Attique, le retour de Thésée remonté sur la terre et sorti des prisons infernales n’est point une faveur dont tu doives remercier ton oncle avare : le nombre de ses victimes est toujours le même.

Mais quelle voix lamentable sort du fond de ce palais ? et que veut Phèdre éperdue avec un glaive dans ses mains ?

ACTE CINQUIÈME.


Scène I.

THÉSÉE, PHÈDRE.


THÉSÉE.

Quel est ce transport furieux, et cette douleur qui vous égare ? pourquoi cette épée ? pourquoi ces cris et ces gémissemens lugubres sur le corps de votre ennemi ?


PHÈDRE.
C’est contre moi qu’il faut tourner ta fureur, ô Neptune ; c’est contre moi qu’il faut déchaîner les monstres de la mer, ceux que Téthys cache dans les derniers replis de son sein profond, ceux que le. vieil Océan nourrit dans ses plus sombres abîmes. 0 cruel Tliésée, que les tiens n’ont jamais revu que pour leur malheur, et dont il faut que le retour soit-acheté par la mort d’un père et d’un fils ! tu détruis ta famille, et c’est toujours la haine ou l’amour d’une épouse qui te rend coupable. — Hippolyte, est-ce ainsi que je te revois ? est-ce ainsi que je t’ai fait ? Quel cruel Sinis, quel barbare Procruste a déchiré tes membres ? ou quel Minotaure, quel mons- tre mugissant dans la prison bâtie par Dédale, t’a frappé de ses cornes terribles et mis en pièces ? Hélasl qu’est devenue ta beauté ? que sont devenus tes yeux, astres brillans pour les miens ? es-tu bien mort ? Ah‘. viens et prête l’oreille à mes paroles. Je puis le dire sans honte ; cette main vengera ton trépas, j’enfoncerai ce glaive dans mon sein coupable 5 je me délivrerai tout en- semble de la vie et du crime : amante insensée, je veux te suivre sur les bords du Styx, et sur les brûlantes eaux des fleuves de l’enfer. Chère ombre, apaise-toi : reçois ces cheveux dont je dépouille ma tête, et que j’arrache sur mon front. Nos cœurs n’ont pu s’unir, nos destinées du moins s’uniront. Chaste épouse, meurs pour ton époux ; femme infidèle, meurs pour ton amant. Puis-je partager la couche de Thésée, après un si grand crime ? il ne te manquerait plus “que d’aller dans ses bras comme une femme irréprochable dont on a vengé l’honneur. — O mort, seule consolation qui me reste dans la perte de mon honneur, je me jette dans tes bras, ouvre-moi ton sein ! — Athènes, écoute-moi, et toi aussi, père aveugle, et plus cruel que ta perfide épouse. J’ai menti : le crime affreux que j’avais moi- même commis dans mon cœur, je l’ai rejeté faussement sur Hippolyte. Tu as frappé ton. fils innocent, toi, son père, et sa vertu a subi le châtiment d’un inceste dont elle ne s’était point souillée. Homme chaste, homme pur, reprends la gloire qui t’est due. Cette épée fera justice, et, ouvrant mon sein coupable, fera couler mon sang pour apaiser ton âme vertueuse. Ton devoir, après cc coup fatal, la marâtre de ton fils te l’enseigne, ô Thésée ; apprends d’elle à mourir.

Scène II.

THÉSÉE, LE CHŒUR.


THÉSÉE.

Tristes profondeurs de l’Érèbe, et vous, cavernes du Ténare, eau du Léthé si chère aux malheureux, et vous, flots dormans du Oocyte, je suis nu coupable, entraî- nez-moi dans vos abîmes et me dévouer : à des tourmeus éternels. Monstres affreux de l’Océan, que Protée cache dans les gouffres les plus profonds de la mer, ac- courez, et précipitez dans vos noires demeures un misé- rable qui, tout-à-l’heure encore, s’applaudissait du plus grand des crimes. Et toi aussi, mon père, toujours si prompt à servir mes vengeances, arme-toi pour me punir ; n’ai-je pas mérité la mort ? J’ai livré mon fils à un trépas horrible et inconnu, j’ai semé par les cam- pagnes ses membres dispersés, et, en poursuivant la ven- geance d’un forfait imaginaire, je me suis souillé moi- même d’un forfait véritable. Le ciel, la mer et les enfers sont pleins de mes crimes, il ne me reste plus de place pour en commettre d’autres, j’ai souillé le triple héritage des enfans de Saturne. Si je veux remonter sur la terre, je n’en trouve la route que pour être témoin de deux morts déplorables, pour perdre à la fois mon épouse et. mon fils, pour rester seul dans le monde, après avoir allumé à la fois les bi’ichers qui doivent consumer ces deux êtres si cbers' ; I à’tna tendresse. -— O toi qui m’as rendu ce jour que je déteste, ô Alcide, rends à Pluton la victime que tu lui avais arrachée, rends-moi l’enfer que tu m’as ôté. Hélasl c’est en vain que j’invoque la mort dont j’ai déserté l’empire. Homme cruel et violent qui as inventé des supplices terribles et inconnus, sois juste et inflige-toi à toi-même le châtiment que tu as mérité. Ramène jusqu’à terre’la cime d’un pin sour- cilleux, et qu’en se redressant vers le ciel il déchire ton corps en deux parties, ou lance-toi du haut des rochers de Scyron. J’ai vu de mes yeux les tourmens plus affreux encore que les victimes du Phlégéthon su— bissent enfermées dans ses vagues de feu. Je connais le supplice et le séjour qui m’attendent. Faites-moi place, ombres coupables ; repose tes bras fatigués, fils d’Éole, ma tête va se courber sous le poids éternel du rocher qui t’accable. Que le fleuve de Tantale vienne se jouer autour de mes lèvres trempées. Que le cruel vautour de Tityus le quitte pour s’abattre sur moi, et que mon foie, renaissant toujours, éternise mon supplice. Repose- toi, père de mon cher Pirithoüs, et que le branle de ta roue qui ne s’arrête point, brise mes membres dans le tourbillon des cercles qu’elle décrit. O terre, entr’ouvre— toil laisse-moi descendre dans tes abîmes, sombre Chaos ; cette fois, mieux que la première, j’ai le droit de pénétrer dans la nuit infernale : c’est mon fils que je veux y chercher. Ne crains rien, dieu du sombre empire, je ne viens vers toi qu’avec de chastes’pensées, reçois- moi dans la demeure éternelle pour n’en plus sortir. Les dieux sont sourds à mes prières : si mes vœux étaient criminels, qu’ils seraient prompts à les exaucer].


LE CHŒUR.

Théséc, le temps ne manquera pas à vos plaintes. l’éternité tout entière vous reste. Maintenant il faut rendre à votre fils les derniers devoirs, et ensevelir au plus tôt les tristes débris de son corps indignement dé— chiré.


THÉSÉE.

Oui, oui, qu’on apporte les restes de cet enfant chéri, et cette masse qui n’a plus de forme, et ces mem— bres rassemblés au hasard. Est-ce là I-Iippolyte ? Ahl je reconnais mon crime. C’est moi qui l’ai tué, c’est moi ; et pour n’être pas seul coupable, ni coupable à demi, père, j’ai appelé mon père à seconder mon crime, et voilà le fruit de ses faveurspaternelles. 0 coup funeste qui ravit un fils à mes vieux ansl — Embrasse du moins ces membres déchirés, malheureux père ; presse et ré- chauffe contre ton coeur ce qui reste de ton enfant ; re- cueille les débris sanglans de ce corps mis en pièces ; rétablis l’ensemble de cet être brisé, remets chaque membre en son lieu. Voici la place de sa main droite ; voici où il faut replacer sa main gauche si habile à tenir les rênes de ses coursiers. Je reconnais le signe em- preint sur son flanc gauche. — Combien de parties man- quent encore à mes regretsl affermissez-vous, ô mes mains tremblantes, et poursuivez jusqu’au bout cette douloureuse recherche ; arrêtez-vous, mes larmes, laissez un père compter les membres de son enfant, et réta- blir l’ensemble de son corps. Quelle est cette masse in- forme, défigurée par mille blessures ? Je ne sais laquelle, mais c’est une partie de toi-même. Remettez-la donc ici, non pas à sa place, mais à cette place qui est restée vide. Est-ce ce visage tout brillant d’un feu céleste, et qui désarmait la haine ? est-ce là ce qui reste de ta beauté divine ? O destinée fatale, ô cruelle bonté des dieux ! c’est en cet état que mon vœu paternel devait te ramener à moi ! Reçois de ton père ces derniers dons, ces offrandes funèbres, ô toi qu’il faut ensevelir en plusieurs fois : livrons d’abord aux flammes ce que nous avons de lui, en attendant le reste. Ouvrez ce palais, triste séjour de mort : remplissez Athènes tout entière de vos cris lugubres. Vous, apprêtez la flamme qui doit allumer ce royal bûcher ; vous, parcourez la plaine et recueillez ceux des membres de mon fils qui nous manquent encore. Quant à cette coupable épouse, creusez-lui un tombeau, et que la terre pèse lourdement sur elle.